RETOUR SUR LE VOYAGE D’ÉTUDE A DAKAR

SUR LA TERRE DE LA TERANGA

Les 10, 11 et 12 juin 2026, la Session des Hautes Études Géopolitiques Africaines (SHEGA) a effectué un voyage d’étude à Dakar, capitale du Sénégal. Dans un contexte de recomposition profonde de l’Afrique de l’Ouest, cette immersion de trois jours, au plus près des lieux de pouvoir comme de la jeunesse, a permis aux auditeurs de prendre la mesure des dynamiques en cours, ainsi que des opportunités et des défis à venir.

Le Sénégal fait figure d’exception sur le continent, étant l’un des rares États à n’avoir jamais connu de coup d’État. Le pays traverse néanmoins une période de tensions politiques marquée par des rivalités au sommet de l’État entre le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, récemment limogé et désormais président de l’Assemblée nationale, où son parti dispose d’une écrasante majorité (130 sièges sur 165). La gestion des prochains mois sera décisive. Comment préserver la stabilité du pays ? Comment répondre à une économie en difficulté ? Comment redonner de l’espoir à une jeunesse en quête de perspectives ?

Première journée

État-major général des armées — Général Magatte Ndiaye

Cette mission d’étude a débuté par une visite de l’État-major général des armées (EMGA), où la délégation a été reçue par le sous-chef d’état-major des armées, le général Magatte Ndiaye. Cette rencontre introductive a permis de dresser un état des lieux des menaces sécuritaires au Sénégal et à ses frontières, ainsi que du rôle des forces armées dans la préservation de la stabilité nationale.

Le général a notamment mis en avant les enjeux liés à l’immigration clandestine et à l’orpaillage illégal dans le sud-est du pays, ainsi que les défis de gouvernance sécuritaire. Il a également souligné le processus de décentralisation des armées sénégalaises, visant à renforcer le recrutement local avec une représentation de l’ensemble des régions, afin de limiter les risques d’exclusion. Il a rappelé la forte tradition de neutralité politique de l’armée sénégalaise et la continuité institutionnelle qui caractérise son fonctionnement, indépendamment des alternances gouvernementales.

Il a enfin évoqué la montée en puissance des forces armées, notamment à travers la création de forces spéciales dédiées à la lutte contre l’insécurité maritime, ainsi que l’ambition de développer une industrie de défense nationale. La menace persistante du trafic de drogue a également été abordée, nécessitant une coopération internationale renforcée, en particulier avec Interpol.

État-major général des armées — Colonel Ndiaye

La visite s’est poursuivie avec une présentation détaillée du Colonel Ndiaye, qui a exposé les priorités stratégiques, l’approche globale, l’organisation et le mode de fonctionnement des armées sénégalaises. Il a mis en avant le lien établi depuis plusieurs générations entre l’armée et la nation, pilier de la souveraineté du pays et moteur central de la vision Sénégal 2050, qui incarne l’ambition stratégique de bâtir une nation résiliente, inclusive et pleinement souveraine.

Le Colonel Ndiaye a présenté les efforts accomplis en matière de renseignement et de veille stratégique, soulignant qu’il n’existe plus aucune base rebelle sur le territoire sénégalais et qu’aucune incursion djihadiste n’a eu lieu, témoignant de la capacité de l’armée à sécuriser ses 2 640 km de frontières avec cinq pays limitrophes. Forte de 35 000 hommes actifs, l’armée sénégalaise est l’une des plus professionnelles du continent. Cependant, le recul des opérations de maintien de la paix de l’ONU dans le monde a réduit les zones de déploiement, alors que le Sénégal a toujours fourni d’importants contingents en soutien à ces missions.

Musée des opérations extérieures et rencontre avec le Général Babacar Gaye

La visite de l’EMGA s’est achevée par la découverte du musée des opérations extérieures, parrainé par le Général Babacar Gaye et inauguré en 2021. Ce musée retrace les engagements extérieurs de l’armée sénégalaise, notamment à travers ses opérations de maintien de la paix.

Enfin, nous avons eu la chance d’être reçus par le général de corps d’armée Babacar Gaye, figure emblématique de l’armée sénégalaise. Il a échangé avec la délégation sur les dynamiques et les recompositions du monde contemporain. Ancien conseiller militaire à l’ONU pour les opérations de maintien de la paix et chef du bureau des affaires militaires, ancien chef des missions MINUSCA et MONUSCO, il a également exercé les fonctions de chef d’état-major général des armées de la République du Sénégal. Son regard est à la fois celui d’un praticien du terrain et d’un observateur averti des relations internationales.

Les discussions ont tourné autour de la notion de « deux poids, deux mesures » qui gouverne le monde actuel, et de ce qu’il nomme les « puissances d’argent ». Il a décrit un monde dont les dirigeants ne sont plus à la hauteur des enjeux, où la solidarité entre continents s’est effritée, un monde sans repères, avec une Union africaine inaudible sur un continent qui cherche encore un leader à la hauteur de Nelson Mandela.

Pour autant, le général Gaye a identifié quatre raisons d’espérer pour l’Afrique : sa jeunesse, ses terres libres et accessibles, le fait qu’elle constitue l’un des seuls marchés en expansion dans le monde, et enfin ses vastes réserves de matières premières. Il a toutefois insisté sur le fait que ces atouts ne pourront être pleinement valorisés que si des politiques adaptées sont mises en place. Il a rappelé la militarisation croissante du pouvoir en Afrique de l’Ouest, notant que le Sénégal et le Cap-Vert sont les seuls pays de la sous-région à n’avoir pas connu de coup d’État, et a dénoncé l’instrumentalisation politique des droits de l’homme. Des raisons d’espoir existent néanmoins dans la sous-région, comme en témoigne l’élection du nouveau président béninois. Selon ses mots, l’Afrique doit trouver sa propre voie, sans exclusivité ni exclusion.

Université Cheikh Anta Diop — Professeure Rosalie Diop

Cette première journée s’est terminée par la rencontre avec Rosalie Diop, professeure et sociologue à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au sein de l’Institut de Formation et de Recherche en Population, Développement et Santé de la Reproduction. Cette visite a été l’occasion de découvrir ses travaux sur les violences gynécologiques et la santé publique.

Elle a présenté le programme Bajenu Gox, mis en place par le Sénégal en 2009 avec pour objectif de promouvoir la santé de la mère, du nouveau-né et de l’enfant. Plusieurs milliers de femmes volontaires ont été identifiées, formées et équipées pour soutenir la mise en œuvre des activités de santé maternelle, néonatale et infantile dans toutes les localités du pays. À l’image de l’armée, ce programme illustre une réelle volonté de décentralisation et de formation au plus près des communautés.

Deuxième journée

Sécurité maritime — Capitaine de vaisseau Alioune Diop

La deuxième journée a débuté par une présentation du contexte, des enjeux et des défis de la sécurité maritime, assurée par le capitaine de vaisseau Alioune Diop. Son intervention a permis d’aborder l’architecture de Yaoundé et la nécessité de la réévaluer. À ce jour, il manque encore un document doctrinal définissant clairement le rôle et les attributions des différentes institutions de cette architecture. Parmi les obstacles persistants figurent la mutualisation insuffisante des moyens et l’absence de mécanismes de financement pérennes. Le capitaine a également mis en lumière la problématique de la pêche illégale, avec de nombreux chalutiers chinois opérant sous pavillon sénégalais.

Ambassade de France — Colonel Matthieu Mollet

La délégation a ensuite été reçue à l’ambassade de France par l’attaché de défense, le colonel Matthieu Mollet. Sa présentation, complétée par des échanges particulièrement riches, a permis d’éclairer les principaux enjeux politiques, sécuritaires et sociaux auxquels le Sénégal est aujourd’hui confronté.

Les discussions ont notamment porté sur les tensions politiques latentes qui traversent le pays, les répercussions de la situation sécuritaire au Mali voisin, ainsi que les défis économiques et sociaux qui alimentent les attentes d’une population jeune. Elles ont également permis d’aborder l’évolution de la relation franco-sénégalaise, qui s’inscrit désormais dans une logique de partenariat renouvelé, fondé sur une relation d’allié à allié, où la convergence des intérêts, le respect mutuel et la recherche d’intérêts communs constituent les principaux moteurs de la coopération.

African Futures Institute — Professeur Alioune Sall

La matinée s’est terminée par une rencontre avec le professeur Alioune Sall, directeur de l’African Futures Institute, groupe de réflexion panafricain fondé en 2004 et spécialisé dans les exercices de prospective. Il a présenté quatre scénarios possibles pour l’avenir de l’Afrique :

  1. Les lions pris au piège : la société accepte l’échec de l’État et trouve par elle-même les moyens d’y faire face.
  1. Les lions fatalistes : les sociétés ne supportent plus l’État, les aides se raréfient, le modèle se bloque et régresse — ouvrant la voie à l’émergence de régimes autoritaires.
  1. Les lions sortent de la taverne : l’État parvient à créer les conditions d’un développement significatif en améliorant l’accès aux ressources, en capitalisant sur le capital humain et en améliorant la gouvernance, afin de développer une productivité suffisante pour accéder aux marchés extérieurs.
  1. Les lions marquent leur territoire : les États et les sociétés s’engagent dans des politiques valorisant leurs ressources de manière avantageuse, en tenant compte des dynamiques culturelles propres au continent. Ce scénario suppose toutefois que l’Afrique ne soit pas seule à s’engager dans cette voie.

RFI

La journée s’est poursuivie dans les locaux régionaux de RFI, une visite qui a offert un double éclairage sur le métier de journaliste de terrain d’une part, et sur les nouvelles stratégies médiatiques déployées pour atteindre les publics africains d’autre part. La délégation a notamment découvert ZOA, un nouveau média 100 % numérique conçu pour les jeunes Africains francophones, dont la vocation est de raconter l’Afrique par sa jeunesse et pour sa jeunesse, autour de thématiques qui les concernent directement. La visite a également permis d’en apprendre davantage sur les déclinaisons de RFI en langues locales. La radio émet deux heures par jour en mandenkan ainsi qu’en fulfulde, la langue peule, touchant ainsi une zone de 85 millions de locuteurs en Afrique de l’Ouest. Ce dispositif joue un rôle social essentiel, permettant notamment aux femmes des communautés les plus isolées d’accéder à l’information dans une langue qu’elles comprennent et qui leur parle.

Amnesty International — Ousmane Diallo

L’après-midi s’est poursuivi dans les locaux d’Amnesty International, où la délégation a rencontré le chercheur Ousmane Diallo, qui a dressé un état des lieux humanitaire et sécuritaire de la région. La rencontre a pris une résonance particulière dans le contexte du jour, le Niger ayant adopté ce même jour une loi criminalisant les pratiques LGBTQIA+. Cela a été l’occasion d’aborder les nouvelles restrictions en vigueur au Sénégal, ainsi que la manière dont elles sont perçues et accueillies par la population et la jeunesse. Ousmane Diallo a également mis en lumière une tendance de fond à l’échelle régionale, celle des révisions successives des codes pénaux dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, qui traduisent un recul progressif des libertés individuelles.

Wathi et International Crisis Group

Cette deuxième journée s’est conclue autour d’un dîner réunissant des représentants du think tank Wathi et des chercheurs d’International Crisis Group (ICG) à Dakar. Les échanges ont permis d’en apprendre davantage sur la genèse de Wathi et les travaux menés par ICG, mais également sur la réalité du métier de chercheur au Sénégal, ses contraintes et ses marges de manœuvre. La situation au Mali et ses répercussions sur le Sénégal ont également été au cœur des discussions.

Troisième journée

Consortium Jeunesse Sénégal

Pour ouvrir cette troisième et dernière journée, la délégation a rencontré le Consortium Jeunesse Sénégal, une alliance créée par des jeunes pour des jeunes, qui fédère des partenaires autour de l’autonomisation de la jeunesse sénégalaise. Les échanges ont dressé un tableau préoccupant de la situation. Dans un pays où plus de 97 % de l’économie relève du secteur informel, où le chômage progresse et où la croissance s’essouffle, la jeunesse manque cruellement de perspectives. Un constat pessimiste qui amène certains à envisager une évolution de la situation comparable à celle connue par le Mali voisin.

Face à ces défis, des initiatives locales tentent néanmoins d’ouvrir des voies alternatives. Le slam est ainsi mobilisé comme outil de réengagement auprès des jeunes en décrochage scolaire, tandis que des centres de formation gratuits aux travaux manuels sont progressivement mis en place au sein des communautés, offrant des débouchés concrets à ceux que le système éducatif traditionnel n’a pas su retenir.

La question des traumatismes collectifs a également été abordée, dans le sens des blessures partagées par toute une nation et de leur impact durable sur le développement du pays. Le Sénégal porte des héritages qui continuent de peser sur les dynamiques sociales et politiques contemporaines. La mémoire de la colonisation, les inégalités structurelles qu’elle a engendrées, mais aussi les tensions politiques récentes et la répression des mouvements de jeunesse ont laissé des traces dans le tissu social. Ces traumatismes non traités alimentent une défiance vis-à-vis des institutions, freinent la cohésion nationale et compliquent la construction d’un projet collectif fédérateur. La jeunesse, en première ligne de ces fractures, en porte souvent le poids sans disposer des outils pour les nommer ou les dépasser.

Île de Gorée

Pour clore ce voyage d’étude, la délégation a visité l’île de Gorée, lieu de mémoire de l’esclavage classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, une conclusion saisissante pour une mission consacrée aux défis et aux espoirs d’un continent en mouvement.

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