Réflexions

Décryptage de la position turque en Méditerranée orientale – par Jean Marcou

Professeur des universités, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble (Université Grenoble Alpes)

L’offensive turque en Méditerranée orientale des derniers mois a souvent été décrite comme le dernier avatar de l’autoritarisme de Recep Tayyip Erdoğan. Si ce dernier n’a certes pas manqué d’inscrire ce conflit dans l’agenda politique dense qui doit le conduire aux prochaines échéances électorales de 2023, on aurait pourtant tort de réduire l’affaire au seul réveil de vieux démons islamo-nationalistes du président turc.

Pour s’en convaincre il suffit d’observer les réactions récentes du CHP (le parti kémaliste) aux positions européennes. Ayant d’abord courtoisement fait observer aux membres de l’UE qu’ils avaient tendance à privilégier le point de vue grec dans la crise, les dirigeants de la principale formation d’opposition n’ont pas mâché leurs mots, lorsqu’au sommet Med-7, en Corse, le 10 septembre, le président Macron a déclaré : “Nous devons être durs avec le gouvernement turc et non avec le peuple turc, qui mérite plus que le gouvernement Erdoğan.” Prenant la défense de la présidence de la République de Turquie plus que de son président, les leaders du groupe kémaliste au parlement ont expliqué qu’aucun chef d’État au monde ne pouvait se permettre de parler ainsi à un dirigeant turc, avant de rappeler que la Méditerranée orientale était “une cause nationale” à laquelle ils adhéraient[1]. Cet incident montre bien que le peuple turc, qu’il mérite ou non Erdoğan, n’adhère pas pour autant aux positions des Occidentaux dans le conflit qui oppose son pays à la Grèce et à Chypre aujourd’hui.

Cette crise, en outre, n’est pas la première du genre dans cette aire, car le différend gréco-turc est ancien et n’est pas apparu avec Erdoğan et l’AKP. Pour comprendre ce qui se passe, il convient de prendre en compte les fondamentaux de la politique étrangère turque, influents quel que soit le gouvernement en place et quel que soit le contexte. Voilà donc quelques éléments de décryptage des lignes forces de la position turque dans le grand jeu gazier actuel de la Méditerranée orientale…

Pomme rouge ou patrie bleue… devenir une puissance maritime qui rayonne sur les mers voisines

Tandis qu’il décidait de la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée au moment où ses navires (portant le nom de sultans célèbres, Yavuz, Fatih Kanuni) partaient prospecter sur des espaces maritimes disputés, le président turc, il est vrai, n’a pas hésité à solliciter l’imaginaire collectif turco-ottoman, à l’appui de sa politique de la canonnière en Méditerranée orientale. Célébrant un peu plus tard, le 25 août 2020, l’anniversaire de la bataille de Manzikert, qui a ouvert l’Anatolie aux Seldjoukides face aux Byzantins, en 1071, sans hésiter au passage de faire un parallèle appuyé avec le différend en cours qui l’oppose à la Grèce, Recep Tayyip Erdoğan a même osé une référence à la mythique “pomme rouge” (kizil elma)[2], un symbole de l’expansionnisme turc vers l’Europe et du Djihad contre la chrétienté à l’époque ottomane, utilisé entre autres par les fameux janissaires, afin de motiver leur ardeur au combat.

Pourtant, lorsqu’il le faut, le président turc sait aussi utiliser des images beaucoup plus séculières, contemporaines et prosaïques, comme celle de la “patrie bleue” (mavi vatan), un concept né en 2006 au sein de l’armée, que l’on attribue au contre-amiral Cem Güldeniz, qui fut imaginé pour justifier le développement des forces navales de la Turquie et faire d’elle une puissance apte à intervenir sur des théâtres d’opérations Outre-mer. Dans la rhétorique d’Erdoğan, cependant, la “patrie bleue” renvoie surtout au droit qu’ont les Turcs d’accéder et de rayonner sur les mers qui les entourent (mer Noire, mer Égée, mer Méditerranée)[3]. Elle croise en fait un sentiment d’injustice souvent ressenti à l’issue du premier conflit mondial, en dépit de la victoire de Mustafa Kemal, lorsqu’après avoir conservé l’Anatolie, ils ont dû accepter de voir les Grecs demeurer sur la plupart des îles de la mer Égée. Cette configuration est devenue inquiétante pour la Turque, après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque le traité de Paris de 1947 a permis à la Grèce d’étendre sa souveraineté sur le Dodécanèse et lorsque l’élaboration du droit de la mer à ouvert à Athènes, au large de ses innombrables îles, des perspectives maritimes immenses.

Erdoğan ne cesse de pointer du doigt cette situation particulière, quand il rappelle que la Turquie a le littoral continental le plus important de la Méditerranée et que l’île de Kastellorizo, à l’extrême sud-est du Dodécanèse, se trouve à 2 kilomètres des côtes turques, alors qu’elle est située à plusieurs centaines de kilomètres des côtes grecques continentales[4]. L’ensemble de l’opinion publique turque ne suit donc probablement pas Erdoğan dans sa rhétorique mythologique exaltée, mais elle n’en est pas moins troublée par le sort maritime que l’histoire a pu faire à son pays. Et ce d’autant plus que l’évolution la plus récente de la Méditerranée orientale semble conforter cette situation. Les découvertes gazières y ont en effet provoqué un phénomène d’appropriation des espaces maritimes, avec la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) à laquelle se livrent les États riverains producteurs. Dès lors, pour les Turcs, qui ne sont pas conviés à ce grand jeu énergétique et maritime, c’est un peu le scénario de la mise à l’écart et de l’enclavement de la mer Égée qui se reproduit, en exacerbant un sentiment de frustration déjà ancien[5].

Réduire la dépendance gazière et devenir un hub énergétique

Les préoccupations énergétiques sont aussi présentes dans les motivations qui font agir la Turquie en Méditerranée orientale. Mais il faut bien les identifier. Le nouveau conflit gréco-turc est souvent défini comme un conflit gazier, mais ni l’un ni l’autre de ces protagonistes n’est un producteur majeur en Méditerranée, tout au plus espèrent-ils le devenir en prospectant et en s’appropriant des espaces maritimes.

Puissance émergente, la Turquie est en quête permanente d’énergie depuis les crises pétrolières des années 1970. Là encore, une croyance populaire tenace laisse entendre que si ce pays n’est pas, à la différence de ses voisins moyen-orientaux, un producteur d’hydrocarbures, c’est parce qu’un complot ourdi par les grandes puissances empêcherait la révélation de ressources existantes[6]… Plus sérieusement, depuis la fin des années 1980, Ankara est devenue un important acheteur de gaz russe[7]. Mais, échaudée par l’épopée de la dette ottomane et de l’interminable déclin de l’Empire, ce pays se méfie des situations de dépendance. Mesut Yılmaz, le premier ministre, qui dans les années 1990 a négocié les premiers grands contrats gaziers avec la Russie, en sait quelque chose, lui qui a significativement été menacé par certains de ses collègues au parlement d’un procès pour haute trahison. Quoi qu’il en soit, Ankara s’emploie, depuis plusieurs années, à diversifier ses sources d’approvisionnement ; ce qui explique en partie ses bonnes relations avec des pays comme l’Azerbaïdjan, le Qatar ou l’Iran. Ainsi on comprend que la récente découverte par le navire de prospection Fatih (qui avait foré antérieurement en Méditerranée) d’un gisement de gaz en mer Noire, qui serait le plus important jamais localisé par la Turquie[8], ait été annoncée en grandes pompes par Recep Tayyip Erdoğan. Tout en réduisant les importations gazières, il permettra sans doute de les négocier à un meilleur prix[9]. Mais cette “grande nouvelle” aiguise aussi les appétits d’Ankara…

Cette préoccupation énergétique s’est aussi exprimée dans l’objectif régulièrement affiché par la Turquie d’être le hub des grands couloirs d’approvisionnement gazier et pétrolier de la région. Impliquée, dès le début du millénaire, dans les projets malheureux de gazoducs concurrents russe (SouthStream) et européen (Nabucco), Ankara vient de devenir un maillon clef du corridor méridional gazier vers l’Europe, avec la mise en service des gazoducs TANAP (2018) et TurkStream. (2020)[10]. Or, l’actuel jeu gazier de la Méditerranée orientale tend à remettre en cause cette position chèrement acquise. En janvier 2020, au moment même de l’inauguration du TurkStream, la Grèce et Chypre ont lancé avec Israël le projet de gazoduc EastMed qui prétend réduire la dépendance de l’Europe à l’égard du gaz russe. Mais l’Égypte qui liquéfie son propre gaz et celui de son voisin israélien aux fins d’exportation vers l’Europe, se verrait bien devenir également un hub concurrent de la Turquie[11] avec laquelle elle entretient les plus mauvaises relations. Ce projet pourrait être renforcé par la construction d’un gazoduc reliant les gisements chypriotes aux usines égyptiennes de liquéfaction[12].

Conjurer un nouvel isolement

Pendant la guerre froide, la Turquie, tout en entretenant une relation privilégiée avec les Occidentaux, était largement coupée de son environnement régional et entretenait des relatons difficiles avec la plupart de ses voisins. Après la fin du monde bipolaire, elle a cru pouvoir surmonter ce handicap en renouant avec son voisinage et en tempérant sa relation avec l’Occident. Cette démarche a culminé lorsque l’ex-ministre des affaires étrangères de Recep Tayyip Ergoğan, Ahmet Davutoğlu, s’est mis à promouvoir sa fameuse “politique du zéro problème avec nos voisins”, qui a paru triompher au moment des printemps arabes, avec l’engouement pour le “modèle turc”, au sein du monde musulman. Cette politique a cependant rapidement échoué, au lendemain des révoltes arabes, et notamment à l’occasion du conflit syrien. Dès lors, Ankara a vu sa relation se dégrader avec nombre de ses voisins, en particulier ses voisins arabes, sans pour autant restaurer sa relation avec les Occidentaux. Dès lors, la Turquie a été amenée à nouer avec la Russie ou l’Iran de nouvelles amitiés, qui ne sont pas pour autant de véritables alliances.

Les tensions qui enflent en Méditerranée orientale depuis 2017 reflètent cruellement ce nouvel isolement turc. Elles ravivent, d’abord, les vieux conflits (querelle du plateau continental de la mer Égée, impossibilité de réunifier Chypre…) avec Athènes et Nicosie, qui avaient déjà empêché le succès de la politique de bon voisinage qu’Ismail Cem et Giorgios Panpandréou avait lancée au tournant du millénaire. Elle conforte, ensuite, la dégradation des liens avec l’Égypte, ébranlés par la chute de la présidence Morsi et l’arrivée au pouvoir du général Sissi que Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé depuis de traiter de “putschiste”. Elle confirme, enfin, la fragilité des relations avec Israël dont on avait pensé pourtant qu’elles pourraient bénéficier de la manne gazière[13].

Le nouveau Forum gazier, créé au Caire en 2019, et chargé de veiller au respect du droit international dans la gestion des ressources énergétiques de la zone, est devenu une organisation intergouvernementale en 2020. Mais plus qu’une réelle alliance, il permet surtout un rapprochement des principaux adversaires de la Turquie en Méditerranée orientale (notamment l’Égypte, Israël, la Grèce et Chypre)[14]. Certes, les Territoires palestiniens, qui en sont également membres (mais qui n’y ont qu’un strapontin), ne sont pas un acteur hostile à Ankara, mais on remarque que Recep Tayyip Erdoğan soigne à nouveau surtout sa relation avec le Hamas, qui ne peut exploiter les ressources gazières de Gaza. Enfin, si l’Italie dont la compagnie Eni a découvert le gisement Zohr, en fait partie, on observe que la France, dont la compagnie Total a obtenu des concessions chypriotes et dont les relations se sont spectaculairement dégradées avec la Turquie à l’occasion de cette crise, a demandé à entrer dans ce Forum, en janvier 2020.

Dans cette nouvelle configuration régionale, les amis de la Turquie ne sont pas légions. Le Liban, qui n’a pas de relations officielles avec Israël et conteste ses gisements, est absent du Forum gazier et pourrait constituer un allié potentiel, mais de peu de poids, eu égard à sa situation actuelle. Pour le reste, les partenaires de la Turquie sont des acteurs lointains et peu ou pas concernés par la crise, comme l’Azerbaïdjan, le Kurdistan irakien, une partie des pays balkaniques (Macédoine du nord, Albanie, Kosovo, Bosnie, Serbie) et bien sûr le Qatar. Dans un tel contexte, on comprend mieux l’importance que revêt l’intervention turque en Libye. La convergence avec le gouvernement de Fayez al-Sarraj (reconnu officiellement par l’ONU) a permis à Ankara d’ébranler une structuration d’alliances qui lui était particulièrement défavorable. En premier lieu, par une délimitation mutuelle des ZEE, elle a ouvert un corridor maritime qui isole la Grèce des champs gaziers de la Méditerranée et qui compromet la réalisation du gazoduc EastMed. Le gouvernement grec a certes riposté en s’empressant de délimiter sa ZEE avec l’Égypte sur les mêmes espaces, mais il a commis l’erreur de le faire en adhérant aux arguments juridiques (quant à la délimitation du plateau continental) que le Turquie lui oppose en mer Égée[15], ce qu’Ankara n’a pas manqué de faire valoir immédiatement. En second lieu, l’intervention turque en Libye a conforté la position d’acteur régional incontournable que revendique Ankara, en prouvant une capacité à projeter ses forces sur un théâtre lointain d’opérations et à modifier le cours d’un conflit en cours (aide au gouvernement de Tripoli, qui a permis à ce dernier de mener avec succès une contre-offensive contre les forces du général Haftar).

Inscrire le grand jeu gazier dans un jeu stratégique plus large

Plus généralement, la gestion de ce foyer de tensions s’insère pour la Turquie dans une géopolitique nouvelle qui concerne non seulement l’Europe et la Méditerranée orientale, mais aussi le Proche-Orient et l’Est africain.

Alors même que Chypre et la Grèce sont concernées au premier chef par cette crise, la Turquie se retrouve confrontée au soutien que l’UE apporte à ses deux États-membres. Mais cette solidarité européenne n’est pas uniforme. Quand la France, qui a pris fait et cause pour la Grèce, incite Bruxelles à recourir à des sanctions contre Ankara, la plupart des autres pays européens affichent une attitude plus nuancée. L’Allemagne, qui exerce la présidence tournante de l’UE au second semestre 2020, ne souhaite pas entrer en conflit avec son importante communauté turque et s’emploie surtout à préserver le pacte migratoire que l’Europe a conclu avec Ankara, en avril 2016. Bien que le sommet Med-7, qui s’est tenu en Corse les 10 et 11 septembre 2020, ait évoqué “l’établissement d’une liste de mesures restrictives supplémentaires”[16] par le prochain Conseil européen, une partie significative (Espagne, Portugal, Italie, Malte) des sept États européens méridionaux participant à ce sommet s’est montrée plus conciliante, dans les débats ayant précédé la déclaration finale de la conférence. Face à l’UE, la position turque a évolué. Ankara a d’abord tenté d’exploiter les divisions existantes, en mettant l’UE au défi d’arbitrer la crise de façon équitable, et en louant la position allemande, mais lorsque les 27 se sont montrés plus fermes et plus unis, le gouvernement turc n’a pas hésité à les mettre en garde, en annonçant pareillement de possibles mesures de rétorsion (en matière de migration notamment) et en évoquant un bloc lui étant hostile dans son ensemble où la France ne fait que jouer le rôle du “bad cop”.

Quoi qu’il en soit, il faut bien convenir que dans cette confrontation turco-européenne, un match dans le match se joue entre la Turquie et la France et peut-être entre les présidents Erdoğan et Macron. Ankara poursuit sur mer une rivalité avec Paris qui s’est maintes fois exprimée au cours des derniers mois, en d’autres lieux. Dans le nord de la Syrie, le soutien français aux milices kurdes YPG et la réception à l’Élysée de certains de leurs représentants ont provoqué l’ire de la Turquie. En Libye, l’appui de la France au général Haftar s’est heurté aux efforts déployés par le gouvernement turc pour restaurer la position du gouvernement d’union nationale. Au Liban, à l’issue de l’explosion du 4 août 2020, et alors même que le président Macron se rendait deux fois à Beyrouth, la Turquie n’a pas hésité à proposer ostensiblement un appui conséquent pour aider à la reconstruction du port et des quartiers alentours. Plus récemment, alors même que le président français avait rencontré à Bagdad Nechirvan Barzani, le président du gouvernement régional kurde (GRK), sans se rendre à Erbil, Recep Tayyip Erdoğan a invité, le lendemain, ce dernier et l’a reçu comme un chef d’État à Ankara[17], dévoilant par là-même le positionnement ambigu du GRK, écartelé entre sa relation historique avec la France et un rapport très prosaïque à la Turquie dont le soutien est vital pour l’économie du Kurdistan irakien. Enfin, certains évoquent même l’existence une rivalité franco-turque au Mali, depuis le coup d’État qui a renversé le président Keita[18].

Le différend gréco-turc de Méditerranée orientale concerne aussi l’OTAN qui, comme l’UE, n’affiche pas une parfaite unité sur ce dossier[19]. Alors que son image a été dégradée par ses multiples convergences avec Moscou et ses achats d’armements russes sensibles (missiles de défense S-400), la Turquie rappelle l’importance de sa position sur le flanc sud de l’Alliance et les moyens qu’elle peut y mobiliser. Les États-Unis, pour leur part, essayent de ménager leurs relations avec les deux protagonistes. Ils ont ainsi décerné un satisfecit à la Turquie pour son intervention en Libye, qui a porté un coup d’arrêt à l’offensive du général Haftar, qui était aussi le vecteur d’une poussée russe en Afrique du nord, et ils ont critiqué l’envoi par la France de moyens militaires[20] à Chypre.

La position de l’OTAN dans le conflit est en outre complexifiée par la concurrence qui s’est engagée entre plusieurs Etats membres pour la fourniture d’armes à la Grèce. La France semble avoir pris une longueur d’avance dans ce domaine, puisqu’Athènes a annoncé, le 13 septembre 2020, qu’elle allait acquérir 18 Rafale[21]. Quant aux États-Unis, qui n’apprécient guère ces achats de Rafale par la Grèce, ils ont levé partiellement un embargo sur la fourniture d’armes à Chypre, qui remontait à l’intervention turque de 1974, et signé un accord-cadre prévoyant l’établissement d’une base navale américaine sur l’île, au grand dam de la Turquie[22]. Dans ce contexte incertain, la Turquie a là aussi demandé l’arbitrage de l’OTAN, en tentant d’obtenir l’organisation de réunions techniques avec la Grèce, mais celle-ci en a reporté la tenue, estimant qu’Ankara devait d’abord cesser ses prospections dans des zones disputées. À cet égard, le premier ministre grec Kiriakos Mitsotakis a salué le retour du navire de prospection turc Oruç Reis au port d’Antalya, le 13 septembre, mais les observateurs s’interrogent encore pour savoir s’il s’agit bien d’un véritable geste de désescalade[23].

En guise de conclusion…

Au bout du compte, en Méditerranée orientale, la position de la Turquie rencontre les axes forts de sa politique étrangère. En premier lieu, dans cette crise, la relation difficile d’Ankara avec ses alliés occidentaux se confirme. Même si ces derniers n’ont pas une approche similaire de la crise, on peut penser qu’Ankara aura du mal à fissurer le bloc européen et qu’un accord sera trouvé pour apporter un soutien à la Grèce et à Chypre, assorti, le cas échéant, de mesures dissuasives prises contre la Turquie. Si celle-ci a  espéré un temps pouvoir réduire la portée des décisions européennes, en parvenant à faire intervenir les États-Unis dans la crise, parce que l’opinion de ces derniers ne semblait pas définitivement forgée et que Donald Trump, très hostile à l’Union européenne ces derniers mois, entretient une relation personnelle avec Recep Tayyip Erdoğan, la dernière convergence américano-chypriote semble compromettre ce scénario. En deuxième lieu, les tensions survenues en Méditerranée orientale ont confirmé les liens dégradés de la Turquie avec le monde arabe. En dehors de la rivalité particulière, qui oppose la Turquie et l’Égypte sur le plan énergétique, on a vu les Émirats, autres adversaires notables d’Ankara, apporter ostensiblement leur soutien à la Grèce et à Chypre. On peut ainsi observer que ce conflit méditerranéen prolonge un antagonisme qui s’est manifesté avec acuité dans l’Est de l’Afrique, notamment en Somalie, au Soudan et désormais en Libye entre les pays arabes sunnites conservateurs (Arabie saoudite, Émirats, Égypte…) et la Turquie qui soutient l’Islam politique des Frères musulmans, dont le Qatar finance souvent les projets africains. En dernier lieu, on peut se demander si Ankara peut contrer cette hostilité multiple, en se tournant vers ses nouveaux amis russes, comme elle a pu le faire dans le conflit syrien avec le processus d’Astana. Toutefois, même si ce scénario a été esquissé en Libye et même si Serguei Lavrov a récemment proposé d’arbitrer la crise en Méditerranée orientale[24], la Russie risque de n’être pas la mieux placée pour jouer un rôle de médiateur en l’occurrence, car elle entretient une relation historique et culturelle forte avec la Grèce et Chypre et a apporté un soutien constant au général Sissi, depuis son arrivée au pouvoir en 2013.

L’isolement d’Ankara, qui découle du constat que nous venons de dresser, a souvent été souligné avec pertinence, ces dernières semaines, mais on aurait tort d’en tirer des conclusions définitives. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord, la Turquie qui a un long passé impérial, a montré qu’elle était capable d’assumer seule des situations difficiles. La poursuite de l’accroissement des tensions permet, en outre, à Recep Tayyip Erdoğan de brandir le spectre de la menace extérieure et d’espérer pouvoir rassembler une unité nationale qui ne lui était pas acquise au début de la crise. Par ailleurs, la situation de la Méditerranée orientale comporte encore des incertitudes et la position des États-Unis, démarquée par rapport à celle des Européens, reste malgré tout imprévisible. Or, la Turquie a montré au cours de la dernière décennie, qu’elle était une bonne tacticienne, prête à conclure des alliances de circonstances pour jouer une puissance contre une autre, lorsqu’il fallait redresser des situations compliquées, pour ne pas dire désespérées. Il reste que les États-Unis et la Russie ne semblent pas disposés à s’engager en faveur d’Ankara. Ils pourraient même être tentés de lui faire payer son double-jeu et ses grands écarts répétés des dernières années. Enfin, quoi qu’il advienne, il ne faut pas perdre de vue que les Occidentaux, et en particulier les Européens, auront encore besoin de la Turquie après la crise. Raison de plus pour qu’ils réfléchissent à cette occasion à la place et au statut qui doivent être ceux de ce pays important sur le flanc sud de l’OTAN et de l’UE.


[1]Main opposition CHP reacts against Macron over insults toward Turkish presidency“, Hürriyet daily news, September 11, 2020

[2] Voir notamment le tweet assorti d’un clip évocateur envoyé par Recep Tayyip Erdoğan, le 25 août 2020, à l’occasion du 949e anniversaire de la bataille de Manzikert.

[3] Pour avoir une vision officielle du concept, cf. KASAPOĞLU Can, “Turkey’s ‘Blue homeland’ drills: a new geopolitical concept in the making“, Yeni Safak, February 27, 2019

[4] Sur l’île en question dans le contexte de la crise, cf. OURDAN Rémy, “L’île grecque de Kastellorizo, en première ligne face aux menaces de la Turquie“, Le Monde, 13 septembre 2020

[5] MARCOU Jean, “La Turquie en Méditerranée orientale : des revendications énergétiques aux ambitions stratégiques”, Diplomatie, N°105, p. 53-57

[6] Voir à cet égard la fiction de KIRIKKANAK Mine, La malédiction de Constantin, Paris, Métailié, 2006

[7] ÇELIKIPALA Mitat et MARCOU Jean, “Regards sur les relations turco-russes“, Istanbul, Les dossiers de l’IFEA, coll. La Turquie d’aujourd’hui N°27, avril 2020

[8]Turkey discovers 320 billion cubic meters natural gas reserve in Black Sea“, Hürriyet daily news, August 21, 2020

[9]Turkey expects big drop in gas imports after Black Sea find: Minister Hürriyet daily news, August 21, 2020

[10]President Erdoğan benefits ot TANAP pipelineHürriyet daily news, May 1, 2020

[11] MOURAD Hicham, “L’Égypte, nouveau hub économique régional”, Diplomatie, N°105, p. 61 à 65

[12] SAIED Mohamed, “Egypt, Cyprus focus on natural gas pipeline amid tensions in eastern Mediterranean“, Al Monitor, September 13, 2020

[13] La normalisation des relations turco-israéliennes s’était appuyé sur une perspective d’une contribution de la la Turquie à l’évacuation du gaz israélien vers l’Europe.

[14] SAIED Mohamed, “Is new energy league an alliance against Ankara?“, Al Monitor, January 24, 2019

[15] DEMIRTAŞ Serkan, “How does Greek-Egypt deal endorse Turkey’s thesis in the Mediterranean“, Hürriyet Daily News, August 12,2020

[16] Déclaration d’Ajaccio à l’issue du 7e sommet des pays du sud de l’Union européenne (MED7), L’opinion internationale, 11 septembre 2020

[17]President Erdogan meets KRG President Barzani“, Hürriyet Daily News, September 4, 2020

[18] TASTEKIN Fehim, “Does France failure in Mali spell a victory for Turkey?“, Al Monitor, September 14, 2020

[19] GURCAN Metin, “NATO in unprecedented bid at in-house deconfliction between Turkey, Greece”, Al Monitor, September 14, 2020

[20] Deux Rafale, le porte-hélicoptères Tonnerre et la frégate Lafayette. Cf. “Tensions entre la Grèce et la Turquie : la France envoie deux Rafale et deux bâtiments de la marine nationale“, Le Monde, 13 août 2020

[21] SMOLAR Piotr & CHAPERON Isabelle, “La Grèce, premier pays européen à acheter le Rafale“, Le Monde 13 septembre

[22]Turkey slams deal between US, Greek CypriotsHürriyet Daily News, September 14, 2020

[23] ZAMAN Amberin, “Can EU sanctions threat cool Turkey’s moves in eastern Mediterranean? “, Al Monitor, September 14, 2020

[24]Russia ready to mediate in Eastern Mediterranean crisis: Lavrov“, Al Jazeera, September 8, 2020

Décryptage de l’accord de normalisation entre Israël et les Emirats arabes unis – par Pierre Razoux

Images Pixabay

Résumé:
L’accord provisoire du 13 août 2020 de normalisation des relations entre Israël et les Emirats Arabes Unis est un pari risqué qui est une bonne nouvelle pour ses signataires, pour la Maison Blanche, l’Europe et la Chine. Il n’est pas sûr toutefois qu’il suffise à assurer la réélection de Donald Trump. C’est en revanche une mauvaise nouvelle pour les Palestiniens, le monde arabe qui apparaît plus divisé et fragmenté que jamais, l’Iran, la Turquie et dans une moindre mesure la Russie. S’il est formalisé dans les semaines qui viennent, il aura des conséquences sur les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient. Cet accord, qui accroît les frustrations régionales et nourrit le nationalisme ambiant, n’est pas de nature à contribuer à la démocratisation de la région.

 

Le 13 août 2020, quelques semaines avant les échéances du 18 octobre (fin probable de l’embargo de l’ONU sur les ventes d’armes conventionnelles à l’Iran[1]) et du 3 novembre (élection présidentielle américaine), la Maison blanche a créé la surprise en annonçant la conclusion d’un accord formel de normalisation des relations entre Israël et les Emirats arabes unis (EAU). Succès diplomatique tombant à point nommé pour les uns, provocation manifeste et décision hasardeuse pour les autres, cet accord – qui ne constitue pas encore un traité de paix formelle – suscite d’emblée bien des interrogations[2].

 

Pari risqué, gains élevés

Rappelons tout d’abord qu’il s’agit d’un accord fragile conclu sous la pression de Donald Trump et de son gendre Jared Kushner, tous deux aux abois au regard de sondages défavorables. Cet accord provisoire reste soumis à la conclusion d’un accord formel entre les deux capitales dans les semaines qui viennent. Dans l’intervalle, l’imprévu peut toujours survenir[3].

En franchissant le Rubicon et en devenant le troisième chef d’Etat arabe à normaliser ses relations avec Israël (après l’Egypte en 1979 et la Jordanie en 1994), le prince héritier d’Abou Dhabi a pris un risque réel sur la scène internationale. Nul doute qu’en grillant la politesse à d’autres dirigeants arabes dont l’ombrageux Saoudien Mohammed Ben Salman, Mohammed Ben Zayed a suscité des frustrations, ravivé des jalousies et jeté de l’huile sur le feu d’une rue arabe toujours prompte à s’enflammer. Peu lui importe apparemment d’être ostracisé par certains de ses pairs, car il se perçoit à l’abri sur la scène intérieure et sait qu’il dispose de puissants appuis sur la scène internationale. Les critiques à l’encontre de son initiative sont d’autant plus acerbes que les EAU semblent n’avoir posé que trois conditions à cette normalisation : qu’Israël cesse toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens, ne rejette pas la création à terme d’un Etat palestinien et que sa propre ambassade ne soit pas située à Jérusalem. Le dirigeant émirati n’a donc imposé aucune concession réelle au gouvernement israélien, se contentant de faire perdurer le statu quo. C’est sans doute le signe qu’il était conscient de la fragilité des EAU sur la scène régionale, après l’effondrement des prix pétroliers, la crise sanitaire et ses conséquences économiques inquiétantes, la fuite des capitaux et des expatriés, mais surtout le retour en force de l’Iran sur la scène régionale, au point que les EAU n’avaient eu d’autre choix que de renouer le dialogue avec Téhéran.

Pour prix de cette normalisation, les EAU reçoivent la promesse d’investissements et d’échanges commerciaux[4] et touristiques importants, de transferts de haute-technologie, mais surtout d’une coopération sécuritaire et militaire y compris, très probablement, dans les domaines sensibles du spatial[5] et des industries d’armement. Nul doute qu’Israël a obtenu des garanties – un droit de visite ? – quant au programme nucléaire civil émirati, puisque Abou Dhabi est devenu le premier Etat arabe à mettre en service une centrale nucléaire (de technologie sud-coréenne) à Barakah, le 1er août 2020. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est Yossi Cohen, le chef du Mossad, qui s’est rendu à Abou Dhabi les 17 et 18 août pour négocier directement les termes du futur accord de paix[6]. A ce stade, l’accord prévoit l’établissement immédiat de liaisons aériennes régulières, la mise en place de mesures consulaires, ainsi que l’ouverture réciproque de deux ambassades, sans doute dès le début de l’automne 2020.

Pour Israël, le risque est exclusivement lié à sa politique intérieure. En acceptant de stopper toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens contrairement à ce qu’il avait promis à sa base électorale, Benjamin Netanyahou se retrouve en porte-à-faux avec ses ultras. Ceux-ci lèvent l’étendard de la révolte à la Knesset et promettent de torpiller l’accord. La tension est telle que l’actuel Premier ministre imaginerait une énième dissolution du Parlement[7]. L’accord avec les EAU est pourtant très symbolique, puisqu’il brise un tabou implicite renforcé par l’effondrement des accords d’Oslo et le regain de colonisation des territoires occupés. Les dirigeants israéliens espèrent que cet accord montrera l’exemple à d’autres monarchies du Golfe. Les deux candidats les plus crédibles sont à ce jour le petit royaume de Bahreïn et le stratégique sultanat d’Oman, gardien officiel du détroit d’Ormuz. Contrairement à ce que laisse entendre Donald Trump sur Twitter, il est peu probable que l’Arabie saoudite se laisse pour sa part convaincre de rejoindre l’accord, d’autant que le roi et son fils ne semblent pas sur la même ligne (voir infra) et qu’Israël se méfie tout autant du programme nucléaire saoudien que du caractère imprévisible du prince héritier[8]. Au sein de l’establishment sécuritaire israélien, nombreux sont ceux qui pensent qu’Israël n’a rien à attendre de décisif d’un partenariat avec l’Arabie saoudite dont le leadership actuel est jugé peu fiable[9].

En misant sur Abou Dhabi, Israël renforce bien évidemment son jeu face à l’Iran en posant un pion près du détroit d’Ormuz de manière à contrer – ou menacer – le jeu iranien à son encontre, notamment en Syrie et au Liban. Le but est évident : faire diversion et contraindre l’Iran à des choix douloureux, voire même le pousser à la faute en espérant que les Gardiens de la révolution s’en prendront directement aux EAU. Au-delà de cette partie d’échecs, la normalisation avec les EAU permet à Israël de renforcer ses liens de coopérations stratégiques, industrielles et technologiques avec des Etats autoritaires et technologiquement avancés, à l’instar de son étroite coopération avec Singapour, de manière à renforcer davantage encore son image de Start Up Nation.

Pour la Maison blanche, l’accord prend des allures de pari de la dernière chance. Après les camouflets subis en politique étrangère, Donald Trump espère montrer qu’il est capable d’obtenir un deal à sa mesure à dix semaines de l’élection présidentielle. C’est oublier que les coups d’éclat sur la scène internationale n’ont jamais été déterminants pour la réélection d’un président américain : Jimmy Carter n’a pas été réélu en 1980 alors qu’il pouvait se prévaloir de l’accord de paix de Camp David entre Israéliens et Egyptiens (1979) ; George Bush ne l’a pas été davantage en 1992 après avoir bouté Saddam Hussein hors du Koweït. Si Bill Clinton a été réélu en 1996, ce n’est pas pour avoir été à la manœuvre dans le traité de paix entre Israël et la Jordanie (1994), mais bien parce qu’il avait remis l’économie américaine sur les rails avec succès.

Soulignons enfin que cet accord de normalisation apparait comme une très bonne nouvelle pour l’Union européenne et la communauté internationale puisqu’elle fige le dossier israélo-palestinien, ménage la solution à deux Etats et évite des provocations qui auraient pu conduire à une troisième Intifada. Les Européens évitent de se retrouver dans une situation incommode où il leur aurait fallu réagir à de nouvelles annexions israéliennes, sans pour cela rompre les liens commerciaux avec Israël.

Il s’agit enfin d’une bonne nouvelle pour la Chine à double-titre. D’une part, cet accord renforce l’emprise de Pékin sur Téhéran qui se sent plus isolé que jamais. D’autre part, il devrait créer des opportunités et de développement économique susceptibles de contribuer à la stabilisation du Moyen-Orient, facilitant ainsi les investissements chinois et l’extension en direction du bassin méditerranéen des Nouvelles routes de la soie dans le cadre du projet OBOR (One Belt, One Road). Bien conscients de l’impact de ce projet, les EAU investissent massivement dans les infrastructures portuaires pour se positionner comme des interlocuteurs incontournables des Chinois avec lesquels ils ont déjà développé des partenariats dans le domaine de l’armement, notamment dans le domaine des drones.

 

Ceux que l’accord affaiblit ou isole davantage

Les plus grands perdants sont bien évidemment les Palestiniens, même si l’accord préserve le statu quo et les apparences d’une solution à deux Etats. Son officialisation sans que celle-ci n’entraîne de déchaînement de critiques de la part du monde arabe montre que l’Autorité palestinienne et ses soutiens ne sont plus en mesure d’exercer de véto effectif sur la politique étrangère des autres pays arabes, notamment ceux qui considèrent que la menace iranienne, supposée ou réelle, est plus déterminante que la question palestinienne. A cet égard, la stratégie palestinienne qui conditionnait tout accord de paix avec Israël au règlement global de la question palestinienne paraît désormais caduque. En fin de compte, ce qui vient de se passer démontre que le temps ne joue plus en faveur des Palestiniens, mais bien contre eux. On peut s’en désoler ou pas, mais c’est un fait qu’il est difficile de nier. Bien évidemment, cet abandon apparent de la cause palestinienne est une aubaine pour les régimes idéologues qui vont pouvoir réaffirmer leur soutien à la cause à grands renforts de déclarations tonitruantes dont les Palestiniens attendent de voir les effets concrets sur leur vie quotidienne. Car en ces temps de prix pétroliers très bas et de chute d’activité économique liée à la crise sanitaire, Téhéran, Ankara et Doha auront bien du mal à renflouer les caisses des diverses organisations palestiniennes rivales.

Le monde arabe, tout particulièrement la Ligue arabe, sort largement affaibli de cet accord qui le divise et le fragmente un peu plus, soulignant les postures contradictoires et l’hypocrisie de certains dirigeants incapables de tenir un discours de vérité à leurs peuples et leurs voisins. Au sein du monde arabe, nul doute que les dirigeants saoudiens ont mal vécu de s’être fait damer le pion par leur voisin émirati, alors que Riyad est depuis trente ans aux avant-postes des négociations avec Israël ; formellement, le plan de paix saoudien (normalisation générale en échange d’un accord israélo-palestinien définitif sur la base des lignes de cessez-le-feu « aménagées » de juin 1967), formulé en 2002 par le roi Abdallah, est toujours sur la table. De fait, les rois d’Arabie, Gardiens des Deux Saintes Mosquées, ont toujours considéré que ce serait à l’un d’entre eux d’endosser la normalisation avec Israël. Le fait que l’émir Mohammed Ben Zayed ait pris de court le roi Salman et le prince héritier Mohammed Ben Salman illustre les postures divergentes du père, très attaché à la cause palestinienne, par rapport à celle de son fils plus enclin à transiger avec Israël et les Etats-Unis pour faire triompher son propre agenda.

Le Koweït, piégé par son soutien historique à la cause palestinienne et désireux de ménager ses puissants voisins (Irak, Iran, Arabie saoudite), a déclaré qu’il serait le dernier Etat arabe à normaliser ses relations avec Israël. Le Qatar, englué dans sa rhétorique de soutien idéologique à l’islam politique et aux Frères musulmans, se voit un peu plus rejeté dans le camp irano-turc.

De prime abord, la normalisation israélo-émiratie devrait être une bonne nouvelle pour l’Egypte, puisqu’il renforce l’axe MBZ-Sissi destiné à contrer l’activisme de la Turquie, du Qatar et des Frères musulmans dans la région. Mais en réalité, le président égyptien vient de perdre à la fois son statut d’interlocuteur arabe jusque-là privilégié par Israël, tout en se retrouvant à gérer en première ligne les relations explosives avec le Hamas retranché dans la bande de Gaza. Il commence sans doute à comprendre que la stratégie israélienne pourrait consister à rétrocéder à l’Egypte la gestion du chaos de Gaza, en cas de partition de fait et d’annexion étendue de la Palestine.

Autres perdants, les dirigeants arabes qui souhaitaient normaliser les relations avec Israël, ne serait-ce que pour capter un flot important d’investissements, mais qui savent que leur population ne tolèrera pas une telle ouverture. C’est tout particulièrement le cas du roi du Maroc qui appelle de ses vœux une telle normalisation depuis longtemps, mais qui est conscient qu’un tel accord risquerait de mettre le feu aux poudres, au moment où la situation politique et socio-économique en son royaume, aggravée par les conséquences de la crise sanitaire, paraît extrêmement tendue et incertaine. Plus à l’Est, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, engoncées dans leurs certitudes idéologiques et leurs postures historiques de dénonciation d’Israël et de soutien à la cause palestinienne, ont critiqué l’accord israélo-émirati. Nul doute que les chefs d’entreprise, les commerçants et les responsables des secteurs économiques porteurs sont conscients de rater une occasion de se raccrocher au train du développement économique, à la plus grande satisfaction des investisseurs chinois qui pourront accroître leur emprise dans ces pays.

L’autre grand perdant régional, c’est bien sûr l’Iran qui semble de prime abord plus isolé que jamais par cette normalisation qui survient peu de temps après la reprise du dialogue entre Téhéran et Abou Dhabi. Les réactions épidermiques de la classe politique et militaire et les menaces à peine voilées lancées aux EAU en témoignent[10]. Ce mouvement sur l’échiquier régional survient au moment-même où l’Iran fait face à un regain d’attaques israéliennes en Syrie et doit gérer les conséquences désastreuses de l’explosion du port de Beyrouth survenue le 4 août 2020, questionnant par là-même la stratégie du Hezbollah en Syrie et au Liban. Tout cela rejette un peu plus l’Iran dans le camp de la Russie et de la Chine. A fortiori au moment où Téhéran négocie depuis fin juin 2020 avec Moscou et Pékin (en les mettant en concurrence) de nouveaux partenariats stratégiques mêlant énergie, investissements, ventes d’armes et soutiens diplomatiques. Si le contexte ne s’apaise pas, Téhéran aura bien du mal à vendre à ses voisins du Golfe son projet HOPE (pour HOrmuz PEace) en les convainquant qu’un accord de stabilité régionale ne peut reposer que sur les seuls Etats riverains. En attendant, Iraniens et Emiratis savent qu’ils sont interdépendants, Dubaï restant très lié économiquement à l’Iran. Avertis de ce qu’ils risqueraient s’ils ouvraient trop grande la porte aux Israéliens, les Emiratis sont pragmatiques et ne franchiront probablement aucune des lignes rouges iraniennes, tout particulièrement au moment où ils accueillent l’exposition universelle 2020-2021 sur leur territoire.

La Turquie se retrouve plus que jamais écartelée entre ses intérêts et ses postures contradictoires dans un contexte de fortes tensions au Levant et en Méditerranée orientale, comme en témoigne la collision (volontaire ?) d’une frégate turque avec une frégate grecque le 13 août 2020. Les déclarations très dures du président Erdogan en témoignent. Celui-ci va devoir évaluer l’évolution des rapports de force et en tirer les conclusions qui s’imposent.

La Russie n’est pas ravie de cet accord dans lequel elle n’a pas été consultée, d’autant qu’il est perçu comme un succès américain qui éloigne Israël un peu plus du Kremlin ; il faut y voir la patte de Benny Gantz et de Gabi Ashkenazi qui savent que leur rival Benjamin Netanyahou entretient une relation de grande proximité avec Vladimir Poutine. Mais les dirigeants russes savent aussi que ce faisant, ils renforcent leur mainmise sur l’Iran, ce qui représente en soi une contrepartie appréciable.

 

Conséquences prévisibles

A très court terme, la normalisation entre Israël et les EAU accroît l’antagonisme entre l’Iran et ses soutiens russe et chinois d’un côté, Israël, Washington, Abou Dhabi et Riyad de l’autre, dans le contexte particulièrement délicat de la levée (ou non) de l’embargo sur les armes conventionnelles qui doit théoriquement survenir le 18 octobre 2020, mais aussi de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre prochain.

Tout dépendra ensuite de l’issue de ces deux échéances. Si Donald Trump était réélu, qu’il soit ou non parvenu à prolonger l’embargo sur les armes et à imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran, il y a peu de chances que cet antagonisme s’apaise. L’étape d’après serait alors l’élection présidentielle iranienne (printemps 2021) qui verra très certainement l’élection d’un candidat conservateur. Paradoxalement, celui-ci pourrait d’autant plus facilement engager une négociation discrète avec Washington qu’étant soutenu par la faction dure du régime, personne ne saurait lui reprocher de brader les intérêts de la République islamique. A l’inverse, si Donald Trump était battu et qu’émerge une nouvelle administration soucieuse de replacer les Etats-Unis au centre du jeu diplomatique, par exemple en réintégrant d’une manière ou d’une autre le JCPOA, tout porte à croire que cet antagonisme pourrait progressivement s’apaiser, a fortiori si la Russie et la Chine étaient parvenues à obtenir entre temps la levée effective de l’embargo sur les ventes d’armes à l’Iran. Car la priorité de Téhéran consiste à moderniser son arsenal conventionnel datant du Chah, désormais totalement obsolète (hormis les drones et les missiles). Cet apaisement pourrait convaincre plusieurs Etats arabes ou musulmans d’emboîter le pas des EAU en normalisant à leur tour leurs relations avec Israël, tout en reprenant le dialogue avec l’Iran. L’actuel vice-Premier ministre israélien Benny Gantz et son compère Gabi Ashkenazi, ministre des Affaires étrangères, deux anciens chefs d’état-major pragmatiques, en sont bien conscients. Ils savent qu’il ne faut pas insulter l’avenir et qu’il convient de préparer tous les scénarios. C’est la raison pour laquelle ils ont entamé un rapprochement discret avec la Turquie[11], mais aussi avec certains dirigeants européens, tout en courtisant la communauté juive américaine favorable à la mouvance démocrate. Ces deux responsables politiques savent aussi que Benjamin Netanyahou, affaibli par les affaires judiciaires et fortement contesté au sein même du Likoud, ne sera pas éternel. Sachant qu’il est imprudent de mettre comme lui tous ses œufs dans le même panier américain, ils sont conscients qu’en ayant désormais des actions aux EAU, ils se placent en situation de discuter discrètement avec les Iraniens, les Chinois et d’autres délégations arabes quand les circonstances l’imposeront.

En attendant, la normalisation israélo-émiratie accentue la faille tectonique qui divise le Moyen-Orient en deux plaques géopolitiques distinctes. Au Nord, celle qui englobe l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban et le Qatar sous la houlette de la Russie et de la Chine. Au Sud, celle qui s’étend de l’Egypte aux EAU en passant par Israël, la Jordanie et l’Arabie saoudite, sous la houlette des Etats-Unis. La stabilité de cette plaque méridionale est menacée tout autant par les ambitions de l’Iran qui continue d’instrumentaliser le conflit yéménite, que par les foucades du prince héritier saoudien et les déséquilibres socio-économiques qui fragilisent les Etats arabes et nourrissent l’agenda des Frères musulmans tout comme celui de Daech. Entre ces deux plaques Nord et Sud, la Turquie du président Erdogan peine à se positionner. Les uns et les autres espèrent la faire basculer dans leur camp.

A plus long terme, cette normalisation permet à Israël et aux EAU de gagner du temps face à la nouvelle guerre froide globale qui oppose les Etats-Unis à la Chine, y compris au Moyen-Orient. Il ne s’agit plus d’un conflit idéologique comme au temps de la première guerre froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, mais d’une lutte de puissance entre un hégémon confortablement installé hésitant entre ses intérêts asiatiques et moyen-orientaux, et son challenger chinois tentant d’occuper l’espace – tout particulièrement économique et politique – laissé vacant dans cette région. Pourtant, à Washington comme à Pékin, les analyses divergent. Une partie des élites américaines refuse de considérer la Chine comme un adversaire, estimant que les deux seuls véritables ennemis des Etats-Unis au Moyen-Orient restent la Russie et l’Iran. De son côté, une partie de l’establishment chinois estime qu’il est trop tôt pour défier Washington dans son pré carré, même si elle reconnaît qu’il est vital de sécuriser durablement l’approvisionnement énergétique en provenance du golfe Persique et de la mer Rouge. Cette cacophonie jette le trouble parmi les alliés traditionnels des Etats-Unis au Moyen-Orient, qui ne savent plus à quel saint se vouer, tout en encourageant un regain de tensions et de rivalités entre Russes, Turcs, Iraniens et Européens. Comme le souligne Harvey Jaskel, Israël et les monarchies du Golfe devront faire face à des choix cornéliens[12]. En normalisant leurs relations, Israël et les EAU donnent des gages aux uns et aux autres. D’une part, ils offrent un cadeau royal à Donald Trump dans l’hypothèse où celui-ci serait réélu, tout en sachant que ce même cadeau fera le jeu de Joe Biden si ce-dernier venait à être élu. D’autre part, ils favorisent la stratégie de long terme de la Chine, sans franchir les lignes rouges définies par la Maison Blanche.

 

Au bilan, l’accord de normalisation entre Israël et les EAU apparaît comme une bonne nouvelle, même si celui-ci accroît les frustrations de nombreux acteurs régionaux, contribue à renforcer les discours ultranationalistes et populistes de certains d’entre eux, au risque de faire éclater de nouveaux conflits de voisinage. Une chose paraît sûre, il ne contribuera pas à la démocratisation de la zone Afrique du Nord & Moyen-Orient car le message est clair : dans cette région, seul un pouvoir autocratique peut prendre le risque de normaliser avec Israël.

 

[1] Même si les Etats-Unis se démènent au Conseil de sécurité de l’ONU pour prolonger cet embargo via la clause de snapback qui permet aux signataires du JCPOA (Accord nucléaire iranien du 14 juillet 2015) de réinstaurer des sanctions à l’encontre de Téhéran si le Conseil de sécurité estimait que l’Iran avait violé ses obligations. Pour l’instant, les manœuvres diplomatiques de Washington semblent avoir échoué.

[2] Voir notamment Jonathan Fulton & Roie Yellinek, « Implications of the Israel-UAE Peace Deal », BESA Perspectives Paper n° 1698, August 18, 2020 ; la meilleure analyse de fond demeure celle d’Elisabeth Marteu : « Israël et les pays du Golfe : Les enjeux d’un rapprochement stratégique », Etude de l’IFRI, janvier 2018.

[3] L’Iran vient d’annoncer qu’il détenait un navire émirati impliqué dans une fusillade ayant tué deux marins iraniens ; il vient également de dévoiler un nouveau missile balistique sol-sol ainsi qu’un nouveau type de missile de croisière basé près de Bandar Abbas, face aux EAU (I24News, 20 août 2020).

[4] Israël et les EAU avaient déjà établi des représentations commerciales au milieu des années 1990, après la conclusion des accords d’Oslo.

[5] Voir Sarah Sriri et Florian Putaud, « Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique », FMES, 4 août 2020.

[6] I24News & WAM, 18 août 2020.

[7] « Le président israélien Rivlin mène des discussions en vue d’empêcher de nouvelles élections », I24News, 20 août 2020.

[8] « Nucléaire : Israël fait part de ses inquiétudes aux Etats-Unis concernant le programme saoudien », I24News & Reuters, 19 août 2020.

[9] Interviews conduites à Tel-Aviv et Jérusalem par l’auteur en juillet 2019.

[10] Le président Rouhani a déclaré (Etemad, 15 août 2020) : « Malheureusement, les Emiratis ont commis une erreur énorme. Nous espérons qu’ils feront marche arrière. Nous les mettons en garde contre l’établissement au profit d’Israël d’un accès dans la région, auquel cas nous leur réserverons un traitement très différent ». Le général Baqeri, chef d’état-major interarmées, a surrenchéri (Sharq, 17 août 2020) : « Nous appelons les Emiratis à revoir leur décision avant qu’il ne soit trop tard. Si une atteinte est portée à la sécurité nationale de la République islamique dans le Golfe Persique, nous reconnaîtrons les EAU comme coupables et ne tolèreront pas cette culpabilité qui nous contraindra à agir ».

[11] George Tzogopoulos « Can Israel, Greece and Turkey cooperate?», BESA Perspective Paper n° 1690,  August 13, 2020.

[12] Harvey Jaskel, « Israel’s Dilemma in the New Cold War », BESA, Perspectives Paper n° 1693, August 16, 2020.

Vers une politique turque de délimitation maritime encore plus agressive en Méditerranée ? – par Arnaud Peyronnet

Après avoir signé en novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen, la Turquie a décidé de lancer rapidement un programme exploratoire de forage dans sa ZEE nouvellement délimitée, ignorant au passage les prétentions grecques et égyptiennes sur ces mêmes zones. Depuis, Ankara a multiplié les « signes d’ouverture » tant vers Israël que l’Autorité Palestinienne pour tenter de négocier le même type d’accords, ce qui aurait pour avantage, vu de Turquie, de fissurer l’entente des pays producteurs de gaz offshore de la région, de mettre en difficulté les droits chypriotes sur sa ZEE et surtout d’assurer une domination turque sur de gigantesques espaces maritimes méditerranéens.

La stratégie géopolitique turque vise en effet à faire de son territoire un véritable hub énergétique régional, ce qui lui impose de maîtriser certains sites de production (Libye et Méditerranée centrale) et de priver les autres puissances (Egypte, Chypre et Israël) d’itinéraires de transit alternatifs aux siens. La Méditerranée orientale représente ainsi un triple rôle pour la Turquie : elle lui permet de se positionner comme un territoire « clef », d’être le précurseur d’un « nouvel ordre régional » pro-turc, et d’assurer sa sécurité énergétique par le développement d’infrastructures régionales sous son contrôle. De fait, loin de se limiter à ses seules prétentions maritimes au large de la Grèce et de Chypre, la Turquie se projette résolument vers la Libye voire même vers Israël afin d’asseoir sa propre perception de son rôle maritime régional.

Quels sont donc les arguments turcs en la matière et quelle est la méthode envisagée ? Quelles sont les réactions des autres puissances de la région face à l’attitude « décomplexée » de la Turquie ?

 

Une politique turque « agressive » en termes de revendications maritimes

En novembre 2019, la Turquie a signé avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen un accord de délimitation maritime ignorant les prétentions grecques (notamment liées à l’île de Crète) et égyptiennes sur de vastes portions maritimes. Ces deux pays ont d’ailleurs dénoncé cet accord, le déclarant « illégal ». Cet accord, dérogatoire aux règles habituelles, semble toutefois cohérent avec la position turque qui n’a pas ratifié la convention de Montego Bay de 1982 pour justement ne pas se voir imposer une limitation internationale de sa ZEE en raison de la proximité naturelle des territoires turc, grec et chypriote… De fait, cet « unilatéralisme turc » était depuis longtemps en gestation et ne s’est réveillé que face aux immenses découvertes de gaz offshore en Méditerranée orientale. En effet, la Turquie étant fortement dépendante de ses importations en hydrocarbures, l’occasion de s’approprier de vastes étendues marines potentiellement riches devenait forcément tentante.

Cet « opportunisme géopolitique » turc a été également motivé par la conclusion de plusieurs accords de délimitation bilatéraux (Chypre et Egypte en 2003, Chypre et Liban en 2007, Chypre et Israël en 2010) dont la Turquie a été exclue[1]. Enfin, la coopération naissante dans le domaine énergétique offshore entre Israël, l’Egypte la Grèce et Chypre (Forum du gaz de la Méditerranée Orientale) est perçue à Ankara comme une volonté régionale d’isoler la Turquie de sa sphère d’influence « naturelle (selon la doctrine turque de la « Patrie Bleue »). La conclusion d’un accord avec le GNA est donc une sorte de « revanche » et ce alors que le seul accord de délimitation conclu jusqu’alors par la Turquie était avec la République de Chypre Nord, évidemment pro-turque, en 2011. En effet, un tel accord avec le GNA permettrait à terme à la Turquie de « couper » le futur gazoduc EASTMED entre l’Europe et la Méditerranée orientale, le passage pouvant dès lors soumis à son veto. Cet accord avec le gouvernement libyen apparaît donc comme un moyen pour la Turquie de se désenclaver et de créer une ZEE d’importance entre la mer Égée d’un côté et de l’autre côté, les délimitations de zones exclusives de Chypre, du Liban, de l’Égypte et d’Israël. De plus, et pour donner plus de réalité à cet accord, la Turquie a annoncé en mai 2020 un programme de forage dans sa nouvelle ZEE autoproclamée, en particulier à proximité des îles grecques de Rhodes et de Crète pour lesquelles Ankara dénie toute continuité au niveau du plateau continental[2]

Le signal turc se voulait alors assez clair : la Turquie ne pouvait être ignorée en Méditerranée orientale, l’UE ne pouvait avoir accès à des eaux que la Turquie considérait comme siennes, Israël et l’Egypte ne pouvaient prendre l’ascendant sur la Turquie tant que celle-ci resterait un importateur et un pays de transit d’hydrocarbures étrangers…

 

De nouveaux champs de “négociations” ?

La Turquie pourrait dès lors être tentée de poursuivre cette stratégie de délimitation maritime au travers d’autres accords bilatéraux, cette fois-ci avec Israël et les Territoires Palestiniens, ce qui fragmenterait alors encore plus le bloc EASTMED et isolerait davantage tant Chypre que la Grèce.

L’envoyé palestinien à Ankara a ainsi déclaré dans un quotidien turc que l’Autorité Palestinienne pourrait signer avec la Turquie un accord de délimitation de la ZEE palestinienne au large de Gaza[3], profitant ainsi de l’incertitude créée par l’absence d’accord officiel sur le sujet entre l’Egypte et Israël. Le Ministère des Affaires Etrangères palestinien a toutefois démenti ces informations, disant qu’aucune négociation n’était en cours et que les propos de son envoyé à Ankara avaient été « sortis de leur contexte ». De plus, à l’heure actuelle, aucun accord ne pourrait concrètement se faire sans l’aval des autorités israéliennes qui contrôlent de facto les espaces maritimes au large de Gaza. Ce « ballon d’essai » turc quant à la ZEE palestinienne reste toutefois intéressant. Il réactualise la problématique des revendications maritimes palestiniennes (une ZEE de 200 milles nautiques à partir des côtes de Gaza, conformément à la convention de Montego Bay), met forcément en difficulté les revendications négociées d’Israël, de Chypre ou de l’Egypte sur cette même zone, tout en mettant en exergue la volonté turque d’extension de sa propre ZEE au sud de Chypre…

L’amiral turc à l’origine de la doctrine Mavi Vatan et qui a supervisé l’accord turco-libyen de novembre 2019 a également envisagé que le même type d’accord pouvait être signé avec Israël. Pour la Turquie, un tel accord ne serait en effet pas impossible vu que les deux pays n’ont pas ratifié la convention de Montego Bay et que la Turquie propose, via l’utilisation de son réseau, une solution alternative et moins onéreuse que le projet EASTMED[4] pour l’exportation du gaz israélien. De plus, et même si la problématique palestinienne reste un profond irritant dans la relation des deux pays, Ankara tente de jouer la carte iranienne présentée en Israël comme l’adversaire régional commun, pour inciter à un rapprochement géopolitique, comme dans le passé. La Turquie semble ainsi avoir mené en ce sens des opérations offensives de communication, plusieurs utilisateurs de réseaux sociaux en Turquie ayant relayé au printemps une information non vérifiée selon laquelle Israël aurait proposé de signer un accord de délimitation en Méditerranéenne avec la Turquie, similaire à celui convenu avec la Libye l’année dernière… De nombreux observateurs turcs ont également fait remarquer qu’Israël était absent d’une déclaration signée par ses alliés régionaux condamnant la Turquie pour ses « activités illégales » de forage gazier et son « expansionnisme » en Méditerranée orientale…..de nombreux autres démontrant également toute la richesse des relations économiques[5] des deux pays (à défaut de relations politiques apaisées, essentiellement en raison de la question palestinienne). Ces rumeurs ont dans tous les cas été fortement démenties par des représentants des affaires étrangères israéliens et ce alors que des tensions étaient apparues à l’automne 2019 entre navires turcs et israéliens dans la ZEE chypriote[6]. De fait, il semble clair que la Turquie cherche à faire évoluer la position israélienne au sujet de la ZEE chypriote, mais sans succès à ce stade.

 

Réactions pour le moment fermes des pays du bassin est-méditerranéen

Pour l’Egypte, l’accord de délimitation maritime turco-libyen est d’abord illégal du point de vue de la Convention de Montego Bay. Il est également vu comme une intervention inacceptable de la Turquie dans les affaires internes « arabes », point de vue soutenu tant par l’Arabie Saoudite que les Emirats Arabes Unis ou Bahreïn. Cet accord est également aussi perçu comme une menace existentielle pour le projet EASTMED et le partenariat greco-chyprio-égyptien. L’Egypte a donc tout naturellement l’ambition de s’opposer aux prétentions turques, éventuellement via la conclusion d’un accord de délimitation maritime bilatéral…mais avec la Grèce.

Pour l’Etat hébreu, la Méditerranée orientale, véritable « profondeur stratégique » du pays, se doit d’être stable et exempt de tensions internationales. C’est d’ailleurs dans cet esprit que se place l’approfondissement des relations stratégiques avec la Grèce et Chypre, centrées sur la thématique du gaz offshore, formidable vecteur de stabilité économique et politique de la région. Dans ce contexte, les autorités israéliennes ont toujours soutenu les positions chypriotes, notamment dans l’affaire des prospections turques dans sa ZEE, ou les positions grecques dans l’affaire de l’accord de délimitation turco-libyen. Enfin, l’accord tripartite sur le gazoduc EASTMED signé en janvier 2020 par les trois gouvernements a été ratifié en juillet par Israël, preuve une nouvelle fois de la constance de la stratégie de Jérusalem sur ce sujet. Les relations égypto-israéliennes sur ces sujets restent également tout à fait cordiales et dynamiques, malgré l’absence d’accord « officiel » sur une délimitation maritime entre les deux pays. L’Egypte a ainsi commencé à importer du gaz offshore israélien en janvier 2020 dans le cadre d’un accord sur 15 ans (plus de 85 milliards de m3 de gaz).

 

La Turquie continue résolument son offensive diplomatique pour obtenir des accords de délimitation maritime conformes à ses intérêts avec certains de ses voisins. L’objectif pour Ankara est de dominer les espaces maritimes est-méditerranéens et de faire de la Turquie le seul hub énergétique régional. Cette ambition passe à la fois par la captation de ressources énergétiques (croissant pétrolier libyen et extension de la ZEE) tout en déniant à certaines autres puissances (Grèce et Egypte notamment) la possibilité d’établir des voies alternatives. La fragmentation puis l’isolement individuel des pays participant à l’EMGF (Eastern Mediterranean Gas Forum) est ainsi particulièrement recherché par Ankara. Toutefois, et depuis le « coup de poker » libyen (accord de délimitation signé avec le GAN en 2019), les pays de la région restent très vigilants vis-à-vis des intentions turques et ont jusqu’à présent maintenu leur cohésion. Il semble donc assez probable que la Turquie ait finalement déjà atteint son «extension maximale » en Méditerranée sauf à vouloir déclencher une crise majeure tant avec l’Egypte qu’Israël, ce qui ne serait dans l’intérêt d’aucun des acteurs.

 

[1] Ankara continue de marquer son désaccord vis-à-vis de ces accords bilatéraux conclus par Chypre en envoyant ses propres navires de forage dans la ZEE chypriote…

[2] Fin juillet, 18 bâtiments turcs ont d’ailleurs appareillé pour escorter un navire de prospection offshore qui avait l’intention d’opérer au large de l’île grecque de Kastellorizo, mettant en alerte l’ensemble de la marine grecque...

[3] Un champ de gaz offshore a été découvert en 1999 à 15 nautiques au large des côtes de Gaza, mais les prospections restent à ce stade gelées par Israël.

[4] 7 à 9 milliards de dollars pour 1900 km de gazoduc reliant la Méditerranée orientale à Chypre puis la Grèce et l’Italie.

[5] La Turquie est la première destination des touristes israéliens. Les échanges commerciaux se sont en outre intensifiés ces des dernières années.

[6] La marine turque avait contraint un navire océanographique israélien à se dérouter alors qu’il menait une campagne de recherches dans la ZEE chypriote avec l’accord des autorités locales.

Vers une nouvelle ère glaciaire ? Le durcissement de la compétition militaire dans l’espace maritime

Retrouvez l’article de François-Olivier Corman, Capitaine de corvette, auditeur de la 27e promotion de l’École de Guerre, qui a été publié dans la Revue de Défense Nationale n° 830 en Mai 2020.

 

Le temps change. L’anticyclone des dividendes de la paix s’éloigne et l’horizon se charge progressivement de nuages sombres : le délitement accéléré de l’ordre international, l’affirmation de souverainetés désinhibées et l’obscurcissement des espaces informationnels sont l’écume d’un accroissement des rapports de force qui se cristallise notamment dans les espaces libres, où les frontières sont difficiles à surveiller et la réglementation difficile à appliquer – quand elle existe.

Sur l’échiquier des mers du monde apparaissent des stratégies de « pat » (1) qui frisent le point de rupture en nous privant de réponse légale. Des puissances conquérantes se risquent aux jeux de l’hybridité, du fait accompli ou de l’ambiguïté en pariant qu’aucun acteur n’osera risquer un conflit des grandes puissances sur de petits enjeux. En parallèle, les espaces maritimes se militarisent massivement, accroissant directement les risques d’escalade. Dans ce contexte, l’éventualité du combat naval redevient plausible (2).

Dès lors, comment faire face au raidissement des postures navales et au durcissement de la compétition en mer ? Comme l’équipage d’un navire qui s’apprête à appareiller procède à une « ronde d’arrimage », il convient de prendre conscience du retour possible de la conflictualité ouverte dans les espaces maritimes avant d’imaginer les perspectives qui nous permettront, demain, de gagner en mer.

 

Anticiper le retour du combat naval

Soyons lucides : les racines du durcissement de la compétition navale comme ses solutions sont avant tout politiques et stratégiques. Notre seul but est ici de nous concentrer sur la partie émergée de l’iceberg, c’est-à-dire ses manifestations tactiques et technologiques.

Dans le domaine technologique, si la France et ses alliés ont longtemps bénéficié d’un avantage qualitatif, voire quantitatif, sur leurs adversaires, la réduction de cette marge de supériorité impose de nous remettre en question pour éviter le déclassement.

Le retour des porte-avions, l’expansion qualitative des flottes sous-marines, l’irruption des missiles hypervéloces, la diversification des autodirecteurs et l’essor des capacités de guerre électronique, cyber, spatiales et d’intervention à grande profondeur rehaussent l’éventail des menaces et élargissent considérablement le champ des conflits possibles entre les puissances étatiques. Rappelons par exemple que plusieurs pays d’Afrique ou d’Asie disposent déjà de sous-marins équipés de missiles de croisière (3). Et les exemples vieillissants de la guerre navale du Kippour en 1973 ou des Malouines en 1982 ont été ravivés par des affrontements interétatiques plus récents, comme la bataille des côtes d’Abkhazie en 2008 (4) ou le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en 2010.

En parallèle, la menace « désétatisée » ou « subétatique » connaît un développement sans précédent marqué par l’emploi d’armes nivelantes, telles que les mines ou les drones, et de capacités égalisatrices comme les missiles antinavires (5). Il suffit de se rappeler l’attentat contre l’USS Cole dans le port d’Aden en 2000, le tir d’un missile contre la corvette israélienne Hanit en 2006, la destruction d’un patrouilleur égyptien par un missile antichar au large du Sinaï en 2015 ou l’attaque de la frégate saoudienne Al Madinah par une vedette rapide télécommandée au large du Yémen en 2017 pour constater que le fossé de l’asymétrie se comble tandis que le nombre d’acteurs capables de nous porter des coups sévères ou de délégitimer notre action s’accroît.

Désormais, une marine peut être confrontée à la combinaison simultanée et saturante d’une menace conventionnelle à la pointe de la technologie sur le haut du spectre et d’une menace floue, innovante ou surprenante sur le bas du spectre, dans un contexte de stratégies d’influence et de désinformation renforcées par des tactiques de déni d’emploi de certaines de nos capacités : brouillage électromagnétique, attaque d’un satellite de communications, perte du GPS, etc. Dans ce contexte, les repères se brouillent, l’apparition de moyens inédits nous déstabilise et les statues de la stratégie navale vacillent sur leur piédestal. Mais si les moyens, les tactiques et les motivations, que Castex rassemblait sous le vocable de « procédés », peuvent s’avérer inédits, les principes fondamentaux des confrontations navales demeurent d’une étonnante actualité (6).

L’arraisonnement de trois navires de guerre ukrainiens qui tentaient de franchir le détroit de Kertch par les garde-côtes russes en novembre 2018 évoque celui du navire de renseignement USS Pueblo par des vedettes du régime de Pyongyang en 1968 alors qu’il patrouillait à proximité des eaux territoriales coréennes. De tels événements nous rappellent que la force peut l’emporter sur le droit et qu’un outil naval doit être suffisamment complet et crédible pour être dissuasif.

Le jeu du chat et de la souris autour de la frontière des 12 nautiques en mer de Chine méridionale rappelle les événements du golfe de Syrte en 1986, lorsque l’US Navy pénétrait la line of death revendiquée par la Libye du général Kadhafi. Ces exemples nous remémorent le fait que le droit international a toujours été fragile dans les espaces ouverts et qu’il doit être réaffirmé en permanence par une présence forte.

Les affrontements de flottilles de pêcheurs en mer de Chine (7) renvoient aux souvenirs de la guerre de la Morue entre la Grande-Bretagne et l’Islande ou de la guerre de la Langouste entre la France et le Brésil dans les années 1960-1970. Les ressources maritimes sont toujours une source de convoitise que les puissances souveraines doivent inlassablement protéger.

La résurgence de milices maritimes, de proxies ou de sociétés militaires privées rappelle le temps des corsaires malouins, de la compagnie des Indes ou des « gueux de mer » du Prince d’Orange (8). Ces acteurs tirent parti de l’ambiguïté de leur statut, des possibilités offertes par la révolution de l’information et des contradictions résultant de la mondialisation des économies et des sociétés pour agir de façon larvée sous le seuil d’attribution à une puissance étatique. Ils démontrent que la maîtrise de la mer, bien que relative, demeure nécessaire à l’exercice de la puissance et que l’étude de Corbett reste tout aussi indispensable que celle de Mahan (9).

Même la lutte pour les câbles sous-marins, que certains analystes semblent découvrir, n’est pas si nouvelle : en 1914, dès la déclaration de guerre, les cinq câbles allemands passant en Manche furent immédiatement coupés par les Anglais (10). Cet événement nous rappelle que la protection des lignes de communications, qu’elles soient commerciales ou numériques, requiert un effort de longue haleine qui s’appuie sur des moyens navals importants.

Si les principes fondamentaux de la guerre sur mer n’ont pas radicalement changé, il est toutefois possible que nos esprits occidentaux aveuglés par le mythe de la « paix perpétuelle » et convertis au rythme de l’instantanéité, peinent à comprendre que le combat naval de demain n’est qu’un retour au tragique de l’Histoire et à l’impitoyable dialectique de l’affrontement des volontés.

Mais ce reflux ne veut pas dire que nous ne serons pas surpris : en effet, notre deuxième aveuglement serait de croire que notre avance technologique et notre maîtrise de la guerre « infocentrée » nous mettront dorénavant à l’abri du brouillard de la guerre (11) tout en centralisant la prise de décision loin du fracas des armes. Ces concepts sont certes séduisants sur une diapositive PowerPoint, mais ils ne doivent pas nous faire oublier que la friction, la stupeur et le chaos sont des constantes immuables du combat.

Au fond, la guerre navale est déjà en train de resurgir, mais d’une manière sporadique, latente et diffuse qui en a pour l’instant atténué le retentissement et donc la prise de conscience. Cela étant, la prochaine perturbation ne sera pas forcément le gros temps que nous attendons, mais une menace plus insidieuse, car moins facilement prévisible et potentiellement plus létale. Un iceberg peut être plus fatal qu’une tempête.

Nous devons donc nous préparer à des engagements plus durs, car la guerre navale qui vient sera inévitablement aussi surprenante, rapide et destructrice qu’elle a pu l’être par le passé.

 

(Ré)apprendre à naviguer dans les glaces ?

Manoeuvrer dans un contexte de refroidissement des relations internationales et de durcissement du contexte naval peut à certains égards s’assimiler à la navigation dans les glaces, un savoir-faire complexe que la Marine nationale redécouvre depuis quelques années (12).

Un navire se prépare à la navigation polaire en vérifiant la solidité de sa coque, la fiabilité de sa propulsion et la résistance de ses équipements aux températures basses. De même, pour la Marine, il s’agit d’éveiller une créativité patinée de réalisme pour développer des systèmes d’armes qui soient aussi performants que robustes, ce dernier critère ayant eu parfois tendance à être oublié car moins attrayant, moins visible et souvent exigeant. Nous devons aussi rééquilibrer notre effort, hier porté en priorité sur les capacités défensives, afin de consolider les aptitudes offensives de nos unités (13), ce qui implique notamment de disposer de stocks de munitions suffisants (14) et d’équipages suffisamment nombreux (15). Nos unités doivent aussi disposer de la place disponible, de la puissance électrique, des capacités de stockage de données numériques et des débits de communication leur permettant de s’adapter aux évolutions rapides des engagements. Au-delà, c’est la question du format de notre Marine qui finira par se poser tôt ou tard.

La navigation polaire nécessite de rassembler les données cartographiques, océanographiques et météorologiques afin de connaître l’emplacement des zones libres de glaces ou de celles où la calotte polaire est praticable. Chaque unité de la Marine est une terminaison nerveuse de la fonction connaissance-anticipation en agissant dans la durée et souvent très en amont des crises. Nous devons donc continuer à muscler notre capacité de renseignement naval dans une logique interalliée, interarmées et interministérielle, en tirant parti des nouvelles technologies (16), car c’est dans le vivier des données que nous puiserons les clefs de compréhension des futures crises comme les modes d’action permettant d’y répondre.

Il faut ensuite tracer une route qui contourne la banquise pour privilégier les zones de faible épaisseur tout en conservant en mémoire que la situation des glaces évolue en permanence. Il s’agit de nous adapter à la tectonique des ambitions et des intérêts pour contourner les pôles de puissance et concentrer nos efforts sur des objectifs bien choisis où pourront s’appliquer les principes d’incertitude et de fulgurance chers à l’amiral Labouérie. Une telle approche requiert des moyens aptes à manoeuvrer dans tous les espaces sans exception, notamment le cyberespace, mais aussi les grands fonds marins (17) ou les zones polaires.

Avant d’aborder les glaces, il est préférable de disposer d’un brise-glace de forte puissance opérant à proximité. Toute unité de la Marine nationale qui intervient à une extrémité du monde est reliée de manière invisible au sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui participe du fond des mers à la protection des intérêts vitaux de la France, comme elle est aussi reliée au diplomate représentant de la France au Conseil de sécurité de l’ONU, car la précision de l’effet tactique recherché dépend aussi de la légitimité de la stratégie dont il est l’expression finale.

Pour pénétrer dans les glaces, le mode de navigation idéal reste la navigation en convoi. Cette image traduit l’inlassable exigence de l’interopérabilité et l’inéluctable nécessité de faire émerger une culture stratégique commune entre alliés qui soit moins forgée par l’encre des traités que par les semaines passées bord à bord en mer, comme le groupe aéronaval français en donne un exemple stimulant à chacun de ses déploiements (18).

Avant de rejoindre les zones polaires, il est aussi nécessaire d’être prêt à l’isolement et à la coupure des moyens de communication (19) ou de positionnement (20) traditionnels. Nous devons réapprendre à combattre « dans le noir » (21), c’est-à-dire dans un environnement électromagnétique profondément dégradé, lorsque les informations sont rares, les conditions incertaines et l’ennemi bien plus habile que nous ne le souhaiterions. Cette contrainte résonne comme un appel à l’initiative et à l’autonomie décisionnelle, mais aussi à la résilience technique et aux modes de fonctionnement dégradés.

À l’entrée dans les glaces, il convient de trouver la bonne allure : une erre suffisante pour briser la glace, sans toutefois endommager la coque, le principe étant de conserver en permanence sa capacité de manoeuvre. Il nous faut disposer d’un large éventail de moyens d’action qui soient à la fois suffisamment complets pour pouvoir agir dans tous les domaines et réagir à tous les risques, et suffisamment variés pour en graduer les effets et couvrir tous les espaces de confrontation. À cet égard, le groupe aéronaval formé autour du porte-avions est probablement l’un des meilleurs exemples de capacité « différenciante » capable de porter la voix de la France et de « goûter la glace » (22) lorsque c’est nécessaire.

Si le bâtiment se retrouve pris dans les glaces, il ne faut jamais stopper pour éviter l’accumulation de glace autour de l’hélice ou du safran qui pourrait endommager sérieusement le navire, mais au contraire continuer à évoluer judicieusement pour éviter que la glace ne se fige, tout en recherchant des failles ou des zones plus fragiles. Cette image nous rappelle que l’initiative, l’audace et la ténacité resteront de puissants vecteurs de succès à l’ère de la prévention et de la maîtrise des risques. L’amiral Castex conseillait de « tendre constamment vers l’offensive, de toutes ses forces, en utilisant à fond tous ses moyens, et en travaillant sans relâche à acquérir ceux qui font défaut. » (23).

Une fois l’ensemble de ces principes respectés, le succès de la navigation polaire repose in fine sur la qualité des équipages et sur leur aptitude à s’adapter en permanence au mouvement des glaces pour ne jamais se retrouver pris au piège.

« L’histoire nous apprend que de bons marins sur de mauvais bateaux sont meilleurs que de mauvais marins sur de bons bateaux », analysait l’amiral Mahan. Nous devons toujours nous rappeler qu’une profusion de moyens et de performances technologiques ne saurait produire de justes effets sans les hommes aptes à les mettre en oeuvre avec enthousiasme et détermination.

Gagner au combat requiert en effet d’ajouter à la supériorité technologique une culture de l’initiative, de l’improvisation et de l’adaptation. Lors de la guerre du Vietnam, l’US Navy se rendit ainsi compte que ses F-4 Phantom II, alors les appareils les plus avancés au monde, abattaient deux fois moins de MiG que les F-8 Crusader dont les équipages, s’appuyant sur des équipements plus anciens et plus basiques, prenaient davantage de risques et concentraient tous leurs efforts sur le combat aérien rapproché (24). La création de Top Gun en 1969 eut pour objectif principal de conjuguer la haute technologie du F-4 à la culture et aux tactiques de la communauté du F-8. Les résultats au combat furent immédiats.

Demain, le défi sera encore et toujours de concilier le combat vu comme une science au combat vu comme un art, c’est-à-dire au fond de puiser aux deux sources de l’école matérielle et de l’école historique, pour produire des effets au service d’une stratégie capable de faire face à l’incertitude et à la volatilité des rapports de force en mer.

Seulement, comme le constatait Hervé Coutau-Bégarie : « Il n’y a plus de grandes synthèses stratégiques comparables aux “classiques”, de Mahan à Castex, alors que les recherches des historiens navals et les bouleversements techniques et politiques fondamentaux incitent à un réexamen des principes posés par eux (25). » C’est donc l’ensemble de la pensée navale qu’il s’agit de vivifier en tirant les enseignements de l’histoire à l’aune des nouvelles technologies.

***

Puisque la conflictualité en mer demeure une « variable structurelle du monde » (26), nous devons renforcer notre posture matérielle et aiguiser notre posture intellectuelle, pour gagner à la fois en solidité et en agilité.

Il s’agit de mener à terme le plan Mercator (27) qui a fixé le cap pour affûter notre outil et en faire une marine « en pointe » s’appuyant sur un spectre de capacités renouvelées, et pour bâtir une Marine « de combat » apte à conserver sa liberté d’action dans le chaos de la guerre navale. Il faut aussi réfléchir dès à présent au plan qui devra lui succéder.

Il nous revient enfin d’y adjoindre une stratégie navale capable d’introduire l’action de l’intelligence dans un monde raidi par la violence afin de convertir la force en puissance (28). Pour dérouter l’adversaire, il faut en effet concilier l’ingéniosité d’Ulysse à la puissance d’Achille (29), ce qui nécessite surprise, inventivité et souplesse, mais aussi rigueur, résilience et capacité à agir dans tous les domaines.

L’étude de l’histoire navale peut contribuer à cette synthèse si on la considère moins comme un sujet d’intérêt ponctuel et pittoresque que comme « la gangue dont il faut extraire le pur métal » (30), puisqu’elle recèle de nombreux enseignements susceptibles de nous aider à comprendre et à gagner les combats navals de demain. C’est en conjuguant adroitement notre réflexion tactique et nos avancées technologiques sous l’égide d’une stratégie navale construite à la double lumière de l’histoire et d’une connaissance toujours plus approfondie de nos rivaux que nous pourrons faire face au retour du froid et « briser la glace » du durcissement de la compétition militaire en mer.

 

(1) Aux échecs, le « pat » est une position dans laquelle un camp ne peut plus jouer de coup légal sans mettre son propre roi en échec. Le « pat » met immédiatement fin à la partie (image utilisée notamment in Pierre Vandier : La Dissuasion au troisième âge nucléaire ; Éditions du Rocher, 2018).

(2) L’amiral Prazuck, chef d’état-major de la Marine affirmait à l’Assemblée nationale en juillet 2018 que « l’hypothèse tactique d’une confrontation de flottes en haute mer redevient une hypothèse réaliste ».

(3) La France détiendra cette capacité lorsque ses sous-marins Barracuda seront aptes à tirer le missile MdCN.

(4) Pendant la deuxième guerre d’Ossétie du Sud, la flotte de la mer Noire affirma avoir détruit deux patrouilleurs géorgiens à l’aide de missiles antinavires dans la nuit du 9 au 10 août 2008 (source : Le Figaro).

(5) Qui peuvent aujourd’hui être installés dans un container commercial de 20 ou 40 pieds mis en place sur un navire civil ou un train, comme le propose l’industriel russe Rosoboronexport avec ses missiles Klub-K.

(6) L’amiral Daveluy affirmait que « Sans doute, la marine actuelle n’a plus aucun rapport avec celle des flottes à voiles, mais l’objectif n’a pas changé. La seule différence consiste à résoudre avec des cuirassés et des torpilleurs le problème qui se posait autrefois avec des vaisseaux en bois ; les nécessités de la guerre sont restées les mêmes », in René Daveluy : Études sur la stratégie navale ; Berger-Levrault & Cie, 1905.

(7) Citons par exemple les démonstrations hostiles de pêcheurs chinois autour de l’île philippine de Pag-Asa en février 2019.

(8) En 1569, Guillaume de Nassau accorda des lettres de marque à une assemblée de capitaines prêts à servir la révolte hollandaise ; ils pillèrent la côte des Pays-Bas et entravèrent le commerce maritime des provinces espagnoles.

(9) Mahan est le théoricien de la bataille décisive quand Corbett privilégie la maîtrise des voies de communication.

(10) Il en fut de même lors de la guerre hispano-américaine avec les câbles reliant les États-Unis à Cuba, ou lors de l’affaire de Lissa avec les câbles reliant cette île à celle de Lésina, in Amiral Raoul Castex : Théories stratégiques, tome IV ; Économica, 1997.

(11) Voir le livre de l’amiral Bill Owens : Lifting the fog of war ; Johns Hopkins University Press, 2001.

(12) Principalement grâce à la mise en service du navire polaire Astrolabe en 2017 et à l’expédition du Rhône à travers le passage du Nord-Est en 2018.

(13) À ce sujet, voir Thibault Lavernhe : « Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier », DSI hors-série n° 67, août-septembre 2019.

(14) L’amiral Prazuck, CEMM, affirmait à l’Assemblée nationale en octobre 2019 : « Pendant dix ans, chaque fois qu’il a fallu rogner quelque part, on l’a fait sur les munitions, et aujourd’hui le niveau des stocks est trop bas. La loi de programmation militaire doit nous permettre de revenir à ce qu’on a toujours estimé comme étant le stock minimum de référence. »

(15) C’est la raison pour laquelle les futures frégates FDI, bien que d’un tonnage plus réduit, disposeront par exemple d’un équipage plus nombreux que celui des Fremm.

(16) Notamment les lieux communs que sont le Big Data et l’intelligence artificielle, mais aussi des technologies déjà éprouvées comme la Blockchain.

(17) Où se déroule la Seabed Warfare, c’est-à-dire les opérations menées à grande profondeur, par exemple sur des câbles sous-marins.

(18) Lors de la mission « FOCH » qui s’est déroulée en début d’année 2020, le groupe aéronaval français a ainsi intégré à son escorte des bâtiments américains, britanniques, italiens, danois, grecs, etc.

(19) Par exemple, la couverture satellitaire du système de communication Inmarsat n’inclut pas les régions polaires.

(20) Le système GPS perd en précision dans les régions polaires d’où les satellites sont vus le plus souvent sous une élévation relativement faible.

(21) Lieutenant (J.G.) Daniel Stefanus, USN : « Embracing the Dark Battle » ; Proceedings, USNI, avril 2017.

(22) « Goûter la glace » est une technique de navigation polaire qui consiste à monter l’avant de coque sur les plaques de banquise afin de créer un passage pour espérer atteindre une zone d’eau libre de glace.

(23) Amiral Raoul Castex : Théories stratégiques, tome IV ; Économica, 1997.

(24) Commander Greg Malandrino, USN : « The importance of culture » ; Proceedings, USNI, septembre 2019.

(25) Hervé Coutau-Bégarie : Traité de stratégie (1991), 6e édition ; Économica, 1998.

(26) Joseph Henrotin : Les Fondements de la stratégie navale au XXIe siècle ; Économica, 2011.

(27) Le « Plan Mercator : projection vers 2030 » est le plan stratégique de la Marine nationale publié en 2018.

(28) « La stratégie convertit la force en puissance », in Hervé Coutau-Bégarie : Bréviaire stratégique ; Argos, 2013.

(29) Jean-Vincent Holeindre : La Ruse et la force, une autre histoire de la stratégie ; Perrin, 2017.

(30) Amiral Raoul Castex : La Manoeuvre de La Praya (16 avril 1781) : étude politique, stratégique et tactique ; Librairie Militaire Universelle L. Fournier, 1912.

Vers un regain des tensions israélo-iraniennes au Moyen-Orient ? – par Arnaud Peyronnet

 

Entre fin juin et mi-juillet, plusieurs séries d’incidents ont frappé des infrastructures iraniennes liées de près ou de loin à son programme nucléaire. Ainsi, le 26 juin, une explosion a été rapportée au sein du complexe militaire de Parchin, près de Téhéran, site lié au programme balistique iranien. Le 2 juillet, un incendie, dû à une explosion sur le complexe nucléaire de Natanz, a ravagé des infrastructures liées au programme iranien de fabrication de nouvelles centrifugeuses, retardant selon certains experts le programme nucléaire iranien de plusieurs mois, voire plusieurs années. En outre, plusieurs incendies aux origines indéterminées ont ravagé plusieurs sites industriels et énergétiques iraniens durant la même période.

Selon plusieurs médias, une implication israélienne dans ces incidents serait «hautement probable », ce que les autorités israéliennes n’ont évidemment ni démenti ni confirmé, conformément à leurs habitudes. Le jour de « l’incident » de Natanz, l’agence officielle iranienne Irna avait d’ailleurs publié une dépêche mettant en garde Israël et les Etats-Unis contre toute atteinte à la « sécurité » et aux « intérêts » de l’Iran…. Ces actions potentiellement israéliennes, liées à des actes de sabotage, des attaques cyber ou des frappes extrêmement ciblées, illustrent  toutefois avec acuité la nouvelle « guerre secrète » que se mènent les deux pays au plan régional et autour du programme nucléaire iranien. Une stratégie de « pression maximale » voulue par Israël et les Etats-Unis s’oppose, de façon désormais accélérée, à la « patience stratégique » iranienne.

Quelles sont donc les stratégies mises en œuvre par l’Iran et Israël dans leur affrontement régional et comment celles-ci pourraient elle évoluer ?

 

Un contexte d’affrontements accrus.

Un an après le retrait brutal des Etats-Unis du JCPOA[1] en mai 2018, l’Iran s’est finalement estimé affranchi de certaines des dispositions de ce traité et cherche depuis à reprendre son programme nucléaire. Or, les Etats-Unis et Israël, dans le cadre de leur stratégie de « pression maximale », cherchent dans le même temps à affaiblir l’Iran pour que celui-ci abandonne tant son programme nucléaire que ses ambitions régionales, notamment en Irak, en Syrie et au Liban.

De fait, le régime iranien a été récemment qualifié de « plus grande menace sur le Moyen-Orient » par les autorités israéliennes qui semblent vouloir profiter de la faiblesse présumée de ce pays (difficultés économiques liées à la stratégie de « pression maximale », crise sanitaire) pour lui asséner discrètement des coups sévères afin d’obtenir un reflux de ses ambitions. Face à cette stratégie, l’Iran a réagi par l’annonce d’une « résistance maximale » visant à dissuader une action militaire américaine à son encontre (en faisant le pari que l’administration américaine ne voudra pas d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient). Celle-ci passe tant par la modernisation de son arsenal balistique, que par la relance de son programme nucléaire ou par la mobilisation de ses proxies au Moyen-Orient (Yémen, Irak, Syrie, Liban). De fait, un conflit « discret et indirect » se met en place entre le couple Etats-Unis/Israël et l’Iran, fait d’éliminations ciblées (cas de Qassem Soleymani en janvier dernier), d’attaques cyber[2], de « démonstrations de force » (tirs sur des emprises militaires américaines en Irak, tirs sur des infrastructures pétrolières saoudiennes), d’actes de sabotage et de frappes non revendiquées, et celui-ci agite de plus en plus le Moyen-Orient…

 

Qui s’inscrit dans la doctrine israélienne de la « Campaign between Wars » (CBW).

La doctrine israélienne de la CBW se caractérise par la conduite d’actions militaires préventives, discrètes, ciblées et non revendiquées qui empêchent par nature l’ennemi de riposter et donc de déclencher une escalade incontrôlée pouvant conduire à un conflit « ouvert ». Ces actions discrètes permettent ainsi à l’adversaire de nier la réalité des faits et de l’étendue des dommages causés, de façon à l’empêcher de riposter par le seul jeu de sa « pression politique intérieure  ». Cette doctrine permet dès lors de repousser indéfiniment le conflit avec l’adversaire, de le dissuader militairement par une lente érosion de ses capacités, tout en l’empêchant de riposter par peur de conduire à une escalade incontrôlée dans laquelle il serait forcément perdant…

Cette CBW a été essentiellement conduite par Israël sur le sol syrien, l’Etat hébreu voulant d’abord dissuader l’Iran de tout enracinement militaire avant finalement de choisir l’option du « roll back » iranien de l’ensemble de la Syrie. Des centaines de frappes ont donc été effectuées contre les forces iraniennes ou leurs affidés en Syrie et en Irak ces dernières années, Israël accusant Téhéran de vouloir constituer à ses dépens un véritable « couloir logistique de la terreur » reliant Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas.

Cette doctrine est d’ailleurs vue en Israël comme la raison essentielle du maintien d’un « calme apparent » à ses frontières Nord. Elle a toutefois évolué ces derniers mois avec l’apport de modes d’action offensifs dans le cyberespace qui pourraient désormais permettre à l’Etat hébreu d’agir dans un espace géographique moins contraint et de cibler directement son adversaire désigné, l’Iran. Ces actions cyber offensives restent toujours «préventives » (le programme nucléaire iranien étant la cible privilégiée), « non revendiquées », « discrètes » (c’est le propre du cyber) et « ciblées » (grâce au travail de  renseignement à fin d’action). Ce mode d’action cyber réduit également encore plus les risques d’escalade militaire incontrôlée en confinant tous les acteurs dans un théâtre « virtuel », même d’importance. Le mode d’action cyber a donc par nature toute sa place dans la doctrine CBW.

De fait, cette doctrine, en intégrant désormais de nouveaux modes d’action, prolonge l’action de l’Etat hébreu sur l’ensemble du Moyen-Orient et non plus seulement à ses frontières. Elle est finalement devenue un outil de la « suprématie » militaire israélienne face à l’Iran, en installant dans la durée une campagne militaire aux limites acceptables du conflit ouvert.

 

Une « patience stratégique » iranienne mise cependant à rude épreuve.

La “patience stratégique” iranienne lui a permis ces dernières années d’absorber sans problème des « coûts humains et militaires » parfois importants tant en Syrie qu’en Irak. Le régime des mollahs privilégie en effet le temps long et donc l’enracinement géopolitique pérenne de l’Iran du Golfe à la Méditerranée, faisant ainsi le pari de l’inéluctable « fatigue » de ses adversaires[3].

Toutefois, les récents incidents du mois de juillet sur le territoire iranien, potentiellement causés par des actions offensives cyber, changent le paradigme en portant le conflit sur le territoire même de la république islamique. Ces incidents s’inscrivent également dans le contexte d’un pays affaibli par les pressions américaines, la crise économique et la crise sanitaire. Les failles sécuritaires affichées par ces incidents sur différents sites iraniens fragilisent d’autant plus un régime qui se découvre « vulnérable » aux yeux du monde et surtout, de sa population. Ces incidents mettent ainsi la patience iranienne à rude épreuve alors même que le régime était à quelques mois de réussir son pari, à savoir la poursuite de son programme nucléaire et de son agenda régional tout en attendant une ouverture internationale quasi-inéluctable…La question est donc de savoir si l’Iran va pouvoir garder sa posture les semaines et mois qui viennent et ce alors que ses adversaires vont certainement tout faire pour pousser ce pays à une riposte et donc à la faute (ce qui pourrait alors avoir pour effet de prolonger l’embargo sur les armes au-delà de 2020)…

 

La recherche iranienne d’appuis étrangers…

Isolé et soumis à la stratégie de « pression maximale » des Etats-Unis et d’Israël, le régime iranien tente désormais d’approfondir sa politique régionale avec ses « alliés » tout en cherchant de nouvelles marges de manœuvre avec la Chine, l’autre grand adversaire des Etats-Unis.

L’Iran et la Syrie ont ainsi signé en juillet un accord bilatéral visant à intensifier leur coopération militaire et technologique, nouvelle étape dans des relations sécuritaires déjà intenses. Ce nouvel accord et la promesse iranienne d’aider la Syrie à densifier son architecture de défense sol-air, notamment face aux actions israéliennes, permet d’abord au régime des mollahs de démontrer à ses adversaires qu’il continuera de s’impliquer, et pour longtemps, dans la survie du régime syrien. Cet accord s’inscrit dès lors complètement dans la stratégie de « patience stratégique » voulue par Téhéran, signifiant à Israël que sa doctrine de CBW est vouée finalement, sur le long terme, à l’échec. Il permet également d’affaiblir quelque peu l’influence du Kremlin en Syrie, les forces armées russes étant plus que réticentes à employer leurs systèmes de défense aérienne contre les appareils israéliens. De fait, l’Iran réaffirme ainsi pleinement sa volonté d’agir comme une véritable puissance régionale, le centre de gravité de « l’axe de la résistance »[4] à l’Etat hébreu malgré les défis auxquels le pays fait face et surtout malgré la probable future attrition de ces systèmes sol-air iraniens par l’action des forces armées israéliennes en Syrie….Le geste est donc avant tout diplomatique et symbolique, plus que militaire.

Le projet de « partenariat stratégique » sino-iranien, s’il venait à se confirmer, marque par contre une profonde rupture géopolitique à l’isolement traditionnel iranien. Les appétits chinois pour l’Iran, dans le contexte des « nouvelles routes de la soie » et de l’affrontement mondial sino-américain, sont effectivement perceptibles depuis 2016. Le projet de « partenariat » pourrait ainsi être signé en 2021 et prévoirait 400 milliards de dollars d’investissements chinois en Iran pour les prochaines 25 années, dans les domaines des infrastructures, des télécommunications, des transports et des hydrocarbures. Il prévoirait également une coopération « militaire » encore assez floue dans ses contours….mais il est probable que la levée de l’embargo sur les armes fin 2020 pourrait être une énorme occasion d’exportation pour les industriels chinois de l’armement… Dans tous les cas, « l’axe de la Résistance » a déjà modifié son discours et appelle à voir dans la Chine la seule alternative possible à l’Occident, instrumentalisant sans doute à plein l’affrontement géopolitique du siècle entre la Chine et les Etats-Unis.

 

L’Iran fait face à une stratégie de « pression maximale » à son encontre voulue par les administrations américaine et israélienne, et mis d’ailleurs militairement en œuvre au travers d’une accélération perceptible de la CBW israélienne, que ce soit via des actions cinétiques ou possiblement des modes d’action cyber. Face à ces pressions, le régime iranien a développé une sorte de « patience stratégique » de long terme, faisant le pari que le temps était son allié. De fait, l’Iran compte à la fois sur les prochaines échéances (levée de l’embargo sur les armes, élections américaines) pour s’accommoder des actions israélo-américaines tout en les dissuadant de tout conflit ouvert et tout en poursuivant son programme d’enracinement régional. Le possible futur partenariat sino-iranien permettrait en outre d’ancrer l’Iran dans un « bloc géopolitique » d’opposition pérenne et dissuasif vis-à-vis des Etats-Unis. Toutefois, et le « pari » iranien étant finalement en phase de réussir, une intensification des actions offensives israélo-américaines semble soit en cours soit du moins fortement possible à très court terme, afin de pousser Téhéran à la faute…

[1] Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), signé en 2015 par l’Iran, les pays du P5, l’Allemagne et l’UE.

[2] En avril 2020, une attaque cyber iranienne a été constatée sur des réseaux de distribution d’eau en Israël. En riposte, l’Etat hébreu a conduit une attaque cyber sur le port commercial de Bandar Abbas, paralysant ce port pendant plusieurs jours.

[3] L’Iran attendant ainsi patiemment fin 2020 et un éventuel changement de climat politique aux Etats-Unis ainsi que la levée de l’embargo de l’ONU… La non réponse américaine à la destruction de son drone RQ-4 en juin 2019 par un missile iranien a par ailleurs « validé » cette hypothèse de la fatigue américaine pour les conflits du Moyen-Orient.

[4] Déjà constaté au Liban via le Hezbollah, au Yémen via les houthis et l’Irak au travers de plusieurs milices chiites dont surtout le Kataeb Hezbollah.

Sainte-Sophie otage des ambitions historiographiques d’Erdogan – par Béatrice Veyrat-Masson

Joyau stambouliote à la croisée des cultures et des religions, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée suscite de vives émotions. Universalistes convaincus, défenseurs kémalistes de la laïcité, orthodoxes viscéralement attachés à leur berceau, chrétiens et Occidentaux inquiets face à la montée de l’islam politique : nombreux sont ceux qui regrettent cette décision. Face à eux, le grand gagnant semble être le président Erdogan, lequel renforce son projet historiographique néo-ottoman et rallie à lui les milieux conservateurs et nationalistes. Cette alliance renforcée, le président en a grandement besoin alors qu’il dépend du parti d’action nationaliste (MHP) pour faire passer ses lois et qu’il ne peut compter sur son modeste bilan économique fragilisé par la pandémie du Covid-19.

 

Rappels historiques

L’emplacement choisi en 330 par l’empereur Constantin – fraîchement converti au christianisme – pour la construction de la basilique dédiée à la nativité du Christ et nommée Hagia Sophia (« sagesse divine », sans référence à Sainte Sophie) se situe sur les ruines d’un ancien temple d’Apollon et domine la ville de Byzance, rebaptisée Constantinople, ainsi que le Bosphore. Après plus d’un millénaire de reconstructions impériales, d’agrandissements audacieux et d’entreprises de décorations fastueuses, le conquérant Mehmed II est touché par la beauté de la basilique et décide de l’épargner en 1453. Il y fera ériger un minaret, en fera une mosquée et prescrira que tout lieu de culte coranique de son empire devra dès lors s’inspirer de celle qu’il nommera Ayasofya. Durant l’époque ottomane, le bâtiment connaîtra des modifications conformes à son statut de mosquée : Soliman dit le Magnifique ramena deux imposants chandeliers de bronze de sa conquête de Hongrie pour orner le mihrab, indiquant à la fois la direction de la kaaba à La Mecque et son écrasante victoire sur le rempart réputé inexpugnable de la chrétienté contre l’islam ; Selim II ordonna la construction de nouveaux minarets et y fit construire la loge du sultan ainsi que son mausolée ; Mahmoud Ier fit quant à lui ajouter une école coranique, une bibliothèque, une fontaine d’ablutions et une soupe populaire. La succession des califats ottomans et les altérations que ces derniers ont réalisé à Ayasofya en ont fait un emblème – culturel et cultuel – de victoire de l’islam sur la chrétienté. L’histoire de l’édifice prend un tout autre tournant avec la décision du fondateur et premier président de la République turque Mustafa Kemal Atatürk en 1934 de désaffecter Ayasofya comme lieu de culte coranique pour en faire un musée et ainsi « l’offrir à l’humanité ». Cinquante années plus tard, l’UNESCO classera le site, reconnaissant ainsi le chef d’œuvre architectural d’Ayasofya, l’universalité de son héritage mais aussi le puissant symbole de dialogue que lui confère sa nouvelle vocation.

 

« La Turquie s’est débarrassée d’une honte »

Si la communauté internationale avait favorablement accueilli la transformation de l’édifice en musée, il en est tout autrement de la branche conservatrice et ultranationaliste turque qui déplorait la perte d’un symbole identitaire et souverain majeur. Dès lors, un désir de reconquête s’est installé dans les esprits d’une frange de la population et une société civile conservatrice s’est organisée pour œuvrer à « la veille idéologique, l’agitation médiatique et l’action judiciaire relatives à ce combat ».[1] C’est d’ailleurs une requête associative qui a permis au Conseil d’Etat de révoquer la décision gouvernementale de 1934 conférant à Sainte-Sophie son statut de musée.

Faisant suite à la révision constitutionnelle de 2017 offrant les pleins pouvoirs au président, il est fort à parier qu’Erdogan n’est pas étranger au décret du plus haut tribunal de Turquie rendu le 10 juillet 2020.[2] Son annonce télévisée enflammée précipitant la mise en application du décret pour la tenue de la prière du vendredi 24 juillet en sa présence témoigne non seulement son implication sur ce dossier, mais aussi la récupération idéologique qu’il a en tête. En effet, le 24 juillet 1923 a été signé le traité de Lausanne. Si les kémalistes y voient une victoire diplomatique effaçant l’humiliation du traité de Sèvres et permettant la reconnaissance de la Turquie au regard du droit international, Erdogan y voit un traité imposé par les puissances occidentales et une réduction drastique du territoire turc. Quant au droit international, ce dernier priverait la Turquie des îles sur lesquelles elle devrait historiquement exercer sa souveraineté.[3] L’affirmation de l’identité turco-musulmane à travers la requalification d’Ayasofya sonne ainsi comme une revanche sur la soumission de la Turquie à l’Occident, comme une prise en main de l’histoire nationale qui parle à l’écosystème islamique de droite.

 

Erdogan, le calife à la place du président

Une fois les éléments kémalistes indésirables effacés du roman national, Erdogan souhaite reprendre de plus belle le fil ottoman de l’histoire dont il veut être un protagoniste aux côtés de Mehmed II. Pour cela, le président souhaite ressusciter puis incarner le califat et la grandeur qui y était associée, notamment à travers la rhétorique « pseudo-guerrière de l’unité contre les ennemis de la nation »[4].  Le cinéma fait partie intégrante de cette feuille de route : ainsi, Feith 1453, une superproduction islamo-nationaliste turque de 2012 sur la conquête de Constantinople a attiré plus de spectateurs que les blockbusters américains, symbole-même de l’idéologie occidentale, pour devenir le plus gros succès cinématographique enregistré en Turquie (plus de 6,5 millions d’entrées). L’imaginaire visuel ottoman est également mis à contribution de l’entreprise du président lorsque ce dernier accueille des chefs d’Etat étrangers entouré d’une garde d’honneur vêtue de tenues militaires traditionnelles de l’époque de l’empire Ottoman. Il montre ainsi l’exemple à ses concitoyens en « regard[ant] vers le futur à travers [leur] glorieuse histoire ». Rares sont ceux qui élèvent la voix contre cette mascarade historiographique, permettant au président de lisser les rugosités les unes après les autres et de construire une « nation turco-musulmane homogène ».[5]

 

La nouvelle Turquie, phare de l’islam dans le monde

Le projet historiographique d’Erdogan ne comprend pas seulement la Turquie, mais aussi l’ensemble du monde musulman. En effet, le président turc se voit comme le phare de l’islam politique et religieux dans le monde[6], défenseur des musulmans dont les droits sont bafoués aux quatre coins du monde, jouant tant sur la corde frères musulmans, tant sur la corde panislamique lorsque cela lui permet d’utiliser leurs réseaux établis afin de renforcer sa stature régionale et internationale.[7] Ainsi, le pays musulman dans lequel la construction de mosquées a le plus explosé depuis 15 ans[8] avait-il amorcé la restitution d’églises devenues musées au culte coranique comme Sainte-Sophie de Nicée en 2011 et Sainte-Sophie de Trébizonde en 2013. Sainte-Sophie de Constantinople était donc la suite logique du processus entamé, tout en revêtant un symbole historique fort pour le monde occidental et chrétien, ainsi que pour les minorités turques. Erdogan en a profité pour marquer les esprits du monde musulman en annonçant dans son communiqué en arabe que la mosquée Ayasofya était annonciatrice de la prochaine « libération de la mosquée Al-Aqsa » de Jérusalem sous contrôle israélien. Il est intéressant de noter que cette phrase ne figure pas dans la version anglophone du communiqué, plus consensuelle, démontrant ainsi que le message adressé aux locuteurs de la langue de la révélation faite à Mahomet est fondamentalement différent de celui adressé au monde occidental. Cependant, la requalification de Sainte-Sophie doit davantage être analysée comme une instrumentalisation de la religion à des fins nationalistes et expansionnistes plutôt qu’au service de l’islam en tant que tel.

 

Erdogan à la conquête de la Méditerranée orientale

Si les dirigeants politiques et religieux du monde entier ont réagi à l’annonce de la requalification d’Ayasofya, leur prise de parole est souvent restée superficielle, basée sur des sentiments ou bien sur la légalité et la légitimité de la décision. Et pour cause, l’événement ne doit pas être analysé en tant que tel, sorti du contexte géopolitique dressé par Erdogan ces derniers mois. La lutte historiographique décrite plus haut va de pair avec le positionnement militaire néo-ottoman agressif engagé en Méditerranée orientale, d’un côté vis-à-vis de la Grèce et Chypre dont bon nombre d’îles et d’eaux territoriales sont revendiquées par la Turquie faisant suite à l’accord de Sèvres, et de l’autre côté vis-à-vis du monde occidental par lequel elle se sent muselée et plus particulièrement de la France, pays sur le territoire duquel a été signé le traité du déshonneur.

Ainsi, la situation en Syrie et en Libye, le positionnement favorable de la Turquie sur le dossier des migrants vis-à-vis de l’Union européenne, les violations répétées des souverainetés grecque et chypriote et les provocations militaires crescendo envers la France contribuent à la réalisation de la promesse du président turc de rétablir l’empire ottoman en 2024, non seulement dans l’imaginaire collectif, mais aussi en termes de territoire. Pour les plus dubitatifs d’entre nous, l’historien Olivier Bouquet nous relate une série d’événements datant de mai dernier : « Lors de la commémoration de la prise de Constantinople […], la 48ème sourate du Coran (« La conquête ») a été lue à Sainte-Sophie. Le même jour, des forages ont été annoncés dans l’espace maritime grec. L’un des navires chargés de l’opération a pour nom Fatih (« le conquérant »). Dans un jeu de bascule à l’attention de l’opposition kémaliste et au-delà, les quatre zones de forage se nomment « Ne » « Mutlu » « Türküm » « Diyene » : « heureux celui qui peut se dire turc ». »[9]

***

Ce qui a de quoi faire pâlir, ce n’est donc pas le symbole que constitue Sainte-Sophie, mais bien l’ambition néo-ottomane expansionniste d’Erdogan. Ce dernier teste les limites du monde occidental. Excepté le président français Emmanuel Macron et quelques rares dirigeants européens, il n’a pour le moment pas rencontré de résistance, ce qui le conforte dans sa vision de l’avenir. La question n’est donc pas jusqu’où Erdogan est prêt à aller, fort de son budget de la Défense en hausse de 16% cette année, mais bien jusqu’où les pays occidentaux vont se laisser marcher sur les pieds.

 

[1] J.-F. Pérousse (2020). Turquie. Le mauvais film de la « reconquête » de Sainte-Sophie ; Orientxxi.info ; 23 juillet 2020.

[2] V. Toranian (2020). Quand Erdogan convertit de force Sainte-Sophie à l’islam ; Revue des deux mondes ; 15 juillet 2020.

[3] O. Bouquet (2020). En Méditerranée, Recep Tayyip Erdogan cherche une revanche néo-ottomane ; Le Monde ; 3 juillet 2020.

[4] J.-F. Pérousse (2020).

[5] A. Bonzon dans P. Sugy (2020). La réislamisation de la basilique Sainte-Sophie supposera de recouvrir les fresques et le mosaïques ; Le Figaro ; 16 juillet 2020.

[6] V. Toranian (2020).

[7] J.-P. Filiu (2020). Jusqu’où ira l’islamo-nationalisme d’Erdogan ?; Le Monde ; 19 juillet 2020.

[8] A. del Valle (2020). Réislamisation de Sainte-Sophie : Erdogan avance son projet de renaissance de l’empire ottoman ; Valeurs actuelles ; 28 juillet 2020.

[9] O. Bouquet (2020).

Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique – par Sarah Sriri et Florian Putaud

Programme chargé pour la planète rouge. En l’espace de 15 jours, trois sondes ont été lancées en direction de Mars. Le 20 juillet, les Emirats arabes unis ont lancé Al-Amal (Espoir) tandis que trois jours plus tard, c’est la Chine qui a envoyé Tianwen-1 (Questions au ciel-1). Le 30 juillet, les Etats-Unis ont lancé Perseverance.

Si ces trois missions distinctes se font tour à tour, la période choisie n’est pas un hasard. Ces rendez-vous sur Mars se font durant « l’opposition », c’est-à-dire le moment où le Soleil, la Terre et Mars sont alignés et lorsque la distance entre Mars et la Terre est la plus courte. Cette période intervient tous les 26 mois. La planète rouge attise les convoitises des puissances spatiales mondiales. Parmi elles, l’Union européenne et la Russie avec ExoMars qui, ayant manqué le rendez-vous de juillet 2020, prévoient pour 2022 l’envoi d’un rover (véhicule d’exploration spatiale) sur la surface de Mars.

Les découvertes sur l’espace permettront par ailleurs de comprendre davantage la Terre et d’anticiper son évolution. Mars, qui est la planète la plus proche géographiquement de la Terre, présentait il y a des milliards d’années des similitudes avec la planète bleue. Parmi elles, figure la présence de rivières et d’océans. Sa découverte représente donc « une sorte de Graal de l’exploration spatiale » selon Jean-Yves Le Gall, président de l’agence spatiale du CNES.

 

Des objectifs scientifiques

La découverte de l’espace, entreprise dès le milieu des années 1950, répond à des missions politiques, économiques ou encore militaires et fait l’objet de coopération internationale. Cette dernière permet aux Etats des avancées considérables en mettant en commun leur savoir-faire.

La mission américaine Perseverance est le fruit d’une telle coopération. La Supercam, principal instrument dont le rover est équipé, a été en grande partie développée par l’agence spatiale française, le CNES. L’un des capteurs sonores qui permettra d’enregistrer les sons sur Mars est également le fruit d’une réalisation française, par ISAE-SUPAERO. La place de la France dans cette coopération internationale témoigne du savoir-faire spatial français reconnu à travers le monde.

Les aptitudes de Persévérance sont donc remarquables. Les Etats-Unis entendent ramener des échantillons de la planète Mars sur Terre grâce à leur robot sophistiqué Perseverance qui est le plus gros et le plus lourd engin jamais envoyé sur la planète rouge par la Nasa (3 mètres de long, 1 tonne et équipé de 19 caméras). En cela, c’est une prouesse technique et une exclusivité américaine. Curiosity, lancé en 2012, a permis de démontrer que Mars avait été habitable il y a environ 3,5 milliards d’années, c’est-à-dire que les conditions dites « propices » à l’apparition de la vie étaient réunies (carbone, eau, climat favorable). Les analyses permises par Perseverance pourront quant à elles déterminer si la planète a été réellement habitée.

Pour les Etats-Unis, cette mission présente des avancées significatives au plan technique et traduit une véritable supériorité technologique vis-à-vis de ses concurrents. Elle traduit également une démultiplication des sources de financement dont certaines sont privées, d’autres publiques et des sources étrangères au titre de la coopération engagée avec certains organismes dont l’agence spatiale européenne.

A l’inverse, la mission Tianwen-1 est une mission complètement indépendante. Après l’échec de sa mission conjointe avec la Russie, la Chine a fait le choix de mener ses missions majoritairement seule. Yinghuo-1, la sonde chinoise prévue afin d’orbiter la planète rouge était accolée à la sonde russe Phobos-Grunt qui a connu un problème de moteur, l’empêchant de quitter l’orbite. En réaction, la République populaire de Chine a redoublé d’efforts durant plusieurs années afin d’être en mesure d’explorer la planète Mars.

Avec cette mission, la première interplanétaire de la Chine – Pékin poursuit deux objectifs : poser un rover  et mettre une sonde en orbite autour de Mars. Le rover, équipé de 13 instruments scientifiques, se focalisera sur l’analyse des sols avec notamment la recherche d’eau. En outre, une analyse des sous-sols sera effectuée afin de comprendre le passé de Mars. Quant à la sonde en orbite, elle s’intéressera à l’étude de l’atmosphère martienne et à l’analyse des gaz présents.

L’engin spatial, de près de 5 tonnes et comportant 13 instruments scientifiques, figure parmi les sondes les plus lourdes lancées en direction de la planète rouge. Par rapport aux Etats-Unis, la technologie est moins développée. En effet, cette mission permettra à Pékin de prévoir une prochaine mission dans le but de récupérer des échantillons de la planète Mars. En outre, la véritable avancée chinoise se traduit par sa capacité à rallier la planète Mars. Cette première étape et donc la manifestation de la concurrence qu’elle entend développer avec les Etats-Unis. Mais le frein à son développement, notamment commercial, est lié aux règles ITAR (International Traffic in Arms Regulations) qui interdit au lanceur chinois de placer sur orbite des satellites ou objets comportant des composants américains.

A contrario des missions américaine et chinoise, la mission émiratie Al-Amal (Espoir), qui a décollé du Japon, aura un rôle particulier. En effet, cette sonde de 1 350 kg – soit le poids d’un 4×4 – ne se posera pas sur Mars mais se placera en orbite autour de la planète rouge afin d’étudier la dynamique de l’atmosphère et du climat martien durant une année martienne (687 jour terrestres). Il faudra 7 mois à la sonde pour rejoindre la planète rouge et fournir un panorama de l’atmosphère martienne. Pour cette mission, les équipes scientifiques ont choisi une orbite inédite qui permettra une observation constante de l’atmosphère et son évolution heure par heure dans l’objectif de fournir une image complète de la dynamique du temps dans l’atmosphère de cette planète. Le satellite embarque trois instruments scientifiques qui étudieront principalement l’atmosphère martienne. La sonde pourra par ailleurs observer un lieu unique. Cela va permettre de suivre les changements climatiques de Mars et comprendre la formation et l’évolution de ses nombreuses tempêtes.

En définitive, si cette mission confère à Abou Dhabi le statut de puissance spatiale, il est clair que les EAU ne se positionnent pas au niveau des Etats-Unis et de la Chine en termes de technologies et de capacités, notamment parce qu’il ne possède pas la maîtrise des lanceurs. Toutefois, les informations collectées, mises à disposition de la communauté scientifique internationale, participeront à la compréhension de l’environnement martien.

 

Des objectifs technologiques

Les avancées liées à la conquête de l’espace sont nombreuses et ont permis des améliorations technologiques dans les domaines de l’informatique, des télécommunications, de la navigation mais également de la médecine.

La conquête spatiale focalise donc l’attention des Etats. Actuellement, la concurrence interétatique dans l’espace se fait autour de trois domaines : les lanceurs, les satellites et la data. L’objectif des pays présents dans la conquête spatiale est d’atteindre une certaine indépendance technologique vis-à-vis des autres pays. Si pour l’instant les Etats-Unis s’en approchent le plus, la Chine par le biais de sa stratégie de transfert de technologies avec des pays « partenaires » lui permet une nouvelle fois de se proposer comme un outsider grandissant dans la conquête spatiale.

La première prouesse technologique pour un Etat est sa capacité à lancer des charges utiles dans l’espace, ce qui signifie être en mesure de pourvoir lancer des missiles. Autour du bassin méditerranéen, plusieurs Etats font office de puissances spatiales. Parmi eux, la France, l’Italie, Israël, l’Iran et plus récemment les Emirats arabes unis. Malgré un nombre d’acteurs grandissant, le secteur spatial reste extrêmement élitiste et le développement de programme spatiaux s’avère très coûteux.

En effet, la conquête de l’espace doit se hisser parmi les priorités d’un Etat. Si elle permet des avancées indéniables, elle reste très onéreuse. A titre d’exemple, Perseverance, qui représente la neuvième mission américaine en direction de Mars, a un coût de 2,4 milliards de dollars. Dans une moindre mesure – et notamment parce que les portées technologiques sont plus modestes – Al-Amal coûte aux Emirats 200 millions de dollars.

 

Des visées géopolitiques

Alors que Terre et Mer ont longtemps dominé la géopolitique, le domaine aérien est apparu au XXème siècle et avec lui sa prolongation exo-atmosphérique soit l’espace. Très fortement associé aux capacités nucléaires, l’espace a incarné durant la Guerre froide un enjeu de puissance entre les deux Géants qu’étaient les Etats-Unis et l’Union soviétique. Aujourd’hui, il continue de rimer avec puissance pour des raisons plus diverses. En plus de mêler acteurs étatiques et privés, il représente un véritable terrain où se joue la géopolitique.

Dans ce théâtre relativement nouveau de jeux des puissances, les Etats prennent une place prépondérante et se préparent à d’éventuels affrontements. En effet, les capacités de nuisance d’un Etat sur Terre peuvent se répercuter dans l’espace. A titre d’exemple, en 2017, le satellite-espion russe Louch-Olympe a tenté de s’approcher du satellite franco-italien Athena-Fidus.

Les puissances spatiales n’omettent donc pas la probabilité de conflit dans l’espace. Par ailleurs, la France, qui a commencé l’exploration de l’espace assez tôt (le CNES ayant été créé en 1961 à l’initiative du générale Charles de Gaulle), continue d’accorder une importance primordiale à ce domaine notamment au niveau étatique et donc géopolitique. A ce titre, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré le vendredi 24 juillet 2020 que l’armée de l’air est désormais « une armée de l’air et de l’espace ». Son poste de commandement sera basé à Toulouse, historiquement « terre d’envol » et cette nouvelle appellation sera officielle au début de l’année 2021 après un vote. Toutefois, Florence Parly promet que le pays reste attaché à un usage pacifique de l’espace en dépit des luttes entre puissances qui s’y jouent.

Ces missions martiennes poursuivent donc un dessein géopolitique. Les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine. Perseverance entend donc permettre aux Etats-Unis de conserver leur leadership. Dans le pays, les agences privées prennent une place grandissante et travaillent en collaboration avec la NASA, la plus célèbre étant Space X. Si les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine – et dont la mission Perseverance entend consolider le leadership, la Chine a pris la place de deuxième maillon fort.

Pour la Chine qui poursuit entend également incarner l’hégémon à l’échelle mondiale et notamment avec ses nouvelles routes de la Soie, cette conquête spatiale illustre son désir de puissance. Avec sa mission ambitieuse, la Chine entend faire en une mission martienne tout ce que les Etats-Unis sont parvenus à réaliser en plusieurs fois depuis les années 1960. Après un gros retard technologique au départ, Pékin incarne aujourd’hui la deuxième puissance spatiale mondiale et a pour ambition de devenir la première puissance mondiale en 2049, à l’occasion du centenaire du régime. Pour ce faire, la gestion spatiale est devenue plus indépendante (contrairement aux collaborations passées avec la Russie) et s’est ouverte aux entreprises privées. Depuis 2015, une soixantaine d’entreprises privées ont émergé dont One Space, le principal concurrent de Space X. La Chine, qui se spécialise dans les microsatellites, investit massivement dans les entreprises privées américaines afin de pouvoir bénéficier de transferts de technologies. Cette stratégie pourrait toutefois mener à des tensions entre les deux puissances et rencontrer de nombreux freins d’ordre juridique.

Les Emirats arabes unis frappent un grand coup géopolitique avec Al-Amal, première mission spatiale arabe vers Mars. Outre les avancées technologiques et scientifiques qu’elle permettra, l’arrivée de la sonde Al-Amal en février 2021 sur Mars célèbrera le 40ème anniversaire de la création des Emirats arabes unis, formés en 1971 après l’association de 7 principautés. Les Emirats arabes unis qui ont les moyens de leurs ambitions grâce à leurs importantes capacités financières, entendent accroître leur puissance notamment par la colonisation de Mars à l’horizon 2117 – volonté inscrite dans la feuille de route spatiale émiratie. Il y a là clairement l’affichage d’une ambition. A travers cette mission martienne, Abou Dhabi espère démontrer que la civilisation arabe contribue au progrès des connaissances de l’humanité. En septembre 2019, le pays avait déjà envoyé pour la première fois un astronaute vers la station spatiale internationale. S’il n’est resté que 8 jours à bord de la station, Hazza al Mansouri devient un symbole politique et représente le troisième homme de l’histoire du monde arabe à avoir séjourné dans l’espace, après le Saoudien Sultan Ben Salman Ben Abdelaziz en 1985 et le Syrien Mohamed Farès en 1987.

Pour certains, la puissance spatiale émiratie dépasserait les frontières. On prête à Abou Dhabi l’ambition de créer une agence spatiale arabe qui lui conférerait une véritable autonomie stratégique. Pour autant, les désaccords et les conflits entre les différents pays arabes rendent très improbable une capacité spatiale pan-arabe. Qui plus est, la capacité de développer des lanceurs restent un élément clé de la suprématie aérospatiale. Elle n’est pour l’heure pas acquise et est loin de l’être.

Pour autant, la conquête spatiale est un vecteur de fierté nationale et participe au prestige d’un Etat sur la scène internationale. Pour le responsable du projet émirati, Omar Charaf, « les Emirats voulaient envoyer un message fort à la jeunesse arabe, lui rappeler le passé, où monde arabe n’était pas en reste sur la promotion du savoir notamment spatial ».

 

Des questions juridiques en suspens

Comme pour les autres « espaces communs » (mer, air, cyber), bénéficier d’un point de vue global sur la planète Terre par le biais des satellites est un vecteur de puissance. Ces espaces isotropes devront faire l’objet d’une approche pluridisciplinaire mêlant les domaines technologiques, scientifiques et juridiques. La Mer, en sa qualité de plus ancien espace commun, en est l’illustration.

L’avènement d’entreprises privées sur le marché au cours des dernières décennies a permis d’accélérer considérablement les innovations mais cette multiplication d’acteurs a entraîné l’augmentation de nombreux risques mettant en lumière les limites de la législation spatiale actuelle. Dès les prémices de la conquête spatiale, la nécessité d’un droit de l’espace s’est imposée. En 1967, porté par l’Organisation des Nations unies, le traité de l’espace est signé par une centaine d’Etats, dont l’ensemble des puissances spatiales : Etats-Unis, Union soviétique, Chine, France et Japon. Le traité prévoit la liberté d’accéder à l’espace exo-atmosphérique sans qu’une appropriation par un quelconque Etat ne soit rendue possible. Les Etats signataires se sont donc engagés à une utilisation pacifique de l’espace. Ce traité à l’époque avait pour principal objectif de réguler la guerre entre les Soviétiques et les Américains dans la course à la Lune. Désormais de nouveaux problèmes subsistent, le principal étant la gestion des flux de satellites et la quantité croissante de ces derniers (et les déchets qui en découlent) qui provoque un risque important. Le « silence de la loi » du fait d’une rédaction des textes ambigus ont poussé les Etats à interpréter le droit de l’espace de manière subjective. En effet, le texte n’interdit pas formellement l’envoi de satellites visant à la défense d’un Etat.

En 1979, un traité international sur la Lune et les autres corps célestes est venu compléter le premier traité sur l’espace. En tant que « patrimoine commun de l’humanité », la Lune et les corps célestes ne peuvent devenir la propriété d’Etats, d’organisations internationales ou de personnes physiques. Aussi, les Etats signataires s’engagent à une répartition équitable entre les Etats parties des avantages potentiellement découverts. Cette condition « collectiviste » n’a pas trouvé écho auprès des Etats. A l’heure actuelle, seuls 18 Etats ont ratifié cet accord. Parmi eux, aucune puissance spatiale.

Or, au vu des transformations et des évolutions croissantes qu’a connu cet endroit et compte tenu de l’apparition d’acteurs toujours plus nombreux et notamment privés, il apparaît primordial de réglementer l’espace. Pour autant, sur Terre comme dans l’espace, il est évident que le multilatéralisme traverse une crise profonde accentuée par l’arrivée de dirigeants (Etats-Unis, Russie, Chine, etc.) adepte de l’unilatéralisme. De fait, la discussion et la diplomatie n’incarnent plus le lieu naturel de règlement des différends. La volonté d’appropriation de l’espace par les Etats – notamment les Etats-Unis avec le Space Act de 2015 viennent contrecarrer les ambitions de l’Organisation des Nations unies qui ne parvient pas à dépasser les blocages. La paralysie du droit de l’espace laisse donc le champ libre aux Etats pour poursuivre leurs ambitions nationales.

Vers le durcissement accéléré des relations turco-égyptiennes en Méditerranée ? – par Arnaud Peyronnet

Le Président égyptien a officiellement déclaré en juin 2020 que toute nouvelle offensive des forces libyennes pro-turques du Gouvernement d’Accord National (GAN) constituerait une « ligne rouge », pouvant déclencher l’intervention armée des forces égyptiennes en Libye, par simple « légitime défense ». Cette escalade verbale représente dès lors une nouvelle phase dans des relations turco-égyptiennes déjà passablement compliquées. En effet, et outre une histoire commune parfois tumultueuse, le régime égyptien voit dans l’Islam politique incarné aujourd’hui par la Turquie une menace consubstantielle à sa sécurité. Les velléités géopolitiques turques en Méditerranée comme au Moyen-Orient ont également suscité l’ire de la capitale égyptienne qui y voit tant des atteintes insoutenables aux « nations arabes » qu’une remise en cause de sa prétendue « centralité » moyen-orientale. De fait, une sérieuse compétition géopolitique turco-égyptienne se met désormais en place dans l’Est méditerranéen, illustrée par le conflit libyen. Cette concurrence attise toutefois aussi les intérêts des nouvelles puissances « décomplexées » du Moyen-Orient (Russie et Emirats Arabes Unis) qui semblent vouloir profiter de cette instabilité actuelle pour progresser davantage dans cette région.

Quels sont donc les fondements de cette compétition géopolitique turco-égyptienne et quels sont les possibilités de réaction de l’Egypte ? La Russie et les EAU pourraient-ils être finalement les grands gagnants de cette concurrence régionale débridée ?

 

Des relations turco-égyptiennes traditionnellement compliquées.

L’Égypte a été intégrée à l’Empire ottoman en 1517, après la prise du Caire et la Bataille de Ridaniya. L’Égypte est restée alors sous influence ottomane pendant plus de trois siècles. En 1805, Méhémet Ali s’installe au pouvoir avec l’aval des Ottomans et réforme en profondeur le pays. Mais il le dote également d’une large autonomie, entraînant finalement une guerre contre l’Empire ottoman en 1831, qu’il remporta, avant de passer peu à peu sous influence britannique. Cette première séquence compliquée dans les relations entre les deux pays se poursuit, l’Égypte devenant la base arrière des affrontements entre les armées britanniques et ottomanes au cours de la 1ère guerre mondiale. L’entre-deux guerres ayant été plus apaisé, la guerre froide ravive les tensions, en fonction des différentes « allégeances » effectuées par les deux pays (la Turquie, membre de l’OTAN étant proche des Etats-Unis et l’Egypte de Nasser puis Sadate optant pour le camp soviétique). Le rapprochement égyptien vis-à-vis du camp occidental en 1979 conduit un temps à un réchauffement des relations turco-égyptiennes avec notamment la conclusion de plusieurs accords dans le domaine énergétique à la fin des années 90. En 2012, un représentant des Frères Musulmans, Mohammed Morsi, est élu à la tête de l’Egypte….ce qui ne manque pas d’être vécu par l’armée égyptienne et une partie « laïque » du pays comme un véritable traumatisme. Le renversement de Mohammed Morsi en 2013 par l’armée égyptienne, ennemi jurée des Frères Musulmans, et l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fatah Al Sissi provoque dès lors de fortes divergences entre les deux pays qui s’opposent depuis dans la plupart des conflits régionaux.

 

Des ambitions turques démesurées en Libye ?     

Le GAN pro-turc souhaite le retrait de ses adversaires de l’ANL (Armée Nationale Libyenne du maréchal Haftar) des localités de Sirte et d’Al-Juffa ainsi que du Fezzan conformément à des accords conclus en décembre 2015, ce que l’ANL refuse obstinément. Or, appuyé indirectement par l’aide militaire turque, le GAN a gagné au printemps 2020 des espaces de manœuvre vers l’Est et semble persister à vouloir continuer son offensive, malgré les menaces égyptiennes. Ce « pari » turc pour la poursuite d’une offensive du GAN vers l’Est est essentiellement mû par les intérêts d’Ankara qui voit tout le potentiel du croissant pétrolier libyen pour ses besoins domestiques et pour sa politique régionale. La conquête du littoral libyen vers l’Est permettrait en outre d’étendre aussi géographiquement l’accord de délimitation maritime conclu en 2019 entre la Turquie et le GAN, augmentant de facto vers l’Est les espaces maritimes pouvant être soumis à des activités de prospection offshore exclusivement turques. L’ensemble du croissant pétrolier libyen et la majeure partie de la Méditerranée centrale tomberaient alors dans l’escarcelle turque.

Cependant, les groupes pro-turcs n’ont pas la supériorité aérienne suffisante pour mener une offensive d’ampleur, surtout vu les moyens actuellement déployés en réaction par Moscou à Al-Juffa, en soutien à l’ANL. De fait, seule une opération aérienne turque à partir d’une base projetée (potentiellement à Al-Watiya) permettrait de rééquilibrer les choses et d’appuyer efficacement les actions des troupes au sol, ce qui signifierait alors une nouvelle escalade dans le conflit. D’ailleurs, les frappes « anonymes » de début juillet sur du matériel sol-air turc stationné sur cette même base d’Al-Watiya ont été sans doute conduites pour démontrer aux forces pro-turques leur grande vulnérabilité et pour donner un « ultime avertissement » à Ankara.  Il est donc possible que le GAN et la Turquie cherchent à combler cette faiblesse opérationnelle via le déploiement de chasseurs en Libye ou, plus probablement, via la création d’une No Flight Zone sur le littoral et l’Ouest libyen, qui seraient alors les étapes préalables à une offensive terrestre d’ampleur. La création d’une telle zone permettrait également in fine à la Turquie de parachever à moindre coût sa stratégie de déni d’accès au large de la Libye

 

Une volonté égyptienne d’endiguement du pan-ottomanisme turc.

La volonté de domination régionale turque est mal vue au Caire qui doit déjà faire avec les conséquences de l’implication turque tant en Syrie que dans la bande de Gaza (soutien turc au Hamas, lié aux Frères Musulmans) et qui observe sa « centralité traditionnelle régionale » (positionnement géographique particulier entre Méditerranée et Mer rouge, siège de la Ligue Arabe) être remise en cause par l’activisme d’Erdogan. La crise libyenne a dès lors ravivé les craintes égyptiennes quant à une « contagion de l’Islam politique » à sa frontière et le Caire a donc logiquement soutenu depuis 2015 l’ANL du Maréchal Haftar[1]. Cette situation s’est aggravée au cours du printemps 2020, suite aux victoires militaires du camp pro-turc, la région libyenne de Sirte et la base d’Al-Juffa devenant des « lignes rouges » pour l’Egypte qui a menacé d’intervenir militairement si jamais les forces du GAN libyen décidaient de passer à l’offensive dans ces secteurs. Sirte est en effet névralgique tant pour ses terminaux pétroliers et que pour  son rôle de point de passage obligé sur la côte libyenne entre Tripoli et Benghazi. La base d’Al-Juffra pourrait quant à elle permettre une domination aérienne des cieux libyens et reste un plot logistique indispensable entre le Sud isolé et le littoral[2].

Cette éventuelle « intervention » pour protéger « les frontières occidentales »[3] de l’Egypte ne pourrait toutefois s’effectuer que si l’ANL demandait formellement de l’aide[4]. Les régions tenues par l’ANL sont ainsi essentiellement vues par le Caire comme des « zones tampon »  permettant d’écarter durablement l’Islam radical et l’Islam politique pro-turc des frontières égyptiennes. Dans ce contexte, l’Egypte semble vouloir prendre appui sur les tribus locales de l’Est libyen pour que celles-ci constituent « le » rempart armé contre les velléités pro-turques du GAN. D’ailleurs, un des conseils tribaux a annoncé dès le 20 juin son soutien plein et entier au plan égyptien. La « solution tribale » permettrait à l’Egypte d’obtenir le soutien local à ses actions, de bénéficier de troupes aguerries connaissant le terrain et également d’éviter à avoir intervenir directement dans la crise libyenne…La proxysation du conflit libyen se poursuivrait donc de plus belle, à l’instar du modèle syrien. En effet, l’Egypte faisant déjà face à d’importantes difficultés (crise économique et sanitaire, tensions avec l’Ethiopie, persistance de la menace terroriste intérieure), ce choix du conflit indirect et asymétrique serait le plus logique, le Caire cherchant d’ailleurs parallèlement le soutien accru du camp arabe[5] voire russe à sa cause.

 

Un rapprochement égyptien délibéré avec les autres puissances régionales.

L’accession au pouvoir d’Abdel Fatah Al Sissi avait déjà amorcé un nouveau rapprochement entre l’Egypte et la Russie, tous deux isolés sur la scène internationale (l’Égypte à cause de la répression exercée contre l’opposition, la Russie depuis l’annexion de la Crimée), et ce alors que la relation égypto-américaine s’était tendue (l’aide militaire américaine à l’Égypte avait été en partie suspendue en 2013, en réaction à la répression exercée contre les partisans de l’ex-président Mohamed Morsi, les tensions revenant ensuite en 2017/2018, toujours en raison de questions sur les droits de l’homme). De nombreux contrats d’armement ont été conclus entre les deux pays en 2015 (pour 3,5 milliards de dollars dont un système anti-accès de type Bastion et des S-300, des appareils de type Su-30 et Mig-29) et, tout comme en 2017 un accord pour la construction par la Russie d’une centrale nucléaire en Égypte. Cette « proximité » avec la Russie ne s’est pas démentie même si celle-ci reste discrète. En 2018, un contrat sur l’acquisition d’une vingtaine d’avions de type Su-35 aurait été conclu avec la Russie, malgré les menaces américaines. En 2020, c’est un accord pour la production de 500 chars de combat de type T-90MS qui a été signé. De fait, la Russie s’est de nouveau placée, grâce à la crise libyenne, comme un interlocuteur d’importance pour l’Egypte, les deux pays ayant finalement des intérêts stratégiques quasi-alignés.

Les Emirats Arabes Unis se sont aussi particulièrement engagés (frappes aériennes non revendiquées, livraisons de matériels) depuis 2014 auprès de l’ANL, voyant en elle le meilleur rempart à l’influence des Frères musulmans et de leurs parrains régionaux, la Turquie et, derrière elle, le Qatar. De fait, l’Egypte et les EAU partagent les mêmes intérêts et devraient intensifier leur partenariat au prétexte de la crise libyenne, sans doute au travers d’un renforcement du soutien logistique et militaire à l’ANL et aux groupes tribaux de l’Est libyen. Cette « intervention » prolongée d’un Etat du golfe arabo-persique sur la rive Sud de la Méditerranée, pourtant déjà constatée en 2011 lors du renversement de Muammar Khadafi, reste une rupture géopolitique inédite, illustrant l’extension à l’ouest d’un « arc arabe sunnite traditionnel » qui a pour principal objectif de lutter contre les puissances non arabes de la région (dont la Turquie et l’Iran en premier lieu). Cet axe, conforté par la crise libyenne et les velléités pan-ottomanes turques, permet également à l’Egypte d’être replacée par son camp dans sa propre « centralité » orientale. Il est donc hautement probable, géopolitiquement parlant, que Le Caire cherche à accentuer et prolonger l’implication émirienne à ses côtés dans la crise libyenne.

***

La crise libyenne et l’interventionnisme turc sur le territoire nord-africain ont ravivé les tensions opposant l’Egypte et la Turquie. Celles-ci, déjà sous-jacentes compte-tenu des frictions politiques liées aux actions régionales des Frères Musulmans et des ambitions maritimes turques en Méditerranée, incitent l’Egypte à durcir le ton afin de ne pas être marginalisée sur la scène régionale. En effet, Le Caire se perçoit toujours géographiquement et diplomatiquement comme un centre de gravité au Moyen-Orient et peine à accepter l’entrisme turc sur la scène régionale, parfois vu comme une sorte d’impérialisme néo-ottoman contraire aux intérêts arabes. L’Egypte cherche alors à asseoir une position de fermeté vis-à-vis de la Turquie tout en privilégiant l’affrontement indirect, par proxies interposés. Le Caire souhaite également bénéficier de l’appui, parfois très intéressé, d’autres puissances régionales (Russie et EAU) qui pénètrent finalement durablement cette région, tirant complètement profit du vide sécuritaire laissé sciemment ou pas par les occidentaux.

 

[1]Voulant maintenir la stabilité à ses frontières, l’Égypte avait naturellement soutenu le maréchal Haftar lors de l’opération « Dignité » contre les groupes djihadistes installés dans l’est de la Libye.

[2]La base d’Al-Juffra est par ailleurs, et ce n’est pas un hasard, l’épicentre de la présence russe en Libye (groupe Wagner, aéronefs Mig-29 et Su-24, systèmes de défense aérienne) et un centre d’entraînement/équipement des forces pro-Haftar.

[3]L’accord du Parlement égyptien pour une potentielle opération militaire égyptienne en Libye ayant en outre été obtenu le 20 juillet.

[4]Une première étape étant déjà franchie puisque mi-juillet le Parlement de Tobrouk a donné son accord pour « permettre aux forces armées égyptiennes d’intervenir pour protéger la sécurité nationale libyenne et égyptienne, si elles voient une menace imminente pour la sécurité des deux pays ».

[5] Les Émirats arabes unis ont affirmé se tenir « au côté de l’Égypte pour toutes les mesures qu’elle prend pour assurer la sécurité et la stabilité » face au conflit en Libye. » L’Arabie Saoudite a affiché son « soutien à l’Egypte quant à son droit à défendre ses frontières et son peuple contre l’extrémisme, les milices terroristes et leurs soutiens dans la région ».

Des bases navales communes pour les marines européennes – par Édouard Jonnet

CF Édouard JONNET, Stagiaire du 15. Lehrgang Generalstabsdienst/Admiralstabsdienst National (LGAN) de la Führungsakademie de la Bundeswehr (Hambourg)

Note de recherche publiée par l’IRSEM le 1er avril 2020

Les marines océaniques de l’Union européenne (UE) sont confrontées à trois dilemmes : elles doivent défendre simultanément les flancs nord et sud du continent, contrôler les approches maritimes tout en se déployant hors d’Europe et enfin maîtriser le haut comme le bas du spectre des opérations navales. Actuellement, les réponses à ces dilemmes se traduisent par une profusion de coopérations opérationnelles dans le cadre de l’OTAN, de l’UE ou de coalitions, sans autre coordination que celles des états-majors nationaux. Fondée en août 2019, la Présence maritime coordonnée (PMC) doit rationaliser ces opérations navales dans des zones maritimes précises. La Coopération structurée permanente (Permanent Structured Cooperation, PESCO) a quant à elle été établie en décembre 2017 afin de trouver des solutions européennes lorsque des capacités nationales sont insuffisantes. Trois projets PESCO sont consacrés à la logistique, essentiellement dédiés aux forces terrestres. Dans ces cadres, les marines européennes doivent se faire entendre, afin de mettre en place des Bases navales de l’UE (BNUE) qui répondent à leurs besoins et complètent, avec ce volet logistique, la logique opérationnelle de la PMC. Pour autant, ces BNUE ne sont pas des fins en soi : leur raison d’être réside dans leur capacité à soutenir des opérations navales. La cohérence d’ensemble entre la PMC et les projets PESCO serait alors un outil essentiel de la souveraineté européenne.

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Turquie et Qatar : une alliance durable ? – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Les deux alliés tentent de modeler l’avenir de la région en soutenant la confrérie des Frères musulmans[2], ce qui les a conduits à partager de nombreux objectifs communs en matière de politique étrangère et à développer une active coopération militaire. Le président Recep Tayyip Erdoǧan a rejoint dès les années 1970 la mouvance islamiste de Necmettin Erbakan[3], fondateur du Milli Görüş (« Vision nationale »), proche des Frères musulmans. Le Qatar, pour sa part, a tout d’abord apporté sa protection, dès 1961, au théologien d’origine égyptienne Yusuf al-Qaradawi, guide spirituel des Frères musulmans. Selon Pierre Razoux, spécialiste du Moyen-Orient, le soutien du Qatar aux Frères musulmans s’explique avant tout par les conditions dans lesquelles l’émir du Qatar, le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani a détrôné son père, le Cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani. Ce faisant, l’émir fut marginalisé par l’Arabie saoudite et les EAU, choqués par cette succession brutale, à l’encontre des règles de succession tribale selon lesquelles le trône passe en priorité aux frères et non au fils[4]. Dès 2015, le nouvel émir, le Cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani, a poursuivi ce soutien aux Frères musulmans, dans une approche diamétralement opposée à celle de ses voisins et rivaux saoudiens et émiriens.

 

 I.          Une alliance stratégique vitale pour les régimes turc et qatarien 

Selon Intelligence Online, le chef de l’Organisation nationale turque du renseignement  (Milli Istihbarat Teşkilatı  – MIT) aurait effectué plusieurs voyages à Doha, en décembre 2015, dans le but de consolider un accord secret entre les deux pays. Selon ce pacte, Ankara se serait engagée à protéger le Qatar contre des menaces militaires extérieures. En contrepartie, Doha aiderait à améliorer les relations tendues entre Ankara et Moscou après la destruction par la Turquie d’un avion russe à la frontière turco-syrienne en novembre 2015. Le Qatar se serait également engagé à consolider l’économie turque grevée par l’absence de touristes russes à la suite de cet incident, soit une perte estimée à environ 3 milliards de dollars. Le Qatar se serait engagé, en outre, à fournir du gaz à la Turquie, au cas où Moscou interromprait ses livraisons d’hydrocarbures[5].

Après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 en Turquie, le Cheikh Tamim bin Hamad Al Thani a été le premier chef d’Etat à témoigner sa solidarité au président Erdoǧan. Une unité d’élite composée de 150 membres des forces spéciales qatariennes a été envoyée en Turquie, à la demande du président turc, le 19 juillet 2016, afin d’assurer sa protection rapprochée et éviter ainsi toute tentative d’assassinat[6]. Pour sa part, le Qatar a besoin du soutien de la Turquie pour protéger sa souveraineté. Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et Bahreïn[7] ont rompu leurs relations diplomatiques avec l’émirat qatarien, l’accusant de soutenir divers groupes terroristes et sectaires visant à déstabiliser la région. Les demandes émanant de ces quatre pays comprenaient notamment l’interruption des relations diplomatiques entre le Qatar et l’Iran, la fin du soutien qatarien à la Confrérie des Frères musulmans et au Hamas, l’arrêt de la coopération militaire avec la Turquie, le retrait des forces turques du pays et la fermeture de la chaîne qatarienne Al Jazeera. Ces exigences furent rejetées par le Qatar[8]. Les EAU ont expulsé tous les ressortissants qatariens vivant aux Émirats et interdit à leurs citoyens de se rendre au Qatar. L’Arabie saoudite a fermé son espace aérien, ses eaux territoriales et ses frontières terrestres avec le Qatar et suspendu la participation du Qatar à l’opération militaire de la coalition menée sous son égide au Yémen. Le président turc a dénoncé « le caractère inhumain » de cet isolement et l’a  qualifié de « contraire aux valeurs de l’islam » et semblable à une “condamnation à mort”[9]. Face à la perspective d’une pénurie alimentaire lors de cette crise, la Turquie (à l’instar de l’Iran) a réagi en établissant un pont aérien et une liaison maritime entre le port turc d’Izmir et Hamad au Qatar afin de maintenir un flux constant de marchandises, dont plusieurs tonnes de produits frais et de médicaments, renforçant ainsi les liens commerciaux entre les deux pays. A cet égard,  la Turquie exporte vers le Qatar des navires civils, des produits de la métallurgie et du matériel électrique, tandis que les exportations en provenance du Qatar sont principalement constituées d’hydrocarbures, de dérivés d’hydrocarbures et d’aluminium[10]. L’ambassadeur du Qatar en Turquie, Salem bin Mubarak Al Shafi, a exprimé sa reconnaissance à la Turquie en saluant son positionnement historique lors du blocus. Pour Can Kasapoǧlu, spécialiste des questions de défense au sein du think tank stambouliote Edam, au fil des années, la coopération militaire turco-israélienne a cédé la place au partenariat de défense entre la Turquie et le Qatar, en raison du remplacement de l’élite militaire « ultra-séculariste » qui était au pouvoir jusqu’en 2002, par les islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP)[11], ce qui explique le soutien apporté par la Turquie aux flottilles d’aide à Gaza en 2010 provoquant la tension des relations entre la Turquie et Israël.

Dès 2007, Ankara et Doha se sont engagés sur la voie de la coopération dans le domaine des ventes d’armements. Ce rapprochement a été complété en juillet 2012 par un accord de coopération militaire[12]. Depuis 2014, celle-ci s’est étendue à l’entraînement des forces et à la possibilité de déploiements mutuels comme en a témoigné l’arrivée du premier contingent turc en octobre 2015 à Doha et la mise en place d’un commandement de forces interarmées entre le Qatar et la Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command, QTCJFC)[13]. L’essentiel des travaux de casernement d’une base militaire turque permanente au Qatar serait depuis terminé. Cette base doit permettre à la Turquie de disposer à terme d’une présence militaire permanente d’environ 3 000 soldats dans le Golfe. En mars 2018, un accord a été signé concernant l’établissement d’une base navale turque au nord du Qatar[14]. Celle-ci comprendra un centre de formation au profit des missions de surveillance maritime.

Ces développements s’inscrivent, selon Can Kasapoǧlu, dans une volonté turque d’installer des bases opérationnelles avancées et témoignent d’un nouvel activisme militaire de la part de la Turquie. En effet, cette tendance est manifeste dans le Golfe, en mer Rouge et en Méditerranée, comme en témoigne l’établissement de bases au Soudan et peut-être en Libye. Cela n’est toutefois pas sans risque, car la Turquie pourrait être confrontée à des guerres hybrides ou par procuration se révélant très coûteuses.   Dans le domaine des ventes d’armements, la Turquie a annoncé des ventes de drones, de véhicules blindés turcs et de bâtiments de surface au Qatar[15]. Le Qatar a acheté 49,9% des parts de la firme turque de véhicules blindés BMC[16].

 

II.         Une alliance pour modeler l’avenir du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient 

L’alliance turco-qatarienne est fondée sur la promotion du rôle politique de l’Islam, ce qui se traduit par un soutien à la confrérie des Frères musulmans. Par ce biais, la Turquie a saisi l’occasion d’étendre son influence dans son ancienne zone de domination ottomane. Ce positionnement lui permet de poursuivre son ambition de redevenir une puissance incontournable dans la région et au sein du monde musulman. Par ailleurs, pour l’analyste géostratégique Bahauddin Foizee, l’engagement du Qatar en faveur de la Confrérie constitue « une police d’assurance contre l’opposition politique d’inspiration religieuse dans le petit État où les Frères musulmans se sont dissous volontairement en 1999 »[17]. Les deux pays partagent, de ce fait, de nombreux objectifs communs en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Libye, ou au Soudan[18].

Egypte

En Égypte, la Turquie et le Qatar ont apporté conjointement leur soutien à la fois politique et financier (plusieurs milliards de dollars versés entre 2012 et 2013) à Mohamed Morsi, issu du courant frériste, qui avait été élu président lors des élections égyptiennes de juin 2012. En mars 2013, l’émir du Qatar, le cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani a appelé les Etats membres de la Ligue arabe à soutenir l’Egypte en raison des sacrifices consentis par ce pays en faveur de la cause arabe[19].  Après le coup de force mené par l’armée en juillet 2013, qui a porté le maréchal Abdel Fattah al-Sissi au pouvoir avec le soutien de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, les Frères musulmans se sont trouvés, selon Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe, « dans la situation la plus compliquée de leur histoire ». « La maison mère, en Egypte, est en lambeaux », écrit-il. Le leadership se partagerait donc entre la Turquie et le Qatar. Dans ces deux pays, seuls endroits de la région où les Frères musulmans peuvent s’exposer et tenter de s’organiser politiquement, il estime qu’ « il s’est créé là-bas une sorte d’internationale frériste, avec des Egyptiens, des Turcs, des Syriens, des Libyens, etc.»[20].   

Tunisie

Le 1er juillet 2020, la Tunisie – où l’influence ottomane s’est exercée pendant plus de 300 ans à partir du 16ème siècle – a annoncé qu’elle allait élever sa coopération bilatérale mise en place en 2012 avec la Turquie, au rang de partenariat stratégique[21]. La Turquie a apporté son aide à la « révolution de jasmin » (décembre 2010 – janvier 2011). En décembre 2012, les deux pays ont mis en place un Conseil de coopération stratégique de haut niveau. De la même manière, les relations entre la Tunisie et le Qatar se sont resserrées lors de la révolution, la chaîne qatarienne Al-Jazeera ayant pris position contre le président Ben Ali. La coopération entre les deux pays a prospéré entre 2011 et 2013, dans le cadre de la coalition dirigée par le parti Ennahda, issu de la mouvance des Frères musulmans. A compter de 2012, les forces armées tunisiennes ont participé à des exercices militaires au Qatar tandis que Doha fournissait une aide en véhicules militaires[22]. Le Qatar fournit une aide économique à la Tunisie et a investi massivement dans le pays.

Syrie  

En 2011, en Syrie, où l’opposition au régime de Bachar el-Assad était dominée par les Frères musulmans persécutés depuis les années 1970, la Turquie et le Qatar ont conjointement contribué à la formation de la branche civile de l’opposition syrienne (le Conseil national syrien – CNS) et de sa branche militaire (l’Armée syrienne libre – ASL). A la suite du reformatage de l’opposition en coalition nationale syrienne et de l’ASL en Conseil militaire supérieur, les deux pays ont continué à se soutenir mutuellement[23]. Au sein de la nouvelle coalition nationale syrienne, l’influence des Frères musulmans diminua, mais cela n’empêcha pas l’existence en son sein d’un bloc loyal au Qatar qui reste la principale source de financement de la coalition. D’après le Financial Times, dès le début de l’année 2012, le Qatar a acheté des armes légères en Libye et en Europe de l’Est pour les acheminer vers la Turquie, où des membres des services de renseignement les auraient livrés en Syrie. Le Qatar aurait utilisé à cette occasion les services de renseignement turcs ainsi que des médiateurs libanais[24]. Par ailleurs, en octobre 2019, le Qatar a soutenu la Turquie dès le début de son opération « Source de paix » en Syrie, alors que l’Arabie saoudite, les EAU et le Koweït la condamnaient au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cette intervention militaire turque visait à expulser les milices kurdes soutenues par les États-Unis de la frontière turco-syrienne et à faciliter le rapatriement des réfugiés vers la zone conquise. Le Qatar a également exprimé des réserves sur la position de la Ligue arabe condamnant  «l’invasion» de la Syrie par la Turquie[25].

Libye

Lors de la révolution libyenne de février 2011, le Qatar et les EAU ont apporté une aide conjointe à l’est de la Libye, notamment dans la région de Benghazi libérée du joug de Kadhafi, avant de prendre des orientations diamétralement opposées à partir d’août 2011. Le Qatar se défend d’avoir fourni un soutien logistique et financier aux Brigades de défense de Benghazi (BDB), ainsi qu’à des groupes armés considérés par les Nations unies comme terroristes[26]. Le Qatar et la Turquie ont soutenu publiquement, à compter de 2015, le gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA) de Fayez al-Sarraj basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies, dominé par les Frères musulmans[27]. Les EAU ont été, de leur côté, le principal soutien politique, financier, logistique et médiatique de la campagne militaire menée par le général Haftar depuis le mois de mai 2014 avec l’aide de l’Égypte et de la Jordanie.

Hamas 

La Turquie et le Qatar refusent de qualifier le Hamas, issu des Frères musulmans, d’organisation terroriste. Lors du blocus de Gaza par Israël en 2007, à la suite de la victoire électorale du Hamas en 2006, les deux pays ont choisi d’aider  les Palestiniens et d’atténuer les effets du blocus[29]. Israël a accusé la Turquie et le Qatar d’aider le Hamas via des organisations caritatives et les a soupçonnés d’utiliser celui-ci pour recueillir du renseignement sur Israël. En 2010, Israël a attaqué un ferry turc apportant de l’aide à Gaza et entraîné la mort de 10 citoyens turcs. En décembre 2019, Israël a exhorté le gouvernement turc à fermer le siège du Hamas à Istanbul en invoquant le fait que des membres de cette milice palestinienne auraient préparé des attaques depuis Istanbul[30]. En ce qui concerne le Qatar, celui-ci, en plus de fournir une aide financière au Hamas (surtout sous la forme d’une aide au profit de la population, en particulier en ce qui concerne le paiement des salaires), a contribué à lui donner un rôle régional, en lui apportant son soutien dans les forums régionaux et internationaux notamment à la suite d’une visite de l’émir du Qatar à Gaza en 2012.

Soudan 

Le Qatar a signé avec le gouvernement soudanais, en mars 2018, un accord de 4 milliards de dollars pour la réhabilitation du port de Suakin sur la mer Rouge[31]. De son côté, la Turquie envisageait de construire une nouvelle base militaire sur l’île de Suakin, louée au gouvernement soudanais pour 99 ans[32] . Ce faisant, elle s’est heurtée à l’opposition manifestée par l’Égypte, les EAU et l’Arabie saoudite. Avec la chute du président soudanais Omar el-Béchir en avril 2019, après 30 ans au pouvoir, ce projet a été ajourné. Cette île de 20 kilomètres carrés s’est trouvée sous contrôle des Turcs à partir du 16ème siècle. Une base navale permettait alors de protéger la province ottomane de Hijaz. L’île était un lieu de transit pour les musulmans africains voyageant vers la Mecque.

Somalie

Dans ce pays, dont l’importance stratégique est cruciale dans la Corne de l’Afrique, la Turquie a implantée en 2017 une nouvelle base militaire à  Mogadiscio. Celle-ci se trouve être la plus grande base turque à l’étranger. Elle occupe 400 hectares à proximité du port et de l’aéroport de la capitale. Elle permet de former 1 500 personnels somaliens[33]. Le gouvernement turc a indiqué que le principal objectif de cette mission était le renforcement des capacités militaires des forces armées somaliennes face à la menace représentée par al-Shabab. De son côté, le Qatar entretient des relations étroites et controversées avec le président somalien Mohamed Farmaajo. Il a investi massivement dans le pays, en construisant notamment une nouvelle ambassade à Mogadiscio et en projetant la construction d’un nouveau port à Hobyo, soulevant l’opposition de l’Arabie saoudite et des EAU. En 2019, le Qatar a fourni 68 véhicules blindés à la Somalie. A noter qu’en août 2019, il a permis au maire de Mogadiscio, Abdirahman Omar Osman, d’être transporté par avion à Doha pour y subir en vain un traitement médical d’urgence après une attaque par al-Shabab[34].

 

En conclusion, force est de constater qu’au fil des dernières années, le dynamisme des relations entre la Turquie et le Qatar a contribué à changer de manière significative les équilibres géostratégiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, notamment en Syrie et en Libye, avec des conséquences importantes dans le Golfe, notamment en ce qui concerne le dossier iranien. Tout indique que cette alliance perdurera tant que le président Erdoǧan restera au pouvoir en Turquie. Cette évolution, couplée à la montée des tensions au Moyen-Orient et en Libye, implique, pour les puissances occidentales, mais également pour Israël, l’Egypte et la Russie, de réévaluer au plus vite les enjeux dans la région.

 

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[1] Caǧan Koç: “Turkey Turns to Gulf Ally Again With $15 Billion Qatar Swap Line”, Bloomberg, 20 mai 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-05-20/turkey-qatar-triple-foreign-currency-swap-deal-to-15-billion]

[2] Ana Pouvreau : « L’influence des Frères musulmans sur la politique régionale de la Turquie », Institut FMES, 16 juillet 2019. [http://fmes-france.org/linfluence-des-freres-musulmans-sur-la-politique-regionale-de-la-turquie-par-ana-pouvreau/]

[3] Necmettin Erbakan (1926-2011) fut Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, avant d’être poussé à démissionner sous la pression de l’armée.

[4] Note de Pierre Razoux, 2 juillet 2020. De fait, la Constitution de l’Etat du Qatar de 2005 stipule désormais que la règle est héréditaire dans la lignée des descendants masculins de la famille Al Thani.

[5] Cité par Paul Cochrane in “Revealed: Secret details of Turkey's new military pact with Qatar”, Middle East Eye, 29 janvier 2016. [https://www.middleeasteye.net/news/revealed-secret-details-turkeys-new-military-pact-qatar]

[6] "Qatar sent forces to protect Erdoǧan after coup attempt”, The Middle East Monitor, 2 février 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170202-qatar-sent-forces-to-protect-Erdoǧan-after-coup-attempt/]. En 2018, l’émir du Qatar a fait cadeau d’un Boeing 747 au président turc. cf. "Qatar's emir 'gives $500m private jet to Turkey'", BBC, 17 septembre 2018.  [https://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-45550537]

[7] Le gouvernement yéménite d'Abdrabbo Mansour Hadi, le gouvernement libyen de Tobrouk, la Mauritanie, les Maldives, les Comores et l'île Maurice, firent de même.

[8] “Qatar blockade: Five things to know about the Gulf crisis”, Al Jazeera, 5 juin 2020.

[https://www.aljazeera.com/news/2019/06/qatar-blockade-gulf-crisis-190604220901644.html]

[9] Selin Girit: “Why is Turkey standing up for Qatar?, BBC News, 14 juin 2017. [https://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-40262713]

[10] Voir également: Burak Bekdil: “Turkey and Qatar: Love in Bloom”, Beghin Sadat Centre for Strategic Studies, 1er juillet 2020. [https://besacenter.org/perspectives-papers/turkey-qatar-alliance/]

[11] Can Kasapoglu:  “Turkey’s Growing Military Expeditionary Posture”, Terrorism Monitor, Volume: 18 Issue: 10, 15 mai 2020 [https://jamestown.org/program/turkeys-growing-military-expeditionary-posture/]

[12] Ana Pouvreau: “Les forces armées turques face aux nouveaux défis stratégiques », Revue Défense Nationale, 2020/4 (N° 829), p.88.

[13] Yunus Paksoy:  “Turkish Military in Qatar: Bonds of mutual trust”, Daily Sabah, 12 juin 2018. [https://www.dailysabah.com/feature/2018/06/13/turkish-military-in-qatar-bonds-of-mutual-trust]

[14] “Qatar signs Turkey naval military base agreement”, Middle East Monitor, 14 mars 2018.

[https://www.middleeastmonitor.com/20180314-qatar-signs-turkey-naval-military-base-agreement/]

[15] Selon des accords signés le en mars 2018, la Turquie devait livrer au Qatar, entre autres, 6 drones Bayraktar, 85 véhicules blindés, 2 navires-écoles et 17 navires de guerre. “Turkish defense companies clinch key deals in Qatar”, Hurriyet Daily News, 14 mars 2018. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-build-two-training-warships-for-qatar-navy-128714]

[16] Zülfikar Doǧan: “Qatar wins big as Erdoğan privatises $20 billion tank factory”, Ahval News, 18 janvier 2019.

[17] Bahauddin Foizee, “Shared regional agendas are stimulating the rapid rise of Turkey-Qatar cooperation”, Middle East Monitor, 1er avril 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170401-shared-regional-agendas-are-stimulating-the-rapid-rise-of-turkey-qatar-cooperation/]

[18] Alexandre del Valle : « Après la mort de Mohamed Morsi, quel avenir pour les Frères musulmans? », Figarovox, 20 juin 2019. [http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/apres-la-mort-de-mohamed-morsi-quel-avenir-pour-les-freres-musulmans-20190620]

[19] Birol Başkan : Turkey and Qatar in the Tangled Geopolitics of the Middle East, New York,  Palgrave Macmillan, 2016.

[20] Luc Mathieu, Entretien avec Stéphane Lacroix : « Les Frères musulmans sont dans la situation la plus compliquée de leur histoire », Libération, 18 juin 2019. [https://www.liberation.fr/planete/2019/06/18/les-freres-musulmans-sont-dans-la-situation-la-plus-compliquee-de-leur-histoire_1734582]

[21] « La Turquie et la Tunisie œuvrent à renforcer davantage la coopération bilatérale », TRT, 2 juillet 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/afrique-asie/2020/07/02/la-turquie-et-la-tunisie-oeuvrent-a-renforcer-davantage-la-cooperation-bilaterale-1447446]

[22] Youssef Cherif: “Tunisia’s Fledgling Gulf Relations”, Carnegie Endownment for International Peace, 17 janvier 2017. [https://carnegieendowment.org/sada/67703]

[23] Fehim Tastekin: “Turkey, Qatar strengthen economic ties”, Al-Monitor, 9 mai 2014. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html]

[24] Roula Khalaf and Abigail Fielding-Smith: “How Qatar seized control of the Syrian revolution”, Financial Times, 17 mai 2013. [https://www.ft.com/content/f2d9bbc8-bdbc-11e2-890a-00144feab7de]

[25] Samuel Ramani: “How Turkey’s Syria incursion could have big impact in the Gulf”, Al-Monitor, 22 octobre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/10/turkey-incursion-syria-gulf-impact-uae-saudi-arabia-qatar.html#ixzz6Qfm41cSF]

[26] Guma El-Gamaty: “Qatar, the UAE and the Libya connection”, Al-Jazeera, 12 juin 2017.

[https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2017/06/qatar-uae-libya-connection-170612080219306.html]

[27] Ana Pouvreau: “Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye », Institut FMES, 13 février 2020.  [http://fmes-france.org/les-ressorts-de-lengagement-de-la-turquie-en-libye/]

[28] « La Turquie veut s'installer sur deux bases militaires en Libye », Le Figaro, 15 juin 2020. [https://www.lefigaro.fr/flash-actu/la-turquie-veut-s-installer-sur-deux-bases-militaires-en-libye-20200615]

[29] Adnan Abu Amer: “Hamas Ties to Qatar Have Cost”, Al-Monitor, 22 avril 2013. [https://www.al-monitor.com/pulse/fr/originals/2013/04/hamas-qatar-relationship-independence.html]

[30] Bel Trew: “Israel urges Turkey to cut ties with Hamas over allegations it uses country as base to launch attacks”, The Daily Telegraph, 18 décembre 2019. [https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/israel-hamas-turkey-palestinian-militants-attack-erdogan-a9252016.html]




[31] Behram Abdelmunim: Khartoum et Doha signent un accord de réhabilitation du port de "Suakin", Agence Anadolu, 26 mars 2018. [https://www.aa.com.tr/fr/politique/khartoum-et-doha-signent-un-accord-de-r%C3%A9habilitation-du-port-de-suakin-/1099668]

[32] Mohammed Amin : « Suakin: ‘Forgotten’ Sudanese island becomes focus for Red Sea rivalries », Middle East Eye,  19 mars 2018 [https://www.middleeasteye.net/news/suakin-forgotten-sudanese-island-becomes-focus-red-sea-rivalries].

[33] Selcan Hacaoǧlu : "Mapping the Turkish Military’s Expanding Footprint”, Bloomberg, 7 mars 2019 réactualisé le 2 janvier 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-03-07/mapping-the-turkish-military-s-expanding-footprint-quicktake]

[34] Matthew Weaver: “Mayor of Mogadishu dies as result of al-Shabaab attack”, The Guardian, 1er août 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/aug/01/mayor-of-mogadishu-dies-as-result-of-al-shabaab-attack-somalia]