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Nouveaux axes stratégiques en Méditerranée orientale : la Turquie en recherche de partenariats – Arnaud Peyronnet

Membre associé FMES de l’Observatoire stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (OS2MO)

La Turquie s’attelle énergiquement à se rapprocher de l’Ukraine et du Royaume-Uni pour contrer l’influence de la Russie dans ses approches, ce qui suscite l’intérêt des plus atlantistes des pays européens. Dans cette démarche, l’industrie de défense turque est devenue un formidable atout international, notamment grâce à ses succès opérationnels engrangés en Syrie, en Libye et dans le Caucase. Ces nouvelles alliances en gestation et la visibilité accrue de l’opposition géopolitique russo-turque pourraient permettre à Ankara de se rapprocher de Washington et d’isoler un peu plus les pays européens ayant pris fait et cause pour la Grèce dans ses contentieux avec la Turquie en Méditerranée. Athènes se rapproche de son côté d’Israël et des Émirats arabes unis. De nouvelles failles apparaissent ainsi dans la tectonique des plaques géopolitiques de la Méditerranée orientale et opposent trois types d’acteurs : la Russie, un axe opportuniste turco-atlantiste et un axe profondément antiturc.

La Méditerranée orientale, aux prises avec un affrontement géopolitique croissant entre la Turquie et la Grèce mais également entre la Turquie et la Russie, est le théâtre de nouveaux accords stratégiques qui ouvrent la porte à de nouveaux acteurs. La Turquie, qui cherche à contrebalancer la Russie sur son flanc nord, s’est ainsi rapprochée de l’Ukraine, suscitant mécaniquement la faveur des plus atlantistes des pays européens, notamment du Royaume-Uni, qui ne jurent que par la menace russe. Pour Ankara, cet accord avec Kiev, et plus tard éventuellement avec la Grande-Bretagne, pourrait lui permettre de trouver tant des ressources que des débouchés pour son industrie de défense, notamment pour sa force de frappe de drones qui s’avère être l’une des clés de la projection de puissance turque en même temps qu’un formidable intégrateur industriel avec des partenaires étrangers.

À l’opposé, la Grèce et Chypre ont approfondi leur association avec un axe antiturc et pro-américain. Ces deux pays ont ainsi signé des partenariats majeurs avec les Émirats arabes unis (EAU) et Israël, sans doute aussi dans l’intention de s’attirer les bonnes grâces des États-Unis, profitant d’un contexte de tensions turco-américaines palpables, freinant par là même toute velléité d’Ankara de se rapprocher de la nouvelle administration Biden. Pour la Grèce, les accords récemment signés lui permettent d’arrimer les EAU, et dans une moindre mesure Israël, à la défense du territoire grec, mis au défi par les prétentions turques en mer Égée et en Méditerranée au cours des dernières années.

Une coopération turco-ukrainienne en plein développement

La Turquie fait l’objet d’un isolement croissant, tant vis-à-vis de l’UE que des États-Unis, alors qu’Ankara est entré dans une lutte d’influence régionale avec la Russie, tant en Syrie qu’en Libye et dans le Caucase. Dès lors, elle semble avoir résolument pris la décision de se rapprocher de l’Ukraine, ce qui lui permet de contrer la Russie, cette fois en mer Noire, dans une zone que Moscou considère comme sienne. En février 2020, les premiers rapprochements ont été effectués entre les deux gouvernements et en août suivant, c’est un protocole de coopération entre le ministère ukrainien des Industries stratégiques et l’agence nationale turque de l’industrie de défense qui a été conclu, puis signé par le président ukrainien, le 16 octobre 2020, lors d’une visite officielle en Turquie. Ce protocole de coopération prévoirait des échanges de matériels et de savoir-faire technologique[1] entre les deux pays. L’Ukraine a également accepté des transferts de savoir-faire en matière de technologie spatiale à la société turque Roketsan[2]. Cet accord a d’ailleurs été annoncé par le chef de l’agence spatiale turque le 4 décembre 2020, précisant que cette coopération concernait le développement commun de nouvelles technologies, la fabrication de satellites et de lanceurs spatiaux[3].

Ankara envisagerait également l’achat en Ukraine d’avions de transport de type AN-178 et souhaiterait développer avec Kiev des programmes communs pour des drones à longue portée et des missiles de croisière. En échange, la Turquie aurait vendu à l’Ukraine des missiles antinavires de type Atmaca, mais aussi des systèmes de communication et de surveillance fabriqués par la société Aselsan. Sur le plan naval, la Turquie va vendre à l’Ukraine 4 corvettes de type Ada(contrat d’une valeur de 1 milliard de dollars), tout comme des drones Bayraktar selon un accord bilatéral conclu le 15 décembre 2020 par le ministre ukrainien de la Défense et l’agence nationale turque de l’armement[4].

Ce rapprochement a également un volet économique, encore plus important en période de crise[5], les dirigeants des deux pays souhaitant faire passer leurs échanges commerciaux d’un volume de 5 milliards de dollars en 2019 à 20 milliards dans les prochaines années. La Turquie reste en outre un lieu hautement touristique pour les ressortissants ukrainiens (1,5 million de touristes en 2019). Les négociations pour la conclusion d’un accord de libre-échange, débutées en 2012, devraient également être accélérées.

Sur le plan politique, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accueilli le président turc à Kiev en février 2020, avant de se rendre lui-même en Turquie en août, puis en octobre 2020. De fait, la Turquie soutient l’armée ukrainienne dans son différend avec la Russie pour le Dombass et la Crimée, s’imposant dès lors comme un partenaire très important pour l’Ukraine. Lors d’un déplacement en Turquie le 2 décembre 2020, le ministre des Affaires étrangères ukrainien a déclaré que « son pays attendait qu’Ankara ait un rôle majeur dans le règlement du conflit de Crimée[6] ». Cette situation va dans le sens de l’OTAN qui souhaite accroître sa présence en mer Noire. Elle permet également à Ankara d’exercer une certaine pression sur Moscou, en riposte aux agissements antiturcs de la Russie tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase.

Les drones turcs comme outil d’intégration régionale

Le partenariat turco-ukrainien montre toute son importance dans le domaine des drones. En effet, dès 2018, un premier accord avait été signé par l’Ukraine pour l’achat de 12 drones turcs de type Bayraktar TB2[7]et d’environ 200 munitions associées (contrat de 69 millions de dollars). En octobre 2020, le directeur de la société publique ukrainienne de commerce d’armes Ukrspecexporta annoncé avoir l’intention de commander en 2021 un nouveau lot de 12 drones Bayraktar TB2, puis potentiellement de produire sous licence en Ukraine 36 unités supplémentaires[8].

La filière drones serait ainsi un axe d’effort majeur de la coopération des deux pays, Ankara estimant que les projets communs entre le fabricant de drones turcs Bayraktar Baykar Makina et la société ukrainienne Ukrspecexport étaient de nature à résoudre certains problèmes de l’industrie de défense turque pour la production de moteurs[9]. La Turquie avait déjà importé d’Ukraine une douzaine de moteurs Ivchenko-Progress AI-450C pour le futur drone de type Akinci[10],confirmant qu’Ankara avait besoin de Kiev pour mener à bien ses futurs programmes de drones. Ce nouveau type de drone armé, de forte endurance (24 heures pour 600 à 800 km de rayon d’action) et capable d’opérer à haute altitude (plus de 12 000 mètres) a en effet pour but de pallier la non-participation turque au programme F-35, voire de proposer des solutions alternatives pour les clients des industries de défense turques. Si les drones turcs utilisés massivement en Syrie, en Irak et dans le Caucase ont démontré toute leur efficacité en appui des opérations au sol, le partenariat avec les motoristes ukrainiens demeure à ce stade essentiel pour la Turquie. En effet, et faute d’autres alternatives industrielles en matière de production de moteurs, cette alliance avec des sociétés aéronautiques ukrainiennes est vitale pour Ankara afin de pérenniser son ambitieux programme de drones.

Une collaboration turco-ukrainienne qui permet à la Turquie de se rapprocher de l’Occident

Ankara pourrait, via l’Ukraine, bénéficier de débouchés intéressants pour son industrie d’armement désormais sous l’effet de sanctions. Comme l’Ukraine attend un soutien américain plus conséquent avec la nouvelle administration américaine, la Turquie espère obtenir les mêmes avantages en soutenant opportunément Kiev face à la Russie, de manière à s’attirer les bonnes grâces du président Joe Biden pour la levée de sanctions très problématiques pour les forces armées turques. En effet, les États-Unis ont décidé en 2019 d’exclure la Turquie du programme F-35 en raison d’achats de systèmes russes de défense aérienne de type S-400 (faisant passer Ankara sous le coup de la loi CAATSA[11]). Or, le 14 décembre 2020, le chef de la diplomatie américaine a décidé de mettre en place des sanctions contre l’agence chargée de l’acquisition d’armements pour les forces armées turques, Washington s’interdisant désormais d’attribuer toute licence d’exportation à destination des industriels de défense turcs, position rapidement suivie par le Canada (fournisseur de composants pour les drones). Ces sanctions exposent particulièrement la force aérienne turque, vieillissante et essentiellement composée d’appareils d’origine américaine (F-16 et F-4 pour les chasseurs, Bell UH-1 et Sikorski S-70 pour les hélicoptères) dont la maintenance risque dès lors de s’avérer compliquée. La marine turque, constituée pour une bonne part d’anciens navires américains (dont 8 frégates de classe Oliver Hazard Perry) eux-mêmes dotés d’armements américains, pourrait être pénalisée par ces sanctions. Certaines composantes terrestres (artillerie et blindés surtout) risquent aussi d’être à terme impactées sachant que celles-ci font déjà face aux restrictions imposées par certains pays européens dont l’Allemagne[12].

Via ce rapprochement turco-ukrainien, la Turquie pourrait en outre chercher à s’attirer les bonnes grâces des pays européens du flanc est de l’OTAN qui perçoivent la menace russe comme bien plus conséquente que l’activisme turc en Méditerranée[13]. La Turquie pourrait y trouver des opportunités de rapprochement avec le Royaume-Uni, très impliqué avec Kiev. Les ministres de la Défense britannique et ukrainien ont en effet signé, en octobre 2020, une lettre d’intention portant sur la livraison de matériels militaires britanniques à l’Ukraine, la production commune de certains équipements et la construction d’emprises pour la marine ukrainienne, l’ensemble pour un montant estimé à 1,6 milliard de dollars[14]. Huit patrouilleurs lance-missiles pourraient ainsi être développés conjointement, dont 6 construits en Ukraine. En octobre 2020, les deux pays avaient déjà signé un accord de coopération politico-économique réaffirmant leur volonté de « travailler ensemble pour contrer l’influence malveillante de la Russie » en Europe de l’Est[15].

Le Royaume-Uni, dans une stratégie post-Brexit, vise en effet à accélérer la conclusion d’accords commerciaux et industriels avec les pays non- membres de l’UE. Après l’Ukraine, la Turquie pourrait être un objectif majeur de Londres. Les deux pays ont d’ailleurs annoncé, fin décembre 2020, la signature d’un accord douanier avec l’espoir de conclure à terme un accord bilatéral global de libre-échange. Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cet accord « de plus important depuis l’accord pour l’union douanière avec l’UE » signé en 1995[16]. La Turquie chercherait à développer ses liens avec le Royaume-Uni, notamment dans le domaine des drones, avec de potentielles exportations vers les îles britanniques. De plus, la Turquie aurait sollicité le Royaume-Uni pour l’acquisition d’un porte-aéronefs d’occasion et pour un appui technique à la construction d’unités modernes de ce type[17]. Enfin, le Royaume-Uni a pour avantage, vu d’Ankara, d’être sorti de l’UE et d’être surtout l’une des puissantes « garantes[18] » de l’ordre constitutionnel à Chypre. Londres, de par sa présence et son influence sur l’île de Chypre[19], pourrait ainsi représenter un contrepoids politique majeur à l’UE et à Athènes sur la question chypriote. La Turquie y gagnerait au mieux un allié, au pire un partisan du statu quo, qui pourrait favoriser le narratif turc et marginaliser de fait l’influence européenne sur l’île. Le rapprochement turco-britannique actuel est donc sans doute aussi lié, pour Ankara, à la question chypriote et aux tensions avec l’UE.

Rapprochement géopolitique entre la Grèce et les EAU

De son côté, la Grèce n’est pas restée inactive[20]. Partageant une opposition commune à la politique néo-ottomane de la Turquie, même si c’est pour des raisons différentes[21], Athènes et Abu Dhabi ont multiplié ces derniers mois les signes de rapprochement. Dans le courant de l’été 2020, au plus fort de la crise maritime opposant Athènes à Ankara, les EAU ont déployé quatre chasseurs F-16 sur la base de La Sude, en Crète, au prétexte d’exercices conjoints avec l’armée de l’air hellénique. Les forces aériennes émiriennes s’étaient déjà entraînées en Grèce les années passées, lors d’exercices multinationaux de type Inochios qui associaient également Israël. Cette fois-ci, ce déploiement s’est fait sur un plan strictement bilatéral, dans un signal clair de soutien d’Abu Dhabi à la Grèce dans son conflit avec la Turquie. Ce rapprochement a été consacré par la signature, en novembre 2020, d’un accord bilatéral renforçant la coopération militaire entre les deux pays, doublé d’un partenariat stratégique s’étendant à la politique étrangère des deux États. Dans une déclaration conjointe publiée à l’issue de cette signature, les dirigeants des deux pays ont condamné « la violation par la Turquie de la souveraineté et des droits souverains de la Grèce et de Chypre, ainsi que son comportement global agressif au Moyen-Orient, en Méditerranée orientale et dans le Caucase du Sud, en violation flagrante du droit international[22] ». De plus, une « clause d’assistance mutuelle en matière de défense » pourrait être « activée en cas de menace pour l’intégrité territoriale de l’un des deux pays »[23], tout comme serait prévu, en cas de nécessité, le stationnement temporaire de troupes dans les deux pays respectifs[24] et l’échange de renseignement[25]. Les deux pays souhaitent d’ailleurs créer en Grèce, sur la base aérienne d’Avlona, un centre de formation et d’entraînement conjoint à la maintenance des appareils de type F-16[26]. Enfin, 10 jours après la conclusion de ce partenariat, les EAU ont participé début décembre 2020, au large d’Alexandrie, à l’exercice naval Médusa-10 avec la Grèce, Chypre, l’Égypte et la France, marquant une fois de plus la consolidation de cette nouvelle alliance en Méditerranée.

Le 12 janvier 2021, c’est au tour de Chypre de signer un accord de coopération militaire avec les EAU[27], Nicosie ayant déjà des engagements de ce type avec l’Égypte et Israël, sans compter ceux avec la Grèce. Cet accord prévoirait des exercices militaires et des programmes de formation, confirmant la volonté d’Abu Dhabi de s’allier en Méditerranée avec les États opposés à la politique néo-ottomane de la Turquie. Ces accords pourraient en outre marquer la volonté des EAU de se projeter régulièrement en Méditerranée aux côtés de leurs alliés.

Volonté grecque d’intégrer l’axe israélo-américain

La Grèce s’est aussi rapprochée d’Israël[28] avec la conclusion, le 4 janvier 2021, d’un accord de 1,68 milliard de dollars sur 20 ans avec la société israélienne Elbit pour la création et l’exploitation d’une école de pilotage sur la base grecque de Kalamata. La société israélienne équipera ainsi 10 avions d’entraînement M-346 d’origine italienne et fournira des simulateurs afin que la formation initiale des pilotes de combat grecs soit similaire à celle des pilotes israéliens. Les deux pays s’étaient déjà grandement rapprochés en 2020 avec l’achat par la Grèce de deux drones israéliens de type Heron dédiés à la surveillance maritime et leur engagement commun dans un projet de construction d’une nouvelle classe de corvettes répondant aux besoins des deux pays[29].

La Grèce multiplie par ailleurs les tentatives de rapprochement avec Washington, profitant de la volonté américaine de contrer l’influence russe dans la région. Le Pentagone a ainsi fait part de son intérêt renouvelé pour plusieurs bases grecques, comme celle de La Sude, déjà employée par la marine américaine, mais qui devrait accueillir de façon permanente un bâtiment de soutien américain[30], et la base aérienne de Larissa qui pourrait accueillir des drones de type MALE[31]. La base aérienne de Stefanovikeo et le port d’Alexandroupoli, proche du détroit des Dardanelles, présenteraient également des intérêts pour Washington[32]. En complément, Athènes fait miroiter à Washington des contrats d’armement, notamment dans les domaines aérien (20 F-35) et naval (4 frégates Multi-Mission Surface Combattant, mise à niveau des 4 frégates de type Meko et 4 hélicoptères MH-60R dédiés à la lutte anti-sous-marine). La Grèce souhaite tout particulièrement disposer du F-35 furtif, à l’instar d’Israël et bientôt peut-être des EAU[33], améliorant ainsi l’interopérabilité avec ses nouveaux alliés du « club F-35 » en s’arrimant fermement à Washington, alors même que la Turquie a été exclue de ce programme.

Le renforcement de la coopération militaire entre les États-Unis et Chypre a été annoncé par Washington au début du mois de juillet 2020, confirmant la levée de l’embargo américain en vigueur sur l’île depuis 1987[34]. Cette coopération viserait surtout la formation et l’entraînement du personnel, avant toute possibilité de livraison d’armements d’origine américaine au gouvernement de Nicosie. Ce soutien américain à un axe Athènes-Nicosie-Jérusalem ne vise pas en soi la Turquie mais a pour but, dans les perceptions américaines, de contrer les influences russe et chinoise dans la région tout en promouvant la stabilité en Méditerranée orientale[35], notamment autour du projet gazier EastMed.

Certains alliés des États-Unis estiment pour leur part que l’ambition démesurée de la Turquie représente le principal facteur crisogène dans la région. Cette thématique ne se dément pas, comme en témoigne encore en mars 2021 la mise en garde turque à la Grèce, à Israël et à l’UE, les exhortant à obtenir son autorisation pour d’éventuels travaux sur le plateau continental revendiqué par Ankara en Méditerranée orientale[36].

* * *

Pour l’instant, la Turquie semble rester en position favorable avec des alliances économiques prometteuses avec l’Ukraine et le Royaume-Uni, alors même qu’Ankara, en grande difficulté économique, tente de renouer des liens tant avec l’UE qu’avec la nouvelle administration américaine. De fait, il est probable que la Turquie cherchera dans les prochains mois à temporiser en Méditerranée et à s’afficher comme un allié « modèle » de l’OTAN, quitte à rebasculer ses efforts vers la Syrie, l’Irak ou le Caucase qui sont revendiqués comme faisant partie de la « Grande Turquie » par des proches du président Erdogan. Pour la Grèce, l’année 2021 sera certainement l’occasion de consolider les alliances nouées en 2020 tout en se rapprochant durablement de Washington.


Émergence de nouveaux axes géopolitiques en Méditerranée orientale

1] L’Ukraine pourrait devenir le principal partenaire de la Turquie dans un certain nombre de technologies telles que les turbopropulseurs, les moteurs, l’avionique, les drones, les missiles, les systèmes radar, les systèmes robotiques et les blindages.

[2] La Turquie aurait formellement réitéré son désir de développer un satellite de renseignement commun avec l’Ukraine.

[3] Defense News, 14 décembre 2020.

[4] Defense News, 21 décembre 2020.

[5] Baisse de 35 % de la livre turque en 2020, 2récession (– 4 %) en 2 ans, 12 % d’inflation (Les Échos, 19 novembre 2020).

[6] Al Monitor, 11 décembre 2020. La Crimée a fait d’ailleurs partie de l’Empire ottoman jusqu’au xviisiècle et conserve donc une importance symbolique dans les perceptions turques. Ankara a ainsi maintenu son soutien à un retour de la Crimée sous la souveraineté de l’Ukraine, l’annexion de celle-ci par la Russie en 2014 ayant été fortement décriée.

[7] Les premiers ayant été mis en service en mars 2019.

[8] Opex360, 11 octobre 2020.

[9] Comme en témoignerait la décision turque d’accorder en février 2020 plus de 40 millions de dollars à l’Ukraine pour soutenir la recherche et le développement dans le domaine des moteurs. L’Ukraine a également vendu un quart des actions du motoriste ukrainien Motor Sich à des entreprises turques (Atalayar, 23 octobre 2020).

[10] La Turquie pensait en mettre en service 6 en 2021, 12 ayant été commandés. L’Ukraine, le Qatar, la Malaisie et l’Azerbaïdjan sont également intéressés par ce programme.

[11] Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, promulgué en août 2017.

[12] L’Allemagne ne livre plus de pièces de rechange pour les blindés turcs de type Léopard depuis les opérations turques menées en Syrie.

[13] La division de l’OTAN et de l’UE pourrait être dès lors un objectif indirect d’Ankara dans ce dossier.

[14] Naval News, 5 janvier 2021.

[15] AFP, 8 octobre 2020.

[16] Le Figaro, 29 décembre 2020.

[17] Middle East Eye & Daily Sabah, cité par Opex 360, 3 février 2021.

[18] Selon le traité de garantie signé entre le Royaume-Uni, la Turquie et la Grèce le 16 août 1960 à Nicosie et qui officialisait l’indépendance de l’île. Or, Ankara cherche avec constance à imposer une solution à deux États qui validerait le fait accompli turc.

[19] Présence de deux bases militaires souveraines (Akrotiri et Dhekelia), contribution aux forces onusiennes. Plus de 30 000 ressortissants britanniques sont présents sur l’île, dont environ 3 500 fonctionnaires. En outre, les touristes britanniques représentent annuellement environ 40 % des visiteurs sur l’île. La diaspora chypriote au Royaume-Uni est également forte de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

[20] Comme en témoigne l’article d’Aris Marghelis « La nouvelle stratégie régionale de la Grèce » publié par la FMES en mars 2021.

[21] Les Émirats arabes unis s’opposent à l’islam politique des Frères musulmans représenté, entre autres, par le gouvernement turc actuel, tandis que la Grèce se concentre sur ses contentieux territoriaux avec la Turquie.

[22] Quotidien grec I Kathimeriní cité par Opex360, 23 novembre 2020.

[23] Ibid.

[24] Al-Monitor, 2 décembre 2020, citant Antonia Dimou, directeur Moyen-Orient de l’Institute for Security and Defense Analyses d’Athènes.

[25] Al Monitor, 13 janvier 2021.

[26] Ibid.

[27] Defense News, 12 janvier 2021.

[28] Tel-Aviv s’étant rapprochée des EAU en septembre 2020 par les accords « Abraham ».

[29] Opex 360, 27 juin 2020.

[30] The New York Times, 29 septembre 2020.

[31] MALE : Moyenne altitude longue endurance.

[32] Le Pentagone cherche à contrer la Russie en Méditerranée et en mer Noire, la Grèce étant un excellent point d’appui pour l’ensemble de la Méditerranée centrale et orientale.

[33] Un accord entre les États-Unis et les EAU aurait été trouvé le 19 janvier 2021 pour 50 F-35, quelques heures avant le changement d’administration américaine ; il a depuis été remis en cause.

[34] Les États-Unis avaient imposé cet embargo en 1987 à l’ensemble de l’île dans l’espoir d’encourager une réunification de Chypre, dont le nord est occupé par la Turquie depuis 1974.

[35] Secrétaire d’État américain, cité par Le Figaro, 8 juillet 2020.

[36] Cette démarche diplomatique d’Ankara a été prise à la suite d’un accord signé le 8 mars 2021 entre Chypre, la Grèce et Israël pour la mise en œuvre d’un câble électrique sous-marin visant à connecter les réseaux électriques des trois pays (Capital, 15 mars 2021).

David Rigoulet-Roze – Les relations Etats-Unis et Arabie saoudite

David Rigoulet-Roze est docteur en Sciences politiques, enseignant et chercheur (Institut Français d’Analyse Stratégique, Institut de Recherches Internationales et Stratégiques, Institut européen de recherche sur la coopération Méditerranéenne et Euro-arabe). Il est également consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.  Il est l’auteur de l’ouvrage Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda (Armand Colin, 2005) et L’Iran pluriel : regards géopolitiques (l’Harmattan en 2011).

Quarantaine en rade du web pour la navire de la 6e SN ESM pour sa mission « Europe » – Gérard Valin

« Le Temple du Soleil ». © Moulinsart 2020

La mission « Europe » à Bruxelles de la 6ème session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » a dû finalement se dérouler en webinaire en raison du re-confinement imposé par la tempête et les embruns COVID qui ont à nouveau frappé la France et la Belgique. Mais en particulier grâce au soutien d’Émilia Didier, correspondante de l’IHEDN à Bruxelles, nos amis bruxellois impliqués au cœur des institutions européennes ont été fidèles au rendez-vous. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir les grands enjeux maritimes de l’Union européenne, les politiques et les stratégies mises en œuvre pour y faire face, et comment la France coopère avec ses alliés européens pour construire une Europe capable d’affronter les défis du monde d’aujourd’hui. Ces derniers ne faisant que croître avec le retour des États puissance, leur politique du fait accompli, le moindre respect du droit international et l’effritement du multilatéralisme que l’action de l’UE, dans ce contexte prend une dimension stratégique croissante.

Dès le lundi matin, le Web a été mis à contribution par Claire Raulin, ambassadrice de France auprès du Comité politique et de sécurité (COPS) de l’UE, qui immédiatement plongé les auditeurs dans l’atmosphère européenne. Ces derniers ont ainsi pu découvrir la montée en puissance des préoccupations de souveraineté au sein de l’UE, les avancées conséquentes en matière de sécurité et de défense ainsi que les enjeux liés au travaux prospectifs conduits dans le cadre de la « boussole stratégique ». Le vice-amiral d’escadre Henri Scricke, représentant militaire français auprès de l’Union européenne et du comité militaire de l’OTAN, a souligné la complémentarité de ces deux organisations dans les domaines militaires et maritimes. Il a insisté sur l’importance de bien prendre en compte les préoccupations de défense et de sécurité de l’ensemble des Etats membres et la nécessité d’anticiper en revenant sur les travaux de la « boussole stratégique ». Enfin, il a montré combien les approches pragmatiques et opérationnelles l’emportaient largement sur les positions trop dogmatiques à en prenant notamment comme exemple la présence maritime coordonnée (PMC).

L’après-midi a débuté par une table-ronde sur la « les enjeux de sureté maritime (SSMUE) de l’UE et son plan d’action » regroupant Christos Theophilou de la DG Mare[1], Géraud Montagut du SEAE[2] de la DG Mare et le contre-amiral Jean-Marie Lhuissier, spécialiste des systèmes d’information et de communication. Les auditeurs ont ainsi pu réfléchir et débattre sur des sujets aussi importants et divers que la coopération maritime entre les pays membres, la mise en œuvre d’une déclinaison maritime de la coopération structurée permanente (CSP) adoptée en octobre 2020 ou l’interopérabilité des systèmes d’information des États-membres.

Table ronde avec l’amiral Lhuissier, Géraud Montagut et Christos Theophilou

En fin d’après-midi, le député européen Pierre Karleskind, président de la commission pêche et vice-président de celle chargée de la biodiversité et de l’intercommission Mer au sein du parlement européen, a présenté la mise en œuvre de la politique maritime intégrée (PMI) de l’Union européenne. Il a longuement expliqué aux auditeurs le processus de négociation interne au parlement ainsi que son poids croissant dans les négociations, aucun accord ne pouvant être conclu sans sa ratification. Il a rappelé le succès de la Politique commune de la pêche (PCP) et l’importance de lutter contre la pêche illicite non déclarée et non réglementé (INN). Enfin, son intervention s’est terminée par de très riches débats avec les auditeurs sur les grands défis du Brexit, en particulier pour la pêche dont les enjeux sont un « condensé » des enjeux plus globaux.

Intervention du député Pierre Karleskin

En fin de journée, les comités se sont replongés avec ardeur dans leurs travaux de comité tant l’échéance mi-avril de la remise de la première version de leur rapport approche.

Les auditeurs ont le sourire tout en travaillant sur leurs travaux

Le mardi a davantage été consacré aux intervenants des institutions européennes. Une première table ronde sur la « Coopération structurée permanente » (CSP) a rassemblé Arnaud Migoux, Chef de secteur au SEAE, l’ingénieur général de l’armement Yves Caleca, Conseiller armement au sein de la RPUE et François Dupont de Naval Group. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir des avancées insoupçonnées dans le domaine de la défense et encore inconcevables il y a moins de 10 ans, telles que la création du Fond européen de défense (FED) et la montée en puissance de cette CSP dans les domaines opérationnel et capacitaires.   

Table ronde avec l’Ingénieur Général Caleca, Arnaud Migoux et François Dupont

Théo Barbe et Paul Avrillier, conseillers « pêche » et « transport » de la RPUE, ont ensuite permis aux auditeurs de découvrir comment la politique commune de la pêche (PCP) a permis la reconstitution de certains stocks de poissons et les efforts mis en œuvre par l’UE pour limiter la pollution par les navires. Tous ces représentants de la France à Bruxelles contribuent, chacun à son niveau, à améliorer le dialogue et la compréhension entre les échelons national et communautaire et à promouvoir la vision, les positions et les intérêts de la France auprès de ses partenaires européens.

Théo Barbe attentif aux questions des auditeurs sur la pêche
Paul Avrillier expliquant aux auditeurs les enjeux de la limitation de la pollution par les navires

Félix Leinemann et Reka Rozsavolgyi, de la DG MARE, ont ensuite animé en duo les débats sur l’économie bleue, pour une économie maritime durable. Le premier a évoqué les grands enjeux liés à l’autonomie stratégique de l’Europe et le défi que représente pour l’UE la mise en place d’une économie circulaire. L’enjeu consiste à permette la durabilité des chaînes de valeur et à trouver un juste équilibre entre le climat, la protection de la biodiversité et l’exploitation raisonnée des mers et des océans tout en ne créant pas de distorsion de concurrence aux dépens des entreprises européennes.

Intervention de Reka Rozsavolgyi et Félix Leinemann

La seconde est intervenue sur les stratégies régionales par bassin maritime avec un focus sur la stratégie Atlantique. Elle a détaillé le plan d’action stratégique de l’Atlantique adopté par la commission en mai 2013 en insistant sur ses grandes priorités : promouvoir l’innovation et l’entreprenariat ; assurer la protection et la sécurité de l’environnement marin et des côtes ; d’améliorer l’accessibilité et la connectivité et, enfin, créer un modèle socialement inclusif et durable de développement. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir une liste particulièrement impressionnante de projets conduits dans ce cadre.

Enfin, Geneviève Pons, Directrice générale d’Europe de l’Institut Europe Jacques Delors a clos ce séminaire avec brio en présentant aux auditeurs la mission Starfish 2030 destinée à maintenir, protéger et restaurer les milieux aquatiques, y compris ceux situés sur les territoires des États. Cinq axes la structurent : enrichir les connaissances et créer un lien émotionnel, zéro pollution, améliorer la gouvernance, régénérer les écosystèmes marins et aquatiques et décarboner notre océan, nos mers et nos eaux.

Présentation de la mission Starfish 2030 de Geneviève Pons

[1] Direction générale de la Mer de la commission européenne.

[2] Service européen pour l’action extérieur

La nouvelle stratégie régionale de la Grèce – Aris Marghelis

Chercheur associé au Centre de droit maritime et océanique de l’université de Nantes

La fuite en avant de la politique régionale turque à partir de la fin 2019 a eu comme effet de bousculer la Grèce, faisant de 2020 une année très particulière pour sa politique étrangère. Outre de nouvelles délimitations maritimes, la Grèce a surtout cherché à développer des synergies, y compris avec des puissances militaires du Moyen-Orient via lesquelles elle puisse contrer les desseins turcs en Méditerranée orientale, dont elle est la première cible avec Chypre. Elle cherche également à moderniser son aviation et sa marine. Plusieurs inconnues questionnent toutefois cette nouvelle stratégie, notamment l’évolution de la question chypriote, les conséquences de l’élection de Joe Biden, le facteur russe et la situation en Libye.

À partir du moment où la Turquie a « franchi le Rubicon » en signant un accord de délimitation empiétant sur les droits maritimes de la Grèce le 27 novembre 2019[1], Athènes a rapidement procédé à deux délimitations, avec l’Italie en juin 2020[2] et l’Égypte en août suivant[3], de manière à contrer la délimitation turco-libyenne. En octobre 2020, la Grèce s’est entendue avec l’Albanie, partenaire stratégique de la Turquie, pour confier à la justice internationale l’arbitrage de leurs frontières maritimes. Enfin, en janvier 2021 elle a étendu à 12 milles marins (nautiques) ses eaux territoriales en mer Ionienne, réitérant son droit discrétionnaire de faire de même au large de toutes ses côtes si besoin était, sachant que pour la Turquie une extension au-delà de 6 milles nautiques en mer Égée serait un casus belli[4]. Autant d’actions intervenant après des décennies d’immobilisme en la matière.

Les vecteurs traditionnels de politique étrangère s’avèrent insuffisants

Devant le danger d’escalade militaire avec la Turquie en 2020, la Grèce a pris acte à la fois de la nécessité incontestable, mais aussi des limites de ses liens avec l’Union européenne et l’OTAN. L’UE reste l’atout essentiel de la Grèce mais elle est pénalisée par ses divisions en matière de politique étrangère. Des États comme l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie et Malte se montrent très réticents à adopter une position dure à l’égard de la Turquie. À l’inverse, la France, l’Autriche ou encore la Slovénie défendent une attitude ferme et un soutien substantiel à la Grèce et à Chypre.

De son côté, dans son souci de maintenir sa cohésion, l’OTAN s’est montrée fidèle à son équidistance traditionnelle entre la Grèce et la Turquie. Une posture mal vécue par la Grèce à partir du moment où, se considérant comme agressée, être traitée à égalité avec son agresseur fait, selon elle, automatiquement le jeu de celui-ci. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Turquie préfère largement le cadre de l’OTAN à celui de l’UE et qu’elle a multiplié les pressions en direction des Alliés et des structures de l’Alliance atlantique, conférant à ses diplomates en poste dans ces structures le rôle de « quasi-commissaires politiques[5] ». La mise en place du « mécanisme de déconfliction » au sein de l’Alliance atlantique est d’ailleurs très caractéristique de la manière dont fonctionne le trio OTAN-Grèce-Turquie. Après qu’il a été annoncé début septembre 2020 par le secrétaire général Stoltenberg et le gouvernement turc, la Grèce a immédiatement fait savoir que le seul moyen de faire baisser la tension était d’en éliminer la cause, demandant à ce que le navire turc de recherches sismiques Oruç Reis et son escorte se retirent du plateau continental grec. Pour les autorités grecques, accepter une « baisse de tension » sous l’égide de l’OTAN sans le départ préalable de cette flottille était inacceptable. Ce mécanisme a finalement été mis en place début octobre, une fois les navires turcs rentrés au port, et la Grèce a veillé à ce qu’il soit limité à une dimension strictement opérationnelle sans production d’effets politiques.

Athènes a donc pris note des limites inhérentes à ces deux cadres d’action qui sont, par ailleurs, des vases communicants, ce qui l’a amené à créer des alternatives bilatérales pour endiguer la fuite en avant de la Turquie : des partenariats militaro-diplomatiques bilatéraux et régionaux, combinés à un important programme de réarmement.

De nouveaux partenariats militaro-diplomatiques

Avec la France

Excepté les États-Unis, de tous les partenaires européens de la Grèce, la France est indéniablement le plus important et le plus puissant pour Athènes. Elle a fait preuve d’un soutien sans faille durant la crise de 2020 ce qui a incontestablement fait la différence au niveau de son déroulement et de son dénouement. Outre la multiplication des exercices militaires communs[6], Athènes et Paris ont également réhaussé leur coopération dans le domaine de l’armement comme évoqué plus loin. Cet appui précieux, lié aux relations traditionnelles entre les deux pays, n’est évidemment pas étranger à la politique turque en Afrique du Nord et au Sahel, qui incite la France à investir dans des soutiens grecs et égyptiens en Méditerranée orientale, à la fois comme relais régionaux et facteurs de rééquilibrage.

Avec les pays du Golfe

Après plusieurs années de désintérêt apparent pour le monde arabe, la Grèce semble opérer un retour dynamique dans les pays arabo-musulmans. Elle a conclu avec les Émirats arabes unis (EAU) un certain nombre d’accords de coopération[7], mais aussi un partenariat stratégique incluant un accord de défense mutuel[8] signé le 18 novembre 2020, une première pour la Grèce dans un cadre hors OTAN. Théoriquement, cela signifie qu’en cas d’agression, elle pourrait compter sur le soutien de la respectable armée de l’air émiratie. Signe de la nouvelle dynamique de coopération militaire entre les deux pays, quatre F-16 émiratis ont stationné au moins d’août en Crète, en pleine crise avec la Turquie. En outre, ce partenariat pourrait s’avérer très bénéfique pour l’armée de l’air hellénique sur le long terme, étant donné la similitude du matériel utilisé par les deux armées qui souhaitent toutes deux acquérir des chasseurs bombardiers furtifs F-35 et qui disposent déjà de F-16 modernisés.

Avec l’Arabie saoudite, les relations sont plus discrètes mais se développent, profitant de la rivalité turco-saoudienne. Cela touche au domaine spatial[9], mais surtout militaire. Des manœuvres aériennes gréco-saoudiennes devraient se dérouler dans les prochaines semaines en Méditerranée[10]. Un accord de déploiement de missiles Patriot grecs est également en passe d’être signé à la demande des Américains, avec pour objectif de protéger les infrastructures pétrolières saoudiennes régulièrement visées depuis 2019. En retour, Riyad les modernisera à ses frais. La Grèce rappelle néanmoins qu’il s’agit d’armes défensives et ne souhaite pas être associée à un soutien actif à la guerre au Yémen[11].

En revanche, cette ouverture vers le Golfe, facilitée par la récente normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes opérée sous la précédente administration américaine, semble se faire aux dépens des relations gréco-iraniennes, pourtant longtemps cordiales[12]. De fait, les lobbys pro-grecs à Washington semblent s’être rapprochés de ceux favorables à Israël, à l’Arabie saoudite et aux EAU.

Au Levant

Proche du monde arabe jusqu’en 1990 (date de la reconnaissance d’Israël par Athènes), la Grèce a densifié ses liens avec Tel Aviv à partir de 2010 dans un contexte de détérioration des relations turco-israéliennes. La coopération gréco-israélienne, qui implique Chypre dans la plupart de ses schémas, repose sur la double dimension énergétique et militaire. Sur le plan énergétique, les trois États planifient d’installer le plus long câble électrique sous-marin du monde (1 200 km), visant à relier Israël à l’Europe pour assurer à l’État hébreux un approvisionnement en cas d’urgence[13]. Mais leur projet-phare est bien sûr celui du gazoduc East Med[14]. Cependant, l’architecture régionale qu’il implique, mais surtout la question de sa faisabilité technique et de sa rentabilité économique sèment le doute quant aux réelles perspectives de sa réalisation. Tant que ce projet n’est pas réellement lancé, rien n’est certain et il s’apparente davantage à un outil géopolitique. En marge de l’énergie, la Grèce vient d’annoncer qu’elle ouvrait ses portes aux touristes israéliens, malgré la crise sanitaire[15]. Au niveau militaire, la coopération entre la Grèce et Israël, qui a débuté dans les années 2010[16], connaît aujourd’hui une embellie et se focalise sur l’entraînement conjoint, le partage d’information et la cybersécurité[17]. Israël offre à la Grèce et à Chypre un axe Est-Ouest complémentaire de l’axe Nord-Sud établi avec l’Égypte, qui leur permet de couvrir la Méditerranée orientale. De leur côté, ces deux pays européens offrent à Israël une connexion directe avec l’Europe ainsi que des zones d’entraînement et une profondeur stratégique régionale qui lui font défaut, notamment après la « perte » de la Turquie, partenaire militaire précieux d’antan[18]. De surcroît, la politique régionale de la précédente administration américaine montre qu’il est désormais possible de développer des liens avec l’État hébreux sans impliquer mécaniquement une dégradation des rapports avec le monde arabe, enrayant au passage la stratégie turque de fédération du monde sunnite contre Israël. L’Autorité palestinienne et Israël participent même au Forum gazier est-méditerranéen, établi en février 2020, qui est devenu en septembre une organisation régionale intergouvernementale siégeant au Caire[19].

Avec l’Égypte, la Grèce a développé une relation stratégique approfondie depuis l’avènement au pouvoir du président al-Sissi en 2013, intensifiant la coopération militaire, qui implique régulièrement la France et les EAU[20]. Et ce d’autant plus que le régime d’al-Sissi, très lié à Riyad et Abu Dhabi, est en très mauvais termes avec Ankara au sujet de la Libye et du soutien turc aux Frères musulmans égyptiens. Malgré tout, l’Égypte reste prudente et ne souhaite pas contrarier la Turquie plus que nécessaire, observant par exemple une position neutre au sujet des délimitations maritimes à l’est du 28e méridien, où la Grèce réclame des zones maritimes à partir du complexe d’îles de Kastellorizon, revendication ardemment refusée par la Turquie. L’acceptation par l’Égypte de délimiter avec la Grèce à l’est du 28e méridien équivaudrait donc à un parti pris retentissant contre la Turquie, sans que ses intérêts vitaux ne soient pourtant impliqués.

Source : carte non officielle diffusée par le ministère grec des Affaires étrangères (les précisions en français sont celles de l’auteur).

L’Égypte reste incontestablement l’État-clé de Méditerranée orientale pour la Grèce, car ses orientations détermineront nombre d’évolutions ; il est bien évident que la situation régionale aurait été radicalement différente et autrement plus compliquée pour la Grèce si les Frères musulmans avaient dominé en Égypte.

Une stratégie inscrite dans la durée ?

La nouvelle stratégie grecque régionale s’est déployée en réponse à une fuite en avant de la Turquie, même si ses éléments étaient déjà en germe depuis plusieurs années. Pour contrer durablement les desseins turcs, la Grèce doit donner de la consistance à ces synergies par la promotion d’une architecture régionale crédible et fédératrice. Cela repose sur trois axes : économique, diplomatique et militaire.

Au niveau économique, outre l’enjeu gazier, l’un des grands défis est d’assurer la maîtrise des couloirs de connexion entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’une part, et l’Europe d’autre part, mais surtout d’en être le point d’arrivée pour les connecter au reste de l’Europe. D’où une certaine rivalité entre d’un côté l’Italie et Malte qui en raison de leurs relations économiques, commerciales et politiques privilégiées avec la Turquie souhaitent ménager la présence de celle-ci en Méditerranée afin de soutenir leur réseau de connexion transméditerranéen[21], et de l’autre côté, la Grèce[22] et l’Égypte, soutenues par la France. Dans ce cadre, le facteur chinois est décisif. Désormais contrôlé par le géant COSCO, Le Pirée est devenu le premier port de Méditerranée pour les conteneurs en 2019 (devant Valence)[23]. Combiné à l’inclusion de la Grèce par la Chine dans son mécanisme de coopération avec les pays d’Europe centrale et orientale en 2019[24], cela renforce considérablement la stratégie régionale grecque d’attraction des flux commerciaux maritimes. À cet égard, la coopération avec l’Égypte qui contrôle le canal de Suez[25], mais aussi avec l’Arabie saoudite qui borde la mer Rouge, est évidemment essentielle. S’agissant de cette nouvelle stratégie régionale, la Grèce doit toutefois prendre en compte le facteur chinois même s’il ne faut pas surestimer la capacité de Pékin à faire pression sur Athènes car les autorités américaines conservent plusieurs bases cruciales en Grèce et observent avec vigilance toute nouvelle infrastructure chinoise en mer Égée.

Au niveau diplomatique, le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Dendias, a assumé la tâche fort ardue d’établir, de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient, un groupe d’États favorables à l’architecture régionale promue par la Grèce tout en dénonçant l’expansionnisme turc. Le récent forum « Philia » (signifiant « amitié » en grec)[26], qui a regroupé Chypre, les EAU, l’Arabie saoudite, l’Égypte, Bahreïn et la France, mais pas l’Italie, est caractéristique de cet effort de la Grèce d’opérer la jonction entre le Golfe et la Méditerranée en se positionnant comme point d’entrée vers l’Europe de manière à contrer plus efficacement la stratégie turque agressive d’occupation de l’espace est-méditerranéen. En outre, la décision d’Athènes de rétablir une représentation à Damas[27], d’ouvrir une ambassade au Sénégal et de plaider pour l’accroissement de la présence européenne – y compris grecque – au Sahel[28] témoigne que la Grèce a bien saisi le fait que les questions est-méditerranéennes, sahéliennes et moyen-orientales sont désormais imbriquées.

Au niveau militaire, la Grèce opère le plus gros investissement de son histoire, l’armée de l’air en étant le premier bénéficiaire. La France va fournir 18 Rafale à la Grèce pour une valeur de 2,8 milliards d’euros, les premiers étant attendus dès l’été 2021. La Grèce a aussi convenu avec les États-Unis de la modernisation de 84 chasseurs F-16 et de l’achat de 7 hélicoptères MH-60R, une acquisition déterminante pour ses capacités militaires en mer Égée et en Méditerranée orientale. Par ailleurs, Athènes a procédé à une demande officielle d’achat de 18 à 24 chasseurs bombardiers furtifs F-35. Enfin, la Grèce a conclu avec Israël un accord de location de drones Heron, ainsi que l’établissement d’un centre international de formation de pilotes de chasse pour une valeur de 1,4 milliard sur 20 ans, accompagné de la vente et de la modernisation d’avions d’entraînement. Ce centre sera situé à Kalamata, dans le sud-ouest du Péloponnèse, et sera géré par la compagnie israélienne Elbit Systems. Ces nouvelles mesures devraient d’autant plus rehausser la valeur dissuasive de l’armée de l’air hellénique que ses pilotes de chasse sont réputés très performants[29], là où les pilotes turcs sont notoirement sous-entraînés depuis les purges qui ont affecté l’armée de l’air turque. Des investissements très importants sont également consacrés à la marine nationale, la Grèce souhaitant se procurer quatre frégates. Malgré les équilibres à maintenir avec les États-Unis, très influents auprès des élites militaires grecques, le projet franco-grec Belharra semble être privilégié. D’une valeur de 5 milliards, la proposition française remplit tous les critères posés par la Grèce : la modernisation des quatre frégates que détient actuellement la marine hellénique, l’acquisition de deux frégates modernisées comme solution intermédiaire et la construction de deux des quatre frégates neuves dans les chantiers navals grecs. Ces frégates de défense et d’interventions (4 500 t) sont de type mixte : anti-sous-marins et anti-aérien. Les Néerlandais et les Britanniques vont également soumettre des propositions[30]. Concernant l’armée de terre, l’industrie hellénique de véhicules militaires (ELVO), longtemps en difficulté, a été rachetée par un consortium de compagnies israéliennes et va renouveler au cours des prochaines années la flotte de camions et autres véhicules de l’armée de terre. En sus, la Grèce a décidé de fixer de nouveau à 12 mois la durée du service militaire obligatoire, tombée à 9 mois en 2009, en introduisant toutefois la possibilité d’un service plus court – donc plus attractif – si celui-ci est entièrement effectué en zone frontalière, afin de mieux pourvoir en personnel les unités qui y sont déployées. En outre, 15 000 recrutements supplémentaires sont prévus dans les trois prochaines années. Ces initiatives interviennent après plus de dix ans de sous-investissements et dans un contexte de vieillissement du personnel professionnel et du matériel. Elles ont été indéniablement accélérées par la nature très militarisée de la politique régionale turque, même si elles étaient objectivement nécessaires.

Plusieurs inconnues subsistent

La question chypriote

L’année 2021 pourrait marquer un nouveau tournant sur le dossier chypriote. La Turquie rejette désormais sans ambiguïté[31] le cadre onusien de règlement de la question chypriote – celui d’une fédération bizonale bicommunautaire – au profit d’une solution à deux États. Cela constitue un saut très important des revendications turques et un moyen de pression qui n’est évidemment pas étranger aux évolutions régionales. À cet égard, la réunion informelle à cinq prévue entre la Grèce, le Royaume-Uni et la Turquie en tant que puissances-garantes, ainsi que la République de Chypre et les représentants de la communauté chypriote-turque en avril 2021 à Genève pourrait s’avérer cruciale pour le futur de l’île mais aussi pour la région et la répartition des espaces maritimes. L’objectif de la Grèce reste de conserver le cadre onusien de résolution de ce conflit vieux de près d’un demi-siècle.

La politique de Joe Biden

Alors que Donald Trump était régulièrement dépeint comme trop complaisant à l’égard du président turc, c’est pourtant sous son administration que les relations gréco-américaines ont connu leurs plus beaux jours. La présence militaire américaine sur le sol grec a atteint des sommets[32] et les États-Unis ont, pour la première fois, adopté un comportement déviant de leur stricte équidistance entre Grèce et Turquie. Ainsi, le secrétaire d’État Pompeo a visité Chypre sans rencontrer le leader chypriote-turc, une première, et il a signé au passage une série d’accords dans le domaine sécuritaire[33], incluant – au grand dam d’Ankara – une levée de l’embargo américain pour les armes non létales. Mike Pompeo a également rendu visite au patriarche œcuménique orthodoxe établi en Turquie sans rencontrer d’officiels turcs. Cependant, si cela a été perçu en Grèce comme un soutien clair de la part des États-Unis, le développement de la coopération avec Athènes et Nicosie vise avant tout à punir Ankara pour sa relation jugée trop proche avec Moscou, tout en détricotant les liens traditionnels de Chypre avec le Kremlin. La toile de fond de ce relatif revirement américain est donc bien la Russie ; pour preuve, les seules sanctions prises par Washington contre Ankara à l’heure actuelle concernent l’acquisition par la Turquie de missiles S-400 russes et aucunement le comportement turc en Méditerranée. D’ailleurs, le vocabulaire utilisé par les officiels américains veille bien à ne pas fermer la porte à la Turquie en Méditerranée orientale, comme en témoigne le récent exercice naval qui a vu l’interaction du porte-avions nucléaire USS Eisenhower avec la frégate turque Gemlik, début mars 2021, même si l’ambassadeur américain en poste à Athènes a souligné l’excellence des manœuvres militaires américano-grecques qui s’étaient déroulées quelques jours auparavant, déclarant : « Les relations de défense entre les États-Unis et la Grèce ont atteint un niveau record et elles se renforcent chaque jour[34]. »

Dans ce contexte, l’arrivée de Joe Biden pourrait bien changer la donne. En effet, deux partenaires proches de la Grèce se sont immédiatement retrouvés dans le collimateur de la Maison Blanche au sujet des droits de l’homme : l’Égypte et l’Arabie saoudite. En revanche, la Turquie n’a pas encore été sérieusement inquiétée. Le président turc a veillé à prendre les devants pour diminuer ce risque[35], sachant que plusieurs membres du Sénat et du Congrès ont demandé à Joe Biden de se saisir de la question des droits de l’homme en Turquie. Mais il semble que toute sévérité à l’égard du président Erdogan aura avant tout comme objet les relations russo-turques. Au demeurant, la vision de la Méditerranée orientale[36] partagée par la nouvelle responsable « Europe » du Conseil de sécurité nationale de l’administration Biden, Amanda Sloat, coïncide étonnamment bien avec les positions turques. Les États-Unis sont présentés comme beaucoup plus légitimes à intervenir que l’UE, dont l’approche, qui serait forcément biaisée, lui retirerait toute crédibilité dans la gestion du conflit gréco-turc. Cela correspond parfaitement à la vision de la Turquie et à sa volonté de découpler la Grèce de l’UE. La Turquie devrait également être associée « sans préconditions » – un terme très cher à Ankara – aux synergies énergétiques régionales, sans pour autant que soit faite la moindre référence au respect du droit international, qui est justement la précondition en question. Enfin, c’est l’agenda de la Turquie qui est repris comme définition du « différend gréco-turc » (eaux territoriales, espace aérien, souveraineté sur des îlots, zones maritimes) alors que la Grèce maintient que le seul vrai différend est celui de la délimitation des zones maritimes, le reste constituant des revendications turques unilatérales et illégitimes ne pouvant pas faire l’objet de négociations car relevant de sa souveraineté.

La Russie

Ayant joué un rôle crucial dans l’établissement de l’État grec moderne mais aussi de la république turque un siècle plus tard, la Russie est, d’une certaine manière, un facteur incontournable dans l’équation gréco-turque. Ce n’est pas un hasard si le développement des relations russo-turques s’est opéré en parallèle avec celui des relations gréco-américaines, éloignant, au passage, toute perspective de dialogue chaleureux entre Athènes et Moscou. Les relations historiques des deux États sont tombées au plus bas en 2018[37], lorsque la Grèce et son voisin septentrional, l’Ancienne République yougoslave de Macédoine, ont décidé de régler le différend qui les opposait depuis 1992 au sujet du nom de la petite république balkanique, afin que celle-ci, au grand dam de Moscou, puisse intégrer l’OTAN. Malgré tout, depuis l’été 2019 et l’élection du gouvernement grec actuel, les contacts semblent avoir repris, ce qui n’est pas étranger aux dissensions croissantes entre la Russie et la Turquie. En revanche, la perspective d’un partenariat durable et productif n’est pas réaliste. En effet, le degré de coopération de la Grèce avec les États-Unis et les orientations de l’administration Biden devraient permettre tout au plus un retour à la cordialité entre Athènes et Moscou. Cependant, une nouvelle donne en Méditerranée orientale pourrait recalibrer la politique régionale russe, ce qu’Athènes suivra de près, notamment sur le dossier libyen qui est perçu comme le baromètre des tensions régionales et qui fait désormais partie de l’équation gréco-turque.

La Libye

Ulcérée par l’accord turco-libyen mais sans emprise sur les évolutions libyennes, la Grèce a cherché à reconstruire dans l’urgence une politique libyenne élémentaire en coupant les ponts avec le gouvernement tripolitain d’al-Sarraj et en multipliant les contacts avec les autorités militaires et politiques de Cyrénaïque. Cependant, le nouveau pouvoir établi à Tripoli depuis février 2021 a reçu les félicitations des concurrents les plus féroces sur le terrain libyen (Turquie d’un côté, EAU et Égypte de l’autre), ce qui semble indiquer l’amorce d’un processus de redistribution des influences. Dans ce contexte, la Grèce a immédiatement décidé de rouvrir son ambassade à Tripoli et d’établir un consulat à Benghazi. La Grèce ne souhaite plus perdre de vue la Libye après le choc de l’accord turco-libyen qui a brutalement intégré ce pays dans l’équation gréco-turque et a rappelé à Athènes les réalités géographiques de son environnement régional (la Crète est équidistante de Tobrouk et du Pirée).

* * *

Pour conclure, la fuite en avant de la politique régionale turque, combinée à la politique de Donald Trump, a eu un effet catalytique : celui d’extraire les relations gréco-turques de leur cadre bilatéral traditionnel – arbitré par les États-Unis soucieux de maintenir à tout prix la cohésion de l’OTAN – pour les projeter dans un cadre régional plus large nécessitant une approche radicalement différente, à savoir celle de nouveaux partenariats diplomatiques et militaires. Dans cette configuration, la Grèce a quelques atouts. Si la Turquie conserve des avantages indéniables comme l’importance de son marché et une stature régionale conséquente, la Grèce, tout comme Chypre, est membre de l’UE. Cette appartenance démultiplie son poids diplomatique, sa capacité d’action et son attractivité dans une région sans autres pays européens. En sus, elle possède un savoir-faire et un ancrage dans le milieu maritime, essentiels dans sa stratégie d’utilisation de l’espace, ce qui accroît sa crédibilité globale. Enfin, sa relative petite taille par rapport à la Turquie n’est pas nécessairement un désavantage : elle élimine tout soupçon d’agenda hégémonique dissimulé qui pourrait provoquer une méfiance de ses partenaires.

En revanche, la Grèce va devoir faire face à de véritables défis. Mis à part le cas particulier de la Syrie, elle seule et Chypre sont menacées dans leur substance territoriale et l’exercice de leurs pouvoirs régaliens par la Turquie, ce qui constitue une différence structurelle fondamentale avec ses partenaires européens et régionaux. Ainsi, une normalisation, même relative, des relations de la Turquie avec les pays de la région, pourrait conduire au détricotage des partenariats que la Grèce s’est évertuée à nouer et à une « re-bilatéralisation » des relations gréco-turques selon des modalités qui pourraient contenir les germes d’un nouvel isolement.

Il est donc essentiel pour la Grèce de cultiver son attractivité comme partenaire tout en promouvant son projet régional indépendamment du facteur turc, afin que cette nouvelle stratégie puisse survivre à un éventuel changement d’attitude durable de la Turquie. Car la résistance à la poussée turque, indéniablement fédératrice dans le contexte actuel, ne peut constituer à elle seule un dénominateur commun durable. C’est un pari bien difficile, notamment au vu des divisions européennes et de l’inconnue que constitue la vision régionale qui sera in fine celle de la nouvelle administration Biden.


[1] « Full text of Turkey-Libya maritime agreement revealed », The Nordic Monitor, 5 décembre 2019 (https://nordicmonitor.com/2019/12/the-full-text-of-turkey-libya-maritime-agreement-revealed/).

[2] Aris Marghelis, « The maritime delimitation agreement between Greece and Italy of 9 June 2020: An analysis in the light of International Law, national interest and regional politics », Marine Policy, vol. 126, avril 2021.

[3] Aris Marghelis, « Le mémorandum d’accord entre la Turquie et le gouvernement d’entente national libyen et l’accord de délimitation entre la Grèce et l’Égypte dans leur contexte régional », Annuaire de droit maritime et océanique (ADMO), à paraître.

[4] « Turkey says Greece’s decision to extend its territorial waters in the Aegean is cause of war », Hurriyet Daily News, 30 août 2020 (https://www.hurriyetdailynews.com/turkey-says-greeces-decision-to-extend-its-territorial-waters-in-aegean-is-cause-of-war-157805).

[5] Interview avec Pierre Razoux, familier des structures otaniennes, le 15 mars 2021.

[6] « Greece, France ‘hold joint drills’ amid tensions with Turkey », China Daily, 13 août 2020 (https://www.chinadailyasia.com/article/139944) ; « France joins military exercises in east Mediterranean », Reuters, 26 août 2020 (https://www.reuters.com/article/us-turkey-greece-france-idUSKBN25M0UF) ; « Skyros : la grande tournée des Rafale », L’Opinion, 8 février 2021 (https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/skyros-grande-tournee-rafale-235949).

[7] « Greece & UAE sign four memoranda », Greek City Times, 24 juillet 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/07/24/greece-uae-sign-four-memoranda/).

[8] « Greece, UAE commit to mutual defense assistance », Kathimerini, 23 novembre 2020 (https://www.ekathimerini.com/news/259450/greece-uae-commit-to-mutual-defense-assistance/).

[9] « Saudi Arabia Signs MoU with Greece in the Field of Space », Saudi Press Agency, 5 février 2020 (https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=en&newsid=2030738).

[10] « Saudi and Greek air forces begin joint exercise in Greece », Arab News, 18 mars 2021 (https://www.arabnews.com/node/1826716/saudi-arabia).

[11] « Greek FM to discuss military ties with Saudi Arabia », Saudi Press Agency, 20 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1812761/saudi-arabia).

[12] « Iran threatens retaliation against Greece for US use of military bases », The Jerusalem Post, 15 janvier 2020 (https://www.jpost.com/Middle-East/Iran-threatens-retaliation-against-Greece-for-US-use-of-military-bases-614185).

[13] « Israel inks deal to link electricity grid with Cyprus, Greece via undersea cable », The Times of Israel, 8 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-inks-deal-to-link-electricity-grid-with-cyprus-greece-via-undersea-cable/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-08&utm_medium=email).

[14] « Greece, Israel, Cyprus sign deal for EastMed gas pipeline », Israel Hayom, 3 janvier 2020 (https://www.israelhayom.com/2020/01/03/greece-israel-cyprus-sign-deal-for-eastmed-gas-pipeline/).

[15] « Greece might allow in Israeli tourists as early as April », The Jerusalem Post, 10 mars 2021 (https://www.jpost.com/israel-news/greece-might-allow-in-israeli-tourists-as-early-as-april-661575).

[16] « Turkey Out – Greece In. As Turkey rattles its saber at Israel, the Jewish state signs a security deal with its neighbor, Greece », Israel national News, 4 septembre 2011 (https://www.israelnationalnews.com/News/News.aspx/147529).

[17] « Israel, Greece sign status of forces agreement », The Jerusalem Post, 19 juillet 2015 (https://www.jpost.com/Israel-News/Israel-Greece-sign-status-of-forces-agreement-409492) ; « Israel, Greece and Cyprus agree to boost defense cooperation », The Times of Israel, 13 novembre 2020 (https://www.timesofisrael.com/israel-greece-and-cyprus-agree-to-boost-defense-cooperation/) ; « Israel pivotal in Greece’s defense plans », Kathimerini, 15 février 2021 (https://www.ekathimerini.com/news/262372/israel-pivotal-in-greeces-defense-plans/) ; « Israel leads naval drill with Greece, Cyprus as countries deepen ties », The Times of Israel, 12 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-leads-naval-drill-with-greece-cyprus-as-countries-deepen-ties/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-12&utm_medium=email).

[18] « Israeli Air Force Trains in Turkey », Jewish Telegraphic Agency, 16 avril 1996 (https://www.jta.org/1996/04/16/archive/israeli-air-force-trains-in-turkey ) ; Michael Eisenstadt, « Turkish-Israeli Military Cooperation: An Assessment », The Washington Institute for Near East Policy, 24 juillet 1997 (https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/turkish-israeli-military-cooperation-assessment).

[19]  « Signing the EMGF Statute to become a Regional Intergovernmental Organization », Ministry of Petroleum and Mineral Resources, Arab Republic of Egypt, 22 septembre 2020 (https://www.petroleum.gov.eg/en/media-center/news/news-pages/Pages/mop_22092020_01.aspx).

[20] « Egyptian, Greek naval forces conduct joint drills », State Information Service, Arab Republic of Egypt, 29 janvier 2021 (https://www.sis.gov.eg/Story/154008/Egyptian,-Greek-naval-forces-conduct-joint-drills/?lang=en-us  ; « Méditerranée orientale : Fin d’exercice MEDUSA-10 pour l’Aconit », Ministère des Armées, 10 décembre 2020 (https://www.defense.gouv.fr/actualites/international/mediterranee-orientale-fin-d-exercice-medusa-10-pour-l-aconit).

[21] Michaël Tanchum, « Italy and Turkey’s Europe-to-Africa Commercial Corridor: Rome and Ankara’s Geopolitical Symbiosis Is Creating a New Mediterranean Strategic Paradigm », Fokus 10/2020, Austria Institut für Europa und Sicherheitspolitik (AIES), 28 août 2020 (https://www.aies.at/download/2020/AIES-Fokus-2020-10.pdf).

[22] Michaël Tanchum, « Greece’s Rise as a Trans-Mediterranean Power: Greece’s Eastern Mediterranean strategic shift to Europe-to-Africa and Europe-to-Middle East connectivity », Policy paper 56, Hellenic Foundation for European & Foreign Policy (ELIAMEP), février 2021 (https://www.eliamep.gr/wp-content/uploads/2021/02/Policy-paper-56-Tanchum-final.pdf).

[23] « Le Pirée a pris la tête en Méditerranée en 2019 », Le Journal de la marine marchande, 26 mai 2020 (https://www.journalmarinemarchande.eu/actualite/portuaire/le-piree-a-pris-la-tete-en-mediterranee-en-2019).

[24] « Xi Jinping welcomes Greece to join China-CEEC cooperation », China Global Television Network (CGTN), 5 novembre 2019 (https://news.cgtn.com/news/2019-11-04/President-Xi-meets-with-Greek-PM-Mitsotakis-LlMofUYGk0/index.html).

[25] « Egypt, Greece sign MoU to cooperate in maritime transport », Egypt Today, 4 février 2021 (https://www.egypttoday.com/Article/3/97236/Egypt-Greece-sign-MoU-to-cooperate-in-maritime-transport).

[26] « Philia Forum a ‘bridge’ between Europe, Mideast: Greek official », Arab News, 19 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1811096/middle-east).

[27] « Ministry of Foreign Affairs announcement on the appointment of a Special Envoy for Syria », Ministère grec des Affaires étrangères, 5 mai 2020 (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/ministry-of-foreign-affairs-announcement-on-the-appointment-of-special-envoy-for-syria.html).

[28] « Written statement of the Minister of Foreign Affairs, Nikos Dendias, following the videoconference of the first Ministerial Meeting of the International Coalition for the Sahel (12 June 2020) », Ministère grec des Affaires étrangères (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/written-statement-of-the-minister-of-foreign-affairs-nikos-dendias-following-the-videoconference-of-the-first-ministerial-meeting-of-the-international-coalition-for-the-sahel-12-june-2020.html).

[29] Comme l’a souligné Pierre Razoux qui a eu l’opportunité de s’entretenir récemment avec plusieurs pilotes français et américains s’étant entraînés avec leurs homologues grecs ces derniers mois.

[30] Pour les détails de toutes les propositions : « The frigate candidates for the Hellenic Navy’s new frigate program », Navales Analyses, 8 mars 2021 (https://www.navalanalyses.com/2021/03/infographics-46-frigate-candidates-for.html?fbclid=IwAR3Wzd_6cJmZzX3pm_bDHrODVsR6i5xBFWlpBOdoDCtCcmU6-rKJlQqO67o).

[31] « Erdogan : “Il n’y a plus d’issue à Chypre, sauf pour la solution à deux États. Que vous l’acceptiez ou pas” », Agence Anadolu, 10 février 2021 (https://www.aa.com.tr/fr/turquie/erdogan-il-ny-a-plus-dissue-%C3%A0-chypre-sauf-pour-la-solution-%C3%A0-deux-%C3%A9tats-que-vous-lacceptiez-ou-pas-/2139991).

[32] « Greece ratifies major military expansion with US », Greek City Times, 31 janvier 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/01/31/greece-ratifies-major-military-expansion-with-us/).

[33] « Secretary Michael R. Pompeo At the Cyprus Center for Land, Open-seas, and Port Security Memorandum of Understanding Signing Ceremony », Ambassade des États-Unis à Chypre, 12 septembre 2020 (https://cy.usembassy.gov/secretary-michael-r-pompeo-at-the-cyprus-center-for-land-open-seas-and-port-security-memorandum-of-understanding-signing-ceremony/).

[34] Laurent Lagneau, « Le porte-avions Eisenhower fait le service minimum lors d’un exercice avec la marine turque », blog Zone militaire Opex 360, 20 mars 2021.

[35] « ‘New human rights plan for the people’: Turkish leader », Anadolu Agency, 2 mars 2021 (https://www.aa.com.tr/en/politics/new-human-rights-plan-for-the-people-turkish-leader/2162111).

[36] « Stronger Together: A Strategy to Revitalize Transatlantic Power », Belfer Center for Science and International Affairs, décembre 2020 (https://www.belfercenter.org/publication/stronger-together-strategy-revitalize-transatlantic-power).

[37] « Greece ‘orders expulsion of two Russia diplomats’ », BBC, 11 juillet 2018 (https://www.bbc.com/news/world-europe-44792714).

Séminaire de mars de la 31ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – Patrick Lefebvre

Ce séminaire était principalement consacré aux enjeux de sécurité. La sécurité revêt une importance stratégique et s’inscrit dans la dimension globale de la réflexion qu’il faut accorder à la sécurité et à la défense. Ce module s’inscrit donc pleinement dans le cadre du parcours SMHES. Dans le contexte que nous traversons, nous constatons d’ailleurs que la sécurité, dans son acception large, est une préoccupation de premier rang au plus haut niveau de l’Etat. C’est d’ailleurs comme l’avait souligné le général de Gaulle « son premier devoir car il n’y saurait manquer sans se renier lui-même ». Pour cette séquence, l’objectif était donc de faire partager aux auditeurs les éléments structurant les grandes actions dans ce domaine. Au-delà des interventions des responsables d’organismes sollicités, il nous a paru intéressant d’aller au contact des acteurs qui les font vivre pour mieux comprendre les réalités du terrain. Evidemment, toutes les portes n’étaient pas ouvertes compte tenu des mesures sanitaires et nos auditeurs en comprennent parfaitement les raisons. Mais lorsque la visite fut possible, elle a permis d’aller à la rencontre de ceux qui assurent ces missions très difficiles. C’est un formidable atout humain qui n’a pas d’égal. Naturellement, ce module consacré à la sécurité invite aussi à s’intéresser aux autres organismes, et ils sont nombreux, car la complémentarité des actions qu’ils conduisent donne cette cohérence globale des actions conduites sur le territoire à l’échelle locale, régionale et nationale.

Enfin, le mode hybride de nos séminaires permet malgré tout, et c’est d’une importance capitale, de maintenir la dynamique des liens entre nos auditeurs. Il maintient ce très bel esprit d’une promotion qui       a pris forme au fil des mois. N’oublions pas non plus que ce séminaire a permis d’avancer significativement les travaux de nos auditeurs sur leur thème d’étude relatif aux conséquences des enjeux environnementaux en Méditerranée, en interne, au cours des travaux de comité, et en externe, en liaison avec l’université de Toulon dans le cadre de la préparation du diplôme universitaire.

Nous avons donc commencé, pour introduire ce sujet stratégique, par une intervention réalisée par la gendarmerie nationale le jeudi 18 mars en matinée. Il s’agissait de percevoir les enjeux globaux mais aussi de mesurer les actions menées au niveau du territoire. C’est le général de division Philippe Ott qui a tenu à s’adresser aux auditeurs de la session en venant à leur rencontre. Cette intervention fut remarquée et remarquable. Nous étions véritablement sur « le terrain » à ses côtés en abordant tous les grands sujets de sécurité portés par la gendarmerie dans le champ de la sécurité publique et tous les dispositifs particuliers mis en œuvre par une institution qui affiche une double identité avec une militarité conservée et sa tutelle du ministère de l’intérieur. C’est une institution qui interagit avec presque tous les services de l’Etat. Les échanges qui ont accompagné cette séquence ont été très nombreux et nous aurions pu sans doute prolonger la durée de ce rendez-vous très longtemps au regard de l’intérêt porté par nos auditeurs dont certains ont découvert des facettes d’une gendarmerie qu’ils ne connaissaient pas. Pour des cadres dirigeants qui ont choisi de vivre nos sessions, ce rendez-vous s’avère donc indispensable et précieux. A l’évidence, lorsque nous sortirons de cette crise sanitaire, nous reproduirons ce rendez-vous avec une visite dynamique pour aller au contact des gendarmes et vivre les actions décrites au cours de cette matinée. Enfin, le général Philippe Ott a également livré une vision méditerranéenne acquise lorsqu’il exerçait des responsabilités en qualité d’attaché de sécurité intérieure près des ambassades de France en Turquie et en Tunisie. Dans le champ géopolitique, les acteurs de la gendarmerie prennent ainsi toute leur part dans l’exercice de ce type de fonction ou lorsqu’ils sont engagés en opérations extérieures.     

Au terme de ce rendez-vous, les auditeurs ont pu consacrer du temps à leurs travaux de comité. Les avancées sont significatives tant sur la partie introductive de leur futur mémoire fixant l’état des principaux facteurs d’influence de l’environnement que sur la partie consacrée à la déclinaison des différents scénarios.  Cette étape a précédé un compte rendu très précis réalisé par tous les auditeurs devant le responsable du diplôme de l’Université de Toulon. Ce compte-rendu fait partie des jalons établis pour l’obtention du diplôme universitaire. Cette approche académique conforte la méthodologie retenue par les différents comités et permet de préciser certains points spécifiques. Pour parachever cet après-midi dédié aux travaux des auditeurs, une intervention de monsieur Thierry Garcin s’est concentrée sur les données géopolitiques de l’Arctique. Si l’Arctique a toujours été un acteur important des relations internationales, il pourrait en accroître sa portée par l’effet des évolutions environnementales. Nous pourrions paraître assez loin de notre thème d’étude en étant très éloignés de la Méditerrané, mais en y regardant de plus près, les profondes évolutions au Nord induiront d’inévitables effets au Sud.  Pour autant, cet expert géopolitique reste mesuré sur les perspectives de croissance d’une zone géographique hostile qui restera longtemps un frein à tout développement économique. Néanmoins, il ne sous-estime pas la dimension stratégique de cet espace immense, et l’histoire en témoigne, même s’il ne concentre pas à l’image de la Méditerranée tous les facteurs de tensions entre les Etats limitrophes. Cette intervention fut d’autant plus intéressante qu’elle prolonge celle réalisée par monsieur Mikaa Mered en novembre 2020 à l’école de guerre où il soulignait pour l’Arctique une forme de dilemme stratégique avec l’ouverture d’activités commerciales et des opportunités régionales de développement. En tout état de cause, cette approche géopolitique est essentielle pour consolider les analyses du thème d’étude de la 31ème SMHES.

Le vendredi 19 mars, en matinée, un écart volontaire au programme de ce séminaire centré sur les enjeux de sécurité a été réalisé avec une présentation en visioconférence de l’établissement de Dassault aviation installé à Istres. Il était important de maintenir dans le déroulement de la session ce rendez-vous avec la présentation d’un fleuron de l’aéronautique française, notamment pour sa composante militaire. Ce savoir-faire technologique est stratégique et les défis à relever sont très importants compte tenu de l’évolution des générations d’avions de combat concomitantes à celle de son environnement d’emploi. Comme nous le soulignons régulièrement, le monde se durcit et la conflictualité change de forme exigeant des capacités en constante adaptation. Ce rendez-vous a donc utilement complété le séminaire consacré aux enjeux aéronautiques et aérospatiaux du mois de février dernier.

En fin de matinée, les auditeurs ont pris la route vers Brignoles pour aller à la rencontre de l’unité d’instruction et d’intervention de la sécurité civile (l’UIISC 7). Unité de l’armée de terre appartenant à l’arme du génie, les formations militaires de la sécurité civile sont mises pour emploi à la disposition du ministère de l’intérieur et relèvent de la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. Ces unités furent créées à l’initiative du général de Gaulle à la suite de la rupture du barrage de Malpasset en 1959. Cet accident, qui a fait de nombreuses victimes, avait souligné le manque d’unités d’interventions réactives aboutissant à la création de 7 unités. Au fil des années ce nombre a été ramené à 3 avec une implantation majeure sur le territoire varois. Dès lors, ces unités ont multiplié leurs missions dans tous les domaines du sauvetage en France et à l’étranger. Elles sont aujourd’hui très impliquées dans le domaine des risques technologiques et dans la protection de l’environnement et des populations. Cette unité militaire est singulière dans sa composition à l’image des sapeurs-pompiers militaires de Marseille ou de Paris. Ce sont des militaires professionnelles très aguerris, disposant d’une très solide expérience de terrain, qui s’agrègent aux autres composantes civiles dont certaines ne sont pas professionnelles. Le chef de corps, le colonel Christophe Libert, a su montrer aux auditeurs ce caractère unique et exceptionnel d’acteurs complètement engagés au service des autres. La devise de son unité « servir pour sauver » illustre bien le sens de cet engagement. La passion de ces militaires, quant à elle, saute aux yeux et donnent confiance à ceux qui un jour devront tendre la main pour être secouru.

Au bilan, ce séminaire, par le simple fait de rassembler les auditeurs, est un véritable succès. Il n’est en effet pas si courant aujourd’hui de pouvoir se retrouver tout en prenant évidemment les mesures appropriées de protection. Pour clore cette séquence et avant de s’atteler aux travaux de comité du samedi 20 mars en matinée, l’institut FMES a tenu à organiser un dîner débat sur les faits d’actualité géopolitique. Dans un cadre agréable et convivial des salons de l’hôtel OKKO de Toulon, le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur et Pierre Razoux ont librement échangé avec des auditeurs attentifs et actifs. Si les sujets traités pouvaient s’éloigner du thème d’étude proprement dit, les propos délivrés peuvent nous y ramener d’une manière ou d’une autre car les puissances, quel que soit leur niveau, devront tôt ou tard porter une attention au fait environnemental. A n’en pas douter, ce sujet est stratégique et prendra toute sa part dans la compétition des puissances. Les auditeurs de la 31ème SMHES peuvent donc poursuivre leurs travaux avec cette belle détermination qui les anime depuis le mois d’octobre 2020.   

LA COVID-19 DANS LES HAUTS DE FRANCE CONFINE À L’ÉCOLE MILITAIRE LES AUDITEURS DE LA 6E SESSION NATIONALE “ENJEUX ET STRATÉGIES MARITIMES”

Les auditeurs de la 6e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN ont trouvé refuge les 12 et 13 mars à l’École Militaire pour leur séminaire normalement prévu dans des Hauts-de-France, durement frappés par la pandémie de la Covid-19. Toutefois, grâce à l’implication et l’adaptation de grands acteurs de cette région ainsi qu’au recours à la visioconférence, les auditeurs ont pu aborder la quasi-totalité des sujets prévus.

En effet, dès le vendredi matin, le vice-amiral d’escadre Philippe Dutrieux, préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord, leur a présenté les problèmes de sécurité et de sûreté posés par la route maritime la plus fréquentée au monde et le flux migratoire par voie de mer dans sa zone de responsabilité. Il a également abordé les enjeux auxquels est confrontée une région d’Europe très impactée par le Brexit, et ceux liés à la planification spatiale d’espaces maritimes particulièrement exigus.

©IHEDN/ Les auditeurs attentifs aux propos du vice-amiral d’escadre Philippe DUTRIEUX 

Daniel Deschodt, président par intérim du directoire du Grand port maritime de Dunkerque (GPMD), a ensuite évoqué les défis de Dunkerque – comme des autres ports français – pour faire face à la concurrence internationale et dynamiser sur le sol français l’activité et les emplois associés. Le GPMD, désormais capable d’accueillir les plus gros navires du monde, illustre bien la politique de long terme mise en place en coopération avec les autres ports des Hauts-de-France pour capter la valeur ajoutée et développer l’emploi. Cette ambition s’appuie sur une stratégie d’économie circulaire et le développement du numérique, tout en préservant la biodiversité dans une approche de développement durable.   

Les auditeurs ont ensuite virtuellement mis le cap sur Calais où ils furent accueillis par Madame la sous-préfète, Véronique Deprez-Boudier, entourée de Philippe Suisse, adjoint au directeur de la sûreté du port de Calais, de Hervé Derache, directeur interdépartemental de la police aux frontière, de Mathilde Potel, commissaire central adjoint de la circonscription de sécurité public de Calais, et de Laurent Decovemacker, capitaine, commandant en second de la compagnie de gendarmerie maritime de Calais.

Ont été abordés les grands enjeux de sa ville-port notamment liés à la proximité du Royaume-Uni, au Brexit et à la forte pression de la migration illégale dans le détroit du pas de Calais. Grâce à cette table-ronde, les auditeurs ont pu découvrir les installations impressionnantes destinées à dissuader et détecter toute tentative d’intrusion illégale. Ils ont également pu prendre la mesure de la volonté de coopération des gouvernements français et britanniques pour endiguer ce flux de migrants, particulièrement déterminés et prêts à risquer leur vie pour traverser la Manche.

©IHEDN / Les auditeurs écoutant Véronique DEPREZ-BOUDIER, sous-préfète de Calais.

Le samedi, après la journée dense de la veille, la session a accueilli dès potron-minet Jean-Michel Thillier, directeur interrégional des douanes des Hauts-de-France et coordonnateur national Brexit pour la douane française. Il avait fait spécialement le déplacement pour venir à la rencontre des auditeurs. Ces derniers ont ainsi pu découvrir le concept de « frontière intelligente », inventé par les douanes françaises et mis en place avec le Royaume-Uni, dont l’anticipation a permis à la France d’être au rendez-vous et de maintenir les flux de marchandises et de passagers tout en assurant les formalités douanières et sanitaires imposées par le Brexit.

©IHEDN / Jean-Michel THILLIER s’adressant aux auditeurs

Cette matinée s’est conclue en beauté avec l’intervention du Commissaire général Vincent Campredon, directeur du musée de la Marine, qui a montré aux auditeurs comment, dans l’approche globale qui est celle de l’IHEDN, les enjeux culturels liés à la mer se situaient au cœur des enjeux maritimes. Dans ce contexte, la rénovation en cours du musée de la Marine allait pouvoir participer à leur diffusion au sein de la société française, en particulier pour faire prendre conscience aux plus jeunes combien l’avenir de notre planète dépendait des mers et des océans.  

©IHEDN / Le commissaire général de la Marine Vincent CAMPREDON en plein débat avec les auditeurs.

Enfin, le samedi après-midi a permis aux auditeurs de se replonger dans la rédaction de leurs travaux de comité sur la souveraineté dans le domaine maritime. Malgré la légitime déception de n’avoir pas pu assister à la criée de Boulogne sur Mer ou visiter les ports de Dunkerque et Calais, les auditeurs furent très heureux d’être ensemble et, au delà du regret de se quitter après deux jours passés trop vite, attendent déjà avec impatience de se retrouver lors du prochain séminaire.

Maud Quessard – Désoccidentalisation du monde et explosion du numérique

Maud Quessard est spécialiste de la politique étrangère américaine et ses recherches portent sur les enjeux stratégiques américains et les compétitions de puissance, les guerres de l’information et les stratégies d’influence. Elle est l’auteur de l’ouvrage Guerres de l’information et stratégies d’influence. Propagande et diplomatie publique des Etats-Unis depuis la guerre froide paru en 2019 et vient de publier en janvier 2021 avec Céline Marangé, elle aussi chercheure à l’IRSEM, Les guerres de l’information à l’ère numérique, paru aux Presses universitaires de France.

Tribune de Jacques Frémeaux en réponse au rapport Stora

Jacques Frémeaux

Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne. Membre de l’Académie des Sciences d’outre-mer

Chers amis,

Benjamin Stora a toute mon amitié, ne serait-ce que pour avoir partagé le destin de tous les Français d’Algérie et cherché, comme il le pouvait, à trouver une solution à une situation difficile pour eux tous, sinon insupportable.

On n’est évidemment pas forcé de partager toutes ses positions, et moins encore celles du Président de la République, lui-même tout à fait étranger, non par son âge, mais par sa culture, à l’Afrique du Nord et au Maghreb, descendant de Pharamond plus que de Jugurtha ou de Marius.

J’avoue que j’aurais tendance à négliger l’ensemble des débats qui se déchaînent à ce propos, tant j’ai confiance dans le fait que les acquis de la science historique finissent toujours par s’imposer, même si la brièveté de nos existences fait que nous souhaiterions que la vérité triomphe de notre vivant.

Malgré tout, il est difficile d’être indifférent à tout ce qui se passe et qui touche tant de sensibilités.

C’est donc avec distance, mais non sans passion, que je m’exprime, ce qui peut expliquer la sévérité apparente de certaines de mes remarques.

Il est déjà difficile de vouloir réconcilier des mémoires.

Par définition la mémoire constitue une donnée intangible, sinon elle ne serait pas mémoire, c’est-à-dire accumulation de souvenirs plus ou moins précis, colorés par une sensibilité dont Marcel Proust a montré combien elle était précieuse à chacun. Il est vrai qu’elle charrie avec elle bien des préjugés et des déformations par rapport aux réalités historiques. Mais on ne peut la modifier, à moins d’opérer un véritable « lavage de cerveau », ce qui suppose plus que les effets à répétition de la correction politique qui s’efforce trop souvent de faire prévaloir à travers le discours officiel et les médias, un véritable régime totalitaire. En réalité, il n’y a que le savoir désintéressé et impartial qui puisse espérer vaincre les préjugés que véhicule la mémoire. Encore sait-on depuis longtemps que les préjugés, comme les vieilles théories, disparaissent moins parce que ceux qui les soutenaient modifient leur façon de voir que parce qu’ils meurent.

Il est vrai qu’il existe cependant des mémoires opposées, celles que portent les gouvernements des deux États, mais il y a là bien plus qu’une opposition de sensibilités. Aucun des deux, en effet, ne peut vraiment transiger sur sa vision de l’histoire. Ce serait remettre en cause, du côté français, la légitimité de la Cinquième république et l’image même du général de Gaulle, et, du côté algérien, celle du FLN et de ses successeurs. Un tel changement supposerait, pour s’imposer, une révolution de chaque côté, dont évidemment aucun pouvoir ne veut. 

Benjamin Stora se trouve donc amené à proposer des modifications qui ne peuvent que difficilement atteindre le fond des choses.

Certaines touchent moins à la mémoire qu’au travail historique : accès aux archives, et facilités données aux chercheurs. Ces mesures peuvent effectivement avoir des effets positifs. Notons cependant qu’il n’y a pas à attendre de miracle de l’ouverture de ces archives.

Une plus grande place donnée à l’enseignement de l’histoire de l’Algérie, très souhaitable, supposerait globalement une place plus grande de l’histoire dans la formation des élèves, et aussi une vision moins instrumentale et moins polémique de l’argumentation historique dans les débats qui agitent la Cité.

Je note cependant, avec regret, qu’il n’est pas question d’éditer des documents sur la guerre d’Algérie, à la suite des deux volumes dirigés par Jean-Charles Jauffret, et moins encore d’engager une publication sur le modèle des Documents diplomatiques français édités par les Affaires Étrangères par des commissions d’historiens.

Pour le reste, c’est une politique d’actions surtout symboliques qui est proposée par le rapport. Il faut reconnaître que, si l’on estime qu’il faut distribuer avec équité les gestes de cet ordre, une part trop grande est faite à l’action de la Révolution algérienne et de ses partisans. Il n’est pas question d’une cérémonie du souvenir le 26 mars 1962 ; la « panthéonisation » concerne une avocate du FLN (qui n’est pas née en Algérie). Bien d’autres noms pourraient être suggérés, par exemple ceux de José Aboulker, Fanny Colonna, Nafissa Sid Cara, le colonel Chérif Cadi, Jules Roy … liste évidemment non exhaustive. 

Le souvenir d’Abd el-Kader dépasse largement celui d’un héros de l’indépendance. Il sut en effet, en faisant litière du passé, admirer les valeurs humanistes, spirituelles et religieuses représentées par la France de son temps. De plus, tous les Français dont l’histoire s’enracine en Algérie ont le droit de le tenir, avec respect, pour l’un des leurs.

Je me dois aussi de remarquer qu’aucune place n’est accordée à la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie, sur laquelle est portée une accusation qui n’est guère étayée par la référence à « différents historiens ».  Qu’on me permette de le déplorer.

Au total, ce texte formule, à partir de la sensibilité de son auteur, et de demandes gouvernementales issues de préoccupations diverses, un discours qui exprime une indéniable bonne volonté et la perpétuation de la pensée d’une certaine gauche française à laquelle on est libre d’adhérer ou non.

Cela n’empêche pas, évidemment, de le reprendre sur des points précis ou de faire d’autres propositions. Il fournira ainsi une occasion de s’exprimer à des points de vue différents et tout aussi respectables. On doit naturellement en exclure les interventions de ceux qui, sans aucun lien avec l’histoire du passé colonial et les souffrances qu’il a engendrées, s’attribuent une autorité morale et un savoir scientifique dans un domaine qui les dépasse.

La Chine, un empire à l’assaut du droit de la mer

Retrouvez l’article écrit par Nathalie Guibert pour le Monde du 05 mars 2021, dans lequel le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur nous livre son analyse de la situation en mer de Chine et évoque l’avenir de la convention de Montego Bay.

RÉCIT.En affichant sa souveraineté en mer de Chine du Sud, Pékin fait prévaloir des droits dits « historiques » sur les règles internationales, qu’il sape chaque jour de façon plus agressive.

Un destroyer de l’US Navy qui passe dans le détroit de Taïwan, début février, au nom de la « liberté de navigation ». Deux porte-avions américains qui s’exercent de conserve en mer de Chine du Sud quelques jours plus tard. Suivis par dix bombardiers chinois, lancés dans une mission fictive de frappes antinavires. Avant que l’Armée populaire de libération ne lance simultanément ses trois flottes, celles des mers du Nord, de l’Est et du Sud, pour un mois de mars d’exercices tous azimuts…

Entre les deux grandes puissances, la saison des démonstrations de force bat son plein, comme pour marquer l’arrivée du nouveau président américain, Joe Biden, à la Maison Blanche. La guerre n’est toutefois pas à l’ordre du jour.Dans les approches de la Chine, c’est un pilier majeur de la mondialisation que les deux grands éprouvent : le droit international de la mer.

Les Etats-Unis n’ont pas signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer adopté en 1982, à Montego Bay (Jamaïque), dont ils sont aujourd’hui les défenseurs les plus bruyants. La Chine, elle, a ratifié le texte, mais le sape chaque jour de façon plus agressive, en affirmant comme sienne la mer située à l’intérieur de la « ligne en neuf traits » – ce grand U qu’elle a dessiné unilatéralement, en 1947, et qui, depuis Taïwan, longe les Philippines, Brunei, l’Indonésie, la Malaisie et le Vietnam. […]

A l’instar de nombreuses autres règles multilatérales, la convention de Montego Bay vit-elle ses dernières heures ? Elle est en tout cas en danger, estime, en France, Pascal Ausseur, directeur de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques. 

« La mer est longtemps restée “la chose commune”, selon le principe formulé par Grotius au XVIIsiècle, avant de ne devenir qu’une aire de transit au service du commerce des empires coloniaux européens, rappelle-t-il. Montego Bay a scellé un compromis pour une appropriation raisonnable de leurs eaux par les Etats. Mais, à présent, les puissances continentales  Chine, Turquie, Russie  réclament davantage. »

[…]

Ilots contestés

[…] Pékin ne réclame pas la mise au rebut de la convention de Montego Bay. Mais il en tord tous les principes, au nom de « droits historiques », sans base légale, revendiqués à l’ONU en 2009 : par note verbale, la Chine déclarait une zone maritime de 2 millions de kilomètres carrés, îles comprises. De premières constructions avaient commencé en 1988 sur le récif de Johnson du Sud, dans l’archipel des Spratleys. Pékin a accéléré la poldérisation des îlots contestés en mer de Chine du Sud, au cours des années 2010, en y édifiant des bases militaires. […]

« Le discours des Chinois reste ambigu, explique Christophe Prazuck, directeur du tout nouvel Institut de l’océan de l’Alliance Sorbonne Université, et ancien chef d’état-major de la marine française. Ils ne disent jamais quel est le statut des eaux à l’intérieur de la “ligne en neuf traits”, ne parlent pas de ZEE ou d’eaux territoriales chinoises. Car le faire serait pour eux s’aliéner les pays de la région. Ils attendent simplement que des opportunités se présentent, et prennent des positions. »

En 1982, à Montego Bay, c’est un point d’équilibre historique qui avait été atteint par la communauté internationale, à l’issue de discussions commencées neuf ans plus tôt. La convention mettra douze ans de plus pour entrer en vigueur… mais on avait concilié le principe séculaire de la liberté de naviguer et la soif nouvelle d’appropriation des mers. La Chine des années 1980 déclarait déjà 200 milles marins pour ses eaux territoriales, « quand les Etats-Unis se contentaient des 3 milles en vigueur, rappelle M. Ausseur. Ronald Reagan disait que les eaux territoriales n’étaient pas son sujet ! Il n’avait pas besoin d’un droit de la mer ni de frontière sur les océans, seule comptait pour lui la liberté de navigation. »

« Dans la ZEE, chacun est maître de ses poissons, c’est tout, souligne Eric Frécon, chercheur associé à l’Ecole navale française et à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine de Bangkok. Ce n’est pas la souveraineté, point. Ce sont des droits souverains. Le voisin n’a pas à demander l’autorisation de passer un câble ou d’y faire naviguer ses garde-côtes. On est dans le règne du “oui, mais”… » […]

La France ne peut que figurer parmi les plus ardents défenseurs de Montego Bay. Ses territoires ultramarins lui ont conféré du jour au lendemain la place de deuxième empire maritime mondial, avecune ZEE de 10,2 millions de kilomètres carrés, derrière les Etats-Unis (12,2 millions de kilomètres carrés). […]

Innombrables incidents

« Le problème n’est pas qu’il existe des différends, car il est normal que chacun essaie de tirer avantage du droit. Le problème est qu’on ne trouve pas de compromis », s’inquiète M. Prazuck. Dans leur confrontation, Américains et Chinois se livrent à un dialogue de sourds, explique M. Koh. La « militarisation » de la mer de Chine du Sud, dénoncée par les Etats-Unis, est une « légitime défense » pour le régime de Xi Jinping. La ZEE n’est plus « exclusivement économique » pour Pékin, mais « zone de sécurité ». Qui réduit la liberté de navigation promue par Washington à celle des bateaux civils. […]

La Chine n’est pas seule à fragiliser la convention de Montego Bay depuis sa mise en vigueur en 1994. […]

La Turquie, non signataire de Montego Bay, bouscule depuis plusieurs années les équilibres atteints en Méditerranée en affichant de nouvelles revendications autour de Chypre et au large de la Libye. La découverte d’hydrocarbures et l’instrumentalisation des sujets extérieurs par le président, Recep Tayyip Erdogan, à l’adresse de son électorat nationaliste, poussent Ankara à contester les droits accordés aux îles grecques par Montego Bay. « M. Erdogan veut négocier une ZEE pour neutraliser les îles du Dodécanèse », résume M. Ausseur. […]

La Russie, pourtant signataire de Montego Bay, a aussi rompu avec le droit international maritime en mer d’Azov, après l’annexion territoriale de la Crimée en 2014 : en considérant qu’elle était souveraine sur l’ensemble des rives de la mer et sur le détroit de Kertch, elle a mis à mal l’accord qu’elle avait avec l’Ukraine sur l’usage de ces eaux. Et fermé, de fait, la mer d’Azov. Un arbitrage est en cours entre les deux pays sur le sujet. […]

Un texte suffisamment souple

[…] La solution trouvée par l’Inde et le Bangladesh à leur dispute sur leur frontière maritime, en 2014, démontre la résilience du droit international. […] D’autres pays du Sud-Est asiatique ont porté leurs contentieux devant la Cour internationale : la Malaisie et Singapour dans le cas de Pedra Branca, en 2008 ; la Malaisie et l’Indonésie au sujet de Ligitan et Sipadan, en 2002. La souplesse offerte par le texte de Montego Bay pour régler les différends politiques a démontré sa force. « Il est acquis qu’il n’y a pas de frontière de barbelés en mer, que la fameuse ligne rouge ne saurait exister », souligne M. Frécon. C’est un dégradé de souverainetés, dans lequel peuvent prendre place tous les moyens dont les Etats ont besoin pour sauver la face, depuis les visites diplomatiques jusqu’à la militarisation, fait-il valoir.

Le texte a cependant besoin d’être actualisé, notamment pour prendre en compte la prolifération des drones marins. Il doit aussi être complété pour répondre à l’enjeu de la protection de la haute mer. Les capacités techniques de prospection et la pression économique ont changé la donne. « Sauvegarder la biodiversité devient une dimension importante de la légitimité à occuper un endroit, un argument de responsabilité dans une négociation », estime M. Prazuck. Bousculée par l’appétit chinois, la préservation des ressources prend une valeur géopolitique croissante.

Sudan, Russia’s new gateway to Africa and the Indian Ocean – Arnaud Peyronnet

Russia, which wants to play a leading role in the Red Sea and the Indian Ocean, is looking to provide itself with a long-term base for its forces deployed in both Africa and the Indian Ocean. This new base would allow it to compete with those other maritime powers, whether regional or global, that are already present in this area of high tension. It fits in perfectly with Russia’s new ambitions vis à vis its southern arc, as already evidenced in the Mediterranean since 2015, in order to compete as much with western superiority as with Chinese desires. Seen from the Sudanese side, it could be a manoeuvre aimed at restarting a dialogue with the new US administration. 

40 % of the world’s shipping passes through the Bab el-Mandeb Strait and the Red Sea, including 4 million barrels of oil a day[1]. This maritime corridor, where there were already acts of piracy in the 2010s, is now the scene of continuous incidents linked to the conflict in Yemen. In November and December 2020, several merchant ships moored near Saudi ports in the Red Sea were the victims of suspicious explosions[2]. In January 2018 the political leader of the Houthis threatened to cut maritime traffic in the Red Sea in order to force the Arab Coalition to lift its blockade of Yemeni ports. Already under tension, this region is now seeing more and more significant local and international naval involvement. The countries of the Arab Coalition are present (Saudi Arabia, Egypt and the United Arab Emirates), while the Asiatic powers of China and Japan patrol there regularly and several countries, such as the United States and France, have bases there while others (like Turkey and Ethiopia) are trying to establish them. This region is therefore the arena for a renewed and complex interplay of regional and international powers. Within this context Russia, which also wants to play a leading role in the region, announced in November 2020 its intention to open a naval base in Sudan in order to provide itself a new base for its armed forces in both Africa and the Indian Ocean.  

There is no doubt that the Mediterranean played a role as an important incubator in this quest for the projection of Russian naval power into the Middle East and the Indian Ocean, consequently making this Russian bound towards the warmer seas of the Indian Ocean easier. In fact the eastern Mediterranean presented the Russian navy the chance, particularly with regard to the United States, to display its operational abilities and has allowed it to station itself in the Mediterranean on a permanent basis, from Libya to Syria via Egypt. This Russian plan to install itself in the Red Sea and the Indian Ocean, although it may go back a long way, now represents yet another disruption[3] for the region and reflects Moscow’s geopolitical interests in Africa and the Middle East.

What were the conditions that led to a Russian project of this kind in the Red Sea? What are Moscow’s ambitions for this part of the world? Is it conceivable that the local powers will exploit these Russian intentions? 

The Mediterranean, incubator of the projection of Russian naval power into the Middle East 

The prolonged crisis in Syria and Russia’s vital support for Bashar al-Assad’s regime, led Moscow to conduct a ground and aerial intervention in the country in 2015. This has been accompanied by an increasingly significant naval presence. Originally planned to escort the Russian seaborne logistics bridge to Syria[4], the projection of Russian power has gradually grown to become a permanent fixture in the landscape of the eastern Mediterranean. This theatre has given the Russian navy the chance to display its operational and technical capabilities. Syria has become a veritable testing ground for Russian abilities to strike land targets from naval platforms (notably through the use of Kalibr missiles)[5]. The deployment of the aircraft carrier Kuznetsov to the coast of Syria at the end of 2016 was an additional sign. Beyond that, Russia has managed to set in place a strategy of area denial – as in the Black Sea – which has manifested itself through the quasi-permanent presence of a Russian naval task force off the Syrian coast, the deployment of a Bastion-P coastal defence system in Syria (range: 350 km), but also a capacity to strike ground targets up to 450 km away, accompanied by the renovation of advanced Syrian detection systems. Since the Russian Duma’s ratification on 21 December 2017 of a governmental agreement between Damascus and Moscow, Russian warships now have a 49 year access to the port of Tartus. The port will be modernised to accommodate up to 11 Russian warships, including aircraft carriers and nuclear propelled vessels. Russia has finally managed to close off, sometimes for several days, air and sea zones off the coast of Syria on the pretext of naval exercises, deterring other countries from free and unconditional access to these air/sea zones bordering Syria[6].

At first restricted to the Syrian coast up to 2018, this naval force has gradually moved away from its original coastline to extend progressively along the whole of the eastern Mediterranean. Naval exercises are more regular, and can also be very large, such as the one held in September 2018 that involved 25 warships simultaneously. In October 2020 the Russian navy began to escort Iranian oil tankers heading to Syria as soon as they entered the Mediterranean after leaving the Suez Canal[7], thus signalling to the US its preparedness to prevent any western action[8] against the oil traffic between Iran and Syria particularly in what has now become a priority zone for the Russian navy.  

This force projection has consequently allowed Moscow to increase its influence on several countries in the region. Russia first of all prioritised a return to Libya through its support of Field Marshal Haftar’s[9] LNA (Libyan National Army). One of Moscow’s objectives seems to have been the creation, unsuccessful so far, of a new naval base in Libya, no doubt in Tobruk, in order to then develop a strategy of access denial adapting the model developed in Syria to local conditions. Moscow has also increased its naval pressure on Turkey, a logical consequence of the frictions already observed whether in Syria, Lebanon or in the Caucasus. Thus, in September 2020 Russian navy ran two naval exercises to the south-west of Cyprus, in areas frequently used by Turkish naval forces to escort their research ships. In the same manner Moscow has made approaches to Egypt, another of Ankara’s regional rivals, organising a joint exercise between the Russian and Egyptian navies[10],  in the Black Sea in November 2020, and by doing so illustrating the reality of Russo-Turkish frictions. 

A base in the Red Sea: an old Russian project

On 11 November 2020, the Russian government submitted to President Vladimir Putin a proposal for a bilateral agreement with Khartoum aiming to establish a naval base in Sudan. On 17 November the Russian president approved the agreement, opening the way for the establishment of a logistics base for Russian naval forces on the shores of the Red Sea. This agreement provides for the creation of a logistics base and naval repair facilities[11] able to house 300 personnel and accommodate a maximum of 4 warships, including nuclear propelled vessels. The Sudanese government seems to have agreed to supply the necessary port infrastructure for 25 years (and renewable for a further 10 years) free of charge in Port Sudan. The agreement would also allow Russia to import and export through Sudanese ports and airports the arms, munitions and equipment necessary for the functioning of the base and the supply of the warships berthed there. If the security of this base is to be provided by Sudanese forces on land, it is Russia that will ensure it for the maritime approaches and for air defence. In addition, the agreement would allow for Russian military support for Sudanese forces in rescue at sea, sub-sea engineering and air defence of this zone. For this to happen a dedicated protocol is supposed to allow for Russian provision of arms, men and equipment to help the Sudanese armed forces[12]. The Kremlin ought therefore to have everything it requires to establish an A2/AD bubble in the Red Sea that would enable it now and again to cut – or to monitor for the rest of the time – all western shipping and communications (sub-sea cables) along this strategic maritime corridor.  

However, the project of a base in the Red Sea is an old one, and Russia has been seeking a return to the Indian Ocean for a long time.  There was a Soviet military base in Berbera (Somalia) between 1964 and 1977, and in 1978, a Russian naval base was created in the Dahlak Archipelago (on Nokra Island), then belonging Ethiopia, that remained operational until 1990. The USSR also had facilities in Yemen, Aden and Socotra, bases that served at the time to support the Soviet 8th Squadron deployed in the Indian Ocean. Over the last few years the Russians have been trying to install a base in Djibouti, then in Somalia, but these efforts have ended in failure as much through the fickleness of the local governments[13] as through the pressure no doubt applied by the United States on the countries concerned. Now, Sudan was already a country with which Russia had important ties and where the support of the private security company Wagner had already come to the help of President al-Bashir in the spring of 2019. 

Negotiations around the creation of this base are assumed to have started in November 2017 during a visit to Moscow by the Sudanese president. If the project has suffered delays through the deposition of al-Bashir, it has not, however, been buried. Russo-Sudanese cooperation has even accelerated with the creation of a Russian military mission in the heart of the Sudanese Ministry of Defence, along with the signing of several technical-military agreements[14]  Thus, as with the delivery of Mig-29 warplanes to Sudan in 2008, via Belarus, Russia has supplied Sudan with various kinds of arms and munitions types through third countries, in exchange for which Khartoum committed to deploying Janjaweed militia in Libya alongside Field Marshal Haftar’s troops[15].

The symbol of a Russian desire to project power into the Indian Ocean and Africa 

According to some Russian commentators the opening of this base signifies “Russia’s return to the world’s oceans”, “avoiding long transit voyages for the ships of the North and Baltic Fleets”[16].  In fact, Russian presence along one of the busiest shipping lanes in the world allows Russia to promote itself as a naval world power, on the same level as the other naval powers that already have access to the region[17]. This setting up of a base in Sudan is a signal in particular to Turkey, which under al-Bashir’s regime multiplied its attempts to establish bases in the region. At the end of 2017 the Sudanese authorities did in the end cede the management of the Island of Suakin to Turkey[18] for 99 years in exchange for promises of investment and military cooperation, which gave rise to great concern in Saudi Arabia and Egypt. The change of regime in Sudan in 2019 and Khartoum’s rapprochement with Egypt and the UAE has made these Turkish projects much more difficult[19], and has in consequence made these Russian announcements all the more painful for Ankara.

Once operational, the Russian base in Port Sudan will serve to support Russian naval ships deployed in the Indian Ocean, and also not excluding support for private Russian security services that could see a new field of operations opening up in the Red Sea combatting the piracy that is still present in the region. The Russian presence would also allow Moscow’s oil interests in the region to be defended[20] and allow it to keep a closer eye on the conflict in Yemen that opposes Saudi Arabia and Iran. Moscow could also try to assert itself, in the long run, as a mediator in the conflict and develop its presence in this country which is a veritable observation window on the Bab el Mandeb Strait and the Gulf of Aden. Such a base would also allow Russian warships to escort Iranian oil tankers around the Arabian Peninsula as it has done since last October in the Mediterranean, further reinforcing Moscow’s regional role[21]. Finally, to complement the port infrastructure, the Russian press has spoken of the installation of intelligence capabilities, potentially jamming and electronic warfare systems, not to mention the anti-aircraft defence systems already talked about. This allows us to predict the possible creation of a Russian access denial bubble in the Red Sea which would be problematic for the frequent transits of western warships in the region.  

The Russian facility in Sudan also constitutes a gateway in for its influence in Africa, with Port Sudan serving as a shopwindow for Russo-African military cooperation.  In this way, and providing Russia offers its help to Sudan in creating coastal defence assets, it can’t be excluded that this model would be emulated in the region. Russian naval shipyards are capable of offering fast patrol boats and launches to regional customers at lower prices than their western competitors, thus securing a very real clientele on the shores of East Africa. 

This new naval base is above all another sign of Russia’s renewed interest in Africa. Moscow has in fact multiplied its investments in East Africa (Mozambique, Zimbabwe and Sudan, in particular through the groups Rosneft and Rosatom) and organised its first Africa-dedicated summit in October 2020. Russia also represents almost half of the total arms exports to Africa[22], in particular to Egypt and Sudan. The increase in Russian intervention in the Central African Republican since autumn 2020[23], supporting the government in place through the private military contractors of Wagner, is also testament to Russian ambitions in the region[24]. In fact, Russia sees in Africa a key partner in its vision of a multipolar world order, less western, centred around the local regional powers and with which it could challenge growing Chinese influence. The creation of this Russian base in Sudan, more than 5 years after the one in Tartus in the Mediterranean, therefore constitutes a new stage in Russian ambitions, prior to a future presence of the Russian navy in other zones nearer to the Arabian Gulf (possibly Iran or Pakistan) or the Mozambique Channel, two exceptionally strategically important international routes for the world’s shipping. 

A message from local governments for the United States to reengage?  

Setting up a Russian naval base like this in Sudan ought nonetheless to prove more difficult than in Syria. Given the distance from Russia, the delivery of the necessary materials (anti-aircraft defence systems, infrastructure) will be long and complicated, certainly requiring the use of the bases in Tartus and Khmeimim (in Syria) as intermediate logistics hubs. Beyond that the state of the on-site infrastructure, in particular the electricity network, make the construction of a modern naval base problematic, especially when it comes to berthing nuclear powered warships. In point of fact, the opening of such a base will not see the light of day before long months, or indeed years, have passed which leaves a question of doubt about the real feasibility of this enterprise. A playing off of Russo-Turkish and Russo-American competition by local powers and above all Khartoum is therefore perfectly conceivable. Indeed, the political game of the Sudanese which for a time favoured the Turks’ offers now prefers Moscow’s. Sudan may have chosen the Russian option in order to allow for, in the first place, a convenient eviction of Turkey, conforming to the wishes of the Saudis and the UAE, and secondly to foster its rapprochement with the United States (by playing on America’s perception of a new Russian threat in the Middle East). Sudan recently normalised relations with Israel, in line with the Trump administration’s wishes, and for doing this it has been removed from the US’s list of states supporting terrorism, thus opening the country to western investment. The plan to create a Russian naval base on the Red Sea, a vital corridor for US naval forces, cannot have gone unnoticed and was therefore perhaps also aimed at provoking a strong reaction from Washington, or indeed a renewed commitment by the United States to security in the Red Sea.  

If the construction of a Russian naval base in Port Sudan is a long-term project, it is however probable that the Russian navy will take advantage of the dynamism of Moscow and Khartoum’s political rapprochement to increase the frequency of its deployments in the Indian Ocean, whether along the coast of East Africa, or close to the Arabian Gulf as the last Russo-Sino-Iranian exercise in the Arabian Sea showed.  The regular or indeed permanent (in the longer term) presence of the Russian navy in the Indian Ocean will complicate still further the plans of the western navies already concerned by a persistent Chinese presence.  The new era of serious competition between the great powers in the Indian Ocean seems to have well and truly started and the new US administration will have to take account of that in its future strategic choices. 


[1] Les Echos, 17 November 2020.

[2] Tanker Agrari, 25 November 2020 near the Saudi port of Al Shuqaiq; tanker BW Rhine, 13 December 2020 at Jeddah.

[3] As with the Russian intervention in Syria in 2015.

[4] Logistical resupply of its own troops and Syrian forces using maritime transport (“Syrian Express”), using both warships and hired merchant shipping.

[5] Frigates, corvettes and submarines (especially those based in the Black Sea and deployed in the Eastern Mediterranean) carried out the first operational tests of these missiles in 2016, and then more regularly since 2017 in support of ground operations. New missile launches were carried out in November 2020.

[6] Some of these reserved zones have even extended as far as the north of Israel for the largest exercises, such as the one in September 2018.

[7] USNI 21/10/2020. This type of escort arrangement occurred again in December 2020.

[8] In 2019 an Iranian tanker suspected of trafficking Iranian oil to Syria was seized and then impounded for a while in Gibraltar. The affaire prompted Iranian reprisals in the Arabian Gulf. In July 2020 the US administration also seized 4 tankers loaded with Iranian oil, this time sailing towards Venezuela.

[9] FM Haftar was welcomed on board the aircraft carrier Kuznetsov off the coast of Libya in January large 2017.

[10] Previous exercises of this kind, called “Friendship Bridge”, have normally taken place off the coast of Egypt.

[11] Or “technical and equipment support facility”, the standard nomenclature used for Russian naval bases abroad. 

[12] A Petrushka class patrol vessel was sold to Sudan by Russia in October 2020 (Defense web, 12 November 2020).

[13] Between 2012 and 2014, negotiations were held between Moscow and Djibouti on the subject, but the local government only consented to a fraction of what the Russians were wanting, and at a prohibitive cost (1 billion dollars, 5 times more than the base in Port Sudan ought to have cost).

[14] Al-Monitor, 17 November 2020. An agreement on Russo-Sudanese cooperation was signed in May 2019.

[15] Ibidem.

[16] Dmitry Litovkin for TASS taken up by Defense News, 13 November 2020.

[17] As is the case for France, the United States, China and Japan in Djibouti; and in Assab, Berbera Périm and Socotra for the United Arab Emirates.

[18] By the beginning of the 20th century the island was already an outpost for the Ottoman Empire. 

[19] The Turkish Foreign Ministry has announced that negotiations are continuing with the government about this maritime project concerned with “essentially tourist plans” – Al-Monitor, 19 November 2020.

[20] The Sudanese Ministry of Energy did sign contracts in 2018 with Russian companies for the modernisation of a refinery in Port Sudan – Al Monitor, 17 November 2020.

[21] The Russian navy has also taken part in exercise Maritime Safety Belt with Iranian naval forces in the Gulf of Oman in mid-February 2021. A similar naval exercise had already been carried out off the Iranian port of Chah-Bahar in December 2019, with the presence of Chinese warships already.

[22] Data from the Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) quoted by Deutsche Welle, 30 June 2020.

[23] The first Russian mercenaries appeared in the country in 2018.

[24] “To assist Bangui in strengthening the capabilities of the Central African Republic, Russia responded swiftly to the CAR government’s request and sent an extra 300 instructors to train the national army” as announced by the Russian Foreign Ministry; in Opex360, 23 December 2020.