Par Pierre RAZOUX, directeur académique de l’Institut FMES

La guerre en cours entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran a considérablement bouleversé l’équation stratégique au Moyen-Orient. Le régime iranien a survécu, s’est adapté et s’est probablement renforcé, même si son outil militaire et industriel sort très affaibli de cette séquence. Le mémorandum d’entente signé le 17 juin 2026 entre les présidents américains et iranien a mis fin momentanément aux hostilités, ouvrant une fenêtre pour une négociation directe entre Washington et Téhéran. Malgré les frappes de part et d’autre, la négociation semble se poursuivre, chacun cherchant à montrer sa force. Si des incertitudes liées aux postures des Etats-Unis, de l’Iran et d’Israël laissent douter d’un succès diplomatique, un accord final n’est est pas moins possible à terme, car la Maison Blanche et les dirigeants iraniens en ont réellement besoin. Un tel accord ouvrirait la voie à une normalisation entre les Etats-Unis et l’Iran. Ce que la Maison Blanche aurait perdu en termes de crédibilité stratégique, elle le regagnerait très largement sur le plan des investissements économiques, tout en maintenant une présence militaire dissuasive dans la région. Rien n’est donc écrit. De leur côté, les Iraniens ont compris que la communauté internationale n’avait pas les moyens militaires de les empêcher de fermer le détroit d’Ormuz. Même en cas d’accord, cette menace restera latente et inspirera probablement d’autres acteurs internationaux. Plusieurs enseignements militaires peuvent déjà être tirés de cette « guerre de 40 jours » qui laisse entrevoir deux nouveaux axes de convergence dans la région : Turquie-Egypte-Arabie Saoudite-Pakistan vs Israël-Emirats Arabes Unis-Inde.
Le mémorandum d’entente signé électroniquement le 17 juin 2026 à Versailles par les présidents américain et iranien a ouvert une période de négociations de 60 jours que les frappes en cours n’ont pour l’instant pas refermée[1]. Cette période, renouvelable, doit permettre la conclusion d’un accord définitif entre les Etats-Unis et la République islamique d’Iran. Celui-ci vise d’un côté à régler durablement le dossier nucléaire iranien, et de l’autre à préciser les modalités de levées des sanctions primaires et secondaires affectant l’Iran, puis de mise en place d’un fonds d’investissement d’au moins 300 milliards de dollars au profit de Téhéran. S’il est conclu, cet accord définitif mettra un terme à la confrontation militaire lancée le 28 février 2026 par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran et son régime. Il s’inscrit clairement dans la logique de « marchandage global » recherché depuis des décennies par plusieurs administrations américaines et iraniennes, sans succès jusqu’à présent (la dernière fois entre les présidents Obama et Rouhani). Un tel accord pourrait déboucher sur une normalisation complète des relations entre Washington et Téhéran, pour leur plus grand bénéfice mutuel. Pour y parvenir, la Maison Blanche devra imposer sa volonté à une partie de l’establishment américain qui y est hostile, mais aussi au gouvernement israélien pour l’empêcher de saboter le processus. Cette seconde condition paraît d’autant plus délicate que Donald Trump a l’habitude de se désintéresser rapidement d’un sujet pour passer au suivant, et que Benyamin Netanyahou est habitué à faire le gros dos en attendant que l’orage passe. Deux autres incertitudes subsistent : ceux qui dirigent l’Iran aujourd’hui accepteront-ils de lâcher le Hezbollah et de renoncer à l’affrontement perpétuel contre Israël pour prix de leur réinsertion dans la communauté internationale permettant le développement économique de leur pays ? Sont-ils prêts à modifier leur législation pour permettre des investissements américains, réduisant par-là même les prébendes des Gardiens de la révolution qui dirigent désormais de fait l’Iran ?
Rien n’est écrit, même si nombreux sont ceux qui pronostiquent l’échec de cette négociation, estimant que les Iraniens, en position de force, seraient peu désireux d’offrir un tel « cadeau » à l’administration Trump. Côté iranien, plusieurs experts du régime estiment que la situation économique est à tel point dégradée que pour la première fois, les affidés du premier cercle sont directement touchés par l’effondrement de l’activité et la fermeture de leurs usines, incitant leurs protecteurs à trouver un accord avec Washington[2]. L’histoire enseigne que pour parvenir à une normalisation, il arrive parfois que deux Etats décident de se faire d’abord la guerre pour se jauger et rejoindre la tête haute la table des négociations. C’est l’option qu’avait choisi le président égyptien Anouar el-Sadate en déclenchant la guerre du Kippour contre Israël en octobre 1973. Les deux belligérants s’étaient proclamés vainqueurs et avaient négocié dans la foulée les fameux accords de Camp David établissant une paix durable entre l’Egypte et Israël.
Que dit le mémorandum d’entente ?
Pour la Maison Blanche, ce mémorandum d’entente offre à Donald Trump une porte de sortie pour mettre un terme à une crise qu’il a lui-même créée. D’un point de vue formel, chaque mot a été pesé au trébuchet. L’ensemble crée des obligations et des contreparties pour chacun des deux Etats. Les Etats-Unis et l’Iran, « ainsi que leurs alliés dans la guerre actuelle » (comprendre Israël et les Emirats Arabes Unis côté américain, le Hezbollah et les Houthis côté iranien) cessent immédiatement les opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban. Le texte stipule explicitement qu’aucune partie n’entamera plus d’opérations militaires contre l’autre, chaque partie s’engageant à garantir l’intégrité territoriale et la souveraineté des autres parties, y compris du Liban (point 1). Cette disposition indique donc très clairement qu’Israël devra se retirer du pays du cèdre. Les Etats-Unis et l’Iran s’engagent formellement à ne plus s’ingérer dans leurs affaires intérieures respectives (point 2) ; en d’autres termes, plus de tentative de changement de régime d’un côté, plus d’attentats et de prise d’otages de l’autre.
Les Etats-Unis entament la levée immédiate de leur blocus naval et s’engagent dans les 30 jours suivant l’accord final à retirer leurs « forces de proximité » autour de l’Iran. Cette appellation, très vague, englobe très certainement les groupes aéronavals et les renforts terrestres et aériens, mais elle ne dit rien du dispositif américain de temps de paix dans la région (point 4). De son côté, l’Iran rouvre sans entrave le détroit d’Ormuz à la navigation commerciale et procède au déminage du détroit et à la levée des obstacles techniques et militaires qui entravaient la circulation. Il s’abstient de percevoir le moindre droit de passage tant que durent les négociations (point 5). En parallèle, l’Iran est autorisé à définir avec le sultanat d’Oman les modalités futures d’administration du détroit en concertation avec les Etats riverains du golfe Persique.
Les Etats-Unis s’engagent à rendre immédiatement une partie des avoirs iraniens gelés (point 11). Une fois l’accord final conclu, le solde des avoir gelés sera rendu et les Etats-Unis mettront fin à l’ensemble des sanctions primaires et secondaires visant l’Iran (point 7). Ils mettront en place un fonds d’investissement d’au moins 300 milliards de dollars « avec des partenaires régionaux » (comprendre les monarchies du Golfe) pour contribuer à la reconstruction et au développement économique de l’Iran (point 6). Tel qu’elle est rédigée, cette clause laisse planer le doute sur la capacité des Etats-Unis à autoriser, au cas par cas, les licences et transactions financières relative à chaque investissement. Ceux-ci sont prometteurs dans les domaines énergétiques, aériens et technologiques.
Les autorités iraniennes réaffirment qu’elles ne chercheront pas à se procurer ou à développer d’armes nucléaires, mais c’était déjà officiellement le cas auparavant. L’uranium déjà enrichi sera dilué sur place sous la supervision de l’AIEA. C’était convenu entre les négociateurs américains et iraniens dès mi-février 2026. Le maintien d’une capacité minimale d’enrichissement liée aux besoins nucléaires de l’Iran sera également au cœur des négociations (point 8).
Pendant la durée des négociations, les deux parties respectent le statuquo militaire. Washington autorise pendant cette durée les exportations de pétrole iranien, sans aucune restriction, notamment bancaire (point 10).
Washington et Téhéran doivent convenir d’un mécanisme exécutif de suivi de l’accord final (point 12) et s’il survient, celui-ci sera entériné par une résolution contraignante du Conseil de sécurité des Nations unies (point 14).
Aucune mention n’est faite du programme balistique iranien, de même qu’aucune mention n’est faite des proxys iraniens (Hezbollah, Houthis, milices chiites irakiennes). Au bilan, pour prix de concessions significatives sur le plan nucléaire, l’Iran obtient l’essentiel de ce qu’il recherchait depuis des années. Le négociateur en chef pour la partie iranienne a affiché son optimisme en déclarant « Tout ce que nous voulions auparavant obtenir par la voie militaire, nous avons obtenu incomparablement plus par la négociation »[3]. Au point que ce mémorandum d’entente est qualifié de « Lettre de divorce entre les Etats-Unis et leurs alliés du Golfe »[4]. Dans les monarchies du Golfe, l’impression qui prévaut est que l’Iran sort vainqueur de la confrontation, même si celle-ci n’est pas finie.
De leur côté, les Israéliens sont très inquiets comme le laissent entendre plusieurs responsables sécuritaires[5]. Aux Etats-Unis, John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale lors du premier mandat de Donald Trump, catalogué comme « faucon », proclame sans ambages que ce mémorandum d’entente « est une très grande défaite pour les Etats-Unis après les résultats militaires substantiels obtenus sur le terrain ; ce n’était pas la bonne réponse puisqu’elle ignore la menace des drones, des missiles et des proxys et qu’elle reste très vague sur le nucléaire ; même si cet accord bénéficie à Donald Trump sur le plan intérieur, les répercussions seront mauvaises sur le plan stratégique pour les Etats-Unis »[6].
Rien n’est donc garanti pour l’instant d’autant qu’Iraniens et Américains continuent de tester leur détermination en procédant à des frappes ponctuelles de part et d’autre. Il convient donc de rester prudent pendant cette phase transitoire qui va permettre de tester la manière dont les systèmes américain et iranien vont digérer ou remettre en question les termes agréés.
Quels constats sur le plan militaire ?
Le but de cette section n’est pas de rappeler les différentes phases de la guerre, mais de tenter de tirer les premiers enseignements de portée militaire. Le front libanais entre Israël et le Hezbollah n’est volontairement pas intégré dans cette analyse, car il répond à une autre logique politique et opérationnelle. L’opération américaine « Fureur épique » et l’opération israélien « Rugissement du Lion » ont été des exemples d’opérations multi-domaines. Les Etats-Unis et Israël ont frappé intensivement l’Iran pendant près de deux mois depuis les airs, la mer (missiles de croisière) et la terre (missiles ATACMS et HIMARS) : 10 800 frappes israéliennes et plus de 14 000 frappes américaines. Ils ont mobilisé leurs moyens spatiaux, cyber, d’infoguerre, leur réseau diplomatique, et engagés leurs forces spéciales sur le terrain, y compris en Iran. L’exfiltration réussie des pilotes du F-15E américain abattu dans le sud-ouest de l’Iran (4-6 avril 2026) restera très probablement un modèle du genre ; elle efface l’échec de l’opération de libération des otages américains en avril 1980 (opération « Serre de l’Aigle »). Nul doute qu’elle sera valorisée par Hollywood.
De son côté et pendant la même période, l’Iran a riposté en tirant près de 1 200 missiles balistiques (la moitié sur Israël et l’autre moitié sur les monarchies du Golfe et les bases américaines au Moyen-Orient) et plus de 5 000 drones (dont un tiers contre les seuls Emirats Arabes Unis). Il convient de noter que les Iraniens, comme les Russes, sont passé maîtres dans l’art de combiner différents vecteurs (drones et missiles balistiques) pour faire diversion et leurrer l’ennemi. Les Israéliens revendiquent un taux d’interception de 92 %, ce qui signifie qu’une cinquantaine de missiles iraniens auraient réussi à percer leur bouclier antimissile, notamment vers la fin des hostilités lorsque les Gardiens de la révolution ont employé leurs missiles les plus performants[7], estimant que les stocks de missiles intercepteurs israéliens étaient au plus bas.
1) Pour gagner, il est nécessaire d’avoir une stratégie claire et cohérente, de disposer du temps nécessaire et d’une communication stratégique adaptée. Force est de constater que les Etats-Unis et Israël ont changé à plusieurs reprises d’objectifs et n’étaient en phase ni sur le tempo des opérations, ni sur leur stratégie de communication. A l’inverse, l’Iran a défini une stratégie d’attrition et de harcèlement indubitablement efficace et n’en a jamais dévié, alors même qu’elle a subi des pertes humaines importantes[8], des dommages considérables sur son territoire et qu’elle a perdu sa marine « classique », sa défense antiaérienne et une large partie de son aviation[9].
2) Il est nécessaire de développer des armes à bas coût pour contrer la masse des attaques. Pendant les six semaines de frappes intensive, les forces armées américaines ont consommé une partie significative de leurs stocks de munitions de haute technologie, comme l’illustre le tableau ci-dessous. C’est la démonstration du fait que l’acquisition de ce type de munitions répond désormais à un impératif d’efficacité pour permettre la victoire et éviter la défaite.
| Stock au 27 février 2026 | Munitions tirées | Stock au 17 avril 2026 | Pourcentage utilisé | |
| Missiles de croisière furtifs JASSM (AGM-158) | 4 400 | 1 200 | 3 200 | 27 % |
| Missiles de croisière Tomahawk | 3 100 | 1 100 | 2 000 | 35 % |
| Missiles sol-air Patriot | 2 330 | 1 130 | 1 200 | 48 % |
| Missiles sol-air SM-6 | 1160 | 260 | 900 | 22 % |
| Missiles antimissile SM-3 | 410 | 130 | 280 | 32 % |
| Missiles antimissile THAAD | 360 | 190 | 170 | 53 % |
Sources : CSIS & Council of Foreign Relations.
Cette surconsommation entraîne trois conséquences distinctes. La première est d’ordre financier : comment justifier sur le long terme – car ponctuellement l’argument est recevable – la dépense de missiles valant plusieurs millions de dollars pour détruire un drone qui en vaut 35 000 ? C’est la raison pour laquelle les forces françaises qui sont intervenues dans le Golfe pendant les hostilités ont adapté leurs tactiques en utilisant des munitions beaucoup moins coûteuses pour détruire les drones-suicide Shahed visant les Emirats Arabes Unis. Elles ont abattu plus d’une centaine de drones, permettant à au moins cinq pilotes de Rafale de revendiquer le titre d’« As » puisqu’ils ont chacun abattu au moins 5 drones. Les armées vont devoir rapidement se doter de moyens innovants de lutte anti-drones en privilégiant l’inventivité et le faible coût.
La seconde conséquence est d’ordre opérationnel : la qualité ne compense plus systématiquement la quantité. Une masse d’effecteurs bon marché permet de harceler l’ennemi en le contraignant à consommer son stock de vecteurs défensifs. Nul doute que les Russes, les Chinois et les Nord-Coréens qui appréhendent le monde comme un front global vont s’adapter et produire une masse d’effecteurs bon marchés et robotisés pour saturer les défenses de leurs rivaux stratégiques[10]. La troisième conséquence, d’ordre stratégique, est liée à la seconde : comment les Etats-Unis vont-ils conserver des stocks suffisants pour faire face à un conflit majeur avec la Chine, notamment pour la défense de Taïwan ou du Japon ? Nul doute que cette donnée a très certainement joué dans la décision américaine de suspendre les hostilités. De l’avis de plusieurs experts, les Etats-Unis mettront au moins trois ans pour reconstituer leurs stocks à condition de ne plus s’engager nulle part, ouvrant une fenêtre d’opportunité à leurs adversaires systémiques[11]. Le Pentagone a déjà affiché sa volonté de quadrupler le rythme de production des missiles Patriot PAC-3MSE, PRSM et THAAD[12]. Côté israélien, la censure reste hermétique et il est impossible d’évaluer le stock de missiles intercepteurs prêts à l’emploi. Tout indique que ces stocks étaient bas lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu.
3) Les bases militaires avancées sont vulnérables. Les Gardiens de la révolution ont riposté à l’agression des Etats-Unis comme ils avaient dit qu’ils le feraient, en frappant les 16 bases américaines du Moyen-Orient. Ils ont provoqué des dégâts variés. Les responsables américains, sans doute trop sûrs d’eux, ne les avaient pas suffisamment protégées[13]. Les Iraniens ont également frappé des bases françaises (aux EAU), britanniques (à Chypre) et turques, démontrant qu’aucune base n’était à l’abri dans la région. Le message s’adressait à leurs voisins arabes : la présence de bases étrangères sur votre territoire ne vous met pas à l’abri de frappes iraniennes ; elles les attirent comme les paratonnerres attirent la foudre. Les stratèges iraniens ont indiqué que les Etats du Golfe qui souhaiteront nouer une relation fructueuse avec l’Iran après ce conflit devront s’interroger en priorité sur le maintien des bases américaines sur leur territoire[14].
4) La guerre irrégulière s’est navalisée et internationalisée. Incapable d’affronter efficacement les forces de ses adversaires au-dessus de son propre territoire, même si sa défense antiaérienne est parvenue à abattre et endommager sévèrement plusieurs aéronefs américains et israéliens[15], l’Iran a conçu une technique de guerre irrégulière qui n’est plus centrée sur son territoire, mais qui est résolument dirigée vers celui de ses voisins et vers la mer. Les stratèges iraniens sont parvenus à transférer le centre de gravité de cette guerre en dehors de l’Iran afin d’accroître la pression internationale sur ses agresseurs. L’objectif consiste à cibler le trafic maritime, les assureurs, les clients, le cloud et les datacenters, les flux de munitions et d’énergie, mais surtout la confiance en son protecteur[16]. Nous n’avions pas compris que les Iraniens pourraient réellement utiliser cette arme économique et diplomatique à double tranchant, probablement plus efficace que la menace de franchissement du seuil nucléaire militaire.
5) Il est très facile d’interdire un détroit, même avec des moyens militaires relativement rudimentaires (« flotte moustique »,drones de tous types, mines, batteries de missiles faciles à escamoter, attaques-suicide). Les compagnies maritimes qui ont tenté de forcer le blocus l’ont appris à leurs dépens. Il est possible que le président chinois en ait tiré l’enseignement suivant qui pourraient s’appliquer demain à Taïwan : un blocus aéronaval est finalement plus efficace sur le plan stratégique qu’une attaque massive au résultat somme toute très incertain.
6) Le retour d’expérience (RETEX) est vital et il doit être très rapide. Ceux qui prennent l’avantage sont souvent ceux qui ont tiré plus vite les leçons de leurs échecs. En l’occurrence, les Iraniens ont analysé plus rapidement leurs erreurs de la guerre des 12 jours de juin 2025 et en ont tiré les conséquences. Ce processus s’est accéléré en janvier 2026 après la vague de répression contre les manifestations populaires, puisqu’ils s’attendaient à une réaction américano-israélienne. Comme le souligne Vali Nasr, l’un des plus fins connaisseurs du système iranien, « les généraux iraniens ont montré qu’ils savaient tirer rapidement les leçons de leurs échecs. Ils ont modifié en profondeur leur organisation et leurs procédures et en février 2026, ils étaient prêts à encaisser le choc d’une nouvelle campagne aérienne et ils s’étaient préparés à riposter »[17].
Quid de la guerre informationnelle ?
Alors que paradoxalement, Israël et l’Iran avaient fait preuve d’une relative transparence lors de la guerre des 12 jours de juin 2025, chacun affichant de nombreux détails de leurs opérations militaires, cette fois, les belligérants ont verrouillé hermétiquement la moindre information opérationnelle. Ils ont privilégié la censure et la désinformation systématique destinée à affaiblir l’ennemi sur la scène internationale. La guerre informationnelle s’est imposée comme un front prioritaire et l’opinion publique internationale comme une cible privilégiée. Les Etats-Unis et Israël ont cherché à convaincre que le régime iranien était à deux doigts de s’effondrer ; l’Iran s’est efforcé de mettre en scène l’isolement des décideurs américains et israéliens, et l’ampleur des pertes que leurs installations militaires auraient subies. Le régime iranien a choisi de couper durablement l’accès de la population iranienne à Internet, mais ses services de propagande ont inondé les réseaux sociaux de courtes vidéo humoristiques pointant l’échec des stratégies américaines et israéliennes, parodiant ouvertement les méthodes de communication du président américain.
Dès l’élimination d’Ali Khamenei, le régime iranien a popularisé une nouvelle doctrine de guerre cognitive intitulée « Meydân (concept qui fait référence à la notion de résistance), rue, diplomatie » pour transformer la mort du Guide en « résurrection populaire » à travers une série « d’assouplissements tactiques » destinés à inonder les médias internationaux d’images idéalisées tout en satisfaisant la population[18]. Une fois le cessez-le-feu entré en vigueur, les « comités de salut public » fidèles au régime ont continué d’occuper la nuit les carrefours des grandes avenues pour dissuader toute manifestation populaire. En parallèle, des distributions de nourriture ont été organisées, les concerts et spectacles de rue se sont multipliés, les stades ont été ouverts aux femmes, y compris celles ne portant plus le hijab, une plus grande tolérance à l’égard de l’alcool semble appliquée, des chanteurs emprisonnés ont été libérés et les femmes sont en passe d’être autorisées à conduire des deux-roues, un tabou depuis la révolution islamique. Les ambassades d’Iran à travers le monde ont reçu des instructions pour véhiculer des messages rassurants et relayer massivement les vidéos de propagande du régime. De son côté, Mai Sato, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits de l’homme en Iran, constate que la répression n’a pas faibli et que le nombre d’exécutions capitales est en nette augmentation[19]. Vu des dirigeants iraniens, l’assouplissement des normes comportementales est déconnecté d’un concept de démocratisation rejeté par le régime. Le message, à la chinoise, pourrait être résumé ainsi : « enrichissez-vous, faites ce que vous voulez chez vous, mais ne faites pas de politique ».
Quel impact sur le régime iranien ?
Malgré cinq semaines de frappes intensives, l’élimination du guide suprême Ali Khamenei et la neutralisation de la strate la plus élevée du pouvoir, le régime iranien a survécu, s’est adapté et s’est même renforcé. S’il a encaissé des coups très rudes, notamment sur les plans militaires et économiques, le régime a tenu le choc face à l’armée la plus puissante du monde. Ce succès résulte d’une défense mosaïque, d’une organisation redondante et décentralisée, d’une préparation méticuleuse entamée de longue date, d’un patriotisme très largement sous-estimé, et d’un système de dévolution des responsabilités permettant de remplacer au pied levé les échelons supérieurs neutralisés. Ce succès a renforcé la fibre nationaliste de la population face à l’agression extérieure, même si elle reste toujours aussi critique envers le régime. La population iranienne a en fait intégré trois données : 1) Les Etats-Unis et Israël ne sont pas intervenus pour la sauver ; 2) Ces deux Etats n’ont aucune intention de s’impliquer dans une longue guerre coûteuse au sol, moyen le plus efficace de faire tomber un régime ; 3) Le régime a conservé l’essentiel de son appareil répressif et se montrera impitoyable en cas de nouveau soulèvement. Il est donc très improbable que la population iranienne, douchée dans ses espoirs de soutien international, redescende manifester dans la rue à court terme. C’est indéniablement la grande perdante de cette guerre. En ne critiquant pas les insultes outrancières proférées par le président américain à l’encontre du peuple iranien au début de la guerre, Reza Pahlavi, l’héritier du Chah d’Iran réfugié aux Etats-Unis, a perdu le crédit qu’il semblait avoir gagné au début des manifestations (décembre 2025). De leur côté, les opinions publiques arabes affichent un soutien populaire à l’Iran qui a démontré sa capacité à résister à Donald Trump et Benyamin Netanyahou.
Le Conseil suprême de sécurité nationale, dominé par les Gardiens de la révolution, a indéniablement profité de l’élimination du Guide suprême et de son entourage pour accaparer la réalité du pouvoir, même s’il a pris grand soin de préserver certains clercs[20]. Les généraux pasdarans ont fait nommé un nouveau guide à leur main. Mojtaba Khamenei, fils du Guide précédent, a perdu sa femme et une partie de sa famille dans les frappes américano-israéliennes. Il fait office pour eux à la fois de caution religieuse, de paratonnerre car il attire sur sa personne la foudre des services spéciaux américains et israéliens, et de fusible car si au bout du compte tout s’effondrait, « ce serait sa faute » et le régime pourrait choisir de le sacrifier pour sauver ce qui reste sauvable. Mojtaba Khamenei, grièvement blessé, n’a pour l’instant pas réapparu et n’a prononcé aucun discours public, ne s’exprimant que par écrit. Tout indique qu’il est vivant, caché et qu’il est impliqué dans les décisions majeures[21]. Son rôle a évolué : il n’est plus l’arbitre ultime des décisions, mais l’un des membres influents d’un pouvoir beaucoup plus horizontal et centré sur l’appareil sécuritaire. Le clergé a perdu beaucoup de son influence, même s’il conserve un pouvoir financier important grâce aux fondations religieuses qu’il administre. Comme le souligne le chercheur iranien Hamidreza Azizi : « le pragmatisme est de retour au sein du système iranien qui est devenu plus collectif […] Les dirigeants iraniens sont de nouveau confiants dans leur capacité de résistance et ils ont découvert de nouveaux leviers de puissance (la fermeture du détroit d’Ormuz et leur capacité à frapper les monarchies du Golfe sans grande réaction internationale) »[22]. Les nouveaux dirigeants qui viennent d’accéder au pouvoir grâce à la guerre n’entendent pas défendre la révolution comme leurs aînés ; ils sont là pour administrer leur pays, en tirer profit et dissuader leurs adversaires. Ils sont plus jeunes, pragmatiques, fondamentalement nationalistes et ont une excellente perception des forces et des vulnérabilités de l’Iran[23]. Ils ne questionnent plus les citoyens sur le thème « êtes-vous suffisamment fidèles à la révolution islamique ? », mais ils leur demandent en revanche « s’ils sont suffisamment Iraniens »[24] .
De fait, le régime s’est probablement transformé en une quasi-junte qui ne dit pas son nom. La figure la plus visible en est Mohammed Baqr Qalibaf, président du Parlement, qui assume ouvertement le rôle de chef des négociateurs pour la partie iranienne. Candidat malheureux à plusieurs élections présidentielles, ancien commandant en chef des Gardiens de la révolution et ancien maire de Téhéran, M.B. Qalibaf est un conservateur pragmatique qui a noué une alliance tactique avec le président de la république Massoud Pezeshkian étiqueté réformiste et proche du peuple. Ce sont toutefois les généraux Mohammad Baqr Zolghadr, chef du Conseil suprême de sécurité nationale, et Ahmad Vahidi, commandant en chef des pasdarans, qui jouent dans l’ombre un rôle clé. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghtchi, très proche des Gardiens de la révolution, représente quant à lui la partie technocratique du pouvoir.
Le régime iranien semble donc glisser progressivement vers un modèle pakistanais où les militaires (le corps des pasdarans en l’occurrence) accaparent l’essentiel du pouvoir mais le partagent avec une classe politique civile triée sur le volet, loyale et intéressée aux prébendes du système. Ce n’est peut-être pas un hasard si les dirigeants pakistanais se sont autant investis pour servir d’intermédiaire à leurs voisins qui sont en train de leur ressembler chaque jour davantage.
Quelles conséquences économiques et juridiques ?
Les trois mois et demi de blocage du détroit d’Ormuz ont considérablement perturbé les flux pétroliers et gaziers et entraîné une hausse significative du prix des hydrocarbures. L’Asie a été durement impactée, tout particulièrement le Japon, la Corée du Sud, Les Philippines et Taïwan[25]. L’Inde a été la plus touchée sur le plan gazier[26]. L’Afrique a souffert du blocage de certains dérivés pétroliers, notamment dans le domaine des engrais, impactant la production, les prix agricoles et par là-même la sécurité alimentaire en Afrique[27]. L’Europe et les Amériques ont vu leur facture pétrolière et gazière s’envoler, mais elles n’ont jamais été menacées de rupture d’approvisionnement.
Le secteur aérien a été fortement perturbé (hausse brutale du prix des carburants, difficultés logistiques, effondrement du trafic) par cette guerre qui a eu pour conséquence immédiate d’interdire une partie significative de l’espace aérien au-dessus du Moyen-Orient, clouant au sol de nombreuses compagnies aériennes européennes et golfiennes en application du principe de précaution. De son côté, la compagnie Turkish Airlines a accru ses vols en direction de l’Asie et de certaines capitales du Moyen-Orient, notamment Riyad et Mascate, pour acheminer les nombreux passagers bloqués. Cette compagnie a indéniablement profité de ce conflit pour accroître sa clientèle et ses revenus[28]. Elle sera en position de force pour négocier d’éventuels partenariats avec des compagnies moyen-orientales.
Le transport maritime a lui aussi été sévèrement impacté pendant plus de trois mois par le blocage de plusieurs centaines de navire dans le golfe Persique et l’entrée du détroit d’Ormuz, mais aussi par la hausse du prix du carburant, des assurances, des cargaisons, de même que par l’établissement d’un droit de péage imposé par les Iraniens et progressivement transformé en « frais de services ». Ce précédent pourrait inspirer un certain nombre de pays qui sont riverains d’autres détroits stratégiques (Malacca, Bab el-Mandeb, Canal du Mozambique et pourquoi pas Gibraltar, la Manche et le Skagerrak en Europe). Ceux-ci pourraient être tentés d’ériger eux aussi des frais de passage, à l’encontre du droit international. En ouvrant la boîte de Pandore, le blocus du détroit d’Ormuz a contribué à affaiblir un peu plus le droit international, notamment de la mer. L’ONU et son Conseil de sécurité ont d’ailleurs été totalement absents de cette guerre, illustrant le recul du droit et la prééminence du recours à la force.
C’est toutefois dans le domaine des investissements liés au tourisme et au commerce international que l’impact de cette guerre pourrait être le plus durable, car les monarchies du Golfe ont démontré qu’elles n’étaient pas capables de se défendre et de garantir la sécurité physique qui constituait l’un de leurs principaux attraits aux yeux des investisseurs. A cet égard, le softpower des Emirats Arabes Unis et du Qatar a été durement atteint comme le démontre l’étude éclairante du German Marshall Fund[29].
Il est encore trop tôt pour dire si cette tendance affectera également les investissements dans la très haute technologie (intelligence artificielle, data centers, software et cryptomonnaies), mais pour l’instant, les investisseurs asiatiques, américains et européens se montrent très prudents[30], alors que la péninsule arabique était perçue comme un Eldorado il y a encore six mois.
Quelles perspectives sur le plan géostratégique ?
La guerre entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran a considérablement bouleversé l’équation stratégique dans la région du Golfe persique et de la péninsule arabique. Les Etats qui ont subi les représailles de l’Iran ont pu compter sur la défense des Etats-Unis (et de la France pour les EAU, le Qatar et la Jordanie), mais ont constaté que cette défense n’était pas suffisante pour les mettre à l’abri des frappes iraniennes. Ces mêmes Etats ont réalisé leur extrême vulnérabilité. A cet égard, les monarchies du Golfe apparaissent comme les perdantes de cette guerre qui les force à reconsidérer l’architecture de sécurité de la région. Les EAU ont pris leurs distances avec leurs voisins arabes et sont sortis de l’OPEP pour regagner une totale liberté en matière d’exportation pétrolière. Ils sont déterminés à accroître leur indépendance stratégique en misant sur de nouveaux partenaires plus crédibles. De son côté, l’Arabie Saoudite paraît sereine car elle dispose d’une profondeur stratégique, d’une masse critique (population, ressources pétrolières), d’une capacité à exporter ses hydrocarbures via la mer Rouge via sa Petroline, d’importants revenus liés au pèlerinage de la Mecque (qui perdureront quel que soit le contexte) et de relations privilégiées avec le Pakistan et les Etats-Unis. Si ces derniers sont perçus comme des fauteurs de trouble imprévisibles et désormais peu fiables, ils n’en demeurent pas moins ceux qui disposent d’une puissance militaire sans équivalent dans la région.
La Chine a déçu les acteurs régionaux qui avaient noué des partenariats stratégiques avec elle, constatant que Pékin n’avait aucune intention de s’impliquer militairement au Moyen-Orient. Pékin utilise en priorité le Pakistan comme intermédiaire, notamment pour l’exportation de technologie militaire made in China. La Chine n’en a pas moins fourni à l’Iran du renseignement et de l’imagerie satellitaire qui ont permis à Téhéran de cibler ses objectifs et d’évaluer plus efficacement les dégâts infligés. Nul doute que le torpillage de la frégate iranienne Dena par le sous-marin nucléaire USS Charlotte (4 mars 2026) au large de la base chinoise de Hambantota au Sri-Lanka, a été perçu par Pékin comme la démonstration que l’US Navy était en capacité de couper ses lignes de communication en océan Indien, interdisant par là-même l’envoi de matériels chinois par voie maritime. De la même manière, les Etats qui entretenaient une coopération militaire avec la Russie ont compris que le Moyen-Orient n’était qu’un front marginal pour le Kremlin focalisé sur sa guerre en Ukraine.
La Turquie apparaît plus que jamais comme un acteur incontournable à la charnière du Moyen-Orient et du flanc sud de l’OTAN, comme en témoigne la tenue du sommet de l’Alliance à Ankara les 7 et 8 juillet 2026. En affichant sa neutralité moyen-orientale et sa solidarité otanienne, la Turquie, qui ambitionne de se placer en leader du Proche-Orient, pourrait profiter du chaos pour prendre la main sur les grands dossiers de la région. Plus au sud, la plupart des autres acteurs régionaux ont intégré le fait qu’ils se retrouvaient seuls et qu’il leur fallait imaginer de nouveaux réseaux d’influence pour se défendre. Il faudra bien sûr attendre que la poussière retombe pour y voir plus clair, mais il est déjà possible d’identifier deux nouveaux axes de convergence. Le premier relie l’Arabie Saoudite au Pakistan, à l’Egypte et à la Turquie, alors même que les relations étaient difficiles entre Riyad et Ankara, mais aussi entre Ankara et le Caire. Les dirigeants de ces trois pays ont toutefois fait preuve de pragmatisme. Tous les témoignages convergent pour pointer leur rapprochement spectaculaire. En face, Israël et les EAU ont noué une véritable alliance informelle qu’ils tentent d’étendre à l’Inde inquiète du rôle de plus en plus visible du Pakistan au Moyen-Orient. Ce second axe d’influence s’inscrit dans la logique du projet économique IMEC (India-Middle East-Europe-Corridor) fortement poussé par l’Inde et les EAU. Les dirigeants israéliens et émiriens font le même constat : à terme, l’alliance avec les Etats-Unis disparaîtra et il convient de préparer la suite. Ce nouveau schéma questionne le positionnement à terme des Etats-Unis et de la Chine et met en porte-à-faux les Etats qui tiennent à leur neutralité, à commencer par le Sultanat d’Oman qui se retrouve malgré lui à l’intersection de ces deux axes d’influence.

Paradoxalement, cette guerre aura permis la désignation d’un nouveau premier ministre irakien de compromis, après des mois de blocage politique[31].
Quels scénarios pour la suite ?
1) Washington et Téhéran finissent par s’entendre sur un accord final, même si celui-ci peut survenir bien après le délai de deux mois évoqués dans le mémorandum d’entente, puisqu’il est prorogeable. C’est le scénario idéal pour les Etats-Unis et l’Iran qui peuvent entamer une normalisation progressive allant à terme jusqu’au rétablissement des relations diplomatiques. En attendant, les compagnies américaines peuvent investir massivement en Iran, damant le pion aux Européens et limitant la progression des entreprises chinoises et asiatiques. Les Iraniens peuvent jouer de la concurrence et pratiquer un multi-alignement qu’ils appellent de leurs vœux depuis longtemps. Ce peut être une bonne nouvelle pour les monarchies du Golfe qui sont elles aussi incitées à investir massivement en Iran. C’est en revanche une mauvaise nouvelle pour la Chine et la Russie, mais aussi pour Israël qui se retrouve encore plus isolé, sauf si le régime iranien décide d’abandonner de facto le Hezbollah, auquel cas cette nouvelle donne peut permettre une normalisation rapide entre Israël et le Liban, puis permettre au gouvernement israélien, quel qu’il soit, d’envisager ses relations avec l’Iran sous un nouveau paradigme. Ce scénario très optimiste peut toutefois dérailler pour l’ensemble des raisons évoquées dans cet article, mais aussi du fait des parlementaires américains. S’ils gagnent les élections de mi-mandat en novembre 2026, les démocrates pourraient être tentés de s’opposer à la levée des sanctions contre l’Iran pour affaiblir davantage Donald Trump.
2) Le scénario du pourrissement, qui semble prévaloir aujourd’hui. Devant l’incapacité de la Maison Blanche et du régime iranien à s’entendre sur les concessions nécessaires de part et d’autre, les Etats-Unis maintiennent leur blocus naval et renforcent les sanctions tandis que l’Iran poursuit sa stratégie de harcèlement. Les deux camps se laissent entraîner dans des escarmouches. Ce statu quo dégénère en un conflit de faible intensité, mais demeure en-dessous du seuil de l’escalade vers une nouvelle guerre ouverte. La supériorité technologique et militaire américaine est compensée par la résilience du système iranien. De son côté, Israël intensifie la guerre clandestine contre l’Iran et accroît les frappes contre le Hezbollah au Liban. Ce conflit larvé peut durer tant qu’il est supportable par les deux camps et tant que le régime iranien peut tenir sur le plan économique.
3) L’escalade rapide vers une nouvelle guerre majeure. Tout indique qu’à ce stade, la Maison Blanche n’a aucune envie de se lancer dans une nouvelle guerre qui la mettrait en porte-à-faux avec ses partenaires asiatiques et du Golfe. Mais face à l’intransigeance du régime iranien, la résistance de l’establishment américain et les pressions d’Israël et de ses relais à Washington, les Etats-Unis durcissent leur blocus aéromaritime, érigent de nouvelles sanctions très strictes contre Téhéran, déploient de nouveaux renforts dans la région et interceptent les navires se rendant en Iran. De son côté, le régime iranien, convaincu que le rapport de force lui est favorable, fait pression sur les monarchies du Golfe, attaque régulièrement les bases américaines et renforce son soutien au Hezbollah jusqu’à provoquer une nouvelle escalade avec Israël au Liban. Les élections de mi-mandat sont passées, Benyamin Netanyahou a été réélu en Israël et Donald Trump cherche à rehausser son image pour la postérité. La Maison Blanche, soutenue par Israël et les Emirats Arabes Unis, opte pour de nouvelles frappes massives visant cette fois en priorité le régime et l’économie, espérant accélérer l’effondrement du pouvoir iranien.
[1] Texte intégral de l’accord en 14 points conclu entre les États-Unis et l’Iran – TIME France
[2] Interviews avec l’auteur.
[3] Interview de Mohammed Baqr Qalibaf, IRIB, 17 juin 2026.
[4] Pour reprendre les propos d’un expert omanais rencontré à Mascate, le 9 juillet 2026.
[5] « Des jours très difficiles nous attendent », I24 News, 18 juin 2026.
[6] Interview de John Bolton à la chaîne télévisée Bloomberg, 18 juin 2026 ; https://www.bloomberg.com/news/videos/2026-06-18/iran-deal-a-real-defeat-for-the-us-john-bolton-says-video
[7] Notamment des missiles manœuvrant équipés d’ogives à fragmentation pour accroître le nombre de pertes civiles.
[8] Selon les sources, entre 4 000 et 6 000 Iraniens auraient été tués (dont 40 % de civils) et 26 000 autres blessés. De leur côté, les Etats-Unis accusent la perte de 16 tués et 550 blessés, tandis qu’Israël reconnait 52 morts (essentiellement civils) et plus de 7 500 blessés (principalement dans les frappes de missiles balistiques iraniens sur le territoire israélien).
[9] L’armée de l’air iranienne aurait perdu 24 avions de combat (10 J-7, 3 F-14, 3 Su-24, 2 Su-22, 2 F-4, 2 F-5, 1 Yack-130, 1 P-3 Orion), 17 avions de transport et 2 drones MALE.
[10] Michael Doran, « Seven lessons of the Iran War », Strategika, 1er juin 2026.
[11] Notamment Neda Bolourchi, « Modern War: Ten takeways from the Iran War », (op. cit.) et Max Boot, « The Iran War’s hard lessons », Council of Foreign Relations, 22 juin 2026.
[12] Laurent Lagneau, « Lockheed Martin a signé un contrat de 35 milliards de dollars avec le Pentagone pour quadrupler la production de missiles THAAD », Opex360, 26 juin 2026.
[13] Caitlin Talmadge & Mara Karlin, The end of the American way of war? Brookings Institution, 10 juin 2026.
[14] Eléments transmis lors d’un séminaire fermé organisé en visioconférence par le centre de réflexion IPIS depuis Téhéran, le 29 avril 2026.
[15] Les forces aériennes américaines ont perdu au total 1 AWACS E-3 plus 1 autre endommagé, 3 avions ravitailleurs en vol (2 KC-135 et 1 KC-46) plus trois autres endommagés, 5 avions de combat (4 F-15E, 1 A-10) plus 1 chasseur furtif F-35 très fortement endommagé, 2 avions de transport, 11 hélicoptères et 31 drones MALE ; une partie des aéronefs pilotés a été détruite lors de frappes contre les bases américaines. Les forces aériennes israéliennes ont perdu 22 drones MALE au-dessus de l’Iran.
[16] Neda Bolourchi, « Modern War : Ten takeaways from the Iran War », Modern War Institute, 22 juin 2026.
[17] Vali Nasr & Narges Bajoghli, « Iran’s new grand strategy », Foreign Affairs, 3 juin 2026.
[18] Negar Askaran, « Le régime iranien a une nouvelle doctrine », Le Grand Continent, juin 2026.
[19] Mai Sato interviewée par Armin Arefi, Le Point, 29 juin 2026.
[20] Notamment Gholamhossein Mohseni Ejeï, chef du pouvoir judiciaire.
[21] Le nombre croissant d’autorités qui se sont entretenues directement avec lui et donnent les détails de leur entrevue dans la presse iranienne en témoigne.
[22] Hamidreza Azizi interviewé par Armin Arefi, « En Iran, le système est devenu beaucoup plus horizontal », Le Point, 23 juin 2026.
[23] Vali Nasr, « Iran’s new grand strategy », op. cit.
[24] Ibidem.
[25] Emmanuel Lincot, Ormuz, un accélérateur de tendances pour l’Asie du Nord-Est, FMES, mai 2026.
[26] Olivier Da Lage, L’autonomie stratégique indienne à l’épreuve de la guerre d’Iran, FMES, mai 2026.
[27] « Ormuz, la crise invisible des engrais », Mondafrique, 26 avril 2026.
[28] Juergen Steinmetz, « Turkish Airlines devient une bouée de sauvetage pour l’aviation mondiale après l’arrêt des opérations des compagnies du Golfe », ETurboNews, 18 mars 2026 ; Turkish Airlines devient une bouée de sauvetage pour l’aviation mondiale après l’arrêt des opérations d’Emirates, Qatar Airways et Etihad.
[29] Dalia Ghanem, The end of the Gulf’s gilded age? GMF, 1er avril 2026.
[30] « La guerre au Moyen-Orient menace les investissements IT », Le Monde informatique, 9 avril 2026.
[31] Olivier Passot, « Ali al-Zaïdi, premier ministre d’un Irak ingouvernable ? », FMES, 25 juin 2026.