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De l’utilité des war studies et du wargaming pour décrypter les dilemmes stratégiques au Levant – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence dont The Iran-Iraq War (Harvard UP-Belknap) et Tsahal, Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin, Tempus) ; il vient de publier le wargame FITNA – Global War in the Middle East (NUTS publishing, 2020).

 

Alors que les conséquences stratégiques de la crise du Covid-19 paraissent encore incertaines au Levant et que les combats se poursuivent méthodiquement dans la poche d’Idlib en Syrie, plusieurs experts, commentateurs et politiciens israéliens profitent de la commémoration du vingtième anniversaire du retrait israélien du Liban[1] (juin 2000) pour s’interroger sur la pertinence des stratégies appliquées depuis 1982[2]. Fallait-il envahir le Liban et s’y maintenir ? N’aurait-il pas mieux valu privilégier une campagne aérienne sans présence de troupes au sol à l’exception de raids ponctuels de forces spéciales ? N’était-il pas préférable de conserver une bande tampon au Sud-Liban ?

Ces débats font bien évidemment écho au dilemme stratégique opposant aujourd’hui Israël à l’Iran et au Hezbollah, à la fois au Liban et en Syrie[3]. Pour certains, l’approche frontale étant inéluctable à terme, l’armée israélienne doit se tenir prête à envahir, si nécessaire, des portions de territoires syriens et libanais. Pour d’autres, l’approche aérienne, fondée sur des frappes régulières d’aviation et de missiles de croisière, suffirait à juguler le défi posé par l’Iran et le Hezbollah. Pour d’autres encore, il conviendrait de privilégier l’approche indirecte basée sur les actions clandestines, la guerre cybernétique et les sanctions économiques. Pour une minorité enfin, la solution de ce dilemme stratégique passera forcément par un dialogue discret avec Téhéran permettant de concilier les attentes minimales des uns et des autres, qui n’empêche d’ailleurs pas la conduite en parallèle d’opérations « cinétiques » pour reprendre un terme à la mode chez les penseurs anglo-saxons[4].

Deux autres dilemmes divisent la communauté des experts scrutant l’évolution à court terme du Levant. Le premier concerne l’issue de la bataille d’Idlib qui stigmatise toutes les rivalités opposant les acteurs présents et influents au Levant. Le second a trait au déclenchement éventuel d’une troisième Intifada pour débloquer le dossier palestinien, après l’annonce de l’annexion probable de la vallée du Jourdain et de nouvelles portions de la Cisjordanie.

Face à ces dilemmes, les war studies et le wargaming sont deux approches académiques distinctes, mais complémentaires, qui apportent des réponses empiriques.

 

Que nous apprennent les war studies et l’histoire militaire récente ?

Les war studies, terme à la mode inventé par les universitaires anglo-saxons de sciences politiques[5], ne sont ni plus ni moins que la version relookée de la nouvelle histoire bataille –  héritière de l’histoire militaire classique – popularisée à la fin du XXe siècle par le Centre d’histoire militaire de l’université Paul Valéry de Montpellier sous les auspices du professeur André Martel, puis par la chaire d’histoire de la Défense de l’IEP d’Aix-en-Provence et le Centre d’études d’histoire de la défense (du ministère de la Défense) avant sa fusion avec le Service Historique de la Défense. Depuis, plusieurs universités et associations ont repris le flambeau et développent des enseignements et des programmes de recherche consacré à la polémologie. Au sein du ministère des Armées, l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire s’efforce de fédérer les études sur la guerre car cette discipline n’est pas reconnue par la nomenclature universitaire française, à l’inverse des pays anglo-saxons. Cette discipline est pourtant bien utile pour décrypter les conflits du moment au Levant.

Intéressons-nous d’abord aux interventions militaires conduites depuis Israël en direction du nord (paradigme actuel). Depuis la percée britannique en Palestine en 1918 face à l’armée ottomane, les fondamentaux restent inchangés. Compte-tenu du relief très compartimenté, il n’existe que trois axes de progression depuis le territoire israélien : le premier longe le littoral jusqu’à Beyrouth ; le second s’écarte légèrement vers le nord-est depuis le plateau du Golan pour atteindre Damas après avoir sinué à travers de hauts plateaux basaltiques ; le troisième s’enfonce entre les deux premiers, le long de la vallée de la Bekaa, entre deux chaînes montagneuses, pour couper l’axe transversal reliant Beyrouth à Damas.  A chaque fois, les stratèges ont dû arbitrer entre ces trois axes. En 1941, lorsque les troupes britanniques se sont lancées à l’assaut des territoires du Levant gérés par la France de Vichy, ils ont choisi d’avancer en parallèle le long de ces trois axes ; se heurtant à une résistance farouche, leur progression s’est avérée lente et coûteuse, mais la disproportion des forces et la supériorité aérienne britannique n’ont laissé aucune chance aux troupes françaises qui ne disposaient d’aucun renfort.

Pendant la guerre d’indépendance de 1948-49, la Haganah, sur la défensive sur le front nord, n’a pas été en mesure de percer les fronts libanais et syrien. En juin 1967, pendant la guerre des Six Jours, l’armée israélienne a privilégié l’axe syrien, s’emparant sans trop de difficultés du plateau du Golan. Lors de cette guerre, l’aviation israélienne a conquis la supériorité aérienne et ouvert la voie aux fantassins et aux blindés. Ce fut un remake de la blitzkrieg façon Deuxième Guerre mondiale. Pour prix de sa passivité, le Liban a dû accepter la présence massive de feddayin palestiniens sur son sol, enclenchant le cercle vicieux d’une longue et meurtrière guerre civile qui ne s’est achevée qu’en 1990.

En octobre 1973, lors de la guerre du Kippour, l’armée israélienne contre-attaque en direction de Damas, ignorant le Liban. Cette fois, ce sont ses chars et ses commandos qui ouvrent la voie à l’aviation en détruisant les batteries de missiles sol-air qui contestent la supériorité aérienne israélienne. Il s’agit de percer ce que l’on appelle aujourd’hui une bulle A2/AD[6]. La leçon qu’en tirent les Israéliens, c’est qu’aucune défense sol-air n’est invulnérable si l’on accepte d’y mettre le prix en consentant  un certain niveau de pertes. Malgré tout, la contre-offensive israélienne s’enlise par l’usure des combattants, une logistique limitée et les pressions des Soviétiques faisant très clairement comprendre à Israël qu’ils ne tolèreraient pas une menace directe sur la capitale syrienne. De fait, Tsahal doit rétropédaler et rendre les portions de territoire syrien conquis (sauf le plateau du Golan annexé huit ans plus tard).

En 1978, l’armée israélienne se lance prudemment dans une opération punitive contre l’OLP retranchée au Sud-Liban (à l’instar du Hezbollah aujourd’hui) le long de l’axe côtier jusqu’au fleuve Litani, mais elle doit se retirer sous pression de l’ONU.

En juin 1982, cette même armée, considérablement modernisée, se rue en direction de Beyrouth en empruntant cette fois les deux axes parallèles du littoral et de la vallée de la Bekaa, après avoir clairement signifié au pouvoir syrien qu’elle n’entendait pas porter les hostilités en Syrie. De fait, les Syriens, les Israéliens et les différentes milices libanaises et palestiniennes ne s’affrontent qu’au Liban. De nouveau, l’aviation israélienne conquiert la supériorité aérienne en jouant intelligemment de la combinaison des moyens, en utilisant massivement les drones (pour la première fois dans la région) et la guerre électronique, en détruisant préventivement les batteries de SAM et en étrillant la chasse syrienne après l’avoir aveuglée. Ce succès opérationnel n’empêchera pas une défaite stratégique, à l’instar de ce que connaîtront les forces armées américaines en Irak entre 2003 et 2011.

Après trois années de présence à Beyrouth (1982-85), puis quinze ans d’occupation d’une bande tampon à la frontière israélo-libanaise (1985-2000), les autorités israéliennes, épuisées par des combats de harcèlement incessants et par la détérioration de leur image sur la scène internationale, jettent l’éponge et se retirent du pays du Cèdre, emmenant dans leurs bagages leur supplétifs de l’Armée du Liban Sud[7]. En face, les combattants du Hezbollah crient victoire et se sentent pousser des ailes, multipliant les provocations qui vont conduire à la deuxième guerre du Liban.

A l’été 2006, Tsahal rebelote et se lance une nouvelle fois à l’assaut du Liban, délaissant volontairement le front syrien. Les stratèges israéliens hésitent sur la stratégie, le chemin, le choix des moyens et la meilleure manière de les coordonner. Pour la première fois, des combattants israéliens refusent de monter au feu face aux positions retranchées du Hezbollah et la milice chiite, même si elle doit céder du terrain, inflige de lourdes pertes à Tsahal, tout en harcelant la population israélienne à coup de roquettes et de missiles balistiques. Les Israéliens découvrent à leurs dépends l’efficacité d’une guerre asymétrique qu’ils ont pourtant longtemps pratiquée et maîtrisée. Comme les Américains face à l’Irak en 1991 et 2003, la puissance aérienne montre ses limites ; elle ne peut pas gagner toute seule une guerre, même si elle permet d’user l’adversaire. A un moment ou un autre, son action doit être combinée à celle de troupes terrestres, impliquant la décision cruciale d’engager des combattants au sol.

Depuis, les stratèges israéliens qui se sont lancés dans une discrète guerre d’usure contre le Hezbollah libanais et les gardiens de la révolution iraniens déployés en Syrie ne cessent de préparer leur revanche. Ils se demandent comment concilier à la fois le front libanais et le front syrien. Pour l’instant, ils se contentent d’un mélange de frappes aériennes ponctuelles, d’actions clandestines, de guerre informationnelle et cybernétique, mais surtout de guerre économique. Tant qu’aucun des deux belligérants ne souhaite l’escalade, cette recette semble fonctionner ; mais qu’en serait-t-il demain si l’un ou l’autre, pour des raisons de prestige, de cohésion nationale ou de survie politique, choisissait l’escalade ?

Evoquons maintenant la poche d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie, second point chaud du Levant. Les combats intensifs qui s’y déroulent semblent signifier la fin de la guerre civile qui ensanglante le pays depuis 2011. A maints égards, ce conflit n’est pas sans rappeler la guerre d’Espagne (1936-39). Il débute par une rébellion et une tentative de renversement du régime en place, puis s’internationalise et s’idéologise par l’implication progressive des acteurs régionaux et globaux. Chacun pousse de manière cynique – mais pragmatique – ses propres intérêts, y compris économiques. Les forces des uns et des autres s’entremêlent dans un puzzle qui ressemble davantage à un kaléidoscope qu’à une bataille rangée. Comme en Espagne, c’est le camp le plus implacable, mobilisant la majorité de la population et le plus soutenu militairement qui finira sans doute par l’emporter.

Aujourd’hui, quel est l’enjeu de la bataille d’Idlib ? Tout simplement l’avenir des rapports de forces au Levant[8]. Comme en Espagne à la fin des années 1930, chacun pousse ses propres pions. Le régime syrien souhaite reconquérir son territoire. Les rebelles et les djihadistes, discrètement soutenus par Ankara, défient Bachar el-Assad et poussent leur agenda islamiste radical, espérant ressusciter la guérilla sur d’autres portions du territoire. Le gouvernement turc y voit un outil de nuisance et de négociation pour contraindre le régime syrien et ses appuis russes et iraniens à des concessions en Syrie[9], mais aussi en Irak (comme le démontre l’opération turque « Serre de l’aigle ») et en Libye (face à la Russie, à l’Egypte et aux Emirats arabes unis). Les Iraniens cherchent pour leur part à sécuriser un corridor terrestre vers le Liban et le littoral méditerranéen pour approvisionner plus facilement leurs affidés libanais et exporter leurs hydrocarbures vers la Méditerranée en s’affranchissant d’Ormuz, du détroit de Bab el-Mandeb et du canal de Suez. Le maintien du statu quo leur permet de justifier leur présence militaire en Syrie pour aider Bachar el-Assad, tout en conservant un pouvoir de nuisance à l’encontre d’Israël, de la Turquie et surtout de la Russie. La présence de djihadistes à proximité immédiate des troupes du Kremlin n’est d’ailleurs pas pour leur déplaire, tant qu’elle ne menace pas leurs propres positions.

De son côté, le Kremlin cherche à repousser le plus loin possible les djihadistes de tous poils qui menacent la tête de pont russe en Syrie enracinée entre Tartous et Lattaquié. Il cherche aussi à démontrer que le régime syrien ne peut vaincre sans l’appui décisif de l’armée russe, tout en empêchant l’Iran d’accéder à la Méditerranée. Les monarchies du Golfe sont pour leur part divisées. Le Qatar soutient fermement la position turque par empathie avec les Frères musulmans. Les Emirats arabes unis se sont résolus à soutenir Damas par détestation de ces mêmes Frères musulmans. L’Arabie saoudite est écartelée ; tentée de soutenir les rebelles syriens, elle ne souhaite pas favoriser le président turc Erdogan qui se pose en héraut de la cause sunnite et qui reste un fervent avocat des républiques islamistes, menace vitale pour les monarchies absolues du Golfe.

Redescendons maintenant un peu plus au sud. La commémoration prochaine du vingtième anniversaire du déclenchement de la seconde Intifada (septembre 2000) laisse entrevoir le spectre d’une nouvelle insurrection en réaction au fameux « Plan de paix du siècle » concocté par la famille Trump. Là encore, que nous apprennent les études sur la guerre ? Que si la première Intifada (1987-1993) a permis de déboucher sur les Accords d’Oslo (aujourd’hui enterrés) parce que la violence était restée en-dessous d’un certain seuil, la seconde Intifada (2000-2005), qui avait pulvérisé ce seuil, n’a en revanche abouti qu’à l’affaiblissement mutuel des deux parties en présence. Dans chacun des cas et compte tenu de la réalité du rapport de forces, les Palestiniens ne pouvaient pas gagner et les Israéliens ne pouvaient pas perdre. Cela semble plus que jamais le cas aujourd’hui.

 

Que nous apprend le wargaming ?

Rappelons brièvement ce qu’est un wargame : c’est une forme élaborée de simulation stratégique sous forme de jeu de plateau interactif qui reproduit une situation de crise ou de confrontation armée passée, présente ou hypothétique. En s’identifiant à un camp, quel qu’il soit, chacun comprend ce que l’autre recherche vraiment, contribuant par là même à l’anticipation et à la prospective[10]. Il s’agit d’apprendre et de réfléchir en jouant, en testant des options et des stratégies avec un droit à l’erreur puisqu’aucune vie n’est réellement en jeu[11]. Les anglo-saxons[12], les Russes et les Israéliens pratiquent cette discipline depuis longtemps, ce qui ne les a pas empêché de se fourvoyer dans certaines opérations, car le wargaming n’est ni une boule de cristal, ni une baguette magique. Il s’agit d’un outil destiné à stimuler l’agilité intellectuelle des participants en les forçant à réfléchir comme leurs adversaires et leurs rivaux, dans un contexte marqué par une extrême incertitude et une grande imprévisibilité. C’est donc un outil pédagogique contribuant à forger le leadership en forçant les participants à prendre des décisions tout en priorisant leurs actions[13]. En France, le wargaming n’a réellement émergé dans les milieux institutionnels qu’à partir de 2014 à la suite d’une série de surprises stratégiques[14] (annexion de la Crimée, extension territoriale de Daech, interventions russe, puis turques en Syrie) aggravées en 2016 par l’élection d’un improbable président américain au tempérament impétueux.

Depuis 2017, le wargame FITNA – GLOBAL WAR IN THE MIDDLE EAST, conçu par l’auteur de cet article, est utilisé par des analystes, des militaires, des experts institutionnels et des universitaires pour réfléchir à l’évolution de la conflictualité et des rapports de forces au Moyen-Orient[15]. L’illustration ci-dessous donne un aperçu de l’état des forces qui prévaut aujourd’hui entre Israël et ses voisins libanais et syrien.

Une cinquantaine de parties test reproduisant une offensive aéroterrestre israélienne d’envergure en direction du Liban et de la Syrie, pour tenter d’annihiler le Hezbollah et repousser les contingents iraniens présents sur place vers le nord, aboutissent aux constats suivants :

  • En quelques semaines d’une offensive aéroterrestre déterminée appuyée de bombardements intensifs, l’armée israélienne parvient sans difficulté majeure, bien qu’avec des pertes significatives, dans la banlieue de Beyrouth ou de Damas (et dans 60 % des cas seulement s’il s’agit à la fois de Beyrouth et de Damas).
  • Tsahal ne peut s’emparer d’une de ces deux capitales que si elle fait l’impasse sur l’autre. En d’autres termes, conquérir à la fois Beyrouth et Damas lui est quasi-impossible, d’autant que la capitale syrienne bénéficie rapidement de renforts multiples en provenance d’Iran, de Russie et du monde arabe, appuyés par un nombre conséquent de milices de tous acabits comme le montre cette seconde illustration.

  • La capture de Beyrouth par l’armée israélienne entraîne généralement l’intervention militaire directe de l’Iran, de même qu’une rafale de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • L’assaut ou le siège de Damas provoque l’intervention militaire directe de la Russie appuyée par la Chine et l’Iran. Dans ces conditions, la conquête de la capitale syrienne par Israël devient très compliquée.
  • Comme à chaque fois dans l’histoire récente, une offensive visant à la fois Beyrouth et Damas (ou leurs banlieues sud) impose de progresser le long de trois axes clés et par là-même de diviser ses forces en trois. Il est alors très difficile pour l’armée israélienne d’être suffisamment puissante le long de ces trois axes tout en protégeant ses bases-arrières du Golan et de Galilée. Les adversaires d’Israël peuvent dès lors contre-attaquer avec un certain succès en direction de l’axe le plus faible.
  • Si en revanche les stratèges israéliens limitent leurs ambitions et renoncent d’emblée à s’emparer de Beyrouth et de Damas, ils peuvent aisément progresser le long de ces trois axes stratégiques pour établir une zone tampon suffisamment large (mais pas trop) pour protéger le territoire israélien des attaques terrestres et des tirs de roquettes de leurs principaux adversaires, notamment le Hezbollah. Mais cette bande tampon ne les protège pas des tirs de missiles balistiques. On comprend dès lors pourquoi le gouvernement israélien s’acharne à intégrer l’arsenal balistique iranien dans les négociations entre la communauté internationale et Téhéran.
  • Si elle parvient dans la banlieue de Beyrouth et de Damas, l’armée israélienne n’a pas les moyens de s’y maintenir durablement dès que les adversaires d’Israël engagent massivement leurs milices pour harceler et user à peu de frais les unités de pointe de Tsahal. Assez rapidement, le niveau de pertes israéliennes augmente et cette guerre d’usure oblige l’état-major israélien à roquer d’un front à l’autre (Syrie-Liban) et à procéder à un retrait progressif vers Israël pour raccourcir à la fois ses lignes de défense et ses lignes logistiques.
  • L’armée israélienne ne parvient à se maintenir durablement dans la banlieue de Damas et de Beyrouth que dans 10 % des cas, à la suite d’erreurs grossières des Syriens, des Russes et des Iraniens. Elle se maintient en revanche au Sud-Liban dans les deux-tiers des cas si elle ne s’est pas lancée simultanément dans une offensive en direction de la Syrie.
  • En cas d’offensive israélienne en Syrie, l’armée syrienne ne peut survivre que si elle opère une retraite stratégique rapide vers le centre de gravité de la Syrie (quadrilatère Quseir-Homs-Palmyre-Bir Basin), confiant la défense de Damas à la Garde républicaine et à la 4e division blindée syriennes, aux parachutistes russes et à la force Al-Qods iranienne.
  • Dans tous les cas, la Russie a les moyens de contester localement la supériorité aérienne israélienne, limitant l’impact de la puissance aérienne israélienne et forçant les stratèges israéliens à épuiser rapidement leur stock de missiles de croisière et d’autres missiles à longue portée. De même, la présence de troupes russes au sol joue le rôle de bouclier dissuasif, Israël renâclant à affronter directement un Etat doté de l’arme nucléaire, qui plus est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Dans les deux-tiers des cas où Israël envahit le Liban ou la Syrie, les Palestiniens profitent de l’éparpillement des forces israéliennes et de l’émoi de la communauté internationale pour déclencher une troisième Intifada, affaiblissant la posture stratégique israélienne et contraignant Tsahal à des choix cruciaux.
  • Si les Israéliens choisissent une stratégie de harcèlement du Hezbollah en refusant une offensive terrestre et en privilégiant un recours massif à leur puissance de feu (aviation, missiles de croisière, drones armés, artillerie) combinée à des offensives cybernétiques et à des raids aéromobiles de leurs troupes d’élite (option haute de la stratégie pour l’instant retenue par Tsahal), ils peuvent tenir tête à l’Iran et au Hezbollah tant que ces deux acteurs ne déploient qu’une fraction de leurs forces face à Israël. Si le Hezbollah engage l’essentiel de ses forces dans une confrontation avec Israël, quel que soit le camp responsable du déclenchement des hostilités, et si l’Iran envoie des renforts conséquents en Syrie, voire même au Liban, cette stratégie n’est plus suffisante pour réduire la menace. D’autant que l’emploi massif de l’arsenal balistique de l’Iran et du Hezbollah attire généralement les Israéliens dans une intervention aéroterrestre massive (confer ci-dessus…).

Nul doute que l’état-major de Tsahal, qui pratique le wargaming de longue date, a dû lui aussi tirer ses propres conclusions des nombreuses sessions de simulation qu’il conduit depuis des années.

Intéressons-nous maintenant aux offensives en cours autour de la poche d’Idlib pour le contrôle du nord-ouest de la Syrie. L’illustration ci-dessous montre l’état des forces en présence au début de l’année 2020, avant la crise du Covid-19.

Les résultats d’une quarantaine de parties test impliquant plus de 200 participants au total aboutissent aux constats suivants :

  • Si la Turquie cesse d’approvisionner la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes finissent inéluctablement par en reprendre le contrôle. La reconquête d’Idlib prend moins d’une année (généralement six mois) une fois que les rebelles et djihadistes retranchés autour d’Idlib sont effectivement isolés.
  • Même si la Turquie continue d’aider les combattants retranchés dans la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes en reprennent le contrôle dans 80 % des cas. En contre-attaquant, l’armée turque et ses supplétifs locaux reconquièrent Idlib dans deux cas sur trois, ouvrant un nouveau cycle de confrontation qui prolonge le conflit et accroît brutalement la tension internationale, Turcs, Russes et Syriens se retrouvant face-à-face. Dans la plupart des cas, Syriens et Russes finissent alors par reconquérir et sécuriser durablement la poche d’Idlib, avec de lourdes pertes cependant.
  • Tant que la poche d’Idlib est active, les Syriens, appuyés ou non par les Russes, n’ont pas les moyens militaires de chasser l’armée turque de ses têtes de pont d’Afrine et de Jaraboulous (en territoire syrien) qui permettent à la Turquie d’avoir un levier contre Bachar el-Assad, le Kremlin et les Kurdes.
  • Une fois la poche d’Idlib reconquise, les Syriens, discrètement appuyés par les Russes, voire par les Iraniens, reprennent le contrôle d’une de ces deux têtes de pont turques dans les deux-tiers des cas ; ils ne reconquièrent toutefois les deux têtes de pont que dans seulement 10 % des cas. En d’autres termes, le gouvernement turc a 90 % de chances de conserver au moins une emprise militaire en Syrie, quel que soit le déroulement des combats. C’est certainement ce que vise le président turc Erdogan pour flatter l’ego nationaliste de sa population, occuper son armée, empêcher la création d’un sanctuaire kurde et se maintenir au pouvoir jusqu’en 2023, lorsque son pays célèbrera le centenaire de la République turque née des cendres de l’empire Ottoman.
  • Dans huit cas sur dix, la Russie s’impose comme l’acteur incontournable du conflit et parvient à remplir ses objectifs : sauver le régime syrien, éradiquer la poche d’Idlib, sécuriser ses bases militaires de même que l’axe Alep-Damas tout en empêchant l’Iran d’accéder au littoral Syrien.
  • Plus le conflit dure dans le temps, plus l’Iran a de chances de se maintenir en Syrie en y améliorant ses positions.
  • C’est finalement le régime syrien qui a le plus de difficultés à remplir ses objectifs de victoire ou d’indépendance. Il ne peut l’emporter qu’en restant étroitement allié à la Russie et à l’Iran. S’il perd l’un de ses deux soutiens, il ne peut plus vaincre, même s’il peut encore éviter une défaite en sécurisant la Syrie utile.
  • Une fois la bataille d’Idlib terminée, le seul moyen d’éradiquer durablement Daech de Syrie (et donc d’éviter qu’il ne gangrène le Liban, la Jordanie et la Turquie) consiste en une entente entre le régime syrien, le Kremlin, Téhéran et Ankara (processus d’Astana).
  • Les grands perdants de cet aggiornamento stratégique sont les Kurdes qui n’ont de toute façon aucun moyen de rompre leur enclavement et leur isolement logistique. Car en l’absence de port majeur, ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Irak, ni l’Iran qui les enserrent ne laisseront jamais personne les ravitailler durablement.

 

Bien évidemment, au-delà des affrontements évoqués dans cet article, le wargaming peut s’appliquer à bien d’autres théâtres de tensions ou de conflictualité, qu’il s’agisse du détroit d’Ormuz, de l’Irak, de la péninsule arabique ou de manière plus proche de la Libye et de la bande sahélo-saharienne. Les armées françaises l’ont bien compris puisqu’elles mettent sur pied des programmes de wargaming adaptés à leur besoin.

C’est pourquoi l’Institut FMES organisera dès la rentrée universitaire de l’automne 2020 des ateliers mensuels de wargaming-réflexion stratégique destinés aux étudiants, universitaires, industriels, institutionnels, militaires, élus ou journalistes qui souhaitent acquérir des clés de compréhension différentes pour mieux décrypter la complexité des conflits en cours, tout particulièrement au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen. La FMES organisera également, à la demande, des sessions de wargaming taillées sur mesure.

Enfin, afin de contribuer à la réflexion stratégique, la FMES regroupera dans un onglet dédié les articles, les études et les mémoires de recherche émanant d’universitaires et d’officiers qui analysent des conflits en cours ou susceptibles d’éclater, et qui questionnent les guerres passées pour éclairer celles du présent sous un œil neuf et original.

 

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[1] En juin 2000, Ehud Barak, Premier ministre et ministre de la défense d’Israël, ordonne le retrait de Tsahal du Sud-Liban occupé depuis l’opération « Paix en Galilée » lancée le 6 juin 1982. Cette première guerre du Liban a démoralisé la société israélienne et lui a coûté 1 220 morts, et près d’un millier d’autres à ses supplétifs de l’Armée du Liban Sud.

[2] Efraim Karsh, “Israel’s flight from South Lebanon 20 years on”, BESA Perspective Paper n° 1577, 22 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israels-south-lebanon-withdrawal/ ; Gershon Hacoen, “Israel’s frustrating experience in South Lebanon”, BESA Perspective Paper n° 1581, 25 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israel-south-lebanon/ ; Udi Dekel, “Unilateral moves as game changers: 20 years since the withdrawal from Lebanon”, INSS, 26 mai 2020, https://www.inss.org.il/publication/annexation-and-the-withdrawal-from-lebanon/ ; Hanan Shai, The 1982 Lebanon “War and its repercussions for Israel’s National Security”, BESA Perspective Paper n° 1596, 4 juin 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/1982-lebanon-repercussions/

[3] Yaakov Lappin, “Gantz’s challenges and agenda as Israel’s new Defense Minister”, BESA Perspective Paper n° 1582, 26 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/benny-gantz-defense-minister/ ;

[4] “Ex-Mossad Chiefs discuss the Iranian threats”, Atlantic Council, 2018, https://www.atlanticcouncil.org/blogs/iransource/q-a-ex-mossad-chiefs-discuss-the-iranian-threat/

[5] Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Le tournant des études sur la guerre en France », RDN n° 800, mai 2017, pp. 51-61.

[6] Anti-Access/Area Denial, que l’on peut traduire par « déni d’accès, déni de zone ».

[7] L’ALS comprend une majorité de chrétiens libanais, mais également un nombre significatif de combattants chiites en provenance des villages du Sud-Liban, qui vivent aujourd’hui en Israël.

[8] Pierre Razoux, « Quelle sortie de crise au Levant ? », RDN n° 822, été 2019, pp. 71-76.

[9] Notamment le maintien des têtes de pont de l’armée turque à Afrine et Jaraboulous (en territoire syrien), de même que l’établissement d’un corridor permettant d’isoler les combattants kurdes de Syrie de ceux du PKK de Turquie.

[10] Pierre Razoux, « Le wargaming, outil pédagogique pour une réflexion innovante », Défense n° 198, IHEDN, pp. 36-37.

[11] Pour un aperçu complet du wargaming, confer l’excellent ouvrage d’Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre : histoire du wargame, Passé composé / Ministère des Armées, 2020.

[12] Comme en témoigne le Wargaming Handbook publié en 2017 par le Development, Concepts & Doctrine Centre du ministère de la Défense britannique (UK MOD).

[13] Guillaume Levasseur, « De l’utilité du wargaming », Note n° 47 de l’IRSEM, 2017, https://www.irsem.fr/data/files/irsem/documents/document/file/2449/NR_IRSEM_n47_2017.pdf

[14] Comme en témoignent les débats tenus à l’Ecole militaire à l’occasion des deux Serious Games Forum organisés les 9 novembre 2018 et 27 janvier 2020 par l’association Serious Games Network France (https://sgnfr.wordpress.com/) et sponsorisés par l’IRSEM et l’IHEDN.

[15] https://www.dropbox.com/s/btjhjht69i0wynt/Bon%20de%20commande%20Fitna%20-%20Flyer%20fr-en.pdf?dl=0 ; https://www.nutspublishing.com/eshop/fitna-en ; les règles et cartes en français sont téléchargeables sur le site de l’éditeur.

Rien n’est jamais perdu pour la France …

Tous droits réservés.

Edito du Président de l’Institut FMES, l’Amiral Benoit le MASNE de CHERMONT

 

18 juin 1940, 18 juin 2020 … Quatre-vingts ans ont passé depuis l’appel lancé depuis Londres par le général de Gaulle. De Gaulle est alors quasiment seul, mais il ose dire, alors que la défaite face aux armées allemandes était largement consommée, que celle-ci n’était pas « définitive ». « Rien n’est perdu pour la France. » En 2020, rien ne doit être jamais perdu.

Rien n’était perdu en 1940 sur le plan militaire car, cinq ans après, les 7 et 8 mai 1945, le Général s’imposait à la table des vainqueurs à Reims puis à Berlin.

Rien n’était perdu non plus sur le plan politique. Nommé président du gouvernement provisoire de la République en novembre 1945, contraint de se retirer en janvier 1946, rappelé par le président Coty en 1958, il est élu président de la République en 1959.

Dès 1958, il met un terme au régime des partis et rénove profondément les institutions de la République par la constitution de 1958. En 1959, il accorde la priorité absolue à la fabrication de l’arme nucléaire, garantie fondamentale à ses yeux de l’indépendance de la France. En 1963, il signe avec le chancelier Adenauer, au grand dam des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, un accord de coopération entre la France et l’Allemagne. En 1964, il reconnaît la République populaire de Chine. En 1966, il procède au retrait de la France des organismes intégrés de l’OTAN.

Sur le plan économique et social, il instaure des réformes capitales pour la société française et cela dès 1944. Entre 1944 et 1946, il signe les ordonnances de création de la sécurité sociale, de l’institut d’études politiques et de l’Ecole nationale d’administration. Il met en place les comités d’entreprise et instaure l’assurance sociale obligatoire pour tous les salariés. Il octroie le droit de vote aux femmes.

En 1967, il signe l’ordonnance sur « la participation des salariés aux fruits de l’expansion des entreprises ». L’idée était ancienne dans l’esprit du Général, elle était inspirée par sa méfiance envers le « loi d’airain » du capitalisme.

En 1968, après les « événements », les accords de Matignon accordent aux syndicats les plus représentatifs un rôle national. Une loi sur le droit syndical dans l’entreprise est votée en décembre 1968. Deux mois plus tard est signée une convention entre le patronat et les syndicats sur les garanties sociales assurées aux travailleurs frappés d’un licenciement collectif.

En 1969, la quatrième vague de réformes voulue par le Général échoue après l’échec du référendum sur la décentralisation, la réforme de Sénat et la suppression du Conseil économique et social. Cet échec entraîne son retrait définitif de la scène politique.

Dans l’esprit des Français, le Général reste un très grand homme d’Etat. Il incarnait le courage, la ténacité et la volonté absolue de servir la France. Pour lui, rien n’était jamais perdu.

Covid in the Mediterranean: an accelerator of ruptures

Research team of the FMES institute

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It’s still too early to tell if the Covid-19 crisis is going to change the world. However, we can be assured that it will accelerate the changes already underway. Indeed, it acts as a catalyst which, because it highlights the differences between societies and between States, because it highlights dysfunctions and because it worsens imbalances and tensions, provokes points of inflection and ruptures.

The Mediterranean, which concentrates most of the challenges of globalisation, is, as it is often the case, an excellent laboratory of historical acceleration. Due to its particular situation, the Mediterranean brings together very diverse civilisational areas on which the impact of the pandemic, as well as its perception and consequences, remain very different. To update the summer 2019 issue of the RDN magazine devoted to the strategic Mediterranean[1], the FMES research team analyses the impact of the Covid crisis at this stage around this area in order to assess its strategic consequences for the security of France and Europe.

 

Global panorama: a single virus, different answers

Even if the measures to combat this virus are more or less identical in all countries (collective quarantine and social distancing), the reality of their application differs significantly. An analysis of responses to a common crisis gives a true picture of societies and their differences. The foreseeable consequences of this crisis, whether social or economic, will exacerbate the divergences and inequalities already at work in this region of frictions between two worlds. People’s perception of these differences is also a key point that will influence future representations, which will be a determining factor in the resulting frustrations and tensions.

 

Europe: transparency, heterogeneity and Latin states’ fragility

The first characteristic of the European continent has been, in accordance with its culture, to apply total transparency with regard to its sometimes critical health situation, which has placed it at a delicate stage in the global competition of narratives that has arisen over the pandemic.

While all States have set up quarantines, of varying degrees of magnitude, in an attempt to prevent the spread of the virus, these measures have proved insufficient in the Mediterranean countries. The imperfect state of preparedness of health systems has proved to be an aggravating factor. The assessment of the pandemic’s management is therefore rather negative, especially in the Latin countries where the economic impact is likely to be considerable. The more or less strict containment measures have a strong impact on economic life and have imposed unprecedented public spending measures. This is particularly the case in France, Italy and Spain, which have been highly confined even though their public indebtedness exceeded 100%.

The crisis has thus exacerbated the divide that was already noticeable during the 2010 eurozone crisis, highlighting the cultural, political and economic differences between the countries of northern and southern Europe[2].

If the measures taken by the European Union have been deemed insufficient, weakening an image already tarnished by the management of the 2015 migration crisis and the Brexit, they are nevertheless consistent with the functioning of the EU health policy, which falls within the internal competence of the member states. Nevertheless, the European Union has taken a series of financial support measures since mid-March (purchase of government securities amounting to €750 billion), supplemented by a package of financial measures decided by the Eurogroup on April 9, 2020 amounting to €540 billion[3]; it has announced that it will invest more than €138 million in research on Covid-19, targeting vaccine, treatment and diagnostic projects through the “Horizon 2020” programme. While the economic recovery support plan and the loan pooling project (Coronabonds) are not the subject of agreements, it is difficult to deny the crucial role of the EU in its favourite sector, namely economic aid.

Thus, despite the imperfection and lack of unity in the responses of the countries on the northern shore, they could rely on functional health systems. The latter guaranteed them the availability of skills as well as operational means to provide an initial series of precautionary measures designed to make the influx of patients into their health systems bearable. The worst, i.e. the collapse of hospital systems, has been avoided and, even if emergency measures remain necessary, the EU can focus on finding therapeutic solutions (vaccines, treatment, etc.) and managing the post-Covid economic and social crisis, which will be significant, especially for the most affected European countries.

The situation is quite different on the other two shores of the Mediterranean.

 

Authoritarianism and economic revival outweigh health protection in the South and East

From the Maghreb to the Levant, with the exception of Israel, which applies the same type of health policy as European countries and to a lesser extent Turkey, which is close to it, data on Covid-19 seems incomplete or dissimulated. Situations of economic, social or security crisis largely explain this lack of reliable information. Authoritarian governments (or fragile governments such as Tunisia), are aware that they will indeed be judged rather on the absence of unrest than on the number of deaths. Nevertheless, it is possible to identify the broad outlines of the policies for managing this crisis, the main aim of which is to avoid the total collapse of the systems in place by maintaining, as far as possible, economic activity.

The first parameter common to the countries on the southern shore concerns a lower vulnerability to the pandemic, which is antithetical to the northern shore: a younger less fragile population despite a less efficient health organisation.

The second point to be stressed remains the mimetismof reactions. Governments have all taken more or less strict containment measures (for instance, in Egypt restaurants or cafés can remain open; in Turkey containment measures only apply to weekends and numerous countries tolerate their informal sector). These measures enable, it should be noted, increased social control (the Algerian Hirak has thus been suspended) and strengthen the lead weight effect sought by many leaders.

The more traditional social organization, centered around the family unit, is conducive to the mutual aid and community support that is essential to manage this health and economic crisis. It is certainly a shock absorber.

Finally, it is likely that the economic crisis that is now beginning will have a greater impact than the health crisis in the countries of the southern shore. The weakness of local economic activity combined with the global recession, the decline of tourism and the collapse of oil prices has created a situation that is particularly difficult to handle for governments subject to perennial social and political tensions, especially in Algeria which is highly dependent on oil and natural gas incomes.

Lastly, in a region shaped by chronic anti-Western postures the psychological impact of the closure of the borders with the North could, by removing the valve represented by the access to the diaspora, to the economy and to health care in Europe, reinforce the latent resentment towards the former colonial powers.

The level of tensions created by these frustrations will reinforce the impact of federating anti-Western or Islamist statements on the populations of the southern and eastern Mediterranean, unless Europe measures the extent of what is at stakes and considers the strengthening of ties with its southern shore as a priority.

 

A reinforced security challenge

The Covid-19, as much by the reactions it arouses as by its sanitary impacts, is a major factor of security destabilisation in an area that was already one of the most crisis-prone regions in the world.

The first security impact is linked to the consequences of the pandemic in the societies of the countries on the southern shore, already weakened by a malaise linked to economic difficulties, political blockages and societal destabilisation accelerated by Internet access. The tightening of security hide behind the the pandemic lockdown, the economic crisis caused by the Covid and the blocking of borders on the northern shore will reinforce internal tensions which will, as is customary, be channelled towards anti-European and anti-French resentment.

There is a different kind of impact, linked to the protective measures implemented by the armed forces engaged in this theatre, which have led to the punctual repatriation of military assets, starting with warships (even though France has maintained a permanent presence in the Eastern Mediterranean). This operational withdrawal, which is linked to the difficulty our societies have in accepting losses considered unjustified, is shared by Russia, which also seems to have reduced the activity of its forces deployed in the Mediterranean and Syria. Meanwhile, China, which is less present in the Mediterranean, does not seem to be making such operational withdrawals, as evidenced by the military activity it is deploying in the China Sea or near its Djibouti base.

Overall military activity is thus reduced in the Mediterranean, with a positive effect in Idlib where fighting has stopped, even if, conversely, fighting has resumed in Libya around Tripoli. The reduction in the size of the Western armed forces has other negative consequences when they participate in stabilisation operations (Sahel) or the preservation of international law (immigration, sovereignty).

The pandemic therefore favours the most resilient entities, those with the least to lose and who are able to benefit from the temporary withdrawal of powers. Turkey or the Syrian regime could thus take advantage of the situation to impose a fait accompli (drilling in the Cypriot EEZ for Erdogan, reduction of the Idlib pocket for Bashar). Terrorist groups and mafia organisations, for their part, can more easily develop their actions and trafficking (destabilisation, armaments, drugs, migrants).

We are thus entering a period in which traditional powers are retreating, societies are under stress, and the spoilers, who have less to lose, are unrestrained. It is important that this phase be as short as possible.

 

Geopolitical consequences

Thus, it must be noted that European countries have occasionally withdrawn, petrified by the management of the pandemic. It is not only a question of the civilian and military ships that have returned to their home ports, but also of the massive repatriation of expatriates and the reduction of cooperation. The Brussels authorities have indicated their willingness to increase aid to African countries, but have remained cautious with regard to the countries on the southern shore, from Morocco to Egypt.

This drawdown leaves the field open to global actors greedy for influence and propaganda, starting with China, which appears, for the time being, to be the main beneficiary of this crisis even though it is at its origin. Using an uninhibited softpower and a resolutely aggressive diplomacy[4], the Chinese authorities have scored points all around the Mediterranean (Italy, Greece, Turkey, Egypt, Tunisia, Algeria) by delivering batches of sanitary equipment, even if some seem to be of poor quality, by affirming their unfailing support to the regimes in place and by openly denigrating the posture of European countries[5]. But it is in a second stage that China intends to prevail when these weakened countries, threatened by excessive debt, will be in search of liquidity and investments to revive their atonic economy, without having to carry out the painful reforms imposed by the traditional institutional donors. However, Beijing’s battle is not won, as China’s attitude is also generating criticism and frustration at the very heart of the regimes it intends to help. The very lively debates in Iran, a country increasingly dependent on China, between the municipality of Tehran and the Ministry of Health on one hand and the Ministry of Foreign Affairs on the other are the best example of this[6]. It is not unlikely that voices critical of Chinese opportunism will be heard in both Europe and North Africa. Moreover, it is not certain that the Middle Kingdom will not experience some internal setbacks that could limit its ambitions.[7]

Like China, Russia has also taken advantage of the pandemic to provide over-mediated health assistance to several Mediterranean countries (notably Italy). It has left its airlines open, allowing many Europeans to be repatriated, while holding its positions firmly. The subliminal message is clear: you can count on Moscow. A second implicit message, which lost its force after Russia was hit harder: thanks to its authoritarian regime, the Kremlin has managed to contain the pandemic while freeing up resources to assist you. These messages are intended both to reassure autocratic regimes and to divide European countries. It remains to be seen whether the Kremlin will be able to continue the effort in the long term, given the difficulties it is facing in Russia.[8]

Turkey appears as the third beneficiary of this crisis, which is taking advantage of the withdrawal of the Western navies to maintain a naval presence around Cyprus in order to support its offshore energy claims inside the Cypriot exclusive economic zone, facing the Aegean Sea in order to impress Greece and the European Union which are threatened by migratory waves from Turkey, and close to the Libyan coast in order to support an advanced base enabling Turkish leadership to spread the ideology of the Muslim Brotherhood in the direction of the Maghreb and the Sahel.[9]

For their part, the United States are torn between their desire to reduce their involvement in the region in reaction to their over-involvement in the 2000s on the one hand, and the growing weight of Asian challenges on the other hand. As a matter of fact, their strategic lines of communication are of key importance in this area to continue to weigh on the world oil market and to counter Russia and China. It is therefore likely that Donald Trump or Joseph Biden will continue to be involved, more strongly than we think, in the Mediterranean and the Middle East.

More worrying for the long term, the reactions of all sides underline the questioning of multilateralism (largely demonetised WHO, silent UN Security Council) and the lack of credibility of the European Union. They exacerbate the logic of the balance of power as well as the Sino-American rivalry.

But Covid-19 could also bring some good news.

The relocation of part of the value chain close to Europe is an opportunity to initiate a strengthened industrial partnership with the North African States, which could replace hydrocarbons, tourism and diasporas, areas that maintain complex psychological relations with the former colonising countries.

With a touch of optimism, there is reason to believe that once the stocks of ammunition have been exhausted, the effects of the pandemic will dry up rival camps in Libya, forcing them to agree on a negotiated way out of the conflict. Most of their sponsors seem to be ready for this. It remains to convince Turkey on one side, the United Arab Emirates on the other, which for the moment is maintaining its armament flow.

To conclude this geopolitical overview, it is possible that this pandemic will help facilitating the resumption of dialogue between the three most influential regional players in the Middle East: Iran, Saudi Arabia and Israel, which have all strengthened their regional position and need to revive their economies after the triple punishment of the pandemic, the halt in economic activity and the collapse of oil prices. This is particularly true for Iran and Israel, which have an interest in easing tensions in the Levant so that they can serenely export their hydrocarbons (offshores for Israel) to the countries of the Mediterranean area, because they both know they have the military means to stop the flow of hydrocarbons from the other.

 

Consequences and proposals for France and the European Union

All these developments require France and the European Union not to sacrifice the geopolitical stakes of their southern shore to the health and economic emergency. The boomerang would return quickly and violently: terrorism, migration, destabilisation …

Therefore, a crucial question arises: on whom can we rely to stabilise a Mediterranean basin that has been greatly weakened by the pandemic?

On the riparian states? This would be the answer of common sense, but they are embroiled in their counterproductive rivalries. If nothing is done to mitigate them, Covid-19 will have fragmented the Mediterranean area even further.

What about China? This would make sense, because unlike the United States and Russia, China, like the European Union, has an objective interest in rapidly easing tensions around the Mediterranean area, even if for different reasons. Beijing needs to take advantage of the current floating situation to rapidly pursue its economic and geopolitical expansion towards the Atlantic Ocean. For Xi Jinping’s OBOR (One Belt, One Road) project is part of a global strategy. Conversely, Moscow and Washington have an interest in maintaining a certain level of tension in North Africa and the Middle East to justify their role as protector, arms supplier and diplomatic sponsor. But by playing the Chinese card, the European Union would be playing with an impressive competitor, adept at predation, and would give Beijing a considerable trending advantage in its arm wrestling with the White House, which Washington would make Brussels pay dearly for.

Russia then? After all, Europe and Russia share many common strategic interests in the Mediterranean, including holding back China and Iran, making Turkey listen to reason and stabilising Syria and Libya. But the Kremlin is today trapped in its vindictive spiral and is highly divisive : many do not want a rapprochement with an autocratic power accused of carrying computer viruses and fake news.

Should we then finally rely on the United States? This option, desired by those whom China and Russia frighten, remains inaudible in the era of Donald Trump. It can only be resurrected after the result of the November 2020 presidential election, if the New York real estate magnate were to slip away and his successor were to open up to a truly balanced cooperation. The geopolitical landscape should therefore become clearer next autumn, since many signals are converging by that time.

In the meantime, Paris and Brussels would benefit from reviving initiatives for naval cooperation between European navies in order to reinvest as soon as possible the central and eastern Mediterranean, so as to show all local and global players that this is a vital maritime area for Europe. Above all, they must strengthen the process of European integration, because this crisis will have proved that, at the end of the day, Europe can only count on itself and that it has a duty to project the image of a credible and responsible player.

France and the European Union must also tackle the field of perceptions that have been poisoning relations between the two shores for decades. The battle of the narrative related to the management of the pandemic and its consequences is an illustration and an opportunity. Active, preventive and straightforward communication is essential to counter the biased and propagandistic discourse of autocratic regimes that seek to discredit European states, France in the lead, and use them as scapegoats to camouflage their own shortcomings and structural weaknesses. This implies countering each fake news by demonstrating its inanity and the interest of those who propagate it. It also means forging an alternative narrative based on common sense and the crossed interests of the northern, eastern and southern shores of the Mediterranean. Universities, think tanks as well as politicians concerned with the future of the Mediterranean have a role to play in this area.

Two Mediterranean states are in a weak position and deserve the support of Europeans because of their strategic positioning: Cyprus, the eastern tip of the European Union in the Mediterranean, which is facing Turkey; Tunisia, the most open Maghreb state towards Europe, target of the Muslim Brotherhood who wants to promote an assertive political Islam.

A better understanding of the Arab-Muslim world is essential. This is why it seems essential to strengthen cooperation with the Moroccan, Egyptian and Lebanese intelligence services, i.e., those who best understand the strategies of infiltration of the Islamist movement around the Mediterranean, as Professor Pierre Vermeren suggests in an notable interview on the Diploweb website.[10]

Without appearing alarmist or wishing that such scenarios would occur, it would be prudent to anticipate the consequences of the resurgence of massive demonstrations in Algeria and Egypt, since these two countries, very much threatened by Covid-19, although they defend themselves against it, could very soon demonstrate their socio-economic and political fragility.

It is undoubtedly vis-à-vis Turkey that France and the European Union must act as a matter of priority. They must discreetly but firmly inform President Erdogan of the economic, political and diplomatic retaliatory measures that the European Union would take if he crossed the red lines of European interests; Washington, Moscow and Beijing, for their part, have not hesitated to draw their own red lines for him, demonstrating in practice the harmful consequences of crossing them. The aim is not to make him lose face, but to make him understand that the European Union does not intend to be the useful idiot of history, to paraphrase Lenin, and that it knows how to wield the stick as well as the carrot when its vital interests are at stake. Finally, at the sub-state level, multilateral dialogue between the regions of southern Europe and their counterparts on the eastern and southern shores should be stepped up, by invigorating academic exchanges and meetings between think tanks. This is why the FMES institute stands ready to assess the consequences of this crisis with all those of its partners who would like to do so.

 

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[1]Special Issue of the RDN “The Mediterranean Laboratory of Globalization” Summer 2019.

[2] Maxime Lefebvre Thucyblog 33.

[3]SURE instrument proposed by the Commission to finance short-time working measures; European Investment Bank loans, guaranteed by the States, to companies; credit line from the European Stability Mechanism, created in 2012, to help States to meet expenditure linked to the coronavirus crisis. Maxime Lefebvre Thucyblog 33

[4] « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, April 24, 2020.

[5]Benoît Delmas, « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, April 5, 2020.

[6]Anne-Bénédicte Hoffner, « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine »,La Croix, April 7, 2020.

[7]Minxin Pei, “Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping”, Foreign Affairs May/june 2020.

[8]Emil Avdaliani, « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper n° 1534, April 17, 2020.

[9]Irina Tsukerman, « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper n° 1528, April 14, 2020.

[10]Pierre Vermeren, « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, April 19, 2020.

Une crise pétrolière inédite – par Sarah Sriri

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Si, à la mi-mai 2020, le prix du baril de pétrole est de nouveau en léger rebond, depuis février dernier, l’or noir a vu son prix dévisser. La crise pétrolière de ces derniers mois découle de la rivalité des stratégies pétrolières au sein de l’OPEP+ ainsi que de la crise économique liée à la crise sanitaire de la Covid-19[1].  Tandis que l’industrie pétrolière et gazière fournit toujours près de 60% de l’énergie mondiale avec une production globale de près de 100 millions de barils par jour pour l’année 2019[2], l’Agence internationale de l’énergie a anticipé une chute de la demande mondiale de pétrole pour l’ensemble de l’année 2020, soulignant le caractère historique de cette crise[3].

Cette situation inédite a conduit les principaux pays producteurs de pétrole et leurs partenaires à conclure un accord historique, le 12 avril 2020, afin de réduire la production globale de 9,7 millions de barils par jour. Malgré cet accord, le secteur de l’or noir reste englué dans une double crise : une guerre des prix qui illustre la lutte entre Etats producteurs et les conséquences du coronavirus[4].

Un accord historique sur fond de querelle russo-saoudienne

Signé par les pays membres de l’OPEP (Angola, Algérie, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Equateur, Gabon, Guinée équatoriale, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, République du Congo, Venezuela) et leurs partenaires de l’OPEP+[5], l’objectif premier de cet accord était de stabiliser le marché de l’or noir en réduisant l’excédent d’offre par rapport à la demande, afin de permettre une remontée des prix[6]. L’accord du 12 avril 2020 est significatif à deux points de vue. D’abord, la baisse de la production de 9,7 millions de barils (à compter du 1er mai 2020) est sans précédent en termes de volume dans l’histoire et ensuite, l’OPEP+ a étendu cet accord à l’ensemble des pays producteurs de pétrole. L’OPEP+ a en effet demandé aux pays producteurs de pétrole non-membres de l’organisation de réduire leur production d’un total de 5 millions de barils par jour. Reste à savoir si tous les Etats franchiront ce cap étant donné qu’ils ne sont contraints par aucun engagement international.

Pour comprendre le contexte économique d’avant crise, il convient de rappeler que depuis 2014, la production de pétrole de schiste, notamment américaine, a sensiblement augmenté tandis que celle du pétrole conventionnel a stagné. L’Arabie saoudite a décidé alors de lancer une guerre des prix dès 2014 pour convaincre les Etats-Unis d’adhérer à une politique commune concernant l’offre de pétrole. De 2014 à 2016, le prix du baril de pétrole passe de 114 dollars à environ 27 dollars. Face au maintien du niveau de la production américaine, Riyad a dans un premier temps renoncé à poursuivre sa stratégie et s’est allié en 2016 à la Russie, pourtant non membre de l’OPEP, en s’entendant sur leur production pétrolière conjointe, donnant naissance à l’OPEP+. Cette dernière s’est entendue pour réduire la production d’environ 1,5 million de barils / jour, puis 1,2 million de barils / jour de manière à faire remonter son prix autour des 60 dollars.

Ce rapprochement entre Moscou et Riyad était stratégique. Pour la Russie, cela lui permettait de conforter sa position d’acteur incontournable dans le secteur des hydrocarbures – Moscou restant le troisième producteur de brut au monde – tout en se rapprochant de l’Arabie saoudite, l’une des alliées principales des Etats-Unis. Cette stratégie allait de pair avec la volonté de Moscou de s’ériger comme une puissance ré-émergente au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen et de faire face au rival américain. Les enjeux liés à l’or noir permettaient en outre au Kremlin d’accroitre son rôle et sa puissance aux plans diplomatique, géopolitique et économique. Le changement de cap de Washington dans la région, depuis l’élection de Donald Trump, laissait également le terrain libre à la puissance russe qui en a profité pour proposer une sorte de condominium à l’Arabie saoudite sur le secteur du pétrole ; les deux pays avaient en effet tout intérêt à s’entendre en amont pour définir les orientations stratégiques de l’OPEP[7]. Pour Riyad, ce rapprochement avec la Russie lui permet de tirer profit de sa rivalité avec l’Iran, elle aussi très présente au sein de l’OPEP – d’autant plus après l’attaque iranienne sur les sites Aramco le 14 septembre 2019 et le manque de réaction des Etats-Unis dont le silence a contribué à rapprocher les deux acteurs[8].

La pandémie de la Covid-19 est cependant venue affaiblir la dynamique de l’OPEP+ en freinant drastiquement l’activité de la majorité des pays industrialisés au premier plan desquels figure la Chine qui reste la plus dépendante du pétrole moyen-oriental. Elle a de facto diminué les profits de l’or noir, provoquant une chute des prix inédite. Réunis à Vienne le 5 mars 2020, les pays de l’OPEP, sous l’égide saoudienne, entendaient s’accorder pour réduire leur production en invitant leurs partenaires de l’OPEP+ à se joindre à leur effort. Face au refus russe, la relation russo-saoudienne et la crédibilité de l’OPEP+ en sont sorties ébranlées. Moscou se considérait en effet assez solide pour pouvoir supporter un effondrement des prix, grâce à ses réserves financières et y voyait une opportunité de fragiliser Washington.

En réaction au refus russe, Mohamed bin Salman s’est lancé dans une guerre des prix dès le mois de mars 2020, espérant faire revenir la Russie de Vladimir Poutine à la table des négociations. Cette stratégie risquée a consisté à augmenter massivement la production saoudienne tout en abaissant les coûts de livraison pour préserver les parts de marché de l’Arabie saoudite. Paradoxalement, les pays industriels, bien qu’affaiblis économiquement par la Covid-19, ont profité de cette crise pour remplir leurs réserves en achetant du pétrole à un prix défiant toute concurrence[9]. Dans cette rivalité entre Riyad et Moscou, le royaume wahhabite a vu ses revenus pétroliers divisés par trois depuis le début de l’année[10]. De son côté, Moscou a finalement accepté le compromis proposé le 13 avril 2020, après une nette détérioration de sa situation économique intérieure. En définitive, dans cette partie de poker à 3, la Russie a échoué, pensant que l’Arabie Saoudite ou les Etats-Unis allaient craquer avant elle.

Des raisons économiques permettent d’expliquer ce revirement de situation. En effet, l’exemple chinois montrait la lenteur de la reprise à l’issue de la Covid-19 et le maintien durable de prix bas aurait pu dissuader les investissements étrangers dans les secteurs vitaux du pays[11].

Quelles conséquences ?

En dépit de l’accord du 12 avril 2020, l’équilibre reste fragile. L’offre pétrolière, toujours très excédentaire, se heurte à une demande trop faible. Cette situation influe sur les prix et vient saturer les installations de stockage. Dans un monde qui tourne toujours au ralenti malgré le déconfinement progressif, les producteurs extraient encore beaucoup plus de pétrole que le monde n’en consomme. Aux Etats-Unis, l’indice de référence, le WTI (West Texas Intermediate) est même tombé ponctuellement en dessous de 0 le 20 avril 2020, illustrant la difficulté des producteurs américains à stocker leur pétrole, les réservoirs étant déjà pleins.

Les Etats-Unis, qui étaient redevenus le premier producteur mondial de brut avec une production de 13 millions de barils par jour[12], font face à une situation qui pénalise fortement les compagnies pétrolières américaines, tout particulièrement celles ayant beaucoup investi dans l’exploitation du pétrole de schiste, mais elle n’est pas défavorable à Donald Trump en pleine campagne présidentielle. Celui-ci cherche en effet à satisfaire son électorat, notamment les classes moyennes, en leur permettant de maintenir à un niveau bas le prix de l’essence à la pompe et en contribuant à relancer la production industrielle localisée aux Etats-Unis. De même, cette situation fait le jeu des majors américaines qui pourront racheter au rabais les plus petites compagnies très dépendantes du pétrole de schiste et dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts[13]. Malgré tout, l’ampleur de la crise économique pourrait changer la donne, car la disparition de centaines de milliers d’emplois risque de menacer la réélection du président Donald Trump.

L’Arabie saoudite, de son côté, bénéficie d’importantes réserves pétrolières (17% du total mondial) et fait toujours partie des producteurs clés, les swing producers capables de faire fluctuer le prix du pétrole. Pour le royaume wahhabite, le secteur des hydrocarbures représente jusqu’à 50% du PIB[14] et 79% de ses recettes d’exportation en 2018[15]. La crise de la Covid-19 met en lumière la fragilité naissante de l’équilibre budgétaire[16] saoudien déjà menacé par l’arrivée de nouveaux acteurs influents : le bloc américain (Etats-Unis, Canada et Mexique) ainsi que la Russie appuyée par les Etats d’Asie centrale qui réduisent d’autant le rôle central des pétromonarchies[17]. De plus, la longévité de la crise sanitaire prive le royaume des ressources liées au pèlerinage (estimées à environ 8 milliards de dollars[18]). La reprise économique reportée à une date incertaine continue de fragiliser le royaume, ce qui pourrait aggraver la crise économique et sociale. Longtemps excédentaire, le budget de l’Etat s’est détérioré depuis 2014 à tel point que l’Arabie saoudite prévoit d’emprunter près de 60 millions de dollars pour combler son déficit budgétaire. A ce titre, le royaume wahhabite a adopté des mesures d’austérité. A compter de juillet 2020, la TVA – mise en place dans le pays il y a seulement deux ans – augmentera de 10 points (de 5 à 15%) et l’allocation pour le coût de la vie (1 000 rials mensuels, soit un peu plus de 245 euros) sera supprimée[19]. A ces mesures s’ajoute un contrôle des dépenses du régime qui « annule, étale ou reporte » les grands projets qui auraient dû diversifier l’économie du pays. Si Riyad espère engranger 100 milliards de riyals grâce à ces mesures, il n’est pas certain qu’elles suffisent à pallier la crise du secteur pétrolier[20], d’autant plus qu’elles exacerberont sans doute la colère populaire.

La Russie semblait s’être imposée dans le jeu des puissances en occupant un rôle dominant dans la fixation des cours du pétrole en relation avec l’Arabie saoudite. Toutefois, cette crise démontre que le Kremlin n’a pas réussi à faire fléchir Riyad et qu’il a dû finir par accepter l’accord de l’OPEP+, laissant percevoir ses limites. En outre, alors que le monde commence à se déconfiner, Moscou subit de plein fouet les conséquences de la Covid-19, affaiblissant davantage encore l’économie russe très dépendante de ses exportations de brut, même si le secteur gazier représente pour lui un filet de sécurité. La Banque centrale a en tout cas annoncé le 24 avril 2020 une baisse du PIB pouvant atteindre 6% en 2020[21].

La Chine, premier consommateur de pétrole (15% de la consommation mondiale totale), se prépare à la reprise et a profité des prix bas pour remplir ses réserves stratégiques. Premier pays à connaître la pandémie, il incarne aussi le premier à amorcer une reprise et fait figure de grand gagnant dans ce jeu des puissances. Mais Pékin devra gérer son image sérieusement écornée.

L’Europe a elle aussi profité des prix bas pour compléter ses stocks en attendant des jours meilleurs. L’Union européenne, qui a été massivement confinée, subit un ralentissement important de ses activités et son économie en ressort fragilisée. En France notamment, les investissements de quatre grandes banques françaises (BNP, Crédit agricole, Société générale et Caisse d’épargne) dans le secteur du pétrole de schiste américain affaiblit l’ensemble du secteur bancaire[22]. Face à la crise, certaines de ces banques ont vendu une partie de leurs actions tandis que d’autres ont préféré profiter de la crise pour miser sur les investissements dans le secteur de l’or noir, pariant sur un retour à la normale[23].

Pour les Etats africains producteurs de pétrole, cette crise aura des répercussions graves. Au Nigéria et en Angola (les deux principaux producteurs de pétrole du continent), les économies, déjà endettées, ont été fortement ébranlées. L’enjeu principal pour les gouvernements en place consiste à atténuer les conséquences de cette crise polymorphe. Pour autant, il convient de noter leur marge de manœuvre limitée du fait de leur dépendance accrue à l’or noir[24]. Le Gabon, lui aussi endetté, semble subir le même sort, victime d’une économie peu diversifiée.

En Algérie, troisième producteur de pétrole du continent, la crise de la Covid-19 vient s’ajouter à une crise sociale et politique qui perdure depuis plus d’un an. La crise de l’or noir est un défi majeur dans ce pays où les hydrocarbures assurent 95% des recettes en devises[25], d’autant plus que l’effondrement des prix pétroliers en 1986-1988 avait eu pour conséquence un surendettement de l’Etat et avait contribué à précipiter le pays dans la décennie noire, le régime étant incapable d’acheter la paix sociale pour contrer les discours des islamistes.

Avec un prix du baril aussi bas, il est impossible pour de nombreux Etats rentiers d’équilibrer leur budget. Tout comme l’Algérie et le Nigéria, le Venezuela reste trop dépendant du pétrole et la corruption et le manque d’investissements empêchent le secteur économique de fonctionner sainement. A défaut de provoquer l’écroulement du régime[26], cette crise pétrolière aggravera les tensions sociales.

Quant à l’Iran, si cette crise lui permet d’affaiblir l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe associées à Riyad, son économie reste affaiblie, d’autant plus que Téhéran, comme Caracas, subit des sanctions internationales très fortes (notamment américaines)[27]. Pour l’Irak où le pétrole représente 67% des revenus budgétaires, la situation n’est guère plus enviable. La crise pétrolière se superpose aux crises sanitaire et économique et à une situation humanitaire alarmante. Tous ces éléments sont des défis de taille pour le gouvernement qui peine à sortir de l’impasse politique[28].  Son voisin koweïtien, pays le plus strict en matière de confinement[29], souffre également de la situation, d’autant que le Koweït a décidé de réduire encore plus sa production de pétrole (100 000 barils par jour) à compter de juin[30].

Mentionnons enfin le sultanat d’Oman, relativement épargné par la crise sanitaire, qui a dû réduire sa production de 200 000 barils par jour, aggravant l’endettement qui franchira cette année la barre des 100% du PIB alors que son nouveau sultan peine à imposer des réformes longtemps reportées[31].

Un retour à la normale est-il crédible à brève échéance ?

Le ministre français de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, déclarait le 21 avril 2020 que l’effondrement des prix du pétrole représentait « un danger pour l’économie mondiale » mais également pour la transition énergétique qui nécessite que « les prix des énergies fossiles soient à un niveau raisonnable[32]. » Les incertitudes sur une potentielle reprise sont grandes et il paraît impossible de prévoir à ce stade quelles seront les conséquences de la baisse de la consommation de pétrole et son impact pour l’économie mondiale.

Les pays industriels ont en effet besoin de pétrole pour redémarrer leur économie. Cette situation explique le léger rebond de l’or noir coté à un peu plus de 30 dollars le baril fin mai 2020. Toutefois, l’une des questions centrales reste de savoir à quel niveau se stabiliseront les cours pétroliers ?[33] Depuis plus de quarante ans, le PIB mondial varie selon la quantité de pétrole extraite[34]. Pour Eric Confais, consultant d’Oliver Wyman, un retour de la demande aux niveaux équivalents à ceux de la période pré-Covid (60 dollars le baril) n’est pas envisageable avant 2023, le temps que les transports et l’activité industrielle ne reviennent à la normale[35]. Cette vision rejoint celle de Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’IFRI. Selon lui, le retour de la demande aurait pour conséquence une hausse des prix probablement à l’horizon 2025-2028[36].

Au bout du compte, le principal défi pour les pays producteurs de pétrole reste de maintenir l’équilibre budgétaire alors que la plupart d’entre eux n’ont pas su diversifier leur économie. Les plus gros producteurs peuvent envisager des emprunts à des bailleurs internationaux mais les plus fragiles ou les plus petits sont susceptibles de s’effondrer avant qu’une véritable reprise ne se matérialise, a fortiori s’ils font face à d’importantes crises sociale et politique. Pour l’instant, les prix bas profitent aux Etats clients, à l’instar de l’Union européenne et de la Chine qui stockent du pétrole à bas coût. Au fond, c’est probablement de Pékin que viendront les premières tendances puisque le prix du baril dépendra de la reprise chinoise.

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[1] https://www.iris-france.org/146275-petrole-le-nouvel-accord-de-lopep-peut-il-faire-remonter-les-prix/

[2] https://www.ompe.org/la-production-mondiale-de-petrole-en-pleine-augmentation/#:~:text=La%20plan%C3%A8te%20n’a%20tout,%2B%2045%25%20en%201%20an.

[3]  https://www.iea.org/reports/oil-market-report-april-2020

[4] https://www.foreignaffairs.com/articles/2020-04-02/oil-collapse

[5] L’OPEP+ réunit les 14 pays membres de l’OPEP ainsi que d’autres Etats producteurs de pétrole : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan, Soudan du Sud

[6] https://www.opec.org/opec_web/en/press_room/5891.htm

[7] Entretien avec Pierre Razoux

[8] Entretien avec Pierre Razoux

[9] Entretien avec Pierre Razoux

[10] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/austerite-en-arabie-saoudite-tva-triplee-fin-des-allocations-20200511

[11] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43427-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-1-3

[12] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43438-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-3-3

[13] Entretien avec Pierre Razoux

[14] https://www.middleeasteye.net/opinion/what-happens-saudi-arabia-when-oil-stops

[15] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/SA/situation-economique-et-financiere-de-l-arabie-saoudite

[16] Pour que l’Arabie saoudite équilibre son budget, le pays nécessite un prix du pétrole au-dessus de 80 dollars par baril : https://www.agefi.com/home/acteurs/detail/edition/online/article/le-prix-du-petrole-et-linflation-494810.html

[17] Entretien téléphonique avec Pierre Razoux

[18] https://www.middleeasteye.net/news/oil-prices-how-saudi-arabia-gambit-russia-could-backfire-vision-2030

[19] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=2084933

[20] https://www.middleeasteye.net/opinion/how-long-can-saudis-remain-silent-over-their-own-impoverishment

[21] https://www.bilan.ch/economie/leconomie-russe-sapprete-a-plonger-face-a-lepidemie-et-a-la-crise-petroliere

[22] https://www.marianne.net/societe/les-banques-francaises-pointees-du-doigt-pour-leurs-investissements-dans-le-petrole-et-gaz

[23] https://reporterre.net/En-plein-krach-la-finance-francaise-mise-encore-sur-le-petrole-et-le-gaz-de-schiste

[24] https://www.jeuneafrique.com/928038/economie/nigeria-angola-face-a-la-recession-meme-combat/

[25] https://www.jeuneafrique.com/mag/913944/economie/coronavirus-la-crise-de-trop-pour-lalgerie/

[26] https://blogs.letemps.ch/laurent-horvath/2020/05/01/energies-economie-petrole-revue-mondiale-avril-2020/

[27] https://www.letemps.ch/monde/chute-cours-petrole-plusieurs-pays-menaces-deffondrement

[28] https://www.aljazeera.com/ajimpact/oil-price-crash-compounds-problems-facing-iraq-government-200506232414949.html

[29] https://www.nouvelobs.com/societe/20200519.AFP6735/au-koweit-le-casse-tete-familial-des-polygames-au-temps-du-confinement.html

[30] https://www.ouest-france.fr/economie/petrole-ryad-va-reduire-en-juin-sa-production-d-1-million-de-barils-jour-6831562

[31] https://orientxxi.info/magazine/oman-incertitudes-economiques-defis-sociaux,3844

[32] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-effondrement-des-prix-du-petrole-est-un-danger-pour-l-economie-mondiale-previent-bruno-le-maire_3927415.html

[33] https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/du-petrole-ou-pas/

[34] https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/

[35] https://www.consultor.fr/devenir-consultant/actualite-du-conseil/6006-en-plein-crack-le-petrole-plus-que-jamais-friand-de-conseil.html

[36] https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/lenergie-climat-face-aux-chocs-covid-19-quitte-double

La crise du Covid-19 : un “ensauvagement” du monde ? – par William Leday

Avec la crise systémique provoquée par la pandémie mondiale, l’ordre international est plus désordonné voire anarchique que jamais. La crise du Covid-19 signe-t-elle la fin du multilatéralisme, du libre-échange ou encore de l’Union Européenne ? Est-on à l’aube d’un nouvel ordre mondial ? William Leday, diplômé de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques de l’institut FMES et enseignant en relations internationales à Sciences Po, nous livre son analyse.

 

Donald Trump, Président des Etats-Unis (Crédits photo: Gage Skidmore/ Flickr)

 

Alors que plus de la moitié de l’humanité se trouve confinée, les Etats poursuivent leur compétition stratégique sur une scène internationale tourmentée. Sur celle-ci, la liste des victimes est longue, on y recense : le multilatéralisme, son pendant institutionnel qu’est l’ONU, le libre-échange et l’Union européenne dont le projet pourrait faire naufrage. En ce sens, le Covid-19 est bien plus qu’une crise sanitaire, elle provoque à l’échelle internationale, comme sur le plan sociétal, une crise existentielle, et l’on assiste à une accélération aussi rapide que brusque des tendances lourdes travaillant en profondeur les relations internationales. Si on ne prend garde, le jour d’après se caratérisera à court terme, pour paraphraser Thérèse Delpech, par un ensauvagement des rapports entre les Etats qui ne sera pas sans rappeler les années 30. Ces dernières avaient vu non seulement l’échec de la Société des Nations, mais aussi la fin d’un monde – celui que Stefan Zweig a magnifiquement raconté dans son essai autobiographique posthume, Le monde d’hier. Dans le monde de demain, la scène internationale ressemblera plus que jamais à un champ de bataille où s’exacerbera un affrontement dont l’enjeu est, ni plus ni moins, la capacité à lire et dire le monde.

Une désagrégation du système international.

De simple crise sanitaire, le covid-19 s’est mué, sur la scène internationale, en crise existentielle qui accélère au grand jour les changements en cours. Pour le plus grand bonheur des néo-réalistes et des partisans du hard power, nombreux aux responsabilités, cette scène tend à devenir plus hobbesienne et c’est sur le cadavre embaumé du multilatéralisme que ce regain de réalisme (re)fait son lit.

Ainsi, comme de nombreux observateurs le commentent depuis un mois, la crise du multilatéralisme connait un degré de gravité inédit. Cette crise peut être illustrée tant par la faillite morale que connait l’OMS que l’incapacité de l’ONU à émettre la moindre résolution sur un domaine qui avait fait l’unanimité au moment de la crise des virus Ebola, du SRAS ou du H1N1. Cette faillite du multilatéralisme se double de celle de la diplomatie des conférences, puisque le G7 dont la présidence incombe à Donald Trump, lequel a proposé sa préparation au président Macron, ne se réunira pas avant cet été. Sur ce même plan, l’initiative du président français visant à organiser un sommet du P5 (le P5 désignant les cinq puissances de l’ONU) ne rencontre pas plus d’échos. Ce projet sommet de la dernière chance pour sauver la face d’un multilatéralisme aux abois suscitera la réprobation de tout ce que le monde compte de puissances candidates à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir l’Allemagne, le Japon, l’Inde, … Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Ces convulsions démontrent que la gouvernance mondiale héritée de la fin de Guerre froide a vécu.

En se jouant des cadres multilatéraux, là où la crise aurait dû les mettre en scène, les nations retournent à une forme d’état de nature où la prédation prend le pas sur le droit. En témoigne leur attitude sur le tarmac des aéroports chinois où s’est exercé très concrètement le primat des intérêts nationaux quand il s’est agit de se procurer des masques, parfois au mépris de contrats dument signés.

Comme l’analyse l’économiste Daniel Cohen, l’autre victime de cette crise pandémique est le libre-échange qui ne jouera plus de rôle moteur des relations internationales, et encore moins celui de vecteur de changements qu’il a été ces deux dernières décennies. On n’en mesure pas encore les conséquences si ce n’est qu’il favorise un retour de l’Etat, voire engendrerait un début de démondialisation.

Un monde plus géopolitique et un retour des idéologies ?

Parfois, les intérêts nationaux se conjuguent avec une idéologie et de cette union germent souvent mensonges et scandales : la Chine de Xi Xinping en est emblématique. La complicité de l’OMS avec Pékin sur cette crise démontre, si besoin était, l’investissement et l’activisme de la Chine dans les enceintes multilatérales et la nécessité de revisiter les modes de gouvernance internationales, mais c’est une autre histoire sur laquelle nous ne nous appesantirons pas.

Cette désagrégation de la dimension institutionnelle et économique à l’échelle internationale – ou comme diraient les marxistes, de l’infrastructure – est la traduction d’une intensification de l’affrontement idéologique que se livrent régimes autoritaires et démocraties libérales, entre la Chine et les Etats-Unis. Ce qui se joue chez les premiers est le leadership face à des sociétés démocratiques rongées par l’illibéralisme, phénomène de double affaiblissement de l’Etat de droit et des libertés publiques. Ce rapport de force se décline sur plusieurs plans. Il y a l’offensive de communication de Pékin sur le fondement d’un narratif en partie mensonger : sur l’origine du virus, sur la gestion de la crise au Wuhan, sur le nombre de morts, sur l’exemplarité des autorités chinoises …. Au-delà, et plus spécifiquement sur le plan idéologique, cette offensive chinoise vise à remettre en cause le modèle de société prédominant jusque-là, à savoir celui des démocraties libérales. Elle vise non seulement à ravir le leadership aux Etats-Unis qui a relevé le gant d’un point de vue géostratégique, mais également à une Europe affaiblie de l’intérieur par les divisions, l’absence de solidarité et de coordination entre Etats-membres et les régimes populistes.

Cet affrontement est également de nature géopolitique dans la mesure où il se décline à travers un rapport de force militaire (démonstration de force de part et d’autres à travers des manœuvres en Mer de Chine par exemple), politique avec le jeu des alliances (la Chine peut s’appuyer sur la Russie) et de l’ordre des représentations, puisqu’au-delà la compétition stratégique, on sent bien que la question du modèle de société est cœur.

Toute proportion gardée, cette phase n’est pas sans rappeler la rivalité qui avait prévalue, à la fin du Vème avant notre ère, dans la Grèce classique, entre les régimes oligarchiques (soutenus par Sparte et la ligue du Péloponnèse) et régimes démocratiques dont la cité d’Athènes était le modèle et où les démagogues avaient alors précédé les oligarques. Il s’ensuivit après une longue période de stagnation, un triomphe assez net et définitif des oligarques, puis la domination romaine… si l’histoire ne se répète pas, elle instruit, et la période actuelle est bien l’affrontement entre deux représentations du monde et du modèle de société qui doit présider à la destinée collective des humains.

L’illibéralisme qui travaille aujourd’hui les sociétés occidentales et dont la Chine, la Russie sont les plus puissants vecteurs, se déploie aujourd’hui sur le terrain du numérique et la question des applications visant à quadriller la population en est emblématique. Cette bataille est d’ores et déjà perdue pour les tenants des libertés publiques. L’individu face à un danger mortel ira là où la sécurité se trouve, dusse-il sacrifier ses libertés publiques, largement entamées avec l’intégration de l’état d’urgence dans le droit comme en France en 2018, ou comme le Patriot act aux Etats-Unis, consécutifs au terrorisme internationalisé qui a ensanglanté ces deux dernières décennies. Dès lors, le débat ne se situe plus dans le pour ou contre, mais sur le comment, comment disposer de garde-fous, et garantir ainsi la protection et l’anonymat des données ? Dans la lignée des RGPD, cette bataille peut et doit être menée à l’échelle du continent européen et au-delà, car cette question est liée au modèle de société que nous voulons faire prévaloir et la sauvegarder des libertés.

Le monde devient donc plus hobbesien, ce alors que cette crise nécessite au mieux une réponse intégrée ou coordonnée à l’échelle planétaire, au pire, une étroite coordination entre les Etats. Face à la crise sanitaire, la faiblesse est donc aujourd’hui double puisque l’inefficacité des Etats fait échos à l’absence de réponse internationale.

Bon nombre d’observateurs assument un parallèle avec la crise financière de 2008 qui n’a débouché que sur des changements mineurs. Les lendemains des deux guerres mondiales sont des points comparaison plus pertinents, car c’est l’échelle des valeurs et l’équilibre des puissances qui se trouvent aujourd’hui en jeu. Or si les lendemains de la Grande guerre ont été riches de désillusions, ceux de la Seconde guerre mondiale démontrent qu’il est possible de concrétiser et d’assumer un changement de paradigme, et de mettre en place des changements structurels. Au niveau des nations, cela c’était traduit par une généralisation de l’Etat providence, et au plan international, par la mise en place du système onusien et des institutions de Bretton Woods. La conjugaison de l’enjeu climatique qui est le nôtre, le séisme que représente cette crise pandémique, lourde de conséquences que nous ne mesurons ni ne maîtrisons encore, conjugué aux défis que nous imposent les inégalités sociales, un système économique qu’il faut réviser en profondeur peuvent faire office de catharsis à l’échelle de la planète.

Covid en Méditerranée : accélérateur de ruptures

 

Équipe de recherche de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques.

Cet article sera publié dans le prochain numéro de la Revue de Défense Nationale (n° 831, mois de juin 2020)

 

Il est encore trop tôt pour savoir si la crise du Covid-19 va changer le monde, mais nous pouvons être certains qu’elle va accélérer les changements déjà à l’oeuvre. Elle joue en effet le rôle de catalyseur qui, parce qu’elle met en évidence les différences entre les sociétés et entre les États, parce qu’elle souligne les dysfonctionnements et parce qu’elle aggrave les déséquilibres et les tensions, provoque des points d’inflexion et des ruptures.

La Méditerranée qui concentre la plupart des défis de la mondialisation est, comme souvent, un excellent laboratoire de cette accélération de l’Histoire. Par sa situation particulière, la Méditerranée fait se côtoyer des espaces civilisationnels très divers sur lesquels l’impact de la pandémie, comme sa perception et ses conséquences, restent très différents. Pour actualiser le numéro d’été 2019 de la RDN consacré à la Méditerranée stratégique (1), l’équipe de recherche de la FMES analyse l’impact de la crise du Covid à ce stade autour de ce bassin pour en évaluer les conséquences stratégiques pour la sécurité de la France et de l’Europe.

 

État des lieux : un seul virus, des réponses différentes

Même si les mesures de lutte contre ce virus sont plus ou moins identiques dans tous les pays (confinement collectif et distanciation sociale), la réalité de leur application diffère notablement. L’analyse des réponses à une crise commune donne une image fidèle des sociétés et de leurs différences. Les conséquences prévisibles de cette crise, qu’elles soient sociales ou économiques, accentueront les divergences et les inégalités déjà à l’oeuvre dans cette région de frictions entre deux mondes. La perception par les populations de ces différences est également un point clé qui influera sur les représentations à venir, facteurs déterminants dans les frustrations et tensions qui en découlent.

 

L’Europe : transparence, hétérogénéité et fragilité des États latins

La première caractéristique du continent européen a été, conformément à sa culture, d’appliquer une transparence totale vis-à-vis de sa situation sanitaire souvent critique, ce qui l’a placé en fragilité dans la compétition mondiale du narratif
qui s’est instaurée à propos de la pandémie.

Si tous les États ont mis en place des quarantaines d’ampleur variable pour tenter d’éviter la propagation du virus, ces mesures se sont révélées insuffisantes dans les pays méditerranéens. L’état de préparation imparfait des systèmes de santé
s’est révélé un facteur aggravant. Le bilan de la gestion de la pandémie, contrasté, est donc plutôt négatif, surtout dans les pays latins où l’impact économique risque d’être considérable. Les mesures de confinement plus ou moins strictes se répercutent fortement sur la vie économique et ont imposé des mesures de dépenses publiques inédites. C’est notamment le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne qui ont fortement confiné alors que leur endettement public dépassait les 100 %.

La gestion du Coronavirus a ainsi renforcé le clivage déjà patent lors de la crise de la zone euro de 2010, en mettant en évidence les différences culturelles, politiques et économiques des pays du nord et du sud de l’Europe (2).

Si les mesures prises par l’Union européenne ont été jugées insuffisantes, fragilisant une image déjà écornée par la gestion de la crise migratoire de 2015 et le Brexit, elles sont pourtant en cohérence avec le fonctionnement de l’Europe de la santé qui relève de la compétence interne des États-membres. Malgré tout, l’Union européenne a pris une série de mesures de soutien financier dès la mi-mars (au plan de relance de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU, “s’ajoutera […] un budget européen à long terme révisé de 1 100 milliards d’euros” selon la présidente de la commission Ursula von der Leyen), complétées par un paquet de mesures financières décidées par l’Eurogroupe du 9 avril 2020 à hauteur de 540 milliards d’euros (3) ; elle a annoncé investir plus de 138 millions d’euros dans la recherche sur le Covid-19, ciblant les projets de vaccins, de traitement et de diagnostics à travers le programme « Horizon 2020 ». Il est donc difficile de nier le rôle important de l’UE dans son secteur fétiche, l’aide économique.

Ainsi, malgré l’imperfection et le manque d’unité des réponses des pays de la rive nord, ceux-ci ont pu s’appuyer sur des systèmes sanitaires leur garantissant la disponibilité de compétences et de moyens opérationnels pour apporter une première
série de mesures conservatoires destinées à rendre supportable l’afflux de malades dans leur système de santé. Le pire, à savoir l’effondrement des systèmes hospitaliers, a pu être évité et, même si l’urgence reste de rigueur, l’UE peut se concentrer sur la recherche de solutions thérapeutiques (vaccins, traitement…) et la gestion de la crise économique et sociale de l’après Covid qui sera importante, surtout pour les pays sud-européens les plus touchés.

Cette situation est bien différente sur les deux autres rives de la Méditerranée.

 

L’autoritarisme et la relance de l’économie l’emportent sur la protection sanitaire au sud et à l’est

Du Maghreb au Levant, à l’exception d’Israël qui applique le même type de politique sanitaire que les pays d’Europe et dans une moindre mesure de la Turquie qui s’en rapproche, les données sur le Covid-19 sont lacunaires ou dissimulées.

Les situations de crise économique, sociale ou sécuritaire expliquent en grande partie ce manque d’informations fiables. Les gouvernements autoritaires (ou fragile comme en Tunisie) savent qu’ils seront en effet plus jugés sur l’absence
de troubles que sur le nombre de décès. Il est néanmoins possible de dégager les grandes lignes des politiques de gestion de cette crise dont le principal ressort est d’éviter l’effondrement total des systèmes en place par le maintien, autant que faire se peut, de l’activité économique.

Le premier paramètre commun aux pays de la rive sud concerne une moindre vulnérabilité à la pandémie qui est antithétique à la rive nord : une population moins fragile parce que plus jeune malgré une organisation sanitaire moins performante.

Le deuxième point à souligner reste le mimétisme des réactions. Les gouvernements ont tous pris des mesures de confinement plus ou moins strictes (à titre d’illustration, en Égypte les restaurants ou les cafés peuvent rester ouverts, en Turquie seul le week-end est confiné et de nombreux pays tolèrent leur secteur informel). Ces mesures autorisent, il faut le noter, un contrôle social accru (le Hirak algérien a ainsi été suspendu) et renforce l’effet de chape de plomb recherché par nombre de dirigeants.

L’organisation sociale plus traditionnelle, centrée autour de la cellule familiale, est propice à l’entraide et au soutien communautaire indispensables à la gestion de cette crise à la fois sanitaire et économique. Elle est certainement un amortisseur de tensions.

Finalement, il est probable que la crise économique qui commence aura un impact supérieur à la crise sanitaire dans les pays de la rive sud. La faiblesse de l’activité économique locale s’ajoute à la récession mondiale, à la baisse du tourisme et à l’effondrement du prix du pétrole pour créer une situation particulièrement difficile à gérer pour des gouvernements soumis à des tensions sociales et politiques pérennes, tout particulièrement en Algérie, très dépendante des revenus pétroliers et gaziers.

Enfin, dans une région travaillée par un antioccidentalisme chronique, l’impact psychologique lié à la fermeture des frontières avec le Nord pourrait, en supprimant la soupape que représente l’accès à la diaspora, à l’économie et aux soins en Europe, renforcer le ressentiment latent vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.

Du niveau de tensions créées par ces frustrations dépendra la porosité des populations du sud et de l’est de la Méditerranée aux discours fédérateurs antioccidentaux ou islamistes, à moins que l’Europe ne mesure l’ampleur des enjeux et fasse du renforcement des liens avec sa rive sud une priorité.

 

Un défi sécuritaire renforcé

Le Covid-19, autant par les réactions qu’il suscite que par ses impacts sanitaires, est un facteur de déstabilisation sécuritaire majeur, dans une zone qui était déjà avant la crise l’une des régions les plus crisogènes du monde.
Le premier impact sécuritaire est lié aux conséquences de la pandémie dans les sociétés des pays de la rive sud, déjà fragilisés par un mal-être lié aux difficultés économiques, aux blocages politiques et la déstabilisation sociétale accélérée par l’accès à Internet. Le durcissement sécuritaire abrité derrière la gestion de l’épidémie, la crise économique engendrée par le Covid et le blocage des frontières de la rive nord vont renforcer les tensions internes qui seront, comme c’est l’usage, canalisées vers un ressentiment antieuropéen et antifrançais.

Il existe un impact d’une autre nature, lié aux mesures de protections mises en oeuvre par les forces armées engagées sur ce théâtre qui ont abouti au rapatriement ponctuel de moyens militaires, à commencer par les navires de guerre (même si la France a maintenu une présence permanente en Méditerranée orientale). Cette rétractation opérationnelle qui est à relier à la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des pertes considérées comme injustifiées au regard des enjeux, est partagée par la Russie qui semble avoir elle aussi réduit l’activité de ses forces déployées en Méditerranée et en Syrie. De son côté la Chine, moins présente en Méditerranée, ne semble pas procéder à de tels retraits opérationnels, comme en témoigne l’activité militaire qu’elle déploie en mer de Chine ou à proximité de sa base de Djibouti.

L’activité militaire globale se réduit donc en Méditerranée, avec un effet positif à Idlib où les combats ont cessé, même si à l’inverse les combats ont repris en Libye autour de Tripoli. La réduction de voilure des forces armées occidentales entraîne d’autres conséquences négatives lorsqu’elles participent aux opérations de stabilisation (Sahel) ou de préservation du droit international (immigration, souveraineté).

La pandémie favorise donc les entités les plus résilientes, celles qui ont le moins à perdre et qui sont en mesure de profiter du retrait, au moins temporaire, des puissances qui souhaitent se préserver en attendant la diminution de la létalité du virus. Le vide sécuritaire créé permet indubitablement aux acteurs qui considèrent que le rapport coût/efficacité est favorable de tenter leur chance. La Turquie ou le régime syrien pourraient ainsi profiter de l’effet d’opportunité pour prendre un gage en forme de fait accompli (forage en ZEE chypriote pour Erdogan, réduction de la poche d’Idlib pour Bachar). Les groupes terroristes et les organisations mafieuses peuvent de leur côté développer plus librement leurs actions et trafics (déstabilisation, armements, drogues, migrants).

Nous entrons donc dans une période où les puissances traditionnelles se replient, les sociétés sont sous tension et où les perturbateurs, qui ont moins à perdre, ont les coudées franches. Il est important que cette phase soit la plus brève possible.

 

Des conséquences géopolitiques durables

Ainsi, force est de constater le repli ponctuel des États européens, tétanisés par la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas seulement des navires civils et militaires qui sont rentrés à leur port d’attache, mais également du rapatriement massif d’expatriés et de la réduction des coopérations. Claquemurées, les autorités bruxelloises ont indiqué leur volonté d’accroître l’aide aux pays africains, mais sont restées prudentes vis-à-vis des pays de la rive sud, du Maroc à l’Égypte.

Ce repli laisse le champ libre aux acteurs globaux avides d’influence et adeptes de propagande, à commencer par la Chine qui apparaît, pour l’instant du moins, comme le principal bénéficiaire de cette crise alors même qu’elle en est à l’origine. Usant d’un soft power décomplexé et d’une diplomatie résolument agressive (4), les autorités chinoises ont marqué des points sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Grèce, Turquie, Égypte, Tunisie, Algérie) en livrant des lots d’équipements sanitaires, même si certains semblent de piètre qualité, en affirmant leur soutien sans faille aux régimes en place et en dénigrant ouvertement la posture des pays européens (5). Mais c’est dans un second temps que la Chine entend rafler la mise, lorsque ces pays affaiblis, menacés par un endettement excessif, seront à la recherche de liquidités et d’investissements pour relancer leur économie atone, sans devoir procéder aux pénibles réformes imposées par les traditionnels bailleurs de fonds institutionnels. Néanmoins, la partie n’est pas gagnée pour Pékin car l’attitude chinoise suscite également critiques et frustrations au cœur même des régimes qu’elle entend aider. Les débats très vifs qui ont opposé en Iran, pays de plus en plus dépendant de la Chine, la municipalité de Téhéran et le ministère de la Santé au ministère des Affaires étrangères en sont le meilleur exemple (6). Il n’est pas interdit de penser que des voix critiques à l’encontre de l’opportunisme chinois se fassent entendre en Europe comme en Afrique du Nord. En outre, rien ne dit que l’empire du milieu ne connaîtra pas quelques déboires internes pouvant limiter ses ambitions (7).

Tout comme la Chine, la Russie a profité de la pandémie pour apporter elle aussi une assistance sanitaire surmédiatisée à plusieurs pays méditerranéens (notamment l’Italie). Elle a laissé ouverte ses lignes aériennes, permettant ainsi de rapatrier de nombreux Européens, tout en tenant fermement ses positions. Le message subliminal est limpide : vous pouvez compter sur Moscou. Second message implicite, qui a perdu de sa vigueur après que la Russie a été touchée plus fortement : c’est grâce à son régime autoritaire que le Kremlin est parvenu à endiguer la pandémie tout en dégageant des ressources permettant de vous assister. Ces messages visent aussi bien à rassurer les régimes autocratiques qu’à diviser les pays européens. Reste à voir si le Kremlin sera en mesure de poursuivre sur le long terme l’effort consenti compte tenu des difficultés auxquelles il fait face en Russie (8).

Troisième bénéficiaire de cette crise, la Turquie qui profite – au moment où ses lignes sont écrites – du retrait des marines occidentales pour maintenir une présence navale autour de Chypre, afin d’appuyer ses revendications énergétiques offshore à l’intérieur de la zone économique exclusive chypriote, face à la mer Égée afin d’impressionner la Grèce et l’Union européenne menacées de vagues migratoires en provenance de Turquie, et à proximité du littoral libyen pour soutenir un point d’appui avancé lui permettant de diffuser l’idéologie des Frères musulmans en direction du Maghreb et du Sahel (9).

De leur côté, les États-Unis sont partagés entre d’une part leur volonté d’allégement de leur engagement dans la région, en réaction à leur surimplication des années 2000 et au poids croissant des enjeux asiatiques, et d’autre part l’importance de cet espace pour leurs lignes de communications stratégiques, pour continuer de peser sur le marché pétrolier mondial et pour contrer la Russie et la Chine. Il est donc probable que Donald Trump ou Joseph Biden continueront de s’impliquer, plus fortement qu’on le croit, en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Plus grave pour le long terme, les réactions des uns et des autres soulignent la remise en cause du multilatéralisme (OMS largement démonétisée, Conseil de sécurité de l’ONU silencieux) et le manque de crédibilité de l’Union européenne. Elles exacerbent la logique de rapport de force tout comme la rivalité sino-américaine.

Mais le Covid-19 pourrait également apporter quelques bonnes nouvelles.

La relocalisation d’une partie de la chaîne de valeur à proximité de l’Europe est l’occasion d’initier un partenariat industriel renforcé avec la rive sud qui pourrait se substituer aux hydrocarbures, au tourisme et aux diasporas, domaines qui entretiennent des relations psychologiques complexes avec les pays anciens colonisateurs.

Avec un brin d’optimisme, il n’est pas interdit de penser qu’une fois les stocks de munitions épuisés, les effets induits de cette pandémie assécheront les camps rivaux en Libye, les poussant à s’entendre sur une sortie de conflit négociée. La plupart de leurs sponsors y semblent prêts. Reste à convaincre la Turquie d’un côté, les Émirats arabes unis de l’autre qui pour l’instant maintiennent leur flux d’armements.

Pour terminer ce tour d’horizon géopolitique, il est possible que cette pandémie contribue à faciliter la reprise de dialogue entre les trois acteurs régionaux les plus influents du Moyen-Orient : l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël qui ont tous trois renforcé leur posture régionale et qui ont besoin de relancer leur économie après la triple peine de la pandémie, de l’arrêt de l’activité économique et de l’effondrement des prix pétroliers. C’est tout particulièrement vrai pour l’Iran et Israël qui ont intérêt à apaiser les tensions au Levant pour pouvoir exporter sereinement leurs hydrocarbures (offshore pour Israël) vers les pays du bassin méditerranéen, car ils savent disposer tous deux des moyens militaires leur permettant de stopper le flux d’hydrocarbures de l’autre.

 

Conséquences et propositions pour la France et l’Union européenne

Toutes ces évolutions imposent à la France et à l’Union européenne de ne pas sacrifier à l’urgence sanitaire et économique les enjeux géopolitiques de leur rive sud. Le boomerang reviendrait vite et violemment : terrorisme, migration, déstabilisation…

Dès lors, une question cruciale se pose : sur qui s’appuyer pour stabiliser un bassin méditerranéen très affaibli par la pandémie ?

Sur les États riverains ? Ce serait la réponse de bon sens, mais ceux-ci sont englués dans leurs rivalités contre-productives. Si rien n’est fait pour les atténuer, le Covid-19 aura fragmenté et compartimenté davantage encore l’espace méditerranéen.
Sur la Chine ? Cela aurait du sens, car contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine, tout comme l’Union européenne, a un intérêt objectif à apaiser rapidement les tensions autour du bassin méditerranéen, même si c’est pour des raisons différentes. Il s’agit pour Pékin de profiter du flottement actuel pour poursuivre rapidement son expansion économique et géopolitique en direction de l’océan Atlantique. Car le projet OBOR (One Belt, One Road) de Xi Jinping s’inscrit dans une stratégie mondiale. À l’inverse, Moscou et Washington ont intérêt àmaintenir un certain niveau de tensions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour justifier leur rôle de protecteur, de pourvoyeur d’armes et de parrain diplomatique. Mais en jouant la carte chinoise, l’Union européenne jouerait avec un concurrent redoutable, adepte de la prédation, et offrirait un avantage tendanciel considérable à Pékin dans son bras de fer avec la Maison-Blanche, ce que Washington ferait payer très cher à Bruxelles.

Sur la Russie alors ? Après tout, l’Europe et la Russie partagent de nombreux intérêts stratégiques communs en Méditerranée, y compris ceux de freiner la Chine et l’Iran, de faire entendre raison à la Turquie et de stabiliser la Syrie et la Libye. Mais le Kremlin est aujourd’hui prisonnier de sa spirale revancharde et sent le soufre : nombreux sont ceux qui ne veulent pas d’un rapprochement avec un pouvoir autocratique accusé de véhiculer virus informatiques et fake news.
Faudrait-il alors s’appuyer finalement sur les États-Unis ? Cette option, souhaitée par ceux que la Chine et la Russie effraient, reste inaudible à l’ère de Donald Trump. Elle ne saurait être ressuscitée qu’après le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2020, si le magnat de l’immobilier new-yorkais venait à s’éclipser et si son successeur s’ouvrait à une coopération vraiment équilibrée. C’est donc à l’automne prochain que devrait se clarifier le paysage géopolitique puisque de nombreux signaux convergent à cette échéance.

En attendant, Paris et Bruxelles gagneraient à raviver les initiatives de coopération navale entre marines européennes pour réinvestir le plus vite possible la Méditerranée centrale et orientale, afin de montrer à l’ensemble des acteurs locaux et globaux qu’il s’agit là d’une zone maritime vitale pour l’Europe. Ils doivent surtout renforcer le processus d’intégration européenne, car cette crise aura prouvé qu’au bout du compte, l’Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu’elle se devait de projeter l’image d’un acteur crédible et responsable.

La France et l’Union européenne doivent également s’attaquer au champ des perceptions qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux rives. La bataille du narratif liée à la gestion de la pandémie et de ses conséquences en est une illustration et une opportunité. Il est indispensable de communiquer activement, préventivement et sans détour pour contrer le discours biaisé et propagandiste des régimes autocratiques qui cherchent à discréditer les États européens, France en tête, et à les utiliser comme boucs émissaires pour camoufler leurs propres lacunes et leurs propres faiblesses structurelles. Cela implique de contrer chaque fake news en démontrant son inanité et l’intérêt qu’en tirent ceux qui les propagent. Cela impose également de forger un narratif alternatif basé sur le bon sens et les intérêts croisés des rives nord, est et sud de la Méditerranée. Les universités, les think tanks tout comme les responsables politiques concernés par l’avenir du bassin méditerranéen ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Deux États méditerranéens sont en position de faiblesse et méritent le soutien des Européens par leur positionnement stratégique : Chypre, pointe orientale de l’Union européenne en Méditerranée en butte à la Turquie ; la Tunisie, État du Maghreb le plus ouvert vers l’Europe, cible des Frères musulmans désireux d’y promouvoir un islam politique combatif.

Mieux comprendre le monde arabo-musulman est essentiel. C’est pourquoi il paraît indispensable de renforcer la coopération avec les services de renseignement marocains, égyptiens et libanais, c’est-à-dire ceux qui comprennent le mieux les stratégies d’infiltration de la mouvance islamiste sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme le suggère le professeur Pierre Vermeren dans une interview remarquée au site Diploweb (10).

Sans paraître alarmiste ni souhaiter que de tels scénarios se produisent, il serait prudent d’anticiper les conséquences de la résurgence de manifestations massives en Algérie et en Égypte, car ces deux pays très menacés par le Covid-19, bien qu’ils s’en défendent, pourraient démontrer très bientôt leur fragilité socio-économique et politique.

C’est sans doute vis-à-vis de la Turquie que la France et l’Union européenne doivent prioritairement agir. Il leur faut informer discrètement, mais fermement, le président Erdogan des mesures de rétorsion économique, politique et diplomatique que l’Union européenne prendrait s’il franchissait les lignes rouges des intérêts européens ; Washington, Moscou et Pékin n’ont pas hésité de leur côté à lui tracer leurs propres lignes rouges, en lui démontrant dans les faits les conséquences néfastes de leur franchissement. Le but n’est pas de lui faire perdre la face, mais de lui faire comprendre que l’Union européenne n’entend pas être l’idiot utile de l’Histoire, pour paraphraser Lénine, et qu’elle sait tout aussi bien manier le bâton que la carotte quand ses intérêts vitaux sont menacés.

Sur le plan infraétatique, il convient enfin d’intensifier le dialogue multilatéral entre les régions du sud de l’Europe et leurs équivalents des rives orientales et méridionales, en vivifiant les échanges académiques et les rencontres entre think tanks. C’est pourquoi la FMES se tient prête à analyser les conséquences de cette crise avec tous ceux de ses partenaires qui le souhaiteraient.

 

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(1) Numéro spécial « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation », RDN, n° 822, été 2019.

(2) Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(3) Instrument SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) proposé par la Commission pour financer les mesures de chômage partiel ; prêts de la Banque européenne d’investissement, garantis par les États, aux entreprises ; ligne de crédit du Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012, pour aider les États à faire face aux dépenses liées à la crise du coronavirus ; Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(4) « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, 24 avril 2020.

(5) Benoît Delmas : « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, 5 avril 2020.

(6) Anne-Bénédicte Hoffner : « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine », La Croix, 7 avril 2020.

(7) Minxin Pei : « Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping », Foreign Affairs, mai-juin 2020.

(8) Emil Avdaliani : « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper, n° 1534, 17 avril 2020.

(9) Irina Tsukerman : « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper, n° 1528, 14 avril 2020.

(10) Pierre Vermeren : « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, 19 avril 2020.

Webinaire sur les thèmes du climat et de l’énergie pour la 5e session nationale « enjeux et stratégies maritimes »

Les auditeurs autour d’Olivier Schmitt pour la restitution de leurs travaux

Le Covid 19 n’empêche pas l’IHEDN de poursuivre sa mission et, dans un esprit de continuité et d’innovation dans le plus strict respect des directives en vigueur, la 5e session nationale “Enjeux et stratégies maritimes” de l’IHEDN a transformé un séminaire initialement prévu à Paris à l’Ecole militaire les 15 et 16 mai en « Webinaire » inédit.

Les auditeurs attendaient avec impatience ces deux jours car, outre le plaisir de se retrouver, ils allaient réfléchir aux grands enjeux climatiques et énergétiques. Or, l’importance des océans dans ces enjeux n’est plus à démontrer que ce soit pour leur rôle majeur dans l’évolution du climat ou pour leurs ressources énergétiques, en particulier les perspectives offertes par l’éolien offshore. En outre, le thème annuel de la session et les travaux qui leur ont été confiés portent sur ces problématiques. Et, ils n’ont pas été déçus car, dans la plus pure tradition de l’IHEDN, ils ont pu débattre avec des experts de très haut niveau et internationalement reconnus qui se sont prêtés au jeu sans langue de bois.

Le vendredi a débuté par une intervention d’Olivier Appert, ancien président de l’IFPEN[1] et du Conseil français de l’énergie, et actuellement conseiller du centre Energie de l’IFRI[2], sur la géopolitique de l’énergie. Ce fut l’occasion pour tous de mieux comprendre les fondamentaux de la politique de l’énergie et la très grande inertie de ce secteur qui demande une vision de long terme et des investissements colossaux. Les échanges aussi passionnés que passionnants ont également abordés les enjeux maritimes qui s’y rapportent, en particulier ceux liés à l’Arctique et l’impact de la pandémie actuelle.

Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au CEA[3], co-présidente du groupe n°1 du GIEC[4] et membre du Haut conseil pour le Climat a ensuite animé la réflexion des auditeurs sur les grands enjeux du climat. D’une rigueur scientifique et d’une clarté exemplaire, sa démonstration sur l’impact des activités humaines, en particulier les émissions de gaz à effet de serre, a fortement impressionné les auditeurs. Ces derniers sont désormais convaincus qu’il est urgent d’agir, malgré l’inertie des phénomènes, car l’avenir des générations futures en dépend.

Toujours virtuellement, les auditeurs se sont projetés outre-mer en début d’après-midi pour réfléchir aux grands enjeux des territoires ultramarins. Ils ont pour cela été rejoints par le capitaine de vaisseau Hervé Hamelin, coordonnateur ministériel en matière de sécurité des espaces maritimes, et Max Dubois, président d’R&DOM[5] qui animèrent leur réflexion avec brio. Les auditeurs ont ainsi pu mieux percevoir à quel point la dimension maritime de la France se situe outre-mer et combien son influence dans le monde en dépend grâce à son positionnement comme nation riveraine de tous les océans. L’importance stratégique de la France ultramarine leur apparait désormais comme une évidence ainsi que la nécessité de veiller à sa sécurité comme à son développement économique dans le respect de la diversité de ces territoires. D’ailleurs, la pandémie du Covid 19 pourrait être une opportunité pour repenser cette politique.

Le dernier débat de la journée ne fut pas moins animé que les précédents grâce à Jean-Marc Jancovici. Associé fondateur de Carbone 4, fondateur et président de Shift Project et également membre du Haut conseil pour le Climat, il a animé avec son brio, sa verve et son absence de langue de bois désormais bien connus, la réflexion des auditeurs sur le thème « Climat et énergie, perspectives, impact économique et sociétal ». Sans surprise, il a impressionné son auditoire par l’originalité de ses approches et le caractère incisif de ses propos. Plus aucun auditeur ne doute de l’importance de l’énergie sur l’activité humaine et de la nécessité d’adapter le développement des sociétés à la disponibilité d’une ressource en grande partie non renouvelable.

Toujours confinés et connectés, les auditeurs ont rejoint le samedi matin deux auditeurs de sessions « Enjeux et stratégies maritimes » précédentes : Paul de La Guérivière, président fondateur d’Idéol et Vincent Bales, directeur général de WPD Offshores. Avec eux, ils se sont plongés dans l’univers des Énergies Marines Renouvelables (EMR). À travers des débats animés, ils ont approfondi les volets politique, économique, technique et administratif de cette filière novatrice et pleine de promesse. Ils ont découvert les principaux freins à son développement en France et, qu’à l’encontre des idées reçues, les EMR étaient désormais capables de produire de l’électricité à un prix compétitif.

La matinée s’est conclue par une dernière réflexion sur les perspectives et les enjeux juridiques liés au climat et à la protection des océans. Pour animer leurs débats, les auditeurs ont eu la chance de bénéficier de la présence d’un acteur majeur de la diplomatie Française dans le domaine maritime : Serge Ségura, ambassadeur de France chargé des océans. Comme à son habitude, il a su les captiver par sa connaissance du sujet ainsi que par le brio et le recul de son analyse. Il leur a montré que, malgré les difficultés, la communauté internationale ne restait pas inactive face à ces enjeux et que la France dont la voix était écoutée pouvait jouer un rôle non négligeable.

Le samedi après-midi fut consacré à la restitution tant attendue par les auditeurs de leurs travaux de réflexions devant leurs camarades et Olivier Schmitt, directeur des études et de la recherche de l’IHEDN. Pendant 4 heures, les débats ont été particulièrement riches sur les trois sujets qui leur avait été confiés : la politique et les stratégies de l’Etat en océan Arctique, la question du développement durable des énergies offshore ainsi que l’acquisition des connaissances nécessaires à l’anticipation et à la prévention des conséquences de la montée des eaux. Olivier Schmitt a ainsi pu leur faire part de sa vive satisfaction pour le travail fourni et leur prodiguer des conseils avisés pour améliorer encore la présentation de leurs rapports.

Particulièrement heureux de ce séminaire « à distance » passionnant, les auditeurs ont dû se quitter virtuellement un peu frustrés de n’avoir pu se retrouver à l’Ecole Militaire pour échanger de vive voix, mais avec l’espoir de se retrouver rapidement en « chair et en os » dans le respect des gestes barrières !

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[1] Institut français du pétrole et des énergies nouvelles.

[2] Institut français des relations internationales

[3] Commissariat à l’énergie atomique

[4] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[5] République et développement Outremer

Vers une sortie de crise en Tunisie ? – par Sarah Sriri

Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement tunisien.

Tous droits réservés.

Par Sarah SRIRI, chef de projet analyse et stratégie à l’institut FMES.

Comme de nombreux pays, la Tunisie est elle aussi confrontée à la pandémie liée au virus Covid-19. Après des mois d’impasse politique, le pays, plongé dans une crise protéiforme, s’est enfin doté d’un gouvernement, mais à peine installé, celui-ci doit gérer en priorité cette crise sanitaire sans précédent. Dans ce contexte, l’espoir que placent les Tunisiens dans ce gouvernement est à la hauteur des défis structurels et conjoncturels auxquels celui-ci fait face.

UN PARLEMENT FRAGMENTE

A la mort du président Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019, les Tunisiens ont été appelés à se rendre aux urnes pour des élections législatives qui se sont tenues en septembre 2019, puis présidentielles le mois suivant. Au terme de la campagne, Kaïs Saïed a été élu président avec près de 73% des voix au second tour le 23 octobre 2019. Expert en droit constitutionnel, cet homme de 62 ans qui n’est issu d’aucun parti politique, est devenu une figure médiatique après l’exil de l’ancien président Ben Ali en prenant position pour un processus de justice transitionnelle. Si sa position paraît peu claire sur le plandéologique, elle semble s’inscrire dans une logique populiste puisque le nouveau président tunisien a forgé sa campagne autour du slogan « le peuple veut », érigeant ce dernier au rang d’acteur politique de référence. Les deux autres éléments moteurs de sa campagne demeurent la lutte contre la corruption des élites et la promotion d’une indépendance économique de la Tunisie.

S’agissant des élections législatives et contrairement à celles de 2014, aucune coalition ne s’est dégagée, faisant du Parlement tunisien un organe émietté sans consensus évident. Les deux formations arrivées en tête, Ennahdha (parti d’obédience islamiste) et Qalb Tounes (parti du magnat Nabil Karoui, principal concurrent de Kaïs Saïed) n’ont obtenu respectivement que 54 et 38 sièges sur un total de 217 (soit respectivement 24 % et 17,5 %)[1]. Dans ce contexte, aucune de ces deux formations n’était en mesure a priori de former une coalition majoritaire stable, rappelant les affres de la IVe République en France. A contrario, cet émiettement a fait émerger une nouvelle classe politique dite « souverainiste » à l’agenda flou. En effet, l’affaiblissement de l’Etat depuis 2011, sa perte progressive de souveraineté, notamment en termes économiques (la Tunisie étant tenue de respecter ses engagements internationaux) mais aussi la querelle entre islamistes et anti-islamistes – les premiers s’étant rapprochés des pays du Golfe contre l’avis des seconds – ont nourri les revendications populaires et ont permis l’émergence d’une nouvelle frange de politiques moins idéologisés, mais davantage populistes. Pour l’ONG International Crisis Group, l’émergence de ces discours souverainistes a favorisé « l’installation d’un climat de surenchère populiste »[2] qui a accru les tensions politiques et fracturé la population.

Cette fracture tunisienne s’est ressentie jusqu’à l’Assemblée nationale. Comme le dispose l’article 89 de la Constitution tunisienne de 2014[3], il incombe au parti ayant remporté le plus grand nombre de sièges de former le gouvernement du pays. Toutefois, Ennahdha n’a pas pu, malgré sa position de force parlementaire dominante, garantir l’intronisation d’Habib Jemli, son candidat issu du parti d’inspiration islamiste. Dans ce contexte particulièrement crispé, il aura fallu plus de quatre mois à la Tunisie pour se doter d’un gouvernement et mettre fin à l’impasse politique. C’est Elyes Fakhfakh qui va être nommé nouveau chef du gouvernement tunisien. Ancien ministre du tourisme et des finances, il est issu du parti social-démocrate Ettakatol qui appartenait à la coalition formée par les partis Ennahdha (islamiste) et Congrès pour la république aux lendemains de la révolution tunisienne. Elyes Fakhfakh a fini par obtenir, après 18 heures de débat, la confiance de l’Assemblée tunisienne, le 26 février 2020 (par une majorité de 129 voix sur 217). Ancien candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2019 – il n’avait recueilli que 0,34% des suffrages – le nouveau chef du gouvernement a finalement trouvé un consensus avec Ennahdha pour obtenir la confiance du Parlement autour d’une équipe largement composée de technocrates.

Ce dénouement, vécu comme un soulagement par les Tunisiens, invite toutefois à questionner la capacité réelle du pays à sortir de l’impasse, compte tenu d’une situation intérieure inquiétante aggravée par la crise du Covid-19. Selon Michaël Ayari, senior analyst chez International Crisis Group, « les causes de la crise sont toujours là » et « la nature du régime a changé mais pas l’Etat »[4].

UNE SITUATION INTERIEURE INQUIETANTE

La nomination d’un nouveau gouvernement, en sus de satisfaire le peuple, était espérée avec impatience d’un point de vue économique. Si d’importants progrès ont été réalisés en termes de transition démocratique, faisant de la Tunisie l’exception positive des pays ayant vécu la vague des printemps arabes, l’économie reste en berne et l’activité économique tourne au ralenti. Le Fonds monétaire international attendait la nomination d’un nouveau gouvernement pour négocier les modalités d’un nouvel accord de prêt. En 2016, 3 milliards de dollars avaient déjà été accordés à la Tunisie en échange de réformes importantes. Ces dernières ont engendré une augmentation sensible du prix des produits de première nécessité, réduisant drastiquement le pouvoir d’achat des Tunisiens. De plus, le déficit budgétaire ne cesse de se creuser : 2,4 milliards de dinars tunisiens pour le premier trimestre de 2019 (763 millions d’euros) contre 1,8 l’année précédente[5]. Toutefois, cette somme ne représente pour l’heure que 2% du PIB national.

Plus grave, le PIB ne cesse de chuter depuis 2014 pour tomber à moins de 40 milliards de dollars (contre 47 en 2014) en 2018[6]. Au premier semestre de l’année 2019, la croissance tunisienne a connu un léger rebond mais n’a atteint qu’un taux de 1,1%, tandis qu’elle avoisinait les 2,5% en 2018. Le nouveau gouvernement, qui tablait sur une remontée du taux de croissance aux alentours de 1,5% pour l’année 2020, a toutefois été obligé de revoir ses ambitions à la baisse car l’impact du coronavirus a frappé durement la Bourse de Tunis, déjà fragilisée, qui a perdu 7 points au mois de mars 2020.

L’effondrement des cours du pétrole[7], secteur prisé par l’économie tunisienne même s’il reste très loin du niveau de production de l’Algérie et de la Libye, tombe au plus mauvais moment alors que la Tunisie a considérablement accru ses investissements dans l’industrie pétrolière, ceux-ci étant passés de 72 millions de dollars en 2018 à 254 en 2019[8] ; or, elle doit désormais les rentabiliser.

Le phosphate, l’une des pierres angulaires de l’économie tunisienne, est exploité par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et se trouve principalement au sud du pays. En 2009, la CPG figurait au 5ème rang mondial des producteurs de phosphates. Pour autant, la production est passée de 8 millions de tonnes en 2010 à moins de 4 millions en 2019. Le secteur se heurte à des mouvements importants de grèves réclament la régulation de leur situation professionnelle.

Quant au tourisme, vital pour l’économie du pays, celui-ci peinait à se rétablir depuis les attentats du Bardo de mars 2015, mais il va souffrir durement des conséquences de la pandémie.

A ces difficultés économiques s’ajoutent également des inégalités sociales et territoriales.. Les élites citadines sont considérées comme liées aux puissances extérieures occidentales, tandis que les ruraux et les montagnards y sont historiquement opposés (lutte contre la domination ottomane, puis française). Le chômage, estimé à 15%, concerne en particulier les jeunes diplômés (28,2%), les femmes (22,6%)[9] et les populations rurales. Il illustre les difficultés du pays et expose la Tunisie à un risque d’exode des populations.

De fait, cette situation économique dégradée nourrit les revendications populaires et donne du crédit aux nationalistes, aux ultra-religieux et aux thèses conspirationnistes visant les puissances étrangères. Omniprésentes dans le débat public, ces frustrations incarnent un véritable enjeu de pouvoir pour le gouvernement. Si le chef de l’exécutif a fait campagne sur ces thèmes, ceux-ci handicapent gravement la gestion quotidienne du pays.

Enfin, malgré les réformes institutionnelles permettant une démocratisation du pays, des sujets de frustrations subsistent : lois privatives de libertés, inégalités hommes-femmes en termes d’héritage ,clientélisme, corruption…

LE CORONAVIRUS, PREMIER DEFI DU GOUVERNEMENT

A l’instar des pays touchés par le covid-19, dont le voisin algérien, la Tunisie a dû prendre des mesures autoritaires pour limiter la propagation du coronavirus, telles que le confinement des personnes (sauf celles concourant aux activités économiques essentielles du pays), la fermeture des souks et de tout lieu de regroupement. Ces mesures, apparemment prises à temps, semblent avoir permis de ralentir la propagation du covid-19. Mais la suspension des liaisons internationales qu’elles impliquent handicapent gravement l’économie tunisienne. Game changer géopolitique, le covid-19 refaçonne les relations de la Tunisie avec le reste du monde. Cette crise sanitaire, inédite dans nos sociétés contemporaines, apparaît comme un test de vérité pour la jeune démocratie tunisienne, car elle met à l’épreuve l’ensemble de l’appareil étatique. Pour le journaliste Thierry Brésillon, « une mauvaise gestion favoriserait le retour d’une solution autoritaire[10] ». Elle aurait aussi pour conséquence d’accroître les contestations populaires, contraintes de subir un confinement, le gouvernement se heurtant à une frange de la population rechignant à respecter ces règles. Comme le soulignent certains experts, ces mesures indispensables et nécessairement restrictives de liberté pourraient faire le jeu, au bout du compte, de tous ceux qui appellent à la réémergence de pouvoirs autoritaires dans le monde arabo-musulman, à l’instar de ce que semble appeler de ses vœux l’émir Mohamed Ben Zayed des Emirats arabes unis[11].

LA CRISE LIBYENNE

L’évolution de la situation interne en Tunisie reste intrinsèquement liée à la situation de la Libye voisine. Deux hommes s’y disputent le pouvoir dans un pays en proie au chaos depuis 2011. D’un côté, Fayez al-Sarraj, président du gouvernement d’union nationale (GNA) qui siège à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par des pays tels que la Turquie, le Qatar et, dans une moindre mesure l’Italie. De l’autre, l’autoproclamé maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’armée nationale libyenne (ANL), qui contrôle l’essentiel de la Libye et qui est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Russie. Tunis surveille d’autant plus son voisin que la frontière entre les deux pays reste fermée, qu’un raid de djihadistes tuniso-libyens contre la bourgade tunisienne de Ben Gardane (février 2016) avait choqué la population tunisienne, et que la Tunisie accueille de très nombreux réfugiés libyens. En 2011 déjà, elle en avait accueilli près d’un million, mais nombre d’entre eux étaient ensuite retournés dans leur pays. S’il n’y a pour l’heure pas d’afflux massif de réfugiés, la situation pourrait devenir explosive en cas d’aggravation de la crise libyenne. Tunis craint toujours une montée du terrorisme en provenance de Libye sur son territoire, crainte renforcée par l’envoi en renfort du GNA de milices islamistes syriennes par le président turc.

L’intervention récente de la Turquie en Libye en appui au camp de Sarraj contre celui de Haftar est de fait suivie de près par les médias tunisiens. En effet, la Tunisie pourrait être l’un des premiers pays à subir les conséquences d’une escalade de la confrontation. Dans ce conflit, Tunis opte officiellement pour un principe de neutralité, n’octroyant son soutien à aucun des deux hommes, même s’il s’évertue à faciliter les négociations entre eux. En soignant dans ses hôpitaux des combattants issus des deux camps, le pays affiche sa neutralité. Pour la communauté internationale comme pour le gouvernement tunisien, la solution au conflit libyen doit être politique, permettant ainsi à la Tunisie de continuer à jouer un rôle de médiateur.

Toutefois, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie (décembre 2019) et sa connivence affichée avec son homologue tunisien réputé proche des milieux islamistes, ont semé le doute et ont fait l’objet de polémiques au sein de la classe politique tunisienne. Celle-ci a réclamé une position d’affirmation de la souveraineté tunisienne plus claire, demandant au président Saïed de se distancier de son homologue turc.

UNE DIPLOMATIE SINGULIERE A L’ECHELLE REGIONALE

L’élection de Kaïs Saïed visait aussi à défendre l’identité tunisienne en mettant au premier plan la dimension arabo-musulmane d’un pays qui serait, selon lui, menacé par de possibles interventions étrangères occidentales. C’est ce qui explique les déclarations à la tonalité très anticolonialiste et très pro-palestinienne du président tunisien, peu après son élection. Toutefois, la dépendance de la Tunisie aux aides internationales et la proximité traditionnelle de ce pays avec les pays occidentaux l’ont amené à mettre de l’eau dans son thé.

A l’échelle régionale, la Tunisie est éclipsée par son voisin algérien en termes de politique internationale. Pour autant, si l’Algérie espère incarner le leadership en Afrique du nord, ses relations avec la Tunisie restent cordiales. Les deux pays partagent des préoccupations communes, notamment sécuritaires au regard du voisin libyen, mais aussi la nécessité de sécuriser leurs frontières[12]. Toutefois, si les deux pays se targuent de partager d’excellents rapports, il n’en reste pas moins que les échanges économiques entre Tunis et Alger restent faibles au niveau inter-étatiques, même s’ils sont importants au niveau des populations, de nombreux Algériens venant faire leurs courses et passer leurs vacances en Tunisie. Les autorités tunisiennes craignent également un effondrement du pouvoir algérien qui provoquerait des vagues de migrations massives en direction de la Tunisie.

Comme leurs voisins, les Tunisiens constatent que le bassin méditerranéen est devenu un théâtre de rivalités entre puissances globales et qu’il leur faut interagir avec chacune d’entre elles. De fait, les relations avec la Chine se sont approfondies après la révolution avec la signature en juillet 2011 d’un mémorandum d’entente avec Pékin dans le cadre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Cet accord permet à la Tunisie de bénéficier d’une coopération économique, commerciale et touristique plus approfondie, en échange de positions privilégiées concédées aux compagnies chinoises[13]. Il est intéressant de noter également la présence renforcée de touristes chinois, mais surtout d’étudiants et de cadres de l’industrie qui viennent apprendre sur place à la fois le français et l’arabe, afin de pouvoir être ensuite insérés pus facilement dans le tissu économique nord-africain[14].

L’Union européenne reste l’un des partenaires internationaux les plus importants de la Tunisie, même si elle est souvent pointée du doigt par les Tunisiens eu égard à la détérioration de leur niveau de vie qu’ils imputent aux fluctuations touristiques et économiques européennes. Dans le cadre de sa politique européenne de voisinage (PEV), l’UE fournit pourtant un important soutien financier à la Tunisie. La nomination d’un nouvel exécutif européen préoccupé par la gestion du Coronavirus questionne sur l’éventuelle redéfinition de cette aide, de même que sur les modalités de l’assistance technique et du dialogue politique. Cette aide pourrait se concentrer à l’avenir sur des projets plus modestes, davantage en adéquation avec les priorités de Bruxelles[15].

S’agissant de Washington, la Tunisie revendique une relation de plus de 200 ans avec les Etats-Unis. Toutefois, l’attaque terroriste du 6 mars 2020, qui s’est déroulée devant l’ambassade américaine à Tunis, a fait resurgir le spectre de celle qui avait déjà frappé cette ambassade en 2012. Bien qu’isolée, cette attaque est intervenue alors que le gouvernement d’Elyes Fakhfakh débutait son mandat, alimentant les tensions persistantes entre Tunis et Washington, même si celles-ci restent officiellement cordiales. En 2015, le président américain Barack Obama avait d’ailleurs qualifié la Tunisie d’allié majeur non-membre de l’OTAN des Etats-Unis[16]. Les militaires tunisiens, de leur côté, rappellent discrètement l’étroitesse de leur coopération avec les forces armées américaines qu’ils perçoivent comme l’ultime garantie de sécurité de leur pays en cas de déstabilisation extérieure de celui-ci[17].

La Russie accroît elle aussi son périmètre d’action en Méditerranée, même si elle semble se tenir pour l’instant à l’écart de la Tunisie avec laquelle elle entretient des relations cordiales depuis les années 1990.

C’est en fait avec les pays du Golfe que les relations de la Tunisie sont le plus ambiguës. Si elle a accueilli le 30ème sommet de la Ligue arabe en mars 2019, ce qui lui a permis de retrouver un rôle de premier plan au sein du monde arabe, les relations avec les monarchies du Golfe ont connu de fortes fluctuations. Pour le ministère des Affaires étrangères tunisien, les relations avec le Qatar, soutien des réseaux des frères musulmans, sont « un exemple de relations bilatérales réussies et développées au niveau arabe »[18]. Doha s’impose en effet comme le second investisseur en Tunisie. Depuis 2011, les deux pays se sont étroitement rapprochés, notamment lors de la période dominée par la coalition menée par Ennahdha, proche idéologiquement du régime qatari. A contrario, la révolution tunisienne a éloigné le pays des Emirats arabes unis, pourtant deuxième partenaire arabe de la Tunisie au début des années 2000. Après l’affaiblissement d’Ennahdha, les relations se sont quelque peu apaisées, mais la proximité de la Tunisie avec le rival qatari freine le rapprochement avec Abou Dhabi. Les relations paraissent en revanche meilleures avec l’Arabie saoudite. La Tunisie s’est en effet engagée, du moins sur le papier, dans la coalition saoudienne au Yémen, avant d’inscrire le Hezbollah dans sa liste d’organisations terroristes. Elle a en outre accueilli le prince héritier Mohammed ben Salman après l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, en octobre 2018. En retour, Tunis a bénéficié d’une enveloppe financière importante.

QUELQUES PISTES POUR SORTIR DE LA CRISE

Pour l’heure, le bilan post-révolutionnaire de la Tunisie reste modeste. Des réformes ont été accomplies, mais bien d’autres restent en chantier. Il appartient au nouveau gouvernement de les mener à bien en renonçant à toute approche idéologique, dans un pays où les syndicats restent forts (poids de l’UGTT – l’Union générale des travailleurs tunisiens) et le conservatisme religieux très présent. Ce gouvernement doit calmer les revendications populaires et faire face aux défis du covid-19, tandis que médias et partis politiques doivent faire preuve de réalisme. A défaut, la Tunisie pourrait basculer dans une nouvelle instabilité délétère. Au bout du compte, le défi principal consiste à redéfinir un modèle de développement adapté et acceptable par la population. Le pays doit définir une véritable stratégie nationale en vue de renégocier sa place au sein d’une économie mondialisée, mais aussi se doter d’une Cour constitutionnelle (dont la création était annoncée pour 2014) qui permettrait de légitimer les réformes engagées. Au niveau politique, il s’agirait de mettre en place des mécanismes de dialogue afin de favoriser le consensus de long terme, permettant ainsi de limiter les blocages entre factions politiques rivales.

Sur le plan international, l’Union européenne et le FMI pourraient soutenir les orientations prises par la Tunisie afin de participer à la consolidation de sa stabilité, alors même que ces deux acteurs sont pointés du doigts par les Tunisiens qui leur reprochent des mesures d’austérité lourdes à supporter et n’ayant pas permis la relance de l’économie. Quant aux Etats européens très attachés à la réussite de l’expérience démocratique tunisienne, France, Italie et Allemagne en tête, leur plus grande utilité consisterait non pas à chercher à influencer le modèle sociétal tunisien qui suit le processus d’éloignement du modèle occidental qui touche le monde arabo-musulman, mais bien au contraire à coordonner davantage leurs efforts pour dresser une « cage de Faraday » virtuelle autour de la Tunisie destinée à neutraliser les ondes négatives véhiculées par tous ceux qui rêvent de faire échouer cette expérience démocratique. Dans un bassin méditerranéen de plus en plus divisé, la Tunisie gagnerait enfin à retrouver sa place historique de médiateur du monde arabo-musulman en adoptant une posture plus nuancée sur les grands dossiers du moment, tout en réaffirmant sa volonté de discuter avec tous les acteurs de la scène régionale.

[1]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[2]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[3]http://www.legislation.tn/sites/default/files/news/constitution-b-a-t.pdf

[4]https://www.lepoint.fr/afrique/tunisie-les-causes-de-la-crise-sont-toujours-la-04-03-2020-2365799_3826.php

[5]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[6]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[7] Au 26 mars 2020, le prix du baril de pétrole Brent s’élevait à 23 dollars, contre 67 dollars au 7 janvier 2020 ; https://prixdubaril.com/

[8]https://www.jeuneafrique.com/mag/811776/economie/hydrocarbures-un-nouveau-souffle-pour-le-petrole-tunisien/

[9]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[10]https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/la-gestion-de-la-pandemie-due-au-coronavirus-un-crash-test-pour-la-democratie-tunisienne

[11]« Mohammed bin Zayed’s Dark Vision of the Middle East’s Future », The New York Times Magazine, 9 janvier 2020.

[12]https://www.elwatan.com/edition/actualite/entre-lalgerie-et-la-tunisie-des-preoccupations-communes-02-02-2020

[13]https://www.jeuneafrique.com/594707/politique/la-tunisie-rejoint-a-son-tour-linitiative-chinoise-one-belt-one-road/

[14]Témoignage de Pierre Razoux lors d’une conversation privée le 31 mars 2020.

[15]https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/tunisia-looks-reset-west

[16]https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/07/10/presidential-memorandum-designation-republic-tunisia-major-non-nato-ally

[17]Comme le rappelle Pierre Razoux, directeur de recherche associé à la FMES, qui interagit fréquemment avec l’Institut de défense tunisien (conversation privée le 31 mars 2020).

[18]https://www.diplomatie.gov.tn/mission/pays-daccreditation/relation-bilaterale/etranger/ambassade-de-tunisie-a-doha-qatar/