Quel avenir pour le partenariat franco-allemand de défense ?

L’institut FMES a coparrainé le séminaire franco-allemand sur l’architecture sécuritaire et transatlantique qui s’est tenu en présentiel à Paris-La Défense les 1er et 2 juillet 2021. Ce séminaire, organisé par le Forum de défense et de stratégie, a réuni des experts et des institutionnels de haut niveau, de même que des industriels et des représentants de l’OTAN et de l’Union européenne. L’institut FMES était représenté par son directeur académique, Pierre Razoux. Les participants ont pu échanger très librement selon la règle de Chatham House (non-attribution des propos) autour de trois sessions consacrées à la défense conventionnelle, à la dissuasion nucléaire et à la coopération dans le domaine de l’armement. Le succès de ce séminaire contribue au rayonnement international de la FMES et ouvre la voie à des collaborations académiques avec des acteurs allemands de premier rang tels que le Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) et la Konrad Adenauer Stiftung (KAS).

Les principaux messages et conclusions sont les suivants :

Sur la défense conventionnelle 

L’effacement progressif des frontières physiques de l’espace européen commun sous l’effet conjugué des menaces hybrides et des arrivées massives de réfugiés et migrants impose de réfléchir à la sécurisation des frontières intérieures et à la protection des mouvements stratégiques. La mobilité stratégique est la nouvelle priorité affichée par la Bundeswehr.

Le partenariat transatlantique (OTAN) permet de faire le lien entre l’espace commun européen, son voisinage oriental (Russie), son voisinage africain et moyen-oriental, et les espaces plus lointains (Chine, Asie, Iran).

Les Européens n’ont toujours pas les moyens de leurs ambitions ; c’est pourquoi la conclusion des travaux de la « Boussole stratégique » sous présidence française au printemps 2022 devrait marquer une étape importante. La rivalité UE-OTAN n’a plus aucun sens dans le contexte actuel. L’OTAN reste plus que jamais la pierre angulaire de la défense de l’Europe et de son voisinage, dont le Sahel, la partie allemande reconnaissant qu’il s’agit là d’un défi de sécurité important.  Les défis sécuritaires inédits et la complexité des menaces imposent de combiner intelligemment les boîtes à outils de l’OTAN et de l’UE.

Il existe au sein de l’OTAN une tension réelle entre une certaine forme de confort due au réengagement américain face à la double menace russe et chinoise, et la prise de conscience d’une absence de savoir-faire pour le combat de haute intensité : en somme, l’impression de devoir réapprendre les fondamentaux. La déclaration récente de Vladimir Poutine selon laquelle « un navire de l’OTAN coulé par la marine russe ne provoquerait pas nécessairement une guerre mondiale » mériterait une analyse sémantique approfondie, car Français et Allemands reconnaissent que les risques d’accrochage naval en mer Noire sont réels. À ce sujet, retrouvez ici l’analyse qu’Igor Delanoë propose de cette déclaration pour l’institut FMES.

Sur la dissuasion nucléaire 

Pour la partie allemande, il n’est pas possible d’exercer une dissuasion nucléaire crédible sans les États-Unis ; l’OTAN reste le seul cadre d’exercice de la dissuasion nucléaire. Ce sujet est d’autant plus toujours tabou en Allemagne que 14% seulement des Allemands sont favorables à la présence d’armes atomiques sur leur territoire. Le cadre otanien leur permet donc d’évacuer le débat. Si l’Allemagne souhaitait se désengager de ses obligations nucléaires dans le cadre de l’OTAN, la Pologne et la Roumanie ont déjà fait valoir leur très grande motivation à reprendre cette mission de dissuasion dans le cadre otanien.

Une « européanisation de la dissuasion nucléaire » n’a aucun sens puisque la décision ne se partage pas et que plusieurs États membres de l’UE ont rejoint et ratifié le traité d’interdiction des armes nucléaires. Il n’y aura donc jamais de débat sur ce sujet au sein de l’UE tant que la règle du consensus s’appliquera. Certains experts français pointent toutefois des éléments d’évolution liés au discours agressif de certains États brandissant la menace nucléaire, du Brexit, du facteur turc et des revirements américains. Au bout du compte, la dissuasion française est perçue comme une « mutuelle complémentaire » par rapport au niveau de garantie minimale qu’assure l’OTAN.

La partie française a estimé qu’il était indispensable de renforcer la pédagogie à l’égard des jeunes générations, totalement ignorantes du sujet, pour les convaincre de l’utilité de la posture française en matière de dissuasion nucléaire. Sinon à terme, le soutien deviendra minime en France, comme dans la plupart des autres pays européens.

Sur la coopération en matière d’armement 

La force principale de l’Union européenne reste son approche intégrée et sa capacité normative pour défendre et promouvoir sa souveraineté technologique et industrielle. Mais il faut davantage d’investissements militaires et opérationnels, car l’écart capacitaire entre Européens et Américains reste préoccupant.

Sur le plan franco-allemand, la coopération reste d’abord et avant tout dictée par des agendas politiques. Aucune décision majeure ne sera prise avant la formation de la prochaine coalition gouvernementale en Allemagne à l’automne 2021.

Sur la posture de l’Allemagne 

Pour l’Allemagne, la défense collective est obligatoire là où la gestion de crise n’est que facultative. Pour Berlin, les enjeux stratégiques immédiates sont : 1) La géopolitique et le retour des puissances ; 2) Le climat ; 3) Les menaces hybrides et cyber.  La partie allemande était clairement tiraillée entre trois postures privilégiant la seule l’Allemagne, la construction européenne et l’alliance avec les États-Unis quel qu’en soit le prix.

À la question « Quand l’Allemagne réadoptera-t-elle une véritable approche géopolitique (et non plus géoéconomique) ? », plusieurs experts allemands ont apporté la réponse suivante : « Quand la classe politique et les industriels réaliseront qu’ils ne pourront plus maintenir le même niveau d’échanges économiques avec la Chine et la Russie, notamment du fait des pressions américaines, ce qui les contraindra à adopter une approche fondée sur les enjeux de sécurité » ; ce n’est pas forcément pour eux une question de génération, mais plutôt de contexte et de timing.

Tous ont reconnu que la conjonction d’échéances électorales majeures couplée à l’arrivée d’un nouveau chancelier entraînerait une grande incertitude quant aux priorités de la future coalition. Ils ont toutefois insisté sur le fait que les « Verts » étaient beaucoup moins idéologues et beaucoup plus pragmatiques que par le passé. Même si ceux-ci se retrouvaient au centre de l’échiquier politique, il est probable que la politique étrangère allemande conserve les mêmes orientations globales.

L’Allemagne commence à s’intéresser à l’Indopacifique et prévoit l’envoi permanent d’une frégate pour sécuriser ses voies commerciales.

Trois signaux positifs laissent à penser que l’Allemagne s’impliquera davantage dans les questions géopolitiques : l’accroissement significatif de ses dépenses de défense (les crises de Crimée et d’Ukraine en 2014 ont constitué un réveil douloureux pour Berlin) ; l’ébauche d’une définition d’une vision nationale de défense et de sécurité ; le projet de création d’un Conseil de sécurité nationale.

Si le sujet de la politique allemande en Méditerranée vous intéresse, n’hésitez pas à lire l’article de Jara Amira von Call publié sur le site de l’institut FMES !

Sur la posture des États-Unis 

Les États-Unis « redécouvrent » l’Europe. C’est une bonne nouvelle, mais il faut rester réaliste et vigilant car les Américains continueront de privilégier leurs seuls intérêts. Malgré la tournée européenne de Joe Biden et son ton bienveillant, l’inquiétude subsiste et appelle à une clarification sur les valeurs. Il n’est pas sûr que l’épisode Trump soit l’exception ; il pourrait se reproduire avec un autre dirigeant populiste et isolationniste, ce qui implique de se réveiller pour pouvoir se défendre seul si nécessaire.

Sur la posture du Royaume-Uni 

Le type de Brexit choisi par Boris Johnson ne va pas aller dans le sens d’un rapprochement fluide et harmonieux avec l’UE. Le Royaume-Uni est devenu le meilleur avocat de la Turquie, ne serait-ce que pour fragiliser la construction européenne.

Sur la posture de la Turquie 

La partie allemande a fait peu de commentaires sur l’attitude de la Turquie, tout en reconnaissant qu’il y avait bien un « problème turc », tant à l’OTAN qu’au sein de l’UE. Elle souligne que l’ostracisation de la Turquie n’est pas la bonne approche pour traiter ce problème sur le long terme et s’en remet assez largement à l’intermédiation des États-Unis, observant que depuis l’arrivée de l’administration Biden, les tensions se sont apaisées.

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