Réflexions

Nouveaux axes stratégiques en Méditerranée orientale : la Turquie en recherche de partenariats – Arnaud Peyronnet

Membre associé FMES de l’Observatoire stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (OS2MO)

La Turquie s’attelle énergiquement à se rapprocher de l’Ukraine et du Royaume-Uni pour contrer l’influence de la Russie dans ses approches, ce qui suscite l’intérêt des plus atlantistes des pays européens. Dans cette démarche, l’industrie de défense turque est devenue un formidable atout international, notamment grâce à ses succès opérationnels engrangés en Syrie, en Libye et dans le Caucase. Ces nouvelles alliances en gestation et la visibilité accrue de l’opposition géopolitique russo-turque pourraient permettre à Ankara de se rapprocher de Washington et d’isoler un peu plus les pays européens ayant pris fait et cause pour la Grèce dans ses contentieux avec la Turquie en Méditerranée. Athènes se rapproche de son côté d’Israël et des Émirats arabes unis. De nouvelles failles apparaissent ainsi dans la tectonique des plaques géopolitiques de la Méditerranée orientale et opposent trois types d’acteurs : la Russie, un axe opportuniste turco-atlantiste et un axe profondément antiturc.

La Méditerranée orientale, aux prises avec un affrontement géopolitique croissant entre la Turquie et la Grèce mais également entre la Turquie et la Russie, est le théâtre de nouveaux accords stratégiques qui ouvrent la porte à de nouveaux acteurs. La Turquie, qui cherche à contrebalancer la Russie sur son flanc nord, s’est ainsi rapprochée de l’Ukraine, suscitant mécaniquement la faveur des plus atlantistes des pays européens, notamment du Royaume-Uni, qui ne jurent que par la menace russe. Pour Ankara, cet accord avec Kiev, et plus tard éventuellement avec la Grande-Bretagne, pourrait lui permettre de trouver tant des ressources que des débouchés pour son industrie de défense, notamment pour sa force de frappe de drones qui s’avère être l’une des clés de la projection de puissance turque en même temps qu’un formidable intégrateur industriel avec des partenaires étrangers.

À l’opposé, la Grèce et Chypre ont approfondi leur association avec un axe antiturc et pro-américain. Ces deux pays ont ainsi signé des partenariats majeurs avec les Émirats arabes unis (EAU) et Israël, sans doute aussi dans l’intention de s’attirer les bonnes grâces des États-Unis, profitant d’un contexte de tensions turco-américaines palpables, freinant par là même toute velléité d’Ankara de se rapprocher de la nouvelle administration Biden. Pour la Grèce, les accords récemment signés lui permettent d’arrimer les EAU, et dans une moindre mesure Israël, à la défense du territoire grec, mis au défi par les prétentions turques en mer Égée et en Méditerranée au cours des dernières années.

Une coopération turco-ukrainienne en plein développement

La Turquie fait l’objet d’un isolement croissant, tant vis-à-vis de l’UE que des États-Unis, alors qu’Ankara est entré dans une lutte d’influence régionale avec la Russie, tant en Syrie qu’en Libye et dans le Caucase. Dès lors, elle semble avoir résolument pris la décision de se rapprocher de l’Ukraine, ce qui lui permet de contrer la Russie, cette fois en mer Noire, dans une zone que Moscou considère comme sienne. En février 2020, les premiers rapprochements ont été effectués entre les deux gouvernements et en août suivant, c’est un protocole de coopération entre le ministère ukrainien des Industries stratégiques et l’agence nationale turque de l’industrie de défense qui a été conclu, puis signé par le président ukrainien, le 16 octobre 2020, lors d’une visite officielle en Turquie. Ce protocole de coopération prévoirait des échanges de matériels et de savoir-faire technologique[1] entre les deux pays. L’Ukraine a également accepté des transferts de savoir-faire en matière de technologie spatiale à la société turque Roketsan[2]. Cet accord a d’ailleurs été annoncé par le chef de l’agence spatiale turque le 4 décembre 2020, précisant que cette coopération concernait le développement commun de nouvelles technologies, la fabrication de satellites et de lanceurs spatiaux[3].

Ankara envisagerait également l’achat en Ukraine d’avions de transport de type AN-178 et souhaiterait développer avec Kiev des programmes communs pour des drones à longue portée et des missiles de croisière. En échange, la Turquie aurait vendu à l’Ukraine des missiles antinavires de type Atmaca, mais aussi des systèmes de communication et de surveillance fabriqués par la société Aselsan. Sur le plan naval, la Turquie va vendre à l’Ukraine 4 corvettes de type Ada(contrat d’une valeur de 1 milliard de dollars), tout comme des drones Bayraktar selon un accord bilatéral conclu le 15 décembre 2020 par le ministre ukrainien de la Défense et l’agence nationale turque de l’armement[4].

Ce rapprochement a également un volet économique, encore plus important en période de crise[5], les dirigeants des deux pays souhaitant faire passer leurs échanges commerciaux d’un volume de 5 milliards de dollars en 2019 à 20 milliards dans les prochaines années. La Turquie reste en outre un lieu hautement touristique pour les ressortissants ukrainiens (1,5 million de touristes en 2019). Les négociations pour la conclusion d’un accord de libre-échange, débutées en 2012, devraient également être accélérées.

Sur le plan politique, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accueilli le président turc à Kiev en février 2020, avant de se rendre lui-même en Turquie en août, puis en octobre 2020. De fait, la Turquie soutient l’armée ukrainienne dans son différend avec la Russie pour le Dombass et la Crimée, s’imposant dès lors comme un partenaire très important pour l’Ukraine. Lors d’un déplacement en Turquie le 2 décembre 2020, le ministre des Affaires étrangères ukrainien a déclaré que « son pays attendait qu’Ankara ait un rôle majeur dans le règlement du conflit de Crimée[6] ». Cette situation va dans le sens de l’OTAN qui souhaite accroître sa présence en mer Noire. Elle permet également à Ankara d’exercer une certaine pression sur Moscou, en riposte aux agissements antiturcs de la Russie tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase.

Les drones turcs comme outil d’intégration régionale

Le partenariat turco-ukrainien montre toute son importance dans le domaine des drones. En effet, dès 2018, un premier accord avait été signé par l’Ukraine pour l’achat de 12 drones turcs de type Bayraktar TB2[7]et d’environ 200 munitions associées (contrat de 69 millions de dollars). En octobre 2020, le directeur de la société publique ukrainienne de commerce d’armes Ukrspecexporta annoncé avoir l’intention de commander en 2021 un nouveau lot de 12 drones Bayraktar TB2, puis potentiellement de produire sous licence en Ukraine 36 unités supplémentaires[8].

La filière drones serait ainsi un axe d’effort majeur de la coopération des deux pays, Ankara estimant que les projets communs entre le fabricant de drones turcs Bayraktar Baykar Makina et la société ukrainienne Ukrspecexport étaient de nature à résoudre certains problèmes de l’industrie de défense turque pour la production de moteurs[9]. La Turquie avait déjà importé d’Ukraine une douzaine de moteurs Ivchenko-Progress AI-450C pour le futur drone de type Akinci[10],confirmant qu’Ankara avait besoin de Kiev pour mener à bien ses futurs programmes de drones. Ce nouveau type de drone armé, de forte endurance (24 heures pour 600 à 800 km de rayon d’action) et capable d’opérer à haute altitude (plus de 12 000 mètres) a en effet pour but de pallier la non-participation turque au programme F-35, voire de proposer des solutions alternatives pour les clients des industries de défense turques. Si les drones turcs utilisés massivement en Syrie, en Irak et dans le Caucase ont démontré toute leur efficacité en appui des opérations au sol, le partenariat avec les motoristes ukrainiens demeure à ce stade essentiel pour la Turquie. En effet, et faute d’autres alternatives industrielles en matière de production de moteurs, cette alliance avec des sociétés aéronautiques ukrainiennes est vitale pour Ankara afin de pérenniser son ambitieux programme de drones.

Une collaboration turco-ukrainienne qui permet à la Turquie de se rapprocher de l’Occident

Ankara pourrait, via l’Ukraine, bénéficier de débouchés intéressants pour son industrie d’armement désormais sous l’effet de sanctions. Comme l’Ukraine attend un soutien américain plus conséquent avec la nouvelle administration américaine, la Turquie espère obtenir les mêmes avantages en soutenant opportunément Kiev face à la Russie, de manière à s’attirer les bonnes grâces du président Joe Biden pour la levée de sanctions très problématiques pour les forces armées turques. En effet, les États-Unis ont décidé en 2019 d’exclure la Turquie du programme F-35 en raison d’achats de systèmes russes de défense aérienne de type S-400 (faisant passer Ankara sous le coup de la loi CAATSA[11]). Or, le 14 décembre 2020, le chef de la diplomatie américaine a décidé de mettre en place des sanctions contre l’agence chargée de l’acquisition d’armements pour les forces armées turques, Washington s’interdisant désormais d’attribuer toute licence d’exportation à destination des industriels de défense turcs, position rapidement suivie par le Canada (fournisseur de composants pour les drones). Ces sanctions exposent particulièrement la force aérienne turque, vieillissante et essentiellement composée d’appareils d’origine américaine (F-16 et F-4 pour les chasseurs, Bell UH-1 et Sikorski S-70 pour les hélicoptères) dont la maintenance risque dès lors de s’avérer compliquée. La marine turque, constituée pour une bonne part d’anciens navires américains (dont 8 frégates de classe Oliver Hazard Perry) eux-mêmes dotés d’armements américains, pourrait être pénalisée par ces sanctions. Certaines composantes terrestres (artillerie et blindés surtout) risquent aussi d’être à terme impactées sachant que celles-ci font déjà face aux restrictions imposées par certains pays européens dont l’Allemagne[12].

Via ce rapprochement turco-ukrainien, la Turquie pourrait en outre chercher à s’attirer les bonnes grâces des pays européens du flanc est de l’OTAN qui perçoivent la menace russe comme bien plus conséquente que l’activisme turc en Méditerranée[13]. La Turquie pourrait y trouver des opportunités de rapprochement avec le Royaume-Uni, très impliqué avec Kiev. Les ministres de la Défense britannique et ukrainien ont en effet signé, en octobre 2020, une lettre d’intention portant sur la livraison de matériels militaires britanniques à l’Ukraine, la production commune de certains équipements et la construction d’emprises pour la marine ukrainienne, l’ensemble pour un montant estimé à 1,6 milliard de dollars[14]. Huit patrouilleurs lance-missiles pourraient ainsi être développés conjointement, dont 6 construits en Ukraine. En octobre 2020, les deux pays avaient déjà signé un accord de coopération politico-économique réaffirmant leur volonté de « travailler ensemble pour contrer l’influence malveillante de la Russie » en Europe de l’Est[15].

Le Royaume-Uni, dans une stratégie post-Brexit, vise en effet à accélérer la conclusion d’accords commerciaux et industriels avec les pays non- membres de l’UE. Après l’Ukraine, la Turquie pourrait être un objectif majeur de Londres. Les deux pays ont d’ailleurs annoncé, fin décembre 2020, la signature d’un accord douanier avec l’espoir de conclure à terme un accord bilatéral global de libre-échange. Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cet accord « de plus important depuis l’accord pour l’union douanière avec l’UE » signé en 1995[16]. La Turquie chercherait à développer ses liens avec le Royaume-Uni, notamment dans le domaine des drones, avec de potentielles exportations vers les îles britanniques. De plus, la Turquie aurait sollicité le Royaume-Uni pour l’acquisition d’un porte-aéronefs d’occasion et pour un appui technique à la construction d’unités modernes de ce type[17]. Enfin, le Royaume-Uni a pour avantage, vu d’Ankara, d’être sorti de l’UE et d’être surtout l’une des puissantes « garantes[18] » de l’ordre constitutionnel à Chypre. Londres, de par sa présence et son influence sur l’île de Chypre[19], pourrait ainsi représenter un contrepoids politique majeur à l’UE et à Athènes sur la question chypriote. La Turquie y gagnerait au mieux un allié, au pire un partisan du statu quo, qui pourrait favoriser le narratif turc et marginaliser de fait l’influence européenne sur l’île. Le rapprochement turco-britannique actuel est donc sans doute aussi lié, pour Ankara, à la question chypriote et aux tensions avec l’UE.

Rapprochement géopolitique entre la Grèce et les EAU

De son côté, la Grèce n’est pas restée inactive[20]. Partageant une opposition commune à la politique néo-ottomane de la Turquie, même si c’est pour des raisons différentes[21], Athènes et Abu Dhabi ont multiplié ces derniers mois les signes de rapprochement. Dans le courant de l’été 2020, au plus fort de la crise maritime opposant Athènes à Ankara, les EAU ont déployé quatre chasseurs F-16 sur la base de La Sude, en Crète, au prétexte d’exercices conjoints avec l’armée de l’air hellénique. Les forces aériennes émiriennes s’étaient déjà entraînées en Grèce les années passées, lors d’exercices multinationaux de type Inochios qui associaient également Israël. Cette fois-ci, ce déploiement s’est fait sur un plan strictement bilatéral, dans un signal clair de soutien d’Abu Dhabi à la Grèce dans son conflit avec la Turquie. Ce rapprochement a été consacré par la signature, en novembre 2020, d’un accord bilatéral renforçant la coopération militaire entre les deux pays, doublé d’un partenariat stratégique s’étendant à la politique étrangère des deux États. Dans une déclaration conjointe publiée à l’issue de cette signature, les dirigeants des deux pays ont condamné « la violation par la Turquie de la souveraineté et des droits souverains de la Grèce et de Chypre, ainsi que son comportement global agressif au Moyen-Orient, en Méditerranée orientale et dans le Caucase du Sud, en violation flagrante du droit international[22] ». De plus, une « clause d’assistance mutuelle en matière de défense » pourrait être « activée en cas de menace pour l’intégrité territoriale de l’un des deux pays »[23], tout comme serait prévu, en cas de nécessité, le stationnement temporaire de troupes dans les deux pays respectifs[24] et l’échange de renseignement[25]. Les deux pays souhaitent d’ailleurs créer en Grèce, sur la base aérienne d’Avlona, un centre de formation et d’entraînement conjoint à la maintenance des appareils de type F-16[26]. Enfin, 10 jours après la conclusion de ce partenariat, les EAU ont participé début décembre 2020, au large d’Alexandrie, à l’exercice naval Médusa-10 avec la Grèce, Chypre, l’Égypte et la France, marquant une fois de plus la consolidation de cette nouvelle alliance en Méditerranée.

Le 12 janvier 2021, c’est au tour de Chypre de signer un accord de coopération militaire avec les EAU[27], Nicosie ayant déjà des engagements de ce type avec l’Égypte et Israël, sans compter ceux avec la Grèce. Cet accord prévoirait des exercices militaires et des programmes de formation, confirmant la volonté d’Abu Dhabi de s’allier en Méditerranée avec les États opposés à la politique néo-ottomane de la Turquie. Ces accords pourraient en outre marquer la volonté des EAU de se projeter régulièrement en Méditerranée aux côtés de leurs alliés.

Volonté grecque d’intégrer l’axe israélo-américain

La Grèce s’est aussi rapprochée d’Israël[28] avec la conclusion, le 4 janvier 2021, d’un accord de 1,68 milliard de dollars sur 20 ans avec la société israélienne Elbit pour la création et l’exploitation d’une école de pilotage sur la base grecque de Kalamata. La société israélienne équipera ainsi 10 avions d’entraînement M-346 d’origine italienne et fournira des simulateurs afin que la formation initiale des pilotes de combat grecs soit similaire à celle des pilotes israéliens. Les deux pays s’étaient déjà grandement rapprochés en 2020 avec l’achat par la Grèce de deux drones israéliens de type Heron dédiés à la surveillance maritime et leur engagement commun dans un projet de construction d’une nouvelle classe de corvettes répondant aux besoins des deux pays[29].

La Grèce multiplie par ailleurs les tentatives de rapprochement avec Washington, profitant de la volonté américaine de contrer l’influence russe dans la région. Le Pentagone a ainsi fait part de son intérêt renouvelé pour plusieurs bases grecques, comme celle de La Sude, déjà employée par la marine américaine, mais qui devrait accueillir de façon permanente un bâtiment de soutien américain[30], et la base aérienne de Larissa qui pourrait accueillir des drones de type MALE[31]. La base aérienne de Stefanovikeo et le port d’Alexandroupoli, proche du détroit des Dardanelles, présenteraient également des intérêts pour Washington[32]. En complément, Athènes fait miroiter à Washington des contrats d’armement, notamment dans les domaines aérien (20 F-35) et naval (4 frégates Multi-Mission Surface Combattant, mise à niveau des 4 frégates de type Meko et 4 hélicoptères MH-60R dédiés à la lutte anti-sous-marine). La Grèce souhaite tout particulièrement disposer du F-35 furtif, à l’instar d’Israël et bientôt peut-être des EAU[33], améliorant ainsi l’interopérabilité avec ses nouveaux alliés du « club F-35 » en s’arrimant fermement à Washington, alors même que la Turquie a été exclue de ce programme.

Le renforcement de la coopération militaire entre les États-Unis et Chypre a été annoncé par Washington au début du mois de juillet 2020, confirmant la levée de l’embargo américain en vigueur sur l’île depuis 1987[34]. Cette coopération viserait surtout la formation et l’entraînement du personnel, avant toute possibilité de livraison d’armements d’origine américaine au gouvernement de Nicosie. Ce soutien américain à un axe Athènes-Nicosie-Jérusalem ne vise pas en soi la Turquie mais a pour but, dans les perceptions américaines, de contrer les influences russe et chinoise dans la région tout en promouvant la stabilité en Méditerranée orientale[35], notamment autour du projet gazier EastMed.

Certains alliés des États-Unis estiment pour leur part que l’ambition démesurée de la Turquie représente le principal facteur crisogène dans la région. Cette thématique ne se dément pas, comme en témoigne encore en mars 2021 la mise en garde turque à la Grèce, à Israël et à l’UE, les exhortant à obtenir son autorisation pour d’éventuels travaux sur le plateau continental revendiqué par Ankara en Méditerranée orientale[36].

* * *

Pour l’instant, la Turquie semble rester en position favorable avec des alliances économiques prometteuses avec l’Ukraine et le Royaume-Uni, alors même qu’Ankara, en grande difficulté économique, tente de renouer des liens tant avec l’UE qu’avec la nouvelle administration américaine. De fait, il est probable que la Turquie cherchera dans les prochains mois à temporiser en Méditerranée et à s’afficher comme un allié « modèle » de l’OTAN, quitte à rebasculer ses efforts vers la Syrie, l’Irak ou le Caucase qui sont revendiqués comme faisant partie de la « Grande Turquie » par des proches du président Erdogan. Pour la Grèce, l’année 2021 sera certainement l’occasion de consolider les alliances nouées en 2020 tout en se rapprochant durablement de Washington.


Émergence de nouveaux axes géopolitiques en Méditerranée orientale

1] L’Ukraine pourrait devenir le principal partenaire de la Turquie dans un certain nombre de technologies telles que les turbopropulseurs, les moteurs, l’avionique, les drones, les missiles, les systèmes radar, les systèmes robotiques et les blindages.

[2] La Turquie aurait formellement réitéré son désir de développer un satellite de renseignement commun avec l’Ukraine.

[3] Defense News, 14 décembre 2020.

[4] Defense News, 21 décembre 2020.

[5] Baisse de 35 % de la livre turque en 2020, 2récession (– 4 %) en 2 ans, 12 % d’inflation (Les Échos, 19 novembre 2020).

[6] Al Monitor, 11 décembre 2020. La Crimée a fait d’ailleurs partie de l’Empire ottoman jusqu’au xviisiècle et conserve donc une importance symbolique dans les perceptions turques. Ankara a ainsi maintenu son soutien à un retour de la Crimée sous la souveraineté de l’Ukraine, l’annexion de celle-ci par la Russie en 2014 ayant été fortement décriée.

[7] Les premiers ayant été mis en service en mars 2019.

[8] Opex360, 11 octobre 2020.

[9] Comme en témoignerait la décision turque d’accorder en février 2020 plus de 40 millions de dollars à l’Ukraine pour soutenir la recherche et le développement dans le domaine des moteurs. L’Ukraine a également vendu un quart des actions du motoriste ukrainien Motor Sich à des entreprises turques (Atalayar, 23 octobre 2020).

[10] La Turquie pensait en mettre en service 6 en 2021, 12 ayant été commandés. L’Ukraine, le Qatar, la Malaisie et l’Azerbaïdjan sont également intéressés par ce programme.

[11] Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, promulgué en août 2017.

[12] L’Allemagne ne livre plus de pièces de rechange pour les blindés turcs de type Léopard depuis les opérations turques menées en Syrie.

[13] La division de l’OTAN et de l’UE pourrait être dès lors un objectif indirect d’Ankara dans ce dossier.

[14] Naval News, 5 janvier 2021.

[15] AFP, 8 octobre 2020.

[16] Le Figaro, 29 décembre 2020.

[17] Middle East Eye & Daily Sabah, cité par Opex 360, 3 février 2021.

[18] Selon le traité de garantie signé entre le Royaume-Uni, la Turquie et la Grèce le 16 août 1960 à Nicosie et qui officialisait l’indépendance de l’île. Or, Ankara cherche avec constance à imposer une solution à deux États qui validerait le fait accompli turc.

[19] Présence de deux bases militaires souveraines (Akrotiri et Dhekelia), contribution aux forces onusiennes. Plus de 30 000 ressortissants britanniques sont présents sur l’île, dont environ 3 500 fonctionnaires. En outre, les touristes britanniques représentent annuellement environ 40 % des visiteurs sur l’île. La diaspora chypriote au Royaume-Uni est également forte de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

[20] Comme en témoigne l’article d’Aris Marghelis « La nouvelle stratégie régionale de la Grèce » publié par la FMES en mars 2021.

[21] Les Émirats arabes unis s’opposent à l’islam politique des Frères musulmans représenté, entre autres, par le gouvernement turc actuel, tandis que la Grèce se concentre sur ses contentieux territoriaux avec la Turquie.

[22] Quotidien grec I Kathimeriní cité par Opex360, 23 novembre 2020.

[23] Ibid.

[24] Al-Monitor, 2 décembre 2020, citant Antonia Dimou, directeur Moyen-Orient de l’Institute for Security and Defense Analyses d’Athènes.

[25] Al Monitor, 13 janvier 2021.

[26] Ibid.

[27] Defense News, 12 janvier 2021.

[28] Tel-Aviv s’étant rapprochée des EAU en septembre 2020 par les accords « Abraham ».

[29] Opex 360, 27 juin 2020.

[30] The New York Times, 29 septembre 2020.

[31] MALE : Moyenne altitude longue endurance.

[32] Le Pentagone cherche à contrer la Russie en Méditerranée et en mer Noire, la Grèce étant un excellent point d’appui pour l’ensemble de la Méditerranée centrale et orientale.

[33] Un accord entre les États-Unis et les EAU aurait été trouvé le 19 janvier 2021 pour 50 F-35, quelques heures avant le changement d’administration américaine ; il a depuis été remis en cause.

[34] Les États-Unis avaient imposé cet embargo en 1987 à l’ensemble de l’île dans l’espoir d’encourager une réunification de Chypre, dont le nord est occupé par la Turquie depuis 1974.

[35] Secrétaire d’État américain, cité par Le Figaro, 8 juillet 2020.

[36] Cette démarche diplomatique d’Ankara a été prise à la suite d’un accord signé le 8 mars 2021 entre Chypre, la Grèce et Israël pour la mise en œuvre d’un câble électrique sous-marin visant à connecter les réseaux électriques des trois pays (Capital, 15 mars 2021).

La nouvelle stratégie régionale de la Grèce – Aris Marghelis

Chercheur associé au Centre de droit maritime et océanique de l’université de Nantes

La fuite en avant de la politique régionale turque à partir de la fin 2019 a eu comme effet de bousculer la Grèce, faisant de 2020 une année très particulière pour sa politique étrangère. Outre de nouvelles délimitations maritimes, la Grèce a surtout cherché à développer des synergies, y compris avec des puissances militaires du Moyen-Orient via lesquelles elle puisse contrer les desseins turcs en Méditerranée orientale, dont elle est la première cible avec Chypre. Elle cherche également à moderniser son aviation et sa marine. Plusieurs inconnues questionnent toutefois cette nouvelle stratégie, notamment l’évolution de la question chypriote, les conséquences de l’élection de Joe Biden, le facteur russe et la situation en Libye.

À partir du moment où la Turquie a « franchi le Rubicon » en signant un accord de délimitation empiétant sur les droits maritimes de la Grèce le 27 novembre 2019[1], Athènes a rapidement procédé à deux délimitations, avec l’Italie en juin 2020[2] et l’Égypte en août suivant[3], de manière à contrer la délimitation turco-libyenne. En octobre 2020, la Grèce s’est entendue avec l’Albanie, partenaire stratégique de la Turquie, pour confier à la justice internationale l’arbitrage de leurs frontières maritimes. Enfin, en janvier 2021 elle a étendu à 12 milles marins (nautiques) ses eaux territoriales en mer Ionienne, réitérant son droit discrétionnaire de faire de même au large de toutes ses côtes si besoin était, sachant que pour la Turquie une extension au-delà de 6 milles nautiques en mer Égée serait un casus belli[4]. Autant d’actions intervenant après des décennies d’immobilisme en la matière.

Les vecteurs traditionnels de politique étrangère s’avèrent insuffisants

Devant le danger d’escalade militaire avec la Turquie en 2020, la Grèce a pris acte à la fois de la nécessité incontestable, mais aussi des limites de ses liens avec l’Union européenne et l’OTAN. L’UE reste l’atout essentiel de la Grèce mais elle est pénalisée par ses divisions en matière de politique étrangère. Des États comme l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie et Malte se montrent très réticents à adopter une position dure à l’égard de la Turquie. À l’inverse, la France, l’Autriche ou encore la Slovénie défendent une attitude ferme et un soutien substantiel à la Grèce et à Chypre.

De son côté, dans son souci de maintenir sa cohésion, l’OTAN s’est montrée fidèle à son équidistance traditionnelle entre la Grèce et la Turquie. Une posture mal vécue par la Grèce à partir du moment où, se considérant comme agressée, être traitée à égalité avec son agresseur fait, selon elle, automatiquement le jeu de celui-ci. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Turquie préfère largement le cadre de l’OTAN à celui de l’UE et qu’elle a multiplié les pressions en direction des Alliés et des structures de l’Alliance atlantique, conférant à ses diplomates en poste dans ces structures le rôle de « quasi-commissaires politiques[5] ». La mise en place du « mécanisme de déconfliction » au sein de l’Alliance atlantique est d’ailleurs très caractéristique de la manière dont fonctionne le trio OTAN-Grèce-Turquie. Après qu’il a été annoncé début septembre 2020 par le secrétaire général Stoltenberg et le gouvernement turc, la Grèce a immédiatement fait savoir que le seul moyen de faire baisser la tension était d’en éliminer la cause, demandant à ce que le navire turc de recherches sismiques Oruç Reis et son escorte se retirent du plateau continental grec. Pour les autorités grecques, accepter une « baisse de tension » sous l’égide de l’OTAN sans le départ préalable de cette flottille était inacceptable. Ce mécanisme a finalement été mis en place début octobre, une fois les navires turcs rentrés au port, et la Grèce a veillé à ce qu’il soit limité à une dimension strictement opérationnelle sans production d’effets politiques.

Athènes a donc pris note des limites inhérentes à ces deux cadres d’action qui sont, par ailleurs, des vases communicants, ce qui l’a amené à créer des alternatives bilatérales pour endiguer la fuite en avant de la Turquie : des partenariats militaro-diplomatiques bilatéraux et régionaux, combinés à un important programme de réarmement.

De nouveaux partenariats militaro-diplomatiques

Avec la France

Excepté les États-Unis, de tous les partenaires européens de la Grèce, la France est indéniablement le plus important et le plus puissant pour Athènes. Elle a fait preuve d’un soutien sans faille durant la crise de 2020 ce qui a incontestablement fait la différence au niveau de son déroulement et de son dénouement. Outre la multiplication des exercices militaires communs[6], Athènes et Paris ont également réhaussé leur coopération dans le domaine de l’armement comme évoqué plus loin. Cet appui précieux, lié aux relations traditionnelles entre les deux pays, n’est évidemment pas étranger à la politique turque en Afrique du Nord et au Sahel, qui incite la France à investir dans des soutiens grecs et égyptiens en Méditerranée orientale, à la fois comme relais régionaux et facteurs de rééquilibrage.

Avec les pays du Golfe

Après plusieurs années de désintérêt apparent pour le monde arabe, la Grèce semble opérer un retour dynamique dans les pays arabo-musulmans. Elle a conclu avec les Émirats arabes unis (EAU) un certain nombre d’accords de coopération[7], mais aussi un partenariat stratégique incluant un accord de défense mutuel[8] signé le 18 novembre 2020, une première pour la Grèce dans un cadre hors OTAN. Théoriquement, cela signifie qu’en cas d’agression, elle pourrait compter sur le soutien de la respectable armée de l’air émiratie. Signe de la nouvelle dynamique de coopération militaire entre les deux pays, quatre F-16 émiratis ont stationné au moins d’août en Crète, en pleine crise avec la Turquie. En outre, ce partenariat pourrait s’avérer très bénéfique pour l’armée de l’air hellénique sur le long terme, étant donné la similitude du matériel utilisé par les deux armées qui souhaitent toutes deux acquérir des chasseurs bombardiers furtifs F-35 et qui disposent déjà de F-16 modernisés.

Avec l’Arabie saoudite, les relations sont plus discrètes mais se développent, profitant de la rivalité turco-saoudienne. Cela touche au domaine spatial[9], mais surtout militaire. Des manœuvres aériennes gréco-saoudiennes devraient se dérouler dans les prochaines semaines en Méditerranée[10]. Un accord de déploiement de missiles Patriot grecs est également en passe d’être signé à la demande des Américains, avec pour objectif de protéger les infrastructures pétrolières saoudiennes régulièrement visées depuis 2019. En retour, Riyad les modernisera à ses frais. La Grèce rappelle néanmoins qu’il s’agit d’armes défensives et ne souhaite pas être associée à un soutien actif à la guerre au Yémen[11].

En revanche, cette ouverture vers le Golfe, facilitée par la récente normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes opérée sous la précédente administration américaine, semble se faire aux dépens des relations gréco-iraniennes, pourtant longtemps cordiales[12]. De fait, les lobbys pro-grecs à Washington semblent s’être rapprochés de ceux favorables à Israël, à l’Arabie saoudite et aux EAU.

Au Levant

Proche du monde arabe jusqu’en 1990 (date de la reconnaissance d’Israël par Athènes), la Grèce a densifié ses liens avec Tel Aviv à partir de 2010 dans un contexte de détérioration des relations turco-israéliennes. La coopération gréco-israélienne, qui implique Chypre dans la plupart de ses schémas, repose sur la double dimension énergétique et militaire. Sur le plan énergétique, les trois États planifient d’installer le plus long câble électrique sous-marin du monde (1 200 km), visant à relier Israël à l’Europe pour assurer à l’État hébreux un approvisionnement en cas d’urgence[13]. Mais leur projet-phare est bien sûr celui du gazoduc East Med[14]. Cependant, l’architecture régionale qu’il implique, mais surtout la question de sa faisabilité technique et de sa rentabilité économique sèment le doute quant aux réelles perspectives de sa réalisation. Tant que ce projet n’est pas réellement lancé, rien n’est certain et il s’apparente davantage à un outil géopolitique. En marge de l’énergie, la Grèce vient d’annoncer qu’elle ouvrait ses portes aux touristes israéliens, malgré la crise sanitaire[15]. Au niveau militaire, la coopération entre la Grèce et Israël, qui a débuté dans les années 2010[16], connaît aujourd’hui une embellie et se focalise sur l’entraînement conjoint, le partage d’information et la cybersécurité[17]. Israël offre à la Grèce et à Chypre un axe Est-Ouest complémentaire de l’axe Nord-Sud établi avec l’Égypte, qui leur permet de couvrir la Méditerranée orientale. De leur côté, ces deux pays européens offrent à Israël une connexion directe avec l’Europe ainsi que des zones d’entraînement et une profondeur stratégique régionale qui lui font défaut, notamment après la « perte » de la Turquie, partenaire militaire précieux d’antan[18]. De surcroît, la politique régionale de la précédente administration américaine montre qu’il est désormais possible de développer des liens avec l’État hébreux sans impliquer mécaniquement une dégradation des rapports avec le monde arabe, enrayant au passage la stratégie turque de fédération du monde sunnite contre Israël. L’Autorité palestinienne et Israël participent même au Forum gazier est-méditerranéen, établi en février 2020, qui est devenu en septembre une organisation régionale intergouvernementale siégeant au Caire[19].

Avec l’Égypte, la Grèce a développé une relation stratégique approfondie depuis l’avènement au pouvoir du président al-Sissi en 2013, intensifiant la coopération militaire, qui implique régulièrement la France et les EAU[20]. Et ce d’autant plus que le régime d’al-Sissi, très lié à Riyad et Abu Dhabi, est en très mauvais termes avec Ankara au sujet de la Libye et du soutien turc aux Frères musulmans égyptiens. Malgré tout, l’Égypte reste prudente et ne souhaite pas contrarier la Turquie plus que nécessaire, observant par exemple une position neutre au sujet des délimitations maritimes à l’est du 28e méridien, où la Grèce réclame des zones maritimes à partir du complexe d’îles de Kastellorizon, revendication ardemment refusée par la Turquie. L’acceptation par l’Égypte de délimiter avec la Grèce à l’est du 28e méridien équivaudrait donc à un parti pris retentissant contre la Turquie, sans que ses intérêts vitaux ne soient pourtant impliqués.

Source : carte non officielle diffusée par le ministère grec des Affaires étrangères (les précisions en français sont celles de l’auteur).

L’Égypte reste incontestablement l’État-clé de Méditerranée orientale pour la Grèce, car ses orientations détermineront nombre d’évolutions ; il est bien évident que la situation régionale aurait été radicalement différente et autrement plus compliquée pour la Grèce si les Frères musulmans avaient dominé en Égypte.

Une stratégie inscrite dans la durée ?

La nouvelle stratégie grecque régionale s’est déployée en réponse à une fuite en avant de la Turquie, même si ses éléments étaient déjà en germe depuis plusieurs années. Pour contrer durablement les desseins turcs, la Grèce doit donner de la consistance à ces synergies par la promotion d’une architecture régionale crédible et fédératrice. Cela repose sur trois axes : économique, diplomatique et militaire.

Au niveau économique, outre l’enjeu gazier, l’un des grands défis est d’assurer la maîtrise des couloirs de connexion entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’une part, et l’Europe d’autre part, mais surtout d’en être le point d’arrivée pour les connecter au reste de l’Europe. D’où une certaine rivalité entre d’un côté l’Italie et Malte qui en raison de leurs relations économiques, commerciales et politiques privilégiées avec la Turquie souhaitent ménager la présence de celle-ci en Méditerranée afin de soutenir leur réseau de connexion transméditerranéen[21], et de l’autre côté, la Grèce[22] et l’Égypte, soutenues par la France. Dans ce cadre, le facteur chinois est décisif. Désormais contrôlé par le géant COSCO, Le Pirée est devenu le premier port de Méditerranée pour les conteneurs en 2019 (devant Valence)[23]. Combiné à l’inclusion de la Grèce par la Chine dans son mécanisme de coopération avec les pays d’Europe centrale et orientale en 2019[24], cela renforce considérablement la stratégie régionale grecque d’attraction des flux commerciaux maritimes. À cet égard, la coopération avec l’Égypte qui contrôle le canal de Suez[25], mais aussi avec l’Arabie saoudite qui borde la mer Rouge, est évidemment essentielle. S’agissant de cette nouvelle stratégie régionale, la Grèce doit toutefois prendre en compte le facteur chinois même s’il ne faut pas surestimer la capacité de Pékin à faire pression sur Athènes car les autorités américaines conservent plusieurs bases cruciales en Grèce et observent avec vigilance toute nouvelle infrastructure chinoise en mer Égée.

Au niveau diplomatique, le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Dendias, a assumé la tâche fort ardue d’établir, de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient, un groupe d’États favorables à l’architecture régionale promue par la Grèce tout en dénonçant l’expansionnisme turc. Le récent forum « Philia » (signifiant « amitié » en grec)[26], qui a regroupé Chypre, les EAU, l’Arabie saoudite, l’Égypte, Bahreïn et la France, mais pas l’Italie, est caractéristique de cet effort de la Grèce d’opérer la jonction entre le Golfe et la Méditerranée en se positionnant comme point d’entrée vers l’Europe de manière à contrer plus efficacement la stratégie turque agressive d’occupation de l’espace est-méditerranéen. En outre, la décision d’Athènes de rétablir une représentation à Damas[27], d’ouvrir une ambassade au Sénégal et de plaider pour l’accroissement de la présence européenne – y compris grecque – au Sahel[28] témoigne que la Grèce a bien saisi le fait que les questions est-méditerranéennes, sahéliennes et moyen-orientales sont désormais imbriquées.

Au niveau militaire, la Grèce opère le plus gros investissement de son histoire, l’armée de l’air en étant le premier bénéficiaire. La France va fournir 18 Rafale à la Grèce pour une valeur de 2,8 milliards d’euros, les premiers étant attendus dès l’été 2021. La Grèce a aussi convenu avec les États-Unis de la modernisation de 84 chasseurs F-16 et de l’achat de 7 hélicoptères MH-60R, une acquisition déterminante pour ses capacités militaires en mer Égée et en Méditerranée orientale. Par ailleurs, Athènes a procédé à une demande officielle d’achat de 18 à 24 chasseurs bombardiers furtifs F-35. Enfin, la Grèce a conclu avec Israël un accord de location de drones Heron, ainsi que l’établissement d’un centre international de formation de pilotes de chasse pour une valeur de 1,4 milliard sur 20 ans, accompagné de la vente et de la modernisation d’avions d’entraînement. Ce centre sera situé à Kalamata, dans le sud-ouest du Péloponnèse, et sera géré par la compagnie israélienne Elbit Systems. Ces nouvelles mesures devraient d’autant plus rehausser la valeur dissuasive de l’armée de l’air hellénique que ses pilotes de chasse sont réputés très performants[29], là où les pilotes turcs sont notoirement sous-entraînés depuis les purges qui ont affecté l’armée de l’air turque. Des investissements très importants sont également consacrés à la marine nationale, la Grèce souhaitant se procurer quatre frégates. Malgré les équilibres à maintenir avec les États-Unis, très influents auprès des élites militaires grecques, le projet franco-grec Belharra semble être privilégié. D’une valeur de 5 milliards, la proposition française remplit tous les critères posés par la Grèce : la modernisation des quatre frégates que détient actuellement la marine hellénique, l’acquisition de deux frégates modernisées comme solution intermédiaire et la construction de deux des quatre frégates neuves dans les chantiers navals grecs. Ces frégates de défense et d’interventions (4 500 t) sont de type mixte : anti-sous-marins et anti-aérien. Les Néerlandais et les Britanniques vont également soumettre des propositions[30]. Concernant l’armée de terre, l’industrie hellénique de véhicules militaires (ELVO), longtemps en difficulté, a été rachetée par un consortium de compagnies israéliennes et va renouveler au cours des prochaines années la flotte de camions et autres véhicules de l’armée de terre. En sus, la Grèce a décidé de fixer de nouveau à 12 mois la durée du service militaire obligatoire, tombée à 9 mois en 2009, en introduisant toutefois la possibilité d’un service plus court – donc plus attractif – si celui-ci est entièrement effectué en zone frontalière, afin de mieux pourvoir en personnel les unités qui y sont déployées. En outre, 15 000 recrutements supplémentaires sont prévus dans les trois prochaines années. Ces initiatives interviennent après plus de dix ans de sous-investissements et dans un contexte de vieillissement du personnel professionnel et du matériel. Elles ont été indéniablement accélérées par la nature très militarisée de la politique régionale turque, même si elles étaient objectivement nécessaires.

Plusieurs inconnues subsistent

La question chypriote

L’année 2021 pourrait marquer un nouveau tournant sur le dossier chypriote. La Turquie rejette désormais sans ambiguïté[31] le cadre onusien de règlement de la question chypriote – celui d’une fédération bizonale bicommunautaire – au profit d’une solution à deux États. Cela constitue un saut très important des revendications turques et un moyen de pression qui n’est évidemment pas étranger aux évolutions régionales. À cet égard, la réunion informelle à cinq prévue entre la Grèce, le Royaume-Uni et la Turquie en tant que puissances-garantes, ainsi que la République de Chypre et les représentants de la communauté chypriote-turque en avril 2021 à Genève pourrait s’avérer cruciale pour le futur de l’île mais aussi pour la région et la répartition des espaces maritimes. L’objectif de la Grèce reste de conserver le cadre onusien de résolution de ce conflit vieux de près d’un demi-siècle.

La politique de Joe Biden

Alors que Donald Trump était régulièrement dépeint comme trop complaisant à l’égard du président turc, c’est pourtant sous son administration que les relations gréco-américaines ont connu leurs plus beaux jours. La présence militaire américaine sur le sol grec a atteint des sommets[32] et les États-Unis ont, pour la première fois, adopté un comportement déviant de leur stricte équidistance entre Grèce et Turquie. Ainsi, le secrétaire d’État Pompeo a visité Chypre sans rencontrer le leader chypriote-turc, une première, et il a signé au passage une série d’accords dans le domaine sécuritaire[33], incluant – au grand dam d’Ankara – une levée de l’embargo américain pour les armes non létales. Mike Pompeo a également rendu visite au patriarche œcuménique orthodoxe établi en Turquie sans rencontrer d’officiels turcs. Cependant, si cela a été perçu en Grèce comme un soutien clair de la part des États-Unis, le développement de la coopération avec Athènes et Nicosie vise avant tout à punir Ankara pour sa relation jugée trop proche avec Moscou, tout en détricotant les liens traditionnels de Chypre avec le Kremlin. La toile de fond de ce relatif revirement américain est donc bien la Russie ; pour preuve, les seules sanctions prises par Washington contre Ankara à l’heure actuelle concernent l’acquisition par la Turquie de missiles S-400 russes et aucunement le comportement turc en Méditerranée. D’ailleurs, le vocabulaire utilisé par les officiels américains veille bien à ne pas fermer la porte à la Turquie en Méditerranée orientale, comme en témoigne le récent exercice naval qui a vu l’interaction du porte-avions nucléaire USS Eisenhower avec la frégate turque Gemlik, début mars 2021, même si l’ambassadeur américain en poste à Athènes a souligné l’excellence des manœuvres militaires américano-grecques qui s’étaient déroulées quelques jours auparavant, déclarant : « Les relations de défense entre les États-Unis et la Grèce ont atteint un niveau record et elles se renforcent chaque jour[34]. »

Dans ce contexte, l’arrivée de Joe Biden pourrait bien changer la donne. En effet, deux partenaires proches de la Grèce se sont immédiatement retrouvés dans le collimateur de la Maison Blanche au sujet des droits de l’homme : l’Égypte et l’Arabie saoudite. En revanche, la Turquie n’a pas encore été sérieusement inquiétée. Le président turc a veillé à prendre les devants pour diminuer ce risque[35], sachant que plusieurs membres du Sénat et du Congrès ont demandé à Joe Biden de se saisir de la question des droits de l’homme en Turquie. Mais il semble que toute sévérité à l’égard du président Erdogan aura avant tout comme objet les relations russo-turques. Au demeurant, la vision de la Méditerranée orientale[36] partagée par la nouvelle responsable « Europe » du Conseil de sécurité nationale de l’administration Biden, Amanda Sloat, coïncide étonnamment bien avec les positions turques. Les États-Unis sont présentés comme beaucoup plus légitimes à intervenir que l’UE, dont l’approche, qui serait forcément biaisée, lui retirerait toute crédibilité dans la gestion du conflit gréco-turc. Cela correspond parfaitement à la vision de la Turquie et à sa volonté de découpler la Grèce de l’UE. La Turquie devrait également être associée « sans préconditions » – un terme très cher à Ankara – aux synergies énergétiques régionales, sans pour autant que soit faite la moindre référence au respect du droit international, qui est justement la précondition en question. Enfin, c’est l’agenda de la Turquie qui est repris comme définition du « différend gréco-turc » (eaux territoriales, espace aérien, souveraineté sur des îlots, zones maritimes) alors que la Grèce maintient que le seul vrai différend est celui de la délimitation des zones maritimes, le reste constituant des revendications turques unilatérales et illégitimes ne pouvant pas faire l’objet de négociations car relevant de sa souveraineté.

La Russie

Ayant joué un rôle crucial dans l’établissement de l’État grec moderne mais aussi de la république turque un siècle plus tard, la Russie est, d’une certaine manière, un facteur incontournable dans l’équation gréco-turque. Ce n’est pas un hasard si le développement des relations russo-turques s’est opéré en parallèle avec celui des relations gréco-américaines, éloignant, au passage, toute perspective de dialogue chaleureux entre Athènes et Moscou. Les relations historiques des deux États sont tombées au plus bas en 2018[37], lorsque la Grèce et son voisin septentrional, l’Ancienne République yougoslave de Macédoine, ont décidé de régler le différend qui les opposait depuis 1992 au sujet du nom de la petite république balkanique, afin que celle-ci, au grand dam de Moscou, puisse intégrer l’OTAN. Malgré tout, depuis l’été 2019 et l’élection du gouvernement grec actuel, les contacts semblent avoir repris, ce qui n’est pas étranger aux dissensions croissantes entre la Russie et la Turquie. En revanche, la perspective d’un partenariat durable et productif n’est pas réaliste. En effet, le degré de coopération de la Grèce avec les États-Unis et les orientations de l’administration Biden devraient permettre tout au plus un retour à la cordialité entre Athènes et Moscou. Cependant, une nouvelle donne en Méditerranée orientale pourrait recalibrer la politique régionale russe, ce qu’Athènes suivra de près, notamment sur le dossier libyen qui est perçu comme le baromètre des tensions régionales et qui fait désormais partie de l’équation gréco-turque.

La Libye

Ulcérée par l’accord turco-libyen mais sans emprise sur les évolutions libyennes, la Grèce a cherché à reconstruire dans l’urgence une politique libyenne élémentaire en coupant les ponts avec le gouvernement tripolitain d’al-Sarraj et en multipliant les contacts avec les autorités militaires et politiques de Cyrénaïque. Cependant, le nouveau pouvoir établi à Tripoli depuis février 2021 a reçu les félicitations des concurrents les plus féroces sur le terrain libyen (Turquie d’un côté, EAU et Égypte de l’autre), ce qui semble indiquer l’amorce d’un processus de redistribution des influences. Dans ce contexte, la Grèce a immédiatement décidé de rouvrir son ambassade à Tripoli et d’établir un consulat à Benghazi. La Grèce ne souhaite plus perdre de vue la Libye après le choc de l’accord turco-libyen qui a brutalement intégré ce pays dans l’équation gréco-turque et a rappelé à Athènes les réalités géographiques de son environnement régional (la Crète est équidistante de Tobrouk et du Pirée).

* * *

Pour conclure, la fuite en avant de la politique régionale turque, combinée à la politique de Donald Trump, a eu un effet catalytique : celui d’extraire les relations gréco-turques de leur cadre bilatéral traditionnel – arbitré par les États-Unis soucieux de maintenir à tout prix la cohésion de l’OTAN – pour les projeter dans un cadre régional plus large nécessitant une approche radicalement différente, à savoir celle de nouveaux partenariats diplomatiques et militaires. Dans cette configuration, la Grèce a quelques atouts. Si la Turquie conserve des avantages indéniables comme l’importance de son marché et une stature régionale conséquente, la Grèce, tout comme Chypre, est membre de l’UE. Cette appartenance démultiplie son poids diplomatique, sa capacité d’action et son attractivité dans une région sans autres pays européens. En sus, elle possède un savoir-faire et un ancrage dans le milieu maritime, essentiels dans sa stratégie d’utilisation de l’espace, ce qui accroît sa crédibilité globale. Enfin, sa relative petite taille par rapport à la Turquie n’est pas nécessairement un désavantage : elle élimine tout soupçon d’agenda hégémonique dissimulé qui pourrait provoquer une méfiance de ses partenaires.

En revanche, la Grèce va devoir faire face à de véritables défis. Mis à part le cas particulier de la Syrie, elle seule et Chypre sont menacées dans leur substance territoriale et l’exercice de leurs pouvoirs régaliens par la Turquie, ce qui constitue une différence structurelle fondamentale avec ses partenaires européens et régionaux. Ainsi, une normalisation, même relative, des relations de la Turquie avec les pays de la région, pourrait conduire au détricotage des partenariats que la Grèce s’est évertuée à nouer et à une « re-bilatéralisation » des relations gréco-turques selon des modalités qui pourraient contenir les germes d’un nouvel isolement.

Il est donc essentiel pour la Grèce de cultiver son attractivité comme partenaire tout en promouvant son projet régional indépendamment du facteur turc, afin que cette nouvelle stratégie puisse survivre à un éventuel changement d’attitude durable de la Turquie. Car la résistance à la poussée turque, indéniablement fédératrice dans le contexte actuel, ne peut constituer à elle seule un dénominateur commun durable. C’est un pari bien difficile, notamment au vu des divisions européennes et de l’inconnue que constitue la vision régionale qui sera in fine celle de la nouvelle administration Biden.


[1] « Full text of Turkey-Libya maritime agreement revealed », The Nordic Monitor, 5 décembre 2019 (https://nordicmonitor.com/2019/12/the-full-text-of-turkey-libya-maritime-agreement-revealed/).

[2] Aris Marghelis, « The maritime delimitation agreement between Greece and Italy of 9 June 2020: An analysis in the light of International Law, national interest and regional politics », Marine Policy, vol. 126, avril 2021.

[3] Aris Marghelis, « Le mémorandum d’accord entre la Turquie et le gouvernement d’entente national libyen et l’accord de délimitation entre la Grèce et l’Égypte dans leur contexte régional », Annuaire de droit maritime et océanique (ADMO), à paraître.

[4] « Turkey says Greece’s decision to extend its territorial waters in the Aegean is cause of war », Hurriyet Daily News, 30 août 2020 (https://www.hurriyetdailynews.com/turkey-says-greeces-decision-to-extend-its-territorial-waters-in-aegean-is-cause-of-war-157805).

[5] Interview avec Pierre Razoux, familier des structures otaniennes, le 15 mars 2021.

[6] « Greece, France ‘hold joint drills’ amid tensions with Turkey », China Daily, 13 août 2020 (https://www.chinadailyasia.com/article/139944) ; « France joins military exercises in east Mediterranean », Reuters, 26 août 2020 (https://www.reuters.com/article/us-turkey-greece-france-idUSKBN25M0UF) ; « Skyros : la grande tournée des Rafale », L’Opinion, 8 février 2021 (https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/skyros-grande-tournee-rafale-235949).

[7] « Greece & UAE sign four memoranda », Greek City Times, 24 juillet 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/07/24/greece-uae-sign-four-memoranda/).

[8] « Greece, UAE commit to mutual defense assistance », Kathimerini, 23 novembre 2020 (https://www.ekathimerini.com/news/259450/greece-uae-commit-to-mutual-defense-assistance/).

[9] « Saudi Arabia Signs MoU with Greece in the Field of Space », Saudi Press Agency, 5 février 2020 (https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=en&newsid=2030738).

[10] « Saudi and Greek air forces begin joint exercise in Greece », Arab News, 18 mars 2021 (https://www.arabnews.com/node/1826716/saudi-arabia).

[11] « Greek FM to discuss military ties with Saudi Arabia », Saudi Press Agency, 20 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1812761/saudi-arabia).

[12] « Iran threatens retaliation against Greece for US use of military bases », The Jerusalem Post, 15 janvier 2020 (https://www.jpost.com/Middle-East/Iran-threatens-retaliation-against-Greece-for-US-use-of-military-bases-614185).

[13] « Israel inks deal to link electricity grid with Cyprus, Greece via undersea cable », The Times of Israel, 8 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-inks-deal-to-link-electricity-grid-with-cyprus-greece-via-undersea-cable/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-08&utm_medium=email).

[14] « Greece, Israel, Cyprus sign deal for EastMed gas pipeline », Israel Hayom, 3 janvier 2020 (https://www.israelhayom.com/2020/01/03/greece-israel-cyprus-sign-deal-for-eastmed-gas-pipeline/).

[15] « Greece might allow in Israeli tourists as early as April », The Jerusalem Post, 10 mars 2021 (https://www.jpost.com/israel-news/greece-might-allow-in-israeli-tourists-as-early-as-april-661575).

[16] « Turkey Out – Greece In. As Turkey rattles its saber at Israel, the Jewish state signs a security deal with its neighbor, Greece », Israel national News, 4 septembre 2011 (https://www.israelnationalnews.com/News/News.aspx/147529).

[17] « Israel, Greece sign status of forces agreement », The Jerusalem Post, 19 juillet 2015 (https://www.jpost.com/Israel-News/Israel-Greece-sign-status-of-forces-agreement-409492) ; « Israel, Greece and Cyprus agree to boost defense cooperation », The Times of Israel, 13 novembre 2020 (https://www.timesofisrael.com/israel-greece-and-cyprus-agree-to-boost-defense-cooperation/) ; « Israel pivotal in Greece’s defense plans », Kathimerini, 15 février 2021 (https://www.ekathimerini.com/news/262372/israel-pivotal-in-greeces-defense-plans/) ; « Israel leads naval drill with Greece, Cyprus as countries deepen ties », The Times of Israel, 12 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-leads-naval-drill-with-greece-cyprus-as-countries-deepen-ties/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-12&utm_medium=email).

[18] « Israeli Air Force Trains in Turkey », Jewish Telegraphic Agency, 16 avril 1996 (https://www.jta.org/1996/04/16/archive/israeli-air-force-trains-in-turkey ) ; Michael Eisenstadt, « Turkish-Israeli Military Cooperation: An Assessment », The Washington Institute for Near East Policy, 24 juillet 1997 (https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/turkish-israeli-military-cooperation-assessment).

[19]  « Signing the EMGF Statute to become a Regional Intergovernmental Organization », Ministry of Petroleum and Mineral Resources, Arab Republic of Egypt, 22 septembre 2020 (https://www.petroleum.gov.eg/en/media-center/news/news-pages/Pages/mop_22092020_01.aspx).

[20] « Egyptian, Greek naval forces conduct joint drills », State Information Service, Arab Republic of Egypt, 29 janvier 2021 (https://www.sis.gov.eg/Story/154008/Egyptian,-Greek-naval-forces-conduct-joint-drills/?lang=en-us  ; « Méditerranée orientale : Fin d’exercice MEDUSA-10 pour l’Aconit », Ministère des Armées, 10 décembre 2020 (https://www.defense.gouv.fr/actualites/international/mediterranee-orientale-fin-d-exercice-medusa-10-pour-l-aconit).

[21] Michaël Tanchum, « Italy and Turkey’s Europe-to-Africa Commercial Corridor: Rome and Ankara’s Geopolitical Symbiosis Is Creating a New Mediterranean Strategic Paradigm », Fokus 10/2020, Austria Institut für Europa und Sicherheitspolitik (AIES), 28 août 2020 (https://www.aies.at/download/2020/AIES-Fokus-2020-10.pdf).

[22] Michaël Tanchum, « Greece’s Rise as a Trans-Mediterranean Power: Greece’s Eastern Mediterranean strategic shift to Europe-to-Africa and Europe-to-Middle East connectivity », Policy paper 56, Hellenic Foundation for European & Foreign Policy (ELIAMEP), février 2021 (https://www.eliamep.gr/wp-content/uploads/2021/02/Policy-paper-56-Tanchum-final.pdf).

[23] « Le Pirée a pris la tête en Méditerranée en 2019 », Le Journal de la marine marchande, 26 mai 2020 (https://www.journalmarinemarchande.eu/actualite/portuaire/le-piree-a-pris-la-tete-en-mediterranee-en-2019).

[24] « Xi Jinping welcomes Greece to join China-CEEC cooperation », China Global Television Network (CGTN), 5 novembre 2019 (https://news.cgtn.com/news/2019-11-04/President-Xi-meets-with-Greek-PM-Mitsotakis-LlMofUYGk0/index.html).

[25] « Egypt, Greece sign MoU to cooperate in maritime transport », Egypt Today, 4 février 2021 (https://www.egypttoday.com/Article/3/97236/Egypt-Greece-sign-MoU-to-cooperate-in-maritime-transport).

[26] « Philia Forum a ‘bridge’ between Europe, Mideast: Greek official », Arab News, 19 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1811096/middle-east).

[27] « Ministry of Foreign Affairs announcement on the appointment of a Special Envoy for Syria », Ministère grec des Affaires étrangères, 5 mai 2020 (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/ministry-of-foreign-affairs-announcement-on-the-appointment-of-special-envoy-for-syria.html).

[28] « Written statement of the Minister of Foreign Affairs, Nikos Dendias, following the videoconference of the first Ministerial Meeting of the International Coalition for the Sahel (12 June 2020) », Ministère grec des Affaires étrangères (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/written-statement-of-the-minister-of-foreign-affairs-nikos-dendias-following-the-videoconference-of-the-first-ministerial-meeting-of-the-international-coalition-for-the-sahel-12-june-2020.html).

[29] Comme l’a souligné Pierre Razoux qui a eu l’opportunité de s’entretenir récemment avec plusieurs pilotes français et américains s’étant entraînés avec leurs homologues grecs ces derniers mois.

[30] Pour les détails de toutes les propositions : « The frigate candidates for the Hellenic Navy’s new frigate program », Navales Analyses, 8 mars 2021 (https://www.navalanalyses.com/2021/03/infographics-46-frigate-candidates-for.html?fbclid=IwAR3Wzd_6cJmZzX3pm_bDHrODVsR6i5xBFWlpBOdoDCtCcmU6-rKJlQqO67o).

[31] « Erdogan : “Il n’y a plus d’issue à Chypre, sauf pour la solution à deux États. Que vous l’acceptiez ou pas” », Agence Anadolu, 10 février 2021 (https://www.aa.com.tr/fr/turquie/erdogan-il-ny-a-plus-dissue-%C3%A0-chypre-sauf-pour-la-solution-%C3%A0-deux-%C3%A9tats-que-vous-lacceptiez-ou-pas-/2139991).

[32] « Greece ratifies major military expansion with US », Greek City Times, 31 janvier 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/01/31/greece-ratifies-major-military-expansion-with-us/).

[33] « Secretary Michael R. Pompeo At the Cyprus Center for Land, Open-seas, and Port Security Memorandum of Understanding Signing Ceremony », Ambassade des États-Unis à Chypre, 12 septembre 2020 (https://cy.usembassy.gov/secretary-michael-r-pompeo-at-the-cyprus-center-for-land-open-seas-and-port-security-memorandum-of-understanding-signing-ceremony/).

[34] Laurent Lagneau, « Le porte-avions Eisenhower fait le service minimum lors d’un exercice avec la marine turque », blog Zone militaire Opex 360, 20 mars 2021.

[35] « ‘New human rights plan for the people’: Turkish leader », Anadolu Agency, 2 mars 2021 (https://www.aa.com.tr/en/politics/new-human-rights-plan-for-the-people-turkish-leader/2162111).

[36] « Stronger Together: A Strategy to Revitalize Transatlantic Power », Belfer Center for Science and International Affairs, décembre 2020 (https://www.belfercenter.org/publication/stronger-together-strategy-revitalize-transatlantic-power).

[37] « Greece ‘orders expulsion of two Russia diplomats’ », BBC, 11 juillet 2018 (https://www.bbc.com/news/world-europe-44792714).

Tribune de Jacques Frémeaux en réponse au rapport Stora

Jacques Frémeaux

Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne. Membre de l’Académie des Sciences d’outre-mer

Chers amis,

Benjamin Stora a toute mon amitié, ne serait-ce que pour avoir partagé le destin de tous les Français d’Algérie et cherché, comme il le pouvait, à trouver une solution à une situation difficile pour eux tous, sinon insupportable.

On n’est évidemment pas forcé de partager toutes ses positions, et moins encore celles du Président de la République, lui-même tout à fait étranger, non par son âge, mais par sa culture, à l’Afrique du Nord et au Maghreb, descendant de Pharamond plus que de Jugurtha ou de Marius.

J’avoue que j’aurais tendance à négliger l’ensemble des débats qui se déchaînent à ce propos, tant j’ai confiance dans le fait que les acquis de la science historique finissent toujours par s’imposer, même si la brièveté de nos existences fait que nous souhaiterions que la vérité triomphe de notre vivant.

Malgré tout, il est difficile d’être indifférent à tout ce qui se passe et qui touche tant de sensibilités.

C’est donc avec distance, mais non sans passion, que je m’exprime, ce qui peut expliquer la sévérité apparente de certaines de mes remarques.

Il est déjà difficile de vouloir réconcilier des mémoires.

Par définition la mémoire constitue une donnée intangible, sinon elle ne serait pas mémoire, c’est-à-dire accumulation de souvenirs plus ou moins précis, colorés par une sensibilité dont Marcel Proust a montré combien elle était précieuse à chacun. Il est vrai qu’elle charrie avec elle bien des préjugés et des déformations par rapport aux réalités historiques. Mais on ne peut la modifier, à moins d’opérer un véritable « lavage de cerveau », ce qui suppose plus que les effets à répétition de la correction politique qui s’efforce trop souvent de faire prévaloir à travers le discours officiel et les médias, un véritable régime totalitaire. En réalité, il n’y a que le savoir désintéressé et impartial qui puisse espérer vaincre les préjugés que véhicule la mémoire. Encore sait-on depuis longtemps que les préjugés, comme les vieilles théories, disparaissent moins parce que ceux qui les soutenaient modifient leur façon de voir que parce qu’ils meurent.

Il est vrai qu’il existe cependant des mémoires opposées, celles que portent les gouvernements des deux États, mais il y a là bien plus qu’une opposition de sensibilités. Aucun des deux, en effet, ne peut vraiment transiger sur sa vision de l’histoire. Ce serait remettre en cause, du côté français, la légitimité de la Cinquième république et l’image même du général de Gaulle, et, du côté algérien, celle du FLN et de ses successeurs. Un tel changement supposerait, pour s’imposer, une révolution de chaque côté, dont évidemment aucun pouvoir ne veut. 

Benjamin Stora se trouve donc amené à proposer des modifications qui ne peuvent que difficilement atteindre le fond des choses.

Certaines touchent moins à la mémoire qu’au travail historique : accès aux archives, et facilités données aux chercheurs. Ces mesures peuvent effectivement avoir des effets positifs. Notons cependant qu’il n’y a pas à attendre de miracle de l’ouverture de ces archives.

Une plus grande place donnée à l’enseignement de l’histoire de l’Algérie, très souhaitable, supposerait globalement une place plus grande de l’histoire dans la formation des élèves, et aussi une vision moins instrumentale et moins polémique de l’argumentation historique dans les débats qui agitent la Cité.

Je note cependant, avec regret, qu’il n’est pas question d’éditer des documents sur la guerre d’Algérie, à la suite des deux volumes dirigés par Jean-Charles Jauffret, et moins encore d’engager une publication sur le modèle des Documents diplomatiques français édités par les Affaires Étrangères par des commissions d’historiens.

Pour le reste, c’est une politique d’actions surtout symboliques qui est proposée par le rapport. Il faut reconnaître que, si l’on estime qu’il faut distribuer avec équité les gestes de cet ordre, une part trop grande est faite à l’action de la Révolution algérienne et de ses partisans. Il n’est pas question d’une cérémonie du souvenir le 26 mars 1962 ; la « panthéonisation » concerne une avocate du FLN (qui n’est pas née en Algérie). Bien d’autres noms pourraient être suggérés, par exemple ceux de José Aboulker, Fanny Colonna, Nafissa Sid Cara, le colonel Chérif Cadi, Jules Roy … liste évidemment non exhaustive. 

Le souvenir d’Abd el-Kader dépasse largement celui d’un héros de l’indépendance. Il sut en effet, en faisant litière du passé, admirer les valeurs humanistes, spirituelles et religieuses représentées par la France de son temps. De plus, tous les Français dont l’histoire s’enracine en Algérie ont le droit de le tenir, avec respect, pour l’un des leurs.

Je me dois aussi de remarquer qu’aucune place n’est accordée à la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie, sur laquelle est portée une accusation qui n’est guère étayée par la référence à « différents historiens ».  Qu’on me permette de le déplorer.

Au total, ce texte formule, à partir de la sensibilité de son auteur, et de demandes gouvernementales issues de préoccupations diverses, un discours qui exprime une indéniable bonne volonté et la perpétuation de la pensée d’une certaine gauche française à laquelle on est libre d’adhérer ou non.

Cela n’empêche pas, évidemment, de le reprendre sur des points précis ou de faire d’autres propositions. Il fournira ainsi une occasion de s’exprimer à des points de vue différents et tout aussi respectables. On doit naturellement en exclure les interventions de ceux qui, sans aucun lien avec l’histoire du passé colonial et les souffrances qu’il a engendrées, s’attribuent une autorité morale et un savoir scientifique dans un domaine qui les dépasse.

Le Soudan, nouvelle porte d’entrée de la Russie vers l’Afrique et l’océan – Arnaud Peyronnet

La Russie, qui souhaite jouer un rôle de premier plan en mer Rouge et dans l’océan Indien, cherche à s’offrir au Soudan un point d’appui pérenne pour ses forces déployées tant en Afrique qu’en océan Indien. Cette nouvelle base lui permettra de rivaliser avec les autres puissances maritimes, tant régionales que mondiales, déjà présentes dans cette zone sous tension. Elle s’inscrit parfaitement dans les nouvelles ambitions russes vers son arc Sud, déjà constatées en Méditerranée depuis 2015, afin d’y contester tant la suprématie occidentale que les velléités chinoises. Côté soudanais, il n’est pas impossible que cette manœuvre vise à réengager le dialogue avec la nouvelle administration américaine.

Le détroit de Bab el-Mandeb et la mer Rouge voient passer 40 % du trafic maritime mondial dont 4 millions de barils de pétrole brut par jour[1]. Ce corridor maritime, déjà sujet d’actes de piraterie dans les années 2010, est désormais le théâtre d’incidents récurrents liés au conflit yéménite. En novembre et décembre 2020, plusieurs navires marchands au mouillage près de ports saoudiens de la mer Rouge ont connu des explosions suspectes[2]. En janvier 2018, le chef politique des houthis avait menacé de couper la circulation maritime en mer Rouge afin de contraindre la coalition arabe à lever son blocus des ports yéménites. Sous tension, cette région voit dès lors une implication navale régionale et internationale de plus en plus conséquente. Les pays de la coalition arabe sont présents (Arabie Saoudite, Egypte et Emirats Arabes Unis) tandis que des Etats asiatiques (Chine et Japon) y patrouillent régulièrement, que plusieurs puissances y disposent de bases militaires, à l’exemple des Etats-Unis et de la France, et que d’autres tentent d’en obtenir (Turquie et Ethiopie). Cette région est donc le théâtre d’un jeu complexe et renouvelé de puissances régionales ou internationales. Dans ce contexte, la Russie, qui souhaite aussi jouer un rôle de 1er plan dans cette région, a annoncé en novembre 2020 son intention d’ouvrir une base navale au Soudan afin de s’offrir un nouveau point d’appui pour ses forces armées, tant en Afrique qu’en océan Indien.

Nul doute que la Méditerranée a joué un rôle d’incubateur important dans cette quête de projection navale russe vers le Moyen-Orient et l’océan Indien, rendant dès lors plus aisé ce bond russe vers les mers chaudes. En effet, la Méditerranée orientale a été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et lui a permis de s’ancrer définitivement en Méditerranée, de la Libye à la Syrie en passant par l’Egypte. Ce projet russe d’implantation en mer Rouge et en océan Indien, bien qu’ancien, représente dès lors une rupture supplémentaire[3] pour la région et démontre tout l’intérêt géopolitique que Moscou peut avoir pour l’Afrique et le Moyen-Orient.

Quelles ont été les conditions favorisant une telle implantation russe en mer Rouge ? Quelles sont les ambitions de Moscou pour cette région du monde ? Une instrumentalisation de ces velléités russes par les puissances régionales est-elle envisageable ?

La Méditerranée, incubateur de la projection navale russe au Moyen-Orient

La crise prolongée en Syrie et le nécessaire soutien russe au régime de Bachar el-Assad ont conduit Moscou à mener une intervention militaire terrestre et aérienne dans ce pays en 2015. Celle-ci a été accompagnée d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie[4], la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a été l’occasion pour la marine russe de démontrer son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable zone d’essais pour les capacités russes de frappes contre la terre à partir de plateformes navales (via les missiles Kalibr notamment)[5]. Le déploiement du porte-avions Kuznetsov au large de la Syrie, fin 2016, a été un signal supplémentaire. La Russie a en outre réussi à y mettre en place une stratégie de déni d’accès – comme en mer Noire – qui se manifeste par la présence quasi permanente d’un groupe naval russe au large des côtes syriennes, le déploiement d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie (350 km de portée), mais également de capacités de frappes terrestres (450 km de portée) accompagnées de la rénovation des systèmes syriens de détection avancée. Depuis la ratification par la Douma russe (21 décembre 2017) d’un accord gouvernemental entre Damas et le Kremlin, les bâtiments militaires russes disposent d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci sera modernisé pour accueillir jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris des porte-aéronefs et des unités à propulsion nucléaire. La Russie arrive enfin à fermer, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie au prétexte d’exercices militaires, dissuadant les autres pays d’un accès libre et inconditionnel à ces espaces aéromaritimes jouxtant la Syrie[6].

D’abord restreint au littoral syrien jusqu’en 2018, ce dispositif naval s’est peu à peu éloigné des côtes pour s’étendre progressivement sur l’ensemble de la Méditerranée orientale. Les exercices navals y sont plus réguliers voire même massifs à l’instar de celui conduit en septembre 2018 et ayant mobilisé simultanément 25 bâtiments. La marine russe a inauguré en octobre 2020 l’escorte de pétroliers iraniens à destination de la Syrie, dès leur entrée en Méditerranée par le canal de Suez[7], signalant ainsi aux Etats-Unis sa volonté d’empêcher toute action occidentale[8] contre le trafic pétrolier syro-iranien, notamment dans ce qui est finalement devenu une zone prioritaire de l’action navale russe.

Cette projection de forces a dès lors permis à Moscou d’accroître ses actions d’influence vers plusieurs pays de la région. La Russie a d’abord privilégié un retour en Libye, via son soutien au LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar[9]. Un des objectifs de Moscou semble avoir été la création, sans succès à ce stade, d’un nouveau point d’appui naval en Libye, sans doute à Tobrouk,afin d’y développer ensuite une stratégie de déni d’accès, adaptant localement le modèle développé en Syrie. Moscou a également accru sa pression navale sur la Turquie, conséquence logique des frictions déjà constatées entre les deux pays tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase. La marine russe a ainsi conduit au mois de septembre 2020 deux exercices navals au sud-ouest de Chypre, dans des zones habituellement utilisées par les forces navales turques pour l’escorte de leurs bâtiments de recherche. Dans le même esprit, Moscou s’est rapproché de l’Egypte, autre rival régional d’Ankara, organisant en mer Noire en novembre 2020 un exercice entre les deux marines russe et égyptienne[10], illustrant ainsi la réalité des frictions russo-turques.

Une base en mer Rouge : un projet russe ancien

Le 11 novembre 2020, le gouvernement russe a soumis au président Vladimir Poutine une proposition d’accord bilatéral avec Khartoum en vue de l’établissement d’une base navale au Soudan. Le 17 novembre, le président russe l’a validé, ouvrant la voie à l’établissement d’un point d’appui logistique pour les forces navales russes sur les rives de la mer Rouge. Cet accord prévoit la création d’un centre logistique et de facilités de réparations navales[11] pouvant abriter 300 personnes et accueillir au maximum 4 bâtiments, y compris ceux à propulsion nucléaire. Le gouvernement soudanais semble s’être engagé à fournir gracieusement pour 25 ans (renouvelables pour 10 années supplémentaires) les infrastructures portuaires nécessaires, dans la localité de Port Soudan. L’accord donnerait aussi le droit à la Russie d’importer et d’exporter, via les ports et les aéroports soudanais, les armes, munitions et équipements nécessaires au fonctionnement de cette base et au ravitaillement des bâtiments y étant accostés. Si la protection de cette base devrait être assurée par les forces soudanaises depuis la terre, elle le sera par la Russie pour les approches maritimes et la défense aérienne. De plus, l’accord prévoirait un appui militaire russe aux forces soudanaises dans les domaines du sauvetage en mer, du génie sous-marin et dans la protection aérienne de cette zone. Pour ce faire, un protocole dédié prévoirait la mise à disposition par la Russie d’armements, d’hommes et d’équipements au profit des armées soudanaises[12]. Le Kremlin disposerait ainsi de tous les outils pour établir une bulle A2AD en mer Rouge de manière à couper ponctuellement – ou surveiller le reste du temps – le trafic maritime occidental et les communications (câbles sous-marins) le long de ce corridor maritime stratégique.

Le projet de base en mer Rouge est cependant ancien, la Russie souhaitant depuis longtemps retourner en océan Indien. De 1964 à 1977, une base militaire soviétique existait à Berbera (Somalie) et en 1978, une base navale russe avait été créée dans l’archipel des Dhalak (île de Nosra) alors détenu par l’Ethiopie, et ce jusqu’en 1990. L’URSS disposait également d’installations au Yémen, à Aden et Socotra, bases servant d’appui, à l’époque, à la 8ème escadre navale soviétique déployée en océan Indien. Ces dernières années, la Russie avait prospecté auprès de Djibouti, puis du Somaliland, pour installer un point d’appui naval, mais ces tentatives se sont soldées par des échecs, tant à cause de l’inconstance des gouvernements locaux[13] que des pressions sans doute effectuées par les Etats-Unis sur les pays concernés. Or, le Soudan était déjà un pays avec lequel la Russie entretenait des liens importants et où le soutien de la société militaire privée Wagner a été rapporté dès le printemps 2019 au profit du Président El-Béchir.

Les négociations pour la création de cette base auraient débuté en novembre 2017 lors de la visite à Moscou du président soudanais. Si le projet a pris du retard avec la destitution d’El-Béchir, il n’a toutefois pas été enterré. La coopération russo-soudanaise s’est même accélérée avec la création d’une mission militaire russe au sein du ministère de la Défense soudanais, en même temps que la signature de plusieurs accords de coopération technico-militaire[14]. Ainsi, à l’instar de la livraison d’avions de combat de type Mig-29 au Soudan en 2008, via le Bélarus, la Russie a fourni au Soudan divers types d’armements et de munitions au travers de pays tiers, en échange de quoi Khartoum s’engageait à déployer des miliciens Janjaweed en Libye aux côtés des troupes du Maréchal Haftar[15].

Le symbole d’une volonté russe de projection de puissance en océan Indien et en Afrique

Selon certains commentateurs russes, l’ouverture de cette base signifie « le retour de la Russie sur l’océan mondial », « évitant également de longs transits pour les bâtiments des flottes du Nord ou de la Baltique »[16].  En effet, la présence russe le long d’une des routes maritimes les plus fréquentée au monde lui permet de s’afficher comme une marine mondiale, du même niveau que les autres puissances maritimes qui ont déjà des accès dans la région[17].Cette implantation au Soudan est notamment un signal important vis-à-vis de la Turquie qui a multiplié, sous le régime d’El-Béchir, les tentatives d’implantation dans la région. Fin 2017, les autorités soudanaises avaient en effet concédé, pour 99 ans, la gestion de l’île de Suwakin[18]à la Turquie contre des promesses d’investissements et de coopération militaire, ce qui avait suscité de vives inquiétudes en Arabie Saoudite et en Egypte. Le changement de régime soudanais en 2019 et le rapprochement de Khartoum avec l’Egypte et les Emirats Arabes Unis ont rendu ces projets turcs beaucoup plus difficiles[19], rendant dès lors les annonces russes encore plus douloureuses pour Ankara.

Une fois active, cette base russe à Port Soudan servira au soutien des unités militaires russes déployées en océan Indien, sans exclure non plus un soutien aux services de sécurité privés russes qui pourraient voir un nouveau champ d’actionen mer Rouge, notamment pour combattre la piraterie toujours présente dans la région. Cette présence russe permettra aussi de défendre les intérêts pétroliers de Moscou dans la région[20] et d’observer de plus près le conflit au Yémen qui oppose l’Arabie Saoudite et l’Iran. Moscou pourrait ainsi tenter de s’imposer, à terme, comme médiateur de ce conflit et développer sa présence dans ce pays, véritable fenêtre d’observation sur le détroit de Bab el Mandeb et le golfe d’Aden. Une telle base pourrait aussi permettre à la marine russe d’escorter les pétroliers iraniens autour de la Péninsule arabique, comme elle le fait depuis octobre dernier en Méditerranée, renforçant d’autant le rôle régional de Moscou[21]. Enfin, en complément des infrastructures portuaires, la presse russe a évoqué l’installation de capacités de renseignement, potentiellement de systèmes de brouillage et de guerre électronique, sans compter les moyens de défense anti-aérienne déjà évoqués, laissant ainsi présager l’éventuelle création d’une bulle de déni d’accès russe en mer Rouge, ce qui serait problématique pour les fréquents transits de bâtiments militaires occidentaux dans cette région.

Cette implantation russe au Soudan constitue en outre une porte d’entrée de son influence en Afrique, Port Soudan pouvant servir de vitrine pour les actions de coopération militairerusso-africaines. Ainsi, et à condition que la Russie propose son aide au Soudan pour la création de moyens de défense côtiers, il n’est pas exclu que ce modèle fasse des émules dans la région. Les chantiers navals russes sont aptes à proposer des patrouilleurs et vedettes rapides aux clients régionaux pour des prix moins élevés que ses concurrents occidentaux, pouvant ainsi capter, sur les rivages est-africains, une clientèle bien réelle.

Cette nouvelle implantation navale est surtout un signe supplémentaire de l’intérêt renouvelé de la Russie pour l’Afrique. Moscou a en effet multiplié ses investissements en Afrique de l’Est (Mozambique, Zimbabwe et Soudan, notamment via les groupes Rosneft et Rosatom) et a organisé son premier sommet consacré à l’Afrique en octobre 2020. La Russie représente également près de la moitié du total des exportations d’armes vers l’Afrique[22], notamment vers l’Egypte et le Soudan. L’accélération de l’intervention russe en Centrafrique depuis l’automne 2020[23], en appui du gouvernement en place et via la société militaire privée Wagner, témoigne également des ambitions russes dans la région[24]. De fait, la Russie voit dans l’Afrique un partenaire clé dans sa vision d’un ordre mondial multipolaire, moins occidental, axé sur les puissances régionales émergentes et pour lequel elle peut concurrencer une influence chinoise grandissante. La création de cette base russe au Soudan, plus de 5 ans après celle de Tartous en Méditerranée, constitue donc une nouvelle étape dans les ambitions russes, préalable à une future présence de la marine russe dans d’autres zones plus proches du golfe arabo-persique (éventuellement en Iran ou au Pakistan) ou du canal du Mozambique, deux points de passage éminemment stratégiques pour le trafic maritime mondial.

Un message des gouvernements locaux pour réengager les Etats-Unis ?

La mise en place d’une telle implantation navale russe au Soudan devrait toutefois s’avérer plus difficile qu’en Syrie. Compte-tenu des élongations depuis le territoire russe, l’acheminement des matériels nécessaires (systèmes de défense antiaérienne, infrastructures) sera long et compliqué, imposant certainement l’utilisation des bases de Tartous et Khmeimim (en Syrie) comme hubs logistiques intermédiaires. En outre, l’état des infrastructures sur place, notamment pour la distribution d’électricité, rend l’installation d’une base navale problématique, surtout pour l’accueil des bâtiments à propulsion nucléaire. De fait, l’inauguration d’une telle base ne devrait pas voir le jour avant de longs mois, voire avant des années, laissant planer un doute quant à la réelle faisabilité de cette entreprise. Une instrumentalisation des compétitions russo-turque et russo-américaine par les puissances régionales et en premier lieu par Khartoum est donc envisageable. En effet, le jeu politique soudanais, qui a un temps favorisé les offres turques, préfère désormais celles de Moscou. Le Soudan pourrait avoir choisi l’option russe afin de permettre, dans un premier temps, une éviction commode de la Turquie, conformément aux souhaits des EAU et de l’Arabie Saoudite, puis dans un 2ème temps, de favoriser son rapprochement avec les Etats-Unis (via l’instrumentalisation de la perception d’une nouvelle menace russe au Moyen-Orient). Le Soudan a récemment normalisé ses relations avec Israël, conformément aux vœux de l’administration Trump, et a été, pour ce faire, rayé des listes américaines des Etats soutenant le terrorisme, ouvrant dès lors le pays aux investissements occidentaux. Le projet de création d’une base navale russe en mer Rouge, couloir indispensable de transit des forces navales américaines, ne pouvait pas passer inaperçu et visait donc peut-être aussi à susciter une réaction ferme de Washington, voire un réengagement sécuritaire des Etats-Unis en mer Rouge.

Si la construction d’une base russe à Port Soudan s’envisage sur le temps long, il est toutefois probable que la marine russe profite du dynamisme du rapprochement politique entre Moscou et Khartoum pour augmenter la fréquence de ses déploiements en océan Indien, tant le long des côtes africaines qu’au plus proche du golfe arabo-persique, comme le montre d’ailleurs le dernier exercice russo-sino-iranien en mer d’Arabie. La présence régulière, voire permanente à terme,de la marine russe en océan Indien compliquera un peu plus les plans des marines occidentales, déjà gênées par une présence chinoise persistante. La nouvelle ère des grandes compétitions de puissances en océan Indien semble donc bien lancée et la nouvelle administration américaine devra en tenir compte dans ses futurs choix stratégiques.


[1] Les Echos, 17 novembre 2020.

[2] Navire Agrari le 25 novembre 2020 à proximité du port saoudien d’Al Shuqaiq ; navire BW Rhine le 13 décembre 2020 à Djeddah.

[3] A l’instar de l’intervention russe en Syrie en 2015.

[4] Ravitaillement logistique de ses troupes et des forces syriennes par voie maritime (« Syrian Express »), utilisant à la fois des navires militaires et des navires affrétés.

[5] Des frégates, corvettes et sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire et déployés en Méditerranée orientale) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres. De nouveaux tirs ont été effectués en novembre 2020.

[6] Certaines de ces zones réservées se sont même étendues jusqu’au nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018.

[7] USNI 21/10/2020. Ce type d’escorte s’est également renouvelé en décembre 2020.

[8] En 2019, un pétrolier iranien, soupçonné de trafic de produits raffinés iraniens vers la Syrie, avait été saisi puis détenu pour un temps à Gibraltar. Cette affaire avait donné lieu à des actes de représailles iraniennes dans le golfe arabo-persique. L’administration américaine a également arraisonné à la fin du mois de juillet 2020 quatre navires de commerce chargé de pétrole iranien et naviguant cette fois-ci vers le Venezuela.

[9] Ce dernier ayant été accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov au large des côtes libyennes, en janvier 2017.

[10] Les précédents exercices de ce type, baptisés « Pont de l’Amitié », ayant d’habitude lieu au large de l’Egypte.

[11] Ou « point d’appui technique et matériel », dénomination standard pour les implantations navales russes à l’étranger.

[12] Un patrouilleur de type Petrushka ayant été cédé au Soudan par la Russie en octobre 2020 (Defense web, 12 novembre 2020).

[13] De 2012 à 2014, des négociations se sont tenues entre Moscou et Djibouti sur ce sujet mais le gouvernement local n’avait consenti qu’à louer une fraction de ce que la Russie demandait et à des coûts prohibitifs (1 milliard de dollars, soit 5 fois plus que ce que devrait coûter la base de Port Soudan).

[14] Al-Monitor, 17 novembre 2020.Un accord de coopération militaire russo-soudanais a été signé en mai 2019.

[15] Ibidem.

[16] Dmitry Litovkin pour l’agence TASS repris par Defense News le 13 novembre 2020.

[17] Comme c’est le cas pour la France, les Etats-Unis, la Chine et le Japon à Djibouti ; à Assab, Berbera Périm et Socotra pour les Emirats Arabes Unis.

[18] Cette île était déjà au début du 20ème siècle un avant-poste de l’Empire ottoman.

[19] Le ministère des Affaires étrangères turc annonce quant à lui que les négociations continuent avec le gouvernement sur ce projet maritime dédié à des « projets essentiellement touristiques » – Al-Monitor, 19 novembre 2020.

[20] Le ministère de l’Energie soudanais a effectivement signé en 2018 des contrats avec des sociétés russes pour la modernisation d’une raffinerie à Port Soudan – Al Monitor, 17 novembre 2020.

[21] La marine russe a d’ailleurs participé avec les forces navales iraniennes à l’exercice Ceinture de sécurité maritime dans le golfe d’Oman à la mi-février 2021. Un exercice naval du même type avait déjà été conduit au large du port iranien de Chah Bahar en décembre 2019, avec déjà à l’époque la présence de bâtiments chinois.

[22] Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) citées par Deutsche Wellele 30 juin 2020.

[23] Les premiers mercenaires russes étant apparus dans le pays en 2018.

[24] « Pour aider Bangui à renforcer les capacités de la Centrafrique, la Russie a répondu rapidement à la demande du gouvernement centrafricain et envoyé 300 instructeurs supplémentaires pour la formation de l’armée nationale », a annoncé le ministère russe des Affaires étrangères ;in Opex360, 23 décembre 2020.

Sarah Sriri – Décryptage du rapport Stora sur l’enjeu mémoriel de la relation France-Algérie

Commandé par le président de la République Emmanuel Macron en juillet 2020 à l’historien Benjamin Stora, le rapport « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » lui a été remis le 20 janvier 2021.

Spécialiste reconnu de l’histoire de l’Algérie et de l’empire colonial français, universitaire français issu de la communauté juive d’Algérie, Benjamin Stora a rédigé son rapport durant près de six mois.

Que contient ce rapport ?

Si Emmanuel Macron a chargé Benjamin Stora de l’écriture de ce rapport, c’est parce que ce dernier est un expert, certes engagé, mais incontestable de la question algérienne. Tout au long de sa carrière, cet universitaire français s’est penché sur la colonisation, la guerre d’Algérie, les relations entre la France et l’Algérie ou encore l’immigration algérienne en France.

Ce rapport de 160 pages est structuré en trois parties historiques retraçant les relations franco-algériennes, une conclusion, des préconisations et des annexes.

Dans son introduction, Benjamin Stora explique les raisons de ce rapport. La longue et violente guerre d’Algérie, qui est le résultat d’une colonisation de plus d’un siècle, a eu et a encore des conséquences sur les relations franco-algériennes. Pour la première fois, les autorités françaises font la demande d’un tel document, ce qui témoigne de la volonté de Paris d’apaiser ses relations avec Alger. Le lien passionnel qu’entretiennent les deux pays a d’ailleurs longtemps empêché l’examen d’une mémoire commune.

La première partie historique s’intitule « L’Algérie, l’impossible oubli » et s’étale sur près de 30 pages. L’historien y analyse les mémoires de part et d’autre de la Méditerranée, longtemps meurtries par cette relation. Il revient aux origines du malaise entre ces deux pays, la période coloniale et étudie tous les acteurs de cette période douloureuse de l’histoire. La fin difficile de la colonisation a donné lieu à des mémoires antagonistes. Benjamin Stora convoque l’historien Pierre Nora : « Si les mémoires divisent, l’histoire rassemble » et dénonce ce qu’il appelle la « communautarisation des mémoires ». Beaucoup de groupes ont, dans les deux pays, un lien avec l’Algérie et la guerre d’Algérie : les pieds-noirs, la population algérienne, les harkis, les nationalistes algériens, les militaires et appelés français et leurs descendants, les Juifs d’Algérie et autres minorités. Chacun de ces groupes considère avoir vécu un déracinement, un exil, des stigmatisations ou des violences diverses. Ne formant pas un tout homogène, ils se sont chacun enfermés dans leurs mémoires et refusent de voir ou d’accepter la mémoire de l’autre. Cette situation a donné lieu à deux imaginaires. En France, la publication des récits autobiographiques s’est multipliée pour donner lieu à un trop-plein de mémoires tandis qu’en Algérie, un roman national imposé par les nationalistes au pouvoir depuis l’indépendance a évincé toute version différente de cette période douloureuse.

Dans une deuxième partie de 25 pages, Benjamin Stora étudie les rapports de la France avec l’Algérie sous les angles économiques et politiques. L’historien, de manière chronologique, étudie comment les relations ont évolué, notamment après l’élection de François Mitterrand puis au tournant des années 2000. Cette décennie des années 2000 est cruciale : l’Algérie est sortie de la guerre civile et des deux côtés de la Méditerranée, le travail de mémoire s’accélère et la publication des récits se multiplie tout comme les reportages et documentaires. Cette partie souligne l’évolution de la position algérienne depuis les années 2000 avec l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika : L’Algérie exprime clairement son ressentiment vis-à-vis de la France coloniale et construit son discours officiel autour de cette question. Pour appuyer son discours, l’Algérie a convoqué des figures emblématiques de l’indépendance et de la construction de l’identité algérienne.

Dans sa troisième et dernière partie historique (27 pages), l’historien français tente de dresser un état des lieux des défis à relever. Aussi douloureux que cela puisse être pour certains des groupes qui ont vécu cette guerre, Paris et Alger sont liées par l’histoire. Les deux pays partagent donc un patrimoine commun qui se caractérise en premier lieu par les archives. Un véritable travail de réflexion doit être mis en place autour de ces archives essentielles pour comprendre l’histoire des deux pays. L’Algérie réclame la totalité des archives se référant à son histoire, tandis que la France invoque le principe de souveraineté pour les conserver, l’Algérie étant scindée en trois départements français lors de la colonisation. Benjamin Stora propose de remettre aux autorités algériennes « l’ensemble des fonds numérisés ». La question des disparus est elle aussi cruciale pour faire le deuil de cette relation exsangue. Benjamin Stora imagine un guide des disparus pour rendre leur dignité aux personnes mortes entre 1830 et la guerre d’Algérie. C’est également dans cette partie que l’historien évoque la question des excuses. Très attendues côté algérien, ces excuses ne peuvent pas être à elles seules la solution au dossier franco-algérien. Pour justifier son choix, il prend l’exemple de l’Asie. En dépit des excuses japonaises aux voisins chinois et coréens pour les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale, les relations entre ces pays continuent d’être houleuses. Plusieurs sujets sont évoqués dans cette partie et ce seul rapport ne suffira pas à apaiser les tensions. La route est encore longue pour les deux pays et Benjamin Stora en est tout à fait conscient.

L’auteur propose, dans sa conclusion, la mise en place d’un traité « Mémoires et vérité ». A l’approche du soixantième anniversaire de l’indépendance, il apparaît primordial de réconcilier les deux rives de la Méditerranée. Cette commission aurait pour objectif de proposer des « initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires ». Elle rassemblerait les survivants de la guerre, Européens comme Algériens. Ce traité, qui viserait à réconcilier Paris et Alger, paraît d’autant plus essentiel puisque cette histoire singulière entre les deux pays continue de concerner des millions de Français, d’Algériens et de binationaux. Cette réconciliation ne concerne pas seulement les deux pays mais aura des répercussions sur l’ensemble de la région. L’Algérie partage des frontières terrestres avec des pays soumis à des nombreux défis et dangers à l’instar de la Libye, du Mali ou encore du Niger. La situation de ces pays, en sus de l’immigration, préoccupe la France qui pourrait trouver en l’Algérie un véritable allié sur la scène régionale. Benjamin Stora n’appelle pas à l’écriture d’une mémoire commune mais à accepter ce passé afin de mettre un terme aux refoulements et dénis. Il invite les jeunes générations et les citoyens à se saisir de ce dossier afin d’œuvrer à la réconciliation entre les deux pays.

Enfin, 6 pages de préconisations constituent le cœur du rapport. Dans cette partie, Benjamin Stora s’appuie sur la commission « Mémoires et vérités » pour proposer 22 préconisations visant à pacifier les mémoires entre la France et l’Algérie.

Parmi ces propositions, certaines s’inscrivent dans une volonté de poursuivre les commémorations et les hommages. L’historien invite ainsi à poursuivre les cérémonies de commémorations aux dates anniversaires à l’instar du 19 mars, rendant hommage aux accords d’Evian de 1962, ou du 25 septembre célébrant les harkis. Il propose par la même une journée nationale d’hommage aux morts pour la France dans les conflits algérien, marocain et tunisien. Benjamin Stora suggère aux autorités françaises la création de lieux pour ces commémorations. Il invite à faire des quatre camps d’internement situés sur le territoire français (Larzac, St-Maurice l’Ardoise, Thol et Vadeney) des lieux de mémoire qui rappelleraient cette histoire commune franco-algérienne et imagine la tenue d’un colloque ou d’une exposition au Musée national de l’immigration consacré à ce sujet au cours de l’année 2021. L’historien invite aussi à réactiver le projet de création du musée dédié à la France et l’Algérie à Montpellier.

En sus de commémorer les événements, le rapport propose de rendre hommage à certaines personnalités qui se sont illustrées lors de cette longue période à travers des recommandations symboliquement fortes. L’épée de l’Emir Abdelkader, qui s’est opposé à l’occupation française au XIXème siècle, devrait être remise à Alger et une stèle à son effigie pourrait être construite en 2022, marquant le soixantième anniversaire de l’indépendance. Benjamin Stora invite les autorités françaises à faire entrer l’avocate française Gisèle Halimi, fermement engagée dans la lutte contre la colonisation et la guerre, au Panthéon. L’universitaire français engage également la France à reconnaître officiellement l’assassinat de l’avocat et dirigeant nationaliste algérien Ali Boumendjel par l’armée lors de la bataille d’Alger en 1957. Comprendre l’histoire passe par la connaissance et l’acceptation de ses principaux acteurs. C’est pourquoi l’historien suggère à la France de donner à des rues de communes des noms de personnes issues de l’immigration et de l’outre-mer. A l’inverse, des Français au parcours historique pourraient également donner leur nom à des rues en Algérie.

Honorer la mémoire des morts est une question importante à la lecture de ce document. En termes de patrimoine, Benjamin Stora attend des autorités algériennes qu’elles œuvrent en faveur de la préservation des cimetières européens et juifs. Il invite les autorités françaises et algériennes à avancer sur la question des disparus des deux camps à travers un « guide des disparus ». Il enjoint également les deux pays à œuvrer à l’étude des dépouilles notamment par un travail scientifique conjoint.

La question des archives est un sujet brûlant. Il en est question à de nombreuses reprises tout au long du rapport. Il invite à un accès facilité aux archives, des côtés algérien et français. L’historien invite à poursuivre le travail amorcé en 2013 sur cette question et invite à des consultations communes. Il imagine même la constitution d’un premier fond d’archives commun et appelle à la déclassification d’un certain nombre de documents comme le prévoit la loi française. Ces préconisations sur les archives vont de pair avec la coopération universitaire. Benjamin Stora propose d’octroyer des visas et des bourses pour des chercheurs algériens et français travaillant sur la guerre d’Algérie. Cette coopération renforcerait les liens entre les deux pays en multipliant les échanges et la connaissance de l’autre.

S’agissant des domaines académique et culturel, il propose la création d’un fond de traduction entre l’arabe et le français – et à terme le berbère – et la création d’un office franco-algérien dédié à promouvoir les œuvres des jeunes créateurs des deux rives de la Méditerranée. L’historien préconise par ailleurs d’accorder plus de place à l’histoire de France en Algérie. Cette décision va de pair avec le fait de traiter de la colonisation lorsqu’il s’agira d’étudier la guerre.

Il suggère aux autorités des deux pays de poursuivre le travail concernant les lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences. Vis-à-vis des harkis, il propose aux autorités algériennes de faciliter leur voyage en Algérie pour eux et leurs familles.

Pour mener à bien sa mission, Benjamin Stora s’est appuyé sur le témoignage et l’appui de nombreuses personnes. Son rapport comporte donc 5 pages de remerciements. Durant 6 mois, il s’est adressé à des Français et des Algériens qui lui ont permis de rendre ce travail inédit. Parmi eux figurent bien évidemment de nombreux historiens, des personnalités issues du monde politique et institutionnel, des journalistes, des militaires, des représentants d’associations et des personnalités ayant un lien avec cette période (ancien combattants, fille de Messali Hadj, etc.).

Le rapport s’achève par une longue partie dédiée aux annexes. D’abord, Benjamin Stora y fait figurer les discours présidentiels consacrés à la question algérienne. Ces discours font écho à l’évolution qu’ont connu les relations franco-algériennes, avec la reconnaissance graduelle par la France de son passé en Algérie. Les annexes se poursuivent avec l’analyse des signes de détente et de coopération entre les sociétés civiles. La pacification des relations ne dépend pas seulement des autorités mais également des sociétés, liées par 132 ans de colonisation, puis d’immigration. Il apparaît donc indispensable d’impliquer les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée pour œuvrer à la réconciliation. Cette annexe concerne aussi les archives relatives à l’Algérie. A travers une série de tableaux et de classements, Benjamin Stora énumère le travail effectué en vertu de ce patrimoine commun. Enfin, l’annexe 3 reprend le compte-rendu de la quatrième session du comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien qui s’est déroulée à Paris le 7 décembre 2017.

Pour clore son rapport, Benjamin Stora mentionne sa bibliographie scindée en deux parties exhaustives. D’abord, une bibliographie sélective sur les mémoires de la guerre d’Algérie fait état de cette communautarisation des mémoires qu’il analyse. Cette bibliographie reprend les récits des différents acteurs de la guerre et précède celle sur les rapports entre la France et l’Algérie qui recense de nombreux travaux d’historiens et de revues.

Le rapport passionnel entre ces deux pays a longtemps empêché l’écriture d’une mémoire commune qui se heurte à la « communautarisation » des mémoires. Un trop plein de mémoires en France – qui passe notamment par la publication des récits des différents acteurs de la guerre – a donné lieu à une multitude d’histoires. De l’autre côté de la Méditerranée, la vision unanimiste de la guerre prônée par les caciques du régime a fait taire toute autre vision ou nuance de cette période de l’histoire. Ce document, qui s’adresse d’abord aux Français de toutes origines, y compris algérienne, aura donc permis de nourrir les réflexions et de relancer le débat dans un contexte où le poids de l’histoire apparaît pesant. Il présente plusieurs aspects positifs. Cette volonté politique d’Emmanuel Macron est audacieuse et inédite. Si les présidents de la cinquième République, depuis Jacques Chirac, tendent la main progressivement à l’Algérie, Emmanuel Macron entend aller plus loin. Soixante ans après les faits, il espère que les blessures ont été pansées et que ce rapport permettra de nouer des relations plus saines. Cette initiative a été rendue possible grâce au concours de Benjamin Stora dont les travaux appellent à faire reculer les préjugés autour de ce dossier. Il est clair que l’historien a permis de construire un pont entre les deux pays et qu’il encourage au dialogue, à la coopération et à l’amitié entre les peuples. L’historien s’adresse à l’ensemble des groupes concernés par la guerre et ses conséquences. En France, on estime cette population à 7 millions de personnes, soit près d’un habitant de la France sur 10.

Quel accueil a reçu le rapport Stora ?

Lors de la remise officielle du rapport, le président Emmanuel Macron a posté une vidéo sur Twitter dans laquelle Benjamin Stora lui remet officiellement le rapport de 160 pages. Il a également écrit : « Regarder l’histoire en face, c’est ce qui nous permettra de réconcilier les mémoires. Merci Benjamin Stora pour ce rapport sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Poursuivons ensemble, par des actes, l’indispensable travail de reconnaissance. » Selon l’Elysée, le chef de l’Etat devrait suivre l’essentiel des préconisations présentées.

Côté algérien, on salue la reconnaissance officielle de l’assassinat de l’avocat nationaliste Ali Boumendjel mais on regrette que le cas de Larbi Ben M’hidi, lui aussi assassiné lors de la Bataille d’Alger, ne soit pas mentionné alors même qu’il était l’une des six figures historiques de la guerre d’indépendance. Concernant les préconisations, les Algériens auraient souhaité, en sus d’excuses officielles, la restitution totale des archives, la réparation et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires dans le sud du pays et la reconnaissance de la disparition forcée d’Algériens.

Pour l’heure, aucune réaction du président de la République algérienne, Abdelmadjid Tebboune, n’a été communiquée. L’agence de presse algérienne Algérie Presse Service a tout de même fait savoir que le président algérien avait reçu un appel téléphonique de son homologue français le dimanche 24 janvier. Ce dernier lui a exprimé sa volonté de « reprendre le travail de concert sur des dossiers d’intérêt commun ». Il est donc attendu que ce travail conjoint reprenne une fois le président algérien rétabli. Il était hospitalisé en Allemagne du fait de complications liées à la Covid-19.

Trois semaines après la remise de ce rapport, c’est le ministre algérien de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amar Belhimer, qui a évoqué le sujet en premier dans le journal arabophone El Massa, retranscrit par le journal francophone Tout sur l’Algérie. Le ministre fustige le manque d’excuses : « le criminel fait tout pour éviter de reconnaître ses crimes. (…) Mais cette fuite en avant ne pourra pas durer ».

Pour que cette histoire partagée puisse être apaisée pour permettre des rapports moins passionnels, il faudra qu’elle s’écrive à deux mains. Si la France semble avoir rempli sa part en présentant le rapport Stora, l’Algérie doit à son tour faire un geste. Abdelmadjid Chikhi, conseiller chargé des archives et de la mémoire auprès de la présidence, a lui aussi été nommé en juillet 2020 pour produire un rapport. Pour l’heure, M. Chikhi n’a pas souhaité se prononcer sur le document présenté par son homologue français et n’a pas rendu ses conclusions. Contacté par le journal algérien Liberté au début du mois de février 2021, Abdelmadjijd Chikhi s’est refusé à commenter l’existence d’une commission en Algérie en charge d’établir un document ayant pour objectif de rassembler la France et l’Algérie. Il faudra donc certainement attendre le rétablissement du président algérien, qui vient de rentrer d’un séjour hospitalier en Allemagne, pour obtenir une communication officielle à ce sujet.

De leur côté, les médias algériens déplorent l’absence d’excuses. C’est le cas de Liberté dans son interview de l’historien algérien Mohamed El-Korso selon qui la France doit reconnaître « de manière claire et franche qu’il y a eu crime contre l’humanité ». Tout sur l’Algériereprend les mots d’Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et ambassadeur : « Il ne s’agit ni de repentance, notion étrangère aux relations entre États, ni de fonder une mémoire commune, les deux pays étant héritiers de deux mémoires antagonistes sur cette question. Pour le reste, chacun doit assumer son passé et les deux États sont tenus de mettre en place les conditions d’une relation apaisée et tournée vers l’avenir. » Il apparaît clair qu’une partie du peuple algérien n’envisage un rapprochement entre Paris et Alger qu’à la condition d’une repentance affichée et affirmée. Quant à El Watan, il relaie des interviews et propos de spécialistes français plutôt algérophiles à l’instar d’Olivier le Cour Grandmaison ou Gilles Manceron qui proposent une critique de ce rapport. Pour Le Midi algérien, le refus de présenter des excuses « ne fera que renforcer l’exigence du peuple algérien ». Toutefois, L’Expression souligne cet « exercice difficile mais nécessaire » instaurant « un nouvel élan et un rythme nouveau » afin de permettre « le passage d’une mémoire communautarisée à une mémoire commune ».

En France aussi, les médias ont donné un large écho au rapport rédigé par l’historien. Dans Libération, Pascal Blanchard juge ce rapport « dense, riche et d’une qualité historiographique impressionnante » tandis que les médias tels que France info, Le Monde ou Le Figaro ont résumé le contenu du rapport. Pour La Croix, la création d’une commission Mémoires et vérité apparaît comme un « vade-mecum pour aller de l’avant et sortir du registre des passions douloureuses entre Paris et Alger ». Quant à France 24, l’exercice de mémoire s’avère difficile, ce rapport réveillant « d’éternelles frictions ».

La publication de ce rapport a pris place dans les débats entre les historiens. Pour l’islamologue et politologue François Burgat, ce document a « peu de chance » de « rapprocher les deux rives » tandis que pour Pascal Blanchard, il « vise d’abord à « régler » un contentieux franco-français » qui pourra permettre à l’avenir de réfléchir conjointement.

Certains journaux algériens et français s’inquiètent des propositions formulées à l’égard des populations harkies. En France, Libération s’interroge sur cette question susceptible de devenir « un foyer de tensions entre les deux pays ». A Alger, la question des harkis continue de nourrir les crispations. Le journal algérien Liberté juge ce sujet « très sensible ». Il convient de rappeler que l’élite politique en place n’a jamais exprimé le moindre désir de rapprochement envers les harkis. Ce dossier semble donc encore très loin de figurer à l’ordre du jour du gouvernement algérien.

D’ailleurs, ce rapport a reçu un accueil froid des harkis. Le comité national de liaison de harkis (CNLH) accuse le rapport Stora de « minimalisme », estimant que l’historien s’était « abstenu de tout débat ou avis contradictoire, pourtant nécessaire en démocratie ». Pire, il accuse ce rapport de fausser l’histoire en occultant le massacre des harkis par les nationalistes algériens et l’abandon par la France de ces milliers de soldats et familles. Les harkis déplorent la préconisation à leur égard et réclament plutôt que « la France reconnaisse définitivement le mal qu’elle a fait ». Le communiqué du CNLH est limpide : « Cet effroyable drame humain et national ne saurait être occulté, c’est le sens de notre combat pour qu’enfin une page se tourne et que le travail mémoriel des deux côtés de la Méditerranée commence, en vue de la réconciliation des peuples, dans l’intérêt des générations présentes et futures. »

La voix de certaines figures proches des deux pays était attendue. C’est le cas de l’écrivain algérien de langue française Kamel Daoud. Selon lui, l’histoire retiendra qu’Emmanuel Macron est le président « qui a le plus avancé sur ce dossier de la mémoire entre la France et l’Algérie ». L’écrivain souligne le double avantage de ce rapport : « mettre des mots sur ce qui est possible, identifier ce qui fait mal et participer à la thérapie ». Si le rapport Stora « ne fera pas bouger les lignes en Algérie », il a tout de même le mérite de mettre les groupes acteurs de cette époque face à la réalité de l’histoire. Quant à la question des excuses, sa vision est plus nuancée que celles des journaux algériens : « elles peuvent se justifier mais c’est un préalable de mauvaise foi, sinon stérile aujourd’hui ». Pour Kamel Daoud, le rapport Stora, en plus de s’adresser aux Français, s’adresse à l’Algérie et notamment à sa jeunesse qui s’est construite avec les discours contre la France et la puissance coloniale. La réflexion de Kamel Daoud, assez représentative des élites intellectuelles algériennes et francophiles, est intéressante. Elle se montre à la fois critique des deux rives de la Méditerranée en faisant preuve de recul, vis-à-vis des positions officielles des deux pays.

La jeunesse et les personnes issues des deux pays ont toute leur place dans ce débat afin de marcher vers la réconciliation. La société civile a donc un grand rôle à jouer et notamment les Français d’origine algérienne de 2ème et 3ème générations. Ces derniers, attachés culturellement à l’Algérie, ne sont pas soumis au dictat du pouvoir algérien. L’Obs a publié, à l’approche du 60ème anniversaire de l’indépendance et une semaine après la remise du rapport Stora, « Nos mémoires d’Algérie », correspondant à une « trentaine de témoignages dont l’histoire s’entremêle avec celle du pays ». Parmi elles, des intellectuels, des artistes ou encore des écrivains qui racontent « leur histoire algérienne ».

Comment interpréter ce rapport ?

Le 5 juillet 2020, à l’occasion du 58ème anniversaire de l’indépendance, le président Abdelmadjid Tebboune a déclaré que la France n’avait pour l’instant présenté que des « demi-excuses » et qu’il lui fallait « aller plus loin ». La question des excuses s’invite de plus en plus dans les débats qui animent la France et l’Algérie. Pour autant, l’absence d’excuses témoigne de la volonté politique d’Emmanuel Macron de régler la question algérienne d’une autre façon, notamment à travers une série de préconisations concrètes.

Côté algérien, les excuses sont brandies comme la seule possibilité d’aboutir à une relation dépassionnée. Plus ces excuses sont attendues, plus les frustrations algériennes croissent et crispent toute volonté d’apaisement. Pour autant, il convient de s’interroger sur la nécessité de ces excuses : sont-elles le seul remède aux maux franco-algériens ? Benjamin Stora écrit d’ailleurs : « le discours d’excuses et pas seulement de reconnaissance des massacres, ne suffit pas à calmer les mémoires blessées, à faire progresser le savoir sur cette question, à faire reculer les stéréotypes, le racisme ». Selon lui, le fait que la France s’excuse officiellement ne permettra pas de tirer un trait sur plus de 150 ans de douleurs. Il cite l’exemple du Japon : malgré des excuses formulées, le pays continue d’avoir des relations compliquées avec ses voisins chinois et sud-coréens.

Il convient à cet égard de rappeler que l’Algérie s’est construite dans l’opposition à l’ancien colonisateur et que son histoire enseignée – unanimiste car ne tolérant qu’une seule version : celle des nationalistes – tourne autour de cette guerre à la fois destructrice et fondatrice d’un Etat. Dans ce contexte, les excuses apparaissent primordiales à leurs yeux. Pour autant, il convient de s’interroger sur la réclamation de ces excuses : ne servent-elles pas de prétexte à l’Algérie pour retarder le dialogue avec la France pour ce pays qui, soixante après la fin de la guerre, n’a toujours pas pansé ses plaies ni décollé économiquement ? Pour la France, quel serait le coût politique réel d’excuses officielles ?

Plus que des excuses, le terme de repentance est largement mis en avant. Ce terme, hérité de la religion chrétienne, a monopolisé et enfermé le débat. L’absence répétée d’excuses officielles a engendré une véritable obsession chez les Algériens et n’a fait que nourrir davantage cette demande perpétuelle, érigée comme solution sine qua non à la réconciliation.

Au bilan, la colonisation française en Algérie se distingue par sa singularité. Benjamin Stora en est conscient et a mené un travail colossal. Ses préconisations visent à lancer le débat en tentant de s’adresser à chaque groupe acteur de cette période. Aucun des protagonistes ne semble clairement satisfait par la finalité de ce document qui apparaît en-deçà des attentes que chacun se faisait. Benjamin Stora a tendance à lisser les actions de tous ces groupes. En voulant tous les satisfaire, l’historien semble au final les avoir tous déçus.

La présentation de ce rapport répond aussi à un agenda politique du côté français : il fallait régler la question de la mémoire avant l’échéance de 2022. Cette année marquera le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne et le président français pourra se targuer d’avoir trouvé une solution à ce dossier brûlant et de tourner la page de cette douloureuse époque dans un contexte électoral incertain. Cette présentation tombe cependant à un moment politiquement sensible, marqué par un débat autour de l’influence de l’extrême gauche dans les universités qui promeut les concepts de racialisme et de décolonialisme sociétal. Ces controverses pourraient prendre en otage la démarche initiée par Emmanuel Macron.

Avant de s’adresser à l’Algérie, ce rapport concerne les Français. L’accueil mitigé qu’il a reçu et les critiques auxquelles il fait face témoigne qu’avant d’apaiser les mémoires algériennes, la France doit d’abord s’atteler à réconcilier sa propre mémoire qui semble, comme Benjamin Stora l’a écrit, communautarisée.

Finalement, quelles que soient les bonnes intentions et la crédibilité académique de Benjamin Stora, les partis-pris des acteurs et les hostilités de tous bords ne lui ont pas vraiment permis d’atteindre les objectifs ambitieux, voire irréalistes qui lui avaient été assignés.

Margaux Magalhaes – Vers une rupture du partenariat stratégique entre l’administration Biden et la Turquie ?


Résumé
La relation américano-turque, entrée dans une ère glaciaire depuis 2016, semble désormais en état de déliquescence. Les frictions sont multiples, compte tenu de l’éloignement d’Ankara des valeurs occidentales et de sa politique révisionniste sur la scène internationale. Alors que l’ordre international américain est menacé, Washington pourrait néanmoins continuer de miser sur la Turquie pour partager son « fardeau mondial » et endiguer l’expansionnisme russe, iranien et chinois. Cette stratégie née de la guerre froide pourrait être remise en cause si les États-Unis et la Turquie ne parvenaient pas à résoudre leurs contentieux les plus importants, notamment celui des S-400 russes. En tout état de cause, la nouvelle administration démocrate, en dépit de son idéalisme, doute que les Frères musulmans et les formations politiques qui s’en réclament puissent inscrire leurs actions politiques dans le libéralisme occidental. Ce scepticisme les amène à ne plus accorder à la Turquie qu’un rôle géopolitique et non plus idéologique.

Alors que Joe Biden vient de s’installer à la Maison-Blanche, diverses interrogations demeurent quant à la politique que son administration conduira à l’égard de la Turquie. S’il est vrai que depuis la fin de la guerre froide, la relation américano-turque a été qualifiée par les décideurs américains de « vitale », de « partenariat stratégique » voire de « partenariat modèle », force est de constater qu’une ère glaciaire s’y est depuis substituée. L’autoritarisme grandissant du président turc, Recep Tayyip Erdogan, patent depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, couplé à une politique étrangère qualifiée de « révisionniste », aura contribué à ternir l’aura du « démocrate musulman » jadis encensé par Washington. Non seulement la Turquie s’éloigne des valeurs occidentales, mais elle poursuit une trajectoire indépendante sur la scène internationale en se rapprochant de la Russie, en menant des activités de forage dans la zone économique exclusive (ZEE) d’un allié de l’OTAN (la Grèce) ou encore en combattant le YPG – milice kurde syrienne alliée de la coalition internationale conduite par les États-Unis contre l’État islamique – perçu comme une menace par Ankara en raison de sa filiation au PKK. L’indocilité de la Turquie et son incapacité à être un pont civilisationnel par lequel les valeurs occidentales auraient dû pénétrer l’arc de crise, constitutif de la stratégie américaine post-guerre froide d’occidentalisation par proxies[1], auront mis un terme au « modèle turc », affaiblissant par conséquent la relation entre Washington et Ankara.

Face à cet allié remuant, l’administration Biden choisira-t-elle d’adopter un ton relativement conciliant comme l’avait fait Donald Trump ? Ou est-ce que les affinités pro-kurdes et pro-grecques prêtées au nouveau locataire de la Maison-Blanche l’amèneront à revoir la lecture stratégique que les États-Unis avaient jusqu’alors de la Turquie ? Si ses vives critiques à l’encontre de la Turquie lors de sa campagne et son soutien explicite à l’opposition d’Erdogan[2] semblent à première vue attester qu’une rupture du partenariat stratégique pourrait bien avoir lieu, il serait néanmoins peu probable que la valeur stratégique de la Turquie s’amenuise sous son mandat. L’évolution du système international, marqué par la contestation de l’ordre américain par la Chine et la Russie, associée à la volonté de l’administration Biden de parvenir à un accord sur le nucléaire iranien, dictera, selon toute vraisemblance, l’agenda américain envers la Turquie. Mais, en l’absence de valeurs et de menaces existentielles communes, cette alliance – pur produit de la guerre froide – a vocation à devenir plus ad hoc et donc à être moins idéalisée que par le passé. Il est ainsi à prévoir que l’administration Biden n’envisagera plus sa relation avec la Turquie qu’au travers du prisme de sa rivalité avec la Russie, la Chine et l’Iran.

Que représente la Turquie dans un contexte international en pleine mutation ?

En dépit d’une relation américano-turque rythmée par de nombreux désaccords sur des dossiers internationaux, à commencer par la politique syrienne d’Ankara ou ses incursions dans les ZEE grecque et chypriote, la Turquie demeure vitale pour l’administration Biden pour faire face aux défis eurasiatiques et moyen-orientaux qui l’attendent. En premier lieu, la primauté accordée au dossier iranien par la nouvelle administration pourrait accroître l’intérêt des États-Unis pour la Turquie. Alors que le président Biden ne cache pas son intention de parvenir à un nouvel accord sur le nucléaire iranien pour mettre un terme aux « sanctions maximales » décrétées par son prédécesseur, il est conscient que sa stratégie pourrait raffermir l’influence régionale de la République islamique. Pour parer à cette éventualité, il est probable que Washington cherche à s’assurer qu’un contre-modèle, voire un contrepoids militaire, limitera un tel gain d’influence. L’ancrage géographique de la Turquie renforce l’importance attribuée à ce pays, tout comme ses liens historiques et ethniques qui la lient à certains pays des Balkans, du Caucase, d’Asie centrale ou du Moyen-Orient où Téhéran entend étendre sa sphère d’influence, de manière à contrer l’influence régionale de la théocratie iranienne. Il est peu probable que Joe Biden préfère valoriser dans ce rôle de contre-pouvoir des pays tels que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou l’Égypte, qui bafouent davantage les droits de l’homme et qui n’appartiennent pas à l’OTAN.

On pourrait penser que l’administration Biden serait d’autant plus prompte à s’appuyer sur Ankara et le gouvernement AKP que l’élite démocrate a une certaine empathie pour les Frères musulmans, comme en atteste le soutien apporté par l’administration Obama à ces formations politiques lors des printemps arabes. Or, si Obama a choisi de collaborer avec les Frères musulmans, ce fut sous l’impulsion de la Turquie avec qui elle coopérait étroitement et qui est parvenue à le convaincre qu’elle serait en mesure d’influencer leur politique en les « modérant » pour en faire une force centriste. Les événements du parc Gezi à Istanbul en 2013, à l’occasion desquels le Premier ministre turc a réprimé violemment les manifestations, ont remis en cause cette vision. La Turquie, érigée par Washington en modèle de compatibilité de l’islam avec la démocratie dans les années 1990, renoue avec l’autoritarisme, réduisant à néant les espoirs américains[3]. Depuis, les Américains sont désillusionnés et doutent que les Frères musulmans puissent inscrire leurs actions politiques dans le libéralisme occidental. Ainsi, en dépit de leur idéalisme les rendant plus coopératifs que les républicains vis-à-vis de ces formations politiques, les démocrates sont désormais sceptiques et ne misent plus guère sur elles. Ce paramètre ne pourra plus suffire pour expliquer un éventuel rapprochement des Américains avec l’AKP, ni leur soutien à la politique étrangère islamiste d’Ankara. Par conséquent, il semble peu probable que l’administration Biden mise, sur ce seul motif, sur l’axe Qatar-Turquie favorable aux Frères musulmans, là où ses autres alliés régionaux y sont résolument hostiles. En revanche, la volonté de Doha et d’Ankara de parvenir à un accord sur le nucléaire iranien, contrairement aux autres acteurs du golfe Persique, risquent de peser en leur faveur et les rapprocher de Washington.

À la primauté accordée au dossier iranien s’ajoutera très certainement l’importance de contrer l’influence grandissante de la Russie, acteur incontournable du nouveau Grand Jeu au Moyen-Orient. À cette fin, la Turquie sera sans doute perçue comme essentielle, non seulement parce qu’elle a toujours été envisagée comme le rempart otanien face à l’expansionnisme soviétique, puis russe, mais aussi parce que l’Amérique a pu constater que seul ce pays s’était montré capable d’endiguer, dans une certaine mesure, les avancées de Moscou dans les conflits syrien, libyen et caucasien. En somme, sa capacité et sa volonté d’intervenir dans les conflits régionaux, sa localisation avantageuse au carrefour de trois continents ou ses investissements dans le domaine de la défense, rendent Ankara apte à partager le « fardeau mondial » de l’Amérique. Ceci pourrait être d’autant plus valorisé que la priorité absolue du nouveau gouvernement américain ira au redressement économique et à la lutte contre la Covid-19. On peut dès lors supposer que l’administration de Biden recourra à une stratégie d’offshore balancing, c’est-à-dire qu’elle s’appuiera sur des puissances locales pour perpétuer l’ordre international américain, cette stratégie ayant l’avantage de n’affecter qu’à la marge le budget américain. Ankara serait alors considéré comme une pièce maîtresse des Balkans au Moyen-Orient, entraînant une réponse timorée de l’administration Biden face aux agissements turcs en Libye ou en Méditerranée orientale s’ils devaient se poursuivre, même si les États-Unis pourraient endosser un rôle de médiateurs entre la Turquie et la Grèce, à l’instar de ce que fit Bill Clinton dans les années 1990.

Une nouvelle administration pro-turque ?

Les affinités du président Biden envers la Grèce et les Kurdes peuvent-elle remettre en cause cette lecture stratégique ? Ce scénario semble peu probable, les sympathies pro-kurdes prêtées à Joe Biden paraissant quelque peu exagérées. Si l’actuel président n’a pas caché une certaine sympathie pour les Kurdes d’Irak avec lesquels l’Amérique collabore depuis des décennies – et avec qui les Turcs entretiennent des rapports cordiaux – cela n’implique pas nécessairement des sentiments analogues envers les Kurdes syriens. Non seulement, ces derniers, organisés au sein du PYD, sont d’obédience marxiste-léniniste contrairement au GRK irakien (libéral), mais les États-Unis n’ont coopéré avec eux que récemment, au prix de vives tensions avec Ankara. Par ailleurs, si Biden a soutenu une plus grande autonomie pour les Kurdes d’Irak au sein d’une fédération, il ne s’est jamais prononcé en faveur d’une indépendance par réalisme ; un tel développement menacerait l’intégrité territoriale de l’Irak et engendrerait davantage d’instabilité en cas d’effet domino en Iran, Syrie ou Turquie. La politique des États-Unis envers les Kurdes a toujours été marquée du sceau de la realpolitik, chaque administration abandonnant systématiquement ces proxies une fois ses objectifs atteints. En ce sens, le choix de Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie en octobre 2019 (ayant permis à Ankara de terrasser les milices kurdes syriennes à sa frontière) n’est pas incohérent et il serait surprenant que l’administration Biden, composée de l’establishment traditionnel, y déroge. Certes, le maintien d’une collaboration avec le YPG via la coalition internationale pourrait être envisagé à court terme, l’État islamique montrant à nouveau sa capacité de nuisance en Syrie ; mais il ne s’agirait que d’un partenariat temporaire et non d’une alliance. Enfin, l’administration Biden ne souhaitera certainement pas envenimer davantage sa relation avec la Turquie au profit de forces kurdes, proches de Moscou et potentiellement sources de tensions bilatérales, comme en témoignent les propos récents de R. T. Erdogan critiquant les réactions mesurées du département d’État après un attentat visant les forces turques stationnées en Irak : « Les déclarations des États-Unis sur les Kurdes sont déplorables ; vous dites ne pas soutenir les terroristes mais vous êtes bel et bien de leur côté[4]. » Selon toute vraisemblance, la politique syrienne des États-Unis ne constituera plus un irritant majeur dans leur relation avec Ankara.

Une stratégie pro-turque pourrait d’autant plus être adoptée qu’une poignée d’experts et de décideurs exerce une influence forte sur ce dossier. Aux États-Unis, peu de chercheurs et de décideurs peuvent se prévaloir d’une réelle expertise de ce pays, conduisant les administrations successives à s’appuyer sur leurs analyses et leurs conseils. Qu’ils soient proches des cercles démocrates ou républicains, tous perçoivent la Turquie comme un pays essentiel pour les États-Unis[5]. Joe Biden et son équipe s’appuieront donc très certainement sur eux pour élaborer leur politique envers Ankara. Certains, telle Amanda Sloat, travaillent déjà dans l’administration Biden quand d’autres, tel Nick Burns, ont été conseillers informels du président durant sa campagne. Au-delà de cette communauté d’experts influents, des membres haut placés de la nouvelle administration connaissent la Turquie, à l’instar du président Joe Biden, du secrétaire d’État Antony Blinken ou de Robert Malley, en charge du dossier iranien pour la Maison-Blanche. Il est probable que pendant les cent premiers jours de son mandat, cette nouvelle équipe cherche à prendre le contrepied des politiques menées par Donald Trump, afin de renvoyer l’image d’une Amérique qui serait de retour. C’est au travers de ce prisme que l’on peut interpréter les critiques formulées par Antony Blinken ou Joe Biden lorsqu’ils étaient dans l’opposition à l’encontre de l’autoritarisme de R. T. Erdogan. Le président en campagne déclarait ainsi au New York Times : « ce que je pense que nous devrions faire, c’est adopter une approche très différente à son égard maintenant, en indiquant clairement que nous appuyons le leadership de l’opposition. […] Il doit payer le prix[6] » – quand Donald Trump affichait son franc soutien au président turc. Puisque R. T. Erdogan sera vraisemblablement au pouvoir jusqu’en 2023 au moins et que la Turquie restera importante dans les objectifs géopolitiques américains, on peut toutefois imaginer que Joe Biden ne cherchera pas à s’aliéner le dirigeant turc en affichant trop fortement son soutien à l’opposition. Ainsi, il est probable que le pragmatisme l’emporte et que la réalité du terrain et les impératifs de sécurité nationale prennent le pas sur les postures électoralistes. En outre, on peut supposer que la présence d’Antony Blinken sera de nature à assurer la pérennité du lien qu’avaient les administrations Clinton et Obama pour lesquelles il a travaillé. Sa déclaration au Hudson Institute en juillet 2020 le laisse en tout cas présager : « [La Turquie] est un pays d’une importance vitale [qui] finit par être d’une façon ou d’une autre et souvent d’une manière essentielle, décisif pour certains problèmes, conflits ou initiatives[7]» De même peut-on s’attendre à ce que Joe Biden ait une lecture analogue, lui qui a entretenu des contacts étroits avec R. T. Erdogan lors des printemps arabes et qui a été à la tête du comité des affaires étrangères du Sénat à une époque marquée par un large consensus sur l’importance fondamentale de la Turquie pour la sécurité nationale américaine. Enfin, on peut remarquer que le cabinet de la vice-présidente Kamala Harris est composé de personnalités proches de la Turquie à l’instar de Nancy McEldowney, sa conseillère à la sécurité nationale, ou encore Rohini Kosoglu, sa conseillère aux affaires intérieures et l’une de ses plus proches collaboratrices.

Des différends susceptibles de fragiliser durablement la relation bilatérale

Si de nombreux éléments indiquent que les États-Unis continueront sans doute d’avoir une attitude favorable à la Turquie, plusieurs dossiers pourraient fragiliser durablement la relation bilatérale. Le défi le plus épineux auquel cette dernière semble confrontée à court terme reste celui des missiles antiaériens S-400. En 2017, la Turquie n’étant pas parvenue à acquérir le système de missiles sol-air américain Patriot (puisque les États-Unis ne s’accordaient avec le gouvernement turc ni sur le prix ni sur le transfert de technologie), Ankara a fait connaître son intention de se procurer le système de missiles antiaériens russe S-400. Bien que ses alliés de l’OTAN n’aient cessé de lui signifier leur inconfort face à cet achat, le gouvernement turc a décidé de les acquérir, effectuant en 2020 des tirs d’essai en vue de son activation. Depuis, la nervosité des Alliés est patente. Non seulement les Turcs achètent un matériel de défense russe, mais celui-ci confère à la Russie la capacité de collecter du renseignement très sensible sur les avions de chasse américains, les fameux F-35 furtifs achetés par la Turquie mais dont la livraison a été annulée par l’administration Trump. Faut-il y voir la preuve d’une réorientation stratégique turque ? Tel est le débat qui anime la classe politique américaine. Ce questionnement est d’autant plus vif qu’il est alimenté par sa peur obsessionnelle d’une « iranisation » de la Turquie – comprendre son passage du statut d’allié privilégié à celui de farouche adversaire, à l’instar de l’Iran en 1979 – ce qui provoquerait la perte d’une pièce maîtresse sur leur échiquier. Cette interprétation est pour l’heure écartée par les experts démocrates qui s’accordent sur un point : une telle réorientation au profit de la Russie n’a pour l’instant pas eu lieu, ces deux pays restant très rivaux sur la scène régionale. Pour eux, la Turquie d’Erdogan se comporterait à la manière de la France du général de Gaulle[8]. Sa politique serait dès lors avant tout motivée par son désir de souveraineté, d’indépendance et de recherche de grandeur internationale, rendant nécessaire la diversification de ses options. Il ne s’agirait donc pas d’une réorientation stratégique, qui serait d’autant plus malavisée que l’économie turque reste étroitement liée à l’UE et aux États-Unis.

La persistance de l’autoritarisme en Turquie pourrait constituer une seconde pomme de discorde. À Washington, certains rappellent qu’une partie du personnel local du consulat américain d’Istanbul a été emprisonné pour ses liens putatifs avec le FETÖ (organisation güleniste désignée comme terroriste par la Turquie), ce que Washington nie farouchement. Nul doute que l’administration Biden cherchera à les faire libérer, fût-ce au prix de tensions avec le gouvernement d’Erdogan. Faut-il ajouter que le refus de Washington d’extrader Fethullah Gülen, prédicateur exilé en Pennsylvanie accusé d’avoir orchestré le coup d’État de 2016, faute de preuves probantes, fragilisera davantage la relation américano-turque ? De leur côté et au grand dam d’Ankara, les États-Unis ont incarcéré Mehmet Hakan Atilla, ancien dirigeant de la banque turque Halkbank à New York, pour avoir contourné l’embargo américain contre l’Iran. Enfin, puisque la nouvelle présidence est démocrate et plus sensible aux droits de l’homme, on peut penser que Joe Biden insistera sur l’amélioration des standards démocratiques en Turquie, irritant les dirigeants turcs ; reste à savoir si des actions suivront une telle rhétorique.

Quelles marges de manœuvre ?

Pour régler ces différends, les États-Unis disposent d’une marge de manœuvre étroite. Certes, ils pourraient infléchir la position des Turcs sur le dossier des S-400 en profitant de la profonde récession économique qui secoue la Turquie. La hausse du chômage et de l’inflation tout comme l’appauvrissement de la population, renforcés par la crise de la Covid-19, accroissent l’impopularité du gouvernement AKP qui pourrait ne pas être réélu en 2023. Or, cette élection est hautement symbolique puisqu’elle marquera le centenaire de la République de Turquie. Le président Erdogan, qui s’envisage comme le nouveau père des Turcs, ne peut se résoudre à perdre un scrutin aussi crucial. Il est donc à prévoir qu’il cherchera à se rapprocher à terme des Américains et des Européens tant l’économie turque est dépendante de l’Occident et tant elle a besoin de leurs investissements, a fortiori avec la baisse constatée des financements qataris. Ainsi, il pourrait vouloir pacifier les relations afin que les sanctions

européennes décrétées contre Ankara du fait des explorations gazières dans la ZEE grecque et chypriote, auxquelles s’ajoutent les sanctions américaines prises en vertu du CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) à la suite de l’achat des S-400, n’entrent pas en vigueur au risque d’asphyxier la Turquie. Dans ce contexte, les États-Unis pourraient bénéficier d’un véritable levier pour amener les Turcs à la table des négociations.

Si ces sanctions peuvent s’avérer efficaces à court terme, il est à craindre qu’à moyen terme elles produisent l’effet inverse à celui recherché. Philip Gordon et Amanda Sloat expliquent que des sanctions envers l’industrie de défense turque, telles que prévues actuellement, seraient de nature à pousser Ankara dans les bras de Moscou, ne lui laissant guère d’autres choix que de lui acheter davantage d’armements, incitant le Congrès à voter de nouvelles sanctions[9]. D’ailleurs, Ankara a déjà évoqué la possibilité d’acheter des avions de combat russes tels que les Su-35 et Su-57.

Si un plus grand rapprochement est envisageable avec la Russie, il l’est également avec la Chine. Non seulement Ankara pourrait être tenté d’acquérir des armements, dont des chasseurs, auprès de Pékin, mais il pourrait chercher à renforcer ses liens économiques avec la Chine pour pallier son asphyxie économique, à l’instar de l’Iran. L’Empire du Milieu montre un intérêt croissant pour une Turquie aux débouchés prometteurs et à la localisation avantageuse, même si en 2020, les investissements chinois ne représentaient que 1 % des investissements étrangers en Turquie. De plus, leur relation bilatérale semble fragilisée par la situation des Ouïgours en Chine, ce peuple musulman turcique avec lequel les Turcs ont de fortes affinités[10], même si R. T. Erdogan semble avoir mis de l’eau dans son thé sur ce sujet ces derniers mois. Dans ces conditions, reste à savoir quelle posture l’administration Biden adopterait vis-à-vis des sanctions : tenterait-elle de faire pression sur le Congrès afin qu’il diminue leur portée ? Face à l’urgence que font peser la crise économique et la pandémie aux États-Unis, l’administration Biden va-t-elle consacrer son énergie à un enjeu moyen-oriental perçu comme secondaire ? Ou au contraire, compte tenu des menaces russe et chinoise qu’elle cherche à endiguer, va-t-elle plaider en faveur d’Ankara pour prévenir le risque de voir la Turquie rejoindre leur sphère d’influence ?

Les marges de manœuvre de la Turquie pour améliorer sa relation avec l’allié américain sont tout aussi étroites. Un partenariat resserré avec la Russie ou la Chine n’étant pas envisageable à court terme, elle n’a pour l’heure pas intérêt à laisser la situation s’envenimer avec l’OTAN. Certes, la menace d’expulser les Américains de ses bases militaires fait toujours son effet, les États-Unis stationnant à Kürecik des radars dans le cadre de leur défense antimissile, et des bombes atomiques B-61 stockées à Incirlik dans le cadre des plans de dissuasion nucléaire de l’Alliance atlantique. Cette base d’Incirlik reste pour l’instant un hub logistique important pour les forces aériennes américaines qui y déploient des avions de transport, de reconnaissance, de ravitaillement en vol, mais aussi des drones et des chasseurs bombardiers participant aux frappes contre Daech. Mais cette menace d’expulser les Américains de ces bases a conduit Washington à chercher des alternatives : le Pentagone a ainsi accru sa présence militaire en Grèce et il s’interroge sur d’autres alternatives en Jordanie ou à Chypre. Loin de rapprocher les États-Unis d’Ankara, cette menace aura amené Washington à renforcer ses coopérations de défense avec la Grèce, rival européen de la Turquie, la Grèce nouant elle-même des partenariats stratégiques avec Israël et les Émirats arabes unis, rivaux déterminés du régime turc. Il est donc probable qu’Erdogan fasse montre de pragmatisme et cesse, pour un temps du moins, sa politique révisionniste en acceptant par exemple de ne pas activer ses S-400 (ce qui, on l’imagine, ne se ferait qu’en échange d’une réouverture des négociations avec Washington sur la vente de systèmes Patriot). À défaut, Ankara pourrait choisir l’option qui fut celle du général de Gaulle en 1966 et décider de quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN, tout en restant membre de l’Alliance.

Dans l’absolu, pour que la relation bilatérale repose sur des bases solides et ne vacille plus à la moindre divergence d’intérêt, les États-Unis et la Turquie auraient intérêt à consolider leurs liens économiques et culturels. Mais c’est peu probable car le marché turc reste peu attrayant pour les Américains (voir tableau joint) et l’antiaméricanisme patent des Turcs, tout comme le désintérêt global des Américains pour la Turquie, ne sont pas de nature à renforcer ces liens. Au bilan, le risque d’un divorce américano-turc existe bel et bien, même s’il n’est actuellement dans l’intérêt d’aucune des deux parties, raison pour laquelle elles parviendront sans doute à un compromis. L’absence de règlement de la crise des S-400 – qui pourrait engendrer un cercle vicieux fait d’achats d’équipements russes ou chinois par Ankara et d’imposition de nouvelles sanctions par le Congrès – pourrait mettre fin à cette alliance née pendant la guerre froide, dont on peut questionner la pertinence aujourd’hui.


[1] On doit cette expression à Frédéric Bozo. Il s’agissait d’une grande stratégie américaine élaborée par l’administration Clinton dans laquelle la Turquie était perçue comme un pays essentiel pour propager l’ordre international américain dans son voisinage, afin de l’occidentaliser et de le pacifier ; voir Margaux Magalhaes, Les États-Unis, la Turquie et l’UE. Du soutien américain aux ambitions européennes d’Ankara au délitement de la relation triangulaire (1993-2017), thèse de doctorat en histoire des relations internationales, sous la direction du professeur Frédéric Bozo, Université Sorbonne-Nouvelle, 2019.

[2] Entretien de Joe Biden par l’Editorial Board du New York Times, 19 janvier 2020. Disponible sur : https://www.nytimes.com/interactive/2020/01/17/opinion/joe-biden-nytimes-interview.html [consulté le 21 janvier 2021].

[3] Margaux Magalhaes, Les États-Unis, la Turquie et l’UE, op. cit.

[4] AFP & I24 News, 15 février 2021.

[5] Margaux Magalhaes, Les États-Unis, la Turquie et l’UE, op. cit., p. 107-142, 227-261, 290-300.

[6] Interview de Joe Biden, janvier 2020, op. cit.

[7] « Dialogues on American Foreign Policy and World Affairs: A Conversation with Former Deputy Secretary of State Antony Blinken », Hudson Institute, 9 juillet 2020.

[8] Ömer Taspinar, « The Rise of Turkish Gaullism: Getting Turkish-American Relations Right », Insight Turkey, vol. 13, n° 1, 2011, p. 11-17.

[9] Philip Gordon, Amanda Sloat, « The Dangerous Unraveling of the U.S.-Turkish Alliance. Washington and Ankara Still Need Each Other », Foreign Affairs, 10 janvier 2020.

[10] Tolga Bilener, « Relations Turquie-Chine : Ambitions et limites de la coopération économique », Note de l’IFRI, 5 octobre 2020.

Russian naval strategy in NATO’s southern flank

Article de Pascal Ausseur et Pierre Razoux publié dans Russia in NATO’s South: Expansionist Strategy or Defensive Posture? de la Division Recherche du Collège de défense de l’OTAN.

When the COVID-19 crisis hit Russia in the spring of 2020, the Mediterranean coastal states, and NATO member states, Russia’s aeromaritime presence in the Mediterranean was still very active. In April 2020, several incidents between American P-8 maritime patrol aircraft and Russian Su-35 fighters occurred off the coast of Syria.
Was such Russian activism a consequence of the Arab Spring which had created disputed spaces off Syria and Libya? Was this a response to the diminishing US Navy presence in the Mediterranean after the end of Operation Unified Protector in Libya? Was it a consequence of the annexation of Crimea, or do the acts respond to the interests of Russian energy groups? Do the incidents translate the Kremlin’s desire to defend its partners through a revisited form of gunboat diplomacy?

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L’opportunisme naval chinois dans le Pacifique Ouest se poursuivra-t-il en 2021 ? – par Arnaud Peyronnet

Depuis la première vague épidémique de coronavirus au printemps 2020, les forces armées chinoises ont multiplié les démonstrations de force dans le Pacifique Ouest. En avril 2020, un groupe aéronaval chinois s’est en effet déployé dans les eaux contestées de l’archipel des Ryukyu, puis au large de Taïwan avant d’entamer une patrouille très médiatisée en mer de Chine méridionale. Dans le même temps, plusieurs incidents navals ont impliqué des navires chinois, tant civils que militaires, avec des États riverains des mers de Chine (Japon, Taïwan, Vietnam et Indonésie). Ces frictions, cumulées à de nouvelles annonces chinoises sur la territorialisation de ces espaces maritimes, ont renforcé le sentiment d’une démarche coordonnée de Pékin pour réaffirmer ses droits qualifiés d’« historiques » sur de nombreux îlots contestés. Washington a d’ailleurs accusé Pékin de profiter de la crise sanitaire liée au Covid-19 pour renforcer ses positions en mer de Chine méridionale, zone pour laquelle la Chine développe depuis des années une politique du fait accompli. Pékin aurait ainsi voulu accélérer ses démonstrations de force en tirant opportunément bénéfice de l’épidémie sanitaire frappant la marine américaine, cette dernière ayant été ponctuellement dans l’impossibilité de déployer ses groupes aéronavals affectés à la région Indopacifique. Depuis, l’implication américaine, d’abord perturbée par la crise sanitaire, s’est largement raffermie, notamment auprès de ses alliés régionaux, dont Taïwan, les États-Unis s’appuyant désormais très clairement sur la 1ère chaîne d’îles pour affirmer sa stratégie d’endiguement de la menace chinoise[1].

Les gesticulations navales chinoises de 2020 sont-elles marquées par une simple opportunité de circonstance ou s’inscrivent-elles dans une démarche plus profonde ? Le nouveau président Joe Biden et l’administration qu’il va mettre en place vont-ils poursuivre ce pivot américain vers le Pacifique Ouest ?

Accélération du fait accompli chinois dans les mers de Chine en 2021

La Chine affirme depuis des années ce qu’elle qualifie de « droits historiques » en mer de Chine méridionale au travers d’une tactique avérée du fait accompli, de la militarisation de certains îlots et de l’implication plus grande de la population chinoise dans ses revendications, cette stratégie globale étant soutenu par des campagnes médiatiques intenses. En 2016, le verdict de la Cour permanente d’arbitrage international déboutant la Chine de sa revendication de droits historiques sur la mer de Chine méridionale a accentué ce phénomène en attisant le nationalisme chinois sur cette zone[2]. La militarisation de certains îlots revendiqués par la Chine dans les archipels des Paracels et Spratleys s’est ensuite accélérée : création d’une piste d’aviation sur le récif de Fiery Cross, mise en place d’emprises militaires et de systèmes d’écoute sur les îlots de Woody Island, Scarborough,Subi et Mischief. Des tirs d’essais de missiles antinavires ont été conduits dans l’archipel des Paracels au cours de l’été 2019. L’armée de l’air chinoise y effectue aussi des déploiements de force et des exercices de raids à grande distance, dans une région considérée depuis 2013 par Pékin comme une zone de défense et d’identification aérienne (ADIZ[3]), non reconnue d’ailleurs au plan international. Ce réseau militaire de déni d’accès est complété par l’emploi désinhibé d’une milice maritime pro-gouvernementale, basée essentiellement à Haïnan et composée d’une flottille de pêche pléthorique (300 navires en permanence en mer de Chine du Sud) soutenue par des garde-côtes omniprésents (flotte de 142 navires disponibles dans cette zone).

Depuis le mois d’avril 2020, ces revendications chinoises se sont accentuées, la Chine inaugurant de nouvelles stations de recherche au sein de ses bases militaires de Fiery Cross et Subi Reef. Le 18 avril 2020, Pékin a annoncé la création de 2 districts administratifs supplémentaires (Xisha et Nansha) pour les Spratleys et les Paracels, les rattachant de facto à la ville de Sansha, créée elle-même de toutes pièces en 2012 sur l’île de Woody. Celle-ci est ainsi devenue une localité responsable de 2 millions de km2 d’espaces maritimes alors même qu’elle compte moins de 2000 résidents. Dans le même temps, l’administration chinoise a publié les noms et coordonnées officielles de 80 îlots et récifs de la région, une première depuis près de 40 ans[4]. La territorialisation de la mer de Chine méridionale, inexorablement en marche, semble s’être accélérée sous couvert de l’épidémie sanitaire frappant la marine américaine et « tétanisant » de nombreux pays de la région.

Des gesticulations militaires chinoises très opportunes dans les mers de Chine

Le déploiement en avril 2020 d’un groupe aéronaval chinois composé du porte-avions Liaoning et de cinq navires de premier rang, d’abord entre Taïwan et les îles nipponnes de l’archipel contesté des Ryukyu, puis en mer de Chine méridionale, a été fortement médiatisé par les organes de presse de l’armée chinoise qui expliquaient qu’au même moment, de nombreux porte-avions étrangers[5]étaient touchés par le coronavirus, les rendant inaptes à tout déploiement opérationnel. La marine chinoise cherchait ainsi à démontrer sa supériorité sur les autres marines, notamment occidentales. La médiatisation de ce déploiement et la critique à peine voilée des marines occidentales s’inscrivait également dans une diplomatie chinoise plus agressive vis à vis de l’Occident qui avait de son côté abondamment critiqué la gestion chinoise de l’épidémie.

Ces gesticulations navales se sont également superposées à divers incidents dans des régions maritimes contestées par la Chine.Ainsi, un navire des garde-côtes taïwanais est d’abord entré en collision le 19 mars 2020 avec un chalutier chinois, lors de tensions impliquant une dizaine de navires de pêche. Le 30 mars 2020, c’est un destroyer japonais qui est entré en collision avec un chalutier chinois en mer de Chine orientale. Plus au Sud, au large de l’archipel des Paracels revendiqué par le Vietnam, c’est un navire de pêche vietnamien qui a été coulé le 2 avril suivant par un bâtiment des garde-côtes chinois. Fin avril 2020, un navire océanographique chinois, escorté de plusieurs navires des garde-côtes, a opéré ostensiblement dans la ZEE vietnamienne, puis malaisienne.

Dans le même temps, Pékin a accru ses pressions sur Taïwan. La Chine continue en effet toujours d’affirmer que Taïwan fait partie intégrante de la Chine et que la réunification entre l’île et le continent reste inéluctable. Le Livre Blanc 2019 du ministère chinois de la défense qualifie ainsi le séparatisme de Taïwan comme une menace domestique susceptible, le cas échéant, d’entraîner un recours à la force. En conséquence, la Chine cherche à isoler diplomatiquement Taïwan et à neutraliser ses forces armées par la démonstration régulière d’un rapport de force déséquilibré en faveur de Pékin. Les démonstrations de force chinoises se sont ainsi accentuées ces derniers mois, les aéronefs militaires de la RPC ayant multiplié les incursions dans la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan[6], franchissant même à plusieurs reprises la ligne médiane du détroit de Formose, ce qu’ils se gardaient de faire auparavant[7]. Les médias chinois ont largement couvert des exercices militaires de grande envergure simulant une invasion par voie maritime d’une île proche du continent, le quotidien chinois Global Times affirmant même que les exercices militaires chinois dans les environs de Taïwan n’étaient pas des « avertissements » mais plutôt une « répétition pour une prise de contrôle de l’île »[8]. Ces dernières années, la Chine a en effet modernisé et développé ses forces militaires stationnées le long du détroit de Taïwan. Les exercices s’y sont multipliés dans les domaines amphibie et parachutiste. Taïwan reste ainsi particulièrement inquiète de possibles raids chinois sur les groupes d’îles Pescadores (à 45 km de Taïwan), ou sur les îles Kinmen, Wuciu et Matsu, très proches du continent. De telles opérations pourraient très rapidement instaurer un « fait accompli » difficilement réversible. En outre, l’aviation chinoise continue d’effectuer des exercices de raids à longue portée autour de l’île de Taïwan.Le blocus chinois de l’île est ainsi l’hypothèse privilégiée par l’état-major taïwanais, qui ne pense pas l’armée chinoise capable de mener une opération amphibie d’ampleur, sauf sur les îles à proximité du continent. La marine chinoise, selon un récent rapport américain[9], pourrait, dans le contexte d’une montée progressive des tensions, se rapprocher ainsi des côtes taïwanaises, en invoquant la liberté de transit, et exercer progressivement une pression sur l’économie de l’île, puis bloquer le trafic maritime et ensuite les ports taïwanais.

Un opportunisme naval chinois rendu possible par une faiblesse très ponctuelle des moyens américains

Les crispations sino-américaines dans les mers de Chine ont été de plus en plus régulières ces dernières années, dénotant une montée progressive des tensions entre les deux superpuissances : interceptions régulières d’avions de surveillance américains par les chasseurs chinois, protestations systématiques lors de patrouilles de bâtiments américains en mer de Chine méridionale, notamment quand ceux-ci pénètrent dans les 12 miles nautiques des îles artificielles bâties par la Chine, manœuvres chinoises d’intimidation contre les moyens américains (comportements nautiques dangereux, utilisation de lasers aveuglant les aéronefs).

Pour Pékin, la gestion de la crise sanitaire par l’US Navy démontrerait que la supériorité militaire des États-Unis dans le Pacifique Ouest était révolue et qu’arrivait donc le moment pour les forces militaires chinoises d’étendre leur influence sur cette région, le déclin américain étant « inéluctable » selon les conceptions chinoises[10]. Pékin a tiré avantage du fait que seul un navire amphibie américain, l’USS America doté d’aéronefs de type F-35, était disponible dans le Pacifique Ouest au courant du printemps 2020, limitant les moyens américains disponibles à un seul porte-avions « léger » appuyé toutefois par des destroyers qui ont continué leurs patrouilles de type FONOPS (Freedom of Navigation Operations) dans la région[11]. Cette pause opérationnelle non souhaitée par les États-Unis, et habilement exploitée par la Chine, a été toutefois de courte durée. Les États-Unis ont en effet mené des missions de démonstration de force lorsque fin avril 2020, deux bombardiers B1-B ont survolé la mer de Chine méridionale à partir de leur base des États-Unis[12]. Cette mission signifiait clairement à la Chine la permanence des moyens stratégiques américains dans le Pacifique Ouest, malgré les élongations et l’absence ponctuelle de groupes aéronavals. En mai 2020, ce sont cette fois 6 sous-marins américains qui auraient été déployés dans cette zone dans le cadre de contingency response operations afin de démontrer à la Chine la permanence de la puissance navale américaine dans cette même région. Les États-Unis ont ensuite multiplié les démonstrations de force avec le déploiement simultané de deux porte-avions en mer de Chine méridionale (concept de Dual Carrier Operations) tout en appuyant plus ouvertement les revendications des autres États riverains (Malaisie, Philippines, Vietnam, Indonésie) sur les espaces maritimes contestés par Pékin, assumant une démarche de confrontation diplomatique avec la Chine. L’opportunisme naval de Pékin semble donc avoir été de courte durée et avoir provoqué, a contrario, un sursaut d’implication militaire de Washington dans le Pacifique Ouest.

Frictions sino-américaines sur la 1ère chaîne d’îles

Un soutien américain désormais plus affirmé à Taïwan

Face aux actions ostensibles de Pékin vis-à-vis de Taïwan, les franchissements du détroit de Taïwan par des bâtiments américains sont devenus très réguliers, montrant ainsi à la Chine[13] que l’indépendance de cette île restait dans l’intérêt américain et que les États-Unis étaient, là aussi, attachés à la liberté de navigation. Le soutien matériel américain à Taïwan s’accélère, démontrant ainsi tout le soutien américain à la défense autonome de l’île. Les États-Unis ont d’abord accepté des transferts de technologie au profit de Taïwan pour la construction de sous-marins, puis ont surtout validé, en novembre 2020, la vente de quatre drones de type MQ-9B dotés de capacités anti-sous-marines[14], de 135 missiles de croisière de type AGM-84 SLAM ER (Standoff Land Attack Missile/ Expanded Response), de 11 systèmes d’artillerie M142 HIMARS, des missiles ATCMS (Army Tactical Missile System) et de 400 missiles antinavires de type Harpoon Block-2. Ces annonces suivent celles déjà dévoilées quelques mois auparavant quant aux possibilités de vente de 66 chasseurs F-16 Viper, de 250 missiles sol-air Stinger et de 108 chars M1A2 Abrams[15] aux forces locales. Cette implication américaine résolue pour le renforcement des capacités militaires taïwanaises face au spectre d’une invasion amphibie et aéroportée de l’île est ainsi un signal de dissuasion majeur donné par Washington à Pékin et signifie clairement le maintien d’une protection américaine pérenne aux États du Pacifique Ouest.

La nouvelle administration Biden va-t-elle réaffirmer la stratégie américaine de pivot vers le Pacifique Ouest ?

La stratégie américaine développée ces dernières années pour le Pacifique Ouest s’appuie sur la défense résolue de la 1ère chaîne d’îles. En effet, dans les perceptions américaines actuelles, les mers à l’Ouest de la 1ère chaîne d’îles sont considérées comme opérationnellement fermées par le déni d’accès multicouches chinois (représenté, entre-autres, par la menace des missiles balistiques et celle de l’armée de l’air venant du continent). Les États-Unis recherchent alors l’endiguement naval de la Chine en l’empêchant de franchir militairement cette 1ère chaîne d’îles. Le 1er volet de cette stratégie américaine passe par un réinvestissement dans ses capacités amphibies afin de dominer les LOCE (Littoral Operations in Contested Environment), opérations amphibies en milieux non permissifs et nécessitant une bonne synergie des moyens interarmées. Les forces amphibies doivent donc disposer à terme de moyens offensifs augmentés, capables d’être utilisés dans la lutte dans plusieurs domaines en simultané (anti surface et anti-sous-marins, systèmes d’artillerie guidée et silos de missiles embarqués), les aéronefs de type F-35 et V-22 étant au centre de cette transformation, tant par leurs capacités de décollage et atterrissage verticaux que par leurs qualités de furtivité et de versatilité. La nouvelle doctrine du corps des Marines illustre d’ailleurs cette tendance en faisant l’apologie de ce mode opératoire comme outil de primo-intervention pour éviter l’escalade militaire incontrôlable ensuite. Le corps des Marines se veut donc plus agile de manière à rester projeté en priorité à partir de la mer, à l’opposé du volume de forces qui lui était nécessaire pour les interventions terrestres d’Afghanistan et d’Irak, lorsqu’il était considéré comme une « armée de terre bis ». L’autre volet de cette stratégie est le développement du concept EABO (Expeditionary Advance Base Operations) devant permettre aux forces expéditionnaires des Marines de conquérir puis de tenir les îles du Pacifique Ouest à partir de bases avancées préexistantes, en soutien d’opérations aéronavales plus larges de l’US Navy.Ces bases avancées[16] doivent être disposées sur des positions maritimes stratégiques, donc près des différents détroits de la région. Ces bases permettront de protéger les lignes logistiques de la marine américaine en interdisant l’accès de certaines zones à l’adversaire chinois tout en participant aussi, par leur puissance de feu (artillerie de type HIMARS ou PALADIN, batteries de missiles antinavires et anti-aériens notamment), à l’élimination des systèmes adverses de déni d’accès.Ces bases permettraient également de rassurer les alliés régionaux des États-Unis en permettant l’intégration des forces locales avec les unités américaines, afin de priver la Chine de toute velléité de fait accompli dans la zone. En effet, et c’est le 3ème volet de cette nouvelle implication américaine dans les mers de Chine, le resserrement des liens avec les alliés régionaux, que ce soit le Japon, l’Australie, Taïwan, les Philippines, l’Indonésie ou la Malaise devient indispensable pour Washington.

Cette stratégie défendue par le Pentagone sera sans doute poursuivie résolument parl’administration Biden dans les prochaines années. En effet, et bien que Joe Biden ait été, comme bon nombre des politiciens américains de sa génération, un partisan du dialogue avec la Chine et de l’ambiguïté stratégique vis-à-vis de Taïwan, ses perceptions ont changé tout comme le regard des États-Unis dans leur ensemble sur la Chine. L’administration Biden hérite ainsi d’une Chine qui est désormais la première puissance navale du monde (du moins par le nombre d’unités avec environ 350 bâtiments), ce qui représente une rupture pour Washington alors même que le Président élu rappelait pendant sa campagne que les États-Unis restaient une « puissance de l’Océan Pacifique » et que Washington « devait baser 60% de sa puissance navale dans le Pacifique Ouest pour reconstruire les alliances et protéger les pays qui le demanderaient »[17]. De fait, l’administration Biden devrait reprendre à son compte la stratégie de pivot vers l’Asie initiée à l’époque Obama puis revisitée par Trump dans sa propre logique de frictions de puissance, en comptant d’ailleurs sur un vaste consensus bipartisan en la matière. Le futur conseiller national à la sécurité, Jake Sullivan et le prochain Secrétaire d’État, Antony Blinken, à l’approche de leur confirmation législative au Sénat, ont d’ailleurs indiqué qu’ils voyaient davantage qu’auparavant la Chine comme une « menace contre les intérêts des États-Unis »[18], Joe Biden précisant qu’il était lui-même attaché à approfondir les liens entre Washington et Taïpei au cours de son mandat. Il apparaît donc assez clairement que la stratégie américaine de présence militaire renforcée dans le Pacifique Ouest sera poursuivie par la prochaine administration à des fins de réassurance de ses alliés et de dissuasion de la Chine, comme dans d’autres régions du monde.

Côté chinois, il est également improbable qu’un changement de stratégie ait lieu compte-tenu des ambitions géopolitiques de l’Empire du Milieu sur l’Asie. De fait, le 1er semestre de l’année 2021 pourrait être mis à profit par la Chine pour tenter un nouveau fait accompli dans la région de manière à tester les positions et la réactivité de la nouvelle administration américaine. Des manœuvres massives et régulières simulant un blocus de Taïwan, tout comme le renforcement des moyens navals et aériens chinois déployés en mer de Chine méridionale[19] pourraient ainsi être les options favorisées par Pékin. La conduite d’une invasion (sur un îlot des Pescadores par exemple) serait par contre trop risquée et obligerait Washington à réagir durablement, ce qui serait contraire aux intérêts de long terme de la Chine (départ des États-Unis de la région, lent enveloppement économique et sécuritaire de la région pour la rendre plus perméable aux intérêts chinois).  

Les velléités chinoises sur le Pacifique Ouest sont anciennes, durables et se sont accentuées en 2020. Elles devraient perdurer en 2021 et au-delà. Mais les États-Unis ne sont pas prêts à abandonner cette région pour laquelle ils effectuent depuis des années des bascules d’effort importantes dans le cadre de leur pivot vers l’Asie. Cette stratégie s’appuie notamment sur la réassurance des alliés régionaux de Washington via le pré-positionnement et le déploiement de moyens conséquents, au plus près de la 1ère chaîne d’îles, devenue la ligne de défense du Pacifique Ouest. Si la nouvelle administration américaine va probablement s’inscrire dans cet héritage et poursuivre la politique menée ces dernières années, elle devra cependant faire face, sans doute dans les premiers mois de son mandat, à des épreuves de force avec la Chine qui voudra tester ses réactions et ses lignes rouges. Les tensions sino-américaines dans le Pacifique Ouest devraient donc rester dans l’écran géopolitique de cette année charnière à bien des égards.


[1] Pouvant être définie comme la 1ère chaîne de grands archipels à partir du continent asiatique. Elle relie le Japon, les îles Ryukyu, Taïwan, les Philippines et l’île de Bornéo.

[2] Le ministre de la Défense chinois avait, à l’époque, évoqué des menaces sécuritaires maritimes renouvelées, exhortant les services de l’État, tout comme la population, à la mobilisation.

[3] Air Defense and Identification Zone.

[4] La précédente liste de ce type publiée par la Chine sur cette zone datait de 1983.

[5] Tant américains que français.

[6] Un rapport du ministère taïwanais de la Défense rapporte que la force aérienne taïwanaise avait fait décoller ses avions de chasse à plus de 4000 reprises dans les 6 premiers mois de l’année 2020, soit une hausse de +129% par rapport à 2019 (Reuters in Opex360 du 06 octobre 2020).

[7] Wang Wenbin, porte-parole de la diplomatie chinoise, affirmant que, « la soi-disante ligne médiane n’existe pas » étant donné que « la région de Taïwan est une partie inaliénable du territoire chinois ». Chine Magazine, 23 septembre 2020.

[8] Global Times, 18 septembre 2020.

[9] China Military Power Report 2020, 1er septembre 2020.

[10] Selon Bruno Maçães, author of “Belt and Road: A Chinese World Order”, Hurst, 1er février 2019.

[11] L’USS Theodore Roosevelt était bloqué pour plusieurs semaines à Guam, 10 % de son équipage étant contaminé par le coronavirus. Les USS Ronald Reagan, Nimitz et Carl Vinson étaient quant à eux en maintenance et certains de leurs membres d’équipage étaient également contaminés par le coronavirus, hypothéquant alors leurs chances d’une disponibilité opérationnelle rapide.

[12] Mission aérienne de 32 heures confirmant la mise en place, dans le Pacifique, d’un emploi dynamique et imprévisible des bombardiers américains dont certains étaient d’ailleurs auparavant employés à partir de l’île de Guam.

[13] Pour la Chine, le détroit de Taïwan séparant l’île principale du continent (110 milles nautiques de large) fait partie de ses eaux territoriales. Les transits de bâtiments militaires américains dans le détroit de Taïwan ont été exceptionnellement nombreux en 2020 : 13, contre 9 en 2019, 3 en 2018, 5 en 2017 et 12 en 2016.

[14] Naval News, 04 novembre 2020.

[15] Opex 360, 28 octobre 2020.

[16] Comme Okinawa, l’archipel des Ryuku, les îles Batanes, les côtes de Luzon et de Palawan (Philippines) pour la 1ère chaîne d’îles voire Guam et Palau pour la défense en profondeur (2ème chaîne d’îles).

[17] Cité dans The Diplomat, 20 novembre 2020.

[18] Ibid.

[19] Mise en place permanente de porte-avions et de porte-hélicoptères à Haïnan et déploiement pérenne de chasseurs en mer de Chine méridionale, par exemple.

Qu’attendre de Joe Biden au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? – par Pierre Razoux

Qu’attendre de Joe Biden au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur académique et de la recherche de l’Institut FMES

RÉSUMÉ :

Même si son style sera plus avenant, nul doute que Joe Biden défendra les seuls intérêts américains. Son élection est un coup dur pour Vladimir Poutine, Xi-Jing Ping, Bachar el-Assad et Recep Tayyip Erdogan. Prudent, pragmatique et réaliste, le 46e président des États-Unis d’Amérique, attaché aux causes palestinienne et kurde, n’est pas facile à décrypter en matière de politique étrangère d’autant que son équipe a des avis très contrastés sur les principaux dossiers liés au Moyen-Orient. Il reste sans illusion sur la capacité des États-Unis à résoudre le conflit israélo-palestinien. Ses priorités à l’égard de la région ANMO devraient consister à endiguer la progression de la Chine et de la Russie, à mettre un terme à la politique de sanctions maximales contre l’Iran afin de renouer le dialogue avec Téhéran, à prendre ses distances avec l’Arabie saoudite en condamnant sa politique au Yémen, et à rassurer leurs autres alliés régionaux pour restaurer la crédibilité des États-Unis. En Afrique du Nord, il semble prêt à réengager ses partenaires les plus fragiles pour éviter qu’ils ne s’effondrent, sans toutefois s’impliquer directement en Libye, pas plus que dans la Bande Sahélo-Saharienne. Parmi ceux qui espéraient la victoire de Donald Trump (voir carte et schéma), les dirigeants israélien, égyptien, saoudien et émirien vont devoir donner des gages à la nouvelle administration démocrate. C’est avec le président turc Erdogan que les relations vont être les plus complexes. Ce dernier en semble conscient, puisqu’il affiche une posture de désescalade depuis quelques semaines.

S’il est très improbable que Joe Biden trouve un accord avec Téhéran à court terme, la nouvelle équipe conservatrice qui devrait l’emporter en Iran en juin 2021 pourrait être tentée de s’entendre ensuite avec lui sur un accord global, pour relancer l’économie et ne pas tomber sous la coupe de la Chine. En attendant, c’est le Qatar qui profite le plus de l’élection de Joe Biden, d’autant que ce dernier n’est pas opposé à l’Islam politique des Frères musulmans, tant que celui-ci reste compatible avec les valeurs libérales des États-Unis, tant qu’il promeut l’économie de marché, des élections démocratiques et qu’il ne remet pas en cause les contrats d’armement conclus avec l’industrie américaine.

Pour anticiper la politique des États-Unis en direction du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’option la plus raisonnable consiste in fine à décrypter l’agenda de politique étrangère de la vice-Présidente Kamala Harris, pièce maîtresse du dispositif institutionnel américain compte tenu du contexte et de l’âge du Président.

En devenant le 46e président des États-Unis d’Amérique, Joseph Biden hérite d’une situation volatile et fragmentée au Moyen-Orient, mais aussi en Afrique du Nord. Elle l’est d’autant plus que son prédécesseur semble s’en être détournée tout en s’entendant tacitement avec Vladimir Poutine pour diviser le Moyen-Orient en deux zones d’influence, l’une (au nord) dominée par la Russie et l’Iran, et l’autre (au sud) par les États-Unis et Israël. Cette division implicite des tâches, correspondant à sa volonté de diminuer l’empreinte militaire américaine et simplifier l’équation géopolitique régionale (« vous êtes pour moi ou contre moi ! »), l’a amené à stigmatiser à l’extrême l’Iran, détruisant par là-même le seul acquis diplomatique de la période Obama – l’accord nucléaire connu sous l’acronyme de JCPOA[1] – quitte à pousser les dirigeants iraniens dans les bras des Russes et des Chinois. Comme nombre de présidents républicains avant lui, Donald Trump a fait prévaloir la logique d’endiguement à l’encontre de l’Iran et de ses alliés de circonstances (Syrie hier, Irak, Qatar et Liban aujourd’hui) en s’appuyant sur Israël et les monarchies de la péninsule Arabique.

Joe Biden et son équipe rapprochée auront donc du pain sur la planche pour apaiser les tensions, rassurer les uns, restreindre les ambitions des autres, renouer un dialogue difficile avec Téhéran et limiter par là même les risques d’escalade militaire qu’au fond aucun des grands acteurs ne souhaite, puisqu’elle ne pourrait qu’aboutir à une plus grande fragmentation qui ferait le jeu des djihadistes et des extrémistes religieux. Le risque principal relève en fait de l’erreur de calcul. Le défi est d’autant plus grand que les acteurs du Moyen-Orient ont exporté leurs rivalités en Méditerranée et en Afrique du Nord, qu’il s’agisse de celles opposant l’Iran à Israël d’une part, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à l’Iran, au Qatar et à la Turquie d’autre part, ou bien encore de la rivalité exacerbée entre pro et anti-Frères musulmans. De fait, toute analyse géopolitique et stratégique implique désormais de considérer simultanément les deux espaces nord-africain et moyen-oriental, là où ils pouvaient être décryptés séparément auparavant.  

L’administration Biden arrive en outre aux affaires dans une période charnière marquée par la désoccidentalisation du monde, l’affaiblissement du libéralisme et du multilatéralisme, et la montée des populismes comme des nationalismes. Ces lames de fond touchent le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, tout comme les conséquences socio-économiques désastreuses de la crise de la covid-19 qui isolent un peu plus les pays de ces deux régions, les rendant plus vulnérables aux appétits de Pékin, Moscou et Ankara, mais aussi des djihadistes, des groupes mafieux et des démagogues de tous acabits. Nul doute cependant que l’arrivée de Joe Biden constitue un coup dur pour Vladimir Poutine, Xi-Jing Ping, Recep Tayyip Erdogan et Bachar el-Assad.

Un Président très expérimenté, dont le logiciel paraît quelque peu daté

Âgé de 78 ans, Joe Biden a siégé au Sénat pendant 36 ans, a dirigé le très influent comité des affaires étrangères de la chambre haute du Congrès et a été pendant huit ans vice-Président de Barack Obama. Dans toutes ses fonctions, il n’a cessé de voyager au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, nouant des liens personnels avec de nombreux dirigeants dont plusieurs ont disparu aujourd’hui. Il maîtrise à l’évidence les dossiers, même si ses principales intuitions ont été forgées dans les années 1980-2000 et ne sont peut-être plus totalement en phase avec l’évolution rapide de ces deux régions. Bien que pragmatique et réaliste, il reste très attaché à la cause palestinienne, tout comme à la cause kurde, et mise clairement sur les régimes en place, quels qu’ils soient. Robert Malley, coordinateur de la Maison-Blanche pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sous l’administration Obama, proche du nouveau secrétaire d’État Anthony Blinken, résume ainsi les dossiers prioritaires pour la nouvelle équipe Biden :

  • « Gérer la crise du coronavirus ;
  • Endiguer la Chine sans compromettre le dialogue et la coopération économique avec Pékin ;
  • Mettre un terme à la politique de « sanctions maximales » contre l’Iran pour revenir dans l’accord nucléaire (JCPOA) en s’assurant que Téhéran se remettra en conformité avec le traité, respectera l’intégralité de ses engagements et adoptera une attitude plus rassurante vis-à-vis de ses voisins ;
  • Prendre ses distances avec l’Arabie saoudite en arrêtant la politique du chèque en blanc quant à son intervention calamiteuse au Yémen ;
  • Revenir dans l’accord de Paris sur le changement climatique ;
  • Rassurer les alliés traditionnels des États-Unis car la crédibilité des États-Unis et la loyauté sont des valeurs auxquelles il croit profondément » [2].

Robert Malley poursuit en soulignant que « Joe Biden n’est pas facile à caser en matière de politique étrangère : il était favorable à la guerre des Balkans tout comme à l’intervention en Irak en 2003, mais il était opposé à l’intervention en Libye, de même qu’à tout projet d’intervention contre l’Iran ; […] Il n’a pas la main sur la gâchette ; […] Joe Biden est quelqu’un de très réaliste et de pragmatique. Il ne partage pas l’optimisme et la vision ambitieuse de Barack Obama à ses débuts. Il commencera là où Obama avait terminé. Dans ce sens-là, sa politique ressemblera plus à celle de la fin du second mandat Obama ; […] Au fond, Joe Biden ne fonde pas de grands espoirs sur le dossier du Proche-Orient. Il ne voit pas la résolution du conflit israélo-palestinien comme étant probable, et ne voudra pas y consacrer les efforts prioritaires des États-Unis »[3]. Il rappelle en outre que les membres de l’ancienne administration Obama – qui devraient retrouver un poste dans l’administration Biden – avaient et ont toujours des avis très contrastés sur les dossiers liés au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord[4].

Dans ses mémoires, Barack Obama insiste sur la prudence de Joe Biden en se remémorant la réunion de crise au cours de laquelle il a ordonné le raid sur Abbottabad visant à éliminer Oussama Ben Laden : « Joe (Biden) lui aussi s’est prononcé contre l’option du raid, au motif que le risque d’échec était trop élevé. […] Je savais que, tout comme Gates, il travaillait déjà à Washington pendant l’échec de Desert One (fiasco du raid américain visant à libérer les otages retenus en Iran en avril 1980). Il en gardait certainement de vifs souvenirs : douleur des familles, coup porté au prestige des États-Unis et défaite de Jimmy Carter »[5].

Comme une partie de l’establishment démocrate façonné par l’idéal libéral, Joe Biden n’est pas opposé à l’Islam politique des Frères musulmans, tant que celui-ci reste compatible avec sa vision et ses valeurs, notamment les droits de l’Homme, tant qu’il promeut l’économie de marché, des élections démocratiques et qu’il ne remet pas en cause les contrats d’armement conclus avec l’industrie américaine. Si en prime il vise à renvoyer les militaires dans leurs casernes, c’est encore mieux pour toute la génération de responsables démocrates marquée par le film Midnight Express[6].

Une feuille de route assez prévisible

Même si le style sera plus avenant, nul doute que Joe Biden défendra les seuls intérêts américains. Au Moyen-Orient, si l’on applique la grille de lecture fournie par Robert Malley, confirmée par les déclarations d’Anthony Blinken, il est probable que son administration visera à freiner et si possible contrer l’expansion russe et chinoise, à protéger les routes maritimes et les détroits si ceux-ci venaient à être menacés, tout en contrôlant les points de passage obligés des flux d’hydrocarbures alimentant la Chine pour la convaincre du fait qu’une guerre économique sévère avec les États-Unis – a fortiori un affrontement militaire direct – serait perdu d’avance. La lutte contre le djihadisme se poursuivra en se concentrant sur Daech et Al Qaïda, et non plus sur les mouvements proches de l’Iran qualifiés de « terroristes » par Mike Pompeo.

Contrairement à Donald Trump, Joe Biden cherchera à réengager la plupart des acteurs abandonnés par son prédécesseur pour redonner aux États-Unis leur rôle d’acteur légitime et incontournable, tant sur le plan diplomatique qu’économique. Tout indique qu’il soutiendra fermement les monarchies modérées de la Péninsule arabique, qu’il contribuera à stabiliser le Liban pour éviter que celui-ci ne bascule totalement dans l’escarcelle iranienne et qu’il cherchera à se maintenir en Irak. Très attaché à la forme, il adaptera le style de sa politique étrangère en rassurant ses alliés traditionnels et en revenant à davantage de multilatéralisme en accordant davantage d’importance aux droits de l’Homme. Le régime syrien n’a donc rien à espérer sous son mandat.

Sur le dossier palestinien, Robert Malley estime que « la nouvelle administration américaine abandonnera le plan de paix de Trump, adoptera une attitude plus dure envers les colonies israéliennes en Cisjordanie, reprendra les relations avec l’Autorité palestinienne et relancera l’aide économique aux Palestiniens »[7]. Néanmoins, elle ne reviendra très probablement pas sur le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, sur la reconnaissance de l’annexion du Golan (qui concerne la Syrie et non pas les Palestiniens), sur la fourniture d’armements à Israël et sur la présence de bases radars et de missiles antimissiles américains sur le territoire israélien. Joe Biden sait qu’il devra donner des gages au pouvoir israélien pour lui faire avaler la pilule du réengagement avec l’Iran. Sa priorité reste en effet le dossier iranien qu’il lie à la sécurité du Golfe et du Levant. Il fera tout pour favoriser la reprise de négociations bilatérales avec l’Iran, tout en incitant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à renouer le dialogue avec Téhéran, de manière à atténuer les tensions régionales et faciliter le retour des États-Unis dans un accord nucléaire amélioré (JCPOA).

Sur le dossier kurde, il serait logique que Joe Biden, qui n’a jamais accepté le lâchage du PYD syrien par Donald Trump, fasse le minimum nécessaire pour donner de l’air aux Kurdes syriens et leur permettre de résister à la fois contre l’armée turque et le régime syrien. Cela ne solutionnera en rien leur avenir, mais cela leur permettra de gagner un peu de temps.

En Afrique du Nord, l’administration Biden semble vouloir réengager les pays les plus fragiles pour éviter qu’ils ne s’effondrent face aux coups des djihadistes, face à l’incurie de certains dirigeants, ou qu’ils ne tombent sous la coupe de Moscou et de Pékin. Il paraît probable qu’elle exerce des pressions sur eux pour contrôler plus efficacement la variation des prix pétroliers et prendre si possible des parts dans leur industrie énergétique. Elle semble peu désireuse de s’impliquer en Libye, tout comme dans la bande sahélo-saharienne, même si elle poursuivra très certainement son soutien logistique aux forces internationales déployées sur zone[8].  

Ceux qui se réjouissent de l’arrivée au pouvoir de Joe Biden

Joe Biden sait qu’une partie des dirigeants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord souhaitait ardemment la victoire de Donald Trump et a tout fait pour favoriser sa campagne, comme en témoignent la carte et le tableau ci-dessous. Il sait en revanche que d’autres dirigeants, sur lesquels il va pouvoir s’appuyer, espéraient sa propre victoire, pour des raisons multiples : certains pour renouer un dialogue bilatéral permettant de s’entendre sur de nouveaux équilibres stratégiques (Iran) ; d’autres pour obtenir des réassurances américaines (Tunisie, Liban, Jordanie, Koweït, Oman) ; d’autres encore pour revenir à la situation ante (Qatar, Irak, Autorité palestinienne). La Libye et le Yémen, durablement fragmentés, sont des cas particuliers puisque leurs dirigeants ou ceux qui aspirent à le devenir ne sont pas tous sur la même ligne. Les dirigeants yéménites sont néanmoins d’accord sur le fait que Joe Biden reste le mieux placé pour exercer les pressions nécessaires sur les dirigeants saoudiens afin qu’ils renoncent à leur intervention militaire au Yémen, celle-ci apparaissant chaque jour un peu plus impopulaire au Congrès.

La carte et le tableau qui suivent témoignent de perceptions très diverses entre pro-Biden et pro-Trump, mais aussi entre ceux qui sont favorables ou hostiles à la présence militaire américaine dans la région, qu’il n’est pas possible de simplifier par des critères tels que la gouvernance (dictatures vs régimes plus ouverts, monarchies vs républiques) ou le statut d’allié privilégié (la Turquie, membre de l’OTAN, hostile à la fois à Joe Biden et à la présence militaire américaine dans sa sphère d’intérêts). Il n’y a pas de lignes de fracture claires. Les organisations régionales, qu’il s’agisse de la Ligue arabe, du Conseil de coopération du Golfe ou de l’Union du Maghreb arabe sont elles aussi profondément divisées sur ces perceptions et ne seront d’aucun secours aux dirigeants arabes pour leur permettre de faire émerger une ligne cohérente à l’égard de la nouvelle administration américaine. Les récentes normalisations de plusieurs États (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc, Soudan) avec Israël ne font que renforcer l’impression d’un monde arabe plus fragmenté que jamais. Même si les dirigeants arabes qui ont reconnu Israël fin 2020 soutenaient tous Donald Trump, l’équipe de Joe Biden se réjouit de ces normalisations qui, de son point de vue, vont dans le sens d’un apaisement des tensions régionales[9].

Sociogramme des dirigeants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vis-à-vis de Joe Biden

Les plus enthousiastes semblent être les Iraniens qui interprètent l’arrivée de l’administration Biden comme la fin du risque de confrontation militaire directe, mais surtout comme l’opportunité de conclure un accord global leur permettant de sécuriser leurs gains au Moyen-Orient, quitte à renoncer durablement à leurs ambitions nucléaires militaires et à normaliser leurs relations avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, une fois que les États-Unis seront revenus dans le JCPOA et auront fait tomber les sanctions qui handicapent très lourdement l’économie iranienne. C’est toutefois loin d’être gagné car le Congrès, quelle que soit sa couleur, est structurellement hostile au régime iranien tout comme une majorité de la population américaine toujours hantée par les crises successives des otages, expliquant que Barack Obama ait préféré ne pas soumettre le JCPOA au Capitole. Même à majorité démocrate, il est peu probable que le Congrès fasse le forcing sur le dossier iranien, à l’heure où il est concentré sur les affres de la politique intérieure américaine. Différents lobbys (néoconservateurs, israéliens, émiriens, saoudiens, grecs[10]) se mobilisent pour contrer préventivement toute ouverture de Washington en direction de Téhéran. En Israël, Benjamin Netanyahou a déclaré qu’il resterait l’autorité ultime pour s’occuper du dossier iranien, indiquant par là-même qu’il ne se sentirait pas lié par le retour des États-Unis dans le JCPOA et qu’il conservait sa liberté d’action, y compris militaire, à l’encontre de l’Iran. 

En négociatrices habiles, les autorités iraniennes soufflent pour leur part le chaud et le froid, laissant leur Parlement adopter une loi intitulée « Plan d’action stratégique pour la levée des sanctions et la protection des droits de la nation iranienne » qui durcit considérablement les conditions de reprise des négociations avec les États-Unis et met la pression sur la Maison Blanche en fixant au 21 février 2021 la limitation d’accès des inspecteurs de l’AIEA à certaines installations nucléaires iraniennes, tout en augmentant sensiblement la quantité d’uranium susceptible d’être enrichi à 20 %. Mohammed Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères, a déclaré quelques jours avant la prestation de serment de Joe Biden : « Le retour des États-Unis au JCPOA n’est pas suffisant en ce moment. L’objectif du JCPOA était la levée des sanctions […] Aujourd’hui, si les États-Unis disent oralement qu’ils reviennent au sein du JCPOA, cela ne nous apportera rien. Il faut que les sanctions soient d’abord levées […] Il faut que nos relations bancaires reviennent à la normale et que les accords que nous avons signés avec différentes entreprises soient mis en œuvre […] Il faudra aussi discuter plus tard du dédommagement »[11] ; il a surrenchéri sur la possibilité de la présentation de nouvelles conditions par les parties du JCPOA pour la levée des sanctions : « Personne n’a le droit de faire une telle chose. Le JCPOA est un accord sur le nucléaire et n’a aucun lien avec la question balistique »[12]Mohammed Qalibaf, président du Parlement et candidat putatif à l’élection présidentielle de juin 2021, a rappelé pour sa part que « tous les articles de la loi sur le Plan d’action stratégique pour la levée des sanctions et la protection des droits de la nation iranienne étaient réversibles en cas d’entente sur la levée complète des sanctions »[13], sous-entendant que tout était réversible si l’on parvenait à s’entendre.

En accroissant la pression sur Joe Biden mais aussi sur le président Rohani de telle manière qu’un accord semble très improbable à court terme, le guide suprême Ali Khamenei signifie aux uns et aux autres qu’un éventuel accord ne pourra être conclu qu’après l’élection présidentielle iranienne du 18 juin 2021. L’enjeu de celle-ci n’est pas de savoir si c’est un réformateur ou un conservateur qui va l’emporter, car tout indique que ce sera un conservateur bon teint, mais si ce sera un ancien militaire issu du corps des gardiens de la révolution, une personnalité issue du clergé ou bien un politicien « civil » réputé pour sa bonne gestion des affaires économiques. Pour l’instant, toutes les options semblent sur la table et le vainqueur, quel qu’il soit, aura sans doute les mains plus libres pour négocier avec Washington, puisque le bloc conservateur lui fera confiance et ne lui reprochera pas de brader les intérêts de l’Iran. Comme souvent dans l’histoire, ce sont les dirigeants qui paraissent intransigeants qui finissent par conclure un accord de paix, car au fond, une entente entre Washington et Téhéran viserait tout autant à trouver une sortie négociée à la question de l’accord nucléaire qu’à enterrer la hache de guerre. Rien ne devrait donc déboucher d’ici fin 2021 au mieux. À défaut, la nouvelle équipe iranienne choisirait probablement d’acquérir la capacité nucléaire militaire et de se rapprocher encore davantage de Moscou et Pékin, renforçant la posture de la Russie et de la Chine au Moyen-Orient comme le souligne Albert Wolf de l’université John Hopkins[14].

Dans le golfe Persique, c’est sans doute le Qatar qui profite le plus de l’élection de Joe Biden puisque ce dernier souhaite l’apaisement des tensions entre les monarchies arabes et l’Iran, mais aussi entre les familles régnantes elles-mêmes. Les dirigeants saoudiens ne s’y sont pas trompés en acceptant une réconciliation de façade avec le Qatar lors de la réunion plénière du Conseil de Coopération du Golfe d’Al-Ula, le 5 janvier 2021, au grand dam de l’Émirien Mohammed ben Zayed al-Nahyane qui n’a pas fait le déplacement[15]. L’émir du Qatar Tamim al-Thani, qui sait pouvoir compter désormais sur la bienveillance des États-Unis en plus de celle de l’Iran et de la Turquie, va pouvoir organiser sereinement sa coupe du monde de football en 2022, là où les dirigeants émiriens risquent de se faire du souci pour le bon déroulé de leur exposition universelle de 2021 en cas d’aggravation des tensions avec l’Iran. À moyen terme, le Qatar devra probablement choisir entre l’Arabie saoudite et la Turquie, car il lui sera difficile de ménager durablement l’un et l’autre. Pour lui, l’essentiel reste finalement de conserver le soutien des États-Unis et de l’Iran dont il a besoin pour garantir sa sécurité et le développement économique et diplomatique de son émirat. Il espère sans doute jouer un rôle majeur dans les négociations entre Américains et Iraniens, sachant qu’il reste crédible des deux côtés[16].

Les dirigeants fraichement désignés du Koweït et du sultanat d’Oman se réjouissent de la victoire de Joe Biden puisqu’il appelle comme eux à de bonnes relations entre les deux rives du Golfe. Âgés et manquant pour l’instant de légitimité, ils font face à des difficultés intérieures et ne semblent pas en mesure de peser sur la scène internationale. 

En Irak, si le Premier ministre Moustafa al-Kazimi souhaite le maintien de la présence militaire et diplomatique américaine, ne serait-ce que pour équilibrer la présence iranienne sur place, ses opposants, tout comme les milices chiites instrumentalisées par Téhéran, agissent en sous-main pour saper la crédibilité des États-Unis et les contraindre à quitter le pays. L’arrivée de Joe Biden peut offrir un répit au Premier ministre irakien soutenu par une partie de la classe politique sunnite, mais il est très improbable que l’administration démocrate parvienne à renverser l’image catastrophique dont souffrent les États-Unis dans le pays. À long terme, le sort de la présence américaine en Irak paraît donc scellé.   

Au Levant, le roi Abdallah II de Jordanie, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le président libanais Michel Aoun se réjouissent d’autant plus ouvertement de l’élection de Joe Biden qu’ils craignaient de faire les frais du fameux « Plan de paix du siècle » de Jared Kushner. Très affaibli sur la scène intérieure, Mahmoud Abbas espère un retour au statu quo ante (solution à deux États et médiation « juste » des États-Unis) qui lui permette de durer encore un peu en s’appuyant sur ses affidés, par défaut d’option de recours crédible[17], alors même que l’Iran semble renforcer son emprise dans la bande de Gaza pour accroître sa capacité de dissuasion envers Israël[18].

En Afrique du Nord, l’arrivée d’une équipe démocrate promouvant ouvertement les valeurs libérales de l’Amérique, tout particulièrement le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’aide au développement, le multilatéralisme et la défense de l’environnement, de surcroît sans préjugés négatifs à l’encontre de l’Islam politique, ne peut que réjouir des dirigeants cacochymes tétanisés par le cynisme, l’imprévisibilité et la brutalité de Donald Trump. Les difficultés intérieures limitent toutefois leurs marges de manœuvre sur la scène régionale. Les dirigeants algériens et marocains sont néanmoins réservés quant à la bienveillance de l’équipe Biden à l’égard des Frères musulmans.

Ceux qui vont devoir donner des gages au nouveau président américain

Le premier à avoir réagi est le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou qui sait qu’il va faire face à quatre années difficiles s’il parvient à se maintenir au pouvoir, car il a soutenu sans nuance la candidature de Donald Trump. Comme de nombreux Israéliens, il estime que la victoire de Joe Biden représente un retour en arrière[19]. Il ne l’en a pas moins appelé quelques heures après la proclamation de sa victoire pour le féliciter, souligner l’ancienneté de leur relation et reconnaître en lui un ami d’Israël. Depuis, il fait profil bas et se concentre sur sa survie politique et sur les négociations de normalisation avec d’autres pays arabes. Il semble avoir délégué la communication avec les États-Unis à sa garde rapprochée. Tzachi Hanegbi, ministre des implantations (colonies) parlant au nom du gouvernement israélien, a ainsi déclaré le 13 janvier 2021 : « Le plus important est de convaincre la nouvelle administration américaine de ne pas répéter les erreurs de l’administration Obama, à savoir apaiser les Iraniens »[20]. Parallèlement et pour se ménager les bonnes grâces de la nouvelle administration démocrate, Eli Cohen, ministre du renseignement, a fait fuiter une note envisageant une possible normalisation avec le Qatar stipulant que « l’importance du Qatar pour l’État hébreu réside dans sa capacité à bâtir un réseau de contacts avec les Frères musulmans […] Les relations avec le Qatar peuvent être un facteur de stabilisation dans la bande de Gaza et contribuer à atténuer les tensions existantes avec la Turquie »[21].

Les dirigeants saoudiens et émiriens savent eux aussi qu’ils vont devoir donner des gages s’ils ne veulent pas être complètement marginalisés. Les premiers signaux n’ont pas tardé, comme en témoignent les discussions au Congrès pour remettre en cause la livraison de chasseurs bombardiers furtifs F-35 aux Émirats arabes unis. L’accord de normalisation avec le Qatar est un premier pas ; il en faudra sans doute d’autres, probablement sur les dossiers yéménite, iranien, pakistanais et chinois, pour atténuer les foudres de la Maison Blanche.

Nul doute que le président Sissi, très pragmatique, saura lui aussi donner des gages au nouveau maître de la Maison-Blanche pour lui rappeler l’importance stratégique de l’Égypte, gardienne du canal de Suez et pays toujours très influent au sein du monde arabe, dans l’équation géopolitique américaine. En Afrique du Nord, le roi du Maroc regrette déjà le départ de Donald Trump dont l’administration aura soutenu fermement Rabat sur le dossier du Sahara occidental, tout en contribuant au maintien des capacités opérationnelles de son armée. Mais il reste l’un des gardiens du détroit de Gibraltar, le principal fournisseur des États-Unis en phosphate et un acteur symbolique pour la stratégie américaine de normalisation entre Israël et les pays arabes. S’il reste prudent, il devrait ne pas subir les critiques du parti démocrate, mais il sait qu’il lui faudra probablement donner des gages aux partis islamistes proches de la mouvance des Frères musulmans. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les Européens.

C’est en définitive avec le président Erdogan que la relation sera probablement la plus compliquée. Les sujets de dispute n’ont pas manqué récemment : conflit en Syrie et agression turque contre le PYD kurde, protection américaine à l’opposant Fethullah Gülen, emprisonnement en retour du pasteur Andrew Brunson en Turquie, affaire Jamal Khashoggi mettant les États-Unis en porte-à-faux avec l’Arabie saoudite, achat turc de systèmes antimissile S-400 russes entraînant le gel du contrat F-35, crise en Libye, tensions en mer Egée et en Méditerranée orientale. Mike Pompeo a ouvertement mis en cause l’attitude perturbatrice du président Erdogan lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN à Bruxelles, le 1er décembre 2020. Recep Tayyip Erdogan sait qu’il a besoin du soutien des États-Unis pour contrecarrer l’influence économique, énergétique et stratégique croissante de la Russie en Turquie. Le président turc sait aussi que Joe Biden doit beaucoup au lobby grec qui l’a soutenu sans faillir tout au long de sa longue carrière politique. Mais il est conscient du fait que le nouveau président américain reste favorable au concept d’un « Islam modéré démocratique », tel que celui dont l’AKP turc sait habilement faire la promotion auprès des élites démocrates américaines. Comme le rappelle Robert Malley, « Joe Biden entretient de bonnes relations avec Erdogan ; cela date de sa vice-présidence lorsqu’il avait été mandaté par Obama pour servir d’interlocuteur avec le président turc. Ainsi, il va essayer de se montrer plus solidaire avec les Kurdes syriens que ne l’a été Trump, ce qui va compliquer sa relation avec la Turquie, tout en cherchant une entente avec Erdogan (…) La politique régionale agressive de la Turquie aujourd’hui suscite des débats au sein même de l’équipe Biden ; il y a d’un côté les durs, très critiques vis-à-vis de la Turquie, et d’un autre côté, ceux qui pensent que les États-Unis ne peuvent se permettre de crise majeure avec cet allié important de l’OTAN. Ces deux instincts se retrouvent chez Joe Biden »[22]. Car pour les stratèges américains, la Turquie demeure d’abord et avant tout le bouclier Sud de l’OTAN face à la Russie et l’Iran, et demain probablement face à la Chine. Ils savent aussi qu’ils ont besoin des installations radar de leur base de Kürecik dans le cadre de leur défense antimissile, mais aussi de la base aérienne d’Incirlik sur laquelle un lot de bombes atomiques B-61 est censé être stocké dans le cadre des plans de dissuasion nucléaire de l’OTAN. Le positionnement stratégique de la Turquie et sa capacité à affaiblir la cohésion européenne suffisent à justifier leur soutien à Ankara, même si Erdogan questionne régulièrement la pérennité de la présence américaine sur la base d’Incirlik. Ce soutien pourrait toutefois évoluer si l’aile gauche du parti démocrate arrivait au pouvoir.

De la nécessité de décrypter Kamala Harris

Compte tenu du rapport de forces équilibré au Sénat (50-50) qui confère au vice-Président le rôle d’arbitre, mais aussi de l’âge et de l’état de santé incertain de Joe Biden qui la met en avant et répète qu’il ne fera qu’un seul mandat, Kamala Harris s’impose comme une pièce maîtresse du jeu institutionnel américain. C’est également vrai sur les dossiers de politique étrangère puisqu’elle seconde le Président et peut appuyer ou faire obstacle au Sénat à d’éventuels accords négociés par l’administration. Ce le sera a fortiori si les évènements venaient à la propulser à la présidence des États-Unis d’Amérique. Il est donc crucial de connaître son positionnement sur les grands dossiers du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen. A ce jour et si l’on se réfère à ses déclarations durant la campagne présidentielle, cette brillante juriste de 56 ans affiche un soutien sans faille à Israël[23], tout en déclarant « croire en la valeur de chaque Palestinien et de chaque Israélien »[24]. Jusqu’à présent, Kamala Harris ne s’est que très peu exprimée sur les sujets géopolitiques tout en insistant sur son tempérament progressiste, son attachement aux droits de l’Homme et des minorités, mais aussi sa proximité avec Barack Obama. Son passage remarqué à la commission du renseignement du Sénat laisse toutefois penser qu’elle s’est intéressée de près aux dossiers internationaux les plus sensibles.

Pour anticiper à moyen terme la politique des États-Unis en direction du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’option la plus raisonnable consiste donc à décrypter l’agenda réel de politique étrangère de la vice-Présidente Kamala Harris. Les chercheurs et les analystes peuvent d’emblée s’y mettre, en espérant que celle-ci sera bien protégée par le Secret Service.

 


[1] Joint Comprehensive Plan of Action, accord sur le programme nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015 entre Téhéran et les 5 membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne, appuyés par l’Union européenne, réintégrant l’Iran dans le concert des Nations.

[2] Robert Malley, interviewé par Armin Arefi pour Le Point, 13 novembre 2020.

[3] Ibidem.

[4] La consultation du rapport « Ten conflicts to watch in 2021 » du think tank International Crisis Group (ICG) dirigé par Robert Malley pendant le mandat Trump, donne également un éclairage intéressant sur les priorités du mandat de Joe Biden, puisqu’il cite l’Afghanistan, l’Éthiopie-Érythrée, la Bande Sahélo-Saharienne, le Venezuela, la Libye, la Somalie, le Yémen, la relation USA-Iran, la relation Russie-Turquie et les tensions liées aux dérèglements climatiques.

[5] Barack Obama, Une terre promise, Fayard, 2020, pp. 813-814.

[6] Comme l’ont rappelé à l’auteur de cet article de nombreux experts américains.

[7] Interview de Robert Malley par Armin Arefi, Le Point, op. cit.

[8] L’intervention en Libye et ses conséquences désastreuses restent un cauchemar pour de très nombreux responsables démocrates.

[9] Même si ces normalisations peuvent déboucher au bout du compte sur un regain de tensions entre Israël et l’Iran par conflits interposés, que ce soit dans le Golfe persique, en mer Rouge ou au Sahara occidental puisque le roi Mohammed VI a conditionné sa normalisation avec Israël à la reconnaissance par les États-Unis de la « marocanité » de ce territoire dont le Front Polisario, soutenu par l’Algérie et l’Iran, réclame l’indépendance.

[10] Traditionnellement proche de l’Iran, la Grèce, paniquée par l’agressivité et les ambitions de la Turquie, s’est récemment rapprochée d’Israël et des Émirats arabes unis, tant sur les plans économiques et énergétiques, que militaires et stratégiques.

[11] Site officiel iranien Khamenei.ir, 10 janvier 2021.

[12] Ibidem.

[13] Ibidem.

[14] Albert Wolf, « Why hasn’t anyone attacked Iran’s nuclear sites? », Perspectives Paper n° 1878, BESA Center, 11 janvier 2021.

[15] Armin Arefi, « Pourquoi l’Arabie saoudite et le Qatar enterrent la hache de guerre », Le Point, 5 janvier 2021.

[16] Comme en témoignent les propos élogieux de Mohammed Javad Zarif qui a tweeté en anglais le 5 janvier 2021 le message suivant : « Congratulations to Qatar for the success of its brave resistance to pressure & extortion ».

[17] Thierry Oberlé, « Mohammed Dahlan, un Palestinien dans l’ombre de l’accord Israël-Émirats », Le Figaro, 18 août 2020 ; les dirigeants émiriens comptaient sur un second mandat de Donald Trump pour placer leur homme – Mohammed Dahlan – à la tête de l’autorité palestinienne ; cette option semble aujourd’hui écartée.

[18] Comme en témoigne l’organisation sur place, le 29 décembre 2020, d’un exercice majeur qui aurait vu des membres des forces spéciales iraniennes conseiller les combattants du Hamas ; I24 News, 31 décembre 2020.

[19] Alex Joffé, « Le marais retourne à Washington », Perspectives Paper n° 1868, BESA Center, 5 janvier 2021.

[20] I24 News, 13 janvier 2021.

[21] I24 News, 13 janvier 2021.

[22] Interview avec Armin Arefi, Le Point, op. cit.

[23] Ali Harb, « Kamala Harris pledges unconditional support for Israel », Middle East Eye, 27 août 2020.

[24] The Arab American News & I24 News, 6 novembre 2020.

 

Lancement de la 1ère Session méditerranéenne des hautes études stratégiques en format 5+5. Une première qui ouvre de très belles perspectives !

Le contexte n’est pas favorable aux rencontres ! C’est le moins que l’on puisse dire à l’heure où les maîtres mots sont presque partout en Europe et dans le monde le couvre-feu ou le confinement. C’est sans doute l’un des effets les plus dévastateurs de la crise du COVID 19 dans le champ des relations sociales. Chacun le vit plus ou moins bien au quotidien. Mais c’est aussi, il ne faut pas en sous-estimer la portée, une vraie difficulté dans le champ des relations internationales. Or ces relations sont plus que jamais nécessaires dans un monde agité où même les plus grandes démocraties vacillent. Il faut donc débattre. Il faut échanger. Il faut savoir écouter et entendre les autres. Car en effet, rien ne remplace jamais les échanges réalisés autour d’une table où chacun peut observer attentivement la réaction de ses interlocuteurs en se parlant « droit dans les yeux ». Dans un monde où les relations sont tendues, toute démarche privilégiant le débat et la concertation est donc la bienvenue, et par défaut, les alternatives qui le permettent doivent être recherchées.

C’est pour cette raison que l’institut FMES a organisé, pour la première fois dans son histoire, une session de formation et d’échanges rassemblant des jeunes diplômés, civils et militaires, des pays du 5+5. Cette initiative avait été proposée lors du Sommet « des deux rives » organisé à Marseille en juin 2019. Elle a été immédiatement soutenue par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères et par la région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Cette première « session méditerranéenne des hautes études stratégiques en format 5+5 » est constituée d’un webinaire introductif qui a eu lieu le lundi 11 janvier qui sera suivi de deux séminaires d’une semaine, le premier sur la rive Nord en France et le Second au Sud en Mauritanie. La séquence présentielle sera réalisée dès que l’étau des contraintes sera desserré.

Et ce fut une belle réussite ! Tous les pays ont présenté des auditeurs à l’exception, à ce stade, de l’Algérie. Au-delà du propos introductif du vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur, directeur général de l’institut, et de la présentation du programme de la session par son directeur le général de corps aérien Patrick Lefebvre, une intervention de monsieur Pierre Razoux, directeur académique et de la recherche de l’institut, a planté le décor. Il a tenu à décrire l’espace méditerranéen et le Moyen-Orient tel qu’il est et non pas tel que l’on voudrait qu’il soit. Un langage de vérité qui a ouvert l’espace aux questions. Les premiers débats, qui n’engageaient que les participants, ont illustré la variété des points de vue et l’intérêt de permettre des échanges, aussi contradictoires soient-il. Ces débats ouverts et informels favorisent une connaissance mutuelle et au-delà des différences, qui ont leur raison-d’être, l’identification des points de convergence pour ces dix pays confrontés à une réalité et à des défis communs (crise sanitaire, crise environnementale, radicalisme, migrations, terrorisme, jeux des puissances, …). C’est cette approche qui, associée à des rencontres, des visites et travaux en commun, créera dans la durée un réseau de jeunes responsables qui seront en mesure de mieux comprendre les différences et les proximités des citoyens de l’espace ouest-méditerranéen. Ce type de rencontre le permet et nous comptons bien l’installer dans la durée.

Ce webinaire introductif est donc la première étape d’un parcours qui désormais se dessine concrètement. En liaison directe avec les auditeurs, nous leur communiquerons le thème d’étude au début du mois d’avril. Ce thème sera donc celui de la 1ère session méditerranéenne des hautes études stratégiques en format 5+5. C’est une belle idée qui prend forme aujourd’hui ! Et comme l’écrirait Antoine de Saint-Exupéry : « qui suis-je si je ne participe pas ? ».