Que ce soit dans le golfe Persique, en Ukraine, au Levant, au Soudan ou au Mali, les belligérants ont l’œil rivé sur l’horloge qui égrène les semaines, persuadés que le temps joue en leur faveur. L’idée est simple : dans une guerre qui dure, celui qui peut souffrir plus longtemps que ses adversaires sans craquer, même s’il est affaibli, dispose d’un avantage psychologique déterminant. Le fait est que toutes ces horloges ne tournent pas à la même vitesse, animées par des mécanismes mus par des contraintes et des logiques distinctes, brouillant quelque peu les grilles d’analyse.
Après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Washington et Téhéran le 17 juin, Américains et Iraniens ont entamé une négociation qui aurait pu s’avérer mutuellement avantageuse, mais qui les a paradoxalement amenés à s’affronter une nouvelle fois autour du détroit d’Ormuz pour tenter d’apparaître en position de force. Depuis, les négociations semblent au point mort et chacun espère que l’autre cédera le premier. La Maison Blanche pour éviter une déroute électorale aux élections de mi-mandat début novembre. Le régime iranien – qui reconnaît faire face à une situation économique « très préoccupante » – pour éviter de créer les conditions d’un nouveau soulèvement populaire. Jusqu’à présent, Téhéran avait appris à vivre avec les sanctions pour traiter un défi intérieur après l’autre, compte tenu de ses ressources financières limitées. Réprimant les manifestations et contrôlant strictement l’information, l’Iran donnait l’impression de pouvoir tenir plus longtemps que les Etats-Unis. Aujourd’hui, du fait de la guerre larvée qui s’éternise, le régime iranien doit faire face simultanément à tous ces défis intérieurs qui s’empilent au lieu de se succéder, dans un contexte où il doit financer la guerre en priorité. Le Conseil suprême de sécurité nationale, qui semble être le véritable organe décisionnel, ne peut pas décréter que la crise économique catastrophique qui frappe le pays n’existe pas. A fortiori quand le premier cercle du régime est durement impacté. C’est sans doute la principale vulnérabilité du régime qui peut en revanche tenir beaucoup plus longtemps sur le plan militaire. La stratégie de « pression économique maximale » ressuscitée par Donald Trump le 24 août, destinée à rendre le coût de l’attente de plus en plus élevé, répond à ce constat. De l’autre côté, l’horloge politique américaine tourne plus vite avant l’élection de mi-mandat, mais elle ralentira ensuite remplacée par d’autres horloges économiques (prix du baril, dépréciation du dollar, pressions des partenaires) qui pourraient à leur tour accélérer si la guerre se poursuivait sans issue tangible.
En Ukraine, les horloges ne tournent pas non plus à la même vitesse. Celle du Kremlin semble s’être emballée comme en témoignent l’accélération des frappes visant, en profitant de la pénurie de missiles anti-missile américains, à démoraliser la population ukrainienne, les rumeurs de mobilisation massive de la population russe, l’appel aux supplétifs nord-coréens et aux mercenaires de tout acabit. Celle de l’Ukraine paraît avoir ralenti après les succès obtenus contre l’industrie pétrolière et gazière russe, offrant un bol d’air au président Zelensky, même si son horloge personnelle s’accélère après les appels répétés à organiser des élections générales reportées depuis deux ans et demi. Le sommet de l’OTAN d’Ankara (7-8 juillet 2026), succès diplomatique pour le président R.T. Erdogan, a acté la poursuite du soutien otanien à l’Ukraine sans en préciser toutefois le périmètre. Le 7 août, la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Pakistan ont conclu un Pacte de défense à la Mecque, soulignant la volatilité des alliances traditionnelles dans un monde en pleine recomposition stratégique, et le besoin d’en forger de nouvelles taillées sur mesure, impliquant davantage d’acteurs régionaux.
Au Levant, les horloges répondent aussi à des lois mécaniques différentes. Le premier ministre israélien qui fait face à des élections législatives anticipées doit impérativement se prévaloir de succès militaires avant l’échéance du 27 octobre qui surviendra avant l’élection américaine de mi-mandat, dans un contexte de relations bilatérales très dégradées avec Washington. Il fait feu de tout bois à Gaza, en Cisjordanie, au Liban et en Syrie pour convaincre les Israéliens de voter une nouvelle fois pour lui, allant jusqu’à saboter les efforts américains à Gaza et à bombarder une base aérienne syrienne sur laquelle la Turquie s’apprêtait apparemment à déployer une bulle de déni d’accès. Son horloge tourne manifestement plus vite que celles de ses adversaires, même si elle ralentirait certainement s’il parvenait à se maintenir au pouvoir.
En Afrique, la guerre d’usure continue au Soudan et au Mali sur des tempos différents. Pour l’heure, les horloges semblent avantager les pouvoirs en place par rapport à la situation qui prévalait au printemps. Mais rien ne laisse présumer que cela reste le cas en l’absence de visibilité sur la fin des hostilités.
Dans ce maelstrom qui s’accélère, les Européens doivent réagir avant le choc. Ils en ont les capacités, mais ils doivent en avoir la volonté et pour cela accepter de mettre des mots sur des menaces qui se dessinent.
Ces guerres d’horloges illustrent donc deux constats. Le premier, c’est qu’il est imprudent de pronostiquer trop rapidement le vainqueur d’une guerre en cours, notamment lorsque les soutiens des belligérants fluctuent. Le second, c’est qu’il est toujours aléatoire de se lancer dans une confrontation majeure, a fortiori avec des actions terrestres d’envergure. Nous en débattrons, parmi bien d’autres sujets, lors des Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (7-8 octobre) auxquelles vous pouvez encore vous inscrire. Bonne rentrée.