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La crise du Covid-19 : un “ensauvagement” du monde ? – par William Leday

Avec la crise systémique provoquée par la pandémie mondiale, l’ordre international est plus désordonné voire anarchique que jamais. La crise du Covid-19 signe-t-elle la fin du multilatéralisme, du libre-échange ou encore de l’Union Européenne ? Est-on à l’aube d’un nouvel ordre mondial ? William Leday, diplômé de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques de l’institut FMES et enseignant en relations internationales à Sciences Po, nous livre son analyse.

 

Donald Trump, Président des Etats-Unis (Crédits photo: Gage Skidmore/ Flickr)

 

Alors que plus de la moitié de l’humanité se trouve confinée, les Etats poursuivent leur compétition stratégique sur une scène internationale tourmentée. Sur celle-ci, la liste des victimes est longue, on y recense : le multilatéralisme, son pendant institutionnel qu’est l’ONU, le libre-échange et l’Union européenne dont le projet pourrait faire naufrage. En ce sens, le Covid-19 est bien plus qu’une crise sanitaire, elle provoque à l’échelle internationale, comme sur le plan sociétal, une crise existentielle, et l’on assiste à une accélération aussi rapide que brusque des tendances lourdes travaillant en profondeur les relations internationales. Si on ne prend garde, le jour d’après se caratérisera à court terme, pour paraphraser Thérèse Delpech, par un ensauvagement des rapports entre les Etats qui ne sera pas sans rappeler les années 30. Ces dernières avaient vu non seulement l’échec de la Société des Nations, mais aussi la fin d’un monde – celui que Stefan Zweig a magnifiquement raconté dans son essai autobiographique posthume, Le monde d’hier. Dans le monde de demain, la scène internationale ressemblera plus que jamais à un champ de bataille où s’exacerbera un affrontement dont l’enjeu est, ni plus ni moins, la capacité à lire et dire le monde.

Une désagrégation du système international.

De simple crise sanitaire, le covid-19 s’est mué, sur la scène internationale, en crise existentielle qui accélère au grand jour les changements en cours. Pour le plus grand bonheur des néo-réalistes et des partisans du hard power, nombreux aux responsabilités, cette scène tend à devenir plus hobbesienne et c’est sur le cadavre embaumé du multilatéralisme que ce regain de réalisme (re)fait son lit.

Ainsi, comme de nombreux observateurs le commentent depuis un mois, la crise du multilatéralisme connait un degré de gravité inédit. Cette crise peut être illustrée tant par la faillite morale que connait l’OMS que l’incapacité de l’ONU à émettre la moindre résolution sur un domaine qui avait fait l’unanimité au moment de la crise des virus Ebola, du SRAS ou du H1N1. Cette faillite du multilatéralisme se double de celle de la diplomatie des conférences, puisque le G7 dont la présidence incombe à Donald Trump, lequel a proposé sa préparation au président Macron, ne se réunira pas avant cet été. Sur ce même plan, l’initiative du président français visant à organiser un sommet du P5 (le P5 désignant les cinq puissances de l’ONU) ne rencontre pas plus d’échos. Ce projet sommet de la dernière chance pour sauver la face d’un multilatéralisme aux abois suscitera la réprobation de tout ce que le monde compte de puissances candidates à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir l’Allemagne, le Japon, l’Inde, … Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Ces convulsions démontrent que la gouvernance mondiale héritée de la fin de Guerre froide a vécu.

En se jouant des cadres multilatéraux, là où la crise aurait dû les mettre en scène, les nations retournent à une forme d’état de nature où la prédation prend le pas sur le droit. En témoigne leur attitude sur le tarmac des aéroports chinois où s’est exercé très concrètement le primat des intérêts nationaux quand il s’est agit de se procurer des masques, parfois au mépris de contrats dument signés.

Comme l’analyse l’économiste Daniel Cohen, l’autre victime de cette crise pandémique est le libre-échange qui ne jouera plus de rôle moteur des relations internationales, et encore moins celui de vecteur de changements qu’il a été ces deux dernières décennies. On n’en mesure pas encore les conséquences si ce n’est qu’il favorise un retour de l’Etat, voire engendrerait un début de démondialisation.

Un monde plus géopolitique et un retour des idéologies ?

Parfois, les intérêts nationaux se conjuguent avec une idéologie et de cette union germent souvent mensonges et scandales : la Chine de Xi Xinping en est emblématique. La complicité de l’OMS avec Pékin sur cette crise démontre, si besoin était, l’investissement et l’activisme de la Chine dans les enceintes multilatérales et la nécessité de revisiter les modes de gouvernance internationales, mais c’est une autre histoire sur laquelle nous ne nous appesantirons pas.

Cette désagrégation de la dimension institutionnelle et économique à l’échelle internationale – ou comme diraient les marxistes, de l’infrastructure – est la traduction d’une intensification de l’affrontement idéologique que se livrent régimes autoritaires et démocraties libérales, entre la Chine et les Etats-Unis. Ce qui se joue chez les premiers est le leadership face à des sociétés démocratiques rongées par l’illibéralisme, phénomène de double affaiblissement de l’Etat de droit et des libertés publiques. Ce rapport de force se décline sur plusieurs plans. Il y a l’offensive de communication de Pékin sur le fondement d’un narratif en partie mensonger : sur l’origine du virus, sur la gestion de la crise au Wuhan, sur le nombre de morts, sur l’exemplarité des autorités chinoises …. Au-delà, et plus spécifiquement sur le plan idéologique, cette offensive chinoise vise à remettre en cause le modèle de société prédominant jusque-là, à savoir celui des démocraties libérales. Elle vise non seulement à ravir le leadership aux Etats-Unis qui a relevé le gant d’un point de vue géostratégique, mais également à une Europe affaiblie de l’intérieur par les divisions, l’absence de solidarité et de coordination entre Etats-membres et les régimes populistes.

Cet affrontement est également de nature géopolitique dans la mesure où il se décline à travers un rapport de force militaire (démonstration de force de part et d’autres à travers des manœuvres en Mer de Chine par exemple), politique avec le jeu des alliances (la Chine peut s’appuyer sur la Russie) et de l’ordre des représentations, puisqu’au-delà la compétition stratégique, on sent bien que la question du modèle de société est cœur.

Toute proportion gardée, cette phase n’est pas sans rappeler la rivalité qui avait prévalue, à la fin du Vème avant notre ère, dans la Grèce classique, entre les régimes oligarchiques (soutenus par Sparte et la ligue du Péloponnèse) et régimes démocratiques dont la cité d’Athènes était le modèle et où les démagogues avaient alors précédé les oligarques. Il s’ensuivit après une longue période de stagnation, un triomphe assez net et définitif des oligarques, puis la domination romaine… si l’histoire ne se répète pas, elle instruit, et la période actuelle est bien l’affrontement entre deux représentations du monde et du modèle de société qui doit présider à la destinée collective des humains.

L’illibéralisme qui travaille aujourd’hui les sociétés occidentales et dont la Chine, la Russie sont les plus puissants vecteurs, se déploie aujourd’hui sur le terrain du numérique et la question des applications visant à quadriller la population en est emblématique. Cette bataille est d’ores et déjà perdue pour les tenants des libertés publiques. L’individu face à un danger mortel ira là où la sécurité se trouve, dusse-il sacrifier ses libertés publiques, largement entamées avec l’intégration de l’état d’urgence dans le droit comme en France en 2018, ou comme le Patriot act aux Etats-Unis, consécutifs au terrorisme internationalisé qui a ensanglanté ces deux dernières décennies. Dès lors, le débat ne se situe plus dans le pour ou contre, mais sur le comment, comment disposer de garde-fous, et garantir ainsi la protection et l’anonymat des données ? Dans la lignée des RGPD, cette bataille peut et doit être menée à l’échelle du continent européen et au-delà, car cette question est liée au modèle de société que nous voulons faire prévaloir et la sauvegarder des libertés.

Le monde devient donc plus hobbesien, ce alors que cette crise nécessite au mieux une réponse intégrée ou coordonnée à l’échelle planétaire, au pire, une étroite coordination entre les Etats. Face à la crise sanitaire, la faiblesse est donc aujourd’hui double puisque l’inefficacité des Etats fait échos à l’absence de réponse internationale.

Bon nombre d’observateurs assument un parallèle avec la crise financière de 2008 qui n’a débouché que sur des changements mineurs. Les lendemains des deux guerres mondiales sont des points comparaison plus pertinents, car c’est l’échelle des valeurs et l’équilibre des puissances qui se trouvent aujourd’hui en jeu. Or si les lendemains de la Grande guerre ont été riches de désillusions, ceux de la Seconde guerre mondiale démontrent qu’il est possible de concrétiser et d’assumer un changement de paradigme, et de mettre en place des changements structurels. Au niveau des nations, cela c’était traduit par une généralisation de l’Etat providence, et au plan international, par la mise en place du système onusien et des institutions de Bretton Woods. La conjugaison de l’enjeu climatique qui est le nôtre, le séisme que représente cette crise pandémique, lourde de conséquences que nous ne mesurons ni ne maîtrisons encore, conjugué aux défis que nous imposent les inégalités sociales, un système économique qu’il faut réviser en profondeur peuvent faire office de catharsis à l’échelle de la planète.

Covid en Méditerranée : accélérateur de ruptures

 

Équipe de recherche de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques.

Cet article sera publié dans le prochain numéro de la Revue de Défense Nationale (n° 831, mois de juin 2020)

 

Il est encore trop tôt pour savoir si la crise du Covid-19 va changer le monde, mais nous pouvons être certains qu’elle va accélérer les changements déjà à l’oeuvre. Elle joue en effet le rôle de catalyseur qui, parce qu’elle met en évidence les différences entre les sociétés et entre les États, parce qu’elle souligne les dysfonctionnements et parce qu’elle aggrave les déséquilibres et les tensions, provoque des points d’inflexion et des ruptures.

La Méditerranée qui concentre la plupart des défis de la mondialisation est, comme souvent, un excellent laboratoire de cette accélération de l’Histoire. Par sa situation particulière, la Méditerranée fait se côtoyer des espaces civilisationnels très divers sur lesquels l’impact de la pandémie, comme sa perception et ses conséquences, restent très différents. Pour actualiser le numéro d’été 2019 de la RDN consacré à la Méditerranée stratégique (1), l’équipe de recherche de la FMES analyse l’impact de la crise du Covid à ce stade autour de ce bassin pour en évaluer les conséquences stratégiques pour la sécurité de la France et de l’Europe.

 

État des lieux : un seul virus, des réponses différentes

Même si les mesures de lutte contre ce virus sont plus ou moins identiques dans tous les pays (confinement collectif et distanciation sociale), la réalité de leur application diffère notablement. L’analyse des réponses à une crise commune donne une image fidèle des sociétés et de leurs différences. Les conséquences prévisibles de cette crise, qu’elles soient sociales ou économiques, accentueront les divergences et les inégalités déjà à l’oeuvre dans cette région de frictions entre deux mondes. La perception par les populations de ces différences est également un point clé qui influera sur les représentations à venir, facteurs déterminants dans les frustrations et tensions qui en découlent.

 

L’Europe : transparence, hétérogénéité et fragilité des États latins

La première caractéristique du continent européen a été, conformément à sa culture, d’appliquer une transparence totale vis-à-vis de sa situation sanitaire souvent critique, ce qui l’a placé en fragilité dans la compétition mondiale du narratif
qui s’est instaurée à propos de la pandémie.

Si tous les États ont mis en place des quarantaines d’ampleur variable pour tenter d’éviter la propagation du virus, ces mesures se sont révélées insuffisantes dans les pays méditerranéens. L’état de préparation imparfait des systèmes de santé
s’est révélé un facteur aggravant. Le bilan de la gestion de la pandémie, contrasté, est donc plutôt négatif, surtout dans les pays latins où l’impact économique risque d’être considérable. Les mesures de confinement plus ou moins strictes se répercutent fortement sur la vie économique et ont imposé des mesures de dépenses publiques inédites. C’est notamment le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne qui ont fortement confiné alors que leur endettement public dépassait les 100 %.

La gestion du Coronavirus a ainsi renforcé le clivage déjà patent lors de la crise de la zone euro de 2010, en mettant en évidence les différences culturelles, politiques et économiques des pays du nord et du sud de l’Europe (2).

Si les mesures prises par l’Union européenne ont été jugées insuffisantes, fragilisant une image déjà écornée par la gestion de la crise migratoire de 2015 et le Brexit, elles sont pourtant en cohérence avec le fonctionnement de l’Europe de la santé qui relève de la compétence interne des États-membres. Malgré tout, l’Union européenne a pris une série de mesures de soutien financier dès la mi-mars (au plan de relance de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU, “s’ajoutera […] un budget européen à long terme révisé de 1 100 milliards d’euros” selon la présidente de la commission Ursula von der Leyen), complétées par un paquet de mesures financières décidées par l’Eurogroupe du 9 avril 2020 à hauteur de 540 milliards d’euros (3) ; elle a annoncé investir plus de 138 millions d’euros dans la recherche sur le Covid-19, ciblant les projets de vaccins, de traitement et de diagnostics à travers le programme « Horizon 2020 ». Il est donc difficile de nier le rôle important de l’UE dans son secteur fétiche, l’aide économique.

Ainsi, malgré l’imperfection et le manque d’unité des réponses des pays de la rive nord, ceux-ci ont pu s’appuyer sur des systèmes sanitaires leur garantissant la disponibilité de compétences et de moyens opérationnels pour apporter une première
série de mesures conservatoires destinées à rendre supportable l’afflux de malades dans leur système de santé. Le pire, à savoir l’effondrement des systèmes hospitaliers, a pu être évité et, même si l’urgence reste de rigueur, l’UE peut se concentrer sur la recherche de solutions thérapeutiques (vaccins, traitement…) et la gestion de la crise économique et sociale de l’après Covid qui sera importante, surtout pour les pays sud-européens les plus touchés.

Cette situation est bien différente sur les deux autres rives de la Méditerranée.

 

L’autoritarisme et la relance de l’économie l’emportent sur la protection sanitaire au sud et à l’est

Du Maghreb au Levant, à l’exception d’Israël qui applique le même type de politique sanitaire que les pays d’Europe et dans une moindre mesure de la Turquie qui s’en rapproche, les données sur le Covid-19 sont lacunaires ou dissimulées.

Les situations de crise économique, sociale ou sécuritaire expliquent en grande partie ce manque d’informations fiables. Les gouvernements autoritaires (ou fragile comme en Tunisie) savent qu’ils seront en effet plus jugés sur l’absence
de troubles que sur le nombre de décès. Il est néanmoins possible de dégager les grandes lignes des politiques de gestion de cette crise dont le principal ressort est d’éviter l’effondrement total des systèmes en place par le maintien, autant que faire se peut, de l’activité économique.

Le premier paramètre commun aux pays de la rive sud concerne une moindre vulnérabilité à la pandémie qui est antithétique à la rive nord : une population moins fragile parce que plus jeune malgré une organisation sanitaire moins performante.

Le deuxième point à souligner reste le mimétisme des réactions. Les gouvernements ont tous pris des mesures de confinement plus ou moins strictes (à titre d’illustration, en Égypte les restaurants ou les cafés peuvent rester ouverts, en Turquie seul le week-end est confiné et de nombreux pays tolèrent leur secteur informel). Ces mesures autorisent, il faut le noter, un contrôle social accru (le Hirak algérien a ainsi été suspendu) et renforce l’effet de chape de plomb recherché par nombre de dirigeants.

L’organisation sociale plus traditionnelle, centrée autour de la cellule familiale, est propice à l’entraide et au soutien communautaire indispensables à la gestion de cette crise à la fois sanitaire et économique. Elle est certainement un amortisseur de tensions.

Finalement, il est probable que la crise économique qui commence aura un impact supérieur à la crise sanitaire dans les pays de la rive sud. La faiblesse de l’activité économique locale s’ajoute à la récession mondiale, à la baisse du tourisme et à l’effondrement du prix du pétrole pour créer une situation particulièrement difficile à gérer pour des gouvernements soumis à des tensions sociales et politiques pérennes, tout particulièrement en Algérie, très dépendante des revenus pétroliers et gaziers.

Enfin, dans une région travaillée par un antioccidentalisme chronique, l’impact psychologique lié à la fermeture des frontières avec le Nord pourrait, en supprimant la soupape que représente l’accès à la diaspora, à l’économie et aux soins en Europe, renforcer le ressentiment latent vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.

Du niveau de tensions créées par ces frustrations dépendra la porosité des populations du sud et de l’est de la Méditerranée aux discours fédérateurs antioccidentaux ou islamistes, à moins que l’Europe ne mesure l’ampleur des enjeux et fasse du renforcement des liens avec sa rive sud une priorité.

 

Un défi sécuritaire renforcé

Le Covid-19, autant par les réactions qu’il suscite que par ses impacts sanitaires, est un facteur de déstabilisation sécuritaire majeur, dans une zone qui était déjà avant la crise l’une des régions les plus crisogènes du monde.
Le premier impact sécuritaire est lié aux conséquences de la pandémie dans les sociétés des pays de la rive sud, déjà fragilisés par un mal-être lié aux difficultés économiques, aux blocages politiques et la déstabilisation sociétale accélérée par l’accès à Internet. Le durcissement sécuritaire abrité derrière la gestion de l’épidémie, la crise économique engendrée par le Covid et le blocage des frontières de la rive nord vont renforcer les tensions internes qui seront, comme c’est l’usage, canalisées vers un ressentiment antieuropéen et antifrançais.

Il existe un impact d’une autre nature, lié aux mesures de protections mises en oeuvre par les forces armées engagées sur ce théâtre qui ont abouti au rapatriement ponctuel de moyens militaires, à commencer par les navires de guerre (même si la France a maintenu une présence permanente en Méditerranée orientale). Cette rétractation opérationnelle qui est à relier à la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des pertes considérées comme injustifiées au regard des enjeux, est partagée par la Russie qui semble avoir elle aussi réduit l’activité de ses forces déployées en Méditerranée et en Syrie. De son côté la Chine, moins présente en Méditerranée, ne semble pas procéder à de tels retraits opérationnels, comme en témoigne l’activité militaire qu’elle déploie en mer de Chine ou à proximité de sa base de Djibouti.

L’activité militaire globale se réduit donc en Méditerranée, avec un effet positif à Idlib où les combats ont cessé, même si à l’inverse les combats ont repris en Libye autour de Tripoli. La réduction de voilure des forces armées occidentales entraîne d’autres conséquences négatives lorsqu’elles participent aux opérations de stabilisation (Sahel) ou de préservation du droit international (immigration, souveraineté).

La pandémie favorise donc les entités les plus résilientes, celles qui ont le moins à perdre et qui sont en mesure de profiter du retrait, au moins temporaire, des puissances qui souhaitent se préserver en attendant la diminution de la létalité du virus. Le vide sécuritaire créé permet indubitablement aux acteurs qui considèrent que le rapport coût/efficacité est favorable de tenter leur chance. La Turquie ou le régime syrien pourraient ainsi profiter de l’effet d’opportunité pour prendre un gage en forme de fait accompli (forage en ZEE chypriote pour Erdogan, réduction de la poche d’Idlib pour Bachar). Les groupes terroristes et les organisations mafieuses peuvent de leur côté développer plus librement leurs actions et trafics (déstabilisation, armements, drogues, migrants).

Nous entrons donc dans une période où les puissances traditionnelles se replient, les sociétés sont sous tension et où les perturbateurs, qui ont moins à perdre, ont les coudées franches. Il est important que cette phase soit la plus brève possible.

 

Des conséquences géopolitiques durables

Ainsi, force est de constater le repli ponctuel des États européens, tétanisés par la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas seulement des navires civils et militaires qui sont rentrés à leur port d’attache, mais également du rapatriement massif d’expatriés et de la réduction des coopérations. Claquemurées, les autorités bruxelloises ont indiqué leur volonté d’accroître l’aide aux pays africains, mais sont restées prudentes vis-à-vis des pays de la rive sud, du Maroc à l’Égypte.

Ce repli laisse le champ libre aux acteurs globaux avides d’influence et adeptes de propagande, à commencer par la Chine qui apparaît, pour l’instant du moins, comme le principal bénéficiaire de cette crise alors même qu’elle en est à l’origine. Usant d’un soft power décomplexé et d’une diplomatie résolument agressive (4), les autorités chinoises ont marqué des points sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Grèce, Turquie, Égypte, Tunisie, Algérie) en livrant des lots d’équipements sanitaires, même si certains semblent de piètre qualité, en affirmant leur soutien sans faille aux régimes en place et en dénigrant ouvertement la posture des pays européens (5). Mais c’est dans un second temps que la Chine entend rafler la mise, lorsque ces pays affaiblis, menacés par un endettement excessif, seront à la recherche de liquidités et d’investissements pour relancer leur économie atone, sans devoir procéder aux pénibles réformes imposées par les traditionnels bailleurs de fonds institutionnels. Néanmoins, la partie n’est pas gagnée pour Pékin car l’attitude chinoise suscite également critiques et frustrations au cœur même des régimes qu’elle entend aider. Les débats très vifs qui ont opposé en Iran, pays de plus en plus dépendant de la Chine, la municipalité de Téhéran et le ministère de la Santé au ministère des Affaires étrangères en sont le meilleur exemple (6). Il n’est pas interdit de penser que des voix critiques à l’encontre de l’opportunisme chinois se fassent entendre en Europe comme en Afrique du Nord. En outre, rien ne dit que l’empire du milieu ne connaîtra pas quelques déboires internes pouvant limiter ses ambitions (7).

Tout comme la Chine, la Russie a profité de la pandémie pour apporter elle aussi une assistance sanitaire surmédiatisée à plusieurs pays méditerranéens (notamment l’Italie). Elle a laissé ouverte ses lignes aériennes, permettant ainsi de rapatrier de nombreux Européens, tout en tenant fermement ses positions. Le message subliminal est limpide : vous pouvez compter sur Moscou. Second message implicite, qui a perdu de sa vigueur après que la Russie a été touchée plus fortement : c’est grâce à son régime autoritaire que le Kremlin est parvenu à endiguer la pandémie tout en dégageant des ressources permettant de vous assister. Ces messages visent aussi bien à rassurer les régimes autocratiques qu’à diviser les pays européens. Reste à voir si le Kremlin sera en mesure de poursuivre sur le long terme l’effort consenti compte tenu des difficultés auxquelles il fait face en Russie (8).

Troisième bénéficiaire de cette crise, la Turquie qui profite – au moment où ses lignes sont écrites – du retrait des marines occidentales pour maintenir une présence navale autour de Chypre, afin d’appuyer ses revendications énergétiques offshore à l’intérieur de la zone économique exclusive chypriote, face à la mer Égée afin d’impressionner la Grèce et l’Union européenne menacées de vagues migratoires en provenance de Turquie, et à proximité du littoral libyen pour soutenir un point d’appui avancé lui permettant de diffuser l’idéologie des Frères musulmans en direction du Maghreb et du Sahel (9).

De leur côté, les États-Unis sont partagés entre d’une part leur volonté d’allégement de leur engagement dans la région, en réaction à leur surimplication des années 2000 et au poids croissant des enjeux asiatiques, et d’autre part l’importance de cet espace pour leurs lignes de communications stratégiques, pour continuer de peser sur le marché pétrolier mondial et pour contrer la Russie et la Chine. Il est donc probable que Donald Trump ou Joseph Biden continueront de s’impliquer, plus fortement qu’on le croit, en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Plus grave pour le long terme, les réactions des uns et des autres soulignent la remise en cause du multilatéralisme (OMS largement démonétisée, Conseil de sécurité de l’ONU silencieux) et le manque de crédibilité de l’Union européenne. Elles exacerbent la logique de rapport de force tout comme la rivalité sino-américaine.

Mais le Covid-19 pourrait également apporter quelques bonnes nouvelles.

La relocalisation d’une partie de la chaîne de valeur à proximité de l’Europe est l’occasion d’initier un partenariat industriel renforcé avec la rive sud qui pourrait se substituer aux hydrocarbures, au tourisme et aux diasporas, domaines qui entretiennent des relations psychologiques complexes avec les pays anciens colonisateurs.

Avec un brin d’optimisme, il n’est pas interdit de penser qu’une fois les stocks de munitions épuisés, les effets induits de cette pandémie assécheront les camps rivaux en Libye, les poussant à s’entendre sur une sortie de conflit négociée. La plupart de leurs sponsors y semblent prêts. Reste à convaincre la Turquie d’un côté, les Émirats arabes unis de l’autre qui pour l’instant maintiennent leur flux d’armements.

Pour terminer ce tour d’horizon géopolitique, il est possible que cette pandémie contribue à faciliter la reprise de dialogue entre les trois acteurs régionaux les plus influents du Moyen-Orient : l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël qui ont tous trois renforcé leur posture régionale et qui ont besoin de relancer leur économie après la triple peine de la pandémie, de l’arrêt de l’activité économique et de l’effondrement des prix pétroliers. C’est tout particulièrement vrai pour l’Iran et Israël qui ont intérêt à apaiser les tensions au Levant pour pouvoir exporter sereinement leurs hydrocarbures (offshore pour Israël) vers les pays du bassin méditerranéen, car ils savent disposer tous deux des moyens militaires leur permettant de stopper le flux d’hydrocarbures de l’autre.

 

Conséquences et propositions pour la France et l’Union européenne

Toutes ces évolutions imposent à la France et à l’Union européenne de ne pas sacrifier à l’urgence sanitaire et économique les enjeux géopolitiques de leur rive sud. Le boomerang reviendrait vite et violemment : terrorisme, migration, déstabilisation…

Dès lors, une question cruciale se pose : sur qui s’appuyer pour stabiliser un bassin méditerranéen très affaibli par la pandémie ?

Sur les États riverains ? Ce serait la réponse de bon sens, mais ceux-ci sont englués dans leurs rivalités contre-productives. Si rien n’est fait pour les atténuer, le Covid-19 aura fragmenté et compartimenté davantage encore l’espace méditerranéen.
Sur la Chine ? Cela aurait du sens, car contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine, tout comme l’Union européenne, a un intérêt objectif à apaiser rapidement les tensions autour du bassin méditerranéen, même si c’est pour des raisons différentes. Il s’agit pour Pékin de profiter du flottement actuel pour poursuivre rapidement son expansion économique et géopolitique en direction de l’océan Atlantique. Car le projet OBOR (One Belt, One Road) de Xi Jinping s’inscrit dans une stratégie mondiale. À l’inverse, Moscou et Washington ont intérêt àmaintenir un certain niveau de tensions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour justifier leur rôle de protecteur, de pourvoyeur d’armes et de parrain diplomatique. Mais en jouant la carte chinoise, l’Union européenne jouerait avec un concurrent redoutable, adepte de la prédation, et offrirait un avantage tendanciel considérable à Pékin dans son bras de fer avec la Maison-Blanche, ce que Washington ferait payer très cher à Bruxelles.

Sur la Russie alors ? Après tout, l’Europe et la Russie partagent de nombreux intérêts stratégiques communs en Méditerranée, y compris ceux de freiner la Chine et l’Iran, de faire entendre raison à la Turquie et de stabiliser la Syrie et la Libye. Mais le Kremlin est aujourd’hui prisonnier de sa spirale revancharde et sent le soufre : nombreux sont ceux qui ne veulent pas d’un rapprochement avec un pouvoir autocratique accusé de véhiculer virus informatiques et fake news.
Faudrait-il alors s’appuyer finalement sur les États-Unis ? Cette option, souhaitée par ceux que la Chine et la Russie effraient, reste inaudible à l’ère de Donald Trump. Elle ne saurait être ressuscitée qu’après le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2020, si le magnat de l’immobilier new-yorkais venait à s’éclipser et si son successeur s’ouvrait à une coopération vraiment équilibrée. C’est donc à l’automne prochain que devrait se clarifier le paysage géopolitique puisque de nombreux signaux convergent à cette échéance.

En attendant, Paris et Bruxelles gagneraient à raviver les initiatives de coopération navale entre marines européennes pour réinvestir le plus vite possible la Méditerranée centrale et orientale, afin de montrer à l’ensemble des acteurs locaux et globaux qu’il s’agit là d’une zone maritime vitale pour l’Europe. Ils doivent surtout renforcer le processus d’intégration européenne, car cette crise aura prouvé qu’au bout du compte, l’Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu’elle se devait de projeter l’image d’un acteur crédible et responsable.

La France et l’Union européenne doivent également s’attaquer au champ des perceptions qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux rives. La bataille du narratif liée à la gestion de la pandémie et de ses conséquences en est une illustration et une opportunité. Il est indispensable de communiquer activement, préventivement et sans détour pour contrer le discours biaisé et propagandiste des régimes autocratiques qui cherchent à discréditer les États européens, France en tête, et à les utiliser comme boucs émissaires pour camoufler leurs propres lacunes et leurs propres faiblesses structurelles. Cela implique de contrer chaque fake news en démontrant son inanité et l’intérêt qu’en tirent ceux qui les propagent. Cela impose également de forger un narratif alternatif basé sur le bon sens et les intérêts croisés des rives nord, est et sud de la Méditerranée. Les universités, les think tanks tout comme les responsables politiques concernés par l’avenir du bassin méditerranéen ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Deux États méditerranéens sont en position de faiblesse et méritent le soutien des Européens par leur positionnement stratégique : Chypre, pointe orientale de l’Union européenne en Méditerranée en butte à la Turquie ; la Tunisie, État du Maghreb le plus ouvert vers l’Europe, cible des Frères musulmans désireux d’y promouvoir un islam politique combatif.

Mieux comprendre le monde arabo-musulman est essentiel. C’est pourquoi il paraît indispensable de renforcer la coopération avec les services de renseignement marocains, égyptiens et libanais, c’est-à-dire ceux qui comprennent le mieux les stratégies d’infiltration de la mouvance islamiste sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme le suggère le professeur Pierre Vermeren dans une interview remarquée au site Diploweb (10).

Sans paraître alarmiste ni souhaiter que de tels scénarios se produisent, il serait prudent d’anticiper les conséquences de la résurgence de manifestations massives en Algérie et en Égypte, car ces deux pays très menacés par le Covid-19, bien qu’ils s’en défendent, pourraient démontrer très bientôt leur fragilité socio-économique et politique.

C’est sans doute vis-à-vis de la Turquie que la France et l’Union européenne doivent prioritairement agir. Il leur faut informer discrètement, mais fermement, le président Erdogan des mesures de rétorsion économique, politique et diplomatique que l’Union européenne prendrait s’il franchissait les lignes rouges des intérêts européens ; Washington, Moscou et Pékin n’ont pas hésité de leur côté à lui tracer leurs propres lignes rouges, en lui démontrant dans les faits les conséquences néfastes de leur franchissement. Le but n’est pas de lui faire perdre la face, mais de lui faire comprendre que l’Union européenne n’entend pas être l’idiot utile de l’Histoire, pour paraphraser Lénine, et qu’elle sait tout aussi bien manier le bâton que la carotte quand ses intérêts vitaux sont menacés.

Sur le plan infraétatique, il convient enfin d’intensifier le dialogue multilatéral entre les régions du sud de l’Europe et leurs équivalents des rives orientales et méridionales, en vivifiant les échanges académiques et les rencontres entre think tanks. C’est pourquoi la FMES se tient prête à analyser les conséquences de cette crise avec tous ceux de ses partenaires qui le souhaiteraient.

 

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(1) Numéro spécial « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation », RDN, n° 822, été 2019.

(2) Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(3) Instrument SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) proposé par la Commission pour financer les mesures de chômage partiel ; prêts de la Banque européenne d’investissement, garantis par les États, aux entreprises ; ligne de crédit du Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012, pour aider les États à faire face aux dépenses liées à la crise du coronavirus ; Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(4) « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, 24 avril 2020.

(5) Benoît Delmas : « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, 5 avril 2020.

(6) Anne-Bénédicte Hoffner : « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine », La Croix, 7 avril 2020.

(7) Minxin Pei : « Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping », Foreign Affairs, mai-juin 2020.

(8) Emil Avdaliani : « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper, n° 1534, 17 avril 2020.

(9) Irina Tsukerman : « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper, n° 1528, 14 avril 2020.

(10) Pierre Vermeren : « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, 19 avril 2020.

Webinaire sur les thèmes du climat et de l’énergie pour la 5e session nationale « enjeux et stratégies maritimes »

Les auditeurs autour d’Olivier Schmitt pour la restitution de leurs travaux

Le Covid 19 n’empêche pas l’IHEDN de poursuivre sa mission et, dans un esprit de continuité et d’innovation dans le plus strict respect des directives en vigueur, la 5e session nationale “Enjeux et stratégies maritimes” de l’IHEDN a transformé un séminaire initialement prévu à Paris à l’Ecole militaire les 15 et 16 mai en « Webinaire » inédit.

Les auditeurs attendaient avec impatience ces deux jours car, outre le plaisir de se retrouver, ils allaient réfléchir aux grands enjeux climatiques et énergétiques. Or, l’importance des océans dans ces enjeux n’est plus à démontrer que ce soit pour leur rôle majeur dans l’évolution du climat ou pour leurs ressources énergétiques, en particulier les perspectives offertes par l’éolien offshore. En outre, le thème annuel de la session et les travaux qui leur ont été confiés portent sur ces problématiques. Et, ils n’ont pas été déçus car, dans la plus pure tradition de l’IHEDN, ils ont pu débattre avec des experts de très haut niveau et internationalement reconnus qui se sont prêtés au jeu sans langue de bois.

Le vendredi a débuté par une intervention d’Olivier Appert, ancien président de l’IFPEN[1] et du Conseil français de l’énergie, et actuellement conseiller du centre Energie de l’IFRI[2], sur la géopolitique de l’énergie. Ce fut l’occasion pour tous de mieux comprendre les fondamentaux de la politique de l’énergie et la très grande inertie de ce secteur qui demande une vision de long terme et des investissements colossaux. Les échanges aussi passionnés que passionnants ont également abordés les enjeux maritimes qui s’y rapportent, en particulier ceux liés à l’Arctique et l’impact de la pandémie actuelle.

Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au CEA[3], co-présidente du groupe n°1 du GIEC[4] et membre du Haut conseil pour le Climat a ensuite animé la réflexion des auditeurs sur les grands enjeux du climat. D’une rigueur scientifique et d’une clarté exemplaire, sa démonstration sur l’impact des activités humaines, en particulier les émissions de gaz à effet de serre, a fortement impressionné les auditeurs. Ces derniers sont désormais convaincus qu’il est urgent d’agir, malgré l’inertie des phénomènes, car l’avenir des générations futures en dépend.

Toujours virtuellement, les auditeurs se sont projetés outre-mer en début d’après-midi pour réfléchir aux grands enjeux des territoires ultramarins. Ils ont pour cela été rejoints par le capitaine de vaisseau Hervé Hamelin, coordonnateur ministériel en matière de sécurité des espaces maritimes, et Max Dubois, président d’R&DOM[5] qui animèrent leur réflexion avec brio. Les auditeurs ont ainsi pu mieux percevoir à quel point la dimension maritime de la France se situe outre-mer et combien son influence dans le monde en dépend grâce à son positionnement comme nation riveraine de tous les océans. L’importance stratégique de la France ultramarine leur apparait désormais comme une évidence ainsi que la nécessité de veiller à sa sécurité comme à son développement économique dans le respect de la diversité de ces territoires. D’ailleurs, la pandémie du Covid 19 pourrait être une opportunité pour repenser cette politique.

Le dernier débat de la journée ne fut pas moins animé que les précédents grâce à Jean-Marc Jancovici. Associé fondateur de Carbone 4, fondateur et président de Shift Project et également membre du Haut conseil pour le Climat, il a animé avec son brio, sa verve et son absence de langue de bois désormais bien connus, la réflexion des auditeurs sur le thème « Climat et énergie, perspectives, impact économique et sociétal ». Sans surprise, il a impressionné son auditoire par l’originalité de ses approches et le caractère incisif de ses propos. Plus aucun auditeur ne doute de l’importance de l’énergie sur l’activité humaine et de la nécessité d’adapter le développement des sociétés à la disponibilité d’une ressource en grande partie non renouvelable.

Toujours confinés et connectés, les auditeurs ont rejoint le samedi matin deux auditeurs de sessions « Enjeux et stratégies maritimes » précédentes : Paul de La Guérivière, président fondateur d’Idéol et Vincent Bales, directeur général de WPD Offshores. Avec eux, ils se sont plongés dans l’univers des Énergies Marines Renouvelables (EMR). À travers des débats animés, ils ont approfondi les volets politique, économique, technique et administratif de cette filière novatrice et pleine de promesse. Ils ont découvert les principaux freins à son développement en France et, qu’à l’encontre des idées reçues, les EMR étaient désormais capables de produire de l’électricité à un prix compétitif.

La matinée s’est conclue par une dernière réflexion sur les perspectives et les enjeux juridiques liés au climat et à la protection des océans. Pour animer leurs débats, les auditeurs ont eu la chance de bénéficier de la présence d’un acteur majeur de la diplomatie Française dans le domaine maritime : Serge Ségura, ambassadeur de France chargé des océans. Comme à son habitude, il a su les captiver par sa connaissance du sujet ainsi que par le brio et le recul de son analyse. Il leur a montré que, malgré les difficultés, la communauté internationale ne restait pas inactive face à ces enjeux et que la France dont la voix était écoutée pouvait jouer un rôle non négligeable.

Le samedi après-midi fut consacré à la restitution tant attendue par les auditeurs de leurs travaux de réflexions devant leurs camarades et Olivier Schmitt, directeur des études et de la recherche de l’IHEDN. Pendant 4 heures, les débats ont été particulièrement riches sur les trois sujets qui leur avait été confiés : la politique et les stratégies de l’Etat en océan Arctique, la question du développement durable des énergies offshore ainsi que l’acquisition des connaissances nécessaires à l’anticipation et à la prévention des conséquences de la montée des eaux. Olivier Schmitt a ainsi pu leur faire part de sa vive satisfaction pour le travail fourni et leur prodiguer des conseils avisés pour améliorer encore la présentation de leurs rapports.

Particulièrement heureux de ce séminaire « à distance » passionnant, les auditeurs ont dû se quitter virtuellement un peu frustrés de n’avoir pu se retrouver à l’Ecole Militaire pour échanger de vive voix, mais avec l’espoir de se retrouver rapidement en « chair et en os » dans le respect des gestes barrières !

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[1] Institut français du pétrole et des énergies nouvelles.

[2] Institut français des relations internationales

[3] Commissariat à l’énergie atomique

[4] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[5] République et développement Outremer

Vers une sortie de crise en Tunisie ? – par Sarah Sriri

Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement tunisien.

Tous droits réservés.

Par Sarah SRIRI, chef de projet analyse et stratégie à l’institut FMES.

Comme de nombreux pays, la Tunisie est elle aussi confrontée à la pandémie liée au virus Covid-19. Après des mois d’impasse politique, le pays, plongé dans une crise protéiforme, s’est enfin doté d’un gouvernement, mais à peine installé, celui-ci doit gérer en priorité cette crise sanitaire sans précédent. Dans ce contexte, l’espoir que placent les Tunisiens dans ce gouvernement est à la hauteur des défis structurels et conjoncturels auxquels celui-ci fait face.

UN PARLEMENT FRAGMENTE

A la mort du président Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019, les Tunisiens ont été appelés à se rendre aux urnes pour des élections législatives qui se sont tenues en septembre 2019, puis présidentielles le mois suivant. Au terme de la campagne, Kaïs Saïed a été élu président avec près de 73% des voix au second tour le 23 octobre 2019. Expert en droit constitutionnel, cet homme de 62 ans qui n’est issu d’aucun parti politique, est devenu une figure médiatique après l’exil de l’ancien président Ben Ali en prenant position pour un processus de justice transitionnelle. Si sa position paraît peu claire sur le plandéologique, elle semble s’inscrire dans une logique populiste puisque le nouveau président tunisien a forgé sa campagne autour du slogan « le peuple veut », érigeant ce dernier au rang d’acteur politique de référence. Les deux autres éléments moteurs de sa campagne demeurent la lutte contre la corruption des élites et la promotion d’une indépendance économique de la Tunisie.

S’agissant des élections législatives et contrairement à celles de 2014, aucune coalition ne s’est dégagée, faisant du Parlement tunisien un organe émietté sans consensus évident. Les deux formations arrivées en tête, Ennahdha (parti d’obédience islamiste) et Qalb Tounes (parti du magnat Nabil Karoui, principal concurrent de Kaïs Saïed) n’ont obtenu respectivement que 54 et 38 sièges sur un total de 217 (soit respectivement 24 % et 17,5 %)[1]. Dans ce contexte, aucune de ces deux formations n’était en mesure a priori de former une coalition majoritaire stable, rappelant les affres de la IVe République en France. A contrario, cet émiettement a fait émerger une nouvelle classe politique dite « souverainiste » à l’agenda flou. En effet, l’affaiblissement de l’Etat depuis 2011, sa perte progressive de souveraineté, notamment en termes économiques (la Tunisie étant tenue de respecter ses engagements internationaux) mais aussi la querelle entre islamistes et anti-islamistes – les premiers s’étant rapprochés des pays du Golfe contre l’avis des seconds – ont nourri les revendications populaires et ont permis l’émergence d’une nouvelle frange de politiques moins idéologisés, mais davantage populistes. Pour l’ONG International Crisis Group, l’émergence de ces discours souverainistes a favorisé « l’installation d’un climat de surenchère populiste »[2] qui a accru les tensions politiques et fracturé la population.

Cette fracture tunisienne s’est ressentie jusqu’à l’Assemblée nationale. Comme le dispose l’article 89 de la Constitution tunisienne de 2014[3], il incombe au parti ayant remporté le plus grand nombre de sièges de former le gouvernement du pays. Toutefois, Ennahdha n’a pas pu, malgré sa position de force parlementaire dominante, garantir l’intronisation d’Habib Jemli, son candidat issu du parti d’inspiration islamiste. Dans ce contexte particulièrement crispé, il aura fallu plus de quatre mois à la Tunisie pour se doter d’un gouvernement et mettre fin à l’impasse politique. C’est Elyes Fakhfakh qui va être nommé nouveau chef du gouvernement tunisien. Ancien ministre du tourisme et des finances, il est issu du parti social-démocrate Ettakatol qui appartenait à la coalition formée par les partis Ennahdha (islamiste) et Congrès pour la république aux lendemains de la révolution tunisienne. Elyes Fakhfakh a fini par obtenir, après 18 heures de débat, la confiance de l’Assemblée tunisienne, le 26 février 2020 (par une majorité de 129 voix sur 217). Ancien candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2019 – il n’avait recueilli que 0,34% des suffrages – le nouveau chef du gouvernement a finalement trouvé un consensus avec Ennahdha pour obtenir la confiance du Parlement autour d’une équipe largement composée de technocrates.

Ce dénouement, vécu comme un soulagement par les Tunisiens, invite toutefois à questionner la capacité réelle du pays à sortir de l’impasse, compte tenu d’une situation intérieure inquiétante aggravée par la crise du Covid-19. Selon Michaël Ayari, senior analyst chez International Crisis Group, « les causes de la crise sont toujours là » et « la nature du régime a changé mais pas l’Etat »[4].

UNE SITUATION INTERIEURE INQUIETANTE

La nomination d’un nouveau gouvernement, en sus de satisfaire le peuple, était espérée avec impatience d’un point de vue économique. Si d’importants progrès ont été réalisés en termes de transition démocratique, faisant de la Tunisie l’exception positive des pays ayant vécu la vague des printemps arabes, l’économie reste en berne et l’activité économique tourne au ralenti. Le Fonds monétaire international attendait la nomination d’un nouveau gouvernement pour négocier les modalités d’un nouvel accord de prêt. En 2016, 3 milliards de dollars avaient déjà été accordés à la Tunisie en échange de réformes importantes. Ces dernières ont engendré une augmentation sensible du prix des produits de première nécessité, réduisant drastiquement le pouvoir d’achat des Tunisiens. De plus, le déficit budgétaire ne cesse de se creuser : 2,4 milliards de dinars tunisiens pour le premier trimestre de 2019 (763 millions d’euros) contre 1,8 l’année précédente[5]. Toutefois, cette somme ne représente pour l’heure que 2% du PIB national.

Plus grave, le PIB ne cesse de chuter depuis 2014 pour tomber à moins de 40 milliards de dollars (contre 47 en 2014) en 2018[6]. Au premier semestre de l’année 2019, la croissance tunisienne a connu un léger rebond mais n’a atteint qu’un taux de 1,1%, tandis qu’elle avoisinait les 2,5% en 2018. Le nouveau gouvernement, qui tablait sur une remontée du taux de croissance aux alentours de 1,5% pour l’année 2020, a toutefois été obligé de revoir ses ambitions à la baisse car l’impact du coronavirus a frappé durement la Bourse de Tunis, déjà fragilisée, qui a perdu 7 points au mois de mars 2020.

L’effondrement des cours du pétrole[7], secteur prisé par l’économie tunisienne même s’il reste très loin du niveau de production de l’Algérie et de la Libye, tombe au plus mauvais moment alors que la Tunisie a considérablement accru ses investissements dans l’industrie pétrolière, ceux-ci étant passés de 72 millions de dollars en 2018 à 254 en 2019[8] ; or, elle doit désormais les rentabiliser.

Le phosphate, l’une des pierres angulaires de l’économie tunisienne, est exploité par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et se trouve principalement au sud du pays. En 2009, la CPG figurait au 5ème rang mondial des producteurs de phosphates. Pour autant, la production est passée de 8 millions de tonnes en 2010 à moins de 4 millions en 2019. Le secteur se heurte à des mouvements importants de grèves réclament la régulation de leur situation professionnelle.

Quant au tourisme, vital pour l’économie du pays, celui-ci peinait à se rétablir depuis les attentats du Bardo de mars 2015, mais il va souffrir durement des conséquences de la pandémie.

A ces difficultés économiques s’ajoutent également des inégalités sociales et territoriales.. Les élites citadines sont considérées comme liées aux puissances extérieures occidentales, tandis que les ruraux et les montagnards y sont historiquement opposés (lutte contre la domination ottomane, puis française). Le chômage, estimé à 15%, concerne en particulier les jeunes diplômés (28,2%), les femmes (22,6%)[9] et les populations rurales. Il illustre les difficultés du pays et expose la Tunisie à un risque d’exode des populations.

De fait, cette situation économique dégradée nourrit les revendications populaires et donne du crédit aux nationalistes, aux ultra-religieux et aux thèses conspirationnistes visant les puissances étrangères. Omniprésentes dans le débat public, ces frustrations incarnent un véritable enjeu de pouvoir pour le gouvernement. Si le chef de l’exécutif a fait campagne sur ces thèmes, ceux-ci handicapent gravement la gestion quotidienne du pays.

Enfin, malgré les réformes institutionnelles permettant une démocratisation du pays, des sujets de frustrations subsistent : lois privatives de libertés, inégalités hommes-femmes en termes d’héritage ,clientélisme, corruption…

LE CORONAVIRUS, PREMIER DEFI DU GOUVERNEMENT

A l’instar des pays touchés par le covid-19, dont le voisin algérien, la Tunisie a dû prendre des mesures autoritaires pour limiter la propagation du coronavirus, telles que le confinement des personnes (sauf celles concourant aux activités économiques essentielles du pays), la fermeture des souks et de tout lieu de regroupement. Ces mesures, apparemment prises à temps, semblent avoir permis de ralentir la propagation du covid-19. Mais la suspension des liaisons internationales qu’elles impliquent handicapent gravement l’économie tunisienne. Game changer géopolitique, le covid-19 refaçonne les relations de la Tunisie avec le reste du monde. Cette crise sanitaire, inédite dans nos sociétés contemporaines, apparaît comme un test de vérité pour la jeune démocratie tunisienne, car elle met à l’épreuve l’ensemble de l’appareil étatique. Pour le journaliste Thierry Brésillon, « une mauvaise gestion favoriserait le retour d’une solution autoritaire[10] ». Elle aurait aussi pour conséquence d’accroître les contestations populaires, contraintes de subir un confinement, le gouvernement se heurtant à une frange de la population rechignant à respecter ces règles. Comme le soulignent certains experts, ces mesures indispensables et nécessairement restrictives de liberté pourraient faire le jeu, au bout du compte, de tous ceux qui appellent à la réémergence de pouvoirs autoritaires dans le monde arabo-musulman, à l’instar de ce que semble appeler de ses vœux l’émir Mohamed Ben Zayed des Emirats arabes unis[11].

LA CRISE LIBYENNE

L’évolution de la situation interne en Tunisie reste intrinsèquement liée à la situation de la Libye voisine. Deux hommes s’y disputent le pouvoir dans un pays en proie au chaos depuis 2011. D’un côté, Fayez al-Sarraj, président du gouvernement d’union nationale (GNA) qui siège à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par des pays tels que la Turquie, le Qatar et, dans une moindre mesure l’Italie. De l’autre, l’autoproclamé maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’armée nationale libyenne (ANL), qui contrôle l’essentiel de la Libye et qui est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Russie. Tunis surveille d’autant plus son voisin que la frontière entre les deux pays reste fermée, qu’un raid de djihadistes tuniso-libyens contre la bourgade tunisienne de Ben Gardane (février 2016) avait choqué la population tunisienne, et que la Tunisie accueille de très nombreux réfugiés libyens. En 2011 déjà, elle en avait accueilli près d’un million, mais nombre d’entre eux étaient ensuite retournés dans leur pays. S’il n’y a pour l’heure pas d’afflux massif de réfugiés, la situation pourrait devenir explosive en cas d’aggravation de la crise libyenne. Tunis craint toujours une montée du terrorisme en provenance de Libye sur son territoire, crainte renforcée par l’envoi en renfort du GNA de milices islamistes syriennes par le président turc.

L’intervention récente de la Turquie en Libye en appui au camp de Sarraj contre celui de Haftar est de fait suivie de près par les médias tunisiens. En effet, la Tunisie pourrait être l’un des premiers pays à subir les conséquences d’une escalade de la confrontation. Dans ce conflit, Tunis opte officiellement pour un principe de neutralité, n’octroyant son soutien à aucun des deux hommes, même s’il s’évertue à faciliter les négociations entre eux. En soignant dans ses hôpitaux des combattants issus des deux camps, le pays affiche sa neutralité. Pour la communauté internationale comme pour le gouvernement tunisien, la solution au conflit libyen doit être politique, permettant ainsi à la Tunisie de continuer à jouer un rôle de médiateur.

Toutefois, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie (décembre 2019) et sa connivence affichée avec son homologue tunisien réputé proche des milieux islamistes, ont semé le doute et ont fait l’objet de polémiques au sein de la classe politique tunisienne. Celle-ci a réclamé une position d’affirmation de la souveraineté tunisienne plus claire, demandant au président Saïed de se distancier de son homologue turc.

UNE DIPLOMATIE SINGULIERE A L’ECHELLE REGIONALE

L’élection de Kaïs Saïed visait aussi à défendre l’identité tunisienne en mettant au premier plan la dimension arabo-musulmane d’un pays qui serait, selon lui, menacé par de possibles interventions étrangères occidentales. C’est ce qui explique les déclarations à la tonalité très anticolonialiste et très pro-palestinienne du président tunisien, peu après son élection. Toutefois, la dépendance de la Tunisie aux aides internationales et la proximité traditionnelle de ce pays avec les pays occidentaux l’ont amené à mettre de l’eau dans son thé.

A l’échelle régionale, la Tunisie est éclipsée par son voisin algérien en termes de politique internationale. Pour autant, si l’Algérie espère incarner le leadership en Afrique du nord, ses relations avec la Tunisie restent cordiales. Les deux pays partagent des préoccupations communes, notamment sécuritaires au regard du voisin libyen, mais aussi la nécessité de sécuriser leurs frontières[12]. Toutefois, si les deux pays se targuent de partager d’excellents rapports, il n’en reste pas moins que les échanges économiques entre Tunis et Alger restent faibles au niveau inter-étatiques, même s’ils sont importants au niveau des populations, de nombreux Algériens venant faire leurs courses et passer leurs vacances en Tunisie. Les autorités tunisiennes craignent également un effondrement du pouvoir algérien qui provoquerait des vagues de migrations massives en direction de la Tunisie.

Comme leurs voisins, les Tunisiens constatent que le bassin méditerranéen est devenu un théâtre de rivalités entre puissances globales et qu’il leur faut interagir avec chacune d’entre elles. De fait, les relations avec la Chine se sont approfondies après la révolution avec la signature en juillet 2011 d’un mémorandum d’entente avec Pékin dans le cadre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Cet accord permet à la Tunisie de bénéficier d’une coopération économique, commerciale et touristique plus approfondie, en échange de positions privilégiées concédées aux compagnies chinoises[13]. Il est intéressant de noter également la présence renforcée de touristes chinois, mais surtout d’étudiants et de cadres de l’industrie qui viennent apprendre sur place à la fois le français et l’arabe, afin de pouvoir être ensuite insérés pus facilement dans le tissu économique nord-africain[14].

L’Union européenne reste l’un des partenaires internationaux les plus importants de la Tunisie, même si elle est souvent pointée du doigt par les Tunisiens eu égard à la détérioration de leur niveau de vie qu’ils imputent aux fluctuations touristiques et économiques européennes. Dans le cadre de sa politique européenne de voisinage (PEV), l’UE fournit pourtant un important soutien financier à la Tunisie. La nomination d’un nouvel exécutif européen préoccupé par la gestion du Coronavirus questionne sur l’éventuelle redéfinition de cette aide, de même que sur les modalités de l’assistance technique et du dialogue politique. Cette aide pourrait se concentrer à l’avenir sur des projets plus modestes, davantage en adéquation avec les priorités de Bruxelles[15].

S’agissant de Washington, la Tunisie revendique une relation de plus de 200 ans avec les Etats-Unis. Toutefois, l’attaque terroriste du 6 mars 2020, qui s’est déroulée devant l’ambassade américaine à Tunis, a fait resurgir le spectre de celle qui avait déjà frappé cette ambassade en 2012. Bien qu’isolée, cette attaque est intervenue alors que le gouvernement d’Elyes Fakhfakh débutait son mandat, alimentant les tensions persistantes entre Tunis et Washington, même si celles-ci restent officiellement cordiales. En 2015, le président américain Barack Obama avait d’ailleurs qualifié la Tunisie d’allié majeur non-membre de l’OTAN des Etats-Unis[16]. Les militaires tunisiens, de leur côté, rappellent discrètement l’étroitesse de leur coopération avec les forces armées américaines qu’ils perçoivent comme l’ultime garantie de sécurité de leur pays en cas de déstabilisation extérieure de celui-ci[17].

La Russie accroît elle aussi son périmètre d’action en Méditerranée, même si elle semble se tenir pour l’instant à l’écart de la Tunisie avec laquelle elle entretient des relations cordiales depuis les années 1990.

C’est en fait avec les pays du Golfe que les relations de la Tunisie sont le plus ambiguës. Si elle a accueilli le 30ème sommet de la Ligue arabe en mars 2019, ce qui lui a permis de retrouver un rôle de premier plan au sein du monde arabe, les relations avec les monarchies du Golfe ont connu de fortes fluctuations. Pour le ministère des Affaires étrangères tunisien, les relations avec le Qatar, soutien des réseaux des frères musulmans, sont « un exemple de relations bilatérales réussies et développées au niveau arabe »[18]. Doha s’impose en effet comme le second investisseur en Tunisie. Depuis 2011, les deux pays se sont étroitement rapprochés, notamment lors de la période dominée par la coalition menée par Ennahdha, proche idéologiquement du régime qatari. A contrario, la révolution tunisienne a éloigné le pays des Emirats arabes unis, pourtant deuxième partenaire arabe de la Tunisie au début des années 2000. Après l’affaiblissement d’Ennahdha, les relations se sont quelque peu apaisées, mais la proximité de la Tunisie avec le rival qatari freine le rapprochement avec Abou Dhabi. Les relations paraissent en revanche meilleures avec l’Arabie saoudite. La Tunisie s’est en effet engagée, du moins sur le papier, dans la coalition saoudienne au Yémen, avant d’inscrire le Hezbollah dans sa liste d’organisations terroristes. Elle a en outre accueilli le prince héritier Mohammed ben Salman après l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, en octobre 2018. En retour, Tunis a bénéficié d’une enveloppe financière importante.

QUELQUES PISTES POUR SORTIR DE LA CRISE

Pour l’heure, le bilan post-révolutionnaire de la Tunisie reste modeste. Des réformes ont été accomplies, mais bien d’autres restent en chantier. Il appartient au nouveau gouvernement de les mener à bien en renonçant à toute approche idéologique, dans un pays où les syndicats restent forts (poids de l’UGTT – l’Union générale des travailleurs tunisiens) et le conservatisme religieux très présent. Ce gouvernement doit calmer les revendications populaires et faire face aux défis du covid-19, tandis que médias et partis politiques doivent faire preuve de réalisme. A défaut, la Tunisie pourrait basculer dans une nouvelle instabilité délétère. Au bout du compte, le défi principal consiste à redéfinir un modèle de développement adapté et acceptable par la population. Le pays doit définir une véritable stratégie nationale en vue de renégocier sa place au sein d’une économie mondialisée, mais aussi se doter d’une Cour constitutionnelle (dont la création était annoncée pour 2014) qui permettrait de légitimer les réformes engagées. Au niveau politique, il s’agirait de mettre en place des mécanismes de dialogue afin de favoriser le consensus de long terme, permettant ainsi de limiter les blocages entre factions politiques rivales.

Sur le plan international, l’Union européenne et le FMI pourraient soutenir les orientations prises par la Tunisie afin de participer à la consolidation de sa stabilité, alors même que ces deux acteurs sont pointés du doigts par les Tunisiens qui leur reprochent des mesures d’austérité lourdes à supporter et n’ayant pas permis la relance de l’économie. Quant aux Etats européens très attachés à la réussite de l’expérience démocratique tunisienne, France, Italie et Allemagne en tête, leur plus grande utilité consisterait non pas à chercher à influencer le modèle sociétal tunisien qui suit le processus d’éloignement du modèle occidental qui touche le monde arabo-musulman, mais bien au contraire à coordonner davantage leurs efforts pour dresser une « cage de Faraday » virtuelle autour de la Tunisie destinée à neutraliser les ondes négatives véhiculées par tous ceux qui rêvent de faire échouer cette expérience démocratique. Dans un bassin méditerranéen de plus en plus divisé, la Tunisie gagnerait enfin à retrouver sa place historique de médiateur du monde arabo-musulman en adoptant une posture plus nuancée sur les grands dossiers du moment, tout en réaffirmant sa volonté de discuter avec tous les acteurs de la scène régionale.

[1]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[2]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[3]http://www.legislation.tn/sites/default/files/news/constitution-b-a-t.pdf

[4]https://www.lepoint.fr/afrique/tunisie-les-causes-de-la-crise-sont-toujours-la-04-03-2020-2365799_3826.php

[5]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[6]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[7] Au 26 mars 2020, le prix du baril de pétrole Brent s’élevait à 23 dollars, contre 67 dollars au 7 janvier 2020 ; https://prixdubaril.com/

[8]https://www.jeuneafrique.com/mag/811776/economie/hydrocarbures-un-nouveau-souffle-pour-le-petrole-tunisien/

[9]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[10]https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/la-gestion-de-la-pandemie-due-au-coronavirus-un-crash-test-pour-la-democratie-tunisienne

[11]« Mohammed bin Zayed’s Dark Vision of the Middle East’s Future », The New York Times Magazine, 9 janvier 2020.

[12]https://www.elwatan.com/edition/actualite/entre-lalgerie-et-la-tunisie-des-preoccupations-communes-02-02-2020

[13]https://www.jeuneafrique.com/594707/politique/la-tunisie-rejoint-a-son-tour-linitiative-chinoise-one-belt-one-road/

[14]Témoignage de Pierre Razoux lors d’une conversation privée le 31 mars 2020.

[15]https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/tunisia-looks-reset-west

[16]https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/07/10/presidential-memorandum-designation-republic-tunisia-major-non-nato-ally

[17]Comme le rappelle Pierre Razoux, directeur de recherche associé à la FMES, qui interagit fréquemment avec l’Institut de défense tunisien (conversation privée le 31 mars 2020).

[18]https://www.diplomatie.gov.tn/mission/pays-daccreditation/relation-bilaterale/etranger/ambassade-de-tunisie-a-doha-qatar/

 

Portrait d’Hosni Moubarak – par Anne Boulnois

Tous droits réservés

Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

L’ancien président égyptien Hosni Moubarak est mort, à l’âge de 91 ans, le 25 février 2020 à l’hôpital militaire Galaa du Caire. Cet homme politique a dirigé l’Egypte pendant trois décennies de 1981 à 2011 date à laquelle il a été évincé par la vague des Printemps Arabes. L’annonce de son décès a été relayée par la presse locale égyptienne ainsi que par la présidence qui s’engage à organiser ses funérailles et a décrété trois jours de deuil national.

L’homme décrié lors du printemps arabe a reçu quelques hommages de la part des dirigeants de ce monde, à l’instar de Benjamin Netanyahou qui décrit un « ami personnel, un leader qui a conduit son peuple vers la paix et la sécurité ainsi qu’à l’apaisement avec Israël ». Néanmoins les rapports avec Israël restent particulièrement froids tout au long de son règne. Le président palestinien Mahmoud Abbas a salué son engagement en « faveur de la liberté et de l’indépendance du peuple palestinien ». Du côté des hommes politiques égyptiens, Mohamed el-Baradei, figure de proue de l’opposition libérale à l’ancien président, a présenté toutes ses condoléances à sa famille. Ayman Nour, ancien candidat à la présidentielle de 2012 et opposant en exil en Turquie a formulé ses condoléances et déclaré « pardonner personnellement » l’ex-président.

 

Retour sur le parcours d’Hosni Moubarak

Hosni Moubarak est né en 1928 à Kafr Al-Masilhah à Menoufia. Diplômé de l’Académie militaire égyptienne en 1948, puis de l’Académie égyptienne de défense aérienne en 1950, il était pilote de bombardier, avant d’être nommé chef d’état-major de l’armée de l’air égyptienne, puis de devenir vice-ministre de la défense pendant la guerre israélo-arabe d’octobre 1973.

En 1975, le président Anwar el-Sadate le choisit comme vice-président. Il prêtera serment en tant que président après l’assassinat de Sadate en octobre 1981 et signe dans la foulée les accords de paix avec Israël de Camp David, négociés par son prédécesseur.

Hosni Moubarak est élu président de l’Organisation de l’union africaine en 1989 et 1993. Sous sa mandature, l’Egypte fait son retour dans la Ligue arabe après en avoir été expulsée à la suite de la signature de l’accord de paix avec Israël. En 2005, il demande au Parlement égyptien de modifier l’article 76 de la Constitution pour procéder à l’élection du Président au scrutin direct. Il est toutefois accusé d’ouvrir la voie à son fils ainé Gamal qu’il imagine lui succéder. En réaction, plusieurs mouvements d’opposition, tels que Kefaya et le Mouvement des jeunes du 6 avril, se forment et deviennent actifs contre la politique du régime à la fin de son mandat. En prenant la décision de modifier la Constitution, le peuple égyptien lui a reproché d’être corrompu et de ne pas mener à bien les réformes nécessaires. Lors de sa destitution, il sera notamment jugé avec son fils pour corruption.

 

Le défi de la place de l’islamisme pendant sa présidence

Trois factions islamistes luttent pour le pouvoir religieux en Egypte : l’université Al Azhar qui représente l’islam sunnite traditionnel ayant fait alliance avec le pouvoir ; celle des Frères musulmans nés en Egypte dans les années 1920, qui prône un islam politique visant la mise en place d’une république islamique en opposition avec le pouvoir « militaire » ; et celle des salafistes, qui se décline en un mouvement quiétiste sans ambition politique, mais qui cherche à réislamiser la société et imposer la Chariah (alors que l’Egypte dispose d’un Code civil inspiré du code Napoléon) et en un mouvement salafiste dit djihadiste, tel la Jama’a al Islamiya qui a assassiné Sadate. La lutte de Hosni Moubarak contre ces organisations islamistes lui a permis de gagner le soutien de divers segments de la société égyptienne et donc de consolider son règne.

Au milieu des années 1990, son appareil sécuritaire parvient à éradiquer largement les organisations islamistes terroristes. La répartition du pouvoir entre les différentes agences de sécurité protège le clan de Moubarak. Celui-ci s’est appuyé alternativement sur les Services de Renseignements intérieurs, mais surtout sur les Services de Renseignements militaires dont étaient issus de nombreuses personnalités appartenant à « son premier cercle ».

Ce sont les militaires qui reprennent progressivement les choses en main après le décès de Sadate ; mais on assiste à des querelles de généraux instrumentalisées par Moubarak. Selon Pierre Razoux, « de l’avis de ses pairs aviateurs, Hosni Moubarak était un médiocre pilote et un piètre général qui s’est attaché à marginaliser tous ceux de ses anciens collègues militaires qui lui faisaient de l’ombre, en s’appuyant sur les services de renseignements militaires qu’il a longtemps protégés ». Certains, tels Saad el-Shazli, l’artisan du succès de la traversée du Canal de Suez en octobre 1973, sont envoyés en exil à l’étranger.

Les succès de Moubarak contre la menace interne des Frères musulmans n’ont cependant pas marqué la fin de son investissement contre l’islamisme radical. Au contraire, ils ont continué d’alimenter et d’exacerber les craintes locales et occidentales en nourrissant l’idée que toute opposition radicale à son régime – ou toute démocratisation – aboutirait à une prise de contrôle de l’Egypte par les islamistes. Dans cette équation, les Frères musulmans, perçus à l’extérieur comme une mouvance modérée finalement acceptable, se sont progressivement imposés comme les adversaires politiques les plus redoutables du clan Moubrak.

Agiter le spectre de la menace « frériste » sur la société égyptienne impliquait que ces derniers soient toujours présents sur la scène politique, même de manière discrète. C’est ce qui explique que cette mouvance politique, bien que théoriquement interdite, ait été tolérée dans les faits et qu’elle ait été autorisé, en sous-main, à s’engager dans la compétition politique. Cette stratégie a permis à Moubarak de diviser la mouvance islamiste, tout en achetant la paix sociale, car l’aide sociale et de nombreux services publics étaient tenus par les Frères musulmans, notamment à travers les syndicats professionnels et les unions étudiantes[1]. Ainsi, tout au long de son mandat, Moubarak a permis à la Fraternité de se présenter aux suffrages des syndicats étudiants, des conseils de syndicats professionnels et du Parlement, ce qui n’a pas empêché sa police d’orchestrer des vagues d’arrestations visant à l’affaiblir, mais sans jamais la démanteler. Partout, les stratégies de Moubarak ont empêché l’émergence d’alternative politique laïque ou religieuse à son régime.

En 2005, sous fortes pressions américaines et européennes, Moubarak a permis aux Frères musulmans de remporter une victoire électorale sans précédent. Leurs candidats ont remporté 88 des 444 sièges contestés et sont devenus le plus grand bloc d’opposition de l’Assemblée populaire, dominée par le parti démocratique national de Moubarak.

 

Une politique étrangère fondée sur des relations personnelles

Alarmée par les victoires électorales des islamistes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les pressions occidentales initiales visant à démocratiser le « Grand Moyen-Orient »[2] se sont progressivement tues, redonnant à Moubarak une marge de manœuvre pour réprimer ses islamistes. Fin 2006, sa police a arrêté trente-trois hauts dirigeants des Frères musulmans, dont Khairat al-Shater, et les a envoyés devant un tribunal militaire qui les a condamnés à de lourdes peines de prison.

L’utilisation par Moubarak de la menace islamiste pour justifier le maintien d’un État autoritaire et répressif lui a longtemps permis de conserver ses soutiens étrangers. D’après Pierre Razoux, « François Mitterrand, président de la France entre 1981 et 1995, était devenu l’ami de Hosni Moubarak[3] Ils se voyaient régulièrement que ce soit en France ou en Egypte où François Mitterrad se rendait souvent en déplacement privé. »

Lorsque Moubarak devient président, il hérite également d’une relation étroite avec les États-Unis et l’Occident, tout comme d’une paix froide avec Israël. Ces relations sont restées les mêmes tout au long de son règne grâce à d’excellents contacts personnels et à des intérêts mutuels. Au cours de sa présidence, les relations avec la Syrie restent tout aussi bonnes qu’à l’époque de Nasser qui avait vu la fondation d’une République Arabe Unie. Sans oublier que ces deux états ont toujours fait front commun contre Israël durant les guerres de 1948-49, la guerre des six jours (1967), puis celle du Kippour (1973). De par ses responsabilités militaires, Moubarak avait tissé des liens de proximité avec le clan Assad. En 2016, alors que la plupart des pays arabes rompent leurs relations diplomatiques avec la Syrie, l’Egypte continuera de soutenir Bachar Al Assad.

Les rapports entre l’Egypte et l’Irak sont fluctuants tout au long du mandat de Moubarak. Initialement unis dans les guerres contre Israël, les deux pays rompent leur alliance après la signature des accords de Camp David. Un rapprochement s’opère lors de la guerre Irak-Iran, mais qui ne durera pas. En 2013, l’Irak dominé par les Américains et l’Egypte s’unissent de nouveau face à un ennemi commun : le terrorisme islamiste.

Les relations de l’Egypte avec ses voisins africains sont également inégales. Le Soudan et l’Egypte connaissent des querelles récurrentes de nature frontalière, alors qu’avec l’Ethiopie les dissensions portent sur l’exploitation du Nil et la construction récente du fameux barrage de la Renaissance.

Selon le politologue Hassan Nafaa[4], l’Egypte et la Lybie partageaient des intérêts mutuels. Selon ce politologue, la Lybie et l’Egypte étaient deux régimes corrompus. Les proches de Mouammar Kadhafi investissaient dans des entreprises égyptiennes et bénéficiaient de la protection du pouvoir. Pour lui, « cette proximité se manifestait notamment par la venue fréquente d’officiels libyens au Caire ». La démission de Hosni Moubarak et la mort du guide libyen bouleversent des liens politiques et économiques tissés pendant trois décennies.

L’Egypte se rapproche des Etats-Unis à partir des années 70 et devient récipiendaire de l’aide financière américaine après la rupture du traité d’amitié avec l’URSS et la signature des accords de paix signé avec Israël. Selon le service de recherche du Congrès (CRS), depuis 1979 « l’Egypte est le plus gros bénéficiaire, après Israël, de l’aide bilatérale américaine ». Celle-ci est essentiellement militaire mais s’élèverait à 1.3 milliard de dollars annuels – le même montant depuis 1987 – pour 250 millions d’aide économique.[5] L’Egypte de Hosni Moubarak opère un bref rapprochement avec l’URSS dans la seconde partie des années 80, mais aucun chef d’Etat russe ne visitera l’Egypte jusqu’en 2005. Depuis, cette relation, mutuellement profitable avec le Kremlin permet à l’Egypte d’acheter des armes russes pour équilibrer ses approvisionnements militaires, permettant en contrepartie à Moscou de bénéficier du soutien égyptien dans sa démarche visant à rejoindre progressivement l’organisation mondiale du commerce.

Enfin, les rapports qu’entretient Moubarak avec la Turquie sont cordiaux, les deux pays restant proches des Etats-Unis et s’investissant mutuellement dans un rôle de médiateurs du conflit israélo-palestinien.

 

Une économie fragile qui n’a pas achevé sa mue libérale

Moubarak a hérité du système économique de Sadate qui avait entamé un processus d’infitah (ouverture) et de privatisations prudente – un héritage du socialisme arabe de Gamal Abdel Nasser – vers un modèle de marché libre. Moubarak a poursuivi ce programme, permettant au secteur privé de dominer l’économie égyptienne. Les chantiers entamaient par Moubarak on t un but précis privatiser bet diversifier l’économie. Les rentes traditionnelles de l’Egypte sont le Canal de Suez, le tourisme, le pétrole, Moubarak souhaite privatiser l’électricité et les télécommunications. Il a voulu faire également de son fer de lance le développement des entreprises informatiques.

L’adhésion sans réserve de Moubarak aux politiques économiques néolibérales occidentales est intervenue à la fin des années 1980, alors que la situation budgétaire de l’Égypte s’était affaiblie après la chute des prix du pétrole. À partir de 1986, Moubarak a signé des accords de prêt qui ont créé l’espace nécessaire pour l’investissement d’institutions extérieures, telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’USAID, créant par là-même une dépendance à leur égard.

Il convient de conserver en mémoire que si Sadate a fait la guerre à Israël en 1973, c’était pour in fine prendre des gages qui allaient lui permettre de ramener Israël à la table des négociations, dans le but de tourner le dos aux Soviétiques et de nouer une alliance avec les Américains, vitale pour le développement de l’économie égyptienne. Sadate pariait sur l’argent et les aides américaines, de même que sur les dividendes du tourisme et de l’exploitation du canal de Suez rendus possibles par la paix, pour redresser la situation économique égyptienne. Il avait compris que l’URSS déclinante ne serait jamais en mesure de sortir l’Egypte de son ornière financière.

Moubarak n’a toutefois pas su développer une économie de marché véritablement libre qui permette une croissance continue et équilibrée suffisante pour fournir suffisamment d’emplois à une population jeune et en croissance rapide ; environ 13.9% des jeunes âgés entre 15 et 24 ans sont au chômage, selon les chiffres de l’OIT[6] en 2000.

Le développement des inégalités économiques, le népotisme et la corruption ont accru l’opposition à Hosni Moubarak au début des années 2000. Cette opposition s’est transformée en un soulèvement de masse le 25 janvier 2011, qui a abouti à sa destitution par l’armée le 11 février 2011. Le bilan de Moubarak demeure donc controversé, tant sur le plan intérieur qu’extérieur.

* * *

Au bilan, que retenir de la présidence de Hosni Moubarak (1981-2011) ? Que celle-ci a été marquée par la logique des blocs à la fin de guerre froide, puis par les intérêts personnels de celui qui se percevait comme le Raïs une fois celle-ci finie. Ce parcours s’inscrit finalement dans une trajectoire commune à de nombreux dirigeants d’Afrique du nord et du Moyen-Orient, mêlant autoritarisme, corruption et volonté de s’accroche au pouvoir, comme l’ont montré ses contemporains : Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, le clan al-Assad.

Cela n’a pas empêché Hosni Moubarak d’œuvrer contre la menace islamiste en donnant de forts gages à l’Occident, tout en participant activement à la recherche d’une solution dans le conflit Israélo-palestinien. Au bout du compte, l’ancien Raïs égyptien n’a pas échappé au destin de ses coreligionnaires. Les frères Musulmans ont cru y voir une opportunité lors de sa destitution, suivie de l’élection de Mohammad Morsi, mais ses outrances et son agenda trop ouvertement islamiste ont favorisé le retour des généraux, rappelant à ceux qui l’avaient oublié le poids des militaires en Egypte, des pharaons aux Mamelouks.

 

 

[1]Sarah Ben Nefissa et Mahmoud Hamdy Abo EL Kassem appuyé des travaux de Hossam Tammam (2010)(https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2015-2-page-103.htm

[2]http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-957_en.html

[3]Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, conversation privée le 11-03-2020

[4]Hassan Nafa, Docteur en science politique, professeur de sciences-politiques à l’Université du Caire

[5]https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/legypte-sous-tension/201308/15/01-4680203-laide-militaire-americaine-a-legypte-etat-des-lieux.php

[6]https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.1524.ZS

 

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

Cet article, rédigé par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES, a été publié dans le numéro de mars 2020 de la Revue défense nationale.

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire. S’y soumettre est un gage d’autonomie, la dénier conduirait à subir.

 

Tous droits réservés.

« L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne suit pas l’avenir, on le fait ». Autant dire que cette affirmation de Georges Bernanos conserve toute sa pertinence en ce début de 21ème siècle. Le monde d’aujourd’hui entre, c’est le moins que l’on puisse dire, dans une mutation sans précédent. Inquiétante ou rassurante, telle est la question ? D’abord, il va plutôt mieux. Sans doute s’agit-il d’un effet de la mondialisation, n’en déplaise à ses détracteurs, mais en tout état de cause, nul ne peut contester qu’une amélioration sensible est enregistrée qu’il s’agisse de l’allongement de la durée de vie, de la baisse de la mortalité infantile, divisée par deux en moins d’un quart de siècle, ou de l’accès aux ressources vitales même si des inégalités existent encore dans certaines parties du monde. Ces inégalités induisent des tensions pour l’accès aux ressources indispensables. Elles concernent prioritairement les populations déplacées avec un accroissement substantiel du nombre de migrants d’origine économique ou menacés sur leur territoire. Le monde a changé aussi dans sa forme géopolitique. Ce changement est sans doute moins positif. L’après-guerre avait été marqué par une bipolarisation du monde. En cela, la chute du mur de Berlin à lui seul représente une véritable rupture stratégique en effaçant brutalement deux pôles en confrontation. Succès absolu des instances internationales avec des organisations qui ont su, au prix du dialogue, préserver la paix en Occident et ailleurs. Succès aussi de la dissuasion qui continue d’être un rempart à toute forme de guerre totale. Pour autant, il n’est pas sûr que nous en ayons tiré toutes les conséquences. Le monde est donc devenu multipolaire. Cette multipolarité n’a d’ailleurs pas simplifié les rapports de puissance. Le multilatéralisme, facteur clé du dialogue entre les nations, a cédé la place à des actions désormais unilatérales plaçant les uns et les autres devant le fait accompli. L’échiquier des acteurs internationaux rend le jeu plus complexe et les interactions entre eux plus difficiles.  Ces dix dernières années soulignent cette mutation. Elle est d’importance.

Cette mutation du monde impose donc qu’on y réfléchisse. Elle légitime sans conteste les laboratoires d’idées ou les observatoires qui peuvent y concentrer les efforts de recherche dont nous aurons besoin demain. Ces laboratoires sont nombreux et s’agrègent souvent autour des centres de décisions.  C’est un peu l’esprit jacobin qui ressort diront certains. Ces centres de réflexion sont pour autant indispensables et très utiles à la réflexion stratégique. En France, une nette croissance est relevée puisque nous sommes désormais au sixième rang mondial en nombre même si la concentration la plus forte est enregistrée aux Etats-Unis. Alors, par extension, il est légitime de les multiplier pour fertiliser cette réflexion. Il est légitime aussi d’encourager les dynamiques régionales.  A cet égard, la montée en puissance progressive de l’institut Fondation méditerranéenne (Fmes) des hautes études stratégiques mérite d’être soulignée.

D’abord parce qu’il constitue un laboratoire d’idées qui s’intéresse à cette mutation du monde. La vocation régionale de l’institut est un atout. C’est la raison pour laquelle, pour ce qui concerne la dimension géopolitique, l’horizon méditerranéen est privilégié. Ce fut aussi une raison suffisante pour créer en collaboration avec les universités de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur un observatoire stratégique des mondes méditerranéens. Les universités de Nice, Marseille, Toulon, et l’institut d’études politiques d’Aix en Provence ont rejoint cet observatoire, aux côtés d’officiers de nos trois armées. Cette démarche contribuera à générer un vivier de chercheurs se concentrant sur les grands enjeux méditerranéens. Voici donc une belle manière de ne pas subir en axant les recherches sur les déterminants géopolitiques de demain. Voici donc une belle manière d’apporter aux décideurs une réflexion de fond neutralisant ainsi les analyses bâclées résultant de la spirale de l’information continue et instantanée. Il faut parfois donner du temps au temps.

Au-delà de cet observatoire, l’institut Fmes dispense, depuis trente ans déjà, des formations centrées sur les questions méditerranéennes à des officiers et des cadres dirigeants de la société civile des secteurs publics ou privés. L’ambassadeur Francis Gutmann, alors président de l’institut, déclarait toute l’importance de renforcer la coopération des pays de la Méditerranée occidentale sur les plans culturel, économique et scientifique à un moment où l’histoire semblait hésiter entre l’Est et le Sud. Si l’histoire hésite, c’est à l’avenir que nous le devons. Et cet avenir, si nous n’avons pas à le prévoir, il nous faut le permettre comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Quant à l’histoire, elle nous permet tout simplement de mieux voir et donc de mieux écrire notre avenir. Mais monsieur Francis Gutmann avait vu juste. Il faut réfléchir et les domaines de réflexion à couvrir en Méditerranée sont larges.

Il faut donc se réjouir de l’accroissement du nombre de ces laboratoires d’idées et consolider leur coopération. D’ailleurs, dans la continuité des propositions faites à l’occasion du « Sommet des deux rives » réalisé à Marseille au mois de juin dernier, il paraît opportun de favoriser le rapprochement de l’Institut FMES avec les instituts partenaires de l’espace méditerranéen dans l’esprit du dialogue dans le format des pays du 5+5. Finalement, cela répond au besoin de coopération régionale. L’implication de jeunes chercheurs contribuera à partager les analyses sur des sujets d’intérêt commun et ils sont nombreux.

C’est dans le même esprit que l’institut Fmes a projeté de réaliser, dès 2020, une session méditerranéenne des hautes études stratégiques destinée aux jeunes diplômés des écoles ou universités des pays du 5+5. C’est une façon d’ancrer plus profondément la coopération régionale, une façon de favoriser la compréhension mutuelle et de développer une perception commune des grands enjeux d’un espace partagé. Ces initiatives seront d’ailleurs prolongées par celle soutenue par les chefs d’état-major de la marine réunis en format 5+5 au mois de décembre dernier pour entreprendre une session réservée aux « Young Leaders » pour reprendre les termes de l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de notre marine nationale. Ce sont autant d’initiatives qu’il faut saluer car elles contribueront toutes à redonner une dimension multilatérale à nos échanges avec les pays du Sud. Cette dimension est d’autant plus indispensable qu’elle palliera ce défaut de dialogue sur l’axe Nord -Sud qui ouvre la voie à d’autres acteurs. Ainsi, la Chine qui lance sa « Belt and Road Initiative » à un moment opportun mesure bien la vulnérabilité de la région méditerranéenne qui délaisse les coopérations au profit d’intérêts nationaux de court terme. Son action illustre directement la vulnérabilité de l’Union européenne.

A ce laboratoire d’idées stratégique s’adosse celui se consacrant aux questions maritimes. La mutation sans précédent du monde affecte à tout le moins les espaces maritimes. Les rapports de puissance opèrent ici presque de façon pure faisant abstraction des contraintes que l’on peut rencontrer sur des territoires, ne seraient ce que les frontières physiques. L’adaptation ou l’interprétation des droits de la mer sont autant d’artifices pour faire faire face aux enjeux d’ordre économique, environnemental et ceux liés à l’accès aux ressources vitales nécessaires aux puissances émergentes ou ré-émergentes. Quelques situations critiques où les tensions s’exacerbent sur fond de contentieux anciens émergent. L’exploitation des gisements d’hydrocarbure en Méditerranée orientale nous le rappelle avec force les risques potentiels des protagonistes de ce dossier.

La session nationale sur les enjeux et stratégies maritimes réalisée à l’institut Fmes au profit de l’institut des hautes études de la défense nationale (Ihedn) souligne cette nécessité absolue de réfléchir aux perspectives, qu’elle qu’en soit la forme, des contributions de la mer et de leurs interactions avec le monde terrestre. Dans ce domaine, presque tout est à faire. De nombreux organismes s’intéressent aux questions maritimes. Ils le font avec détermination et portent des messages dont l’écho est parfois dilué alors qu’ils posent les questions fondamentales d’ordre économique ou écologique. Comme l’a souligné l’institut français de la mer (Ifm) au lendemain des assises de la mer à Montpellier le 3 décembre dernier, un engagement est pris marquant une évolution profonde de la perception de l’importance majeure dans la régulation des grands équilibres climatiques et écologiques de la planète. Une déclaration jugée fondatrice où le président de la République Emmanuel Macron annonce que « la vision maritime que la France doit développer est claire : l’océan est un bien commun de l’humanité … Un bien placé sous notre responsabilité collective et individuelle de la haute mer aux eaux territoriales ». D’autres organismes comme l’institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) mettent en exergue ces questions fondamentales.

Pour le domaine maritime pris à son échelle mondiale, un laboratoire d’idées s’impose pour concrétiser la prise de conscience des enjeux maritimes intéressant notre pays. L’institut Fmes s’engagera sur cette voie en liaison avec des partenaires. La main est donc tendue vers les centres qui affirment la même ambition. La mise en œuvre d’un tel laboratoire s’inscrit désormais avec un réel degré d’urgence.  Pourquoi pas en 2020 ! Car en sa qualité de deuxième puissance maritime au sens des quelques 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, cette ambition paraît non seulement utile mais indispensable au regard des intérêts de la France.

Un autre domaine s’inscrit clairement dans le périmètre des laboratoires d’idées, celui de la technologie. Si la mondialisation a changé la face du monde, elle le doit assurément à la croissance exponentielle des technologies. La dimension du monde a elle aussi changé ! Ne pas s’intéresser aux grandes mutations technologiques est aujourd’hui un risque évident. « We need men who dream about things that never were » ce que disait John Fitzgerald Kennedy dans son discours de Dublin le 28 juin 1963 pour faire « avancer » l’Amérique… reste évidemment d’actualité. Cette compression du monde, notamment dans sa dimension temporelle, où le temps réel s’impose désormais dans les communications et la circulation de l’information, affectera en profondeur la réflexion stratégique. Le Battle Rythm des chercheurs va donc radicalement changer. Les Think Tank doivent travailler plus vite et être en mesure d’analyser plus de données en temps contraint. Pour être au rendez-vous des décideurs, cette exigence est incontournable.

L’institut Fmes, par son ancrage régional, connaît bien le tissu industriel. Il concourt ainsi à l’élaboration d’une cartographie des entreprises de défense et celles traitant de technologies duales en étroite collaboration avec la direction générale de l’armement. Il contribue également à sécuriser ce tissu à partir d’une formation centrée sur la sécurité économique adressée aux entreprises sensibles de la Région.

Cette connaissance du tissu industriel conjuguée à une culture de défense et de sécurité dont l’institut se veut le promoteur dans les formations qu’il dispense l’amène naturellement à réfléchir aux grandes questions technologiques et industrielles. En l’occurrence, il ne peut faire l’économie d’une réflexion approfondie sur la transformation numérique. Cette transformation modifiera considérablement l’emploi des équipements, notamment pour ce qui concerne les équipements militaires. Nous risquons de faire face à une véritable rupture stratégique en la matière. Au moment où ressurgit les zones qualifiées de A2AD (anti access /aeria denial) interdisant l’engagement de capacités militaires au risque de les perdre, les confrontations militaires semblent déjà obéir à de nouvelles règles où la suprématie acquise d’emblée par un simple rapport de force ou des équipements plus performants ne suffisent plus. En conséquence, il faudra aller plus vite, traiter plus rapidement les informations, disposer de capteurs avec de très courts temps de réponse et d’armement de précision hypervéloce pour contrer ces dénis d’accès. Les étapes classiques d’acquisition de la supériorité aérospatiale, aéroterrestre ou aéromaritime seront par nature transformées. L’agilité s’imposera désormais et cette qualité prévaudra sur le rapport de force proprement dit. La stratégie elle-même sera conditionnée par la capacité à analyser un flux de données considérables en un minimum de temps. Car les données vont vites. Et lorsqu’elles circuleront optiquement en espace libre, elles iront encore plus vites altérant de façon substantielle les processus de décision. La DATA a donc un bel avenir devant elle. Les débats récents sur les groupes ayant misé sur la gestion de données massives montrent l’avantage qu’ils ont acquis dans leur processus de développement et la maîtrise d’informations industrielles et économiques stratégiques. La transposition de ces avantages dans les champs de la défense et de la sécurité s’applique et la maîtrise du numérique sera un atout indéniable dans l’acquisition d’une suprématie qu’elle qu’en soit la nature.

Il importe donc, au-delà du soutien qu’il faut apporter aux acteurs qui veulent accélérer cette transition numérique, de créer des cercles de réflexion associant des chercheurs aux compétences pluridisciplinaires pour développer des stratégies nouvelles au service des décideurs. Ici aussi, les laboratoires d’idées doivent prendre toute leur place. L’institut Fmes préconise cette nouvelle voie complémentaire des réflexions stratégiques menées par ailleurs pour d’autres domaines.

La capacité de gestion des données massives et de leur traitement participera à l’accélération des processus de décision. L’utilisation d’algorithmes contribuera à augmenter l’intelligence des systèmes et à prédéterminer certains choix stratégiques. C’est une forme de révolution dans la conduite des opérations militaires. Il faut malgré tout prendre garde car l’apport de l’intelligence artificielle (IA), si elle est un atout, ne reste qu’un apport humain modélisé. Tout ne se fera pas sans garantir avant tout une appréciation de situation contribuant à écrire mathématiquement ces algorithmes. Pour s’y préparer, le wargaming pourrait revenir à la mode. Comme le souligne l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) le wargame est « a warfare model or simulation that does not involve the operation of actual forces, and in which the flow of events shapes and is shaped by the decisions made by a human player or players ». Il s’agit tout simplement de placer les joueurs dans un environnement incertain mais suffisamment réaliste pour qu’ils puissent améliorer la qualité de leur prise de décisions. Ce jeu papier pourrait, à terme, être numérisé et il le sera sans doute. Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’ampleur et le coût d’un système numérique se substituant au wargame traditionnel.

Si en l’état, le wargame paraît moins spectaculaire, il n’en demeure pas moins extraordinairement flexible et constitue un outil de formation très utile pour la planification et la conduite des opérations. L’institut Fmes souscrit à la démarche initiée par l’Isem de mettre en commun les expériences de wargaming et considère cet exercice comme un élément précieux de la réflexion stratégique. D’ailleurs, les exercices réalisés aujourd’hui seront très utiles à la construction de modèles qui seront transposés dans les outils de simulation par le biais d’algorithmes. Sans doute l’heure est-elle donc venue de mettre en synergie les acteurs français en y associant des experts militaires et des chercheurs universitaires. Ici aussi, le laboratoire d’idées tient toute sa place. Ici aussi la réflexion stratégique combinant les sciences humaines et les sciences pures en référence à la technologie prend tout son sens.

Au bilan, ces centres de réflexion, ces laboratoires d’idées ou Think Tank ont acquis au fil du temps une belle maturité. Loin de l’image désuète d’organisateurs de colloques en quête de subventions, ils sont devenus de véritables outils d’aide à la décision au service des décideurs qu’ils soient militaires, politiques ou plus largement de la société civile. C’est dans cette perspective que se place l’institut Fmes. Enfin, dans un environnement où la logique de performance est légitimement recherchée, les laboratoires d’idées ont un devoir de résultat. En conséquence, la qualité des travaux qu’ils conduisent ne peut être mise en défaut. C’est donc l’esprit d’innovation qui doit animer les acteurs qui ont fait le choix d’y servir. Ces laboratoires ne sont pas là pour rédiger des synthèses, des articles journalistiques, des revues techniques… Ils existent pour mettre des analyses en perspective. Ils existent pour déterminer des options déterminantes au plan stratégique. De ces options naîtra la décision.  C’est cette décision qui engage le décideur. Lorsqu’elle est prise au plan militaire, elle ne saurait être remise en cause. Lorsqu’elle est prise dans d’autres domaines, elle engage le décideur de la même manière. Il ne faut alors plus accepter de compromis. Ce n’est pas toujours facile mais la difficulté n’attire-t-elle pas l’homme de caractère ? Car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même… C’est ce que disait un « certain » Charles de Gaulle…

Séminaire du mois de mars de la 30ème SMHES – Le COVID 19 est un frein qui ne ralentit pas tous les engagements…

Conférence en ligne d’Emmanuel Véron

Fallait-il interrompre le rythme soutenu de la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques ? L’interrompre face à une crise d’ampleur inégalée dans notre histoire récente ! L’histoire de générations dont seules celles de nos aînés ont connu les privations, et pas seulement celles des libertés individuelles. Ce contexte, pesant pour chacun d’entre nous, nous rappelle qu’il faut savoir s’adapter aux situations. Il faut aussi savoir y apporter une réponse. Une réponse rapide et à l’évidence collective. Et c’est là sans doute que l’exercice apparaît plus difficile, tant les uns et les autres se sont habitués à ne pas nécessairement tenir compte des autres pour avancer. Cette crise sanitaire, sans précédent, encore qu’il n’y a pas si longtemps tout le monde craignait le pire lors de l’épisode grippal A – H1N1, une forme nouvelle dont les effets auraient pu être similaires à ceux de la grippe espagnole de 1918 qui fit, faut-il le rappeler ici, plus de cinquante millions de morts, n’a sans doute pas encore dit son dernier mot. Pour autant, il convient sans doute de ne pas noircir le tableau car l’effet de la pandémie, renforcé par la mondialisation, révèle également une mobilisation mondiale. Cette mobilisation, si elle se concrétise, pourrait atténuer les conséquences pour les populations, même si cela n’est pas de nature à affaiblir la douleur de ceux qui perdront un être cher. Affaiblir la menace voire la neutraliser car nous pouvons faire confiance à la capacité des chercheurs qui finiront par trouver l’anti poison d’un virus qui aura fait son entrée dans l’histoire.

Alors, oui la réponse est claire, il ne fallait pas interrompre la session en cours mais la poursuivre pour réfléchir collectivement aux grands enjeux auxquels nos sociétés sont confrontées. D’ailleurs, le thème relatif aux « risques et opportunités des nouvelles routes de la soie » est plus que jamais d’actualité. Il n’y a pas si longtemps, personne ne connaissait Wuhan, capitale de la province de Hubei qui compte plus de 11 millions d’habitants et dont le confinement généralisé de la population fut une première dans l’histoire. Ce thème plus connu sous le nom de « Belt and Road Initiative », déjà caricaturé avec mauvais goût sous le nom de « New Sick Road » avait permis aux auditeurs d’identifier les facteurs de risques à la fois pour nos sociétés et les ambitions chinoises. Mais ce facteur sanitaire est nouveau. Il influe évidemment sur les perspectives initiales de ce défi de très grande ampleur.

Si ce facteur de risque est d’abord d’ordre sanitaire, il est encore davantage au plan économique. Il va falloir inexorablement tirer les conséquences de la perte progressive de l’autonomie stratégique de certains pays, dont une partie de l’approvisionnement dépendait des chaines de production chinoises. Aujourd’hui, le débat sur l’approvisionnement des masques FFP2 (Filtering Face Piece) pourrait rapidement mettre en avant cette forme de dépendance conjuguée à une réduction drastique des stocks considérés comme trop chers lors de l’épisode de la grippe A H1N1 de 2009 à 2010. Deux constats s’imposent donc. Le premier est celui de conserver son autonomie stratégique quoi qu’il arrive. C’est déjà un devoir complexe auquel il faut s’atteler rapidement. Modestement, les Think Tank, en l’absence totale de conflits d’intérêts, peuvent apporter des réponses. Deuxième constat, il est irréaliste de penser pouvoir capitaliser financièrement sur une crise. Lorsque des postures même adéquates sont adoptées, elles ont un coût et le retour sur investissement peut être faible voire nul. Le traitement sanitaire de la pandémie grippale précédemment cité avait été remarquable et on ne peut que se réjouir des résultats enregistrés. Pourtant, les dividendes n’ont été que virtuels, par comparaison au coût qu’aurait engendré une catastrophe sanitaire. Ce gain sous-évalué, associé au retour d’expérience positif qui a démontré la pertinence des réflexions engagées sur la continuité de l’action gouvernementale nous montre la voie d’une préparation aux crises qui, par définition, sortent d’une épure classique de recherche de l’efficience.

Alors, doublement oui, il fallait poursuivre les travaux de la session. Ce sont ces travaux qui contribueront à apporter les bonnes réponses pour mieux appréhender les crises et en maîtriser au meilleur niveau les différents ressorts.

Les poursuivre certes mais dans un mode nouveau qui respecte les règles de confinement. Nous le voyons aujourd’hui, la discipline, qui sous-tend l’observation des lois, des règlements et des obligations auxquels doit se soumettre un groupe, n’est pas acquise d’emblée. Les règles édictées ne sont peut-être pas la réponse absolue au traitement de cette crise mais elles en sont un instrument indubitablement efficace dans l’attente des autres leviers infléchissant le rythme pandémique. Troisième constat donc, il faudra tirer les leçons d’un civisme adapté aux exigences de notre temps. On ne peut pas indéfiniment contester telle ou telle posture pour ensuite s’interroger sur l’action de l’Etat et tout en attendre. Les principes régaliens dans la gestion des crises doivent reprendre leur primauté. Cette crise sanitaire rappelle que tout n’est pas dans les mains exclusives des acteurs économiques et dans la recherche du profit. D’ailleurs, nous le voyons bien, les dispositions prises qui seront déterminantes pour ne pas ajouter à cette crise de santé publique une crise économique et financière seront celles de l’Etat. Ici aussi, cela ne fait que confirmer la nécessité de réfléchir en profondeur à tous les sujets qui structurent nos sociétés dans un monde qui réapprend le tragique de l’Histoire.

Fort heureusement, les modes alternatifs existent et nous avons, d’une certaine manière, digitalisé le séminaire du mois de mars. C’était une première pour l’institut FMES et elle souligne de nouvelles pistes d’échanges possibles dans le cadre des formations qu’il dispense. Nous avons donc réalisé des travaux de comité pour la session qui s’est organisée en trois groupes de travail portant chacun un scénario sur le thème d’étude. Plaisir donc de retrouver les auditeurs qui ont pu rejoindre cette salle de réunion virtuelle le jeudi 19 mars, certains étant excusés parce qu’ils sont concernés de près ou de loin dans le soutien apporté à la gestion de cette crise sanitaire.

Le lendemain, le jeudi 20 mars, nous avons présenté les travaux à l’université de Toulon pour initier un échange sur l’approfondissement des recherches à réaliser pour étayer les différents scénarii. Enfin, pour parachever cette session « extraordinaire », Emmanuel Véron a prononcé une intervention sur les grands axes qui structurent les nouvelles routes de la soie en apportant un éclairage particulier sur les interactions de la Chine avec l’Afrique, continent qui prolonge stratégiquement l’espace méditerranéen. Evidemment, nous souhaiterions renouer avec les modes habituels de fonctionnement pour le séminaire du mois d’avril. Mais il nous faut préparer des solutions alternatives.

Cette posture prise pour les sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques n’est d’ailleurs pas exclusive aux sessions car elle est appliquée dans d’autres domaines. L’institut FMES, centre ressources de la Région Sud, est très largement impliqué dans l’appui à l’économie de défense et se doit de maintenir son niveau d’activité au profit des acteurs économiques qui auront besoin de souffle pour tenir dans la durée. L’institut FMES confirmera sa résilience pour poursuivre sa mission avec un seul objectif, celui de servir l’intérêt général. En attendant des jours meilleurs pour ce printemps, nous retiendrons que l’homme se découvre en se mesurant avec l’obstacle comme devait l’écrire Antoine de Saint-Exupéry. Dont acte… nous les surmonterons !

Travaux de comité sous la direction du professeur des universités Didier Leandri, de Sea Tech. 

Séminaire à Bruxelles de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES)

Adenauer, Churchill, Schuman, Monnet, autant de noms donnés à des stations d’arrêt du tram, métro ou bus bruxellois dans une capitale européenne évidemment marquée par des hommes politiques prestigieux engagés au lendemain de la Seconde guerre mondiale à l’union des européens du vieux continent ! Pour les auditeurs de la 30ème session des hautes études stratégiques, la cartographie des transports bruxellois n’a presque plus de secret car ils ont eu la chance d’arpenter une partie de la ville pour aller à la rencontre des acteurs qui font vivre les grandes instances européennes et internationales. Sous un ciel chargé, définitivement décidé à nous rappeler que l’hiver existe encore, cette distance nous séparant de la Méditerranée s’imposait pour consolider l’analyse des relations entre l’Europe et la Chine en consultant les experts qui, à Bruxelles, assurent la mise en œuvre des dispositions européennes décidées par les membres de l’Union.  Car ne nous y trompons pas, le dynamisme européen se manifeste ici en reflet de celui voulu par les Etats membres.  En la matière, ce dynamisme pourrait paraître un peu fragile au regard des enjeux d’un monde qui change. Et ce monde change vite. Nous voilà donc revenu sur notre thème d’étude relatif aux risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. L’actualité, avec cet épisode inquiétant de risque pandémique lié au coronavirus, met d’ailleurs en avant un facteur de risque inattendu dont les conséquences pourraient peser sur la stratégie chinoise même s’il est encore un peu tôt pour en mesurer toutes les conséquences directes ou indirectes. Mais avant de mesurer les interactions entre l’Europe et la Chine, il était intéressant de rappeler aux auditeurs les mécanismes de fonctionnement de l’Europe.

 

La matinée du mercredi 26 février passée à la commission européenne n’a certes pas été suffisante mais elle s’est avérée utile et indispensable.  Elle a permis de mieux appréhender le rôle de la commission, organe exécutif de l’Union européenne, vis-à-vis des représentations nationales au sein du conseil de l’Europe et du parlement européen qui se partagent le pouvoir législatif. Les auditeurs ont pu, à cette occasion, mesurer le pouvoir normatif de la commission au travers des règles, directives et décisions qui en constituent les éléments dérivés structurant l’action européenne au sein des nations. La première intervention de la commission visait à bien comprendre l’articulation entre la voix de l’Union européenne, celle des Etats et celle des citoyens s’appuyant sur ce triangle institutionnel constitué de la commission, du conseil et du parlement. Si cette organisation paraît simple en première approche, sa mise en œuvre n’en reste pas moins complexe avec, au sein de la commission, quelques 30 000 fonctionnaires à la tâche. C’est finalement peu en volume au regard de ce que représente l’Union européenne dans son ensemble. Cette présentation fut suivie par une intervention centrée sur les relations entre l’Europe et la Chine. Sans surprise, c’est le prisme économique qui a dominé l’approche du conférencier. Cela s’inscrit donc dans une forme de continuité car cette dimension économique a sous-tendu la plupart des travaux européens dans un monde en paix depuis la fin de la Seconde guerre. Cette dimension a contribué à la stratégie de puissance de l’Europe. Sans doute faudrait-il aujourd’hui la repenser dans une dimension plus globale. Pour conclure cette séquence à la commission, une présentation très dynamique et précise a été réalisée sur les enjeux énergétiques. Ce fut l’occasion de mettre en avant le Green Deal européen. A l’évidence cette démarche souligne une réelle ambition des Européens visant à faire de leur continent un continent climatiquement neutre d’ici à 2050.  C’est un véritable pacte vert pour l’Europe. Il est associé à un ensemble de mesures qui devrait permettre aux citoyens et aux entreprises de l’Union européenne de profiter d’une transition écologique durable. Ces mesures nécessitent également de stimuler la recherche et l’innovation de pointe afin de protéger l’environnement naturel de l’Europe. Au-delà, c’est aussi une impulsion donnée à une nouvelle stratégie de croissance dans une transition juste et socialement équitable. Cette approche européenne est évidemment unique et s’inscrit bien dans les traces des conférences internationales sur le climat, notamment celle de Paris. S’agissant des enjeux énergétiques, l’intervenant a finalement confirmé les présentations antérieures faites au cours des derniers séminaires sur le rôle et la place de la Chine dans cet environnement énergétique. A ce titre, il ne faut pas sous-estimer le niveau des investissements chinois réalisés dans ce domaine en Europe. Il ne faut pas non plus occulter le caractère stratégique de ces investissements. Quant au Green Deal, il revêt sans doute un caractère d’importance pour la nation chinoise très exposée aujourd’hui à des risques sérieux de pollution. Dans cette ambition des nouvelles routes de la soie, le développement et la recherche d’énergie nouvelle à faible émission de gaz à effet de serre constitue un objectif au travers des investissements consentis à l’extérieur.

En début d’après-midi, la dimension sécuritaire de la politique européenne a été au cœur des sujets présentés par le service européen pour l’action extérieure (SEAE). Ce Service, organe diplomatique institutionnel de l’Union européenne placé sous l’autorité du Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, est la voix de l’Europe à Bruxelles et à l’extérieur. Sa portée, certes importante, révèle aussi la difficulté d’être à l’unisson sur les grands sujets sécuritaires qui concernent l’Europe. Il possède un réseau de plus de 140 délégations et bureaux dans le monde, chargés de promouvoir les valeurs de l’Union et de protéger ses intérêts. Il était donc indispensable de pouvoir en apprécier les outils, notamment l’état-major de l’Union européenne (External European Military Staff), dont le rôle est de planifier et de conduire des opérations militaires sous le drapeau européen ou en coopération avec l’Alliance atlantique. Le directeur des opérations de cet état-major a tenu à accueillir lui-même les auditeurs de la session. Ses officiers ont ainsi pu présenter les ambitions d’une structure de taille modeste qui veille, à partir d’un flux d’informations provenant des pays membres, sur l’état du monde et le cas échéant doit planifier les interventions là où l’Union européenne doit tenir son rang. Ainsi, deux opérations intéressant le bassin méditerranéen ont été présentées, l’une visant à interdire le trafic d’armes à destination de la Libye et l’autre fixant les suites à donner à l’opération EUNAVFOR MED SOFIA pour laquelle une décision doit être prise sur les conditions de sa prorogation. Cette opération, qui a évidemment secouru certains migrants en Méditerranée, vise surtout à empêcher les commanditaires d’une forme de commerce humain promettant à des migrants d’origine diverse de rallier l’Europe. Ce rendez-vous a permis aux auditeurs de présenter leurs premiers travaux sur les risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Cet exercice, toujours difficile, a suscité un réel intérêt auprès de nos hôtes soulignant la qualité de la réflexion conduite et l’originalité des scénarii présentés.

Cette séquence s’est poursuivie au SEAE dans une dimension plus politique avec l’intervention d’un ancien ambassadeur présentant le rôle et les priorités du service européen pour l’action extérieure. Ce fut l’occasion de mesurer l’implication déterminée du Haut représentant pour les affaires étrangères de l’Union et la sécurité commune en charge de mise en œuvre de la politique de défense et de sécurité commune. Les avancées sont certes incontestables au regard des 16 missions civiles et militaires conduites par l’Union européenne. La légitimité des actions est toujours systématiquement recherchée auprès des Nations unies ou du pays sollicitant l’aide de l’Europe. Dans un monde qui change vite où la voie du multilatéralisme s’efface bien souvent devant le jeu des puissances, les enjeux de l’Europe dans les domaines de la sécurité et de la défense n’ont jamais été aussi forts et méritent d’être très largement relayés pour redonner à l’Europe toute sa place dans le concert des nations.

Au terme de cette journée bien remplie, les auditeurs allaient pouvoir apprécier l’engagement des autres acteurs européens responsables de la sécurité et de la défense auprès des autres grandes instances internationales installées à Bruxelles, en particulier l’état-major de l’OTAN. C’est donc au cours de la matinée du 27 février qu’ils furent accueillis dans la structure monumentale de l’état-major de l’OTAN installé à Ever. La représentation militaire française, en la personne de son représentant militaire de la défense adjoint, a dressé l’état des principaux défis à relever par Alliance atlantique dans un contexte où la nécessité de repenser la stratégie globale de cet outil s’impose. Elle s’impose notamment au regard de l’affaiblissement du multilatéralisme dans la gestion des affaires des membres de l’organisation transatlantique d’une part et par une bascule évidente du centre de gravité des intérêts de notre principal allié, lui-même, à la tête de la sécurité collective de l’Europe portée par cette organisation depuis sa création d’autre part.

Cette intervention a été suivie par celle d’un officier général, représentant national militaire français au sein du grand quartier général des puissances alliés en Europe, plus connu sous le nom de SHAPE pour Supreme Headquarters Allied Powers Europe, installé à Mons. Les auditeurs ont ainsi pu mesurer les capacités de cette structure de commandement totalement dédiée à la planification et la conduite des opérations. Comptant à son actif nombre d’opérations mené en associant non seulement les membres de l’OTAN mais aussi les partenaires associés, à l’instar de ceux ayant rejoint de l’ISAF (international Security Assistance Force) en Afghanistan, cet état-major dispose de tous les moyens ad-hoc pour conduire des opérations d’envergure. De plus, il peut compter sur toutes les structures implantées en Europe sous le nom de Joint Force Command à Naples et Brunssum pour les états-majors interarmées et à Northwood, Ramstein ou Izmir pour les états-majors de composantes maritimes, aériennes et terrestres. Une organisation éprouvée et rôdée au fil du temps depuis les lendemains de la Seconde guerre mondiale.

Pour clore ce séjour Bruxellois, il était intéressant d’échanger avec une structure originale, l’assemblée parlementaire de l’OTAN, créée en 1955 sous forme d’organisme interparlementaire consultatif dont la vocation est de rassembler des parlementaires de l’OTAN pour conforter le consensus parlementaire et public autour des politiques alliés. Sans entrer dans le détail du fonctionnement de cette assemblée parlementaire, il faut cependant souligner son rôle dans le renforcement des relations transatlantiques et dans l’apport d’analyses favorisant une meilleure compréhension des objectifs et missions de l’Alliance. Soulignons au passage que des travaux ont été conduits sur la persistance du défi russe, le Moyen-Orient et l’Afrique et sur l’essor de la Chine parmi d’autres sujets. Une façon de ramener nos auditeurs au cœur de leurs préoccupations avec leur étude sur les risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Une belle manière, pour la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques de reprendre la route !

En quittant nos stations de transport bruxelloises aux noms emblématiques des Pères fondateurs de l’Europe, nous pourrions méditer tranquillement ce que nous rappelait Jean Monnet qui compte parmi ces grands hommes européens : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ». Pour les sessions méditerranéennes, cette réflexion sur l’avenir est, à elle seule, un facteur de changement…

Les défis du nouveau gouvernement libanais face à la thawra (révolution) populaire

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Depuis le mois d’octobre 2019, le Liban est englué dans une crise protéiforme. Quatre mois de contestations illustrent la faiblesse politique d’un Etat qui a bien du mal à gérer les affaires publiques et qui reste marqué par les conséquences de la guerre civile qui a dévasté le pays de 1975 à 1990. Le pays du cèdre n’est plus « La Suisse du Moyen-Orient », tel qu’il était appelé aux lendemains de son indépendance en 1943. Le nouveau gouvernement mis en place le 21 janvier 2020 doit gérer une situation quasi explosive.

Des contestations sans précédent depuis 2005

Le 17 octobre 2019, la colère explose au Liban après l’annonce du précédent gouvernement de Saad Hariri de taxer les communications sur la célèbre application WhatsApp. Dans ce pays déjà endolori par une profonde crise économique, cette annonce exacerbe les tensions et devient le symbole d’une contestation naissante. Malgré le retrait quasi immédiat de cette proposition, l’ensemble des communautés descend dans la rue et dénonce le système tout entier accusé de corruption, de procrastination et d’incurie. Les manifestants font fi de leurs divergences politiques, sociales, religieuses et communautaires et s’unissent en dénonçant la mauvaise gestion étatique. Cette vague de contestations fédère presque toutes les générations, toutes les classes sociales et toutes les communautés dans un pays pourtant fragmenté par le communautarisme. Les leaders religieux eux-mêmes s’unissent dans les manifestations, donnant l’impression d’un sentiment d’unité dont le pays semblait manquer. Il n’y avait jamais eu autant de manifestants dans les rues depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005 qui avait débouché sur le retrait de l’armée syrienne du Liban.

Tout indique qu’il s’agit d’un véritable mouvement de « dégagisme » où la vieille garde et la jeune garde se font face dans un pays où la corruption est réputée solidement ancrée parmi les notables et la classe dirigeante. Plus de cent jours après le début des contestations et après des décennies de mauvaise gestion politique, économique et sociale, les Libanais ne décolèrent pas. Scandant à l’unisson thawra – révolution – ils protestent contre la classe dirigeante, qu’ils jugent incompétente et corrompue. Ils pointent du doigt une classe politique qui profite des divisions internes du Liban depuis plus de trente ans pour mieux segmenter le peuple. Ce mouvement de protestation inédit, bien que singulier, s’inscrit probablement dans la même vague de contestations régionales, les « hiraks » qui touchent l’Egypte, l’Algérie, l’Irak et même l’Iran. Alors qu’il se voulait pacifique, une vague de violence inédite a frappé Beyrouth fin janvier 2020. Plus de 500 personnes ont été blessées, notamment par des balles en caoutchouc, creusant davantage le fossé entre le peuple et les forces de police apparaissant comme le bras armé d’un régime décrié. La radicalisation de la répression confère un caractère explosif au mouvement en cours dans ce pays à bout de souffle.

Une situation de marasme économique

Le PIB du Liban était de près de 57 milliards de dollars en 2018. Si sa valeur augmentait – les estimations du FMI tablent sur un PIB de 58 milliards de dollars pour 2019 – la situation économique du pays n’en reste pas moins très préoccupante. En effet, la dette de l’Etat est supérieure à 155% du PIB et la croissance a dévissé : alors qu’elle frôlait les 8% il y a 10 ans, elle n’a pas dépassé les 1% en 2018. A ces problèmes structurels s’ajoutent le rationnement des liquidités (la pénurie de devises a entraîné une limitation des retraits à 200 dollars) de même qu’une inflation galopante couplée à une dévaluation de la monnaie et à un chômage de masse. Tous ces éléments ont conduit à une véritable misère sociale. La situation est telle que le pays pourrait se retrouver en défaut de paiement sur sa dette dès mars 2020, ce qui a contraint le Liban a demandé le soutien du FMI pour un plan de sauvetage économique.

C’est dans ce contexte que s’était tenue en avril 2018 la Conférence économique pour le développement par les réformes et les entreprises (CEDRE) qui avait réuni 48 pays et organisations internationales à Paris.  Cette conférence avait promis une aide économique de 10 milliards d’euros pour le Liban. En contrepartie, Beyrouth s’était engagé à réformer le pays en profondeur et à lutter contre la corruption. Pour autant, les dirigeants n’ont pas su mener les réformes nécessaires, creusant davantage le déficit.

La crise bancaire libanaise retentit au-delà des frontières. Beyrouth et Damas étant très interdépendantes au plan financier, la Syrie  en subit directement les conséquences, de même que le conflit syrien a des répercussions néfastes et visibles sur la situation interne du Liban. Damas a vu sa monnaie s’effondrer ces derniers mois, les Etats-Unis, l’Union européenne et l’Organisation des Nations unies ayant imposé des sanctions financières à la Syrie de Bachar al-Assad pour faire pression sur son régime depuis l’éclatement du conflit syrien. En réaction, les capitaux syriens ont migré massivement en direction du Liban.

Mais c’est la présence de 1,5 million de réfugiés syriens (et une centaine de millier de réfugiés palestiniens) qui déstabilise le plus le Liban, portant la population du pays à environ 6,8 millions d’habitants (statistiques de la Banque mondiale pour l’année 2018). Ces réfugiés représentent près de 25% de la population totale, ce qui fait du Liban l’un des pays où le nombre de réfugiés est le plus important par rapport au nombre d’habitants, même si le Liban a bénéficié d’une aide humanitaire internationale liée à la guerre civile syrienne. L’Union européenne a ainsi fourni près de 600 millions d’euros d’aide humanitaire au pays du cèdre pour lui permettre de faire face à la crise syrienne. Pour autant, la présence des réfugiés syriens reste un point de crispation bien réel dans le pays. La stigmatisation des Libanais à leur égard devient de plus en plus forte, la plupart d’entre eux n’entendant pas rentrer en Syrie.

La fermeture de certains journaux – dont The Daily Star, l’un des seuls journaux anglophones du pays – et de certaines radios confirme que les médias subissent eux aussi de plein fouet la crise qui secoue le pays. Ces événements ont un fort retentissement au sein de la population compte tenu de la notoriété de la presse libanaise au Moyen-Orient.

Ce marasme économique est renforcé par la situation régionale qui reste très tendue. Le Liban et Israël sont toujours techniquement en état de guerre, aucun traité de paix n’étant venu mettre un terme au cessez-le-feu de 1949. Israël a envoyé à trois reprises ses troupes au Liban entre 1978 et 2006 et a occupé le sud du pays pendant 18 ans. Le Hezbollah, puissant parti chiite armé – la seule faction à ne pas avoir déposé les armes à l’issue de la guerre civile – demeure l’adversaire prioritaire d’Israël qu’il ne reconnaît officiellement pas. Ce même Hezbollah demeure un outil de dissuasion contre Israël dans la main du régime iranien.  Le Liban demeure ainsi plus que jamais l’otage du conflit par procuration qui oppose Téhéran à Jérusalem. Dès lors, la nomination de ministres et de responsables sécuritaires est observée à la loupe par chacun des belligérants…

Un nouveau gouvernement contesté

Le pays du Cèdre se distingue par son originale répartition du pouvoir en fonction de ses communautés. La constitution libanaise fonde la nation et l’organisation de l’Etat sur les différentes communautés et religions qui composent le pays : Sunnites, Chiites, Druzes et Chrétiens. Cette gestion du pouvoir a cloisonné les communautés et a conduit au clientélisme, au népotisme et à la corruption. Cette situation de crise à plusieurs niveaux, qui s’est amplifiée depuis les années 1990, a conduit le Liban à l’implosion et ces manifestations ont permis de pointer du doigt de manière claire les défaillances du système miné par l’oligarchie familiale.

Les contestations ont ainsi mené à la démission du Premier ministre Saad Hariri le 29 octobre 2019. Le régime, qui n’avait plus de gouvernement de plein exercice, est resté sourd pendant près de trois mois aux revendications populaires qui réclament le départ de tous les caciques du système, à commencer par l’indéboulonnable président de la Chambre des députés Nabih Berri, en poste depuis 1992. Issu du parti chiite Amal, Nabih Berri est au pouvoir depuis presque trente ans. A l’instar de la classe politique, il est lui aussi décrié et pointé du doigt par la population. On lui reproche la répression des rassemblements populaires. La Chambre des députés s’est d’ailleurs protégée par un mur surnommé par les manifestants « le mur de Berri-lin ». Celui-ci est censé empêcher les manifestants de troubler la Chambre des députés ; il symbolise le fossé toujours plus grand entre le pouvoir et le peuple.

Nabih Berri a pourtant été à l’œuvre dans la nomination du nouveau gouvernement. Nommé par le président chrétien Michel Aoun, le nouveau Premier ministre sunnite Hassan Diab – ministre de l’Education et de l’Enseignement supérieur de 2011 à 2014 – a dévoilé son gouvernement le 21 janvier 2020. Les 20 ministres nommés ont pour principale mission la sortie de crise et doivent répondre rapidement aux attentes économiques, politiques et sociales de la population. Officiellement composé de technocrates et d’experts, ce gouvernement est boycotté par certains partis politiques et par une partie des classes populaires. En effet, le mouvement de Saad Hariri – Premier ministre démissionnaire – n’est pas représenté, à l’instar des Forces libanaises chrétiennes. Les Druzes, minoritaires dans le pays mais soudés derrière leur chef Walid Joumblatt à la tête du Parti socialiste progressiste, ne participent pas non plus à ce gouvernement.

Si ce nouvel exécutif rajeuni a répondu aux échos de la rue en ne faisant figurer aucun député ni ministre issu du dernier gouvernement, ses ministres fraîchement nommés sont pour la plupart affiliés aux partis politiques prosyriens, au Hezbollah et à Amal, parti proche de la République islamique d’Iran. En somme, la composition de ce gouvernement n’augure rien de nouveau pour ses détracteurs… Derrière la nomination de ces technocrates se cache en réalité une mainmise iranienne qui pourrait inquiéter Israël, certains Etats arabes de la région et les puissances occidentales.

Pour autant, la première déclaration ministérielle de ce nouveau gouvernement se veut ambitieuse et entend agir principalement dans les secteurs bancaires et énergétiques. Approuvée le 11 février 2020 par le Parlement, cette déclaration vise également à conférer au pays une politique étrangère indépendante. Le pays espère en effet un soutien financier de la communauté internationale et tend la main aux pays arabes de la région. Pour autant, la place du Hezbollah dans cette configuration pourrait compliquer les objectifs visés par le pays. Si aucun pays arabe n’espère la chute du Liban, la présence du Hezbollah dans le gouvernement pourrait représenter un frein à leur soutien.

Ce nouveau gouvernement, sous la pression de la rue, doit pouvoir amorcer une sortie de crise dans un « délai de quatre mois ». Les mots critiques de Nabih Berri, pourtant soutien officiel de la nouvelle équipe, illustrent les réserves du système. Il serait toutefois difficile d’envisager qu’un délai si court suffise à régler des décennies de dysfonctionnements et de corruption aggravée. Il apparaît peu probable que la société civile, active depuis plusieurs mois, se désintéresse de la chose politique au profit d’un gouvernement qui ne récolterait pas ses faveurs, même si une certaine lassitude semble affecter aujourd’hui les manifestants et les étudiants qui continuent d’occuper la rue. Plus que tout, il est indispensable que le Liban enclenche un processus d’ajustement budgétaire suivi de réformes structurelles pour juguler la dette publique et relancer la croissance économique.

De réelles perspectives économiques en cas de bonne gouvernance

Malgré tous ces éléments de vulnérabilité, il existe des perspectives économiques favorables pour le pays. D’abord, les promesses de la conférence CEDRE n’ont pas été annulées et laissent entrevoir une aide internationale importante de près de 10 milliards d’euros, indispensable pour relancer l’économie du pays.

Ensuite, la reconquête par Bachar al-Assad de la plus grande partie du territoire syrien amène à penser à une fin prochaine de la guerre en Syrie. La fin des combats entraînerait la reconstruction de ce pays, exsangue depuis 2011. Elle signifierait par la même le retour en Syrie d’une part importante des réfugiés syriens. Les enjeux de la reconstruction syrienne profiteraient sans nul doute au Liban en termes économiques, d’autant que le pays du cèdre dispose d’importantes sociétés dans le domaine du BTP.

Enfin, la présence potentielle d’importants gisements d’hydrocarbures offshores en Méditerranée orientale laisse entrevoir une manne financière considérable pour le Liban, même si elle attise l’appétit des pays du bassin levantin. En janvier 2018, Beyrouth, qui espère devenir un hub énergétique dans la région, a accordé à un consortium formé par les multinationales Eni, Total et Novatek l’exploration et l’exploitation des ressources en pétrole et en gaz des blocs 4 et 9 revendiqués par le Liban. Toutefois, une partie du bloc 9 est revendiquée également par l’Etat d’Israël et les sociétés pétrolières refusent d’y prospecter tant que le Liban et Israël ne seront pas tombés d’accord pour délimiter leur frontière maritime. Les Etats-Unis jouent les intermédiaires mais les négociations semblent pour l’instant au point mort.

Depuis la fin de la guerre civile, le peuple libanais a su faire preuve de résilience. L’actuelle contestation lui a permis de renverser un gouvernement de manière pacifique. Si cette tahwra n’a pas totalement permis de renverser l’oligarchie en place, nombreux sont ceux qui espèrent qu’elle permettra de faire émerger un projet incluant toutes les communautés de manière transparente afin de faire face à une paupérisation grandissante. Tout dépendra de la capacité de la population à garder espoir et à continuer de faire preuve de sagesse en refusant la violence, car celle-ci ferait inéluctablement le jeu de tous ceux qui préfèrent neutraliser le Liban, de Téhéran à Jérusalem en passant par Damas. Dans cette optique, les élections générales qui se profilent en Iran (21 février 2020) et en Israël (2 mars 2020) pourraient influencer de manière cruciale l’évolution du rapport de force régional et par là-même le devenir du pays du Cèdre engoncé entre ses puissants voisins.

L’équipe FMES du projet SICOMAR Plus en visite au CROSSMED

Deux membres de l’équipe FMES du projet SICOMAR plus en grande discussion dans la salle « opérations » du CROSSMED avec Philippe MICHAUD, son directeur.

Le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage de Méditerranée (CROSSMED) est un acteur majeur et incontournable de la sécurité maritime en Méditerranée, en particulier dans la zone du sanctuaire Pelagos.

Il était donc tout naturel que, dans le cadre de l’étude conduite par l’institut FMES pour le projet SICOMAR plus et conformément à la méthodologie mise en place consistant à analyser les retours d’expériences des grands acteurs de la sécurité maritime, l’équipe FMES chargée du projet se rende au CROSSMED où elle a été remarquablement reçue par l’administrateur en chef des Affaires maritimes, Philippe Michaud. L’objectif était de recueillir les premiers éléments sur l’accidentologie maritime dans son espace de responsabilité et son sentiment en matière de formation. Une démarche similaire sera effectuée auprès de la préfecture maritime de Toulon et des gardes côtes italiens (Guardia Costiera).

En France, les CROSS métropolitains (5) et ultramarins (2) traitent, en leur qualité de Maritime Rescue Coordination Center (MRCC) au sens de la convention internationale sur la recherche et le sauvetage (SAR) de Hambourg de 1979, environ 10 000 opérations de sauvetage en mer par an dont 3 202 sont réalisées par le CROSS Med. Celui-ci dispose d’un centre principal situé à La Garde (Toulon) et d’un centre secondaire en Corse à Aspretto (Ajaccio). L’activité MRCC du CROSS Med se déroule essentiellement durant la saison estivale de juin à septembre et est concentrée en grande majorité dans la zone côtière.

Le CROSS Med est également chargé d’une mission de surveillance de la navigation maritime (SURNAV) qui consiste à assurer une surveillance générale du trafic sur un vaste espace maritime très fréquenté, incluant les ZEE et zone de responsabilité recherche et sauvetage françaises en Méditerranée (SRR). A ce titre, il assure la gestion des mouillages des navires de plus de 45m ainsi que la fonction de service d’assistance maritime (MAS). Cette fonction consiste à suivre la situation d’un navire de commerce lorsque celui-ci est victime d’un évènement pouvant nécessiter une assistance (avaries, problème de cargaison) et à être le point de contact entre ledit navire et l’Etat côtier aussi longtemps que la situation nécessite des échanges d’information. C’est également sous son autorité et en lien avec le centre des opérations de la Marine que les sémaphores de Sagro et du Cap Corse assurent la surveillance de la voie descendante du dispositif de séparation de trafic du Canal de Corse, et que le sémaphore de Pertusato surveille les navires transitant dans le dispositif de route recommandée des Bouches de Bonifacio. Enfin, le CROSS assure la diffusion des renseignements de sécurité maritime (RSM) – bulletins météorologiques et avis urgents aux navigateurs concernant sa zone de responsabilité.

Ainsi le CROSS Med est-il, au titre de la fonction MAS, le premier maillon de la chaine d’intervention qui le conduit à recevoir l’alerte initiale de la survenance d’une avarie ou d’un accident sur un navire.

En outre, il assure la coordination des missions de recueil et d’exploitation des informations relatives aux observations et constatations de pollutions dues aux rejets par les navires de substances illicites en mer, notamment des hydrocarbures et des substances chimiques.

Bien que dépendant de multiples facteurs, les premiers risques identifiés sur les navires relèvent pour la plupart d’une prise en compte insuffisante du facteur humain. Malgré le respect des normes, des logiques économiques prépondérantes peuvent parfois conduire à un sous dimensionnement des équipages, à des rythmes de travail élevés et au cumul d’une fatigue résiduelle au fil de la navigation. Cette détérioration des conditions de travail altère la vigilance comme le jugement et dégrade les processus décisionnels.

D’autre part, les outils d’aide à la navigation engendrent parfois un excès de confiance à l’équipe de veille en passerelle, la conduisant ainsi à minorer les risques, à se détourner de la sacro-sainte veille sur l’extérieur et à se priver d’informations essentielles. De surcroit, la connaissance technique de certains systèmes est parfois insuffisante pour en optimiser le fonctionnement selon les situations rencontrées : navigation côtière ou hauturière, situation dégradée, etc.

Deux membres de l’équipe FMES du projet SICOMAR plus en grande discussion dans la salle « opérations » du CROSSMED avec Philippe MICHAUD, son directeur.

D’ores et déjà, plusieurs besoins de formation émergent : sensibilisation au facteur humain, apprentissage des outils liés à la navigation et notamment en situation dégradée, amélioration de la réactivité face aux situations d’urgence, etc. Le CROSSMED lui-même souhaiterait améliorer ses entraînements par des conditions de réalisation plus réalistes : durée plus significative, difficultés accrues, arbitrages possibles pour les acteurs…

Cette première visite confirme tout l’intérêt de la méthodologie adoptée par l’équipe FMES du projet SICOMAR plus consistant, en plus de l’analyse des nombreux rapports d’accident et des différents documents relatifs à la sécurité maritime, à se déplacer auprès des acteurs de terrains placés au cœur de la sécurité maritime pour les écouter et recueillir leurs besoins en matière de formation.