Jeux dangereux au large de la Crimée

Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe (Centre d’analyse de la CCI France Russie à Moscou), spécialiste des questions de sécurité et de la politique de défense russe, auteur du blog RusNavy Intelligence consacré à la marine russe et chercheur associé à l’université Côte d’Azur.

Interpelé le 30 juin par une journaliste lors de son exercice rituel annuel de communication « Ligne directe » sur le risque de troisième guerre mondiale suite à l’incident survenu au large de la Crimée le 23 juin impliquant le destroyer britannique HMS Defender, le président russe a déclaré :

« Vous avez indiqué que le monde s’était retrouvé au seuil d’une troisième guerre mondiale. Bien évidemment non. Même si nous avions coulé ce navire, il aurait été de toute manière difficile d’imaginer que le monde se soit retrouvé au bord de la troisième guerre mondiale, car ceux qui se livrent à ces agissements savent qu’ils ne peuvent remporter cette guerre. C’est une chose très importante. » [1]

La « Ligne directe » est un rendez-vous annuel entre Vladimir Poutine et « les Russes » qui sont invités à lui poser des questions en direct (en présentiel avant le Covid, en ligne cette année) sur toute une série de sujets les affectants, les journalistes présents en plateau jouant le rôle d’animateurs des échanges. Cette phrase a donc été prononcée face à une audience domestique même si le public visé par cette déclaration n’est pas restreint aux Russes, loin s’en faut.

Ces propos ne sont pas sans rappeler ceux tenus par le président russe en mars 2015 lorsqu’il affirmait avoir été prêt à mettre les forces stratégiques en état d’alerte afin de garantir le succès des opérations ayant conduit en 2014 à l’annexion de la Crimée. En établissant un lien direct entre la péninsule annexée et la dissuasion stratégique russe, Vladimir Poutine rappelle ainsi que toute confrontation entre la Russie et la communauté euro-atlantique disposerait inévitablement d’une dimension nucléaire. À cet égard, la phrase du maître du Kremlin concernant l’impossibilité d’une troisième guerre mondiale renvoie à une autre déclaration : celle des présidents russe et américain qui, le 16 juin dernier à Genève, ont rappelé qu’il n’existe pas de conflit atomique qui puisse être remporté. Autrement dit, en faisant allusion lors de la « Ligne directe » aux États-Unis dans une phrase portant sur un incident ayant impliqué un navire britannique, le président russe indique qu’il tient et tiendra Washington comptable des jeux dangereux de ses « obligés » européens. Enfin, la déclaration de Vladimir Poutine exprime un point de vue largement dominant à Moscou : les puissances nucléaires occidentales – dont la France – ne sont pas prêtes à aller jusqu’à la conflagration nucléaire avec Moscou au nom de la Crimée. Le président russe, en revanche, laisse entendre que la Russie le serait. Cette asymétrie dans la détermination reste fondamentale dans le statu quo politico-militaire qui s’est nouée autour de la péninsule, et que Londres a visiblement souhaité ouvertement contester en envoyant le HMS Defender croiser à proximité des eaux criméennes.[2]

Au demeurant, le déroulé de l’incident – sur lequel les versions russe et britannique divergent – suggère que les forces russes n’ont probablement pas usé de la force dans les proportions qu’elles indiquent, et que les manœuvres d’intimidations visant à éloigner le bâtiment britannique n’ont pas mis en danger le navire et ni son équipage. Autrement dit, il ne semble pas y avoir eu de volonté de couler le HMS Defender côté russe. En revanche, il existe une crainte réelle à Moscou de voir ce type d’agissement se banaliser, et que, d’autre part, les « intrus » ne cherchent à se rapprocher chaque fois un peu plus du détroit de Kertch.

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