Réflexions

La fin du Traité FNI et l’accroissement des incertitudes stratégiques en Méditerranée orientale – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan signent le Traité FNI à la Maison Blanche en 1987.
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Le 2 août 2019, les Etats-Unis se sont retirés du Traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI), comme ils l’avaient annoncé le 2 février 2019[1]. Signé en 1987 par les Etats-Unis et l’Union soviétique, cet accord de désarmement visait l’élimination des missiles balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associés[2].

 

Les Etats-Unis et l’OTAN ont imputé à la Russie des violations du Traité avec le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé[3]. Par ailleurs, la Russie a été également soupçonnée de violer cet accord dans le domaine balistique[4].

 

Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le Secrétaire général de l’OTAN a souligné, le 2 août 2019, le risque d’une nouvelle course aux armements[5], tandis que le ministère russe des Affaires étrangères confirmait le même jour que le Traité FNI était officiellement caduc[6]. En effet, avec la fin de ce traité disparaissent nombre de mesures de confiance contraignantes (visites et inspections à l’instar de mesures similaires dans le cadre du Traité sur les forces conventionnelles en Europe), qui freinaient indubitablement par le passé une éventuelle course aux armements.

 

Pour l’Alliance atlantique, la situation est actuellement complexifiée par le rapprochement entre la Russie et la Turquie, qui s’est matérialisé par la livraison, depuis le 12 juillet 2019, des premiers éléments du système de défense anti-aérienne russe S-400 et ce, en dépit de l’opposition des États-Unis[7]. Ces développements laissent ainsi se profiler, à plus long terme, un accroissement des incertitudes en ce qui concerne les équilibres géostratégiques en Méditerranée orientale.

 

 

  1. Les menaces potentielles posées par la Russie

 

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait commencer à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité FNI, y compris une version sol-sol de son missile Kalibr, (missile déjà utilisé à partir de plateformes navales lors de frappes russes en Syrie), ainsi que des armes hypersoniques[8]. C’est ainsi que ressurgit le spectre d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen[9].

Par ailleurs, pour rappel, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que le retrait des Etats-Unis du Traité FNI aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10] et que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité[11].

A cet égard, en mars 2019, la Russie a décidé de déployer des bombardiers stratégiques à capacité nucléaire Tu-22M3 sur la base aérienne de Gvardeyskoye en Crimée en réponse au déploiement de la défense antimissile américaine en Roumanie en arguant qu’il était nécessaire de renforcer le dispositif de défense de la péninsule[12]. Ces aéronefs seront modernisés pour pouvoir neutraliser les systèmes de défense antiaérienne et antimissile partout en Europe. De plus, le transfert potentiel d’une nouvelle version de ce bombardier – le Tu-22M3M – en Crimée pourrait permettre à la Russie, à compter de 2021, de mettre en œuvre une nouvelle stratégie de projection de puissance visant à contrer les groupes aéronavals américains opérant dans la sphère d’influence de la Russie[13], en mer Noire et par là-même en Méditerranée orientale.

 

  1. Une instabilité liée aux ambitions stratégiques de la Turquie : le cas de la livraison du système S-400 par la Russie

 

Dans ce contexte d’incertitudes stratégiques, le 12 août 2019, le ministre de la Défense turc, le général Hulusi Akar, a insisté sur le fait que la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie, était une nécessité[14]. Mis en service en 2007, ce système de défense antiaérienne est conçu pour détruire des avions ainsi que des missiles de croisière et des missiles balistiques, y compris des missiles à portée intermédiaire. Il peut également être utilisé contre des objectifs au sol. Il peut détruire des cibles à une distance de 400 km et à une altitude de 35 km[15].

Depuis 2017, dans le cadre d’un rapprochement russo-turc, un contrat de 2,5 milliards de dollars portant sur la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie a généré de vives tensions avec les Etats-Unis[16]. Ces derniers se sont fermement opposés à ce contrat, en faisant valoir que le S-400 n’était pas compatible avec les dispositifs de l’Otan et ont suspendu la vente du nouvel avion furtif américain F-35 le 17 juillet 2019. Un contrat avait été signé pour la livraison de 100 F-35. Des pilotes turcs ont été formés à cette fin aux Etats-Unis.

Dans une lettre datée du 6 juin 2019 et adressée au ministre de la Défense turc, Patrick Shanahan, alors Secrétaire américain à la Défense par intérim, avait exprimé la déception des Etats-Unis concernant l’envoi de personnels turcs en Russie pour y être formés à l’emploi du système S-400[17]. Par ailleurs, les États-Unis ne souhaitent pas que des techniciens russes puissent accéder aux données sensibles du F-35[18]. En effet, la présence probable de techniciens russes sur le sol turc dans le cadre de l’installation du nouveau système S-400 en même temps que la présence d’avions F-35 pourrait constituer une vulnérabilité.

En vertu d’une loi américaine visant à contrer les adversaires des Etats-Unis par le biais de sanctions (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), la Turquie est passible de sanctions économiques pour avoir accepté la livraison du système S-400 de Moscou[19].

 

Le Secrétaire général de l’OTAN a, pour sa part, déclaré, le 2 août 2019, que l’Alliance atlantique n’avait aucunement l’intention d’intégrer le système acheté par les Turcs à ses systèmes de défense antiaérienne[20].

 

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Même si le Traité FNI était sans doute devenu inadapté aux réalités de l’après-guerre froide, sa disparition et les nouvelles évolutions survenues au cours de l’été 2019 ne manqueront pas de grever le contexte géostratégique au plan global et d’accroître les incertitudes en Méditerranée orientale, relançant ainsi une montée des tensions.

[1] Communiqué de presse de Michael R. Pompeo, Secrétaire d’Etat des Etats-Unis : “U.S. Withdrawal from the INF Treaty on August 2, 2019”.  [https://www.state.gov/u-s-withdrawal-from-the-inf-treaty-on-august-2-2019/]. Une clause du Traité FNI stipulait qu’un préavis de six mois devait être respecté pour s’en retirer.
[2] Pour une analyse des griefs russes et américains concernant le Traité FNI et de la problématique de la Chine, se reporter à l’article suivant : Ana Pouvreau : « Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) », FMES, 15 février 2019.
[http://fmes-france.org/les-consequences-strategiques-pour-leurope-de-la-fin-du-traite-sur-les-forces-nucleaires-de-portee-intermediaire-fni-par-ana-pouvreau/]
[3] Bruno Tertrais: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]
[4] Bruno Tertrais, op.cit. p.3.
[5] “Press point by NATO Secretary General Jens Stoltenberg on the INF Treaty”, NATO, 2 août 2019. [https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_168183.htm]
[6] “INF nuclear treaty: US pulls out of Cold War-era pact with Russia”, BBC World, 2 août 2019. [https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49198565]
[7] “Turkey takes delivery of more S-400 components from Russia”, TRT World, 18 juillet 2019. [https://www.trtworld.com/turkey/turkey-takes-delivery-of-more-s-400-components-from-russia-28188]. Voir aussi l’analyse d’Isabelle Facon : « Export russe des systèmes antiaériens S-400 : intentions stratégiques, atouts industriels et politiques, limites », FRS, Défense&Industries n°13, juin 2019.
[8] Andrew Roth: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]. Voir également les analyses de Igor Delanoë : [http://www.rusnavyintelligence.com/2019/02/les-consequences-de-la-fin-du-traite-fni-sur-les-forces-navales-russes.html] et de César Frézat  sur les missiles hypersoniques développés par la Russie, Note du CERPA N°214, avril 2019.
[9] Stephen Blank : “Russian Nuclear Strategy after the INF Treaty”, European defence and Security, 18 juin 2019. [https://euro-sd.com/2019/06/articles/13610/russian-nuclear-strategy-after-the-inf-treaty/]
[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]
[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]
[12] “Russia decides to deploy nuclear-capable strategic bombers to Crimea: RIA”, Reuters, 18 mars 2019. [https://www.reuters.com/article/us-ukraine-crisis-crimea-bombers/russia-decides-to-deploy-nuclear-capable-strategic-bombers-to-crimea-ria-idUSKCN1QZ1WV]
[13] Mark Episkopos:  “Meet Russia’s ‘New’ Tu-22M3M Bomber: “A Nasty Surprise for the U.S. Navy”, The National Interest, 6 juin 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/meet-russias-new-tu-22m3m-bomber-nasty-surprise-us-navy-61252]
[14] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]
[15] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]
[16] “Livraison des S-400 russes à la Turquie : une stratégie d’influence en Méditerranée », Note de la FMES, 15 juillet 2019. [https://fmes-france.org/tag/s-400/]
[17] Voir le document sur: https://twitter.com/Joyce_Karam/status/1137095663529975808 in “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.
[18] “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.
[19] Amanda Macias: “US cuts Turkey from F-35 program after Russian missile deal”, CNBC Online, 17 juillet 2019. [https://www.cnbc.com/2019/07/17/us-cuts-turkey-from-f-35-program-after-russian-missile-deal.html]
[20] “No plans to integrate S-400 into any NATO system: NATO chief”, Hürriyet Daily News, 3 août 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/no-plans-to-integrate-s-400-into-any-nato-system-nato-chief-145503].

Algérie : année 57 – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Alger, le 15 mars.
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Il est beaucoup question de l’Algérie depuis le 22 février dernier, date à partir de laquelle le mouvement d’opposition au cinquième mandat du Président Bouteflika a rassemblé des millions d’Algériens dans les rues des villes du pays. Ceux qui ne veulent pas quitter le pouvoir ont tout fait pour imposer un homme gravement malade, dans l’incapacité d’exercer les responsabilités de sa charge, ce qui a mis le feu aux poudres. Pourtant, rien ne laissait prévoir une telle révolte. Depuis la fin de la décennie 90, marquée par les méfaits des terroristes « islamistes », ce peuple semblait comme pétrifié, optant pour un statu quo, pourvu que cela le protège du retour de la violence dont il a tant souffert. Mais trop, c’est trop et, comme le disait le leader chinois Mao Tsé Toung, « une étincelle suffit à mettre le feu à la plaine ».

L’Algérie a fêté le 57ème anniversaire de son indépendance le 5 juillet. D’où l’intérêt de dresser le bilan de la politique du régime. Quelle était la situation de ce pays avant 1962, et quelles sont les réalisations, les succès et les échecs des politiques menées en toute souveraineté ?

Un bilan contrasté

Si l’on veut comparer la situation de l’Algérie actuelle à ce qu’elle était en 1962, cet exercice nous permet de découvrir deux pays totalement différents.

Au plan démographique, 9 millions d’Algériens en 1962, 42 millions aujourd’hui. 85% d’analphabètes en 1962, 97,77% des 15 à 24 ans alphabétisés en 2019. Le taux de scolarisation est de 98,5%. Deux universités en 1962, une quinzaine actuellement. Une faible protection sociale pour les “indigènes” avant l’indépendance, la sécurité sociale et une médecine gratuite pour tous maintenant. Un habitat précaire avant, des millions de logements construits par l’État depuis les dernières décennies.

Au plan politique et symbolique, un peuple sous emprise et, à partir de 1962, un drapeau, un hymne national, une politique tant au dedans qu’au dehors décidée de façon endogène, des ambassades partout dans le monde, une place originale sur l’échiquier international, une compagnie aérienne aux couleurs du pays, une armée nationale, l’ascenseur social…Ces dernières années, des investissements massifs pour construire l’autoroute Est-Ouest sur plus de mille kilomètres, l’électrification des campagnes, les subventions pour un habitat rural digne, l’aide financière de l’État au profit des jeunes qui veulent créer leur propre entreprise, la politique de « réconciliation » qui a vidé les maquis « islamistes » et a permis le retour de la sécurité…Cette liste des effets positifs de l’indépendance n’est pas exhaustive.

Pour autant, l’Algérie n’est pas devenue la « Californie du Maghreb ».

En effet, dans la plupart des cas, ce qui a été édifié par le régime militaire depuis 1962 porte la marque de l’incompétence et de la corruption, ce qui ne signifie pas que tous les militaires sont incompétents et corrompus.

Au plan de la politique intérieure, les deux premiers dirigeants – Ben Bella de 1962 à 1965, puis Boumédiène, de 1965 jusqu’à sa mort en 1978 – ont opté pour le socialisme, le tout-Etat, ce qui a freiné considérablement le développement du pays. Ils ont ruiné l’agriculture par une révolution agraire conçue et menée de façon dogmatique, rendant l’Algérie dépendante de l’étranger pour se nourrir au prix d’une hémorragie de devises. Ils ont créé une bureaucratie pléthorique et budgétivore. Ils ont choisi de financer un pseudo développement, non par la culture du travail, mais par l’argent tiré de la vente du pétrole et du gaz. Au plan politique, ils ont imposé une dictature avec tous ses oripeaux : parti unique, journal unique, radio et télévision uniques, élections dont les résultats étaient décidés à Alger et non par les urnes.

Quant à la politique étrangère, ils ont choisi le « camp anti impérialiste », donc Cuba avec Fidel Castro et Che Guevara, Pékin et Moscou, Alger devenant la « Mecque des révolutionnaires ».

Chadli Bendjedid, successeur de Boumédiène à partir de 1978, a renoncé à l’option « socialiste », mais a maintenu les orientations diplomatiques du pays.

Au plan politique, des changements se sont produits après les émeutes d’octobre 1988.
Le régime, qui ne pouvait pas satisfaire les revendications économiques et sociales, a eu recours à une diversion consistant à octroyer des libertés et en finançant un pseudo multipartisme, des journaux d’opposition, et la liberté d’expression conçue comme une soupape de sécurité.

Indirectement, la France a contribué à l’arrivée au pouvoir de l’« armée des frontières » en 1962.
En effet, le “plan Challe” (6 février  1959 au 6 avril 1961) qui consistait en un ensemble d’opérations militaires contre les maquis de l’Armée de Libération Nationale (ALN) a été dévastateur pour les combattants Algériens. Dans le même temps, l'”armée des frontières” constituée au Maroc et en Tunisie, commandée par le colonel Boumédiène, se préparait à prendre le pouvoir en violation du principe adopté au Congrès de la Soumam, (13 au 20 août 1956) selon lequel, l’intérieur commande à l’extérieur. Cette « armée des frontières » a pris le pouvoir en 1962 par un coup d’État contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) et contre le peu de forces de l’intérieur qui avaient survécu au « Plan Challe ». Quant à la dictature, elle n’a pas été mise en place à partir du 5 juillet 1962, mais pendant la guerre d’indépendance, le Front de Libération Nationale (FLN) ayant décrété dès le 1er novembre 1954 : « quiconque n’est pas avec nous est contre nous », donc était exécuté. Tout ce qui s’est passé par la suite n’est que la conséquence des conditions dans lesquelles l’Algérie a acquis son indépendance, et d’une réalité qui est pérenne, à savoir que ce sont les individus et les groupes détenteurs de la force armée qui gouvernent le pays depuis l’indépendance. C’est donc l’armée qui constitue l’épine dorsale du régime, elle est l’État, elle est omnipotente. Tout le reste n’est que péripétie.

Quelques indicateurs éloquents de l’incompétence du régime depuis 1962 : grâce à la vente du pétrole et du gaz, l’Algérie a disposé de l’équivalent de dix fois le plan Marshall, sans parvenir à amorcer le processus de développement ; depuis des décennies, 97% des recettes d’exportation proviennent de la vente du pétrole et du gaz. Le système éducatif est sinistré, si bien que les parents qui le peuvent inscrivent leurs enfants dans des écoles privées, certaines enseignent en français, avec le même programme que les écoles françaises. Les étudiants qui parviennent à s’inscrire dans des universités françaises ne retournent plus dans leurs pays une fois leur formation achevée ; des jeunes tentent de traverser la Méditerranée dans des embarcations de fortune, et il y a des morts au cours de ces traversées ; le régime n’a pas été capable d’assurer la sécurité des citoyens massacrés durant la décennie 90 par les “islamistes” qui sont le produit de sa politique; la corruption affecte tous les secteurs, à tous les échelons, etc…..

Le meilleur ou le pire ?

On doit avoir à l’esprit cette réalité si l’on veut essayer de comprendre la nature des événements qui se déroulent de l’autre côté de la Méditerranée depuis le 22 février 2019. Le mouvement de protestation contre un cinquième mandat présidentiel par Bouteflika alors qu’il est gravement handicapé, se heurte à une partie de l’armée représentée par le chef d’état-major, le général Gaïd Salah. Cette armée a perdu une partie de sa cohésion depuis une dizaine d’années et des clans s’y sont formés. Cela explique ce qui se passe actuellement, notamment que des généraux mettent en prison d’autres généraux, ainsi que des “oligarques” qui ne seraient jamais parvenus à la position qui est la leur, sans l’appui de “parrains” au cœur du système.

Que va-t-il se passer ? Si le mouvement qui réclame un changement de régime reste ce qu’il est -sans organisation, sans programme, sans leaders – il finira par s’essouffler parce que, en politique, les rapports de force sont déterminants. Cette orientation est possible car le peuple algérien ne veut plus le retour de la violence. Il a été profondément traumatisé par la tragédie de la décennie 90, les “islamistes” étant toujours là. Ils n’ont jamais renoncé à leur projet de faire de l’Algérie une “République islamique”.…

En dernière analyse, il n’y a pas d’un côté les “méchants” qui seraient les gouvernants” et, de l’autre, les “âmes pures” qui seraient les gouvernés.

En effet, on doit à la vérité de relever que A. Bouteflika n’a pas été le tyran que l’opposition décrit. Le régime qu’il a incarné pendant vingt ans n’était ni une dictature, ni une démocratie. Les Algériens bénéficiaient de la liberté d’expression dont ils ont usé parfois avec excès. Les journaux de l’opposition étaient et restent virulents dans leur critique du système politique. Pour autant, il ne s’agit pas d’une démocratie car il n’y a pas d’État de droit. Celui-ci signifie, notamment, une justice indépendante du pouvoir, et un État lui-même soumis au Droit. Or, l’Algérie reste encore très loin de cette qualité de régime démocratique. Elle n’en est même pas à l’étape des élections loyales puisque les consultations sont entachées de fraudes systématiques. La seule fois où les Algériens ont voté librement, c’était en 1991, et ils ont donné majoritairement leurs suffrages aux “islamistes” du Front Islamique du Salut (FIS) alors même que ce parti était porteur d’un projet politique totalitaire.

A. Bouteflika a mené une diplomatie active et efficace qui a consisté à briser l’isolement du pays. A partir de décembre 1994 et le détournement d’un avion d’Air France par un commando du GIA, plus aucune compagnie aérienne occidentale ne desservait les aéroports algériens. De surcroît, aucun de ces pays n’a apporté une aide quelconque à l’armée algérienne en lutte contre les terroristes. Le président a su tirer parti de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre l’Amérique pour se rapprocher des États Unis et entamer avec Washington, une collaboration fructueuse dans les domaines du renseignement.

D’aucuns, en Occident, prétendent que la solution consiste à mettre en place des institutions démocratiques, c’est à dire une Constitution qui établirait des règles du jeu. Ceux-là ignorent que les constitutions existent et leur seule application serait un progrès prodigieux. Mais elles ne sont pas respectées, d’où des révisions fréquentes de ces lois fondamentales. L’Algérie est, à cet égard, un cas éclairant : par exemple, l’interdiction pour le Président d’effectuer plus de deux mandats était inscrite dans la Constitution algérienne. Cela n’a pas empêché A. Bouteflika de procéder à la révision de la Constitution, de rester au pouvoir pendant vingt ans et de prétendre faire un cinquième mandat. C’est que le concept même de Constitution et ce qu’il implique en termes de conduites politiques, restent étrangers aux mœurs, aux mentalités des peuples du sud de la Méditerranée.

L’Algérie indépendante a fait ses choix en toute souveraineté. Pourtant, certains Algériens continuent de penser que leurs difficultés et leurs échecs sont dus à la colonisation et que l’ancien colonisateur ne peut pas leur vouloir du bien.

Algérie-France, une relation marquée par le passé

On ne peut pas parler de l’Algérie sans évoquer la relation algéro-française. Comment pourrait-il en être autrement alors que la France a été présente dans ce pays pendant 132 années ? Ce fut d’abord une conquête militaire avec la violence inhérente à ce type d’entreprise. On pourrait croire que cette séquence de l’Histoire relève du passé dont il ne faudrait plus parler. Ce serait ignorer le traumatisme causé par l’occupation de cette « terre musulmane » par une « puissance chrétienne ». C’est ce qui la différencie de la présence ottomane qui n’était pas de nature coloniale. Il s’agissait du califat et cela change tout car ce pouvoir avait vocation à s’exercer sur l’ensemble de la communauté musulmane. Les 132 années de souveraineté française sur l’Algérie sont perçues de façon négative par les Algériens. La France a une autre perception de la même réalité. Le Parlement français est allé jusqu’à voter une résolution en 2005 vantant les “aspects positifs de la colonisation”…La France est revenue sur cette initiative contestée par une partie de sa classe politique et considérée par Alger comme une provocation. En France, on pense que le problème sera résolu lorsque la génération qui a participé à la guerre d’indépendance aura disparu et quand ceux qui sont nés après 1962 seront aux commandes à Alger. Or, la psychologie des jeunes algériens est plus complexe qu’on veut bien le croire. En effet, leur comportement à l’égard de la France est fait d’attirance et de réticences. Mais force est de constater que le premier sentiment l’emporte sur le second. D’où leur désir de traverser la Méditerranée pour vivre chez l’ancien colonisateur.

La langue française est parlée par des millions d’Algériens. Quand on sait que la langue n’est pas neutre mais quelle est porteuse de symboles, de valeurs, et qu’elle contribue à structurer jusqu’ à l’inconscient de ceux qui la pratiquent, on se rend compte qu’elle fait partie de l’identité de beaucoup d’Algériens. Mais cette identité est fragmentée. On constate, en effet, une régression du sentiment national au profit de systèmes d’appartenance réducteurs : arabes/berbères, l’est/l’ouest du pays, les confréries, les tribus, etc. Il s’agit du plus grand et du plus périlleux des défis auquel est confronté l’Algérie d’aujourd’hui et de demain. Mais c’est là un problème algéro-algérien…

Du côté français, certes, ceux qui n’ont connu ni l’époque coloniale, ni participé à la guerre qui a alourdi le contentieux entre les deux pays, ont un regard neutre sur l’Algérie. Ce regard est différent s’agissant de l’immigration algérienne en France. En outre, des associations composées de nostalgiques de l’« Algérie française », alimentent la dimension passionnelle de la relation franco-algérienne. Ces personnes reçoivent le renfort de quelques Algériens francophones qui, bien qu’étant des produits de l’Algérie indépendante, se consacrent au dénigrement tous azimuts sans aucune nuance, ce qui leur vaut les faveurs des plateaux de télévision et des facilités pour éditer et écouler leurs “littératures”.

Du côté algérien, ce n’est pas mieux : des associations d’anciens « moudjahidines » (anciens combattants), font de même à l’égard de la France. Leurs membres font du passé leur fonds de commerce et cela d’autant plus que les vrais combattants ne sont plus, pour leur immense majorité, de ce monde.

La défiance à l’égard de la France a inspiré aux dirigeants algériens soucieux de plaire à ce lobby, une révision de la constitution par laquelle l’accès à des postes de responsabilités administratives et politiques est interdit aux binationaux.

On ne peut que regretter à cet égard, qu’il n’y ait pas eu un Mandela dans chacun de ces deux camps au sein desquels des extrémistes poursuivent à leur manière la guerre d’Algérie..

Globalement jusqu’à présent, les deux pays n’ont pas réussi à trouver un équilibre permettant de sortir l’un du déni, l’autre du ressentiment. D’où la nécessité urgente de faire un travail essentiel visant à une convergence des perceptions et, pourquoi pas, à une écriture commune de l’Histoire.

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Il ne s’agit pas de faire le bilan de l’indépendance car celle-ci ne peut être remise en cause : chaque peuple a droit à la souveraineté. Ce que les peuples en font est de leur seule responsabilité.
On ne peut établir le bilan des politiques conduites en Algérie depuis 1962 sans tenir compte du passé et des conditions tragiques dans lesquelles est né cet État nouveau. Le départ des “pieds noirs” et des juifs en quelques semaines alors qu’ils étaient les cadres compétents de l’ « Algérie française », a laissé le pays livré à lui-même, sachant que 85% des Algériens étaient analphabètes.
Cela étant dit, on ne peut pas non plus occulter la responsabilité considérable des Algériens eux-mêmes dans les erreurs stratégiques qu’ils ont faites tant durant la guerre d’indépendance qu’après, sans que jamais il y ait la moindre velléité d’autocritique.

Le mouvement né le 22 février dernier est porteur de toutes les frustrations et de tous les espoirs accumulés depuis 57 années. Il constitue un test historique de la capacité du peuple algérien à franchir une étape qualitative décisive vers une émancipation d’une autre nature.

 

La route maritime du Nord, une revendication russe de souveraineté révélatrice des enjeux globaux de l’océan Arctique

Par le Centre méditerranéen “Enjeux et stratégies maritimes” de l’institut FMES.

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Début mars 2019, la Russie a revendiqué dans plusieurs articles[1] du quotidien russe Izvestia, des droits souverains sur la route arctique du Nord Est. Selon ce quotidien, la Russie impose de nouvelles règles aux navires étrangers empruntant la route maritime du Nord : « Les navires devront désormais informer les autorités Russes de leurs projets de passage 45 jours à l’avance et devront embarquer des pilotes russes à leur bord. En corollaire de cette proclamation l’administration russe se réserve, bien évidemment, le droit de refuser le passage des navires. En cas de transit non autorisé, Moscou se réservera le droit d’appliquer des mesures d’urgence pouvant aller jusqu’à l’arraisonnement ou à la destruction du navire ».

De telles règles, en totale contradiction avec la convention des Nations-Unies pour le droit de la mer (CNUDM), exprime la volonté Russie d’imposer cette voie comme une ligne intérieure de cabotage. En effet, selon la Russie, les Etats unis et d’autres pays de l’OTAN s’intéresseraient un peu trop au Nord de la Russie. Le tabloïd russe cite en particulier « le navire de soutien de la marine française qui a passé la mer du Nord sans avertissement[2]». Il s’agissait en effet d’une navigation historique pour la France qui affichait non seulement son intérêt pour la région mais surtout son attachement à la liberté de navigation maritime. Quels sont donc les enjeux qui poussent les grandes puissances et la Russie en particulier à se mesurer ainsi ?

La route maritime du Nord Est, un enjeu commercial international ?

Presque entièrement dégagé en saison estivale, le passage du Nord Est[3] nourrit de fortes espérances car il réduit de 40% la distance entre Rotterdam et Yokohama par rapport à la route passant par le canal de Suez. Néanmoins, le trafic maritime international ne s’y est pas encore réellement développé car de nombreuses difficultés limitent actuellement son utilisation et sa rentabilité : peu de prédiction possible sur la fonte de la glace, surcoût d’assurances, assistance onéreuse des brise-glaces[4], limitation de tirant d’eau[5], etc. Pour la Russie, ce passage est stratégique car il offre, plus particulièrement en mer de Barents, de Kara ou de Beaufort, une route de desserte lui permettant d’acheminer la production de ses gisements d’hydrocarbure, en particulier sa production de gaz de Yamal, vers des centres de transformation et ses clients européens.

Depuis la Guerre Froide, l’administration russe a donc développé de nombreuses infrastructures et s’est doté d’équipements majeurs dans cet environnement hostile, notamment des brise-glaces nucléaires autorisant la navigation six mois par an dans le passage Nord Est.

A terme – un transit via le pôle serait réaliste à la fin du siècle – le transport maritime mondial pourrait bénéficier d’une route commerciale très rentable, plus sécuritaire et plus courte. La Russie entend bien préserver ce passage et cherche de plus en plus à y imposer sa souveraineté.

Entrave russe à la liberté de navigation : une volonté politique sur fond d’enjeux stratégiques

En janvier 1985, la Russie a établi ses lignes de base pour la Baltique et l’Océan Arctique en faisant en sorte que les îles sibériennes soient reliées au continent pour pouvoir ensuite afficher que les détroits sont inclus dans ses eaux intérieures et relèvent donc de sa pleine souveraineté. Selon la CNUDM, il est certes possible dans certaines configurations, notamment lorsque la côte est trop échancrée, de définir des lignes de base droite en lieu et place de la laisse de basse mer, ligne de base normale. Mais, les distances des lignes de fermeture doivent demeurer raisonnables, ce qui n’est absolument pas le cas pour les îles sibériennes. Outre les enjeux commerciaux, cette revendication de la Russie est également liée à l’importance stratégique que revêtent ces espaces maritimes, en particulier le détroit de Kara, pour la mise en œuvre de sa composante nucléaire sous-marine. La volonté russe d’appropriation de ces espaces est donc particulièrement forte malgré sa manifeste contravention au droit international.

 

Pour la France, l’Union Européenne et les Etats Unis en particulier, ces passages désormais navigables étant situés entre deux espaces de haute mer ont logiquement le statut de détroits internationaux[6]. Selon la Convention de Montego Bay, les navires bénéficient donc d’un droit de passage en transit ou,  au pire, d’un droit de passage inoffensif. Dans les deux cas, aucune autorisation de passage ne peut juridiquement être exigée par l’Etat riverain.

Force est de constater que la Russie, à l’instar du Canada[7] et sans remettre ouvertement en cause la convention de Montego Bay – qu’elle a ratifiée -, s’y oppose de facto en entravant la navigation internationale dans ces détroits. La démarche russe n’est pas dénuée de  subtilité. Elle avance en effet un pion sur l’échiquier en se dissimulant derrière un communiqué de presse qui souligne les seuls éléments pertinents de la CNUDM permettant à un Etat côtier d’adopter certaines mesures[8] : la sécurité de la navigation et la protection de l’environnement.

Concernant le préavis, d’autres s’y essayent depuis des années, le tout est de savoir y résister. Mais la Russie n’est pas le Danemark[9]. Enfin, malgré la tendance actuelle des dirigeants de faire le « buzz », souvent à l’intention de leurs opinions publiques, par le biais des réseaux sociaux ou des déclarations médiatiques, le droit international – tout particulièrement le droit de la mer – obéit à un formalisme établi et précis. Il convient donc d’attendre la déclaration officielle de la Russie devant l’ONU.

Enfin, cette revendication russe doit être comprise comme s’inscrivant dans d’une démarche beaucoup plus large destinée à faire face aux enjeux stratégiques croissant que revêt l’océan Arctique, notamment en matière économique, écologique    et de sécurité.

L’océan Arctique à la croisée d’enjeux globaux

Le réchauffement climatique en Arctique[10] est deux à trois fois plus important que la moyenne planétaire. La disparition de la banquise estivale semble possible avant la fin du siècle[11] avec des perspectives suscitant de nouvelles convoitises : nouvelles routes maritimes, gisements d’hydrocarbures et miniers prometteurs, ressources halieutiques, biodiversité, etc. L’Arctique déjà considéré comme une région d’intérêt devient, au fil des décennies, une région hautement stratégique.

D’une part, les hydrocarbures russes représentent une source de revenu très importante qu’il convient de protéger (20% du PIB du pays provient de ces ressources arctiques) et d’autre part, l’Arctique est un centre vital pour la sécurité russe. Au-delà de l’éventualité de nouvelles routes maritimes rentables, une étude évalue ses réserves d’hydrocarbures[12] à 22% des réserves mondiales. Mais l’Arctique n’a pas que des hydrocarbures à offrir. Ses sous-sols recèlent d’autres richesses : les métaux rares, éléments de base de la transition énergétique, composants des futures technologies vertes, sont estimés à environ 72,26 Mt[13], faisant de l’Arctique Russe, la deuxième réserve mondiale après la Chine (161,13 Mt). Face à ces enjeux, la Russie défend sans faille ses intérêts économiques dans « sa » région polaire, surtout qu’elle y fait également face à des enjeux de sécurité.

Trafic maritime durant l’année 2018.
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Une volonté de la Russie de militariser la région à son profit ?  

Depuis le début de la guerre froide et l’apparition des sous-marins lanceurs de missiles balistiques nucléaires jusqu’à aujourd’hui, l’Arctique a toujours constitué le sanctuaire des SNLE[14] russes. Cet océan représente donc  une zone d’intérêt majeur pour les dirigeants russes. Depuis le conflit en Ukraine et les sanctions occidentales qui s’ensuivirent et face aux conséquences du réchauffement climatique, la Russie adopte une posture plus « offensive ». En décembre 2018, le ministre russe de la Défense a annoncé le renforcement de la présence militaire russe en Arctique avec, notamment, l’installation de nouveaux radars de défense antiaérienne. Des bases militaires abandonnées à la fin de la Guerre Froide ont été réactivées et complétées par un aérodrome totalement rénové à Mourmansk.

En réponse à l’activisme russe[15], l’OTAN fait également des démonstrations de force de sa puissance militaire. Le dernier exercice réalisé par l’Alliance Atlantique n’a pas manqué de raviver les tensions avec la Russie. Organisé dans l’Atlantique Nord, en Islande et en Norvège, Trident Juncture 2018 est le plus grand exercice jamais réalisé depuis 10 ans[16].

La proactivité de la Russie et le doute auquel sont en proie certains partenaires européens dont la Norvège plongent dans l’expectative les relations entre voisins. Depuis l’invasion de la Crimée, la Norvège a renforcé sa posture de défense et ses liens avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne au travers d’une surveillance maritime accrue et coordonnée par moyens aériens. Mais, simultanément, la Norvège tient à conserver des relations de bon voisinage avec la Russie. D’une part, elle n’a donc jamais accepté le stationnement d’unités permanentes de l’OTAN qui auraient pu crisper son voisin. D’autre part, elle n’a pas hésité à faciliter les livraisons de GNL[17] russes en acceptant depuis novembre 2018, les transbordements de GNL russe ship to ship dans ses eaux intérieures[18].

Des enjeux environnementaux qui dépassent largement les intérêts   économiques et sécuritaires des Etats

Le réchauffement climatique conduit à considérer l’Arctique comme une nouvelle région stratégique pour la navigation maritime mais également  particulièrement riche en ressources énergétiques, halieutiques et minières désormais potentiellement accessibles à terme et  attirant toutes les convoitises et de nouveaux acteurs comme la Chine.

Mais une exploitation incontrôlée de ces richesses mettrait certainement en péril un océan que les difficultés d’accès et d’exploitation avaient jusqu’à présent préservé des dégradations de l’homme. L’importance de l’Arctique pour la régulation du climat et la préservation de la biodiversité d’écosystèmes uniques n’est plus à démontrer. Leur protection constitue donc un enjeu majeur qui nécessite que la « question arctique » ne se résume pas aux seuls enjeux économiques et sécuritaires.

L’affirmation de la puissance militaire russe va de pair avec les enjeux multiples de son territoire et l’océan Arctique représente pour le peuple russe un symbole patriotique fort mis en avant par son président avec son slogan « Apprivoiser le « Grand Nord ». Mais contrevenir au droit international constitue une première étape vers une situation conflictuelle susceptible de dégénérer en conflit armé.

Il convient de rappeler ici que l’origine du droit est directement liée à la volonté de juguler la violence et de limiter le recours à la force, au sein des sociétés dans un premier temps puis entre les nations avec la création d’organisation     internationale donc les Nations-Unies constituent l’exemple le plus abouti.

Espérons que les gouvernants des Etats auront la sagesse de se souvenir de l’importance du respect du droit dans le règlement des litiges internationaux – la CNUDM dans le domaine maritime – et se souviendront que la liberté des échanges, en particulier maritimes, a toujours été le vecteur de la relation entre les hommes et du développement de nos sociétés humaines.

[1] Article du 6 mars 2019 : https://iz.ru/853163/2019-03-06/inostrannye-voennye-korabli-obiazhut-uvedomliat-rossiiu-o-prokhode-po-sevmorputi
Article du 6 mars 2019 : https://iz.ru/852943/aleksei-kozachenko-bogdan-stepovoi-elnar-bainazarov/kholodnaia-volna-inostrantcam-sozdali-pravila-prokhoda-sevmorputi
Article du 7 mars 2019 : https://iz.ru/853612/video/dlia-inostrannykh-korablei-vveli-novye-pravila-prokhoda-sevmorputi
[2] Pour mémoire il s’agit du nouveau bâtiment de soutien et d’assistance hauturier (BSAH) Rhône qui a effectué un transit entre Tromso et le détroit de Béring du 1 au 14 septembre 2018 en totale autonomie, sans notification préalable ni assistance de brise-glace.
[3] Cette route longue de 13 000 à 14 000 km, parcourt 11 fuseaux horaires et se nomme Sevmorpout.
[4] Pour un transit complet, le coût de la traversée soumise à autorisation et avec escorte de brise-glaces,  reste très élevé : 320 000 € en février 2016, un prix plus élevé que pour le canal de Suez ou de Panama.
[5] Le tirant d’eau maximum des navires pouvant emprunter le passage maritime du Nord est de 9 mètres.
[6] Selon la DGRIS, d’un point de vue opérationnel, le « droit de transit » des « détroits » internationaux est plus favorable que celui du droit de passage inoffensif s’appliquant en mers territoriales. Dans le premier cas, un sous-marin peut transiter en immersion, dans le deuxième cas, il a obligation de faire surface.
[7] Le Canada défend le long de ses côtes la même position que la Russie.
[8] Comme, par exemple, la présence obligatoire d’un pilote.
[9] Le Danemark a longtemps revendiqué un préavis pour le passage dans le Grand Sund
[10] « L’océan Arctique a déjà été libre de glace il y a 8 000 ans et 125 000 ans. A cette époque le niveau de la mer était de 4 à 6 m plus haut qu’aujourd’hui » Observatoire de l’Arctique, DGRIS, février 2016.
[11] 5ème rapport d’évaluation du GIEC
[12] Selon United States Geological Survey, 30% des réserves de gaz et 13% des réserves de pétrole se trouveraient dans l’Arctique
[13] Mikaa Mered « The Arctic : Critical Metals, Hydrogen and Wind Power for the Energy Transition » ; IFRI, 23 janvier 2019. https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/mered_arctic_metals_2019.pdf
[14] Les SNLE (Sous-marins lanceurs d’engins) russes qui constituent le cœur de la force de dissuasion nucléaire russe sont principalement stationnés au niveau de la péninsule de Kola et des mers de Barents et de Kara. Ce sanctuaire se trouve donc fragilisé par les nouvelles facilités d’accès offertes par le réchauffement climatique.
[15] La Russie mène de nombreux exercices militaires en Arctique. Par exemple, en 2017, les navires de la Flotte du Nord se sont entraînés au débarquement de troupes dans le cadre d’une mission arctique et ont conduit en 2018 l’exercice Vostok 2018 en Sibérie et en Extrême Orient.
[16] Deuxième nation contributrice en termes de capacités derrière les États-Unis, la France y a participé du 25 octobre au 7 novembre 2018 .
[17] Gaz Naturel Liquéfié
[18] Dans le cadre des livraisons de GNL provenant de Sibérie vers les terminaux européens, un premier transfert de GNL ship to ship a été réalisé hors terminal portuaire le 24 novembre à 500 m du rivage au large du port norvégien Honningsvag situé au Cap Nord, entre le méthanier brise-glace Arc 7 Vladimir Rusanov et le méthanier de classe inférieure Arc 4 Atlantic Max Pskov. Cette zone de transbordement en Norvège permet aux méthaniers brise-glace de revenir au plus vite vers le site de production en Sibérie et diminue notablement les frais et délais de transports

L’influence des Frères musulmans sur la politique régionale de la Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan et l’Émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben Hamed al-Thani. Ankara. Janvier 2018.
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Fondée en 1928 en Egypte, par Hassan el-Banna[1], en réaction à la présence coloniale britannique dans la région, la Société des Frères musulmans appelle à la régénération de l’islam. Elle a promu, dès son origine, la réislamisation de la société égyptienne et l’instauration d’un Etat fondé sur la Charia[2]. Opposée à la laïcisation des sociétés du Moyen-Orient – à savoir, la sécularisation des institutions – et au nationalisme arabe, cette idéologie à vocation universelle, poursuit – tout comme le salafisme – un double objectif : celui du rétablissement du Califat aboli par Atatürk en 1924 et l’avènement de « l’Oumma (communauté des croyants) islamique transfrontalière »[3] à l’échelle planétaire. Progressivement, le « frérisme » est devenu un des mouvements islamistes sunnites contemporains les plus militants et les plus puissants au monde, en dépit des persécutions massives dont il a fait l’objet dans plusieurs pays depuis sa création.

L’évolution récente du mouvement depuis 2011 a fait de la Turquie, un pôle de rayonnement pour les Frères musulmans et un refuge pour ses sympathisants. L’actuel président Recep Tayyip Erdogan, a rejoint dès les années 1970, la mouvance islamiste de Necmettin Erbakan[4], fondateur du Milli Görus (« Vision nationale »), proche des Frères musulmans. Il a apporté son soutien, dès le début, à Mohamed Morsi, également issu du courant frériste et qui avait été élu président lors des élections présidentielles égyptiennes en juin 2012. Ce dernier a institué une véritable « frérisation » de l’Etat égyptien, selon l’expression de Gilles Kepel[5], dès juillet 2012. En réaction, le mouvement de protestation Tamarrod (« Rébellion »), hostile aux Frères musulmans, a provoqué, par le biais de « méga-manifestations », sa destitution[6]. Lors d’un coup d’Etat, le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi a été renversé par l’armée égyptienne avec le soutien de l’Arabie saoudite, puis incarcéré par le nouveau pouvoir incarné par Abdel Fattah al-Sissi. Une répression implacable s’est abattue sur ses partisans, parmi lesquels plus d’un millier d’entre eux ont été tués lors des massacres de Rabaa et Nahda[7], tandis qu’une minorité a trouvé refuge en Turquie (notamment à Yenibosna, une banlieue d’Istanbul) et au Qatar[8] (à l’instar du prédicateur d’origine égyptienne et leader incontesté des Frères musulmans, Youssef alQaradawi, réfugié dans l’émirat pendant des décennies). Dans un tel contexte, la pérennité du mouvement est actuellement assurée grâce à l’action conjointe de la Turquie et du Qatar, où il est soutenu par le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani. Cependant, depuis 2014, la pression exercée sur le Qatar par l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe ont conduit le gouvernement de Doha à demander à plusieurs Frères musulmans de quitter le pays. La Turquie s’est déclarée prête à les accueillir. Ce soutien turc au mouvement aura indubitablement pour effet de modeler le paysage politique et géostratégique de l’ensemble de la région.

  • La lutte des Frères musulmans pour la suprématie face au salafisme

L’influence de la confrérie dans la région a été manifeste à la suite des « printemps arabes » survenus en 2011, avec l’arrivée au pouvoir de candidats issus de partis puisant leurs racines dans l’idéologie du mouvement, tels que Ennahdha (Mouvement de la Renaissance) en Tunisie, le Parti de la liberté et de la justice en Egypte ou le Parti de la justice et du développement (PJD) au Maroc. Depuis plusieurs années, les Frères musulmans jouent également un rôle important au sein de groupes rebelles armés libyens, yéménites et syriens[9].

 

Cependant, à la suite de leur renversement en Egypte, ils se trouvent « dans la situation la plus compliquée de leur histoire », selon Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe. « La maison mère, en Egypte, est en lambeaux », écrit-il. Le leadership se partagerait donc entre la Turquie et le Qatar. Dans ces deux pays, il estime qu’ « il s’est créé là-bas une sorte d’internationale frériste, avec des Egyptiens, des Turcs, des Syriens, des Libyens, etc. Ce sont les seules capitales de la région où les Frères musulmans peuvent s’exposer et tenter de s’organiser politiquement »[10].

 

Une intensification de la lutte sans merci, qui oppose les Frères musulmans à leurs adversaires soutenus de par le monde par l’Arabie Saoudite, s’annonce, « chacune œuvrant pour prendre la main sur l’Islam dans le monde arabe »[11]. Après la mort de Mohamed Morsi, le 17 juin 2019, cette évolution se confirme. Elle avait déjà été aggravée fin 2018, à la suite de l’assassinat effroyable au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, du journaliste saoudien, Jamal Khashoggi – qui, dans le passé, fut membre des Frères musulmans[12]– par un commando présumé de 15 agents saoudiens commandités par Riyad,

 

En soutenant le mouvement frériste, la Turquie réactive son influence non seulement dans son ancienne zone de domination ottomane, mais également dans la diaspora turque à l’étranger étant donné l’activisme de la confrérie. De plus, ce positionnement nourrit son ambition de devenir la principale force avec laquelle il faut compter au Moyen-Orient et dans le monde musulman. Les motivations du Qatar sont différentes : d’une part, ce dernier a besoin de la Turquie pour protéger sa souveraineté ; d’autre part, l’engagement du Qatar en faveur du mouvement constitue « une police d’assurance contre l’opposition politique d’inspiration religieuse dans le petit État où les Frères musulmans se sont dissous volontairement en 1999 »[13].

 

  • L’alliance turco-qatarie et la défense des Frères musulmans

Depuis 2011, la Turquie et le Qatar partagent de nombreux objectifs communs en matière de politique étrangère, qu’il s’agisse des évolutions en l’Egypte, en Libye, en Syrie et également en ce qui concerne le Hamas, issu des Frères musulmans, que les deux pays soutiennent et refusent de qualifier d’organisation terroriste. Concernant la Syrie, le journaliste turc Fehim Tastekin rappelle que les deux pays ont conjointement contribué à la formation de la branche civile de l’opposition syrienne, le Conseil national syrien (CNS), et de sa branche militaire, l’Armée syrienne libre (ASL). Lorsque cette approche s’est écartée de l’approche américano-saoudienne comme en témoigne la rivalité qui s’est développée lors du reformatage de l’opposition en coalition nationale syrienne et de l’ASL en Conseil militaire supérieur, les deux pays ont continué à se soutenir mutuellement[14].

La Turquie protège l’existence du Qatar, régulièrement menacée par l’Arabie saoudite depuis les années 1920. Pour rappel, cette dernière a rompu ses relations diplomatiques et fermé sa frontière avec l’émirat qatari en juin 2017. Depuis 2012, la Turquie et le Qatar sont liés par un accord de coopération militaire et de ventes d’armement. En 2014, cette coopération s’est étendue à l’entraînement des forces et à la possibilité de déploiements mutuels comme en a témoigné l’arrivée du premier contingent turc en octobre 2015 à Doha et la mise en place d’un commandement de forces interarmées entre le Qatar et la Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command, QTCJFC)[15]. En 2016, était annoncée la construction d’une base militaire turque permanente au Qatar, devant permettre à la Turquie de disposer à terme d’une présence militaire d’environ 3 000 soldats dans le Golfe. En mars 2018, un accord a été signé concernant l’établissement d’une base navale turque au Qatar[16], tandis que des ventes de drones, de véhicules blindés turcs et de bâtiments de surface étaient annoncées[17].

Réciproquement, le Qatar a apporté son soutien financier à la Turquie lors de la grave crise financière qui secoua le pays en 2018.

 

*****

 

Ces développements illustrent la rivalité manifeste entre la Turquie et l’Arabie saoudite pour la prééminence au sein du monde sunnite. Et inévitablement, cette division ne peut que contribuer à exacerber les tensions dans un environnement déjà déstabilisé par l’antagonisme entre Sunnites et Chiites.

[1] Hassan el-Banna est le grand-père de l’islamologue helvético-égyptien, Tariq Ramadan.
[2] Anne-Lucie Chaigne-Oudin : « Frères musulmans », Les Clés du Moyen-Orient, 9 mars 2010. [https://www.lesclesdumoyenorient.com/Freres-musulmans.html]
[3] Alexandre del Valle, « Du mythe du Califat au totalitarisme islamiste », Atlantico, 13 juin 2016. [https://www.atlantico.fr/rdv/2729098/du-mythe-du-califat-au-totalitarisme-islamiste-alexandre-del-valle]
[4] Necmettin Erbakan (1926-2011) fut Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, avant d’être poussé à démissionner sous la pression de l’armée.
[5] Ghada Hamrouche: “Gilles Kepel : “Tout le monde est aujourd’hui dans le “c’est de ta faute que Daech a été créé” », HuffPost Algérie, 9 novembre 2014.
[6] Benjamin Barthe : « Egypte : les apprentis sorciers de Tamarrod », Le Monde, 17 juillet 2013. [https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/07/17/egypte-les-apprentis-sorciers-de-tamarrod_3448677_3208.html]
[7] “All According to Plan -The Rab’a Massacre and Mass Killings of Protesters in Egypt”, Human Rights Watch, 12 août 2014. [https://www.hrw.org/report/2014/08/12/all-according-plan/raba-massacre-and-mass-killings-protesters-egypt]. Voir également: Nadéra Bouazza: « Égypte : la répression des «Frères» dénoncée dans un rapport accablant », Le Figaro, 13 août 2014. [http://premium.lefigaro.fr/international/2014/08/13/01003-20140813ARTFIG00289-egypte-la-repression-des-freres-denoncee-dans-un-rapport-accablant.php]
[8] En Egypte, les Frères musulmans ont été déclarés organisation terroriste fin 2013. Le parti de Mohamed Morsi, le Parti de la liberté et de la justice, a été dissout en août 2014. La confrérie est également considérée comme une organisation terroriste notamment par l’Arabie saoudite, Barhein, les Emirats arabes unis, la Russie et la Syrie.
[9] Alexandre del Valle : « Après la mort de Mohamed Morsi, quel avenir pour les Frères musulmans? », Figarovox, 20 juin 2019. [http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/apres-la-mort-de-mohamed-morsi-quel-avenir-pour-les-freres-musulmans-20190620]
[10] Luc Mathieu, Entretien avec Stéphane Lacroix : « Les Frères musulmans sont dans la situation la plus compliquée de leur histoire », Libération, 18 juin 2019. [https://www.liberation.fr/planete/2019/06/18/les-freres-musulmans-sont-dans-la-situation-la-plus-compliquee-de-leur-histoire_1734582]
[11] Emmanuel Razavi : « Comment le Qatar est devenu le trésor de guerre de l’offensive turque pour s’imposer en nouvelle championne du monde musulman », Atlantico, 27 mars 2019. [https://www.atlantico.fr/decryptage/3569153/comment-le-qatar-est-devenu-le-tresor-de-guerre-de-l-offensive-turque-pour-s-imposer-en-nouvelle-championne-du-monde-musulman-emmanuel-razavi]
[12] Tamara Cofman Wittes: On Jamal Khashoggi, the Muslim Brotherhood, and Saudi Arabia”, Brookings Institution, 19 octobre 2019. [https://www.brookings.edu/blog/order-from-chaos/2018/10/19/on-jamal-khashoggi-the-muslim-brotherhood-and-saudi-arabia/]
[13] Bahauddin Foizee, “Shared regional agendas are stimulating the rapid rise of Turkey-Qatar cooperation”, Middle East Monitor, 1er avril 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170401-shared-regional-agendas-are-stimulating-the-rapid-rise-of-turkey-qatar-cooperation/]
[14] Fehim Tastekin: “Turkey, Qatar strengthen economic ties”, Al-Monitor, 9 mai 2014. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html]
[15] Yunus Paksoy:  “Turkish Military in Qatar: Bonds of Mutual Trust”, Daily Sabah, 12 juin 2018. [https://www.dailysabah.com/feature/2018/06/13/turkish-military-in-qatar-bonds-of-mutual-trust]
[16] “Qatar signs Turkey naval military base agreement”, Middle East Monitor, 14 mars 2018.
[https://www.middleeastmonitor.com/20180314-qatar-signs-turkey-naval-military-base-agreement/]
[17] “Turkish defense companies clinch key deals in Qatar”, Hurriyet Daily News, 14 mars 2018. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-build-two-training-warships-for-qatar-navy-128714]

 

 

Algérie : le mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie entériné par décret présidentiel

Le mardi 9 juillet 2019, une nouvelle étape a été franchie dans la coopération entre la Chine et l’Algérie. Le Président intérimaire algérien Abdelkader Bensalah a officiellement ratifié par décret   mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie. Signé entre les deux pays en marge du forum Chine-Afrique à Pékin en septembre 2018, le protocole est désormais entré en vigueur lors de sa publication au journal officiel.

La mise en œuvre du mémorandum consacre la volonté commune entre Pékin et Alger de « consolider les relations politiques, renforcer les liens économiques et intensifier l’échange interpersonnel et l’échange culturel, contribuant à la réalisation des objectifs communs du développement ».

Quatrième productrice mondiale de gaz et détentrice d’abondantes réserves de ressources naturelles dans son sous-sol, l’Algérie présente un atout indéniable pour susciter l’intérêt de la puissance chinoise, première importatrice d’hydrocarbures au monde. Il est dès lors peu surprenant de voir les nouvelles routes de la soie tracer leur sillon jusqu’aux ports algériens. Si les entreprises chinoises sont déjà implantées de longue date en Algérie, les projets labellisés « route de la soie » éclosent et renforcent ainsi leur présence.

Dernièrement, le groupe chinois China Harbour Engineering Company (CHEC) a ainsi investi près de 445 millions de dollars dans le port d’hydrocarbures de Skikda pour optimiser le complexe de gaz naturel liquéfie (GNL). De la même manière, le groupe pétrolier public Algérien Sonatrach s’est allié à un consortium chinois mené par le groupe China International Trust and Investment Corporation (CITIC) et le fonds de la route de la soie pour exploiter un gisement de phosphate dans l’est de l’Algérie. Un colossal investissement commun de près de 6 milliards de dollars leur permettra de développer les infrastructures nécessaires pour connecter le site de production au port algérien d’Annaba.

L’Algérie est terriblement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures (93,36% du volume global de ses exportations) pour son économie dont l’état est jugé critique. Sur les cinq premiers mois de 2019, ses exportations d’hydrocarbures ont baissé de 1,2% par rapport aux cinq premiers mois de 2018 soit une perte en valeur de 190 millions de dollars. Dans un contexte de contestation croissante de la population contre le régime, l’arrivée de l’initiative des routes de la soie pourrait contribuer à donner des leviers utiles pour offrir aux Algériens de nouvelles perspectives économiques et stratégiques.

D’un point de vue chinois, l’expansion des nouvelles routes de la soie en Algérie est l’occasion pour l’empire du Milieu d’accroître son influence sur les rives sud de la Méditerranée. Dans un espace méditerranéen stratégique pour le commerce maritime mondial, l’initiative chinoise lui permet d’avancer à pas de velours dans une région où elle a toujours été historiquement faible. Profitant d’une relation complexe des pays du Maghreb envers la France, d’une relative indifférence de l’Europe et d’une suspicion forte vis-à-vis des Etats-Unis, la Chine joue sa carte pour devenir un acteur clé dans la géopolitique méditerranéenne. Si la Russie reste un allié historique de l’Algérie et un partenaire de premier plan, elle ne détient pas les capacités d’investissements de la Chine qui dispose, selon l’Administration Nationale des Changes, d’une réserve de 3061,7 milliards de dollars à la fin de décembre 2018.

En juin dernier, lors du forum des deux rives, le Président français, Emmanuel Macron, a souhaité « exprimer son envie de Méditerranée » pour la France et l’Union européenne. Face au défi des nouvelles routes de la soie, il est en effet nécessaire de créer de nouveau des possibilités de rencontres entre les différents Etats en renforçant par exemple le modèle du 5 plus 5 de la Méditerranée occidentale (Portugal, Espagne, Malte, Italie, France/Mauritanie, Maroc, Tunisie, Algérie, Libye). Dans une Méditerranée où aucun Etat n’a vocation à être hégémonique, un renouveau du multilatéralisme est indispensable pour progresser vers la défense d’intérêts communs et bâtir une vraie vision stratégique méditerranéenne pour la France et pour l’Union Européenne. De cette stratégie dépendra la nouvelle dynamique de coopération entre les pays de la Méditerranée occidentale.

Ainsi, la progression des routes de la soie en Algérie illustre parfaitement la montée d’une grande puissance, en l’occurrence la Chine, dans une région méditerranéenne déjà en proie à de vives tensions entre de multiples acteurs.

Ce n’est pas par hasard que l’institut FMES a programmé le thème d’étude centré sur les « nouvelles routes de la soie en Méditerranée » pour la 30ème  session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Cette session, répartie en 9 séminaires de 2 jours, permettra à ses auditeurs de  rencontrer et d’échanger avec les principaux acteurs concernés par cette initiative et de produire des travaux de comité dont l’objectif est de mieux appréhender les enjeux de ce nouvel engagement chinois.

Rencontre entre le Premier Ministre algérien, Ahmed Ouyahia, et Xi Jinping, président de la République Populaire de Chine (RPC), Pékin, septembre 2018. Tous droits réservés.

Erdogan échoue à Istanbul – par Mustapha Benchenane

Recep Tayyip Erdogan et Ekrem Imamoglu.
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Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) est arrivé au pouvoir en Turquie en novembre 2002. Depuis cette date, il a remporté toutes les élections. Or, le candidat de l’opposition – Ekrem Imamoglu – est sorti vainqueur des urnes et devient maire d’Istanbul, ville qui a servi de tremplin à Erdogan dans sa stratégie de conquête du pouvoir en Turquie.

Cette défaite marque-t-elle le début d’un processus irréversible menant à une alternance au niveau national ?

UNE DÉFAITE ÉLECTORALE SIGNIFICATIVE

Erdogan l’avait lui-même dit en 2017 : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie.  Mais si nous tenons fermement Istanbul, aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». Pourquoi Istanbul est-elle un enjeu majeur dans la lutte pour le pouvoir en Turquie ?

C’est une ville de 16 millions d’habitants. Elle concentre un tiers de la richesse nationale. Son budget est de 60 milliards de livres turques, soit 9,1 milliards d’euros. Qui tient cette ville peut se servir de moyens financiers considérables pour se constituer une « clientèle » importante par la distribution de subventions à des associations, à des fondations etc. Ces moyens sont dorénavant entre d’autres mains, celle de l’opposition. C’est aussi une ville symbole, une ville « vitrine ». Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, la droite kémaliste en avait fait sa porte d’entrée dans l’Union européenne ou du moins un vecteur de sa candidature : la Turquie moderne, ouverte sur le monde, occidentalisée… À l’époque, les Occidentaux y ont cru sans se rendre compte que cette Turquie-là ne correspondait pas à la Turquie profonde, celle de l’Anatolie.À tous égards cette consultation électorale était importante.

À l’issue du premier scrutin qui s’est déroulé le 13 juin, le candidat de l’opposition l’avait emporté avec 13000 voix d’avance sur son adversaire Binali Yildirim, ancien Premier ministre d’Erdogan. Le pouvoir a exercé des pressions sur la « Haute commission électorale » et a obtenu l’annulation de ce premier scrutin. Le deuxième scrutin s’est déroulé le 23 juin et a vu la confirmation de la victoire de Ekrem Imamoglu avec 54% des suffrages exprimés, soit cette fois-ci, plus de 800000 voix d’écart en sa faveur.

Il a remporté cette victoire en menant une campagne intelligente : il s’est allié avec les nationalistes du Bon parti (IYI), et il a obtenu l’appui du Parti Démocratique du Peuple (HDP), pro kurdes. De sa prison, le leader kurde Selahattin Demirtas a appelé ses partisans à voter pour le candidat de l’opposition. Il faut savoir que près de 3 millions de Kurdes vivent à Istanbul. Bien qu’étant favorable à la laïcité, E.Imamoglu a cité « Allah » dans ses discours et il n’a pas hésité à réciter un passage du Coran. Il a donc compris que l’on ne pouvait pas, en Turquie, ignorer la dimension religieuse de l’identité turque. En revanche, la campagne électorale de son adversaire n’a reculé devant aucun stratagème de la propagande : il a été accusé son adversaire d’être grec, donc du « parti de l’étranger », de soutenir le « terrorisme » et sa victoire au premier scrutin a été présentée comme le résultat d’« un complot ourdi depuis l’étranger ».

Mais cette victoire de l’opposition s’explique avant tout par une situation économique nettement dégradée depuis quelques années. En effet, Erdogan a pratiqué une politique redistributive en faveur des populations défavorisées aussi longtemps que la croissance économique lui en donnait les moyens. Mais depuis quelques années, la tendance s’est inversée et la Turquie traverse une période difficile.

La livre turque a perdu 40% de sa valeur par rapport au dollar en 2018 et 2019. L’inflation était de 20% il y a un mois, et de 30% pour les produits alimentaires. Cela pèse lourdement sur les budgets des familles modestes. Le taux de chômage est de 14,7% de la population active et on compte 5 millions de chômeurs. Quant à la ville d’Istanbul, son endettement s’élève à 3,3milliards d’euros.

Cela explique en grande partie le résultat des élections et la perte d’Istanbul par l’AKP dont on estime à 4% ses partisans qui, au dernier scrutin, ont voté pour le candidat de l’opposition. Le volet économique a donc été décisif à Istanbul, comme il le sera pour les prochaines élections présidentielles en 2023.  On constate que plus le pouvoir est en difficulté, plus il se crispe et devient autoritaire au dedans et imprévisible au dehors.

UN POUVOIR AUTORITAIRE AU DEDANS ET IMPRÉVISIBLE AU DEHORS

En 2013, le pouvoir a décidé de transformer un parc à Istanbul en complexe immobilier. Cela a provoqué des manifestations massives d’une partie de la population. C’est ce que l’on a appelé les manifestations de Gezi du nom de la place où elles se déroulaient. Ces mécontents ont été accusés de fomenter une opération visant « au renversement du gouvernement Turc » et ils furent durement réprimés.

En 2016, les partisans de Gülen, un ancien allié de Erdogan, ont été accusés d’avoir tenté de prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Cet épisode a été l’occasion pour Erdogan de lancer une vaste opération de contrôle de l’armée et de la fonction publique. Cela s’est traduit par des milliers d’arrestations et de révocations de fonctionnaires dans tous les secteurs et toutes hiérarchies confondues.

Afin de donner à son penchant autocratique une base « légale », Erdogan a fait réviser la constitution pour établir un régime « présidentiel » lui permettant de réunir entre ses mains quasiment tous les pouvoirs. Quant à sa politique étrangère, on peut l’analyser en tenant compte de deux facteurs : l’un relève de la politique intérieure et concerne les Kurdes. En cette matière, il y a un consensus entre les nationalistes Kémalistes et les islamistes de l’AKP : toute revendication autonomiste de la part des Kurdes de Turquie doit être combattue par tous les moyens. Le pouvoir en place est donc attentif à tout ce qui concerne cette question partout où, dans la région, il y a des Kurdes : en Irak, en Syrie, en Iran. D’où l’intervention militaire de la Turquie dans le Kurdistan syrien. Pour Ankara, les Kurdes de ce pays et leur organisation ne sont que l’annexe du PKK, parti des Kurdes de Turquie, considéré comme une organisation terroriste.

Le second facteur tient à la prise de conscience de l’ensemble de la classe politique turque des obstacles insurmontables pour l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ils pensent avoir compris que les Européens ne veulent pas de la Turquie, pays musulman, dans un ensemble culturellement différent.

C’est ce qui explique, du moins en grande partie, le redéploiement de la politique étrangère de Erdogan vers « l’espace ottoman » et principalement dans l’environnement moyen oriental de la Turquie.

Cette nouvelle orientation se traduit par des initiatives et des actions parfois confuses. Par exemple, les ingérences de Ankara dans la guerre civile syrienne. Au minimum, il est indéniable qu’il y a eu complaisance à l’égard des « djihadistes ». Les autorités les ont laissé transiter par la Turquie pour aller se battre contre le régime de Bachar El Assad. En Égypte, Erdogan a condamné le coup d’Etat du Maréchal El Sissi qui a renversé le président Morsi élu au suffrage universel. De même, bien qu’étant membre de l’OTAN, la Turquie a décidé d’acheter à la Russie son système de défense antiaérienne S400. Dans ce domaine, Erdogan veut faire comprendre que son pays doit retrouver une pleine et entière liberté d’action en fonction de l’analyse qu’il fait des intérêts vitaux et stratégiques de celui-ci.

 

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Erdogan mène au dedans comme au dehors un politique qui incommode de plus en plus d’acteurs. Au plan intérieur, la conjonction de la crise économique et de la répression exacerbe les contradictions dans tous les domaines. Pour ce qui relève de la politique extérieure, la Turquie compte aujourd’hui plus de pays qui s’inquiètent de ses initiatives que de pays « amis ». C’est ainsi que ses actions contrarient celles de la Russie, de l’Iran, d’Israël, de l’Egypte, des Etats-Unis.Ce sont là autant d’indicateurs de l’affaiblissement du régime.

La défense du territoire européen, enjeu de la décennie à venir pour la France ? par le Capitaine de Vaisseau Marc-Antoine de Saint Germain

Marc-Antoine de Saint Germain est le commandant du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle depuis 2017.

Un détachement de l’Eurocorps devant le Parlement européen. Tous droits réservés.

 

Havre de paix depuis plus de soixante-dix ans, l’Europe est désormais confrontée à des défis existentiels. Menacée d’une part d’implosion face à ses différends internes, mis à jour par des économies et des projets sociétaux contradictoires (Brexit, flux migratoires massifs, montée des populismes, fragilité de la zone euro), elle voit d’autre part les menaces se multiplier à ses portes avec la résurgence à sa périphérie des États-puissances (Chine, Russie) et des zones grises (Moyen-Orient, Maghreb, Balkans) au sein desquelles des nations émergentes – notamment sous pression du terrorisme – refusent comme la Turquie le modèle des démocraties européennes, confirmant par là-même l’essoufflement de celui-ci.

Dans un contexte de repli des États-Unis, entamé depuis 2009 avec l’arrivée au pouvoir de Barack Obama et confirmé jusqu’à présent par la nouvelle administration Trump, les Européens devront dans la décennie à venir assurer par eux-mêmes la sanctuarisation de leur territoire, sous peine de voir à nouveau des conflits émerger en son sein.

Plus qu’une nécessité, cet enjeu stratégique devrait leur permettre de définir à nouveau un projet commun leur permettant de dépasser leurs dissensions. Pour cela, la France devra définir une nouvelle approche dans sa stratégie militaire, en coopérant de façon plus intense avec ses principaux Alliés européens pour développer une capacité de démonstration de puissance, fondée sur sa dissuasion nucléaire désormais unique au sein de l’Union européenne.

 

  • Une Europe de plus en plus fragilisée en interne.

Une lente désagrégation

Dans un état de grande fragilité, l’Union européenne est à un moment critique de son existence. L’essoufflement de sa dynamique date sans doute de 2005, année des négociations d’une constitution européenne sous l’impulsion de la France, et rejetée aussitôt par un vote des Français…

Une déconstruction lente se fait donc sentir depuis une douzaine d’années, conséquence du déni de confiance des peuples eux-mêmes vis-à-vis des institutions européennes et des dirigeants de leur propre pays face aux injonctions de ces derniers pour toujours « plus d’Europe », ou leurs discours moralisateurs appelant à dépasser les égoïsmes nationaux : « un fossé entre élites européistes et populations s’est ainsi creusé au fil des années. Il est devenu le problème numéro un. Le plus dangereux »[1].

Le monde rêvé par l’Europe a vécu et les contradictions entre Européens sont mises à jour après avoir été trop longtemps escamotées. Au premier plan, l’élargissement effréné de l’Union européenne, comme dette morale à la suite des conflits mondiaux, est une des causes majeures de ce rejet. Ensuite, la volonté des institutions européennes de se mêler de tout et de régenter dans le détail la vie des citoyens a engendré chez ces derniers un sentiment de perte de liberté et d’identité.

Ce rejet long et insidieux, masqué par les institutions elles-mêmes, a abouti au vote des Britanniques le 23 juin dernier en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union. « L’Union européenne est donc un organisme affaibli, miné de l’intérieur. (…) Elle rassemble des États membres qui fonctionnent sur la base de la démocratie représentative, laquelle est de plus en plus contestée partout dans le monde par une revendications croissante et vengeresse de démocratie participative ou même directe »[2].

Devenu un vaste espace sans frontières claires, culturellement uni mais politiquement divisé, sa recherche d’identité originelle et non assouvie révèle une bataille des idées entre un projet fondé sur une communauté de valeurs cherchant à dépasser les rivalités des nations et celui d’une puissance européenne replaçant les cultures et religions au centre de la construction. Sans jamais avoir résolu cette difficulté, les Européens ont cru que la démocratie se diffuserait par simple contact et qu’un agrégat de parties démocratiques créerait un ensemble démocratique.

Il nous faut espérer que l’arrivée d’une nouvelle administration américaine plaçant sa politique intérieure au centre de ses préoccupations finira par réveiller l’UE de sa torpeur. Car elle n’a cessé de décevoir ses citoyens : « En mars 2000, le sommet européen avait fixé un objectif stratégique pour l’Union : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde en l’espace d’une décennie. Cette stratégie de Lisbonne n’a pas été appliquée, et la distance s’est accrue entre la réalité européenne et le modèle californien »[3].

Aujourd’hui, l’Europe est un empire fragile et décentralisé qui cherche à résoudre ses difficultés internes par une fuite en avant administrative face à des peuples inquiets et sceptiques, sans réussir pour autant à résoudre ses différends politiques. Le sommet de l’UE à La Valette (Malte) le 3 février 2017 a mis à jour la mécanique d’une possible autodestruction des institutions européennes, attisée par les positions dures du Président américain récemment élu contre les usages transatlantiques, les règles internationales ou le libre-échange, et au moment où le Brexit devient une réalité au Parlement britannique : « ce qui se joue, c’est l’avenir même de l’Union »[4]. Il faut remonter à 2003, dans une période toutefois très différente pour la construction européenne[5], pour observer des fractures aussi importantes en Europe. Alors divisée sur l’intervention en Irak, les États-Unis étaient déjà un facteur de fragilisation. La perspective actuelle d’un éventuel rapprochement entre les États-Unis et la Russie tétanise les pays de l’Europe de l’Est et les États baltes quand le Royaume-Uni cherche à rétablir sa « special relationship » avec son grand neveu américain. Pourtant, « la désintégration de l’UE ne conduirait pas à la restauration de souverainetés nationales chimériques, (…) mais au contraire à une dépendance accrue au profit des superpuissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine »[6].

Vers la fin d’un modèle ?

Initiatrice et facteur de paix dans le monde jusqu’à présent, l’Europe se pose la question de la pérennité de son modèle. Ne pesant plus par ses valeurs, par ses normes ou par la force de sa société civile, elle n’est plus un exemple à suivre pour beaucoup de nations émergentes. Bien au contraire, le modèle qui semble désormais s’imposer est celui d’États-puissances ayant fortement investi dans les domaines régaliens. Au risque de faire renoncer à leur population une partie de leurs libertés individuelles, seul moyen efficace semble-t-il identifié par leurs dirigeants pour traiter la question du multiculturalisme qui caractérise désormais la plupart de ces pays.

La construction européenne fondée sur l’idée post-guerre d’une disparition en son sein des rapports de force rend aujourd’hui son existence très fragile. L’Europe fait désormais le vide autour d’elle, et participe en partie à la déstabilisation de son environnement immédiat. N’ayant pas su développer une politique étrangère cohérente, elle s’est bornée à une « politique de voisinage »[7].

Publié il a vingt ans, Le choc des civilisations de Samuel Huntington a été très critiqué parce qu’il avait une approche un peu trop simplificatrice pour expliquer les problèmes conflictuels que rencontre la planète. Pourtant son analyse fondée sur l’existence selon lui de huit civilisations – dont les rapports entre elles seraient caractérisés par leurs affinités ou au contraire leurs différences culturelles – reste pertinente dans le contexte international actuel. Considérant que « les principes philosophiques, les valeurs fondamentales, les relations sociales, les coutumes et la façon de voir la vie en général diffèrent sensiblement d’une civilisation à l’autre » [8] la question du déclin de la puissance occidentale se pose. Pire, si certaines civilisations tentent encore d’imiter l’Occident, et l’Europe en particulier, d’autres au contraire cherchent à lui résister, particulièrement celles de tendance confucéenne ou musulmane.

La mondialisation a érodé le paysage postcolonial, qui a été jusqu’à présent composé d’États-nations théoriquement égaux, à l’image d’une Europe apaisée : elle « a creusé les roches friables des États faibles jusqu’à la roche mère des structures traditionnelles »[9]. Aux côtés desquels des empires ont réorganisé les affiliations politiques et les appartenances collectives : « C’est la faiblesse du monde occidental, son absence de vision et de politique claire, qui poussent Ankara à se forger de nouvelles alliances »[10].

Une Europe économiquement fragile peu engagée militairement

Aujourd’hui, l’Europe est donc en péril, l’Allemagne ne pouvant qu’espérer des réformes courageuses en France afin que celle-ci retrouve sa souveraineté financière, préalable au maintien de sa souveraineté sécuritaire. C’est une condition indispensable au maintien de la zone euro, dont la robustesse n’est assurée que si France et Allemagne restent en phase sur le plan économique : « Il y aura une Union européenne à différentes vitesses »[11].

Un éclatement de la zone euro serait sans doute un cap irréversible vers la fin de l’Union européenne, nous renvoyant des décennies en arrière, avec un risque réel du retour de la guerre en Europe. Or, le budget de défense cumulé des Européens est sous la barre des deux cents milliards d’euros. Conséquence de cette baisse progressive des investissements, la hiérarchisation des outils de défense est évidente en Europe. Hormis la France et le Royaume-Uni, la très grande majorité des pays européens ne disposent que de forces militaires locales, destinées à intervenir dans leur propre pays. Au mieux des pays comme l’Allemagne ou l’Italie ont généré des forces militaires de taille régionale susceptibles d’apporter un appui aux opérations militaires dans un rayon limité en Europe.

Au bilan, « il y a des puissances européennes mais l’Europe n’est pas à l’origine un projet de puissance »[12]. Dans ce contexte et confrontée à la menace terroriste, l’Europe est soumise à de nouvelles vulnérabilités concernant sa sécurité : « Avec l’irruption du djihadisme militarisé, le fait guerrier s’importe désormais au cœur du territoire européen, que l’on pensait pourtant sanctuarisé. (…) Une rupture grave et sans nul doute durable de la situation d’insularité stratégique dans laquelle semblait nous placer la fin de la guerre froide »[13].

  • Une Europe menacée par un monde multipolaire

Des affrontements de nouvelle nature, des guerres aux multiples visages

Des lignes de fracture apparaissent entre des zones abandonnées d’un côté (comme une large partie de l’Afrique ou du Moyen-Orient), et d’autres où s’affrontent directement ou indirectement des États forts guidés par une forme nouvelle ou rénovée d’impérialisme. Ces lignes de fracture voient se développer une sorte de privatisation des conflits (en particulier dans les États faillis) d’une part, et une guerre d’usure d’autre part, sans vainqueurs clairement identifiés. Mais elles portent surtout en germe des risques d’affrontement beaucoup plus violents et brutaux entre les États-puissances eux-mêmes (la mer de Chine est symptomatique de ce type d’affrontement indirect qui pourrait dégénérer).

La guerre moderne a donc muté et se révèle aujourd’hui sous plusieurs formes. La guerre d’ingérence est la première évolution depuis la fin de l’ère coloniale. Avec les conséquences souvent malheureuses du prix fort payé par les populations civiles. La question est désormais de savoir si l’ingérence restera consubstantielle à l’Occident. La seconde est économique, comme l’illustre la faiblesse des entreprises européennes face au diktat du droit juridique américain[14]. La troisième revisite les principes de la guerre froide : ne pas se combattre et ne pas se parler, comme c’est le cas actuellement au Moyen-Orient par théâtres interposés (Yémen, Syrie) entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. La quatrième est civile et tout aussi sanglante, engendrant des migrations internes massives (Afrique) mais également externes (Méditerranée, Europe de l’est). Celle-ci est sans doute la plus difficile à maitriser car elle repose sur l’ethnique et le religieux, facteurs d’affrontement de plus en plus violents, en particulier quand ce dernier repose sur le terrorisme. Sans compter la guerre nucléaire dans sa forme dissuasive et la prolifération galopante qui lui est liée, le retour des impérialismes (Iran, Turquie, Russie) quels que soient leurs motifs (économique, politique, culturel) ou la cyber-guerre.

Ces nouvelles formes de la guerre ont pour conséquence d’accélérer la déliquescence des États les plus faibles et la multiplication de zones grises, au sein desquels l’influence de nations intermédiaires (Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde) devient prépondérante.

Un positionnement américain imprévisible générant de l’incertitude, fondé depuis plusieurs années sur le repli

L’arrivée au pouvoir de la nouvelle administration américaine est sans doute l’expression de la poursuite de l’effondrement du monde bipolaire, débuté en 1991 avec la fin de l’URSS, permettant aux formes de guerre décrites précédemment de se développer.

Donald Trump s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur quand il considère que les États-Unis ne sont plus en mesure d’être les gendarmes du monde. Néanmoins, sa victoire a ajouté un trouble supplémentaire en Asie du Sud-Est sur la survie d’accords militaires noués parfois depuis plus de 60 ans : le Président américain a ainsi laissé entendre que le Japon et la Corée du Sud auraient intérêt à se doter de l’arme nucléaire pour assurer eux-mêmes leur protection. Il a aussi menacé de remettre en cause les traités de défense avec ses alliés historiques, notamment en Europe, s’ils ne contribuaient pas davantage aux dépenses militaires.

Le pivot vers l’Asie du Sud-Est, lancé par Barack Obama en 2011, visait à resserrer les liens avec ses alliés et à réaffirmer sa domination contestée par la Chine tout en se retirant des théâtres extérieurs au Moyen-Orient (Irak, Afghanistan), se détournant ainsi de l’Europe. Ce programme ambitieux « n’a toutefois jamais vraiment convaincu les pays d’Asie du Sud-Est »[15]. Pékin n’a pas renoncé à ses prétentions territoriales sur la quasi-totalité de la mer de Chine occidentale et a continué à aménager des îlots pour y construire des infrastructures portuaires et aéronavales. Les États-Unis se sont également montrés incapables de freiner l’escalade nucléaire nord-coréenne. Ils ont laissé le Moyen-Orient dans l’état que l’on connaît actuellement, avec l’obligation d’y revenir aussitôt (Irak)…

Si le retrait progressif des États-Unis pour le règlement des affaires internationales n’est pas nouveau – illustré par la politique du « Lead from behind », chère au Président Obama, et l’échec cuisant de celui-ci au Proche-Orient – ils se démarquent désormais par l’imprévisibilité de la nouvelle administration et génèrent une incertitude anxiogène chez les Européens, accentuant ainsi leurs dissensions internes. En formalisant sa politique par le slogan « America first », elle confirme ce repli sur soi, et avec lui l’ensemble du monde occidental, laissant ainsi un peu plus la place à l’expansionnisme des États-puissances comme la Russie et la Chine.

La Russie, tête de file des États-puissances sur le front Est de l’Europe, en quête d’une plus forte implantation en Méditerranée et marquant son retour en Atlantique

L’intervention russe en Syrie, première opération lancée à l’extérieur de l’ancienne zone soviétique, prouve à quel point l’ancienne armée rouge s’est modernisée et renforcée depuis la réforme lancée en 2008 pour combler les lacunes révélées par les guerres de Tchétchénie et de Géorgie : « L’engagement syrien aurait été impossible il y a dix ans. Jusqu’à l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’armée russe n’était plus un acteur international. L’instrument militaire, même s’il a toujours conservé son potentiel de destruction et ses capacités nucléaires, ne pouvait pas être utilisé à l’extérieur des frontières de la Russie »[16]. En quelques années, le prestige de la Russie s’est donc considérablement redressé.

Sa détermination à recourir à la force et sa rapidité à traduire la volonté politique au niveau militaire ont surpris les Occidentaux en Syrie. Préoccupées par la radicalisation d’une partie de leur population de religion musulmane (20 millions en Russie), les autorités russes ont engagé une grande partie de leurs moyens militaires en Irak et en Syrie, en lien avec les Iraniens et le Hezbollah libanais. Cette diplomatie volontariste au Moyen-Orient n’est pas nouvelle : Vladimir Poutine inscrit son action dans la continuité de la stratégie des tsars, dictée par la géographie au coeur de laquelle le domaine maritime est un enjeu afin de ne pas rester enclavé. Winston Churchill disait déjà en parlant de la Russie : « C’est un géant auquel on a bouché les narines ».

A l’avenir, c’est la politique russe dans les Balkans qui doit être l’objet de toute notre attention. La présence russe en Serbie, Bulgarie, Hongrie ou Slovaquie pourrait menacer la stabilité de ces pays et fragiliser encore un peu plus un territoire européen perméable. Pire, elle semble jouer à dessein dans cette région un rôle perturbateur vis-à-vis des objectifs de l’Union européenne. Comme le note le président du Conseil russe de politique étrangère et de défense, un centre de réflexion influent, « il y a chez nous un courant qui plaide pour un retour dans cette région »[17].

Déjà présente en Méditerranée orientale, notamment grâce à sa base navale permanente à Tartous (Syrie), la Russie s’efforce par ailleurs d’établir des relations durables avec l’Égypte[18], profitant de l’erreur de l’administration américaine perçue comme favorable aux Frères musulmans. Dans le domaine militaire des manœuvres entre les deux marines ont ainsi été menées en juin 2015 en Méditerranée.

La Chine pourrait développer sa politique du fait accompli en Méditerranée

La présence chinoise en Méditerranée, aux portes Sud de l’Europe, est désormais une réalité compte tenu de ses investissements massifs dans les infrastructures de transport, en particulier portuaires. Cherchant à mettre en place des mécanismes de coopération bilatérale en Europe du Sud (Chypre, Espagne, Grèce, Italie, Malte et Portugal), la politique chinoise fait porter un risque sur l’unité européenne, au moment où Bruxelles est en situation de fragilité. Développement maritime de son plan « 21st century maritime silk road », l’implantation chinoise en Méditerranée est l’extension européenne de sa nouvelle route de la soie. La manoeuvre chinoise n’est pas d’impliquer les Européens les plus influents à ses mécanismes de coopération, mais au contraire de profiter des faiblesses des pays périphériques pour asseoir sa domination économique, participant ainsi au potentiel délitement européen. La présence chinoise concerne l’ensemble du pourtour méditerranéen : au Pirée (Grèce), à Cherchell (Algérie), à Port-Saïd et Alexandrie (Égypte), à Ashdod et Haïfa (Israël), à Ambarli (Turquie) ou à Gênes et Naples (Italie). La question d’une stratégie chinoise[19] en Méditerranée se pose désormais clairement après les exercices militaires menés pendant dix jours en mai 2015, conjointement avec la Russie. Sa coopération avec ce pays correspond à une répartition des zones d’influence économique et à une entraide, confirmée par les exercices conjoints menés en mer de Chine en septembre 2016. Ceux-ci ont pu être interprétés comme une forme de renvoi d’ascenseur par les Chinois après l’opportunité russe d’entraînement offerte en Méditerranée en 2015.

Au-delà des aspects économiques, cette stratégie semble avant tout guidée par la nécessité d’évacuer ses ressortissants dans ces régions en cas de crise (plus de 35 000 chinois ont été évacués de Libye en 2011, et près de 600 du Yémen en mars 2015). Pour autant, la capacité chinoise à ne pas respecter le droit international, illustrée par sa politique du fait accompli en mer de Chine, doit nous faire réfléchir sur ses intentions en Méditerranée. À l’image du développement chinois à Djibouti[20], il n’est pas irréaliste d’envisager la création d’une base navale chinoise en Méditerranée.

Aux portes de l’Europe du Sud, le Maghreb est en situation instable

Si le trait d’union entre les pays qui composent le Maghreb est la culture arabo-berbère, la stabilité de l’ensemble s’avère plus que fragile. Plusieurs tentatives de rapprochement voire d’intégration économique et politique ont eu lieu, mais Maroc, Algérie et Tunisie restent fondamentalement différents. Sans compter la Libye… Cette incertitude aux portes de l’Europe du Sud pourrait être le prochain sujet de sécurité pour l’Europe dans la décennie à venir.

En effet, au-delà de la problématique des flux migratoires en Méditerranée et des risques d’importation des contestations locales en cas d’effondrement du pouvoir en Algérie ou en Tunisie[21], une dégradation de l’environnement sécuritaire dans ces pays pourrait conduire à une intensification des trafics à la frontière libyenne, à destination du Sahel ou de l’espace méditerranéen, et pourrait augmenter la menace terroriste. La maîtrise des risques et l’anticipation de leurs impacts potentiels sont désormais un sujet d’intérêt pour les pays européens, conscients de l’impossibilité de considérer la Méditerranée comme une frontière liquide, vide et protectrice.

Les Européens ayant déserté ces pays pour des raisons historiques, les pays du Maghreb sont par ailleurs un lieu d’expansion de la Chine et de la Russie, dans le cadre de leur stratégie en Méditerranée, mais également le nouveau lieu d’affrontement des pays du Golfe et de la Turquie. Le scénario d’un embrasement du Maghreb est réaliste, faisant augmenter de fait la menace sur le territoire européen en cas de déploiement de systèmes balistiques d’origine russe…

La Turquie, un problème de plus en plus important pour les Européens

La répression qui sévit en Turquie inquiète les Européens. En tout, quelque 100 000 personnes ont été touchées par les purges dans l’armée, la police, la justice, l’enseignement, la presse, l’administration et les entreprises. Et dans ce contexte, le Parlement turc pourrait adopter une réforme constitutionnelle en faveur d’un renforcement des pouvoirs du Président Erdogan…

Or, la Turquie est un pilier de l’Alliance. Deuxième armée par le nombre de ses militaires (avant les purges), elle est le quatrième pays contributeur aux opérations de l’OTAN. Pour les Occidentaux, elle occupe une position stratégique, verrouillant l’accès à la Méditerranée via les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Ancrée dans le Moyen-Orient, proche des Balkans et face à la Russie, elle est un pays clé pour la géopolitique européenne. Pour cette raison, l’Alliance y entretient de nombreuses installations militaires : la base aérienne d’Incirlik, utilisée par la coalition contre Daech, celle de Kürecik qui sert à la défense antimissile des Alliés et un centre de commandement à Izmir.

Depuis que la Turquie est entrée dans l’Alliance en 1952, ses relations avec les autres pays membres ont toujours été instables. Contrariées par l’intervention militaire turque à Chypre en 1974, réchauffées dans les années 1990, elles se sont à nouveau dégradées au début des années 2000, lorsque l’Europe a refusé de considérer le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) comme une organisation terroriste. Avec la guerre en Syrie, les motifs de discorde se sont multipliés : le rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine jette un trouble[22].

La liste des reproches occidentaux est longue : en 2013, la décision d’Ankara de s’équiper d’un système de défense anti-aérien chinois a provoqué un tollé parmi les pays de l’OTAN, qui ont forcé le gouvernement turc à reculer. Depuis le début du conflit syrien, ces derniers reprochent à Ankara son ambivalence vis-à-vis de Daech ainsi que sa complaisance vis-à-vis de Téhéran dans le difficile règlement du dossier nucléaire iranien. Les Européens n’ont pas apprécié le chantage exercé par Ankara sur la question des migrants. Depuis, ils s’interrogent : la Turquie est-elle en train de renoncer à son ancrage occidental ?

Les griefs sont tout aussi nombreux du côté turc et sa méfiance ne date pas d’aujourd’hui. À l’époque de la guerre froide, le président américain Lyndon Johnson avait menacé de ne pas soutenir la Turquie si une crise éclatait entre Ankara et l’URSS sur la question chypriote. Sans compter le refus de l’OTAN de considérer la demande de protection d’Ankara qui craignait des représailles de Saddam Hussein pendant la guerre contre l’Irak en 2003.

C’est l’absence de vision et de politique claire du monde occidental, dans la situation de désintégration de la région, qui pousse Ankara à se forger de nouvelles alliances : « L’entente avec la Russie est fondée sur le désespoir »[23].

 

  •  Concentrer ses efforts sur la défense du territoire européen

La poursuite du développement multipolaire des relations dans le monde révèle donc que celui-ci est désormais dominé par trois pays (États-Unis, Chine, Russie), alors que des zones grises (Moyen-Orient, Afrique, Balkans…) cherchent leur place, hésitant entre rallier brutalement ces États-puissances ou tenter de s’en remettre à des pays émergents de taille intermédiaire qui s’émancipent (Inde, Iran…) grâce à leurs ressources énergétiques, à leur position géostratégique, ou à leur puissance nucléaire (quand ils ne possèdent pas les trois…).

Dans de ce monde déstructuré, l’Europe joue de plus en plus le rôle de spectateur, fragilisée par ses incohérences internes à l’image de son incapacité à peser en Syrie : « aujourd’hui, les Européens, qui croyaient vivre dans le monde idéal de la communauté internationale et du droit, se réveillent dans Jurassic Park : Donald Trump inquiète tout le monde, Poutine nous provoque, l’Islam se convulse »[24].

Or, le monde se recompose à ses frontières, et les tensions se rapprochent inexorablement de son territoire : le Maghreb, le Moyen-Orient[25] ou l’Europe de l’Est sont désormais le lieu d’affrontements directs ou indirects et des jeux d’influence des États-puissances.

Développer une capacité de « démonstration de puissance » européenne dans le haut du spectre

Dans le cadre de sa politique de défense, la France devra prendre en compte dans la décennie à venir le besoin d’une capacité de « démonstration de puissance » européenne en mesure de répondre aux rapports de force que ces États-puissances veulent imposer aux Européens par leur stratégie du fait accompli, dont l’objectif n’est pas d’aller à l’affrontement mais de s’imposer régionalement. La formalisation en France d’une telle fonction stratégique lui permettrait de préciser ses positions au sein de l’Alliance atlantique et de mieux se faire comprendre de ses partenaires, pour une meilleure cohésion européenne et un niveau d’ambition cohérent face aux menaces émergentes.

La tentation de poursuivre exagérément nos interventions loin du territoire national pour le combat contre le terrorisme islamique – qui risque à tout moment et dans la durée de se manifester contre nos propres concitoyens – pourrait nous entraîner vers un investissement capacitaire dédié et nous faire négliger le besoin de capacités terrestres en nombre dans le haut du spectre nécessaires à toute forme de démonstration de puissance : « L’armée française a été transformée en un kit expéditionnaire »[26]. Ces capacités seront de plus en plus sollicitées pour faire face aux menaces puissantes aux frontières européennes, à l’image des nouveaux contrats « Enhanced Forward Presence » définis par l’OTAN dont l’objectif est de prépositionner des forces en Europe.

Les espaces maritimes seront sans doute un lieu majeur d’expression de cette démonstration de puissance européenne, indispensable à la préservation de ses intérêts, allant bien au-delà des problèmes de gestion des flux migratoires. En effet, la multiplication des patrouilles sous-marines suspectes à la limites des eaux européennes (Atlantique, Méditerranée), le développement des marines asiatiques (Chine, Russie) en Méditerranée et la situation très volatile des pays du Maghreb (Algérie, Tunisie, Libye) ou du Proche-Orient (Syrie) laissés à l’influence de la Chine ou de la Russie nécessitent de développer des capacités navales militaires du haut du spectre pour être en mesure de protéger dans la durée le sanctuaire européen. Or à l’horizon 2030, le paysage naval mondial aura été totalement renouvelé, fruit d’un investissement colossal (40 milliards de dollars chaque année dont 12 milliard pour les États-Unis et 12 milliards en Asie). Les flottes sont donc de plus en plus symétriques, avec une forte poussée des outils de premier rang (porte-avions ou porte-aéronefs, bâtiments amphibie, sous-marins).

Dans un autre domaine, la multiplication des vols de démonstration de la part de l’aviation stratégique russe (bombardiers Tu-160 Blackjack dédiés à l’arme nucléaire) en 2016, et plus récemment en février 2017, nous prouve à quel point la sanctuarisation du territoire européen (et de son espace aérien) est fragile et reste un enjeu majeur. Allant bien au-delà des incursions de l’aviation russe dans le ciel des États baltes, ces démonstrations régulières rappellent à l’ensemble des Européens que la protection de l’ensemble de leur territoire nécessite des capacités importantes et une coopération de tous les instants. Or le « mitage » des outils européens de défense antiaérienne constitue une fragilité importante dans le haut du spectre capacitaire : les aviations européennes s’écroulent, la plupart des flottes de l’Europe de l’Est étant à bout de souffle, avec des coûts de renouvellement exorbitants, poussant les nations concernées à vouloir financer en commun les nouvelles capacités.

Repenser la fonction stratégique « protection » à l’échelle européenne

Les contraintes financières imposées par la situation compliquée de la plupart des budgets européens (due à une économie atone) nécessitent de développer dans la décennie à venir une approche européenne volontariste pour faire face aux risques d’implosion d’une part, et aux menaces qui se développement à la périphérie de l’Europe d’autre part.

Pourtant les fuites récentes dans la presse britannique[27] d’une note émanant de l’ancien commandant du Commandement des forces interarmées britanniques, le général Sir Richard Barrons, indiquent que l’OTAN, fragilisée par les divisions entre ses membres, ne serait pas en mesure de réagir en cas d’agression russe.

Le défi est donc celui du financement de la défense de l’Europe, que les Alliés européens se sont refusés jusqu’à présent de relever. Dans ce contexte, une partie d’entre eux rêvent de financer en commun leurs capacités les plus onéreuses. Or ce type d’investissement fait porter un risque réel de tétanie opérationnelle en cas de besoin : pour engager des capacités communes, les nations doivent unanimement porter des objectifs politiques et militaires communs, ce qui est compliqué lors des interventions en coalition internationale[28].

Au contraire, les Européens doivent développer en propre les capacités du haut du spectre qu’ils sont en mesure de mettre à disposition de leurs partenaires dans le cadre de coalitions ad-hoc lorsque leurs intérêts politiques convergent.

Pour inciter ses partenaires européens à aller dans ce sens, la France doit donner des gages en participant dans la durée au fardeau de la défense du territoire européen, hors du champ de sa dissuasion nucléaire. Tout en préservant sa capacité de projection et d’entrée en premier (Afrique, Océan Indien, sans oublier la zone Pacifique). Cela nécessitera, dans la décennie à venir, des investissements clairs dans notre outil de défense nationale pour récupérer des marges de manœuvre, notamment numériques.

Dans ce contexte, il est souhaitable de redéfinir précisément la fonction stratégique « protection » en l’élargissant au territoire européen. Un nouvel exercice de réflexion stratégique impliquant fortement nos principaux partenaires européens (Royaume-Uni, Allemagne mais également Italie, Espagne, Pays-Bas, Belgique, Norvège, Pologne) doit être mené afin de définir conjointement les moyens et capacités à générer pour la protection de l’Europe. Cette réflexion devra prendre en compte le futur de l’offre américaine de défense antimissile balistique, mise à la disposition de l’Alliance atlantique[29] dans le cadre de la protection des États-Unis. En effet, l’incertitude générée par l’arrivée de la nouvelle administration américaine devrait faire évoluer les positions de certains partenaires européens sur la fiabilité politique d’un tel dispositif de protection qui, de surcroît, risque de détourner une partie de leurs moyens, notamment navals, pour la protection des installations américaines en Europe.

Pour cela, le maintien d’une relation forte avec le Royaume-Uni, libéré de son dilemme vis-à-vis de l’Europe de la défense quand sa sortie de l’UE sera effective, est un enjeu majeur afin d’envisager une forme de pilier européen au sein de l’Alliance : « Je suis fière du rôle que la Grande-Bretagne a joué et continuera à jouer pour la sécurité de l’Europe. La Grande-Bretagne a été leader, en Europe, pour maintenir notre continent en sûreté, que ce soit pour mettre en oeuvre des sanctions contre la Russie après son action en Crimée, ou pour assurer la paix et la stabilité dans les Balkans, ou pour protéger la frontière extérieure de l’Europe. Nous allons continuer à travailler en étroite collaboration avec nos alliés européens en matière de politique étrangère et de défense alors même que nous quittons l’UE elle-même » [30].

Une dissuasion française qui sanctuarise la démonstration de puissance européenne

Les démonstrations russes aux portes du territoire européen reposent sur le principe de la sanctuarisation agressive dont l’ambition est de réaliser un fait accompli indiscutable fondé soit sur la vitesse et la surprise (gesticulations maritimes et aériennes en espace international), soit sur des manoeuvres combinant la subversion, le terrorisme ou l’insurrection (Ukraine).

Cette nouvelle doctrine russe augmente le nombre de scénarios dans lesquels l’arsenal nucléaire pourrait être employé. À l’époque de la guerre froide les règles tacites qui régissaient les armes nucléaires étaient respectées. Ce n’est plus le cas : «la manière dont les Russes utilisent l’arme nucléaire brouille le jeu traditionnel entre la dissuasion qui normalement sert à la protection des intérêts vitaux et la coercition. La menace nucléaire est utilisée non plus pour consolider un statu quo mais pour le changer. (…) Si elle nous empêche (…) d’apporter une réponse conventionnelle à un problème, la Russie nous force à nous placer un jour, nous aussi, dans une logique d’emploi de l’arme nucléaire»[31].

Ainsi, lorsqu’il menace d’utiliser son arsenal stratégique pour traiter des sujets comme l’Ukraine, que l’Occident considère comme étant séparés du nucléaire, Vladimir Poutine fait monter d’un cran la menace. L’Europe doit donc bâtir une doctrine capable de préserver ses marges de manœuvre de sorte qu’elle puisse d’une part sonder les intentions des acteurs et d’autre part, leur signifier de façon explicite un seuil à ne pas dépasser : « Les Européens oublient la grammaire de la dissuasion car elle appartient selon eux aux temps anciens de la guerre froide. Mais la fluidité de plus en plus grande entre la force conventionnelle et l’arme nucléaire fait courir au monde un grand danger »[32].

Jusqu’à présent, trois pays (États-Unis, Royaume-Uni et France) en Occident pouvaient s’appuyer sur leur dissuasion nucléaire pour maintenir un effet de seuil nucléaire élevé pour la stabilisation de leur zone géographique et le respect de leurs intérêts dans le monde. Or, la politique « America first » affichée par le Président Trump révèle l’incertitude quant à la volonté américaine de vouloir maintenir son niveau d’intervention au profit des Occidentaux.

Quant au Royaume-Uni, fatigué par une dizaine d’années de déploiements extérieurs (Afghanistan, Irak), son repli politique ne peut être nié, fragilisant de fait sa capacité d’intervention. En attendant d’être en mesure de disposer d’un outil militaire à nouveau à la hauteur de ses ambitions. En outre, la dépendance britannique de plus en plus assumée vis-à-vis des Américains dans le contexte du Brexit participe à faire chuter son seuil d’intervention.

La France pèse donc de façon très singulière dans le dispositif européen. Elle est actuellement la seule en mesure d’offrir de façon autonome, comme nation européenne, une dissuasion permettant de maintenir un seuil nucléaire élevé face aux adversaires potentiels de l’Europe. Par sa capacité à se positionner en appui des pays européens, elle contribue directement à la sécurité collective.

Face aux menaces décrites précédemment, la crédibilité de la dissuasion nucléaire permet de sonder les intentions des adversaires, c’est-à-dire de pouvoir mettre des moyens sur la table d’une crise. C’est tout l’enjeu de la démonstration de puissance européenne pour la sanctuarisation du territoire européen. Cela permet de bâtir un dialogue stratégique en dessous du seuil nucléaire, pour éviter le fameux « dilemme du tout ou rien[33] ».

Cela exige des capacités classiques d’une quantité et d’un niveau suffisants puis de les déployer pour obliger l’adversaire à discuter.

Cette réflexion doctrinale et capacitaire doit désormais être menée au niveau européen suivant les termes du communiqué du sommet de Varsovie ayant réaffirmé la dimension nucléaire de l’Alliance[34]. Sans renoncer pour autant à notre autonomie stratégique.

 

Conclusion

Dans un monde incertain, complexe et fortement évolutif, la doctrine nucléaire doit être globale. C’est la dimension européenne de la dissuasion française, par l’effet de seuil qu’elle garantit, qui permettra dans l’avenir aux Européens d’assurer par eux-mêmes la protection de leur territoire et de maintenir leur liberté d’intervention au-delà pour la défense de leurs intérêts partagés.

Elle repose en amont sur la capacité européenne à démontrer sa puissance dans ses zones d’intérêt afin de rééquilibrer le rapport de force avec les États-puissances et les nations émergentes.

Protection, démonstration de puissance et dissuasion nucléaire formeront le triptyque de la politique de défense européenne dans la décennie à venir.

[1] H. Védrine, Sauver l’Europe, Liana Lévi Opinion, p.12
[2] H. Védrine, Sauver l’Europe, Liana Lévi Opinion, p.23
[3] R. Girard, Le Figaro, 31 janvier 2017
[4] F. Hollande, Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, 3 février 2017
[5] L’Allemagne et la France avaient alors un projet politique commun.
[6] D. Tusk, Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, 3 février 2017
[7] D. de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, p.523
[8] S. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997, p.137
[9] D. de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, p.94
[10] B. Balci, chercheur au Ceri, Le Figaro, 26 janvier 2017
[11] A. Merkel, Sommet de l’UE à Malte, 3 février 2017
[12] H. Védrine, Le Monde, 13 janvier 2017
[13] J-Y. Le Drian, Qui est l’ennemi ? Éditions du Cerf, 2016
[14] La BNP a été formellement condamnée à une amende record de près de 8 Md€ en 2014 par la justice américaine pour ne pas avoir respecté l’embargo américain entre 2000 et 2010 vis-à-vis de Cuba, la Libye, le Soudan et l’Iran.
[15] S. Boisseau du Rocher, chercheur à l’IFRI, Le Figaro, 14 novembre 2016
[16] B. Renz, chercheur à l’université de Nottingham, Le Figaro 1er décembre 2016
[17] F. Loukianov, Le Point, 12 janvier 2017
[18] La Russie fournit 40% des importations de blé en Égypte, et va construire la première centrale nucléaire à Dabca.
[19] Cherchant à s’imposer comme une puissance maritime, conformément au souhait de Xi Jinping, la Chine a publié un Livre blanc en mai 2015.
[20] Construction d’une base navale chinoise capable d’héberger a priori jusqu’à dix mille personnes.
[21] De nombreux binationaux et ressortissants maghrébins sont présents dans l’Union européenne : 877 398 algériens, 414 077 tunisiens, 3 056 109 marocains, 66 344 libyens. Source : Philippe Fargues, EU Neighbourhood migration report 2013, European University Institute.
[22] Dans l’accord passé entre Moscou et Ankara, la Russie aurait donné son feu vert à une sorte de zone de sécurité dans le nord de la Syrie qui empêcherait les Kurdes du PYD d’y installer une région autonome. En échange, Ankara aurait levé son veto au maintien au pouvoir de Bachar el-Assad, l’allié de la Russie. Cette coopération a franchi une nouvelle étape quand les avions russes ont mené des frappes pour soutenir l’offensive de la Turquie dans le nord de la Syrie.
[23] B. Balci, chercheur au Ceri (Sciences Po), Le Figaro, 26 janvier 2017
[24] H. Védrine, Le Monde, 13 janvier 2017
[25] L’Iran a annoncé avoir mené des exercices militaires, incluant des tires de missiles balistiques le 29 janvier 2017, en réaction aux sanctions américaines concernant l’immigration en provenance de pays musulmans. Or, les accords sur le programme nucléaire iranien sont sans doute le meilleur exemple d’une forme d’apaisement international, désiré par le Président Obama et les Européens, après les interventions en Afghanistan et en Irak.
[26] V. Desportes, Association de soutien à l’armée française, 9 février 2017
[27] D. Haynes, « NATO has no plan if Russia invades, warns ex-general », The Times, 19 septembre 2016
[28] En Afghanistan, l’engagement des AWACS de l’OTAN n’a pas été possible au début de l’intervention de l’OTAN faute d’accord de l’Allemagne.
[29] European Phased Adaptative Approach, montée en puissance d’ici 2018 d’un dispositif de défense antimissile balistique en Europe reposant sur les systèmes américains Aegis , installés à bord de frégates et destroyers américains basées à Rota (Espagne), et à terre en Pologne et en Roumanie
[30] T. May, 17 janvier 2017
[31] C. Brustlein, IFRI, Le Figaro, 13 février 2017
[32] C. Brustlein, IFRI, Le Figaro, 13 février 2017
[33] A. Beaufre, Stratégie atomique, Anthologie Mondiale de la Stratégie, p 1472
[34] « Aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire. (…) Les forces nucléaires stratégiques indépendantes du Royaume-Uni et de la France (…) contribuent à la sécurité globale de l’Alliance. L’Alliance assurera une participation aussi large que possible des Alliés concernés aux arrangements agréés pour le partage du fardeau dans le domaine nucléaire ». Déclaration des chefs d’État et de gouvernement du Sommet de Varsovie des 8 et 9 juillet 2016.

Le processus de réforme des services de renseignement en Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Recep Tayyip Erdogan. Tous droits réservés.

Engagés aux côtés des Etats-Unis pendant la Guerre froide afin de contrer l’ingérence soviétique, les services de renseignement turcs, alors sous la houlette des sécularistes, se recentrèrent, après la chute de l’empire soviétique, sur trois ennemis intérieurs principaux : les islamistes, les séparatistes kurdes et l’extrême-gauche.

A l’arrivée au pouvoir, en novembre 2002, du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), un vaste processus de transformation et  notamment de « civilianisation » de l’appareil d’Etat a été amorcé.

Avec le déclenchement des vagues d’arrestations menées dans le cadre de l’affaire « Ergenekon » à compter de 2007, l’AKP s’est engagé dans une lutte contre « l’Etat profond » (Derin devlet), sorte d’ « Etat dans l’Etat » animant en sous-main « une nébuleuse ultranationaliste »[1] prête à mener des actions subversives et à renverser le pouvoir en place.

En 2014, le gouvernement a fait voter une loi controversée visant à accroître considérablement les pouvoirs de surveillance de l’Organisation nationale du renseignement (MIT, Milli İstihbarat Teşkilatı) et à renforcer simultanément les sanctions pénales à l’encontre des medias révélant des failles ou des abus de la part des services de renseignement.

La tentative de putsch du 15 juillet 2016 a contribué à accélérer les changements. En août 2017, une réforme inédite des services de renseignement a permis, entre autres, le rattachement du MIT au président de la République, alors que depuis 1965, celui-ci était placé sous l’autorité du Premier ministre[2]. Toute entrave au contrôle exercé par le président est ainsi éliminée. Ce dernier peut poursuivre comme il l’entend une lutte multidirectionnelle sans merci à la fois contre les éléments agissant au profit de « l’Etat profond », contre les partisans de l’imam Gülen, accusés d’avoir fomenté le coup d’Etat de 2016[3], tout en continuant à combattre les séparatistes kurdes du PKK, les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) en Syrie[4], ainsi que l’Etat islamique (EI) et enfin les groupuscules d’extrême-gauche tel que le Parti/Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C)[5].

  • La transformation du MIT

Afin d’en faire un instrument efficace sous le contrôle de la présidence, Recep Tayyip Erdogan s’est appuyé sur de fidèles collaborateurs nommés à des postes-clés au sein des services de renseignement, tel que Hakan Fidan à la tête du MIT depuis 2010. A l’instar d’autres institutions, le MIT aurait vu ses effectifs militaires chuter au fil des années, passant de 35% en 1990 à 4,5% en 2007[6]. A partir de 2014, l’agence monte en puissance grâce au passage d’une législation qui lui est très favorable.

En avril 2014, la loi N°6532[7] portant modification de la loi de 1983 sur les services de renseignement de l’État et l’Agence nationale du renseignement a été votée. Cette loi a été très critiquée par les ONG, qui ont dénoncé une dérive, une atteinte grave aux libertés civiles et un abus de pouvoir manifeste[8]. Elles attirent l’attention sur le fait que cette loi permet tout d’abord d’exempter de toute poursuite judiciaire les membres du personnel du MIT en cas de graves violations des droits de l’homme telles que la torture, dans l’exercice de leurs fonctions. Elle donne également à l’agence de renseignement un accès sans entrave aux données privées des citoyens, notamment par le biais d’interceptions des communications sans ordonnance d’un tribunal. Par ailleurs, elle prévoit des peines de prison allant de deux à cinq ans si le MIT considère qu’il est entravé par certains individus dans l’exercice de ses fonctions et de son autorité. Ainsi, le fait de ne pas fournir les données privées demandées par l’agence peut être interprété comme une obstruction et être par conséquent puni d’une peine de prison. Par ailleurs, les journalistes, les rédacteurs en chef ou les lanceurs d’alerte, qui publient des informations confidentielles sont passibles d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à neuf ans. A noter que cette loi a été votée à la suite de l’affaire d’Etat provoquée par les révélations de journalistes, au mois de janvier 2014, concernant des convois de camions transportant des armes destinées à des groupes islamistes en Syrie et escortés par des équipes du MIT[9].

Après le coup d’Etat du 15 juillet 2016, on constate qu’à la différence des forces armées, le MIT a été peu impacté par les purges massives. Les analystes Metin Gürcan et Megan Gisclon considèrent, pour leur part, que paradoxalement, peu de changements sont intervenus au sein du MIT en réponse directe aux défaillances du renseignement qui ont précédé le déclenchement du putsch. Hakan Fidan a été maintenu dans ses fonctions. En octobre 2016, le MİT limogea seulement 87 personnes (sur 3000 employés) en raison de leurs liens avec les « gülenistes ». En février 2017, ce nombre est monté à quelque 300 personnes.[10] En novembre 2016, des réformes structurelles du MIT sont annoncées. Une réforme post-coup se profile. Le MİT est notamment réorganisé en six départements, une expansion notable.

  • La réforme post-coup d’Etat

Dans le contexte de l’état d’urgence qui suivit les événements du 15 juillet 2016 et dans le sillage du référendum sur la réforme constitutionnelle du 16 avril 2017[11], qui a ouvert la voie à une présidentialisation du régime, le président Erdogan a progressivement concentré les pouvoirs au niveau de la présidence de la République et transformé les chaînes de commandement. A la suite des élections générales (législatives et présidentielle) de juin 2018, le président devient chef du gouvernement.

En août 2017, le décret-loi N°694 introduit des changements majeurs dans l’organisation des pouvoirs. Le MIT, qui était placé sous l’égide du Premier ministre, est désormais rattaché au président de la République[12]. Le chef du MIT ne peut être interrogé qu’avec l’autorisation du président. De plus, ce dernier présidera également le Conseil national de coordination du renseignement (MIIK), qui était auparavant présidé par le chef du renseignement. Alors que, par le passé, le MIT n’était pas autorisé à enquêter sur le personnel du ministère de la Défense et des forces armées (TSK), il dispose désormais du pouvoir sans précédent d’enquêter à tout moment sur tout militaire ou sur toute unité militaire, dont il peut limoger les personnels avec un préavis de deux semaines[13]. En vertu de ce même décret-loi, la Direction des opérations spéciales (placée en 1993 sous l’égide du ministère de la lutte contre le terrorisme) se retrouve désormais sous l’autorité directe du président de la République[14].

 

Autre élément important : une séparation entre le renseignement extérieur (MIT) et le renseignement intérieur (police et gendarmerie) se profile[15].

Cette loi aura un impact considérable sur le fonctionnement des services de renseignement et sur celui des forces armées et de sécurité, car elle confère au MIT une influence sans précédent au cœur de l’appareil d’Etat[16]. Cette législation, qui concerne l’amendement de 12 lois déjà existantes, touche également la justice, les académies militaires et la police (avec le recrutement de 32 000 nouveaux policiers). Elle rend possible, à la demande du ministre des Affaires étrangères et avec l’approbation du président, l’extradition et l’échange avec d’autres pays de ressortissants étrangers condamnés en Turquie).

*****

Fort de ces changements drastiques, le président Erdogan, qui nourrit l’ambition de faire de la Turquie une puissance globale, se trouve désormais en mesure de renforcer et d’étendre l’action de ses services de renseignement à l’étranger.

 

[1] La journaliste Ariane Bonzon, auteure de Turquie, L’heure de vérité, Paris, Empreinte, 2019, évoque « une nébuleuse ultranationaliste composée de membres des services secrets, de militaires putschistes, d’activistes d’extrême droite et de mafieux ».
[2] Et ce en vertu de la Loi No.644 [https://www.mit.gov.tr/english/tarihce.html].
[3] La Turquie demande l’extradition de l’imam Fethullah Gülen en exil aux Etats-Unis. Avant d’être poursuivi, ce prédicateur charismatique a joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan en 2002, par le biais du mouvement Hizmet (« Service »), qui se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions. Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et à l’étranger.
[4] Les YPG constituent la branche armée du Parti de l’Union Démocratique (PYD).
[5] “DHKP-C’s end in Turkey near, experts say”, Daily Sabah, 2 mars 2019.
[https://www.dailysabah.com/war-on-terror/2019/03/02/dhkp-cs-end-in-turkey-near-experts-say]
[6] Ferhat ÜNLÜ : “MİT’te iç çekişme entrikaya yol açtı”, Sabah, 19 juillet 2007.
[7] Cette loi du 26 avril 2014, qui modifie la loi de 1983 (N°2937) définissant les activités du MİT.
[8] “Turkey: Spy Agency Law Opens Door to Abuse”, Human Rights Watch, 29 avril 2014.
[https://www.hrw.org/news/2014/04/29/turkey-spy-agency-law-opens-door-abuse]
[9] Hélène SALLON : « L’étrange soutien de la Turquie aux réseaux djihadistes de Syrie », Le Monde, 24 janvier 2014. [https://www.lemonde.fr/europe/article/2014/01/24/le-soutien-de-la-turquie-aux-reseaux-djihadistes-en-syrie-fait-polemique_4351164_3214.html]
[10] Metin GÜRCAN et Megan GISCLON: “Turkey’s security sector after July 15: democratizing security or securizing the State?, Turkish Policy Quarterly, hiver 2017.
[11] 18 amendements à la Constitution de 1982 ont été proposés par l’AKP et le parti nationaliste MHP en vue de substituer un régime présidentiel au régime parlementaire existant notamment en supprimant le poste de Premier ministre.
[12] Turkish intelligence agency to report to president”, Anadolu Agency, 25 août 2017.
[https://www.aa.com.tr/en/turkey/turkish-intelligence-agency-to-report-to-president-/893542]
[13] Op.cit. Al-monitor. En ce qui concerne les promotions militaires, les colonels et les généraux pourront être promus sans respecter la durée de service précédemment requise dans leurs rangs actuels, ce qui revient à politiser les promotions en permettant au Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir de faire avancer les officiers qu’il privilégie par rapport aux officiers supérieurs en attente de promotions
[14] Elise BOZ-ACQUIN : « la réforme des institutions militaires en Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, septembre 2018, p.16.
[15] Ibid. p.16.
[16] Metin GÜRCAN:  Erdogan hastens executive presidency with new decree (Decree n°694) », Al-monitor, 30 août 2017.
[https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/08/turkey-emergency-decree-redesigns-vital-intstitutions.html]

Entretien exclusif avec Jean-Luc Vuillemin, Directeur général Orange International Networks

Le Centre méditerranéen « Enjeux et stratégies maritimes » (CMESM) de l’Institut FMES vous présente un entretien exclusif avec
Jean-Luc VUILLEMIN
Directeur général Orange International Networks

Enjeux de la mondialisation de l’information, les câbles sont devenus l’épine dorsale de l’économie mondiale en assurant 99 % des échanges intercontinentaux de données numériques. Devenus un enjeu stratégique et de souveraineté, ils suscitent les convoitises et sont sources de conflits. Si les Etats-Unis et la Chine, particulièrement conscientes de ces enjeux conduisent des politiques déterminées de protection de leurs intérêts nationaux, l’Union européenne et ses Etats membres n’ont pas encore mis en place de politique sérieuse dans ce domaine. Il est grand temps d’agir en espérant qu’il n’est déjà pas trop tard.

Jean Luc VUILLEMIN : Historiquement, la France a toujours démontré un grand intérêt pour les câbles sous-marins. Ainsi le premier câble sous-marin télégraphique, posé en 1851, reliait la France à l’Angleterre. Quelques années plus tard, aux environs de 1911, on compte 250 câbles installés dans le monde dont une soixantaine atterrissent en France. Dans l’histoire du développement de cette technologie, la France a été un point important de concentration des câbles sous-marins.

Il importe de préciser qu’un câble sous-marin n’est jamais que la matérialisation de flux d’informations sous forme de texte, de voix, d’images, de données, etc. que des personnes ou des entités ont une nécessité d’échanger. En fait, on parle désormais de route maritime ou plutôt d’une route géographique qui présente la particularité d’être maritime et d’être posée sur le fond des mers. Dès lors, il nous suffit de raisonner en terme de routes et d’analyser les connexions qu’elles permettent. La première route considérée comme majeure dans le réseau mondial est celle reliant l’Europe aux Etats Unis. Bien que la voix aurait pu passer par quelques satellites existants, le volume des données échangées – l’Internet Mondial – est tel qu’il n’existe pas d’alternative technologique au câble sous-marin.

CMESM Institut FMES : Lorsque l’on consulte la carte mondiale des câbles sous-marins, il ressort que les Etats-Unis sont leur passage obligé

Jean Luc VUILLEMIN : Oui, l’Internet mondial est essentiellement centré sur les Etats-Unis et le réseau de câbles reflète cette topologie d’échanges intercontinentaux. Certaines économies, notamment européennes, sont ainsi devenues très sensibles au risque d’interruption des liaisons assurées par les câbles sous-marins dont une grande partie des flux internet qu’elles génèrent sont acheminés vers des serveurs et des data centers situés aux Etats-Unis.

A l’inverse, un Etat comme la Chine, qui a conçu et mis en œuvre une politique d’autosuffisance en matière de stockage de données serait relativement peu affecté par une telle situation. En effet, dans la mesure où la quasi-totalité de ses données est stockée sur son territoire, une rupture ou une coupure de câble sous-marin affecterait peu son économie. C’est également le cas, mais dans une moindre mesure, pour la Russie qui s’attache à développer un écosystème de données indépendant. A l’inverse, les Etats européens – extrêmement dépendants de leurs flux Internet et, par voie de conséquence, de flux vers et à partir des Etats Unis – en seraient profondément affectés. A titre d’illustration, 70 à 80% des flux générés par les internautes français sont à destination des Etats Unis, ce qui est absolument considérable et facteur de vulnérabilité !

CMESM Institut FMES : En revanche il semblerait que la Chine souhaite sortir de son territoire en se positionnant comme un nouvel opérateur ?

Jean Luc VUILLEMIN : En effet, la Chine ambitionne de fournir à ses entreprises qui se développent à l’international un réseau chinois indépendant afin de supporter les échanges économiques dont ces entreprises ont besoin. Jusqu’à présent elles utilisent plutôt les réseaux des entreprises occidentales ce qui, manifestement, ne convient pas à la Chine. C’est la raison pour laquelle, à l’instar des nouvelles infrastructures créées dans le cadre des routes de la soie destinées à favoriser ses exportations, la Chine souhaite désormais maitriser la transmission des données au travers de nouveaux réseaux de câbles sous-marins. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de conquête de territoires extérieurs et ne vise pas le développement du réseau interne. Ce dernier, totalement autonome, est entièrement sanctuarisé et protégé.

Dans ces conditions, écartés des réseaux chinois et dépendants à 80% des États-Unis pour leurs trafics de données, les Etats européens seraient donc très largement impactés par une rupture de câbles entre l’Europe et les Etats unis.

CMESM Institut FMES : Cette dépendance pose la question de la sécurité informationnelle ?

Jean Luc VUILLEMIN : Les câbles sous-marins ne sont qu’une conséquence de cette dépendance. Certes, ils y participent dans une certaine mesure, mais l’origine de cet état de fait est bien la localisation des stockages de données aux Etats-Unis et, surtout, l’absence de politique nationale ou européenne privilégiant le stockage des données françaises ou européennes sur leur territoire. Nous nous retrouvons donc dépendants pour l’accès de données stockées à l’étranger. Pour remédier à cette situation, la solution ne se trouve pas dans une nationalisation  schématique voire triviale de câbles sous-marins mais dans la mise en place d’une politique de stockage des données en Europe et en France. De ce point de vue, il est indéniable que la politique de souveraineté nationale numérique en matière de stockage de données n’est pas une grande réussite.

CMESM Institut FMES : Cela génère-t-il d’autres vulnérabilités que l’accès aux données ?

Jean Luc VUILLEMIN : Oui, indéniablement et le problème peut être abordé sous plusieurs angles. Sur le plan technologique, vous avez de nombreuses interrogations : Qui possède la maitrise des techniques ? Quelles sont les entreprises compétentes ? Qui possèdent ces câbles ? Sont-ils français ou américains ? Sont-ils des  opérateurs ou des GAFAM[1] ?  Ces interrogations sont importantes et soulèvent de nombreux problèmes de souveraineté.

Ensuite, on doit aussi s’interroger sur les conséquences d’une rupture de câble, sur les risques d’occurrence et sur la capacité de résilience des réseaux.

Malheureusement, la situation est bien celle qui vient d’être décrite et on ne voit poindre aucune amélioration, bien au contraire.

CMESM Institut FMES : Vous avez évoqué l’apparition de nouveaux acteurs tels que les GAFAM. Pour quelles raisons et quel sera leur représentation au sein des opérateurs ? La majorité de nos câbles pourrait-elle un jour appartenir aux GAFAM ?  

Jean Luc VUILLEMIN : Je réponds très clairement oui. Depuis l’installation des premiers câbles sous-marins, la situation a radicalement changé. Les premiers câbles étaient le reflet et l’illustration de relations diplomatiques entre Etats qui se concrétisaient par des opérations strictement étatiques. Quand le premier câble transatlantique a été réalisé, en 1858, le message envoyé depuis l’Angleterre a été rédigé par la reine Victoria à destination du président James Buchanan. L’empire Britannique se connectait à la jeune République d’Amérique. Par la suite, cette compétence a progressivement été transférée à des opérateurs qui, à l’époque, étaient tous des opérateurs d’Etats. Le modèle a ensuite évolué vers des consortiums permettant de mettre en commun des moyens, des ressources afin d’assurer le partage des risques financier et technologique.  Ce modèle a été prédominant jusqu’aux années 2000 et l’arrivée de la dérèglementation. La transformation des opérateurs étatiques en opérateurs de télécommunication privés a ensuite contribué à la constitution d’une bulle Internet qui a affecté l’économie de l’industrie des câbles sous-marins. En effet, de nombreux câbles sous-marins ont alors été installés par des opérateurs non étatiques principalement motivés par la perspective de revenus lucratifs. Ces opérateurs ont fait faillite deux ans plus tard lorsque la bulle de l’Internet a explosé. Cependant, les câbles sous-marins en service n’ont pas été supprimés[2] et fonctionnent encore aujourd’hui. Quelques années plus tard, dans les années 2007/2008, de nouveaux Etats, notamment ceux du golfe, ont relancé cette activité. Aujourd’hui, la situation est particulièrement délicate avec des opérateurs traditionnels qui, à quelques exceptions près comme Orange, n’investissent plus.

Le manque d’investissement dans l’économie des câbles s’explique en partie  par les énormes besoins financiers que nécessitent de nouvelles technologies de communication comme la téléphonie mobile. Aujourd’hui les télécommunications sont devenues des industries très capitalistiques, en particulier avec les mobiles et la succession de générations 2G, 3G, 4G, 5G qui représente un coût financier élevé, de l’ordre de milliards d’euros à chaque transition technologique.

Le manque d’investissement s’explique aussi par la disponibilité des nombreux câbles installés dans les années 2000 qui offrent sur le marché des capacités de transmission à un prix raisonnable. Par conséquent, il n’y avait pas réellement d’incitation pour les opérateurs à investir dans les câbles sous-marins.

La situation évolue à nouveau avec l’augmentation de la performance des câbles. Un câble traditionnel possède 4 à 6 paires de fibres. Or, aujourd’hui, on sait faire des câbles de 16 paires. Dans un futur proche, ils seront constitués de 20 puis 24 paires. Le débit s’est aussi considérablement amélioré. Traditionnellement, une paire de cuivre permettait un débit de 4 à 6 terabit /seconde. Aujourd’hui on y faire passer jusqu’à 30 terabit /seconde. En parallèle, le coût d’installation d’un câble sous-marin a beaucoup baissé. Le SEA ME WE 3[3], par exemple, avait couté 1 milliard d’euros alors qu’aujourd’hui un câble transatlantique ne coûterait probablement pas plus de 200 millions d’euros. Ainsi, de nos jours, une opération de pose de câble sous-marin est plus facilement accessible par une seule entité.

Enfin, une fois posé, un câble présente le même coût d’exploitation qu’il produise quelques gigabit ou plusieurs terabit. Il en résulte que les câbles installés dans les années 2000 vont bientôt atteindre leur limite de performance financière d’exploitation. La baisse du coût d’installation des câbles conjuguée à l’augmentation de leurs performances va donc rendre leur installation à nouveau concurrentielle. Par conséquent, la tendance actuelle est au renouvellement de ces vieux câbles par des installations plus performantes, plus rapides et plus efficaces financièrement.

Toutefois, les investisseurs traditionnels manifestent toujours peu d’appétence alors que de nouveaux acteurs apparaissent dans le paysage des câbles sous-marins : les GAFAM.  Il est pratiquement acquis que les nouvelles structures des câbles sous-marins deviendront la propriété des GAFAM. Je me suis livré à un rapide calcul du montant des projets annoncés notamment par Facebook et par Google dans le domaine des câbles. Si tous se réalisent, le montant cumulé de leurs investissements sera au moins de 3 milliard d’euros.

CMESM Institut FMES : A moyen terme, 10 à 20 ans, quelle est la tendance pour les GAFAM ?

Jean Luc VUILLEMIN : Elle est exponentielle.  Il y a 5 ans la capacité contrôlée par les GAFAM sur l’Atlantique était de l’ordre de 3 à 4 % ; aujourd’hui elle est de 50% et, d’ici 4 ans, elle sera supérieure à 90 %.

CMESM Institut FMES : Le monde des opérateurs change mais est-ce aussi une forme d‘appropriation ?

Jean Luc VUILLEMIN : Ce sont surtout les relations entre acteurs qui vont évoluer. Pour les GAFAM, les câbles sous-marins représentent une incroyable opportunité. Au regard de l’importance de leurs revenus, l’investissement est presque marginal et leur permet d’optimiser leurs coûts internes de transmission d’information entre leurs data centers.

Et, en parallèle, il convient de souligner qu’aucune régulation n’existe sur les câbles sous-marins. A titre de comparaison, si en France le plus petit morceau de fibre optique est régulé et archi régulé, l’installation d’un câble sous-marin n’est en revanche soumise à aucune régulation sectorielle et la neutralité du Net ne s’y applique pas alors même qu’il s’agit d’une infrastructure fondamentale dont le rôle va être conforté dans les années à venir. Cette mainmise des GAFAM ajoute à la liste des moyens de pression qu’ils exercent déjà sur les opérateurs, la préemption des infrastructures internationales et le contrôle total des échanges internationaux de données.

CMESM Institut FMES : Les BATX[4] chinois sont-ils sur la même ligne stratégique ?

 

Jean Luc VUILLEMIN : Oui et non, il y a une différence. Les BATX essayent de jouer la même partition mais ces géants chinois du web sont relativement peu utilisés en Europe et, surtout, les opérateurs chinois ont bien identifié la menace. Ils ne veulent donc pas laisser les BATX préempter les ressources télécom à partir de la Chine. A la différence de leurs homologues européens, les opérateurs chinois – en particulier le premier d’entre eux China Mobil – possèdent un nombre colossal d’abonnés – 1 milliard – et une excellente santé financière. Ils possèdent donc les moyens de conduire une stratégie de présence dans toutes les infrastructures construites au départ de la Chine afin de ne pas en laisser le contrôle aux BATX. Il devient évident que, par manque d’investissement, nous sommes en train de détruire les industries européennes de télécom.

CMESM Institut FMES : Pour continuer sur la Chine, n’est-elle pas en train de faire évoluer sa stratégie d’infrastructure par rapport à Singapour ? 

Jean Luc VUILLEMIN : Historiquement, une espèce de « gentlemen  agreement » a été mis en place entre Singapour et la Chine : d’un côté les Européens installent des câbles qui aboutissent à Singapour, de l’autre les Chinois font atterrir leurs câbles à  Singapour. Cette dernière est ainsi devenue la plateforme naturelle d’échange ou d’interconnections de ces câbles.

Ce principe a déjà commencé à voler en éclats lorsque des investisseurs chinois ont pris des parts dans les câbles qui allaient vers l’Europe depuis Singapour.  Par exemple, SEA WE 5[5] est un câble dans lequel sont présents les trois opérateurs chinois (China Mobil, China Telecom et China Unicom). Pour le futur SEA ME WE 6, non seulement vous retrouverez les trois opérateurs chinois mais ceux-ci y seront très largement majoritaires en terme de capacités et d’investissements. Ainsi même les câbles venant de l’Europe qui atterrissent à Singapour deviennent des câbles majoritairement chinois.

En outre, sont installés de nouveaux câbles totalement chinois : propriété chinoise, technologie chinoise, opérateur chinois. C’est le cas de PEACE[6], premier câble des routes de la soie partant du Pakistan vers l’Europe via l’Afrique.

CMESM Institut FMES : Pourtant Orange est partenaire de ce câble ?

Jean Luc VUILLEMIN : Effectivement, Orange a souhaité être partenaire de ce câble pour son atterrissage en France. De la même façon, nous avons pris une participation et avons souhaité être partenaire du prochain câble de Google qui arrivera en France. Cette position centrale de notre territoire au cœur des routes stratégiques fait la valeur de la France en tant que territoire d’atterrissage des câbles sous-marins et ce, quelle que soit la destination finale de ces câbles.

CMESM Institut FMES : Face à cette problématique de gouvernance, certains avancent l’idée d’un patrimoine mondial de l’humanité pour les câbles ?  La France sous l’égide de l’IUT réalise–t-elle des actions dans ce cadre ? 

Jean Luc VUILLEMIN : A mon sens, il ne se passe rien. Je suis assez réservé sur l’idée de déclarer les câbles sous-marins « patrimoine mondial de l’humanité », d’autant plus qu’il existe un bien mondial de premier rang qui n’a jamais été déclaré : Internet. A partir du moment où Internet est un conglomérat américain, je ne vois pas comment les câbles sous-marins pourraient être un bien mondial. Je rappelle qu’il n’y a aujourd’hui aucune régulation.

Certains Etats ont pris conscience de leur vulnérabilité par rapport à ces infrastructures et mis en place des politiques à la fois d’attractivité et de sécurité. Ces infrastructures doivent être correctement protégées afin d’éviter des actes de sabotage. Pour ma part, je considère que la bonne réponse se situe à ce niveau et je ne crois pas à une politique globale en la matière. En France, dès lors que l’on ne sait pas traiter un problème, on se plait à penser qu’on le traitera au niveau européen. A chaque fois que l’on parle de souveraineté numérique, on explique que la réflexion doit être menée dans le cadre européen !

CMESM Institut FMES : Ne parlons donc plus de gouvernance internationale !

Jean Luc VUILLEMIN : Historiquement, les câbles ont été des instruments de pouvoir. Je rappelle souvent que les États-Unis se sont opposés pendant des décennies à l’arrivée de tout câble sous-marin à Cuba.  Le seul câble sous-marin existant à Cuba a été payé par le Venezuela. Il porte le très joli surnom de câble « anticapitaliste ». Les Etats-Unis étaient dans une logique de guerre économique et stratégique.

CMESM Institut FMES : Est-ce la même chose au niveau du Brésil ? Les Brésiliens n’ont-ils pas voulu se soustraire au passage obligé par les Etats-Unis en installant leur propre câble entre le Brésil et le Cameroun ?

Jean Luc VUILLEMIN : Non, on ne peut pas dire cela car de nombreux câbles sous-marins américains arrivent à la pointe du Brésil. Effectivement, il y a quelques années  – 3 à 4 ans -, le Brésil a communiqué de manière intensive sur sa volonté de détenir des câbles totalement indépendants des Etats unis. Mais cet affichage est avant tout un positionnement idéologique car la majorité de son trafic remonte vers les Etats-Unis.

En effet, pour la petite histoire, il existe un câble Atlantis 2 – installé depuis longtemps, qui part de l’Argentine, remonte le Brésil et traverse l’Atlantique en biais pour aller vers le Sénégal puis en France. Ce câble de très faible capacité n’a jamais été « upgradé » pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de besoin de capacité supplémentaire.

En outre, deux câbles ont été réalisés récemment entre l’Afrique et le Brésil : le premier, Angola – Brésil (cadeau du Japon) et le deuxième, Cameroun – Brésil (financé par China Unicom avec les Camerounais dans le cadre de la réélection du président de la République). Sur ces deux câbles, l’intensité des échanges entre les deux continents est extrêmement faible !

CMESM Institut FMES : Parlons technologie. Envisagez-vous que les nouveaux câbles SMART soient capables d’embarquer des capteurs environnementaux pour surveiller les océans et diffuser des alertes ? 

Jean Luc VUILLEMIN :  Non, nous ne l’envisageons pas. Il faut distinguer les approches théoriques des réalisations concrètes. Les premières annoncent qu’il est possible d’identifier la présence de bâtiments, d’objets ou de gros animaux grâce à une mesure de la modification de pression sur les fibres des câbles sous-marins. C’est en effet faisable mais de là à combiner cette technologie avec celle d’un câble sous-marin opérationnel, il y a une marge que je ne franchirais pas. Je n’y crois pas et pense que de telles détections continueront à être obtenues par le déploiement de barrières phoniques comme celles qui actuellement utilisées dans le domaine militaire.

CMESM Institut FMES : Dans cet environnement particulièrement évolutif, quelle est la stratégie d’Orange ? 

Jean Luc VUILLEMIN :  Orange reste très présent dans le domaine des câbles sous-marins à la fois à travers sa filière Orange marine et via une politique d’investissement importante dans les câbles sous-marins. Porté par la géographie du territoire maritime français qui se prête au développement des câbles sous-marins, Orange agit sur toutes les mers.

Nous assurons la connectivité des départements d’outre-mer, avec la plaque caraïbe d’un côté, et la plaque de l’Océan indien de l’autre de sorte que tous nos départements d’outre-mer y compris la Guyane[7] et Mayotte[8] soient connectés. Les échanges sont sécurisés par au moins deux câbles sous-marins de grande capacité, chacun étant capables d’assurer la totalité de l’activité si l’autre est défaillant.

Câble Kanawa offre un lien direct entre la Guyane et le continent américain

Orange poursuit également ses investissements dans le raccordement de ses filiales en Afrique. Cette action est importante car ce continent ne comportant aucun réseau intérieur, le seul moyen de communication est le câble sous-marin. Le câble « Main One » se situera sur la côte Ouest tandis que le câble « PEACE[9] » sera localisé sur la côte Est. Ces deux câbles permettront d’assurer la connectivité vers les zones africaines.

Orange poursuit ses investissements vers l’Asie pour permettre de compléter la couverture de la zone africaine. Le groupe annoncera également bientôt sa participation à un consortium pour la construction d’un nouveau câble sous-marin vers Singapour.

Enfin, nous restons très attentifs à ce qu’il se passe sur l’Atlantique. Nous avons annoncé un partenariat avec Google[10] pour construire un câble sous -marin entre la France et les Etats-Unis et nous annoncerons très bientôt une autre initiative dans ce domaine sur cette route.

CMESM Institut FMES :   Clairement, vous investissez dans les câbles des GAFAM

Jean Luc VUILLEMIN : Nous sommes très soucieux de maintenir notre indépendance stratégique dans les câbles sous-marins.

 


 

[1] Acronyme pour les géants du Web : Google, Apple, Amazon, et Microsoft (Note du CMESM).

[2] Ceci grâce à la loi américaine sur les faillites, plus particulièrement le chapitre 11.

[3] Câble, d’une longueur de 39 00 Km qui part de Marseille et qui va jusqu’à Singapour et au-delà jusqu’en Australie a été posé par un consortium qui regroupait 92 investisseurs et mis en service en mars 2000 (Note du CMESM).

[4] BATX désigne, face aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), les géants du Web chinois dans les années 2010 : BaiduAlibabaTencent et Xiaomi.

[5] D’approximativement 20 000 km de long, il reliera la France, l’Italie, la Turquie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, Djibouti, le Yémen, le Qatar, les Émirats arabes unis, Oman, le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh, la Birmanie, l’Indonésie, la Malaisie et Singapour (Note du CMESM).

[6] Pakistan & East Africa Connecting Europe), câble long de 12 000 km avec un atterrissement à Marseille (Note du CMESM).

[7] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2019/Orange-inaugure-son-nouveau-cable-sous-marin-Kanawa-a-Kourou-et-renforce-la-connectivite-en-Guyane-et-aux-Antilles

[8] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2019/Le-cable-sous-marin-tres-haut-debit-FLY-LION3-atterrit-a-Mayotte

[9] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2018/Orange-et-PCCW-Global-s-associent-pour-deployer-le-nouveau-cable-sous-marin-PEACE-qui-atterrira-en-France

[10] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2018/Orange-et-Google-s-associent-pour-un-nouveau-cable-sous-marin-a-travers-l-Ocean-Atlantique

 

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
Tous droits réservés.

Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

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Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.