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Séminaire de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – dans le berceau du multilatéralisme

La 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques arrive au terme de son parcours. Elle aura vécu des étapes très riches avec néanmoins quelques turbulences. Le contexte inédit de la crise sanitaire du COVID 19 en a évidemment été à l’origine. Ces turbulences ne l’auront pas pour autant empêcher d’atteindre sa destination.  Une session qui se termine, c’est aussi un élan nouveau qui s’annonce. La 30ème SMHES s’est engagée à maintenir les liens établis entre les auditeurs au cours d’une année de partage. C’est aussi cela la mission des SMHES que de créer un réseau robuste et vivant.  

Les auditeurs de la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques se sont finalement retrouvés à Genève pour clore leur année de réflexion sur leur thème d’étude. Cette mission, initialement programmée en Algérie, avait pour objectif de les confronter aux réalités du terrain. Il s’agissait en effet de mesurer les actions concrètes induites par la mise en œuvre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Les contraintes sanitaires n’ont pas permis la réalisation de cette mission et une solution alternative devait être envisagée. Le choix de Genève s’est vite imposé car aller à la rencontre des responsables de l’organisation des Nations unies ouvrait une opportunité unique d’appréhender globalement les enjeux de ces nouvelles routes de la soie à l’échelle mondiale. Ce déplacement permettait aussi de mieux cerner les mesures sanitaires telles qu’elles ont été préconisées par l’Organisation mondiale de la santé. Enfin, au moment où les leviers du multilatéralisme ne semblent plus produire les effets attendus, une appréciation de situation du rôle des organisations internationales s’avérait particulièrement utile dans le cadre du thème d’étude de la session.

La 30ème SMHES devant l’Organisation des nations unies

Au préalable, il est toujours utile de rappeler l’origine de ces organisations dont la vocation était de trouver le meilleur chemin pour maintenir la paix dans le monde. Car tel était l’objectif du traité signé à Versailles au lendemain de la Première guerre mondiale avec la création de la société des nations. La SDN devait être le moteur d’actions multilatérales permettant de maintenir la paix universelle. C’était une conséquence du rêve porté alors par de nombreux philosophes. Mais cette organisation sera totalement discréditée avec une seconde vague d’extrême violence au cours de la Seconde guerre mondiale. C’est donc la fin du rêve de la paix perpétuelle (Emmanuel Kant).L’Organisation des nations unies allait alors prendre la place. Son objectif sera aussi celui de maintenir la paix et la sécurité internationale avec moins de profondeur philosophique et plus de réalisme dans la mise en œuvre des actions de portée internationale. Entrée en vigueur le 24 octobre 1945, la charte des Nations unies a été signée par 51 États le 26 juin 1945. L’organisation compte aujourd’hui 193 États membres. Son origine caractérise sans doute le mieux la volonté occidentale au lendemain des heures sombres de son histoire. Puis, avec le transfert à New-York du siège de l’organisation, cette volonté est relayée aux Etats-Unis avec un recul de la puissance occidentale au moment où son empire connaissait progressivement le déclin. Genève constitue donc le creuset où se regroupent toutes les organisations internationales sous leurs différentes formes. C’est véritablement le berceau du multilatéralisme. Le berceau d’un multilatéralisme dont la mise en œuvre soulève aujourd’hui de multiples questions.

De fait, le thème d’étude de la 30ème session soulève aussi d’importantes questions sur le jeu des puissances et donc sur la forme de leurs relations. En particulier, la puissance chinoise a modifié substantiellement les équilibres qui prévalaient jusqu’alors. D’un monde unipolaire où s’affirmait tous azimuts l’hyperpuissance américaine, nous sommes passés à un monde multipolaire où les puissances s’affirment unilatéralement dans leur diplomatie ou leur économie. A cet égard, la Chine tient une place singulière dans le concert des Nations. Cette place soulève d’importantes interrogations. Les instances internationales ne semblent plus disposer des leviers pour réguler l’économie mondiale. La mondialisation a totalement libéré l’économie de marché créant une forme de jungle où les États placent désormais les autres États devant le fait accompli.  

Finalement, cette mission d’étude à Genève s’imposait d’elle-même. Sans doute d’ailleurs faudra-t-il l’inclure dans le programme des sessions ultérieures car les échanges réalisés avec les différents piliers de l’organisation des Nations unies sont indispensables à la compréhension des principaux enjeux de ce monde. La démonstration en sera faite au cours de ce séjour.

Une partie des auditeurs dans le jardin de la villa des Ormeaux

Dès le jeudi 3 septembre, les auditeurs ont pu apprécier le cadre plutôt agréable des échanges. Les contraintes sanitaires nous ont en effet imposé de réaliser nos différentes rencontres à la villa des Ormeaux située sur la rive droite du Léman. C’est le siège de la mission permanente de la France auprès de l’office des Nations unies. C’est aussi un lieu de partage puisque le représentant permanent de la France auprès de la conférence du désarmement y déploie également ses équipes.

C’est d’abord monsieur Victor do Prado, diplomate brésilien et directeur exécutif de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a tenu à venir à la rencontre des auditeurs. Son intervention, dans un français impeccable, a évidemment suscité un immense intérêt. Sans en détailler toutes les facettes, elle a souligné les difficultés de mise en œuvre d’une régulation économique mondiale. La logique du rapport de force entre les États semble désormais s’imposer y compris dans les instances juridictionnelles. Cette situation souligne en particulier la vive tension entre les États-Unis et la Chine sur de profonds différends commerciaux. Au-delà des difficultés, l’Organisation mondiale du commerce s’inscrit malgré tout dans une réforme de fond qui doit prendre en compte un contexte économique mondial profondément changé. L’élection à venir de son futur directeur général sera sans doute un signal fort de ce changement de posture. Enfin, l’épisode du COVID 19 a eu une forte incidence sur le commerce mondial révélant de réelles vulnérabilités. De cet épisode pourraient résulter de nouveaux équilibres dans les domaines de la production et de la souveraineté industrielle. 

Victor Do Prado devant les auditeurs

Le deuxième rendez-vous nous replaçait au cœur de l’actualité portée par la crise du COVID 19. Madame Sylvie Briand, directrice du département des pandémies et épidémies de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait un point très complet de la situation. L’OMS a fait au mieux dans un contexte difficile. Si ce message est entendu, il souligne néanmoins une fois encore la fragilité des instances internationales. Au-delà de son action déterminée, l’action multilatérale qui aurait pu prévaloir n’a donc pas pris la forme attendue. Le désengagement financier des États-Unis de l’OMS en dit long sur les vulnérabilités nouvelles auxquelles il faudra faire face. Car le risque d’épidémie ou de pandémie restera un sujet sensible. La crise du COVID 19 est une alerte sérieuse dont il faudra tirer toutes les leçons. Par ailleurs, cette crise a sans aucun doute freiné l’élan chinois des nouvelles routes de la soie. Dès le 16 mars dernier, les auditeurs avaient intégré dans leurs travaux ce nouveau paramètre qui allaient modifier la déclinaison des différents scénarios envisagés.

Sylvie Briand

Il était donc intéressant de poursuivre cette journée avec la présence du GCSP (Geneva Center for Security Policy). La création de cette fondation remonte au début des années 1980. La première rencontre entre le Président des Etats-Unis Ronald Reagan et le premier secrétaire du parti communiste Mikhail Gorbatchev durant la guerre froide avait souligné la nécessité de mettre en œuvre un centre de formation internationale dédié aux questions de sécurité. Le GCSP fut créé à cette occasion sous l’impulsion du ministère des affaires étrangères suisse. Pour ce qui concerne les auditeurs de la 30ème SMHES, le rendez-vous genevois proposait d’aborder la question de la gestion des crises. Le directeur des opérations, le général (2s) Philippe Meyer accompagné de monsieur David Horobin et de madame Clémentine Gaspar ont présenté les paramètres déterminants d’une crise et les clés indispensables favorisant le retour aux conditions normales. Au bilan, cette rencontre démontre qu’en matière de gestion de crise, il faut encourager toutes les initiatives de ce type. Elles peuvent opportunément s’appuyer sur des organismes tels que l’institut FMES. Cela conforte donc une dynamique d’ores et déjà envisagée au profit des décideurs publics ou privés.  

L’équipe du GSCP

Après une première journée d’échanges avec les représentants de deux très importants organismes des Nations unies (OMC – OMS), les rendez-vous du vendredi 4 septembre se sont concentrés sur la vision des représentants français au sein de nos missions permanentes installées à Genève. L’opportunité était ainsi donnée aux auditeurs de mesurer les éventuelles divergences de vues sur les outils de régulation de l’économie mondiale et l’approche globale de la crise du COVID 19.  

Mais ce fut d’abord un rendez-vous consacré aux fondamentaux de la culture stratégique. Monsieur Yann Hwang, ambassadeur représentant permanent de la France auprès de la conférence du désarment à Genève, a tenu personnellement à prononcer cette intervention à l’attention de nos auditeurs. Dans une période marquée par l’imprévisibilité des situations et un retour à des logiques de rapport de force des Etats quel que soit le type d’action concernée, le constat dressé par notre représentant démontre la nécessité de bien comprendre le siècle d’histoire de nos organisations internationales dont la vocation était de promouvoir les leviers concourant à la sécurité internationale. Il a probablement souligné un point d’inflexion des mécanismes internationaux au moment où les Etats rejettent le dialogue multilatéral dont le fruit n’est plus conforme à leurs attentes. Ce constat démontre aussi les évolutions liées aux générations qui n’ont pas connu les drames de la guerre et qui, d’une certaine manière, idéalisent le monde tel qu’elles voudraient qu’il soit face à la réalité du monde tel qu’il est. Dans un échange où les questions n’étaient pas convenues, la nécessité de réacquérir une culture stratégique s’impose d’elle-même. Le thème d’étude de la 30ème SMHES a donc le mérite de modestement y’concourir. Vous nous avez, monsieur l’ambassadeur, donné l’envie de revenir débattre !

L’ambassadeur Yann Hwang durant sa conférence

Il fut suivi par la rencontre de monsieur Jean-Marie Paugam, délégué permanent de la France auprès de l’OMC, dans des échanges très nourris sur le fonctionnement de la régulation économique mondiale. Ces échanges auraient pu être techniques et austères. Ils ont été clairs, précis et accessibles en apportant les clés de compréhension indispensable aux mécanismes de cette régulation. La mondialisation n’en a sans doute pas simplifié la mise en œuvre. Certaines règles sont contournées. Des procédures juridiques sont engagées. Elles mettent ici ou là des principes de subventions contestés, des règles de croit bafouées avec des sanctions financières dont les montants paraissent vertigineux. Cet échange n’est pas à l’opposé des propos tenus par notre premier intervenant qui n’avait pas manqué de mettre en avant la période difficile traversée par l’OMC. Il fut complémentaire et particulièrement utile. Evidemment, la Chine fut, à maintes reprises, citée dans une dynamique économique que rien ne doit arrêter.

Jean-Marie Paugam

Pour clore ce séjour à Genève, il nous a paru intéressant de solliciter un chercheur travaillant sur les nouvelles routes de la soie. C’est une façon de compléter l’ensemble des conférences réalisées au cours du cycle annuel de la 30ème SMHES. Monsieur Benno Zogg du Center for Security studies de Zurich s’est plié à cet exercice et les auditeurs lui en sont reconnaissants. Sa présentation fut remarquable. Elle n’a pas fondamentalement marqué de différences avec les chercheurs français que nous avions sollicités antérieurement. C’est donc le signe d’une certaine vision partagée des incidences de ces nouvelles routes de la soie. Une vision qu’il faudra approfondir dans le temps. Et s’agissant de ce projet, le temps long doit être retenu à l’instar de celui qui convient le mieux à la philosophie chinoise au moment où les Européens sont piégés pas l’instantanéité des faits et les réponses qu’il faut apporter.

Benno Zogg

Finalement, pour paraphraser Jean Monnet, nous pourrions presque affirmer que « le monde se fera dans les crises et qu’il sera la somme des solutions apportées à ces crises ». Il reste donc à trouver les mécanismes permettant cette addition. A défaut, le chacun pour soi risquerait de produire des effets collatéraux dont il faut souhaiter qu’ils ne produisent pas d’effets dévastateurs. Mais, il convient d’être optimiste et la réflexion prospective et stratégique, le débat d’idées voire le combat des idées sont de précieux moteurs du changement. Les auditeurs de la 30ème SMHES auxquels je resterai fidèlement attaché y contribueront à leur manière. Il y a certes quelques imperfections dans la conduite de leurs travaux. Mais il y a aussi une formidable richesse.  C’est celle que je retiens. Et je les en remercie. A n’en pas douter, leur thème d’étude n’a pas fini de faire couler de l’encre ici à Genève et très probablement dans le reste du monde.

Formation SMHES 5+5 Jeunes Diplômés

 

Dans le cadre du sommet « des deux rives », l’institut FMES a proposé la création d’une Session annuelle régionale avec les partenaires des pays du 5+5 (Espagne, France, Italie, Malte et Portugal pour le nord et Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie et Tunisie pour le sud). Cette Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) se décompose en deux séminaires d’une semaine, l’un au nord et l’autre au sud. Elle associe des jeunes diplômés civils et militaires. En 2021, de jeunes officiers-élèves des marines nationales y participeront. Ce rassemblement, qui s’inscrit en prolongement du Dialogue 5+5, permet de concrétiser le concept « d’identité Ouest-méditerranéenne », de valoriser la coopération entre les jeunes diplômés de cette région en les sensibilisant aux enjeux, risques et opportunités communs aux deux rives de la Méditerranée. L’institut FMES, à l’origine de cette formule, organise la première semaine de cette première édition « SMHES 5+5 jeunes diplômés » qui se déroulera à Toulon dans le sud de la France. La seconde se déroulera au sein de l’institut mauritanien d’études stratégiques (IMES) quelques semaines après.

Inscription : formation@fmes-france-org

 

Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique – par Sarah Sriri et Florian Putaud

Programme chargé pour la planète rouge. En l’espace de 15 jours, trois sondes ont été lancées en direction de Mars. Le 20 juillet, les Emirats arabes unis ont lancé Al-Amal (Espoir) tandis que trois jours plus tard, c’est la Chine qui a envoyé Tianwen-1 (Questions au ciel-1). Le 30 juillet, les Etats-Unis ont lancé Perseverance.

Si ces trois missions distinctes se font tour à tour, la période choisie n’est pas un hasard. Ces rendez-vous sur Mars se font durant « l’opposition », c’est-à-dire le moment où le Soleil, la Terre et Mars sont alignés et lorsque la distance entre Mars et la Terre est la plus courte. Cette période intervient tous les 26 mois. La planète rouge attise les convoitises des puissances spatiales mondiales. Parmi elles, l’Union européenne et la Russie avec ExoMars qui, ayant manqué le rendez-vous de juillet 2020, prévoient pour 2022 l’envoi d’un rover (véhicule d’exploration spatiale) sur la surface de Mars.

Les découvertes sur l’espace permettront par ailleurs de comprendre davantage la Terre et d’anticiper son évolution. Mars, qui est la planète la plus proche géographiquement de la Terre, présentait il y a des milliards d’années des similitudes avec la planète bleue. Parmi elles, figure la présence de rivières et d’océans. Sa découverte représente donc « une sorte de Graal de l’exploration spatiale » selon Jean-Yves Le Gall, président de l’agence spatiale du CNES.

 

Des objectifs scientifiques

La découverte de l’espace, entreprise dès le milieu des années 1950, répond à des missions politiques, économiques ou encore militaires et fait l’objet de coopération internationale. Cette dernière permet aux Etats des avancées considérables en mettant en commun leur savoir-faire.

La mission américaine Perseverance est le fruit d’une telle coopération. La Supercam, principal instrument dont le rover est équipé, a été en grande partie développée par l’agence spatiale française, le CNES. L’un des capteurs sonores qui permettra d’enregistrer les sons sur Mars est également le fruit d’une réalisation française, par ISAE-SUPAERO. La place de la France dans cette coopération internationale témoigne du savoir-faire spatial français reconnu à travers le monde.

Les aptitudes de Persévérance sont donc remarquables. Les Etats-Unis entendent ramener des échantillons de la planète Mars sur Terre grâce à leur robot sophistiqué Perseverance qui est le plus gros et le plus lourd engin jamais envoyé sur la planète rouge par la Nasa (3 mètres de long, 1 tonne et équipé de 19 caméras). En cela, c’est une prouesse technique et une exclusivité américaine. Curiosity, lancé en 2012, a permis de démontrer que Mars avait été habitable il y a environ 3,5 milliards d’années, c’est-à-dire que les conditions dites « propices » à l’apparition de la vie étaient réunies (carbone, eau, climat favorable). Les analyses permises par Perseverance pourront quant à elles déterminer si la planète a été réellement habitée.

Pour les Etats-Unis, cette mission présente des avancées significatives au plan technique et traduit une véritable supériorité technologique vis-à-vis de ses concurrents. Elle traduit également une démultiplication des sources de financement dont certaines sont privées, d’autres publiques et des sources étrangères au titre de la coopération engagée avec certains organismes dont l’agence spatiale européenne.

A l’inverse, la mission Tianwen-1 est une mission complètement indépendante. Après l’échec de sa mission conjointe avec la Russie, la Chine a fait le choix de mener ses missions majoritairement seule. Yinghuo-1, la sonde chinoise prévue afin d’orbiter la planète rouge était accolée à la sonde russe Phobos-Grunt qui a connu un problème de moteur, l’empêchant de quitter l’orbite. En réaction, la République populaire de Chine a redoublé d’efforts durant plusieurs années afin d’être en mesure d’explorer la planète Mars.

Avec cette mission, la première interplanétaire de la Chine – Pékin poursuit deux objectifs : poser un rover  et mettre une sonde en orbite autour de Mars. Le rover, équipé de 13 instruments scientifiques, se focalisera sur l’analyse des sols avec notamment la recherche d’eau. En outre, une analyse des sous-sols sera effectuée afin de comprendre le passé de Mars. Quant à la sonde en orbite, elle s’intéressera à l’étude de l’atmosphère martienne et à l’analyse des gaz présents.

L’engin spatial, de près de 5 tonnes et comportant 13 instruments scientifiques, figure parmi les sondes les plus lourdes lancées en direction de la planète rouge. Par rapport aux Etats-Unis, la technologie est moins développée. En effet, cette mission permettra à Pékin de prévoir une prochaine mission dans le but de récupérer des échantillons de la planète Mars. En outre, la véritable avancée chinoise se traduit par sa capacité à rallier la planète Mars. Cette première étape et donc la manifestation de la concurrence qu’elle entend développer avec les Etats-Unis. Mais le frein à son développement, notamment commercial, est lié aux règles ITAR (International Traffic in Arms Regulations) qui interdit au lanceur chinois de placer sur orbite des satellites ou objets comportant des composants américains.

A contrario des missions américaine et chinoise, la mission émiratie Al-Amal (Espoir), qui a décollé du Japon, aura un rôle particulier. En effet, cette sonde de 1 350 kg – soit le poids d’un 4×4 – ne se posera pas sur Mars mais se placera en orbite autour de la planète rouge afin d’étudier la dynamique de l’atmosphère et du climat martien durant une année martienne (687 jour terrestres). Il faudra 7 mois à la sonde pour rejoindre la planète rouge et fournir un panorama de l’atmosphère martienne. Pour cette mission, les équipes scientifiques ont choisi une orbite inédite qui permettra une observation constante de l’atmosphère et son évolution heure par heure dans l’objectif de fournir une image complète de la dynamique du temps dans l’atmosphère de cette planète. Le satellite embarque trois instruments scientifiques qui étudieront principalement l’atmosphère martienne. La sonde pourra par ailleurs observer un lieu unique. Cela va permettre de suivre les changements climatiques de Mars et comprendre la formation et l’évolution de ses nombreuses tempêtes.

En définitive, si cette mission confère à Abou Dhabi le statut de puissance spatiale, il est clair que les EAU ne se positionnent pas au niveau des Etats-Unis et de la Chine en termes de technologies et de capacités, notamment parce qu’il ne possède pas la maîtrise des lanceurs. Toutefois, les informations collectées, mises à disposition de la communauté scientifique internationale, participeront à la compréhension de l’environnement martien.

 

Des objectifs technologiques

Les avancées liées à la conquête de l’espace sont nombreuses et ont permis des améliorations technologiques dans les domaines de l’informatique, des télécommunications, de la navigation mais également de la médecine.

La conquête spatiale focalise donc l’attention des Etats. Actuellement, la concurrence interétatique dans l’espace se fait autour de trois domaines : les lanceurs, les satellites et la data. L’objectif des pays présents dans la conquête spatiale est d’atteindre une certaine indépendance technologique vis-à-vis des autres pays. Si pour l’instant les Etats-Unis s’en approchent le plus, la Chine par le biais de sa stratégie de transfert de technologies avec des pays « partenaires » lui permet une nouvelle fois de se proposer comme un outsider grandissant dans la conquête spatiale.

La première prouesse technologique pour un Etat est sa capacité à lancer des charges utiles dans l’espace, ce qui signifie être en mesure de pourvoir lancer des missiles. Autour du bassin méditerranéen, plusieurs Etats font office de puissances spatiales. Parmi eux, la France, l’Italie, Israël, l’Iran et plus récemment les Emirats arabes unis. Malgré un nombre d’acteurs grandissant, le secteur spatial reste extrêmement élitiste et le développement de programme spatiaux s’avère très coûteux.

En effet, la conquête de l’espace doit se hisser parmi les priorités d’un Etat. Si elle permet des avancées indéniables, elle reste très onéreuse. A titre d’exemple, Perseverance, qui représente la neuvième mission américaine en direction de Mars, a un coût de 2,4 milliards de dollars. Dans une moindre mesure – et notamment parce que les portées technologiques sont plus modestes – Al-Amal coûte aux Emirats 200 millions de dollars.

 

Des visées géopolitiques

Alors que Terre et Mer ont longtemps dominé la géopolitique, le domaine aérien est apparu au XXème siècle et avec lui sa prolongation exo-atmosphérique soit l’espace. Très fortement associé aux capacités nucléaires, l’espace a incarné durant la Guerre froide un enjeu de puissance entre les deux Géants qu’étaient les Etats-Unis et l’Union soviétique. Aujourd’hui, il continue de rimer avec puissance pour des raisons plus diverses. En plus de mêler acteurs étatiques et privés, il représente un véritable terrain où se joue la géopolitique.

Dans ce théâtre relativement nouveau de jeux des puissances, les Etats prennent une place prépondérante et se préparent à d’éventuels affrontements. En effet, les capacités de nuisance d’un Etat sur Terre peuvent se répercuter dans l’espace. A titre d’exemple, en 2017, le satellite-espion russe Louch-Olympe a tenté de s’approcher du satellite franco-italien Athena-Fidus.

Les puissances spatiales n’omettent donc pas la probabilité de conflit dans l’espace. Par ailleurs, la France, qui a commencé l’exploration de l’espace assez tôt (le CNES ayant été créé en 1961 à l’initiative du générale Charles de Gaulle), continue d’accorder une importance primordiale à ce domaine notamment au niveau étatique et donc géopolitique. A ce titre, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré le vendredi 24 juillet 2020 que l’armée de l’air est désormais « une armée de l’air et de l’espace ». Son poste de commandement sera basé à Toulouse, historiquement « terre d’envol » et cette nouvelle appellation sera officielle au début de l’année 2021 après un vote. Toutefois, Florence Parly promet que le pays reste attaché à un usage pacifique de l’espace en dépit des luttes entre puissances qui s’y jouent.

Ces missions martiennes poursuivent donc un dessein géopolitique. Les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine. Perseverance entend donc permettre aux Etats-Unis de conserver leur leadership. Dans le pays, les agences privées prennent une place grandissante et travaillent en collaboration avec la NASA, la plus célèbre étant Space X. Si les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine – et dont la mission Perseverance entend consolider le leadership, la Chine a pris la place de deuxième maillon fort.

Pour la Chine qui poursuit entend également incarner l’hégémon à l’échelle mondiale et notamment avec ses nouvelles routes de la Soie, cette conquête spatiale illustre son désir de puissance. Avec sa mission ambitieuse, la Chine entend faire en une mission martienne tout ce que les Etats-Unis sont parvenus à réaliser en plusieurs fois depuis les années 1960. Après un gros retard technologique au départ, Pékin incarne aujourd’hui la deuxième puissance spatiale mondiale et a pour ambition de devenir la première puissance mondiale en 2049, à l’occasion du centenaire du régime. Pour ce faire, la gestion spatiale est devenue plus indépendante (contrairement aux collaborations passées avec la Russie) et s’est ouverte aux entreprises privées. Depuis 2015, une soixantaine d’entreprises privées ont émergé dont One Space, le principal concurrent de Space X. La Chine, qui se spécialise dans les microsatellites, investit massivement dans les entreprises privées américaines afin de pouvoir bénéficier de transferts de technologies. Cette stratégie pourrait toutefois mener à des tensions entre les deux puissances et rencontrer de nombreux freins d’ordre juridique.

Les Emirats arabes unis frappent un grand coup géopolitique avec Al-Amal, première mission spatiale arabe vers Mars. Outre les avancées technologiques et scientifiques qu’elle permettra, l’arrivée de la sonde Al-Amal en février 2021 sur Mars célèbrera le 40ème anniversaire de la création des Emirats arabes unis, formés en 1971 après l’association de 7 principautés. Les Emirats arabes unis qui ont les moyens de leurs ambitions grâce à leurs importantes capacités financières, entendent accroître leur puissance notamment par la colonisation de Mars à l’horizon 2117 – volonté inscrite dans la feuille de route spatiale émiratie. Il y a là clairement l’affichage d’une ambition. A travers cette mission martienne, Abou Dhabi espère démontrer que la civilisation arabe contribue au progrès des connaissances de l’humanité. En septembre 2019, le pays avait déjà envoyé pour la première fois un astronaute vers la station spatiale internationale. S’il n’est resté que 8 jours à bord de la station, Hazza al Mansouri devient un symbole politique et représente le troisième homme de l’histoire du monde arabe à avoir séjourné dans l’espace, après le Saoudien Sultan Ben Salman Ben Abdelaziz en 1985 et le Syrien Mohamed Farès en 1987.

Pour certains, la puissance spatiale émiratie dépasserait les frontières. On prête à Abou Dhabi l’ambition de créer une agence spatiale arabe qui lui conférerait une véritable autonomie stratégique. Pour autant, les désaccords et les conflits entre les différents pays arabes rendent très improbable une capacité spatiale pan-arabe. Qui plus est, la capacité de développer des lanceurs restent un élément clé de la suprématie aérospatiale. Elle n’est pour l’heure pas acquise et est loin de l’être.

Pour autant, la conquête spatiale est un vecteur de fierté nationale et participe au prestige d’un Etat sur la scène internationale. Pour le responsable du projet émirati, Omar Charaf, « les Emirats voulaient envoyer un message fort à la jeunesse arabe, lui rappeler le passé, où monde arabe n’était pas en reste sur la promotion du savoir notamment spatial ».

 

Des questions juridiques en suspens

Comme pour les autres « espaces communs » (mer, air, cyber), bénéficier d’un point de vue global sur la planète Terre par le biais des satellites est un vecteur de puissance. Ces espaces isotropes devront faire l’objet d’une approche pluridisciplinaire mêlant les domaines technologiques, scientifiques et juridiques. La Mer, en sa qualité de plus ancien espace commun, en est l’illustration.

L’avènement d’entreprises privées sur le marché au cours des dernières décennies a permis d’accélérer considérablement les innovations mais cette multiplication d’acteurs a entraîné l’augmentation de nombreux risques mettant en lumière les limites de la législation spatiale actuelle. Dès les prémices de la conquête spatiale, la nécessité d’un droit de l’espace s’est imposée. En 1967, porté par l’Organisation des Nations unies, le traité de l’espace est signé par une centaine d’Etats, dont l’ensemble des puissances spatiales : Etats-Unis, Union soviétique, Chine, France et Japon. Le traité prévoit la liberté d’accéder à l’espace exo-atmosphérique sans qu’une appropriation par un quelconque Etat ne soit rendue possible. Les Etats signataires se sont donc engagés à une utilisation pacifique de l’espace. Ce traité à l’époque avait pour principal objectif de réguler la guerre entre les Soviétiques et les Américains dans la course à la Lune. Désormais de nouveaux problèmes subsistent, le principal étant la gestion des flux de satellites et la quantité croissante de ces derniers (et les déchets qui en découlent) qui provoque un risque important. Le « silence de la loi » du fait d’une rédaction des textes ambigus ont poussé les Etats à interpréter le droit de l’espace de manière subjective. En effet, le texte n’interdit pas formellement l’envoi de satellites visant à la défense d’un Etat.

En 1979, un traité international sur la Lune et les autres corps célestes est venu compléter le premier traité sur l’espace. En tant que « patrimoine commun de l’humanité », la Lune et les corps célestes ne peuvent devenir la propriété d’Etats, d’organisations internationales ou de personnes physiques. Aussi, les Etats signataires s’engagent à une répartition équitable entre les Etats parties des avantages potentiellement découverts. Cette condition « collectiviste » n’a pas trouvé écho auprès des Etats. A l’heure actuelle, seuls 18 Etats ont ratifié cet accord. Parmi eux, aucune puissance spatiale.

Or, au vu des transformations et des évolutions croissantes qu’a connu cet endroit et compte tenu de l’apparition d’acteurs toujours plus nombreux et notamment privés, il apparaît primordial de réglementer l’espace. Pour autant, sur Terre comme dans l’espace, il est évident que le multilatéralisme traverse une crise profonde accentuée par l’arrivée de dirigeants (Etats-Unis, Russie, Chine, etc.) adepte de l’unilatéralisme. De fait, la discussion et la diplomatie n’incarnent plus le lieu naturel de règlement des différends. La volonté d’appropriation de l’espace par les Etats – notamment les Etats-Unis avec le Space Act de 2015 viennent contrecarrer les ambitions de l’Organisation des Nations unies qui ne parvient pas à dépasser les blocages. La paralysie du droit de l’espace laisse donc le champ libre aux Etats pour poursuivre leurs ambitions nationales.

Le savoir-faire en région au profit de la Région SUD

Découvrez la vidéo de présentation de l’institut FMES réalisée par Acteurs Publics:

Rencontre avec le vice-amiral d’escadre Pascal Ausseur, directeur général de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, un think-tank basé à Toulon né d’une prise de conscience du caractère stratégique du bassin méditerranée pour la politique régionale. Par ses actions d’études, de recherche, de formation et de sensibilisation, l’institut contribue à une meilleure compréhension par les décideurs, publics, privés, civils et militaires, des enjeux de sécurité notamment dans le domaine de l’intelligence économique ainsi que des enjeux maritimes (économiques, environnementaux, sociétaux…) pour la région.

(source: https://www.acteurspublics.fr/webtv/emissions/acteurs-publics-solutions/le-savoir-faire-en-region-au-profit-de-la-region-sud)

Que peut-on encore apprendre de la guerre de 1870 ? – par le CBA Jean-Baptiste Blandenet

Le Chef de Bataillon Jean-Baptiste Blandenet est un officier de l’armée de Terre, issu de l’arme des Transmissions. Saint-Cyrien, il a servi sur plusieurs théâtres d’opérations extérieures, en Afrique et au Moyen-Orient. Il est actuellement stagiaire à la 27e promotion (P27) de l’École de Guerre.

Cet article a été publié dans la revue Conflits.

Véritable fracture pour la France du XIXe siècle, la guerre franco-prussienne de 1870 a aujourd’hui disparu de notre mémoire collective, et son enseignement a été éclipsé par celui de la Première, puis de la Seconde Guerre mondiale. Son évocation ramène à peine quelques vagues images issues de nos vieux cours d’Histoire : Napoléon III vaincu et humilié à Sedan, Gambetta qui quitte Paris en montgolfière, la naissance de l’Allemagne moderne dans la galerie des glaces à Versailles, l’insurrection et la répression de la Commune de Paris.

Sur le plan militaire, quelques spécialistes et historiens continuent à s’intéresser aux leçons de 1870, mais notre connaissance de ce conflit n’a plus rien de comparable avec la première moitié du XXe siècle, quand les cours sur la guerre franco-prussienne constituaient l’abécédaire de la formation à l’École Supérieure de Guerre[1].

Les similitudes entre 1870 et 2020

La guerre franco-prussienne pourrait pourtant faire l’objet d’une plus grande attention. D’une part, parce que la situation en 1870 présente d’étranges similitudes avec celles que nous connaissons en 2020 : la France est un pays en paix qui ne croit pas vraiment à une guerre conventionnelle et de haute intensité ; l’armée française est une armée au format réduit et tournée vers les théâtres d’opérations extérieures ; la rumeur, la désinformation et les théories complotistes circulent sans frein et sont omniprésentes dans l’opinion. D’autre part, parce que la manière dont s’y sont déroulées les opérations continue à nous interpeller par son actualité, que ce soit dans les défaillances de la logistique ou du commandement, ou encore dans la façon de vivre la violence ou d’utiliser la géographie.

Ainsi, la guerre de 1870 n’a tout simplement pas dit son dernier mot. Avec tout le recul historique que l’on peut maintenant se permettre, son étude invite nos armées modernes à l’introspection, et en tant qu’officier, spécialiste de la défense ou décideur du monde civil, à rester humble face aux évènements. Aussi, arrêtons-nous quelques instants sur ce conflit qui bouleversa les certitudes de l’armée française et voyons comment il pourrait être une source d’inspiration pour demain.

La brigade Lapasset brûle ses drapeaux (Metz, 26 octobre 1870) — Dujardin – Beaumetz

PREMIERE PARTIE : LE DEROULEMENT DE LA GUERRE

La France, puissance arrogante

La France de juillet 1870 est une très grande puissance et son armée jouit d’une excellente réputation. Certes, les différents régimes qui ont succédé à Napoléon Ier n’ont pas réussi à desserrer l’étau géopolitique mis en place par le Congrès de Vienne – d’autant que l’arrivée d’un nouveau Bonaparte au pouvoir a accru la méfiance des monarques européens – mais l’époque est à la prospérité économique et le Second Empire a obtenu plusieurs succès politiques et militaires emblématiques. Ainsi, la France a soutenu adroitement l’indépendance de l’Italie tout en garantissant l’intégrité du Pape ; elle a poursuivi avec succès son entreprise coloniale et a réussi à défaire les prétentions russes en Crimée. La campagne du Mexique est peut-être un échec, mais, de l’avis général de l’époque, cet échec est à mettre plutôt sur le compte de mauvais calculs politiques que sur les opérations militaires, qui ont été, on le dit, très bien conduites. Pourtant, cet état des lieux cache en réalité de profondes faiblesses : sur le plan politique, l’Empereur malade perd peu à peu le pouvoir au profit d’un régime parlementaire, « l’Empire libéral ». Sur le plan militaire, l’armée française est avant tout un grand corps expéditionnaire, structuré autour de troupes d’élite (troupes de marine, Légion étrangère) avec des effectifs réduits, mais un équipement moderne, dont les fameux fusils « chassepot ». Enfin, la France observe le monde avec l’arrogance de ses succès, et cette arrogance contribua à précipiter le désastre de 1870.

Une guerre improbable

En juillet, personne ne croit vraiment à la guerre, et à juste raison : la Prusse n’est certes pas un pays ami et le récent conflit avec l’Autriche comme ses visées expansionnistes inquiètent, mais elle n’est pas non plus un adversaire. Il faut qu’une querelle éclate à propos de la succession du trône d’Espagne pour que la tension augmente jusqu’à la crise et jusqu’au conflit armé, jugé alors inévitable. Sans revenir sur les causes lointaines et proches de la guerre[2], deux points méritent notre attention. Le premier est que du côté prussien, l’on suit un objectif parfaitement clair : l’unification des États allemands dans un nouvel Empire. Pour mener à bien ce projet, le Royaume de Prusse dispose d’une organisation du commandement cohérente : Moltke commande les opérations militaires, le chancelier Bismarck mène la manœuvre politique, et le roi Guillaume arbitre, c’est à dire choisi ce qui relève du politique et ce qui relève du militaire. Aux yeux des dirigeants prussiens, la guerre avec la France n’est que le point final d’une stratégie de long-terme qui vise à rassembler les États allemands dispersés, grâce à une épreuve commune face à un adversaire commun. Une guerre contre la France serait fédératrice et symbolique notamment parce que c’est l’Empire français qui a mis fin, en 1806, au Saint Empire Romain Germanique après Iéna. Mais pour bien faire, il faudrait que ce soit la France qui soit de nouveau dans la position de l’agresseur, ce qui permettrait de justifier une levée en armes de tous les États allemands. C’est là qu’intervient le deuxième point essentiel du départ du conflit : la rumeur. L’été 1870 est propice à la dissémination de toute sorte de ragots, de on-dit, de complots inventés, qui sont amplifiés par des médias de plus en plus nombreux et de plus en plus modernes. On parle, on ergote ; dans tous les bistros des deux côtés du Rhin, on donne son avis sur la crise, et bien souvent on fait le jeu de la montée aux extrêmes. « Ne nous laissons pas humilier ! » s’écrie-t-on côté français ; « Cette fois-ci, nous ne laisserons pas les Français saccager nos campagnes ! » acclame-t-on du côté allemand. Et c’est dans ce contexte périlleux que Bismarck réussit à instrumentaliser la querelle bien mineure de succession du trône d’Espagne, en se montrant ouvertement conciliateur avec la France, mais en attisant les tensions en sous-main, notamment en falsifiant la fameuse « dépêche d’Ems »[3]. En France, l’ensemble du corps politique joue la surenchère pour ne pas paraître lâche, et presse l’Empereur affaibli de déclencher la guerre. Ce sera une guerre rapide, dit-on, face à un Allemand que l’on a vaincu tant de fois par le passé, et l’armée est prête, il « ne manque pas un bouton de guêtre »[4]. Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse « d’un cœur léger »[5]. L’Europe est atterrée devant cette agression française et les États allemands (le royaume de Bavière, le royaume de Wurtemberg, le Grand-Duché de Bade et le Grand-Duché de Hesse-Darmstadt) s’allient immédiatement à la Prusse.

Les deux grandes phases de la guerre

La chronologie du conflit peut être divisée en deux grandes phases. De la déclaration de guerre du 19 juillet à la capitulation de Napoléon III à Sedan, le 2 septembre, les combats sont conventionnels. Les états-majors français envisagent de porter la guerre en Allemagne. En face, les états-majors prussiens ont planifié une invasion par l’Alsace puis de se diriger vers Paris, avec trois grandes armées qui se rassemblent sur le Rhin. Dès le 19 juillet, deux armées françaises se préparent à faire mouvement vers l’Est : l’armée d’Alsace (Mac Mahon) et l’armée de Lorraine (Bazaine). Mais la mobilisation tarde. L’opération amphibie qui fût un temps envisagée au nord de l’Allemagne est abandonnée, faute d’effectifs, de même que toute manœuvre navale d’envergure : quelques actions limitées mises à part[6], les navires de guerre français resteront à quai pendant toute la durée du conflit. Les structures ne sont pas prêtes, la logistique française n’est pas adaptée à une guerre contre ses voisins : les stocks sont disséminés un peu partout, le soutien des troupes n’est pas prévu, les quantités sont insuffisantes. Pour finir, les premières troupes françaises ont beau être présentes sur la frontière le 20 juillet, l’artillerie n’arrive que le 27. Toutes les unités se regroupent et se portent vers les régions de l’Est dans le plus grand chaos, à l’aide d’un chemin de fer qui démontre pour la première fois son usage militaire.

Carte des principales opérations de la guerre de 1870[7]

Le choix de la défensive

Finalement, le commandement français, devant l’état d’impréparation des troupes, et constatant également l’abandon de ses potentiels alliés européens (l’Italie et l’Autriche) modifie ses plans à la va-vite et privilégie la défensive. Les premiers combats se traduisent donc par une rencontre sur la frontière entre Français et Allemands et tournent rapidement à l’avantage de ces derniers. En effet, si individuellement le fantassin français semble mieux équipé et plus combattif, collectivement les Allemands disposent de meilleures pièces d’artillerie (le canon Krupp), sont plus disciplinés et mieux coordonnés. Surtout, les Français s’installent en défensive sur des positions qui n’ont pas été valorisées à l’avance face à un adversaire qui est déjà en supériorité numérique. De plus, les généraux prussiens savent bien mieux se servir du terrain pour concentrer leurs efforts, et ils obtiennent systématiquement des rapports de force locaux très favorables. Après la bataille de Woerth, le 6 août, l’Armée d’Alsace est bousculée au nord d’Haguenau et se replie en désordre sur le camp de Châlons pour se réarticuler, laissant aux Allemands les mains libres en Alsace et dans les Vosges.

Le même jour, à Spicheren (Forbach), l’Armée de Lorraine est bousculée de même et se retire dans la direction de Verdun, avec l’idée de protéger les accès de Paris. Mais les Français se font rattraper sur la Moselle, et après de très durs combats à Mars-la-Tour (le 16 août) puis à Saint-Privat (le 18), l’armée de Lorraine se retrouve enfermée dans Metz avec 180 000 hommes, et assiégée (le 20). La nouvelle armée de Châlons, reformée à partir de l’armée d’Alsace et toujours aux ordres de Mac Mahon, remonte alors vers le Nord-Est pour rejoindre Bazaine dont il ignore l’encerclement dans Metz comme sa position exacte. Mais Mac-Mahon, qui a été rejoint par l’Empereur, franchit la Meuse trop au Nord, entre Sedan et Mouzon, et se retrouve bientôt acculé sur la rive droite, coincée entre la frontière belge et deux armées allemandes qui le prennent en tenaille par le Sud et par le Nord. Le 2 septembre, Napoléon III, malade et profondément affaibli, capitule à Sedan.

La Ligne de feu, épisode de la bataille du 16 août 1870 à Rezonville — Pierre Georges Jeanniot

Une seconde phase « hybride »

La deuxième phase du conflit pourrait être aujourd’hui qualifiée « d’hybride », car elle se caractérise à la fois par une succession d’actions conventionnelles et non conventionnelles, sur fond d’effondrement politique et militaire français. Cette phase débute au lendemain de Sedan et ne se terminera qu’avec l’armistice, signé le 26 janvier 1871, puis avec le Traité de Francfort du 18 mai 1871 qui met fin à la guerre. Une fois les nouvelles de la défaite de Sedan – et l’humiliation de l’Empereur – connues à Paris, on proclame la République (le 4 septembre). Un « gouvernement de la Défense nationale » se met en place, avec la volonté de lever les masses populaires pour rejouer Valmy et les grandes heures de la Révolution française. Tandis que les Allemands arrivent à Paris le 20 septembre et encerclent la capitale qui refuse de se rendre, partout dans les provinces françaises, on lève des troupes et on essaye de former des unités conventionnelles. Gambetta, qui est à la tête de la délégation du gouvernement en province, tente depuis Tours puis Bordeaux de porter « l’union sacrée » des différentes factions patriotes, royalistes, orléanistes, communistes, républicaines qui forment à la hâte de nouvelles unités. Quatre armées sont formées : l’armée de la Loire, du Nord, de l’Est et des Vosges. Constituées de volontaires de toutes sortes, de gardes mobiles, de corps francs, de zouaves pontificaux (pour la Loire) ou des républicains italiens de Garibaldi (à l’Est), leur valeur comme leurs résultats seront inégaux. L’armée du Nord, aux ordres de Faidherbe, empêchera les départements du Nord et du Pas-de-Calais d’être envahis ; l’armée de la Loire rencontrera quelques succès avant d’être battue en janvier 1871 près du Mans ; l’armée de l’Est finira par se replier en Suisse. L’action de ces armées réussit certes à ralentir l’avancée prussienne, mais ne permit pas de briser le siège à Paris. Finalement, l’échec de ces armées de fortune et la capitulation, dans la honte, de Bazaine à Metz (le 19 octobre) finit d’annihiler le potentiel militaire français, ce qui mena directement à l’armistice du 26 janvier. Le traité de paix qui s’en suivit assura l’annexion de l’Alsace et la Moselle au nouvel Empire allemand, qui entre-temps, avait été déclaré à Versailles le 18 janvier 1871, ainsi qu’une période d’occupation de deux ans.

 

DEUXIEME PARTIE : LES GRANDES LEÇONS DE LA GUERRE DE 1870

L’oubli de ce qu’est la guerre 

Sur le plan politique, le monde de 1870 est un monde d’empires. De façon assez similaire à ce que nous connaissons aujourd’hui, puissance et richesse se partagent entre des empires « de référence », historiques et bien en place (la Grande-Bretagne, la France, la Russie), des empires sur le déclin (l’Empire ottoman, l’Espagne) et des « émergents » (les États-Unis d’Amérique). Des tensions existent entre ces empires, mais de manière générale, le monde est en paix depuis 1815. La France est stable et prospère, et le « concert des Nations » réussit tant bien que mal à juguler la montée des nationalismes, qui représente le grand défi de cette époque. Dans ce contexte, la guerre Franco-Prussienne est une surprise pour la population française, qui avait oublié depuis deux générations ce qu’était une guerre sur son territoire. On faisait confiance à la diplomatie et au « bon sens » pour pouvoir éviter un conflit armé entre voisins. Puis, une fois la guerre déclarée, sa durée comme sa violence étonnent. On pensait la guerre lointaine, on en cultivait une vision onirique : on ne s’imaginait certainement pas, en France, devoir endurer des mois de combat et le chaos politique, apercevoir des uhlans en reconnaissance dans les villages et des troupes allemandes stationnées dans les fermes de l’Est, du Nord ou de la Loire. Cependant, la population civile restera, toute chose égale par ailleurs, écartée des combats qui seront aussi intenses que brefs, et qui n’auront certainement pas l’ampleur de ceux de 1914. Ce sont surtout les armées des deux camps qui découvrent, en 1870, l’atrocité de la guerre moderne : à Mars-la-Tour, 30 000 morts et blessés jonchent le champ de bataille à l’issue d’une journée de combat. Au cours de la bataille de Saint-Privat, 15 000 Allemands tentent un assaut frontal : 6 000 seront mis hors de combat en moins d’une heure[8]. Le milieu du XIXe siècle est l’âge d’or de l’opéra et des grandes envolées lyriques – Aida de Verdi fait sa Première en décembre 1871, quelques mois après la fin de la guerre. Comment s’étonner dès lors que les officiers de 70 n’idéalisent pas la guerre, n’en fassent pas l’incarnation de la bravoure et du panache ? La guerre Franco-Prussienne est la concrétisation d’un mythe, mais aussi un dur retour à la réalité pour ces soldats d’élite qui étaient surtout habitués aux combats de la conquête coloniale. Lors de la bataille de Woerth, les unités françaises de cuirassiers à cheval montent à l’assaut et sont font décimer par les balles prussiennes, dans ce qui restera connu comme la grande charge de cavalerie de Reichshoffen ; à Sedan, le 1er septembre, les chasseurs d’Afrique de division Margueritte chargent également à cheval, et se font massacrer avec panache, ce qui arrachera cette exclamation au roi Guillaume, qui observe la bataille depuis le promontoire de Frénois : « Ah, les braves gens ! »[9].

La charge à Morsbronn – Tableau d’Édouard Detaille

 

La résurgence de conflits de haute intensité

À l’image de ces officiers pleins de bravoure, nous ne pouvons nous figurer aujourd’hui en Europe ce qu’est la guerre avec une majuscule. Comme ce fût le cas pour eux, deux générations s’interposent entre nous et le dernier conflit conventionnel de grande ampleur. De manière identique, nous cultivons tous, militaires et civils, des clichés sur ce que pourrait être la guerre, abreuvée d’une part par les récits historiques et de l’autre par la filmographie d’Hollywood. Certes, de nombreuses unités françaises, sans avoir vécu des engagements conventionnels, ont mené des actions de guerre, et nos observations des combats en Syrie ou en Ukraine nous donnent une idée assez précise de ce que pourrait être au XXIe siècle un conflit conventionnel. Mais il y a évidemment une différence majeure entre l’observation et la pratique. Le commandement français de 1870 avait parfaitement conscience de la nouveauté meurtrière des armées modernes comme de la violence d’un conflit de masse. Ils avaient, comme nous, pu en faire une expérience limitée lors de la campagne d’Italie ou à Sébastopol et avaient observé avec intérêt le déroulement de la guerre de Sécession. Mais cela ne les a pas empêchés de se faire bousculer par la violence des armes en août 1870, et de voir leur moral flancher devant la dureté des combats. Sommes-nous aujourd’hui dans une situation comparable à celle de 1870 la veille du conflit ? Nous pouvons légitimement nous le demander. Certes, nous vivons dans un monde en paix – comme l’était le monde en juillet 1870 – mais de plus en plus polarisé autour de grandes puissances engagées dans une mécanique de rivalité voire de confrontation.

Dans ce contexte, la résurgence d’un conflit conventionnel, de haute intensité, dans lequel la France serait engagée, seule ou avec ses partenaires ferait à coup sûr voler en éclats toutes nos certitudes. Le Chef d’Etat-Major des Armées (CEMA), le Général Lecointre, déclarait lui-même récemment devant la commission de défense de l’Assemblée nationale : « il faut être prêt à s’engager pour un ‘conflit de survie’, seul ou en coalition, rapidement et dans la durée ». Mais comment se prépare-t-on à un tel engagement ? Peut-être faut-il avant tout avoir l’humilité d’accepter de ne pas être prêt complètement. Il ne saurait avoir de conflit de grande envergure, surtout s’il advient par surprise, où « il ne manque pas un bouton de guêtre ». Nous irons même jusqu’à avancer que cette humilité s’organise : par la préparation de plans, par la mise au point de mécanismes réactifs (financiers et organisationnels) qui permettent de faire face à l’imprévu. La deuxième réponse pourrait être de garder en mémoire qu’une guerre totale est toujours possible, un « conflit de survie » pour reprendre l’expression du CEMA. La France de 1870 l’avait oubliée en organisant principalement son armée et sa marine autour de tâches expéditionnaires et de corps d’élite. Aujourd’hui, nous avons la possibilité de prendre les devants pour préparer ce « conflit de survie », car nous avons le recul historique qui permet la hauteur de vue, et parce que nous avons des Alliés avec qui combattre (ce que la France de 1870 n’avait pas). Nous pouvons donc nous poser des questions nécessaires sur l’organisation du soutien, sur la préparation opérationnelle des forces à un conflit majeur, sur la mobilisation de la masse qui aujourd’hui nous manque, que ce soit à travers la société française ou en s’engageant toujours plus avec nos Alliés.

Armées et batailles en 1870

Les armées de 1870 sont des armées de conscription. En France, un tirage au sort permettait de renouveler annuellement une partie du contingent, mais le format limité associé à des faibles crédits et à un système de passe-droit, par rachat du numéro de tirage, en faisait une armée de taille réduite et très proche d’un corps professionnel. Au contingent s’ajoutait une garde nationale, mais uniquement présente en1870 sur le papier, car les crédits et les ressources pour équiper cette garde étaient absents. En Prusse, la conscription suivait un système beaucoup plus évolué, car la Landwehr, qui venait en complément de l’armée régulière, était parfaitement encadrée et entrainée – ce qui a pu être vérifié dès 1866 lors de sa mobilisation contre l’Autriche. En juillet 1870, après avoir retiré les différentes troupes qui restèrent de faction dans les colonies ou la gendarmerie, les historiens estiment que les armées françaises comptèrent 280 000 hommes contre 500 000 Allemands. Ces armées sont véhiculées à pied, à cheval ou par chemin de fer, et sont accompagnées d’une volumineuse logistique, qui va de l’intendance aux munitions des canons. Les effectifs, nous le voyons, sont beaucoup plus limités que ceux de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, et sont beaucoup plus proches des effectifs de nos armées modernes. En conséquence, il n’y a pas, en 1870, de front continu – les effectifs et les moyens sont bien trop réduits pour que les deux adversaires tombent en garde, face à face, comme en 1914.

Le théâtre des opérations est donc divisé par un front discontinu, ou plutôt par une succession de fronts discontinus. Il est dès lors impossible de dire, à un moment donné, qui contrôle telle ou telle portion de terrain, puisqu’en fait personne ne la contrôle vraiment. L’avantage revient plutôt alors à celui qui a la supériorité numérique, ou surtout à celui qui est capable de prendre des initiatives et de saisir des opportunités rapidement : dans les deux cas, en 1870, les Prussiens. Le général de Gaulle, alors lieutenant-colonel, dressera le constat dans son ouvrage Le fil de l’épée[10] en 1932, des leçons erronées de la guerre de 1870. En effet, les tacticiens de la fin du XIXe siècle estimèrent bien à tort que le combat moderne donnait désormais la priorité à l’offensive, et que c’était ce manquement à cette règle nouvelle qui avait valu la défaite aux armées françaises. Ils en tirèrent un nouveau dogme, celui de l’offensive à outrance, qui se révéla totalement inadapté quand les effectifs devinrent dix fois supérieurs et le front une simple ligne continue. Au lieu de générer de la mobilité, le dogme de l’offensive, en lançant des dizaines de milliers de combattants sur les mitrailleuses allemandes, mena au blocage tactique et aux hécatombes de l’été 1914.

C’est là un épisode bien connu de l’histoire de la pensée militaire française, mais qui ne cesse encore de nous questionner. Car nous comprenons maintenant aisément, forts de cette mémoire militaire, qu’il doit y avoir des doctrines, mais pas des dogmes, et que là où la paresse intellectuelle nous indique faussement des recettes prétendues parfaites, il n’y a que l’intelligence de situation qui triomphe sur le champ de bataille. Mais sommes-nous si certains, que voulant libérer la pensée de ses carcans, nous n’en bâtissons pas d’autres, encore plus rigides ? Cet épisode de la pensée militaire invite à une profonde introspection. Car n’est-ce pas la tendance naturelle de tout individu en société que de proposer à son chef ou à son supérieur, par coupable facilité ou par vulgaire ambition, les solutions qui plaisent plutôt que celles qui pourraient emporter la victoire ?

Le cimetière de Saint-Privat – Tableau d’Alphonse de Neuville

Planifier et conduire des opérations

Ces questions nous amènent directement à l’art de la planification et de la conduite des opérations. En 1870, les combats sont des combats de rencontre. À Woerth comme à Spicheren, les combats sont engagés par les éléments de têtes qui ne comprennent pas qu’ils ont à faire au gros de l’ennemi, et le moment et le lieu de la bataille s’imposent aux généraux des deux camps plutôt qu’ils ne l’imposent. Systématiquement, le chef militaire de 1870 se fait manœuvrer par les évènements, systématiquement il se place en réaction face à ceux-ci. Il y a là matière à réflexion. Certes, les armées de l’époque ne disposent de pratiquement aucun renseignement sur l’ennemi, hormis les éclaireurs de cavalerie légère. Le chef militaire est constamment plongé dans le brouillard de la guerre. Mais peut-on imaginer qu’aujourd’hui cela soit différent ? Nous avons beau disposer de puissants capteurs de renseignement, le tempo extrêmement rapide des opérations nous met constamment dans la difficulté de pouvoir analyser et exploiter les informations collectées dans les temps impartis. Dans le cas de 1870, il se passe moins de quinze jours entre la déclaration de guerre (le 19 juillet) et les premiers combats début août. Imagine-t-on aujourd’hui quelle pourrait être la rapidité du déclenchement des opérations dans le cas d’un conflit de haute intensité ? Même si celui-ci ne se déroule pas aux frontières de la France métropolitaine, la soudaineté du conflit risque de faire effondrer toutes nos certitudes, que celles-ci soient stratégiques ou tactiques, comme le fit du point de vue sanitaire la crise du coronavirus en mars 2020. Dès lors, on risque fort de se reposer inéluctablement sur le « flair » du chef, c’est-à-dire cette capacité à exploiter au mieux les bribes de renseignement dont il dispose, à exécuter et à amender un plan qui est clair et de pouvoir reprendre l’ascendant sur les évènements qui ne cessent de le bousculer.

France – Allemagne : la question de la planification

À l’automne 1870, la différence dans ce domaine va être particulièrement nette entre le commandement français et le commandement prussien. Clausewitzien convaincu, Moltke dispose d’un plan associé à une volonté tactique : rechercher la bataille décisive avec le gros des armées françaises, puis les neutraliser par une manœuvre d’encerclement. Son état-major envisage, au début de la guerre, que cette bataille décisive pourrait avoir lieu en Lorraine, quelque part à l’ouest des Vosges, peut-être entre Nancy et Lunéville. Il dispose alors ses trois armées en conséquence. Mais les événements viennent le bousculer : les combats s’engagent sur la frontière, à la fois en Moselle et en Alsace, et complètement malgré lui. Du côté français, l’état-major dispose d’un plan qui porterait les armées françaises en territoire allemand, mais les généraux français ne disposent pas vraiment de tactiques pour le mettre en œuvre. Fin juillet, les considérations politiques et l’état désastreux de la logistique générale forcent à abandonner les ambitions offensives et le commandement se contentera de porter les troupes sur la frontière. La suite est connue : Moltke ne respectera certainement pas son plan à la lettre, mais il réussira à encercler et à faire capituler les deux armées françaises, à Metz et à Sedan. Il en sera ainsi durant toute la durée du conflit : les Français ne cesseront d’être manœuvrés beaucoup plus par les évènements que par les Allemands.

Dans ses mémoires, le Général Trochu, gouverneur militaire de Paris pendant le siège en fera modestement l’aveu : « Je n’ai jamais eu d’idée stratégique ni tactique »[11]. La manœuvre de Moltke n’était probablement pas la meilleure, et les premiers travaux de la nouvelle École de Guerre, fondée à Paris en 1873 après la guerre, en ont montré les limites[12]. Mais Moltke a pu, grâce à son plan et à son idée de manœuvre, surmonter les événements et parvenir à les mettre à sa main. L’art de la guerre commence avec ce type de planification, dynamique. Les plans sont imparfaits, subjectifs, souvent limités. Mais mieux ils sont construits, mieux ils pourront être, le jour venu, amendés ou abandonnés. Aujourd’hui est enseignée dans les armées européennes la COPD[13], la méthode de planification de l’OTAN. Plus personne ne met sérieusement en doute la vertu de la planification même si l’observateur avisé notera que les méthodes de l’OTAN, rigides et formatées, ont encore du mal à être bien comprises et appliquées en France.

Surtout, dès qu’une crise survient, que ce soit en opération ou en exercice, le même observateur croisera encore de nombreux officiers adeptes de la « conduite pure » ou du « on s’adapte et on verra bien ».  Ce comportement, qui consiste à s’affranchir soudainement des plans existants pour gagner en réactivité, est aussi très présent dans les administrations civiles ou dans les grandes entreprises, où la culture de la planification est moins présente dans que les armées. Plus encore, cette attitude est aujourd’hui accentuée par les besoins court-termistes des échelons politiques ou par celui de faire le « buzz » sur les réseaux sociaux. Enfin, cet observateur notera que des grands chefs militaires, des grands patrons ou des décideurs politiques, face à l’immédiateté d’une situation de crise, préfèrent compter sur l’intuition et se réunir avec deux ou trois conseillers privilégiés ou visiteurs du soir pour remettre en cause les plans savamment élaborés par leurs officiers d’état-major ou leurs administrations. Le général de Gaulle notait déjà ce genre de comportement dans Le fil de l’épée et faisait le lien avec la guerre de 1870 : « les soldats, constatant par la pratique l’insuffisance du savoir, s’en remettent à la seule inspiration ou au gré du destin. L’armée française du Second Empire manifestait un tel état d’esprit : « On se débrouillera ! » disait-elle »[14]. Aussi, les leçons de septembre 1870 continuent à nous rappeler que l’association d’un plan, même moyen, et d’une volonté, même incertaine, vaut toujours mieux que de tomber brutalement en garde à la frontière, sans tactique et sans idées.

La mobilisation et la logistique

Le Lieutenant-colonel Rousset, dans son cours à l’École de Guerre en 1896[15], expliquait ainsi le fonctionnement de « l’intendance »[16] pendant la guerre de 1870 : « À cette époque, l’Intendance, investie à la fois de la direction, de l’exécution et du contrôle, jouissait d’une indépendance absolue que tempéraient seules quelques instructions ministérielles de principe. L’autorité des généraux était nulle, aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix, et ses membres, agissant en qualité de délégués directs du ministre, traitaient les affaires administratives complètement en dehors du commandement ». Comme le souligne Michel Goya[17], celui qui connaît un peu l’organigramme actuel des Armées remarquera la similitude avec l’organisation actuelle de notre soutien – une similitude uniquement vraie pour le fonctionnement organique, car la totalité du soutien en opération est aujourd’hui placée sous les ordres du commandement de théâtre. Si on s’accorde pour dire aujourd’hui, jusqu’au plus haut niveau des armées[18] françaises, que cette organisation, issue des réformes de 2008 et calquée sur le monde civil, est préjudiciable à la préparation opérationnelle des forces, ce n’est pas le seul enseignement que l’on peut tirer des problèmes de logistique de 1870.

En juillet, la mobilisation en France est un désastre complet. Alors que tout semblait bien préparé, les deux étapes de la mobilisation, la concentration et le mouvement des troupes s’entremêlent dans la plus grande confusion. Certaines unités se constituent vaille que vaille, directement dans les gares de l’Est. L’équipement, les munitions, l’habillement et surtout la santé ne suivent pas : en août, on ignore le volume exact de soldats français présents sur la frontière, et ceux-ci se nourrissent parfois, voire logent, grâce à l’habitant. À Saint-Privat, les soldats français n’ont pas d’eau à boire pour ce qui fût la plus terrible journée de combat de la guerre. Durant le siège de Metz, nous dit Rousset, il y a un seul médecin pour soigner, panser et opérer 400 à 500 blessés.

La guerre coloniale ne prépare pas à la guerre moderne

Si l’organisation défaillante du soutien est en partie responsable de cet état de fait, le commandement porte aussi sa responsabilité. En effet, le chef militaire français de 1870 est avant tout un colonial : sa carrière et son renom se font principalement dans des opérations lointaines, en Afrique ou en Extrême-Orient, où il commande de faibles effectifs et où il est soutenu par la population locale. Celui qui deviendra la figure de l’officier méhariste, qui commande des centaines de kilomètres carrés de désert avec quelques compagnons et une poignée d’unités indigènes ne se préoccupe pas du soutien : « l’intendance suivra »[19]. Si l’on rajoute le fait que ce soutien dépend d’une chaîne à part, il suffit dès lors au chef militaire de blâmer ces « messieurs de l’intendance », geste dont beaucoup ne se priveront pas lorsqu’il s’agira de régler des comptes à l’issue de la guerre. Peut-être touchons-nous ici à un trait sociologique particulièrement intéressant de l’officier français, qui n’aime pas trop s’intéresser aux affaires de logistique et de soutien, pourvu que celles-ci suivent. S’il s’agit du soutien de petites unités, disons du volume de la brigade, jusqu’à 5 000 hommes, c’est effectivement le cas : on peut partir à l’aventure l’esprit libre, et l’intendance suit, comme c’est généralement le cas pour les départs en opération extérieure – et cette agilité est assurément un atout considérable des armées françaises. Mais il en va autrement dès qu’on pense en « gros » volumes, c’est-à-dire 10, 20, 60 000 hommes. À ce niveau-là, la planification des opérations doit d’abord être une planification de la logistique, et c’est la manœuvre tactique qui vient ensuite s’adapter à ce que peut faire la logistique. La planification française s’avère brutalement inadéquate, fin juillet 1870, parce que l’échec de la mobilisation empêche de concrétiser les ambitions d’une offensive en Allemagne.

À l’inverse, le plan de l’état-major de Moltke est avant tout un plan logistique et ses officiers planifient en termes d’élongation des chaînes de soutien, de transport et de munitions. Après 1870, la France modifia complètement son organisation et sa conception du soutien, ce qui fit que les grands succès de l’été 1914 sont surtout des grands succès logistiques. Mais l’actualité militaire prouve que ce sujet est loin d’être clos, comme le montrent plusieurs exemples emblématiques : il n’y a toujours pas de mobilité militaire en Europe (en cas de crise à l’Est du continent, nos équipements devront répondre à autant de procédures de douanes que de frontières à traverser) ; nos capacités de transports stratégiques sont toujours très limitées ; le manque d’exercices en grandeur nature (LIVEX) de très grande ampleur, nous oblige trop souvent à simuler la logistique interalliée en exercice, et donc à prendre le risque de ne constater la défaillance de « l’intendance » que les premiers jours de la vraie crise.

Les places fortes et le retour de la géographie

La guerre de 1870 est peut-être le dernier grand conflit dans lequel les places fortes ou les forteresses jouèrent une importance vitale. Ces places fortes sont des ensembles de fortifications, qui sont construites bien souvent en prolongement des citadelles Vauban. Mais elles peuvent être aussi des structures très modernes, comme les forts qui entourent Paris (fort de l’Est, Vincennes, Kremlin-Bicêtre, etc.) qui datent de 1840 et qui défendirent la capitale durant le siège. Ces forts permettent de cantonner des troupes, d’interdire le franchissement d’un axe ou la saisie d’une ville : ils disposent de lourdes pièces d’artillerie qui s’appuient entre elles, ce qui rend la saisie des forts indispensable pour l’ennemi tout en lui demandant un effort conséquent. L’efficacité d’un réseau de places fortes dépend surtout de la géographie. Un réseau bien disposé de places fortes permet d’entraver grandement la progression de l’adversaire et même si elles sont contournées, elles continuent à représenter une menace majeure pour son train logistique et conservent une puissante symbolique. À l’automne 1870, les Allemands décident ainsi de s’avancer de l’Alsace vers le Sud, en direction de la vallée du Rhône. Pour réaliser ce mouvement, deux couloirs de mobilité sont possibles : à l’ouest des Vosges ou bien par l’Est, à travers la plaine d’Alsace puis en longeant le Jura et la frontière suisse. Or, deux places fortes françaises tiennent encore : Langres, qui bloque les accès ouest, et Belfort, qui ferme la plaine d’Alsace. Les Allemands perdent du temps à les assiéger, puis contournent Langres pour saisir Dijon. Au final, la résistance de ces deux places leur aura fait perdre de longs mois, surtout dans le cas de Belfort, qui grâce à la géographie, interdit complètement le couloir de mobilité Est. De plus, grâce une remarquable défense mise en œuvre sous les ordres du Colonel Denfert-Rochereau, Belfort ne sera jamais conquise et ses troupes se retireront à l’Armistice avec les honneurs militaires[20]. Mais après 1870, les places fortes perdent leur intérêt stratégique et tactique, quand l’aviation et l’artillerie longue portée permettront de s’affranchir de la géographie terrestre. L’échec de la ligne Maginot, en 1939, finit de décrédibiliser la place forte comme objet d’utilité militaire (même si les forts de la ligne Maginot n’ont pas failli en eux-mêmes, puisque c’est l’ensemble de l’ouvrage qui a été contourné) et elle devient une relique de l’histoire militaire.

L’actualité des places fortes

Mais n’aurait-on pas abandonné trop vite ce concept ? Deux éléments méritent là-dessus notre réflexion. Tout d’abord, il semblerait que l’on monte encore aujourd’hui des places fortes sans le savoir, mais qu’en le faisant justement sans le savoir, on prenne le risque de le faire mal. Lorsque nous érigeons des bastion walls autour de nos FOB, en Afghanistan, en Irak, pour pouvoir résister à des tirs de roquettes improvisées, et que celles-ci deviennent à leur tour un objectif symbolique pour l’adversaire, ne continuons-nous pas quelque part de bâtir des places fortes à l’ancienne ? Pourtant, le savoir-faire tactique ou stratégique de la place forte n’est plus enseigné dans nos écoles occidentales[21], de même que son corollaire, la poliorcétique, c’est-à-dire l’art du siège. C’est regrettable, car des dispositifs simples de tranchées et de piques, comme le maîtrisaient parfaitement les légions romaines, permettraient peut-être aux armées du Sahel de faire face aux nombreuses attaques des groupes armés terroristes contre leurs emprises isolées. Quant à la poliorcétique, les difficultés rencontrées par l’armée irakienne appuyée par la coalition internationale pour assiéger Mossoul en 2016 et 2017 montrent que cet art est toujours bien vivant.

Le deuxième élément de réflexion est celui du « retour de la géographie ». Face à la menace aérienne, les armées modernes se sont équipées de puissants moyens de défense sol-air, et dans l’éventualité d’un conflit contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, il n’est pas certain aujourd’hui que les nations occidentales disposent de la supériorité aérienne totale. Plus encore, les conflits de demain pourront se tenir au milieu de grandes bulles A2/AD (déni d’accès et interdiction de zone), c’est-à-dire dans des zones pratiquement privées de moyens aériens. Dans ce contexte, les éléments de la géographie terrestre risquent fort de redevenir prépondérants dans la manœuvre. Enfin, avec l’émergence de la menace cyber et des villes connectées, peut-être que le concept de place forte devrait évoluer pour entrer dans l’ère du cyberespace. Nous pourrions ainsi imaginer demain un réseau de « places fortes 2.0 » qui comprendrait des moyens de défense physiques (barrières, murs, blindage), des moyens de défense 3D (défense sol-air) et des moyens de défense cyber (un Internet contraint dans un lieu donné par une succession de pare-feu et des outils de Lutte Informatique Défensive), et qui serait donc capable de contraindre la géographie cette fois-ci dans ses quatre dimensions. En résumé, les places fortes et forteresses ont dominé l’art militaire depuis les premières civilisations et nous avons peut-être fait une erreur d’abandonner leur concept si brutalement. Au contraire, les quelques hypothèses que nous pouvons avancer sur les potentiels conflits de demain nous invitent à ressortir la place forte des cartons poussiéreux et à réfléchir à ce que pourrait être, en 2020, la « place forte 2.0 ».

A gauche les fortifications de Belfort pendant le siège et à droite une FOB en Afghanistan. On remarque que les fortifications de Belfort épousent le paysage et suivent une géométrie oblique pour résister aux tirs d’artillerie.

 

TROISIEME PARTIE : LA QUESTION DU COMMANDEMENT

La Grandeur et les défaillances des chefs militaires

Les chefs militaires de 1870 ont été jugés après la guerre comme les grands responsables du désastre. On retrouve en 1871 les mêmes critiques qui seront adressées aux généraux de 1940, et l’opinion populaire considère largement que le soldat français s’est bien battu, mais qu’il a été mal commandé. Pourtant, le général de 1870 n’est pas celui de 1918 ni de 1940 ; il en même plutôt la figure opposée. Nous sommes bien loin, en 1870, du général Gamelin qui savoure le 19 mai 1940 un déjeuner copieux, « un véritable banquet de noces », alors que le front est percé[22]. Le chef de 1870, lui, est au centre de l’action : il bondit, il court, il montre l’exemple. Il se bat avec panache et fougue, habitué qu’il est des campagnes expéditionnaires, et sait que c’est de l’avant qu’un chef mène sa troupe. Bien souvent, il est blessé ou meurt à la tête de ses hommes. Le 4 août, le général Abel Douay tombe au-devant de sa division lors des tous premiers combats à Wissembourg. À Sedan, Mac Mahon est gravement blessé avant le début de la bataille – ce qui lui évitera de connaître un déshonneur comparable à celui de Bazaine et lui permettra de poursuivre la carrière politique que l’on connaît. En fait, le général et les officiers de 1870 mènent leurs hommes, mais ce faisant, ils ne commandent pas. Habitués des petites passes d’armes, ils oublient que l’art ou la science du commandement c’est d’abord celui d’ordonner des troupes[23], et qu’on ne dirige pas sous le feu dix mille hommes comme l’on en dirige cent ou deux cents.

« À Rezonville, nous dit le Général de Gaulle, le maréchal Bazaine ne prend, de la journée, aucune disposition d’ensemble, n’assigne pas de mission précise à des corps d’armée qui débouchent successivement sur le champ de bataille, mais parcourt sans cesse le terrain et, dédaigneux du danger, s’occupe ici de conduire un bataillon, là de placer une batterie »[24]. L’opinion ne s’y trompe pas, et restera cette phrase célèbre de Clemenceau à propos du suicide du général Boulanger, figure emblématique du soldat de 1870, de la Cochinchine et de la Tunisie : « Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant ». Cette témérité, associée à un manque complet de hauteur de vue, est peut-être la caractéristique la plus prégnante de l’officier de l’époque, et probablement une cause centrale des échecs sur le champ de bataille. Peut-être ce comportement nous explique aussi bien mieux, a posteriori, celui des généraux de 1914 et de 1939, qui tirant là aussi les enseignements de 1870 avec excès, se tenaient souvent fort loin de la troupe.

Quelle place pour le chef ?

Aujourd’hui, les leçons de tous ces conflits ont eu le temps de mûrir, et la place du chef est devenue quand même bien plus équilibrée, d’autant que les armées occidentales disposent de moyens de transmissions tactiques qui bien entendu n’existaient pas à l’époque. Mais disons-le franchement, le spectre de 1870 et la tentation des officiers français de commander leurs troupes comme des « sous-lieutenants » guettent encore. L’officier de 2020 est du point de vue des campagnes qu’il mène, bien proche du colonial de 1870 : il commande de maigres effectifs, issus de troupes d’élite, face à un ennemi qu’il peut, somme toute, manœuvrer assez facilement. De plus, avec l’avènement du méta-système Scorpion, chaque échelon subordonné va gagner de plus en plus d’autonomie, et le commandement tactique va perdre sa verticalité pour devenir très horizontal. C’est bien pourquoi, tandis que les systèmes d’information et de communication se développent aujourd’hui de manière exponentielle, les questions sur la place du chef sur le champ de bataille, et sur l’art ou sur le style de commandement restent encore profondément ouvertes.

L’organisation du commandement en 1870

Cette question des systèmes d’information et de communications est à relier à un autre aspect de la guerre de 1870, qui est celui du C2[25], c’est à dire à celui de l’organisation du commandement. Le monde militaire de 1870 est dominé par quelques grands noms (Bazaine, Canrobert, Mac Mahon) et le C2 de l’armée française est articulé plutôt en fonction des querelles de clocher ou des attributions de ces maréchaux que des considérations tactiques. Au début de la guerre, la question se pose ainsi du remplacement de Mac Mahon comme gouverneur de l’Algérie, ce à quoi Napoléon III répond « Cette guerre sera pour le maréchal une petite distraction ; il continue à être gouverneur général »[26]. Le commandement militaire sous le Second Empire entretient aussi des liens ambigus avec le monde politique, accentués par le fait que le siège de ministre de la guerre est occupé la plupart du temps par un officier général. Il résulte de tout cela une organisation tortueuse du C2 qui se traduit par des maladresses et des déconvenues sur le champ de bataille : telle unité ne sait à tel moment qui la commande ; tel officier refuse de prendre des décisions parce qu’on ne lui a pas dit de les prendre, ou parce qu’il ne comprend pas quel est son périmètre : « On voit, le 16 août 1870, à Rezonville, le maréchal Canrobert, ayant engagé vers le bois de Tronville les unités qu’il a sous la main, discernant fort bien que la décision pourrait être obtenue à sa droite si l’on y portait quelque effort, mais en se gardant de le faire parce qu’on ne le lui a pas dit, bornant son action à observer le combat sans chercher à le diriger, fumant cigare après cigare à son poste de commandement de la voie Romaine et recevant les obus avec philosophie. »[27]

   Le commandement de 1870 : de gauche à droite, les maréchaux Bazaine, Mac Mahon et Canrobert

Ces déconvenues sont accentuées par les transmissions stratégiques qui sont encore balbutiantes avec le télégraphe. Le 22 août, Mac Mahon reçoit le dernier télégramme de Bazaine, qui date de trois jours plus tôt et qui lui dit « Je compte toujours prendre la direction du Nord et me rabattre sur Montmédy ». C’est ce télégramme qui décide Mac Mahon à faire mouvement vers le Nord depuis Châlons et de traverser la Meuse si haut, tandis qu’en réalité Bazaine est enfermé dans Metz avec son armée, sans télégraphe ni moyens de communication, et qu’il ne peut plus faire parvenir sa situation. Enfin, on observe une confusion totale entre ce qui relève du niveau stratégique et du niveau tactique. L’Empereur se trouve au côté des armées, mais à partir de fin août il ne commande plus ; il se contente d’errer, malade, entre les unités en lançant des discours en l’air. À l’inverse, le ministre de la guerre et le Président du conseil envoient des directives très précises de mouvements de troupes qui sont accueillies avec doute par les maréchaux, lorsqu’elles sont reçues. Enfin, durant la deuxième phase du conflit et le siège de Paris, la transmission des ordres entre le gouvernement et la délégation de Tours ne peut se faire que par des messages transportés par montgolfière, ce qui est extrêmement hasardeux : sur 65 ballons lancés de Paris, 47 arrivent à destination, et des ballons portés par le vent atterrissent un peu partout, y compris en Norvège !

La question de l’organisation du commandement aujourd’hui

Face à ces problématiques de transmissions et de C2, la prudence nous invite là encore à beaucoup d’humilité. Les chefs militaires de 1870 n’ont pas nécessairement conscience, avant le début de la guerre, de la mauvaise organisation du commandement, puisque cette organisation avait permis aux armées de remplir tous leurs objectifs. Gardons-nous donc d’un jugement trop radical a posteriori et imaginons-nous au contraire la réaction du chercheur ou du stagiaire de l’École de Guerre qui se penchera, dans cent ou deux cents ans, sur la cohérence de notre commandement aujourd’hui en opération. Il constatera probablement que les C2 de nos coalitions interalliées sont parfaitement illisibles pour le non-initié : entre les questions de soutien national, la délégation ou l’absence de délégation d’OPCOM, les bascules d’OPCON et de TACON, il faut assurément une grande expertise pour comprendre du premier coup d’œil qui commande qui en milieu multinational – et c’est sans compter les problématiques liées aux systèmes d’information et de communication qui viennent se greffer sur ces organigrammes. Or, c’est bien dans un cadre multinational que nous devrons agir dans le cas d’un conflit majeur, peut-être contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, et dans ce cadre nos C2 risquent fort de ressembler à des « usines à gaz » qui plus que des ordres, serviront à générer des maladresses et des malentendus. Pour le dire clairement : nos C2 en coalition sont beaucoup trop politiques et pas assez militaires. Ils conviennent bien pour des opérations limitées ou lorsqu’il s’agit avant tout de montrer le drapeau, c’est-à-dire de montrer l’engagement d’une Nation dans une mission. Mais si une crise majeure vient à se déclencher avec un tempo extrêmement rapide, soit ces organigrammes démesurés précipitent les organes de décision dans le chaos par leur complexité, soit ils devront être reconstruits à la va-vite, le premier coup de feu venu, vers quelque chose de plus simple et de plus efficace.

En second lieu, le chercheur de 2120 s’interrogera également sur cette problématique d’écrasement des niveaux stratégiques, opératifs et tactiques, qui existait déjà en 1870, mais qui a eu tendance à s’accroître avec la modernisation des moyens de télécommunications. Certes, le risque de malentendu dû à la réception tardive d’un télégramme parisien s’est en grande partie évaporé ; mais le risque d’une décision tactique prise trop rapidement et au mauvais niveau, en réaction à un événement d’ordre politique ou d’un « buzz » devient peu à peu un invariant de la guerre moderne. Aussi, il n’y a pas d’organisation du commandement parfaite, conclura probablement notre chercheur du futur. Mais nous noterons avec lui qu’il n’y pas eu un seul conflit en France, depuis la fin des guerres napoléoniennes, où l’organisation du commandement n’ait pas été remise en cause après-guerre, que ce soit à cause de structures trop complexes ou des querelles de trop fortes personnalités. Espérons que les écueils de 1870 et des autres guerres passées puissent nous rappeler qu’en matière de commandement, le bon sens et la simplicité restent les deux leviers principaux pour éviter les maladresses et les malentendus.

Le procès de Bazaine en 1873, illustré par les journaux d’époque. Jugé coupable pour s’être laissé enfermer dans Metz et pour avoir capitulé de son propre chef (Bazaine n’avait pas reconnu la République du 4 septembre 1870), Bazaine est condamné à mort. Sa peine sera commuée à vingt ans de prison par Mac Mahon, alors Président de la République, ce qui inspirera à Victor Hugo ce commentaire : « Mac Mahon absout Bazaine, Sedan lave Metz. L’idiot protège le traitre. » 

« Le souvenir, c’est la science »

Le 15 août 1859, trois cents officiers sont réunis pour un banquet impérial aux Tuileries. Napoléon III lève alors un verre à la santé des victoires passées et des victoires à venir, et il proclame « Que le souvenir des imperfections signalées revienne à votre mémoire, car pour tout homme de guerre, le souvenir c’est la science même ! ». L’Empire français devient un Empire où le soleil ne se couche jamais, et l’armée française est victorieuse dans toutes ses aventures. Pourtant, dix ans plus tard, elle est écrasée par des armées allemandes supérieures, en moins de deux mois, et l’Empereur malade capitule dans la honte à Sedan. Et le souvenir des imperfections d’alors continue de revenir à notre mémoire, car si plus d’un siècle nous sépare de Sedan et de Metz, le monde, la France et les armées de 1870 ne sont finalement pas si éloignées du monde, de la France et des armées de 2020.

Peut-être que le plus grand enseignement que nous devrons garder de 1870, au-delà de toute considération guerrière, est surtout celui de l’humilité. Officiers, généraux, politiciens de 1870 percevaient le monde avec beaucoup de suffisance et beaucoup de certitudes : ces certitudes s’envolèrent rapidement avec la guerre, puis avec la défaite, et laissèrent leur place à l’amertume et aux règlements de compte. Mais sommes-nous si différents ? Du simple soldat jusqu’au décideur politique, nous avons tous confiance dans notre outil de défense, et c’est légitime et bienheureux. Mais de la confiance à la suffisance, il n’y a qu’un pas qui est parfois vite franchi : quel officier ou spécialiste du monde de la défense n’a pas entendu dire aujourd’hui – ou n’a pas dit soi-même – que « l’armée française est la seule armée d’Europe, Britanniques mis à part, qui soit encore opérationnelle et qui sache encore faire la guerre », ou d’autres poncifs comme « dans la vraie vie, tel ou tel évènement n’arrivera jamais » etc. Prenons donc le temps de nous arrêter et de nous regarder dans un miroir : car si la guerre de 1870 reste aujourd’hui tellement d’actualité, c’est probablement parce qu’elle rappelle à chacun la nécessité d’être profondément humble face aux évènements, et de ne cesser de remettre en doute ses certitudes.

Notes

[1] Il serait intéressant d’étudier, à ce propos, dans quelle proportion la guerre de 1870 constituait une « matrice de pensée » pour les décideurs militaires et politiques des deux guerres mondiales. Comme le souligne François Roth, on peut difficilement comprendre le 18 juin du Général de Gaulle si l’on n’a pas en mémoire le siège de Paris et le refus d’un armistice par Gambetta et par le Gouvernement de Défense nationale.

[2] Le lecteur pourra se tourner notamment vers François Roth : la guerre de 1870, Fayard, 1990

[3] Tandis que la Prusse s’était rangée officiellement aux positions françaises sur la succession du trône d’Espagne, la dépêche d’Ems, qui est un courrier du Roi Guillaume falsifié par Bismarck, laissait entendre que le Roi de Prusse avait ouvertement humilié l’Ambassadeur de France venu lui rendre visite – ce qui s’avéra complètement faux, mais qui radicalisa l’opinion française

[4] Déclaration du maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre au Corps législatif en juillet 1870 « Nous sommes prêts et archiprêts. La guerre dut-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. »

[5] Discours d’Émile Ollivier, président du Conseil au Corps législatif, juillet 1870 « Nous déclarons la guerre d’un cœur léger. »

[6] En l’occurrence la bataille navale de La Havane du 9 novembre 1870 qui fut le seul véritable engagement naval de cette guerre.

[7] Alain Gouttman : la grande défaite 1870 – 1871, Editions Perrin, 2015

[8] François Roth, op. cit., empl.1352.

[9] « Ach, die tapferen Leute ! »

[10]  Charles de Gaulle : le fil de l’épée, Tempus Perrin, 1932.

[11] Cité par François Roth, op. cit., empl. 4889.

[12] Le Maréchal Foch, dans son cours à l’École de Guerre, écrivait que « Moltke n’était qu’un chef d’état-major ».

[13] Comprehensive Operational Planning Directive.

[14] Charles de Gaulle, op. cit., empl.465.

[15] Léonce Rousset : Histoire générale de la guerre franco-allemande (1870 – 1871), Jules Tallandier éditeur, 1896

[16] Appellation qui regroupait à l’époque l’ensemble de la logistique et du soutien.

[17] https://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-colonel-er-michel-goya-2.html, « si tu veux la paye, ne prépare pas la guerre », décembre 2016, consulté le 30/03/2020.

[18] https://www.la-croix.com/France/Securite/armees-face-defi-leur-organisation-2018-09-07-1200967105, consulté le 30/03/2020

[19] Citation attribuée au Général de Gaulle.

[20] Acte de bravoure qui permettra à Belfort, ville alsacienne, de ne pas être annexée à l’Allemagne par le Traité de Francfort.

[21] Ce n’est en revanche pas le cas pour les savoir-faire techniques, qui continuent en partie à être enseignés à l’École du Génie.

[22] André Beaufre : Le drame de 1940, Plon, 1965.

[23] Charles de Gaulle, op. cit., empl.480 : « on demandait au maréchal Pétain ce qui lui paraissait, dans l’action, réclamer le plus grand effort : « c’est d’ordonner ! » répondit-il ».

[24] Charles de Gaulle, op. cit., empl. 511.

[25] Command and Control.

[26] François Roth, op. cit., empl.569.

[27] Charles de Gaulle, op. cit., empl.503.

L’innovation : Game Changer pour les grandes filières industrielles – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

 

 

Par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES

 

La crise sanitaire mondiale du COVID 19 est sans doute loin d’être terminée. Un peu à l’image des mouvements météorologiques saisonniers comme le front intertropical qui oscille autour de l’équateur, son centre de gravité s’est déplacé et le risque d’un balancement géographique plus complexe d’Est en Ouest et du Nord au Sud ne peut être écarté. Hier en Asie du Sud Est puis en Europe et aujourd’hui aux Etats-Unis et en Amérique du Sud où les effets dévastateurs semblent se démultiplier, cette crise n’en finit pas de souligner des contradictions dans les choix pour y faire face avec toujours en toile de fond une nécessité absolue d’équilibrer les mesures sanitaires avec le soutien des activités économiques. Si le choix économique prévaut aux Etats-Unis, c’est plutôt la recherche d’équilibre qui s’installe en Europe avec quelques subtiles variations. Ainsi, l’Allemagne résiste mieux que la France, l’Italie ou l’Espagne. Une période d’incertitude d’amplitude strictement inconnue pèse donc sur la nature des décisions à prendre. C’est ce qui est sans doute vraiment nouveau dans ce contexte inédit. Elle pèse aussi bien sûr sur la tendance des marchés où le pessimisme ne mobilise guère de potentiels investisseurs.

Cette crise incite aussi à porter un nouveau regard sur la mondialisation de l’économie telle que nous la vivions jusqu’alors. Chacun aura mesuré que les secteurs les plus touchés sont évidemment ceux directement marqués par les mesures de confinement, notamment pour les entreprises où la mobilité est un facteur structurant de croissance. Ainsi, tous les secteurs fortement exposés au commerce international ont subi de plein fouet les effets de cette crise avec une paralysie presque totale de leurs activités. Le produit intérieur brut a plongé de 19% au mois d’avril tandis que le commerce mondial a reculé de près de 25%[1]. La tendance du ralentissement était d’ailleurs déjà annoncée par l’observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et donc antérieure à la crise du COVID 19. Il tenait principalement à des changements de modèle de croissance en Chine et aux Etats-Unis. Il était aussi lié à certaines tensions géopolitiques. Il est prévisible que les sanctions économiques américaines à l’encontre de la Chine ou de l’Europe perdurent sans pour autant craindre une escalade de cette guerre commerciale.

Les perspectives économiques à l’échelle mondiale étaient assez finement appréciées par les spécialistes tenant compte des différents facteurs l’influençant et de la capacité des banques à financer l’endettement des Etats. Elles tiennent évidemment compte des accords interétatiques et des règles de droit mis en avant par certains Etats. Aujourd’hui, le facteur pandémique vient s’ajouter et modifiera sans doute durablement les modes opératoires du commerce mondial.

Nous laisserons les spécialistes s’emparer de ce sujet pour nous placer au plus près des préoccupations des entreprises françaises. La mobilisation des services de l’Etat et des collectivités territoriales mérite d’être rappelée car elle est exceptionnelle et sans précédent. L’Etat à lui-seul soutient l’économie avec près de 500 Mds€ de mesures économiques d’urgence. A ce soutien s’ajoute celui des Régions qui se sont mobilisées pour identifier, accompagner et dynamiser un tissu économique fragilisé par cette crise. Il faut relever cette dynamique où les pôles de compétitivité, les agences de développement, les services territoriaux spécialisés ainsi que les services de l’Etat en Région se coordonnent, s’organisent presque militairement sous forme de Task Force pour apporter des réponses concrètes. Il faut noter l’émergence d’une nouvelle articulation entre l’Etat et les Régions. Cette cohérence d’ensemble est nouvelle et permet de mieux coordonner les aides nationales à celles des territoires.

Si la mondialisation de l’économie prend une forme nouvelle sous l’effet de cette crise sanitaire, cette crise donnera par rebond une nouvelle forme à l’économie nationale et celle des territoires. Il faudra mieux synchroniser les actions de soutien qui bien souvent apparaissaient dispersées. Cette crise a favorisé une nouvelle forme de solidarité. C’est le sens de la création des Task Force régionales où l’intelligence collective l’emporte sur la démarche individuelle dont les effets sont certes positifs mais souvent de portée limitée.

Enfin, la crise sanitaire renforce l’importance de l’innovation. L’innovation par l’apport des solutions numériques a démontré sa pertinence dans le contexte de la crise sanitaire en offrant des solutions alternatives de fonctionnement aux entreprises. Mais l’innovation dans son acception plus large reste le meilleur signal de la vitalité des secteurs industriels. Il est aussi un gage de leur performance. C’est ce levier qui permettra demain de faire la différence en portant l’effort sur des chaînes de valeur plus respectueuses d’un certain nombre de critères. L’environnement, le bien-être au travail, l’éthique pour n’en citer que quelques-uns s’intégreront davantage dans la définition des produits mis sur le marché. Les capacités de recherche et de développement doivent donc se diversifier pour être au rendez-vous des succès technologiques. Les technologies développées sont déjà aujourd’hui le plus souvent duales. Cette dualité doit être mieux appréciée au sein des petites et moyennes entreprises. C’est bien souvent ce tissu industriel qui est à l’origine du développement de technologies nouvelles. Il importera donc de consolider les synergies entre ce tissu et les grands donneurs d’ordres. Elles permettront de mieux irriguer les filières par des technologies dont les applications sont multiples.

Les technologies futures et l’innovation sont probablement les meilleurs leviers permettant aux filières de consolider leur place sur les marchés. Il faut donc donner une vision stratégique aux tendances technologiques. Il faut aussi retrouver notre place de meneur technologique conduisant à retrouver notre indépendance stratégique et économique.

Ce besoin d’indépendance a été maintes fois souligné durant la crise du COVID 19. Chacun aura pu mesurer la nécessité de conserver la maîtrise de ses approvisionnements stratégiques. Chacun aura pu mesurer la vulnérabilité des entreprises dans leurs capacités à gérer leurs activités à distance. Evidemment ici, une meilleure gestion des données, l’apport de l’intelligence artificielle dans l’élaboration des processus et la protection du patrimoine immatériel sont des facteurs clés de performance. Ce sont aussi des facteurs assurant une forme de continuité de l’action dans un contexte de crise.

Ce besoin d’indépendance s’affirme au moment où se développent des systèmes complexes qui suscitent des interrogations quant à leur stricte intégrité. A titre d’exemple, les applications des principes de la Blockchain se multiplient aujourd’hui. Ces principes changeront substantiellement la distribution des données et leur contrôle même si leur intégrité est garantie par l’emploi de systèmes cryptés. De multiples applications vont voir le jour permettant pour les unes d’accélérer les transactions financières, pour les autres d’augmenter les gains de productivité en confiant l’organisation des échanges à un protocole informatique. Des applications sur la traçabilité alimentaire s’imposeront chez les grands distributeurs. Autant d’avancées qu’il faudra intégrer dans le fonctionnement où à défaut les subir auprès des principaux spécialistes du traitement de données protégées.

Ce besoin d’indépendance s’exprime aussi à l’heure où s’installent des règles juridiques contraignantes. Ainsi, le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act)[2] fixent des règles pouvant compromettre la sécurité des données stockées dans des DATA Centers sur lesquels nous n’avons pas le contrôle. Ici aussi, la souveraineté digitale devient un gage de notre indépendance stratégique. Le besoin de Cloud souverain n’est-il pas aujourd’hui fréquemment mis en avant et rappelé par les décideurs ? D’une manière plus générale, les questions autour de la donnée se multiplient. Leur confidentialité, les droits de propriété, la dimension éthique et leur partage ouvrent de nouveaux champs d’actions techniques et morales.

Cette dimension numérique se développe d’ailleurs tous azimuts. Ainsi demain, le déploiement de la 5G modifiera substantiellement l’Internet des objets. Elle modifiera les usages allant de la maison connectée, aux véhicules autonomes, aux vidéos immersives jusqu’à l’application de la médecine dite 2.0. Les enjeux de sécurité nationale sont ici évidents. Dans le contexte de la crise sanitaire, notre capacité à conserver notre indépendance sanitaire et médicale est évidemment stratégique. Elle revêt une dimension politique extrêmement sensible.

La souveraineté technologique est donc aujourd’hui synonyme de souveraineté stratégique.

Ces quelques éléments soulignent donc le besoin d’une nouvelle stratégie consolidant nos filières nationales en stimulant l’innovation et la recherche. Mais au préalable, il faudra reconquérir les secteurs fragiles souvent jugés peu rentables. Il faudra aussi démultiplier les efforts pour reconstruire certains secteurs abandonnés sous l’effet la mondialisation. Certains se sont pourtant révélés stratégiques. Ils renvoient le plus souvent à des responsabilités régaliennes dans les domaines de la santé ou de la sécurité. Notre autonomie en matière d’approvisionnement s’inscrit dans ce périmètre de responsabilités.

Dans ce contexte de crise certaines pistes sont cependant encourageantes. Cette stratégie nationale de recherche et d’innovation existe. Elle nécessite donc d’être remise en perspective au regard de la période que nous traversons. D’ailleurs, toute stratégie impose cet exercice permanent d’adaptation.

Inscrite dans la loi, la stratégie de recherche est élaborée en cohérence avec celle de l’Union européenne. Il s’agit d’identifier un nombre limité de priorités scientifiques et technologiques permettant de répondre aux défis majeurs des prochaines décennies. Son objectif est de garantir notre place parmi les premières puissances de recherche mondiale. Le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation en est l’artisan. Cette ambition nécessite un soutien permanent car la production de connaissances n’enregistre pas nécessairement de dividendes immédiats. Financer l’innovation présente pour les créanciers des risques qu’il faut accepter. Mais c’est une condition nécessaire pour féconder cette culture de la connaissance et celle de l’innovation technologique. Le retour sur investissement peut être long mais lorsqu’il est au rendez-vous, c’est la clé de la performance du système économique.

Nous évoquions antérieurement la création de Task Force régionale dont l’objectif est d’apporter des réponses concrètes aux petites et moyennes entreprises qui se trouvent souvent au cœur de l’innovation et qui sont aujourd’hui confrontées à de sérieuses difficultés conjoncturelles. Cet appui est indispensable et préservera un écosystème vital pour les grandes filières stratégiques.

Cette notion presque militaire nous rappelle, qu’en d’autres temps, et pour combler le retard technologique des Etats-Unis, la création de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) avait été à l’origine de très nombreuses technologies innovantes destinées à un usage militaire. Ces technologies sont d’ailleurs très rapidement devenues duales et sensibles en termes de sécurité avec la création d’Internet et du GPS (Global Positioning System). Les Etats-Unis ont d’emblée affirmé leur souveraineté dans les domaines de l’information et de la géolocalisation. L’Europe, pour la géolocalisation, a répondu en développant dans les années 2000 le système Galiléo.

C’est d’ailleurs la DARPA qui a inspiré la création de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI) en 2017, initiative franco-allemande qui fédère l’essentiel des grands centres de recherche, des start-ups « DeepTech » et des groupes technologiques en France et en Allemagne. Cet organisme à caractère associatif a vocation à mettre en place un outil de financement des innovations de rupture. L’ambition est de créer un pacte de confiance avec l’écosystème de l’innovation à l’échelle européenne.

Quant à l’économie de défense proprement dite, l’agence de l’innovation de défense, créée le 1er septembre 2018, fédère les initiatives d’innovation en assurant la coordination de l’ensemble des démarches d’innovation. Cette agence est aussi le capteur des innovations d’opportunité au bénéfice de tous les utilisateurs quels que soient leurs domaines. Parmi les différents projets, il faut citer les projets de technologie de défense, les projets d’accélération d’innovation, les projets d’innovation participative et les projets de recherche permettant de faire émerger les futures technologies stratégiques.

Enfin, à l’échelle des territoires, cet accompagnement indispensable du tissu économique promoteur de l’innovation et co-acteur de la performance des grandes filières industrielles prend forme. Pour exemple en région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, il se caractérise par la mise en place d’une Task Force régionale dont l’objectif est d’apporter des réponses concrètes et rapides en coordination avec les pôles de compétitivité, les agences du territoire et les chambres de commerce et d’industrie. Il y a également des actions de formation notamment pour accélérer cette transition numérique qui doit à la fois accroître la performance tout en garantissant le meilleur niveau de sécurité.  Il y a enfin pour l’économie de défense, un « parcours défense » dont l’objectif est de mieux structurer des offres de service donnant accès à d’autres marchés et ouvrant la voie à d’autres coopérations. Au-delà de la réflexion stratégique portée par l’institut FMES dans le champ académique, son implication dans l’appui à l’économie de défense et duale se manifeste au sein de cette Task Force. Ce champ académique n’exclut donc pas les réflexions stratégiques à caractère technologique.

Et ce sera sans aucun doute l’industrie de la connaissance qui sera décisive à moyen et long termes. Au titre des enseignements tirés de cette crise et des crises antérieures d’une toute autre nature comme la crise financière de 2008, il faut sans doute, aux échelles nationale ou régionale, se placer très en amont de la chaîne de valeur des filières industrielles et rechercher tous les facteurs de résilience précieux pour l’ensemble de l’écosystème. Parmi ces facteurs, l’innovation, la polyvalence, la dualité des technologies, l’agilité des dispositifs d’accompagnement qu’ils s’agissent de dispositifs régionaux ou de ceux d’agences et des pôles seront d’indéniables atouts. Car « il faut aux acteurs économiques pour tenir leur rang un certain caractère d’assurance[3] » qui leur permettra de relever les défis à venir.

[1] Source OFCE

[2]  Le Cloud Act a vocation de clarifier les règles relatives aux réquisitions des autorités américaines sur les données stockées en dehors de leur territoire.

[3]« Il faut à la Force pour tenir son rang un certain caractère d’assurance » Charles de Gaulle

De l’utilité des war studies et du wargaming pour décrypter les dilemmes stratégiques au Levant – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence dont The Iran-Iraq War (Harvard UP-Belknap) et Tsahal, Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin, Tempus) ; il vient de publier le wargame FITNA – Global War in the Middle East (NUTS publishing, 2020).

 

Alors que les conséquences stratégiques de la crise du Covid-19 paraissent encore incertaines au Levant et que les combats se poursuivent méthodiquement dans la poche d’Idlib en Syrie, plusieurs experts, commentateurs et politiciens israéliens profitent de la commémoration du vingtième anniversaire du retrait israélien du Liban[1] (juin 2000) pour s’interroger sur la pertinence des stratégies appliquées depuis 1982[2]. Fallait-il envahir le Liban et s’y maintenir ? N’aurait-il pas mieux valu privilégier une campagne aérienne sans présence de troupes au sol à l’exception de raids ponctuels de forces spéciales ? N’était-il pas préférable de conserver une bande tampon au Sud-Liban ?

Ces débats font bien évidemment écho au dilemme stratégique opposant aujourd’hui Israël à l’Iran et au Hezbollah, à la fois au Liban et en Syrie[3]. Pour certains, l’approche frontale étant inéluctable à terme, l’armée israélienne doit se tenir prête à envahir, si nécessaire, des portions de territoires syriens et libanais. Pour d’autres, l’approche aérienne, fondée sur des frappes régulières d’aviation et de missiles de croisière, suffirait à juguler le défi posé par l’Iran et le Hezbollah. Pour d’autres encore, il conviendrait de privilégier l’approche indirecte basée sur les actions clandestines, la guerre cybernétique et les sanctions économiques. Pour une minorité enfin, la solution de ce dilemme stratégique passera forcément par un dialogue discret avec Téhéran permettant de concilier les attentes minimales des uns et des autres, qui n’empêche d’ailleurs pas la conduite en parallèle d’opérations « cinétiques » pour reprendre un terme à la mode chez les penseurs anglo-saxons[4].

Deux autres dilemmes divisent la communauté des experts scrutant l’évolution à court terme du Levant. Le premier concerne l’issue de la bataille d’Idlib qui stigmatise toutes les rivalités opposant les acteurs présents et influents au Levant. Le second a trait au déclenchement éventuel d’une troisième Intifada pour débloquer le dossier palestinien, après l’annonce de l’annexion probable de la vallée du Jourdain et de nouvelles portions de la Cisjordanie.

Face à ces dilemmes, les war studies et le wargaming sont deux approches académiques distinctes, mais complémentaires, qui apportent des réponses empiriques.

 

Que nous apprennent les war studies et l’histoire militaire récente ?

Les war studies, terme à la mode inventé par les universitaires anglo-saxons de sciences politiques[5], ne sont ni plus ni moins que la version relookée de la nouvelle histoire bataille –  héritière de l’histoire militaire classique – popularisée à la fin du XXe siècle par le Centre d’histoire militaire de l’université Paul Valéry de Montpellier sous les auspices du professeur André Martel, puis par la chaire d’histoire de la Défense de l’IEP d’Aix-en-Provence et le Centre d’études d’histoire de la défense (du ministère de la Défense) avant sa fusion avec le Service Historique de la Défense. Depuis, plusieurs universités et associations ont repris le flambeau et développent des enseignements et des programmes de recherche consacré à la polémologie. Au sein du ministère des Armées, l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire s’efforce de fédérer les études sur la guerre car cette discipline n’est pas reconnue par la nomenclature universitaire française, à l’inverse des pays anglo-saxons. Cette discipline est pourtant bien utile pour décrypter les conflits du moment au Levant.

Intéressons-nous d’abord aux interventions militaires conduites depuis Israël en direction du nord (paradigme actuel). Depuis la percée britannique en Palestine en 1918 face à l’armée ottomane, les fondamentaux restent inchangés. Compte-tenu du relief très compartimenté, il n’existe que trois axes de progression depuis le territoire israélien : le premier longe le littoral jusqu’à Beyrouth ; le second s’écarte légèrement vers le nord-est depuis le plateau du Golan pour atteindre Damas après avoir sinué à travers de hauts plateaux basaltiques ; le troisième s’enfonce entre les deux premiers, le long de la vallée de la Bekaa, entre deux chaînes montagneuses, pour couper l’axe transversal reliant Beyrouth à Damas.  A chaque fois, les stratèges ont dû arbitrer entre ces trois axes. En 1941, lorsque les troupes britanniques se sont lancées à l’assaut des territoires du Levant gérés par la France de Vichy, ils ont choisi d’avancer en parallèle le long de ces trois axes ; se heurtant à une résistance farouche, leur progression s’est avérée lente et coûteuse, mais la disproportion des forces et la supériorité aérienne britannique n’ont laissé aucune chance aux troupes françaises qui ne disposaient d’aucun renfort.

Pendant la guerre d’indépendance de 1948-49, la Haganah, sur la défensive sur le front nord, n’a pas été en mesure de percer les fronts libanais et syrien. En juin 1967, pendant la guerre des Six Jours, l’armée israélienne a privilégié l’axe syrien, s’emparant sans trop de difficultés du plateau du Golan. Lors de cette guerre, l’aviation israélienne a conquis la supériorité aérienne et ouvert la voie aux fantassins et aux blindés. Ce fut un remake de la blitzkrieg façon Deuxième Guerre mondiale. Pour prix de sa passivité, le Liban a dû accepter la présence massive de feddayin palestiniens sur son sol, enclenchant le cercle vicieux d’une longue et meurtrière guerre civile qui ne s’est achevée qu’en 1990.

En octobre 1973, lors de la guerre du Kippour, l’armée israélienne contre-attaque en direction de Damas, ignorant le Liban. Cette fois, ce sont ses chars et ses commandos qui ouvrent la voie à l’aviation en détruisant les batteries de missiles sol-air qui contestent la supériorité aérienne israélienne. Il s’agit de percer ce que l’on appelle aujourd’hui une bulle A2/AD[6]. La leçon qu’en tirent les Israéliens, c’est qu’aucune défense sol-air n’est invulnérable si l’on accepte d’y mettre le prix en consentant  un certain niveau de pertes. Malgré tout, la contre-offensive israélienne s’enlise par l’usure des combattants, une logistique limitée et les pressions des Soviétiques faisant très clairement comprendre à Israël qu’ils ne tolèreraient pas une menace directe sur la capitale syrienne. De fait, Tsahal doit rétropédaler et rendre les portions de territoire syrien conquis (sauf le plateau du Golan annexé huit ans plus tard).

En 1978, l’armée israélienne se lance prudemment dans une opération punitive contre l’OLP retranchée au Sud-Liban (à l’instar du Hezbollah aujourd’hui) le long de l’axe côtier jusqu’au fleuve Litani, mais elle doit se retirer sous pression de l’ONU.

En juin 1982, cette même armée, considérablement modernisée, se rue en direction de Beyrouth en empruntant cette fois les deux axes parallèles du littoral et de la vallée de la Bekaa, après avoir clairement signifié au pouvoir syrien qu’elle n’entendait pas porter les hostilités en Syrie. De fait, les Syriens, les Israéliens et les différentes milices libanaises et palestiniennes ne s’affrontent qu’au Liban. De nouveau, l’aviation israélienne conquiert la supériorité aérienne en jouant intelligemment de la combinaison des moyens, en utilisant massivement les drones (pour la première fois dans la région) et la guerre électronique, en détruisant préventivement les batteries de SAM et en étrillant la chasse syrienne après l’avoir aveuglée. Ce succès opérationnel n’empêchera pas une défaite stratégique, à l’instar de ce que connaîtront les forces armées américaines en Irak entre 2003 et 2011.

Après trois années de présence à Beyrouth (1982-85), puis quinze ans d’occupation d’une bande tampon à la frontière israélo-libanaise (1985-2000), les autorités israéliennes, épuisées par des combats de harcèlement incessants et par la détérioration de leur image sur la scène internationale, jettent l’éponge et se retirent du pays du Cèdre, emmenant dans leurs bagages leur supplétifs de l’Armée du Liban Sud[7]. En face, les combattants du Hezbollah crient victoire et se sentent pousser des ailes, multipliant les provocations qui vont conduire à la deuxième guerre du Liban.

A l’été 2006, Tsahal rebelote et se lance une nouvelle fois à l’assaut du Liban, délaissant volontairement le front syrien. Les stratèges israéliens hésitent sur la stratégie, le chemin, le choix des moyens et la meilleure manière de les coordonner. Pour la première fois, des combattants israéliens refusent de monter au feu face aux positions retranchées du Hezbollah et la milice chiite, même si elle doit céder du terrain, inflige de lourdes pertes à Tsahal, tout en harcelant la population israélienne à coup de roquettes et de missiles balistiques. Les Israéliens découvrent à leurs dépends l’efficacité d’une guerre asymétrique qu’ils ont pourtant longtemps pratiquée et maîtrisée. Comme les Américains face à l’Irak en 1991 et 2003, la puissance aérienne montre ses limites ; elle ne peut pas gagner toute seule une guerre, même si elle permet d’user l’adversaire. A un moment ou un autre, son action doit être combinée à celle de troupes terrestres, impliquant la décision cruciale d’engager des combattants au sol.

Depuis, les stratèges israéliens qui se sont lancés dans une discrète guerre d’usure contre le Hezbollah libanais et les gardiens de la révolution iraniens déployés en Syrie ne cessent de préparer leur revanche. Ils se demandent comment concilier à la fois le front libanais et le front syrien. Pour l’instant, ils se contentent d’un mélange de frappes aériennes ponctuelles, d’actions clandestines, de guerre informationnelle et cybernétique, mais surtout de guerre économique. Tant qu’aucun des deux belligérants ne souhaite l’escalade, cette recette semble fonctionner ; mais qu’en serait-t-il demain si l’un ou l’autre, pour des raisons de prestige, de cohésion nationale ou de survie politique, choisissait l’escalade ?

Evoquons maintenant la poche d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie, second point chaud du Levant. Les combats intensifs qui s’y déroulent semblent signifier la fin de la guerre civile qui ensanglante le pays depuis 2011. A maints égards, ce conflit n’est pas sans rappeler la guerre d’Espagne (1936-39). Il débute par une rébellion et une tentative de renversement du régime en place, puis s’internationalise et s’idéologise par l’implication progressive des acteurs régionaux et globaux. Chacun pousse de manière cynique – mais pragmatique – ses propres intérêts, y compris économiques. Les forces des uns et des autres s’entremêlent dans un puzzle qui ressemble davantage à un kaléidoscope qu’à une bataille rangée. Comme en Espagne, c’est le camp le plus implacable, mobilisant la majorité de la population et le plus soutenu militairement qui finira sans doute par l’emporter.

Aujourd’hui, quel est l’enjeu de la bataille d’Idlib ? Tout simplement l’avenir des rapports de forces au Levant[8]. Comme en Espagne à la fin des années 1930, chacun pousse ses propres pions. Le régime syrien souhaite reconquérir son territoire. Les rebelles et les djihadistes, discrètement soutenus par Ankara, défient Bachar el-Assad et poussent leur agenda islamiste radical, espérant ressusciter la guérilla sur d’autres portions du territoire. Le gouvernement turc y voit un outil de nuisance et de négociation pour contraindre le régime syrien et ses appuis russes et iraniens à des concessions en Syrie[9], mais aussi en Irak (comme le démontre l’opération turque « Serre de l’aigle ») et en Libye (face à la Russie, à l’Egypte et aux Emirats arabes unis). Les Iraniens cherchent pour leur part à sécuriser un corridor terrestre vers le Liban et le littoral méditerranéen pour approvisionner plus facilement leurs affidés libanais et exporter leurs hydrocarbures vers la Méditerranée en s’affranchissant d’Ormuz, du détroit de Bab el-Mandeb et du canal de Suez. Le maintien du statu quo leur permet de justifier leur présence militaire en Syrie pour aider Bachar el-Assad, tout en conservant un pouvoir de nuisance à l’encontre d’Israël, de la Turquie et surtout de la Russie. La présence de djihadistes à proximité immédiate des troupes du Kremlin n’est d’ailleurs pas pour leur déplaire, tant qu’elle ne menace pas leurs propres positions.

De son côté, le Kremlin cherche à repousser le plus loin possible les djihadistes de tous poils qui menacent la tête de pont russe en Syrie enracinée entre Tartous et Lattaquié. Il cherche aussi à démontrer que le régime syrien ne peut vaincre sans l’appui décisif de l’armée russe, tout en empêchant l’Iran d’accéder à la Méditerranée. Les monarchies du Golfe sont pour leur part divisées. Le Qatar soutient fermement la position turque par empathie avec les Frères musulmans. Les Emirats arabes unis se sont résolus à soutenir Damas par détestation de ces mêmes Frères musulmans. L’Arabie saoudite est écartelée ; tentée de soutenir les rebelles syriens, elle ne souhaite pas favoriser le président turc Erdogan qui se pose en héraut de la cause sunnite et qui reste un fervent avocat des républiques islamistes, menace vitale pour les monarchies absolues du Golfe.

Redescendons maintenant un peu plus au sud. La commémoration prochaine du vingtième anniversaire du déclenchement de la seconde Intifada (septembre 2000) laisse entrevoir le spectre d’une nouvelle insurrection en réaction au fameux « Plan de paix du siècle » concocté par la famille Trump. Là encore, que nous apprennent les études sur la guerre ? Que si la première Intifada (1987-1993) a permis de déboucher sur les Accords d’Oslo (aujourd’hui enterrés) parce que la violence était restée en-dessous d’un certain seuil, la seconde Intifada (2000-2005), qui avait pulvérisé ce seuil, n’a en revanche abouti qu’à l’affaiblissement mutuel des deux parties en présence. Dans chacun des cas et compte tenu de la réalité du rapport de forces, les Palestiniens ne pouvaient pas gagner et les Israéliens ne pouvaient pas perdre. Cela semble plus que jamais le cas aujourd’hui.

 

Que nous apprend le wargaming ?

Rappelons brièvement ce qu’est un wargame : c’est une forme élaborée de simulation stratégique sous forme de jeu de plateau interactif qui reproduit une situation de crise ou de confrontation armée passée, présente ou hypothétique. En s’identifiant à un camp, quel qu’il soit, chacun comprend ce que l’autre recherche vraiment, contribuant par là même à l’anticipation et à la prospective[10]. Il s’agit d’apprendre et de réfléchir en jouant, en testant des options et des stratégies avec un droit à l’erreur puisqu’aucune vie n’est réellement en jeu[11]. Les anglo-saxons[12], les Russes et les Israéliens pratiquent cette discipline depuis longtemps, ce qui ne les a pas empêché de se fourvoyer dans certaines opérations, car le wargaming n’est ni une boule de cristal, ni une baguette magique. Il s’agit d’un outil destiné à stimuler l’agilité intellectuelle des participants en les forçant à réfléchir comme leurs adversaires et leurs rivaux, dans un contexte marqué par une extrême incertitude et une grande imprévisibilité. C’est donc un outil pédagogique contribuant à forger le leadership en forçant les participants à prendre des décisions tout en priorisant leurs actions[13]. En France, le wargaming n’a réellement émergé dans les milieux institutionnels qu’à partir de 2014 à la suite d’une série de surprises stratégiques[14] (annexion de la Crimée, extension territoriale de Daech, interventions russe, puis turques en Syrie) aggravées en 2016 par l’élection d’un improbable président américain au tempérament impétueux.

Depuis 2017, le wargame FITNA – GLOBAL WAR IN THE MIDDLE EAST, conçu par l’auteur de cet article, est utilisé par des analystes, des militaires, des experts institutionnels et des universitaires pour réfléchir à l’évolution de la conflictualité et des rapports de forces au Moyen-Orient[15]. L’illustration ci-dessous donne un aperçu de l’état des forces qui prévaut aujourd’hui entre Israël et ses voisins libanais et syrien.

Une cinquantaine de parties test reproduisant une offensive aéroterrestre israélienne d’envergure en direction du Liban et de la Syrie, pour tenter d’annihiler le Hezbollah et repousser les contingents iraniens présents sur place vers le nord, aboutissent aux constats suivants :

  • En quelques semaines d’une offensive aéroterrestre déterminée appuyée de bombardements intensifs, l’armée israélienne parvient sans difficulté majeure, bien qu’avec des pertes significatives, dans la banlieue de Beyrouth ou de Damas (et dans 60 % des cas seulement s’il s’agit à la fois de Beyrouth et de Damas).
  • Tsahal ne peut s’emparer d’une de ces deux capitales que si elle fait l’impasse sur l’autre. En d’autres termes, conquérir à la fois Beyrouth et Damas lui est quasi-impossible, d’autant que la capitale syrienne bénéficie rapidement de renforts multiples en provenance d’Iran, de Russie et du monde arabe, appuyés par un nombre conséquent de milices de tous acabits comme le montre cette seconde illustration.

  • La capture de Beyrouth par l’armée israélienne entraîne généralement l’intervention militaire directe de l’Iran, de même qu’une rafale de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • L’assaut ou le siège de Damas provoque l’intervention militaire directe de la Russie appuyée par la Chine et l’Iran. Dans ces conditions, la conquête de la capitale syrienne par Israël devient très compliquée.
  • Comme à chaque fois dans l’histoire récente, une offensive visant à la fois Beyrouth et Damas (ou leurs banlieues sud) impose de progresser le long de trois axes clés et par là-même de diviser ses forces en trois. Il est alors très difficile pour l’armée israélienne d’être suffisamment puissante le long de ces trois axes tout en protégeant ses bases-arrières du Golan et de Galilée. Les adversaires d’Israël peuvent dès lors contre-attaquer avec un certain succès en direction de l’axe le plus faible.
  • Si en revanche les stratèges israéliens limitent leurs ambitions et renoncent d’emblée à s’emparer de Beyrouth et de Damas, ils peuvent aisément progresser le long de ces trois axes stratégiques pour établir une zone tampon suffisamment large (mais pas trop) pour protéger le territoire israélien des attaques terrestres et des tirs de roquettes de leurs principaux adversaires, notamment le Hezbollah. Mais cette bande tampon ne les protège pas des tirs de missiles balistiques. On comprend dès lors pourquoi le gouvernement israélien s’acharne à intégrer l’arsenal balistique iranien dans les négociations entre la communauté internationale et Téhéran.
  • Si elle parvient dans la banlieue de Beyrouth et de Damas, l’armée israélienne n’a pas les moyens de s’y maintenir durablement dès que les adversaires d’Israël engagent massivement leurs milices pour harceler et user à peu de frais les unités de pointe de Tsahal. Assez rapidement, le niveau de pertes israéliennes augmente et cette guerre d’usure oblige l’état-major israélien à roquer d’un front à l’autre (Syrie-Liban) et à procéder à un retrait progressif vers Israël pour raccourcir à la fois ses lignes de défense et ses lignes logistiques.
  • L’armée israélienne ne parvient à se maintenir durablement dans la banlieue de Damas et de Beyrouth que dans 10 % des cas, à la suite d’erreurs grossières des Syriens, des Russes et des Iraniens. Elle se maintient en revanche au Sud-Liban dans les deux-tiers des cas si elle ne s’est pas lancée simultanément dans une offensive en direction de la Syrie.
  • En cas d’offensive israélienne en Syrie, l’armée syrienne ne peut survivre que si elle opère une retraite stratégique rapide vers le centre de gravité de la Syrie (quadrilatère Quseir-Homs-Palmyre-Bir Basin), confiant la défense de Damas à la Garde républicaine et à la 4e division blindée syriennes, aux parachutistes russes et à la force Al-Qods iranienne.
  • Dans tous les cas, la Russie a les moyens de contester localement la supériorité aérienne israélienne, limitant l’impact de la puissance aérienne israélienne et forçant les stratèges israéliens à épuiser rapidement leur stock de missiles de croisière et d’autres missiles à longue portée. De même, la présence de troupes russes au sol joue le rôle de bouclier dissuasif, Israël renâclant à affronter directement un Etat doté de l’arme nucléaire, qui plus est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Dans les deux-tiers des cas où Israël envahit le Liban ou la Syrie, les Palestiniens profitent de l’éparpillement des forces israéliennes et de l’émoi de la communauté internationale pour déclencher une troisième Intifada, affaiblissant la posture stratégique israélienne et contraignant Tsahal à des choix cruciaux.
  • Si les Israéliens choisissent une stratégie de harcèlement du Hezbollah en refusant une offensive terrestre et en privilégiant un recours massif à leur puissance de feu (aviation, missiles de croisière, drones armés, artillerie) combinée à des offensives cybernétiques et à des raids aéromobiles de leurs troupes d’élite (option haute de la stratégie pour l’instant retenue par Tsahal), ils peuvent tenir tête à l’Iran et au Hezbollah tant que ces deux acteurs ne déploient qu’une fraction de leurs forces face à Israël. Si le Hezbollah engage l’essentiel de ses forces dans une confrontation avec Israël, quel que soit le camp responsable du déclenchement des hostilités, et si l’Iran envoie des renforts conséquents en Syrie, voire même au Liban, cette stratégie n’est plus suffisante pour réduire la menace. D’autant que l’emploi massif de l’arsenal balistique de l’Iran et du Hezbollah attire généralement les Israéliens dans une intervention aéroterrestre massive (confer ci-dessus…).

Nul doute que l’état-major de Tsahal, qui pratique le wargaming de longue date, a dû lui aussi tirer ses propres conclusions des nombreuses sessions de simulation qu’il conduit depuis des années.

Intéressons-nous maintenant aux offensives en cours autour de la poche d’Idlib pour le contrôle du nord-ouest de la Syrie. L’illustration ci-dessous montre l’état des forces en présence au début de l’année 2020, avant la crise du Covid-19.

Les résultats d’une quarantaine de parties test impliquant plus de 200 participants au total aboutissent aux constats suivants :

  • Si la Turquie cesse d’approvisionner la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes finissent inéluctablement par en reprendre le contrôle. La reconquête d’Idlib prend moins d’une année (généralement six mois) une fois que les rebelles et djihadistes retranchés autour d’Idlib sont effectivement isolés.
  • Même si la Turquie continue d’aider les combattants retranchés dans la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes en reprennent le contrôle dans 80 % des cas. En contre-attaquant, l’armée turque et ses supplétifs locaux reconquièrent Idlib dans deux cas sur trois, ouvrant un nouveau cycle de confrontation qui prolonge le conflit et accroît brutalement la tension internationale, Turcs, Russes et Syriens se retrouvant face-à-face. Dans la plupart des cas, Syriens et Russes finissent alors par reconquérir et sécuriser durablement la poche d’Idlib, avec de lourdes pertes cependant.
  • Tant que la poche d’Idlib est active, les Syriens, appuyés ou non par les Russes, n’ont pas les moyens militaires de chasser l’armée turque de ses têtes de pont d’Afrine et de Jaraboulous (en territoire syrien) qui permettent à la Turquie d’avoir un levier contre Bachar el-Assad, le Kremlin et les Kurdes.
  • Une fois la poche d’Idlib reconquise, les Syriens, discrètement appuyés par les Russes, voire par les Iraniens, reprennent le contrôle d’une de ces deux têtes de pont turques dans les deux-tiers des cas ; ils ne reconquièrent toutefois les deux têtes de pont que dans seulement 10 % des cas. En d’autres termes, le gouvernement turc a 90 % de chances de conserver au moins une emprise militaire en Syrie, quel que soit le déroulement des combats. C’est certainement ce que vise le président turc Erdogan pour flatter l’ego nationaliste de sa population, occuper son armée, empêcher la création d’un sanctuaire kurde et se maintenir au pouvoir jusqu’en 2023, lorsque son pays célèbrera le centenaire de la République turque née des cendres de l’empire Ottoman.
  • Dans huit cas sur dix, la Russie s’impose comme l’acteur incontournable du conflit et parvient à remplir ses objectifs : sauver le régime syrien, éradiquer la poche d’Idlib, sécuriser ses bases militaires de même que l’axe Alep-Damas tout en empêchant l’Iran d’accéder au littoral Syrien.
  • Plus le conflit dure dans le temps, plus l’Iran a de chances de se maintenir en Syrie en y améliorant ses positions.
  • C’est finalement le régime syrien qui a le plus de difficultés à remplir ses objectifs de victoire ou d’indépendance. Il ne peut l’emporter qu’en restant étroitement allié à la Russie et à l’Iran. S’il perd l’un de ses deux soutiens, il ne peut plus vaincre, même s’il peut encore éviter une défaite en sécurisant la Syrie utile.
  • Une fois la bataille d’Idlib terminée, le seul moyen d’éradiquer durablement Daech de Syrie (et donc d’éviter qu’il ne gangrène le Liban, la Jordanie et la Turquie) consiste en une entente entre le régime syrien, le Kremlin, Téhéran et Ankara (processus d’Astana).
  • Les grands perdants de cet aggiornamento stratégique sont les Kurdes qui n’ont de toute façon aucun moyen de rompre leur enclavement et leur isolement logistique. Car en l’absence de port majeur, ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Irak, ni l’Iran qui les enserrent ne laisseront jamais personne les ravitailler durablement.

 

Bien évidemment, au-delà des affrontements évoqués dans cet article, le wargaming peut s’appliquer à bien d’autres théâtres de tensions ou de conflictualité, qu’il s’agisse du détroit d’Ormuz, de l’Irak, de la péninsule arabique ou de manière plus proche de la Libye et de la bande sahélo-saharienne. Les armées françaises l’ont bien compris puisqu’elles mettent sur pied des programmes de wargaming adaptés à leur besoin.

C’est pourquoi l’Institut FMES organisera dès la rentrée universitaire de l’automne 2020 des ateliers mensuels de wargaming-réflexion stratégique destinés aux étudiants, universitaires, industriels, institutionnels, militaires, élus ou journalistes qui souhaitent acquérir des clés de compréhension différentes pour mieux décrypter la complexité des conflits en cours, tout particulièrement au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen. La FMES organisera également, à la demande, des sessions de wargaming taillées sur mesure.

Enfin, afin de contribuer à la réflexion stratégique, la FMES regroupera dans un onglet dédié les articles, les études et les mémoires de recherche émanant d’universitaires et d’officiers qui analysent des conflits en cours ou susceptibles d’éclater, et qui questionnent les guerres passées pour éclairer celles du présent sous un œil neuf et original.

 

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[1] En juin 2000, Ehud Barak, Premier ministre et ministre de la défense d’Israël, ordonne le retrait de Tsahal du Sud-Liban occupé depuis l’opération « Paix en Galilée » lancée le 6 juin 1982. Cette première guerre du Liban a démoralisé la société israélienne et lui a coûté 1 220 morts, et près d’un millier d’autres à ses supplétifs de l’Armée du Liban Sud.

[2] Efraim Karsh, “Israel’s flight from South Lebanon 20 years on”, BESA Perspective Paper n° 1577, 22 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israels-south-lebanon-withdrawal/ ; Gershon Hacoen, “Israel’s frustrating experience in South Lebanon”, BESA Perspective Paper n° 1581, 25 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israel-south-lebanon/ ; Udi Dekel, “Unilateral moves as game changers: 20 years since the withdrawal from Lebanon”, INSS, 26 mai 2020, https://www.inss.org.il/publication/annexation-and-the-withdrawal-from-lebanon/ ; Hanan Shai, The 1982 Lebanon “War and its repercussions for Israel’s National Security”, BESA Perspective Paper n° 1596, 4 juin 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/1982-lebanon-repercussions/

[3] Yaakov Lappin, “Gantz’s challenges and agenda as Israel’s new Defense Minister”, BESA Perspective Paper n° 1582, 26 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/benny-gantz-defense-minister/ ;

[4] “Ex-Mossad Chiefs discuss the Iranian threats”, Atlantic Council, 2018, https://www.atlanticcouncil.org/blogs/iransource/q-a-ex-mossad-chiefs-discuss-the-iranian-threat/

[5] Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Le tournant des études sur la guerre en France », RDN n° 800, mai 2017, pp. 51-61.

[6] Anti-Access/Area Denial, que l’on peut traduire par « déni d’accès, déni de zone ».

[7] L’ALS comprend une majorité de chrétiens libanais, mais également un nombre significatif de combattants chiites en provenance des villages du Sud-Liban, qui vivent aujourd’hui en Israël.

[8] Pierre Razoux, « Quelle sortie de crise au Levant ? », RDN n° 822, été 2019, pp. 71-76.

[9] Notamment le maintien des têtes de pont de l’armée turque à Afrine et Jaraboulous (en territoire syrien), de même que l’établissement d’un corridor permettant d’isoler les combattants kurdes de Syrie de ceux du PKK de Turquie.

[10] Pierre Razoux, « Le wargaming, outil pédagogique pour une réflexion innovante », Défense n° 198, IHEDN, pp. 36-37.

[11] Pour un aperçu complet du wargaming, confer l’excellent ouvrage d’Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre : histoire du wargame, Passé composé / Ministère des Armées, 2020.

[12] Comme en témoigne le Wargaming Handbook publié en 2017 par le Development, Concepts & Doctrine Centre du ministère de la Défense britannique (UK MOD).

[13] Guillaume Levasseur, « De l’utilité du wargaming », Note n° 47 de l’IRSEM, 2017, https://www.irsem.fr/data/files/irsem/documents/document/file/2449/NR_IRSEM_n47_2017.pdf

[14] Comme en témoignent les débats tenus à l’Ecole militaire à l’occasion des deux Serious Games Forum organisés les 9 novembre 2018 et 27 janvier 2020 par l’association Serious Games Network France (https://sgnfr.wordpress.com/) et sponsorisés par l’IRSEM et l’IHEDN.

[15] https://www.dropbox.com/s/btjhjht69i0wynt/Bon%20de%20commande%20Fitna%20-%20Flyer%20fr-en.pdf?dl=0 ; https://www.nutspublishing.com/eshop/fitna-en ; les règles et cartes en français sont téléchargeables sur le site de l’éditeur.

Rien n’est jamais perdu pour la France …

 

Edito du Président de l’Institut FMES, l’Amiral Benoit le MASNE de CHERMONT

 

18 juin 1940, 18 juin 2020 … Quatre-vingts ans ont passé depuis l’appel lancé depuis Londres par le général de Gaulle. De Gaulle est alors quasiment seul, mais il ose dire, alors que la défaite face aux armées allemandes était largement consommée, que celle-ci n’était pas « définitive ». « Rien n’est perdu pour la France. » En 2020, rien ne doit être jamais perdu.

Rien n’était perdu en 1940 sur le plan militaire car, cinq ans après, les 7 et 8 mai 1945, le Général s’imposait à la table des vainqueurs à Reims puis à Berlin.

Rien n’était perdu non plus sur le plan politique. Nommé président du gouvernement provisoire de la République en novembre 1945, contraint de se retirer en janvier 1946, rappelé par le président Coty en 1958, il est élu président de la République en 1959.

Dès 1958, il met un terme au régime des partis et rénove profondément les institutions de la République par la constitution de 1958. En 1959, il accorde la priorité absolue à la fabrication de l’arme nucléaire, garantie fondamentale à ses yeux de l’indépendance de la France. En 1963, il signe avec le chancelier Adenauer, au grand dam des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, un accord de coopération entre la France et l’Allemagne. En 1964, il reconnaît la République populaire de Chine. En 1966, il procède au retrait de la France des organismes intégrés de l’OTAN.

Sur le plan économique et social, il instaure des réformes capitales pour la société française et cela dès 1944. Entre 1944 et 1946, il signe les ordonnances de création de la sécurité sociale, de l’institut d’études politiques et de l’Ecole nationale d’administration. Il met en place les comités d’entreprise et instaure l’assurance sociale obligatoire pour tous les salariés. Il octroie le droit de vote aux femmes.

En 1967, il signe l’ordonnance sur « la participation des salariés aux fruits de l’expansion des entreprises ». L’idée était ancienne dans l’esprit du Général, elle était inspirée par sa méfiance envers le « loi d’airain » du capitalisme.

En 1968, après les « événements », les accords de Matignon accordent aux syndicats les plus représentatifs un rôle national. Une loi sur le droit syndical dans l’entreprise est votée en décembre 1968. Deux mois plus tard est signée une convention entre le patronat et les syndicats sur les garanties sociales assurées aux travailleurs frappés d’un licenciement collectif.

En 1969, la quatrième vague de réformes voulue par le Général échoue après l’échec du référendum sur la décentralisation, la réforme de Sénat et la suppression du Conseil économique et social. Cet échec entraîne son retrait définitif de la scène politique.

Dans l’esprit des Français, le Général reste un très grand homme d’Etat. Il incarnait le courage, la ténacité et la volonté absolue de servir la France. Pour lui, rien n’était jamais perdu.

Covid in the Mediterranean: an accelerator of ruptures

Research team of the FMES institute

Click here to read the original (French) version of this article

 

It’s still too early to tell if the Covid-19 crisis is going to change the world. However, we can be assured that it will accelerate the changes already underway. Indeed, it acts as a catalyst which, because it highlights the differences between societies and between States, because it highlights dysfunctions and because it worsens imbalances and tensions, provokes points of inflection and ruptures.

The Mediterranean, which concentrates most of the challenges of globalisation, is, as it is often the case, an excellent laboratory of historical acceleration. Due to its particular situation, the Mediterranean brings together very diverse civilisational areas on which the impact of the pandemic, as well as its perception and consequences, remain very different. To update the summer 2019 issue of the RDN magazine devoted to the strategic Mediterranean[1], the FMES research team analyses the impact of the Covid crisis at this stage around this area in order to assess its strategic consequences for the security of France and Europe.

 

Global panorama: a single virus, different answers

Even if the measures to combat this virus are more or less identical in all countries (collective quarantine and social distancing), the reality of their application differs significantly. An analysis of responses to a common crisis gives a true picture of societies and their differences. The foreseeable consequences of this crisis, whether social or economic, will exacerbate the divergences and inequalities already at work in this region of frictions between two worlds. People’s perception of these differences is also a key point that will influence future representations, which will be a determining factor in the resulting frustrations and tensions.

 

Europe: transparency, heterogeneity and Latin states’ fragility

The first characteristic of the European continent has been, in accordance with its culture, to apply total transparency with regard to its sometimes critical health situation, which has placed it at a delicate stage in the global competition of narratives that has arisen over the pandemic.

While all States have set up quarantines, of varying degrees of magnitude, in an attempt to prevent the spread of the virus, these measures have proved insufficient in the Mediterranean countries. The imperfect state of preparedness of health systems has proved to be an aggravating factor. The assessment of the pandemic’s management is therefore rather negative, especially in the Latin countries where the economic impact is likely to be considerable. The more or less strict containment measures have a strong impact on economic life and have imposed unprecedented public spending measures. This is particularly the case in France, Italy and Spain, which have been highly confined even though their public indebtedness exceeded 100%.

The crisis has thus exacerbated the divide that was already noticeable during the 2010 eurozone crisis, highlighting the cultural, political and economic differences between the countries of northern and southern Europe[2].

If the measures taken by the European Union have been deemed insufficient, weakening an image already tarnished by the management of the 2015 migration crisis and the Brexit, they are nevertheless consistent with the functioning of the EU health policy, which falls within the internal competence of the member states. Nevertheless, the European Union has taken a series of financial support measures since mid-March (purchase of government securities amounting to €750 billion), supplemented by a package of financial measures decided by the Eurogroup on April 9, 2020 amounting to €540 billion[3]; it has announced that it will invest more than €138 million in research on Covid-19, targeting vaccine, treatment and diagnostic projects through the “Horizon 2020” programme. While the economic recovery support plan and the loan pooling project (Coronabonds) are not the subject of agreements, it is difficult to deny the crucial role of the EU in its favourite sector, namely economic aid.

Thus, despite the imperfection and lack of unity in the responses of the countries on the northern shore, they could rely on functional health systems. The latter guaranteed them the availability of skills as well as operational means to provide an initial series of precautionary measures designed to make the influx of patients into their health systems bearable. The worst, i.e. the collapse of hospital systems, has been avoided and, even if emergency measures remain necessary, the EU can focus on finding therapeutic solutions (vaccines, treatment, etc.) and managing the post-Covid economic and social crisis, which will be significant, especially for the most affected European countries.

The situation is quite different on the other two shores of the Mediterranean.

 

Authoritarianism and economic revival outweigh health protection in the South and East

From the Maghreb to the Levant, with the exception of Israel, which applies the same type of health policy as European countries and to a lesser extent Turkey, which is close to it, data on Covid-19 seems incomplete or dissimulated. Situations of economic, social or security crisis largely explain this lack of reliable information. Authoritarian governments (or fragile governments such as Tunisia), are aware that they will indeed be judged rather on the absence of unrest than on the number of deaths. Nevertheless, it is possible to identify the broad outlines of the policies for managing this crisis, the main aim of which is to avoid the total collapse of the systems in place by maintaining, as far as possible, economic activity.

The first parameter common to the countries on the southern shore concerns a lower vulnerability to the pandemic, which is antithetical to the northern shore: a younger less fragile population despite a less efficient health organisation.

The second point to be stressed remains the mimetismof reactions. Governments have all taken more or less strict containment measures (for instance, in Egypt restaurants or cafés can remain open; in Turkey containment measures only apply to weekends and numerous countries tolerate their informal sector). These measures enable, it should be noted, increased social control (the Algerian Hirak has thus been suspended) and strengthen the lead weight effect sought by many leaders.

The more traditional social organization, centered around the family unit, is conducive to the mutual aid and community support that is essential to manage this health and economic crisis. It is certainly a shock absorber.

Finally, it is likely that the economic crisis that is now beginning will have a greater impact than the health crisis in the countries of the southern shore. The weakness of local economic activity combined with the global recession, the decline of tourism and the collapse of oil prices has created a situation that is particularly difficult to handle for governments subject to perennial social and political tensions, especially in Algeria which is highly dependent on oil and natural gas incomes.

Lastly, in a region shaped by chronic anti-Western postures the psychological impact of the closure of the borders with the North could, by removing the valve represented by the access to the diaspora, to the economy and to health care in Europe, reinforce the latent resentment towards the former colonial powers.

The level of tensions created by these frustrations will reinforce the impact of federating anti-Western or Islamist statements on the populations of the southern and eastern Mediterranean, unless Europe measures the extent of what is at stakes and considers the strengthening of ties with its southern shore as a priority.

 

A reinforced security challenge

The Covid-19, as much by the reactions it arouses as by its sanitary impacts, is a major factor of security destabilisation in an area that was already one of the most crisis-prone regions in the world.

The first security impact is linked to the consequences of the pandemic in the societies of the countries on the southern shore, already weakened by a malaise linked to economic difficulties, political blockages and societal destabilisation accelerated by Internet access. The tightening of security hide behind the the pandemic lockdown, the economic crisis caused by the Covid and the blocking of borders on the northern shore will reinforce internal tensions which will, as is customary, be channelled towards anti-European and anti-French resentment.

There is a different kind of impact, linked to the protective measures implemented by the armed forces engaged in this theatre, which have led to the punctual repatriation of military assets, starting with warships (even though France has maintained a permanent presence in the Eastern Mediterranean). This operational withdrawal, which is linked to the difficulty our societies have in accepting losses considered unjustified, is shared by Russia, which also seems to have reduced the activity of its forces deployed in the Mediterranean and Syria. Meanwhile, China, which is less present in the Mediterranean, does not seem to be making such operational withdrawals, as evidenced by the military activity it is deploying in the China Sea or near its Djibouti base.

Overall military activity is thus reduced in the Mediterranean, with a positive effect in Idlib where fighting has stopped, even if, conversely, fighting has resumed in Libya around Tripoli. The reduction in the size of the Western armed forces has other negative consequences when they participate in stabilisation operations (Sahel) or the preservation of international law (immigration, sovereignty).

The pandemic therefore favours the most resilient entities, those with the least to lose and who are able to benefit from the temporary withdrawal of powers. Turkey or the Syrian regime could thus take advantage of the situation to impose a fait accompli (drilling in the Cypriot EEZ for Erdogan, reduction of the Idlib pocket for Bashar). Terrorist groups and mafia organisations, for their part, can more easily develop their actions and trafficking (destabilisation, armaments, drugs, migrants).

We are thus entering a period in which traditional powers are retreating, societies are under stress, and the spoilers, who have less to lose, are unrestrained. It is important that this phase be as short as possible.

 

Geopolitical consequences

Thus, it must be noted that European countries have occasionally withdrawn, petrified by the management of the pandemic. It is not only a question of the civilian and military ships that have returned to their home ports, but also of the massive repatriation of expatriates and the reduction of cooperation. The Brussels authorities have indicated their willingness to increase aid to African countries, but have remained cautious with regard to the countries on the southern shore, from Morocco to Egypt.

This drawdown leaves the field open to global actors greedy for influence and propaganda, starting with China, which appears, for the time being, to be the main beneficiary of this crisis even though it is at its origin. Using an uninhibited softpower and a resolutely aggressive diplomacy[4], the Chinese authorities have scored points all around the Mediterranean (Italy, Greece, Turkey, Egypt, Tunisia, Algeria) by delivering batches of sanitary equipment, even if some seem to be of poor quality, by affirming their unfailing support to the regimes in place and by openly denigrating the posture of European countries[5]. But it is in a second stage that China intends to prevail when these weakened countries, threatened by excessive debt, will be in search of liquidity and investments to revive their atonic economy, without having to carry out the painful reforms imposed by the traditional institutional donors. However, Beijing’s battle is not won, as China’s attitude is also generating criticism and frustration at the very heart of the regimes it intends to help. The very lively debates in Iran, a country increasingly dependent on China, between the municipality of Tehran and the Ministry of Health on one hand and the Ministry of Foreign Affairs on the other are the best example of this[6]. It is not unlikely that voices critical of Chinese opportunism will be heard in both Europe and North Africa. Moreover, it is not certain that the Middle Kingdom will not experience some internal setbacks that could limit its ambitions.[7]

Like China, Russia has also taken advantage of the pandemic to provide over-mediated health assistance to several Mediterranean countries (notably Italy). It has left its airlines open, allowing many Europeans to be repatriated, while holding its positions firmly. The subliminal message is clear: you can count on Moscow. A second implicit message, which lost its force after Russia was hit harder: thanks to its authoritarian regime, the Kremlin has managed to contain the pandemic while freeing up resources to assist you. These messages are intended both to reassure autocratic regimes and to divide European countries. It remains to be seen whether the Kremlin will be able to continue the effort in the long term, given the difficulties it is facing in Russia.[8]

Turkey appears as the third beneficiary of this crisis, which is taking advantage of the withdrawal of the Western navies to maintain a naval presence around Cyprus in order to support its offshore energy claims inside the Cypriot exclusive economic zone, facing the Aegean Sea in order to impress Greece and the European Union which are threatened by migratory waves from Turkey, and close to the Libyan coast in order to support an advanced base enabling Turkish leadership to spread the ideology of the Muslim Brotherhood in the direction of the Maghreb and the Sahel.[9]

For their part, the United States are torn between their desire to reduce their involvement in the region in reaction to their over-involvement in the 2000s on the one hand, and the growing weight of Asian challenges on the other hand. As a matter of fact, their strategic lines of communication are of key importance in this area to continue to weigh on the world oil market and to counter Russia and China. It is therefore likely that Donald Trump or Joseph Biden will continue to be involved, more strongly than we think, in the Mediterranean and the Middle East.

More worrying for the long term, the reactions of all sides underline the questioning of multilateralism (largely demonetised WHO, silent UN Security Council) and the lack of credibility of the European Union. They exacerbate the logic of the balance of power as well as the Sino-American rivalry.

But Covid-19 could also bring some good news.

The relocation of part of the value chain close to Europe is an opportunity to initiate a strengthened industrial partnership with the North African States, which could replace hydrocarbons, tourism and diasporas, areas that maintain complex psychological relations with the former colonising countries.

With a touch of optimism, there is reason to believe that once the stocks of ammunition have been exhausted, the effects of the pandemic will dry up rival camps in Libya, forcing them to agree on a negotiated way out of the conflict. Most of their sponsors seem to be ready for this. It remains to convince Turkey on one side, the United Arab Emirates on the other, which for the moment is maintaining its armament flow.

To conclude this geopolitical overview, it is possible that this pandemic will help facilitating the resumption of dialogue between the three most influential regional players in the Middle East: Iran, Saudi Arabia and Israel, which have all strengthened their regional position and need to revive their economies after the triple punishment of the pandemic, the halt in economic activity and the collapse of oil prices. This is particularly true for Iran and Israel, which have an interest in easing tensions in the Levant so that they can serenely export their hydrocarbons (offshores for Israel) to the countries of the Mediterranean area, because they both know they have the military means to stop the flow of hydrocarbons from the other.

 

Consequences and proposals for France and the European Union

All these developments require France and the European Union not to sacrifice the geopolitical stakes of their southern shore to the health and economic emergency. The boomerang would return quickly and violently: terrorism, migration, destabilisation …

Therefore, a crucial question arises: on whom can we rely to stabilise a Mediterranean basin that has been greatly weakened by the pandemic?

On the riparian states? This would be the answer of common sense, but they are embroiled in their counterproductive rivalries. If nothing is done to mitigate them, Covid-19 will have fragmented the Mediterranean area even further.

What about China? This would make sense, because unlike the United States and Russia, China, like the European Union, has an objective interest in rapidly easing tensions around the Mediterranean area, even if for different reasons. Beijing needs to take advantage of the current floating situation to rapidly pursue its economic and geopolitical expansion towards the Atlantic Ocean. For Xi Jinping’s OBOR (One Belt, One Road) project is part of a global strategy. Conversely, Moscow and Washington have an interest in maintaining a certain level of tension in North Africa and the Middle East to justify their role as protector, arms supplier and diplomatic sponsor. But by playing the Chinese card, the European Union would be playing with an impressive competitor, adept at predation, and would give Beijing a considerable trending advantage in its arm wrestling with the White House, which Washington would make Brussels pay dearly for.

Russia then? After all, Europe and Russia share many common strategic interests in the Mediterranean, including holding back China and Iran, making Turkey listen to reason and stabilising Syria and Libya. But the Kremlin is today trapped in its vindictive spiral and is highly divisive : many do not want a rapprochement with an autocratic power accused of carrying computer viruses and fake news.

Should we then finally rely on the United States? This option, desired by those whom China and Russia frighten, remains inaudible in the era of Donald Trump. It can only be resurrected after the result of the November 2020 presidential election, if the New York real estate magnate were to slip away and his successor were to open up to a truly balanced cooperation. The geopolitical landscape should therefore become clearer next autumn, since many signals are converging by that time.

In the meantime, Paris and Brussels would benefit from reviving initiatives for naval cooperation between European navies in order to reinvest as soon as possible the central and eastern Mediterranean, so as to show all local and global players that this is a vital maritime area for Europe. Above all, they must strengthen the process of European integration, because this crisis will have proved that, at the end of the day, Europe can only count on itself and that it has a duty to project the image of a credible and responsible player.

France and the European Union must also tackle the field of perceptions that have been poisoning relations between the two shores for decades. The battle of the narrative related to the management of the pandemic and its consequences is an illustration and an opportunity. Active, preventive and straightforward communication is essential to counter the biased and propagandistic discourse of autocratic regimes that seek to discredit European states, France in the lead, and use them as scapegoats to camouflage their own shortcomings and structural weaknesses. This implies countering each fake news by demonstrating its inanity and the interest of those who propagate it. It also means forging an alternative narrative based on common sense and the crossed interests of the northern, eastern and southern shores of the Mediterranean. Universities, think tanks as well as politicians concerned with the future of the Mediterranean have a role to play in this area.

Two Mediterranean states are in a weak position and deserve the support of Europeans because of their strategic positioning: Cyprus, the eastern tip of the European Union in the Mediterranean, which is facing Turkey; Tunisia, the most open Maghreb state towards Europe, target of the Muslim Brotherhood who wants to promote an assertive political Islam.

A better understanding of the Arab-Muslim world is essential. This is why it seems essential to strengthen cooperation with the Moroccan, Egyptian and Lebanese intelligence services, i.e., those who best understand the strategies of infiltration of the Islamist movement around the Mediterranean, as Professor Pierre Vermeren suggests in an notable interview on the Diploweb website.[10]

Without appearing alarmist or wishing that such scenarios would occur, it would be prudent to anticipate the consequences of the resurgence of massive demonstrations in Algeria and Egypt, since these two countries, very much threatened by Covid-19, although they defend themselves against it, could very soon demonstrate their socio-economic and political fragility.

It is undoubtedly vis-à-vis Turkey that France and the European Union must act as a matter of priority. They must discreetly but firmly inform President Erdogan of the economic, political and diplomatic retaliatory measures that the European Union would take if he crossed the red lines of European interests; Washington, Moscow and Beijing, for their part, have not hesitated to draw their own red lines for him, demonstrating in practice the harmful consequences of crossing them. The aim is not to make him lose face, but to make him understand that the European Union does not intend to be the useful idiot of history, to paraphrase Lenin, and that it knows how to wield the stick as well as the carrot when its vital interests are at stake. Finally, at the sub-state level, multilateral dialogue between the regions of southern Europe and their counterparts on the eastern and southern shores should be stepped up, by invigorating academic exchanges and meetings between think tanks. This is why the FMES institute stands ready to assess the consequences of this crisis with all those of its partners who would like to do so.

 

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[1]Special Issue of the RDN “The Mediterranean Laboratory of Globalization” Summer 2019.

[2] Maxime Lefebvre Thucyblog 33.

[3]SURE instrument proposed by the Commission to finance short-time working measures; European Investment Bank loans, guaranteed by the States, to companies; credit line from the European Stability Mechanism, created in 2012, to help States to meet expenditure linked to the coronavirus crisis. Maxime Lefebvre Thucyblog 33

[4] « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, April 24, 2020.

[5]Benoît Delmas, « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, April 5, 2020.

[6]Anne-Bénédicte Hoffner, « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine »,La Croix, April 7, 2020.

[7]Minxin Pei, “Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping”, Foreign Affairs May/june 2020.

[8]Emil Avdaliani, « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper n° 1534, April 17, 2020.

[9]Irina Tsukerman, « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper n° 1528, April 14, 2020.

[10]Pierre Vermeren, « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, April 19, 2020.

Une crise pétrolière inédite – par Sarah Sriri

Si, à la mi-mai 2020, le prix du baril de pétrole est de nouveau en léger rebond, depuis février dernier, l’or noir a vu son prix dévisser. La crise pétrolière de ces derniers mois découle de la rivalité des stratégies pétrolières au sein de l’OPEP+ ainsi que de la crise économique liée à la crise sanitaire de la Covid-19[1].  Tandis que l’industrie pétrolière et gazière fournit toujours près de 60% de l’énergie mondiale avec une production globale de près de 100 millions de barils par jour pour l’année 2019[2], l’Agence internationale de l’énergie a anticipé une chute de la demande mondiale de pétrole pour l’ensemble de l’année 2020, soulignant le caractère historique de cette crise[3].

Cette situation inédite a conduit les principaux pays producteurs de pétrole et leurs partenaires à conclure un accord historique, le 12 avril 2020, afin de réduire la production globale de 9,7 millions de barils par jour. Malgré cet accord, le secteur de l’or noir reste englué dans une double crise : une guerre des prix qui illustre la lutte entre Etats producteurs et les conséquences du coronavirus[4].

Un accord historique sur fond de querelle russo-saoudienne

Signé par les pays membres de l’OPEP (Angola, Algérie, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Equateur, Gabon, Guinée équatoriale, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, République du Congo, Venezuela) et leurs partenaires de l’OPEP+[5], l’objectif premier de cet accord était de stabiliser le marché de l’or noir en réduisant l’excédent d’offre par rapport à la demande, afin de permettre une remontée des prix[6]. L’accord du 12 avril 2020 est significatif à deux points de vue. D’abord, la baisse de la production de 9,7 millions de barils (à compter du 1er mai 2020) est sans précédent en termes de volume dans l’histoire et ensuite, l’OPEP+ a étendu cet accord à l’ensemble des pays producteurs de pétrole. L’OPEP+ a en effet demandé aux pays producteurs de pétrole non-membres de l’organisation de réduire leur production d’un total de 5 millions de barils par jour. Reste à savoir si tous les Etats franchiront ce cap étant donné qu’ils ne sont contraints par aucun engagement international.

Pour comprendre le contexte économique d’avant crise, il convient de rappeler que depuis 2014, la production de pétrole de schiste, notamment américaine, a sensiblement augmenté tandis que celle du pétrole conventionnel a stagné. L’Arabie saoudite a décidé alors de lancer une guerre des prix dès 2014 pour convaincre les Etats-Unis d’adhérer à une politique commune concernant l’offre de pétrole. De 2014 à 2016, le prix du baril de pétrole passe de 114 dollars à environ 27 dollars. Face au maintien du niveau de la production américaine, Riyad a dans un premier temps renoncé à poursuivre sa stratégie et s’est allié en 2016 à la Russie, pourtant non membre de l’OPEP, en s’entendant sur leur production pétrolière conjointe, donnant naissance à l’OPEP+. Cette dernière s’est entendue pour réduire la production d’environ 1,5 million de barils / jour, puis 1,2 million de barils / jour de manière à faire remonter son prix autour des 60 dollars.

Ce rapprochement entre Moscou et Riyad était stratégique. Pour la Russie, cela lui permettait de conforter sa position d’acteur incontournable dans le secteur des hydrocarbures – Moscou restant le troisième producteur de brut au monde – tout en se rapprochant de l’Arabie saoudite, l’une des alliées principales des Etats-Unis. Cette stratégie allait de pair avec la volonté de Moscou de s’ériger comme une puissance ré-émergente au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen et de faire face au rival américain. Les enjeux liés à l’or noir permettaient en outre au Kremlin d’accroitre son rôle et sa puissance aux plans diplomatique, géopolitique et économique. Le changement de cap de Washington dans la région, depuis l’élection de Donald Trump, laissait également le terrain libre à la puissance russe qui en a profité pour proposer une sorte de condominium à l’Arabie saoudite sur le secteur du pétrole ; les deux pays avaient en effet tout intérêt à s’entendre en amont pour définir les orientations stratégiques de l’OPEP[7]. Pour Riyad, ce rapprochement avec la Russie lui permet de tirer profit de sa rivalité avec l’Iran, elle aussi très présente au sein de l’OPEP – d’autant plus après l’attaque iranienne sur les sites Aramco le 14 septembre 2019 et le manque de réaction des Etats-Unis dont le silence a contribué à rapprocher les deux acteurs[8].

La pandémie de la Covid-19 est cependant venue affaiblir la dynamique de l’OPEP+ en freinant drastiquement l’activité de la majorité des pays industrialisés au premier plan desquels figure la Chine qui reste la plus dépendante du pétrole moyen-oriental. Elle a de facto diminué les profits de l’or noir, provoquant une chute des prix inédite. Réunis à Vienne le 5 mars 2020, les pays de l’OPEP, sous l’égide saoudienne, entendaient s’accorder pour réduire leur production en invitant leurs partenaires de l’OPEP+ à se joindre à leur effort. Face au refus russe, la relation russo-saoudienne et la crédibilité de l’OPEP+ en sont sorties ébranlées. Moscou se considérait en effet assez solide pour pouvoir supporter un effondrement des prix, grâce à ses réserves financières et y voyait une opportunité de fragiliser Washington.

En réaction au refus russe, Mohamed bin Salman s’est lancé dans une guerre des prix dès le mois de mars 2020, espérant faire revenir la Russie de Vladimir Poutine à la table des négociations. Cette stratégie risquée a consisté à augmenter massivement la production saoudienne tout en abaissant les coûts de livraison pour préserver les parts de marché de l’Arabie saoudite. Paradoxalement, les pays industriels, bien qu’affaiblis économiquement par la Covid-19, ont profité de cette crise pour remplir leurs réserves en achetant du pétrole à un prix défiant toute concurrence[9]. Dans cette rivalité entre Riyad et Moscou, le royaume wahhabite a vu ses revenus pétroliers divisés par trois depuis le début de l’année[10]. De son côté, Moscou a finalement accepté le compromis proposé le 13 avril 2020, après une nette détérioration de sa situation économique intérieure. En définitive, dans cette partie de poker à 3, la Russie a échoué, pensant que l’Arabie Saoudite ou les Etats-Unis allaient craquer avant elle.

Des raisons économiques permettent d’expliquer ce revirement de situation. En effet, l’exemple chinois montrait la lenteur de la reprise à l’issue de la Covid-19 et le maintien durable de prix bas aurait pu dissuader les investissements étrangers dans les secteurs vitaux du pays[11].

Quelles conséquences ?

En dépit de l’accord du 12 avril 2020, l’équilibre reste fragile. L’offre pétrolière, toujours très excédentaire, se heurte à une demande trop faible. Cette situation influe sur les prix et vient saturer les installations de stockage. Dans un monde qui tourne toujours au ralenti malgré le déconfinement progressif, les producteurs extraient encore beaucoup plus de pétrole que le monde n’en consomme. Aux Etats-Unis, l’indice de référence, le WTI (West Texas Intermediate) est même tombé ponctuellement en dessous de 0 le 20 avril 2020, illustrant la difficulté des producteurs américains à stocker leur pétrole, les réservoirs étant déjà pleins.

Les Etats-Unis, qui étaient redevenus le premier producteur mondial de brut avec une production de 13 millions de barils par jour[12], font face à une situation qui pénalise fortement les compagnies pétrolières américaines, tout particulièrement celles ayant beaucoup investi dans l’exploitation du pétrole de schiste, mais elle n’est pas défavorable à Donald Trump en pleine campagne présidentielle. Celui-ci cherche en effet à satisfaire son électorat, notamment les classes moyennes, en leur permettant de maintenir à un niveau bas le prix de l’essence à la pompe et en contribuant à relancer la production industrielle localisée aux Etats-Unis. De même, cette situation fait le jeu des majors américaines qui pourront racheter au rabais les plus petites compagnies très dépendantes du pétrole de schiste et dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts[13]. Malgré tout, l’ampleur de la crise économique pourrait changer la donne, car la disparition de centaines de milliers d’emplois risque de menacer la réélection du président Donald Trump.

L’Arabie saoudite, de son côté, bénéficie d’importantes réserves pétrolières (17% du total mondial) et fait toujours partie des producteurs clés, les swing producers capables de faire fluctuer le prix du pétrole. Pour le royaume wahhabite, le secteur des hydrocarbures représente jusqu’à 50% du PIB[14] et 79% de ses recettes d’exportation en 2018[15]. La crise de la Covid-19 met en lumière la fragilité naissante de l’équilibre budgétaire[16] saoudien déjà menacé par l’arrivée de nouveaux acteurs influents : le bloc américain (Etats-Unis, Canada et Mexique) ainsi que la Russie appuyée par les Etats d’Asie centrale qui réduisent d’autant le rôle central des pétromonarchies[17]. De plus, la longévité de la crise sanitaire prive le royaume des ressources liées au pèlerinage (estimées à environ 8 milliards de dollars[18]). La reprise économique reportée à une date incertaine continue de fragiliser le royaume, ce qui pourrait aggraver la crise économique et sociale. Longtemps excédentaire, le budget de l’Etat s’est détérioré depuis 2014 à tel point que l’Arabie saoudite prévoit d’emprunter près de 60 millions de dollars pour combler son déficit budgétaire. A ce titre, le royaume wahhabite a adopté des mesures d’austérité. A compter de juillet 2020, la TVA – mise en place dans le pays il y a seulement deux ans – augmentera de 10 points (de 5 à 15%) et l’allocation pour le coût de la vie (1 000 rials mensuels, soit un peu plus de 245 euros) sera supprimée[19]. A ces mesures s’ajoute un contrôle des dépenses du régime qui « annule, étale ou reporte » les grands projets qui auraient dû diversifier l’économie du pays. Si Riyad espère engranger 100 milliards de riyals grâce à ces mesures, il n’est pas certain qu’elles suffisent à pallier la crise du secteur pétrolier[20], d’autant plus qu’elles exacerberont sans doute la colère populaire.

La Russie semblait s’être imposée dans le jeu des puissances en occupant un rôle dominant dans la fixation des cours du pétrole en relation avec l’Arabie saoudite. Toutefois, cette crise démontre que le Kremlin n’a pas réussi à faire fléchir Riyad et qu’il a dû finir par accepter l’accord de l’OPEP+, laissant percevoir ses limites. En outre, alors que le monde commence à se déconfiner, Moscou subit de plein fouet les conséquences de la Covid-19, affaiblissant davantage encore l’économie russe très dépendante de ses exportations de brut, même si le secteur gazier représente pour lui un filet de sécurité. La Banque centrale a en tout cas annoncé le 24 avril 2020 une baisse du PIB pouvant atteindre 6% en 2020[21].

La Chine, premier consommateur de pétrole (15% de la consommation mondiale totale), se prépare à la reprise et a profité des prix bas pour remplir ses réserves stratégiques. Premier pays à connaître la pandémie, il incarne aussi le premier à amorcer une reprise et fait figure de grand gagnant dans ce jeu des puissances. Mais Pékin devra gérer son image sérieusement écornée.

L’Europe a elle aussi profité des prix bas pour compléter ses stocks en attendant des jours meilleurs. L’Union européenne, qui a été massivement confinée, subit un ralentissement important de ses activités et son économie en ressort fragilisée. En France notamment, les investissements de quatre grandes banques françaises (BNP, Crédit agricole, Société générale et Caisse d’épargne) dans le secteur du pétrole de schiste américain affaiblit l’ensemble du secteur bancaire[22]. Face à la crise, certaines de ces banques ont vendu une partie de leurs actions tandis que d’autres ont préféré profiter de la crise pour miser sur les investissements dans le secteur de l’or noir, pariant sur un retour à la normale[23].

Pour les Etats africains producteurs de pétrole, cette crise aura des répercussions graves. Au Nigéria et en Angola (les deux principaux producteurs de pétrole du continent), les économies, déjà endettées, ont été fortement ébranlées. L’enjeu principal pour les gouvernements en place consiste à atténuer les conséquences de cette crise polymorphe. Pour autant, il convient de noter leur marge de manœuvre limitée du fait de leur dépendance accrue à l’or noir[24]. Le Gabon, lui aussi endetté, semble subir le même sort, victime d’une économie peu diversifiée.

En Algérie, troisième producteur de pétrole du continent, la crise de la Covid-19 vient s’ajouter à une crise sociale et politique qui perdure depuis plus d’un an. La crise de l’or noir est un défi majeur dans ce pays où les hydrocarbures assurent 95% des recettes en devises[25], d’autant plus que l’effondrement des prix pétroliers en 1986-1988 avait eu pour conséquence un surendettement de l’Etat et avait contribué à précipiter le pays dans la décennie noire, le régime étant incapable d’acheter la paix sociale pour contrer les discours des islamistes.

Avec un prix du baril aussi bas, il est impossible pour de nombreux Etats rentiers d’équilibrer leur budget. Tout comme l’Algérie et le Nigéria, le Venezuela reste trop dépendant du pétrole et la corruption et le manque d’investissements empêchent le secteur économique de fonctionner sainement. A défaut de provoquer l’écroulement du régime[26], cette crise pétrolière aggravera les tensions sociales.

Quant à l’Iran, si cette crise lui permet d’affaiblir l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe associées à Riyad, son économie reste affaiblie, d’autant plus que Téhéran, comme Caracas, subit des sanctions internationales très fortes (notamment américaines)[27]. Pour l’Irak où le pétrole représente 67% des revenus budgétaires, la situation n’est guère plus enviable. La crise pétrolière se superpose aux crises sanitaire et économique et à une situation humanitaire alarmante. Tous ces éléments sont des défis de taille pour le gouvernement qui peine à sortir de l’impasse politique[28].  Son voisin koweïtien, pays le plus strict en matière de confinement[29], souffre également de la situation, d’autant que le Koweït a décidé de réduire encore plus sa production de pétrole (100 000 barils par jour) à compter de juin[30].

Mentionnons enfin le sultanat d’Oman, relativement épargné par la crise sanitaire, qui a dû réduire sa production de 200 000 barils par jour, aggravant l’endettement qui franchira cette année la barre des 100% du PIB alors que son nouveau sultan peine à imposer des réformes longtemps reportées[31].

Un retour à la normale est-il crédible à brève échéance ?

Le ministre français de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, déclarait le 21 avril 2020 que l’effondrement des prix du pétrole représentait « un danger pour l’économie mondiale » mais également pour la transition énergétique qui nécessite que « les prix des énergies fossiles soient à un niveau raisonnable[32]. » Les incertitudes sur une potentielle reprise sont grandes et il paraît impossible de prévoir à ce stade quelles seront les conséquences de la baisse de la consommation de pétrole et son impact pour l’économie mondiale.

Les pays industriels ont en effet besoin de pétrole pour redémarrer leur économie. Cette situation explique le léger rebond de l’or noir coté à un peu plus de 30 dollars le baril fin mai 2020. Toutefois, l’une des questions centrales reste de savoir à quel niveau se stabiliseront les cours pétroliers ?[33] Depuis plus de quarante ans, le PIB mondial varie selon la quantité de pétrole extraite[34]. Pour Eric Confais, consultant d’Oliver Wyman, un retour de la demande aux niveaux équivalents à ceux de la période pré-Covid (60 dollars le baril) n’est pas envisageable avant 2023, le temps que les transports et l’activité industrielle ne reviennent à la normale[35]. Cette vision rejoint celle de Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’IFRI. Selon lui, le retour de la demande aurait pour conséquence une hausse des prix probablement à l’horizon 2025-2028[36].

Au bout du compte, le principal défi pour les pays producteurs de pétrole reste de maintenir l’équilibre budgétaire alors que la plupart d’entre eux n’ont pas su diversifier leur économie. Les plus gros producteurs peuvent envisager des emprunts à des bailleurs internationaux mais les plus fragiles ou les plus petits sont susceptibles de s’effondrer avant qu’une véritable reprise ne se matérialise, a fortiori s’ils font face à d’importantes crises sociale et politique. Pour l’instant, les prix bas profitent aux Etats clients, à l’instar de l’Union européenne et de la Chine qui stockent du pétrole à bas coût. Au fond, c’est probablement de Pékin que viendront les premières tendances puisque le prix du baril dépendra de la reprise chinoise.

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[1] https://www.iris-france.org/146275-petrole-le-nouvel-accord-de-lopep-peut-il-faire-remonter-les-prix/

[2] https://www.ompe.org/la-production-mondiale-de-petrole-en-pleine-augmentation/#:~:text=La%20plan%C3%A8te%20n’a%20tout,%2B%2045%25%20en%201%20an.

[3]  https://www.iea.org/reports/oil-market-report-april-2020

[4] https://www.foreignaffairs.com/articles/2020-04-02/oil-collapse

[5] L’OPEP+ réunit les 14 pays membres de l’OPEP ainsi que d’autres Etats producteurs de pétrole : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan, Soudan du Sud

[6] https://www.opec.org/opec_web/en/press_room/5891.htm

[7] Entretien avec Pierre Razoux

[8] Entretien avec Pierre Razoux

[9] Entretien avec Pierre Razoux

[10] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/austerite-en-arabie-saoudite-tva-triplee-fin-des-allocations-20200511

[11] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43427-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-1-3

[12] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43438-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-3-3

[13] Entretien avec Pierre Razoux

[14] https://www.middleeasteye.net/opinion/what-happens-saudi-arabia-when-oil-stops

[15] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/SA/situation-economique-et-financiere-de-l-arabie-saoudite

[16] Pour que l’Arabie saoudite équilibre son budget, le pays nécessite un prix du pétrole au-dessus de 80 dollars par baril : https://www.agefi.com/home/acteurs/detail/edition/online/article/le-prix-du-petrole-et-linflation-494810.html

[17] Entretien téléphonique avec Pierre Razoux

[18] https://www.middleeasteye.net/news/oil-prices-how-saudi-arabia-gambit-russia-could-backfire-vision-2030

[19] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=2084933

[20] https://www.middleeasteye.net/opinion/how-long-can-saudis-remain-silent-over-their-own-impoverishment

[21] https://www.bilan.ch/economie/leconomie-russe-sapprete-a-plonger-face-a-lepidemie-et-a-la-crise-petroliere

[22] https://www.marianne.net/societe/les-banques-francaises-pointees-du-doigt-pour-leurs-investissements-dans-le-petrole-et-gaz

[23] https://reporterre.net/En-plein-krach-la-finance-francaise-mise-encore-sur-le-petrole-et-le-gaz-de-schiste

[24] https://www.jeuneafrique.com/928038/economie/nigeria-angola-face-a-la-recession-meme-combat/

[25] https://www.jeuneafrique.com/mag/913944/economie/coronavirus-la-crise-de-trop-pour-lalgerie/

[26] https://blogs.letemps.ch/laurent-horvath/2020/05/01/energies-economie-petrole-revue-mondiale-avril-2020/

[27] https://www.letemps.ch/monde/chute-cours-petrole-plusieurs-pays-menaces-deffondrement

[28] https://www.aljazeera.com/ajimpact/oil-price-crash-compounds-problems-facing-iraq-government-200506232414949.html

[29] https://www.nouvelobs.com/societe/20200519.AFP6735/au-koweit-le-casse-tete-familial-des-polygames-au-temps-du-confinement.html

[30] https://www.ouest-france.fr/economie/petrole-ryad-va-reduire-en-juin-sa-production-d-1-million-de-barils-jour-6831562

[31] https://orientxxi.info/magazine/oman-incertitudes-economiques-defis-sociaux,3844

[32] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-effondrement-des-prix-du-petrole-est-un-danger-pour-l-economie-mondiale-previent-bruno-le-maire_3927415.html

[33] https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/du-petrole-ou-pas/

[34] https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/

[35] https://www.consultor.fr/devenir-consultant/actualite-du-conseil/6006-en-plein-crack-le-petrole-plus-que-jamais-friand-de-conseil.html

[36] https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/lenergie-climat-face-aux-chocs-covid-19-quitte-double