Le Soudan, au cœur des enjeux régionaux

Depuis avril 2023, le Soudan est secoué par une guerre entre les Forces armées soudanaises (FAS) du général Al-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Hemetti. Alors que les regards internationaux restent fixés sur l’Iran et le Moyen-Orient, ce conflit oublié dont les pertes humaines sont extrêmement difficiles à évaluer, provoque une catastrophe humanitaire d’une grande ampleur : sur les 47 millions de Soudanais, la moitié a besoin d’aide humanitaire.

Ce conflit trouve ses racines dans une rivalité personnelle entre deux généraux qui ont d’abord uni leurs forces pour renverser le processus démocratique en 2021, avant de s’affronter pour la conquête exclusive du pouvoir, en instrumentalisant des tensions ethniques et culturelles profondes. Le Soudan est l’un des premiers producteurs d’or d’Afrique, avec des gisements concentrés au Darfour, Kordofan et nord du pays. Le pays dispose également de réserves pétrolières et d’un réseau d’oléoducs stratégiques, traversant le pays jusqu’au Soudan du Sud. Le Nil, enfin, fait du Soudan un acteur incontournable des équilibres hydrauliques de toute la région.

Après trois années de guerre, sur le plan militaire, les FSR ont progressivement pris le contrôle du Darfour, s’emparant fin novembre 2025 d’El Fasher, dernière grande ville de la région encore aux mains du gouvernement, tandis que les forces gouvernementales résistent à El Obeid et ont repris la ville de Kadugli.

Mais ce qui distingue profondément ce conflit est son degré d’internationalisation. Les deux camps reçoivent des soutiens multiples, faisant du Soudan un terrain d’affrontement par procuration entre puissances aux intérêts divergents. Al-Burhan (FAS) s’appuie sur un bloc constitué autour de l’Égypte, qui partage avec le Soudan une frontière stratégique et redoute par-dessus tout l’instabilité à sa porte sud. La Turquie livre des drones et des missiles aux FAS, tandis que le Qatar apporte un soutien politique et des livraisons d’armes. L’Arabie saoudite, longtemps médiateur du conflit aux côtés des États-Unis, semble progressivement sortir de sa neutralité, comme en témoigne la visite d’Al-Burhan à Djeddah en avril 2026. L’Iran soutient également l’armée soudanaise, notamment par des livraisons de drones, ce qui renforce un ensemble d’alliances hétérogènes mais marqué par des affinités avec une idéologie islamiste, à l’exception notable de l’Égypte, autour des FAS.

En face, les FSR bénéficient d’une aide militaire déterminante portée par un autre bloc de puissances. Les Emirats arabes unis en sont le soutien le plus actif. Abu Dhabi est soupçonné de financer des structures d’entraînement en Éthiopie et d’organiser des livraisons de véhicules de combat, de systèmes d’artillerie et d’équipements militaires acheminés depuis l’ouest éthiopien, selon des révélations d’Al Jazeera et de Reuters fin 2025 et début 2026. Les Émirats tirent par ailleurs un bénéfice économique direct du conflit en important plus d’un milliard de dollars d’or soudanais en 20241. La Russie livrerait des armes et du carburant aux FSR à travers les frontières de la Libye, tout en continuant de négocier l’accès à Port-Soudan avec le camp gouvernemental. Les forces libyennes du maréchal Haftar apporteraient également leur appui aux FSR. Par ailleurs, la découverte présumée en juillet 2025 d’un camp

des FSR au cœur du désert libyen suggère l’existence de réseaux logistiques transfrontaliers structurés. L’Éthiopie s’impose progressivement comme une plateforme logistique importante pour le général Hemetti. Le Tchad, enfin, officiellement neutre, entretient une relation ambiguë avec les FSR. N’Djamena est accusé par Khartoum de servir de corridor au transit d’armes émiraties vers les FSR2.

De son côté, Washington, qui a longtemps coparrainé les négociations de Djeddah aux côtés de l’Arabie saoudite, refuse de s’impliquer davantage dans la résolution du conflit. Ses leviers diplomatiques se sont érodés au fil des échecs de médiation, et l’administration américaine n’a pas franchi le pas de sanctions suffisamment dissuasives contre les soutiens extérieurs des belligérants, notamment les Émirats arabes unis. La Chine, premier partenaire commercial historique du Soudan, choisit pour sa part, comme ailleurs, le silence calculé. Protégeant ses intérêts pétroliers dans le pays, notamment au Soudan du Sud dont les oléoducs transitent par le territoire soudanais, Pékin se garde de toute prise de position tranchée, privilégiant la préservation de ses accès économiques quel que soit le camp victorieux. La découverte de matériel militaire d’origine chinoise au Darfour et à Khartoum, vraisemblablement acheminé via les Émirats arabes unis, trahit l’existence de chaînes de transfert indirectes qui relativisent la neutralité officiellement revendiquée par Pékin.

La guerre déborde aussi de manière concrète sur les pays voisins. Entre décembre 2025 et mars 2026, les FSR ont frappé par drones la ville frontière tchadienne de Tiné, après en avoir pris le contrôle côté soudanais en février 2026. Les flux massifs de réfugiés amplifient encore cette déstabilisation, avec 2,6 millions de personnes ayant fui vers le Tchad, 1,4 million vers l’Égypte, et des centaines de milliers d’autres répartis entre l’Ouganda, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et l’Érythrée, fragilisant des pays voisins déjà vulnérables.

Face à ce conflit sous perfusion extérieure, les multiples tentatives de médiations internationales, qu’elles soient saoudiennes, africaines ou françaises, ont toutes échoué, victimes des intérêts contradictoires des puissances impliquées. Le Soudan est ainsi devenu un pays sacrifié par des rivalités géopolitiques régionales et internationales. Les institutions multilatérales demeurent de leur côté des spectatrices impuissantes. Elle est une illustration – très sombre – du nouveau monde qui se met en place.

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