Réflexions

Les forces navales turques face aux nouveaux enjeux stratégiques – par Ana POUVREAU

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Tableau d’un peintre vénitien du 17ème siècle représentant la flotte turque. Tous droits réservés.

Cantonnée pendant la guerre froide à contenir les velléités d’expansion de l’Union soviétique et de ses satellites sur le flanc Sud-Est de l’OTAN, notamment en mer Noire, et à freiner leur accès à la Méditerranée par le biais des détroits du Bosphore et des Dardanelles, la marine turque (Türk Deniz Kuvetleri) a commencé à nourrir, à partir des années 1990, l’ambition de devenir une marine à vocation régionale au-delà de sa traditionnelle défense littorale. Au cours de la décennie suivante, le Parti de la justice et du développement (AKP), qui a accédé au pouvoir à la suite des élections de novembre 2002, a promis de porter cette ambition à l’échelle globale.

L’actuel président turc, Recep Tayyip Erdoǧan a élaboré, quant à lui, une stratégie générale de remontée en puissance de la Turquie, dont il a formulé les grandes orientations dans sa « Vision 2023 », en vue de la commémoration du centenaire de la République de Turquie. Le projet de construction du « Canal Istanbul », devant relier la mer Noire à la mer de Marmara en passant à l’ouest du Bosphore, de même que la construction d’un porte-avions, le TCG Anadolu, sont emblématiques de cette vision.

Dans cette même approche, la redynamisation de l’industrie navale turque devrait permettre de sortir le pays de sa situation de dépendance vis-à-vis de l’étranger en matière d’industrie d’armement et, de ce fait, de lui permettre de gagner une autonomie stratégique croissante. Cependant, la multiplication des enjeux de sécurité régionaux à compter de 2011 ont contrarié les ambitions présidentielles et contraint la marine turque à adapter sa vision stratégique à la réalité de ses moyens.

 

1. La transformation rapide de l’environnement maritime de la Turquie

L’ancien Premier ministre et ancien ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoǧlu, dont l’influence en matière de relations internationales fut déterminante au sein de l’AKP, tenta de mettre en œuvre sa politique du « zéro problème avec les voisins », en orientant en priorité les efforts diplomatiques de la Turquie en direction de l’ancienne sphère d’influence ottomane et ce, afin de redonner au pays une « profondeur stratégique »[1]. Selon cette logique, jusqu’en 2011, la Turquie opéra, entre autres, un rapprochement avec le régime syrien, servit de médiateur dans les négociations sur le nucléaire iranien et renforça ses relations bilatérales avec l’Irak, les États du Golfe, le Liban, la Jordanie et les pays d’Afrique du Nord[2]. Cependant, à partir de la survenue des printemps arabes en 2011 et de la résurgence de la Russie à compter des années 2010, la Turquie s’est retrouvée confrontée à la multiplication des défis de sécurité régionaux.

Au stade actuel, en mer Egée, l’éruption d’anciens contentieux territoriaux avec la Grèce est toujours latente. En Méditerranée orientale, l’occupation de Chypre-Nord perdure depuis 1974. Depuis 2011, le conflit en Syrie a provoqué des basculements géostratégiques générateurs d’inquiétudes pour les Turcs. En mer Noire, à partir de 2014, de vives tensions ont été engendrées par les ambitions de la Russie en Ukraine, avec l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass toujours en cours. La Turquie a dénoncé, à maintes reprises, la volonté de la Russie de faire de la mer Noire un « lac russe ». Récemment en 2018, les tentatives russes de contrôle de la mer d’Azov ont réactivé ces tensions[3].

A cet égard, en dépit d’un rapprochement russo-turc observable à partir de la fin 2015, on note qu’en septembre 2016, le chef d’état-major des armées russes, le général Valeri Guerassimov, indiqua que la flotte russe de la mer Noire était désormais plus puissante que les forces navales turques. La flotte russe de la mer Noire était désormais, selon lui, en mesure de frapper les détroits du Bosphore. Il se félicita des nouvelles acquisitions de la flotte russe de la mer Noire, notamment de sous-marins capables de lancer des missiles de croisières Kalibr ; de nouveaux avions et du système de missiles de défense côtière Bastion, dont le rayon d’action est de 350 km, donc jusqu’au Bosphore, désormais déployé en Crimée[4].

Face à ces incertitudes stratégiques, la Turquie dispose d’un atout de poids : celui du contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles en vertu de la Convention de Montreux de 1936. De ce fait, elle se trouve en mesure d’exercer un levier sur la puissance russe. Depuis l’intervention militaire de la Russie dans le conflit syrien en septembre 2015,  la Russie a utilisé le « Syria Express », cette voie d’acheminement navale de centaines de milliers de tonnes de matériels de la mer Noire vers le théâtre syrien[5]. Par ailleurs, dans le cadre de son projet d’installation d’une base navale permanente à Tartous en Syrie, la Russie a augmenté le rythme de ses allées-venues entre Sébastopol sur la péninsule de Crimée et la Méditerranée orientale.

Enfin, autre facteur de tension : à la suite de la découverte d’immenses gisements de gaz au large de Chypre, les explorations gazières menées dans sa Zone économique exclusive (ZEE) par la République de Chypre, membre de l’Union européenne depuis 2004, ont déclenché des tensions avec Ankara, qui réclame leur suspension dans l’attente d’une solution à la division de l’île[6]. En février 2018, après des mises en garde de la Turquie à l’encontre de sociétés étrangères de forage, la marine turque a bloqué un navire affrété par la société publique italienne ENI au large des côtes chypriotes.

 

2. La mise en œuvre d’une nouvelle stratégie navale

Au vu de ces multiples défis, le chercheur Vincent Themelin a qualifié le rôle de la marine turque d’« essentiel dans l’affirmation de l’indépendance du pays et dans sa volonté d’hégémonisme régional »[7].

En témoigne en février-mars 2019, l’exercice national « Mavi Vatan » (« Patrie bleue ») en mer Egée, mer Noire et Méditerranée, soit le plus grand exercice naval (103 navires, des hélicoptères et des drones) jamais organisé en Turquie[8].  En février 2019, la Turquie, membre de l’Alliance atlantique depuis 1952, a également participé à l’entraînement opérationnel multinational de lutte anti-sous-marine et de lutte antisurface OTAN « Dynamic Manta 2019 » au large des côtes siciliennes, ce qui permet à ses forces navales ainsi qu’aux autres Marines alliées « de maintenir leur niveau de qualification opérationnelle, l’interopérabilité entre alliés et d’affirmer leur savoir-faire dans ce domaine »[9].

Face à l’évolution du contexte géostratégique en mer Noire, les forces navales turques vont ajouter une neuvième base navale aux huit bases déjà existantes en Turquie. Celle-ci est en voie de construction à Çamburnu à 40 km de Trabzon à 200 kilomètres de la frontière avec la Géorgie. Elle assurera des fonctions logistiques. 400 personnels militaires et 200 civils y seront stationnés[10]. En Méditerranée orientale, la Turquie est également déterminée à renforcer sa présence navale à Chypre. La République de Chypre abrite toujours deux bases militaires souveraines (Sovereign Base Areas) de la Couronne britannique. Le gouvernement chypriote a accepté en 2015 de laisser la Russie utiliser ses ports de Limassol et Larnaca. En 2019, il ressort également que la marine française pourrait bientôt utiliser de manière permanente le port de Mari sur la côte sud de l’île[11]. Au vu de ses développements, le gouvernement turc poursuivrait le projet d’installer une base navale permanente à Famagouste en République turque de Chypre-Nord (RTCN)[12].

Au plan capacitaire, la marine turque, onzième marine au monde en tonnage, a consenti des efforts considérables. Le nouveau porte-avions Anadolu devrait offrir aux forces navales des capacités supplémentaires aux plans régional et global. Les médias turcs et certains spécialistes ont annoncé un lancement en 2019[13] ou en 2021[14]. Des incertitudes persistent attendu que les Etats-Unis pourraient être réticents à livrer des avions F-35B Joint Strike Fighter en raison d’un différend avec la Turquie sur la livraison du système russe de défense antiaérienne et antimissile S-400[15].

Déjà dotée d’une flotte sous-marine, de frégates, de patrouilleurs, de bâtiments de guerre des mines et d’une cinquantaine d’aéronefs, le pays s’est engagé dans de nombreux programmes de modernisation de ses équipements, dans la construction de nouveaux bâtiments et dans le renforcement de ses capacités sous-marines et de projection[16]. Les programmes de modernisation concernent notamment une partie des sous-marins à propulsion conventionnelle assemblés sur le sol turc avec l’aide allemande et, en ce qui concerne la flotte de surface, des frégates et des bâtiments de guerre des mines américains, français et allemands, qui avaient été transférés à la Turquie au cours des dernières décennies[17].

A noter que des avancées considérables axées sur le développement d’une base industrielle et technologique (BITD) nationale ont été accomplies par la Turquie depuis plus de trente ans déjà[18]. Dans le domaine naval, la Turquie a lancé le programme MILGEN pour la construction de corvettes et de frégates[19]. En poursuivant ses efforts pour développer ses capacités nationales, elle pourrait même, dans un avenir proche, devenir une puissance concurrente de plusieurs de ses Alliés (entre autres, de la France) notamment dans certains secteurs de l’industrie navale (bâtiments patrouilleurs, ravitailleurs et démineurs)[20]. Une telle perspective soulève de nombreuses interrogations sur un marché déjà ultra-compétitif alors que les pays occidentaux voient avec inquiétude leur Allié turc se tourner vers de nouveaux partenaires stratégiques dans le domaine de la coopération de défense. La Turquie cherche en effet, depuis plusieurs années, à nouer des partenariats avec des pays non-OTAN tels que la Russie, la Chine, le Pakistan, la Corée du Sud (et même, jusqu’en 2011, la Syrie)[21].

*****

L’ensemble de ces efforts considérables d’adaptation consentis par la Turquie face à un nouvel environnement géostratégique contraignant et hostile ne doit pas occulter le fait qu’à la suite de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, les forces navales turques ont été particulièrement touchées par la vague de purges qui s’est abattue sur l’ensemble des forces armées. Trois ans après ce traumatisme, la marine turque demeure profondément meurtrie et structurellement amoindrie, en dépit des efforts du pouvoir pour remplacer, autant que faire se peut, les effectifs manquants et réparer les dégâts moraux.

 

[1] Voir à cet égard l’ouvrage de référence d’Ahmet DAVUTOĞLU intitulé Strategic Depth (Stratejik Derinlik), 2001.

[2] Bezen Balamir COSKUN: “Neighbourhood Narratives From “Zero Problems With Neighbours” to “Precious Loneliness”: Turkey’s Resecuritized Middle East Policy After the Arab Spring”, Regional Insecurity After the Arab Uprisings, New Security Challenges, Springer, 2015, pp. 187-203. [https://link.springer.com/book/10.1057/9781137503978]

[3] Ana POUVREAU : « Les implications géostratégiques de l’incident naval en mer d’Azov entre la Russie et l’Ukraine », FMES, 17 décembre 2018. [http://fmes-france.org/les-implications-geostrategiques-de-lincident-naval-en-mer-dazov-entre-la-russie-et-lukraine/]

[4] « General Staff: Russia -Turkey balance of force in Black Sea has changed over years », Agence TASS, 14 septembre 2016 (www.tass.com/defense).

[5] Ana POUVREAU : « Le bilan stratégique de l’engagement russe en Syrie à l’heure du retrait américain », FMES, 15 janvier 2019. [http://fmes-france.org/le-bilan-strategique-de-lengagement-russe-en-syrie-a-lheure-du-retrait-americain/]

[6] La production chypriote de gaz naturel devait être acheminée vers l’Egypte. Le gaz - sous forme de gaz naturel liquéfié - devait ensuite être réexporté vers l’Europe.

[7] Vincent THEMELIN : « Sultans of Swing ? Quand la marine turque veut tendre vers la puissance régionale”, Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), 2017, p.6. [http://cesm.marine.defense.gouv.fr/index.php/18-accueil/81-marine-turque]

[8] « Avec Mavi Vatan, la Turquie veut incarner une puissance maritime incontournable », FMES, 4 mars 2019.

[http://fmes-france.org/avec-mavi-vatan-la-turquie-veut-incarner-une-puissance-maritime-incontournable/]

[9] Cem Devrim YAYLALI: "Dynamic Manta 2019 Has Started”, Turkishnavy.net, 26 février 2019. [https://turkishnavy.net/2019/02/26/dynamic-manta-2019-has-started/]

[10] "Researcher on Turkey Creating Black Sea Naval Base: Logical Policy Continuation”, Sputnik News, 14 décembre 2018.

[https://sputniknews.com/analysis/201812141070673155-experts-turkey-build-naval-base-black-sea/]

[11] Elias HAZOU: “Government tightlipped on naval base use by France”, Cyprus Mail, 1er février 2019.[ https://cyprus-mail.com/2019/02/01/government-tightlipped-on-naval-base-use-by-france/]

[12] Metin GURCAN : “Why Turkey wants a permanent naval base in Northern Cyprus”, Al-Monitor, 12 septembre 2018. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/09/turkey-why-ankara-wants-permanent-naval-base-in-cyprus.html#ixzz5kboIo0gS]

[13] “Turkey's indigenously-built warship to be ready in 2019”, Hürriyet Daily News, 24 mars 2018.[http://www.hurriyetdailynews.com/turkeys-indigenously-built-warship-to-be-ready-in-2019-129239]

[14] Cem Devrim YAYLALI, “The First Block Of TCG Anadolu Is Laid”, Turkishnavy.net, 11 février 2018 [https://turkishnavy.net/2018/02/11/the-first-block-of-tcg-anadolu-is-laid/#comments]

[15] Robert FARLEY: “Will Turkey Really Get an Aircraft Carrier Armed with F-35s?”, The National Interest, 21 février 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/will-turkey-really-get-aircraft-carrier-armed-f-35s-45172]

[16] Vincent THEMELIN, op.cit. pp. 12-13

[17] Bernard PRÉZELIN : Flottes de combat 2016, Editions maritimes et d’outre-mer, 2016.

[18] Sophie LEFEEZ : « L’industrie de défense turque : un modèle de développement basé sur une volonté d’autonomie stratégique », Policy Paper, IRIS, avril 2017.

[19] “Turkey starts to make first ‘indigenous’ frigate”, Hürriyet Daily News, 19 janvier 2017.

[http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-starts-to-make-first-indigenous-frigate-108743]

[20] Sophie LEFEEZ, Ibid. pp. 8-11

[21] Ana POUVREAU : « Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°813, octobre 2018. [http://www.defnat.com]

 

Algérie : espoir et incertitudes – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Manifestation à Alger, le 22 mars 2019.
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Le « Printemps arabe » (à partir de 2011) a concerné plusieurs États arabes, de la Tunisie à la Syrie, de l’Égypte au Yémen. Il s’agissait soit de révoltes – Tunisie, Égypte, Bahreïn – soit de guerres civiles – Syrie, Libye, Yémen. Le Maroc a fait face en maintenant le mouvement qui s’était constitué dans des limites étroites en se servant d’arguments à caractère religieux : le roi « Commandeur des croyants » et « descendant du Prophète ». Quant à l’Algérie, tout le monde s’interrogeait : « pourquoi rien ne se passe dans ce pays ? « .

La singularité algérienne :

 Ceux qui s’étonnaient ainsi avaient oublié deux choses : d’une part l’Algérie avait vécu avant tous les autres « son » printemps, en octobre 1988. Cette année-là, des émeutes avaient éclaté dans plusieurs villes d’Algérie et l’armée avait tiré sur le peuple alors qu’elle se présentait comme « Armée Nationale Populaire  » (ANP). De ces événements est née une singularité algérienne : c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés : dans la presse, l’opinion publique, les partis politiques. Il a fait preuve d’intelligence : la liberté d’expression comme soupape de sécurité et non une menace pour le régime. D’autre part, on ne peut pas comprendre l’inertie du peuple algérien, si l’on n’a pas à l’esprit la décennie tragique des années 1990 : un conflit interne au cours duquel la violence, sous toutes ses formes, s’est déchaînée et a frappé sans quartier tout le peuple de ce pays. Ce traumatisme profond explique en grande partie la torpeur, la léthargie dans lesquelles était plongée la population de ce pays. La candidature de A. Bouteflika pour un cinquième mandat a eu l’effet d’un électrochoc salutaire : des millions d’Algériens se sont réveillés et se sont mis en marche pour s’opposer à un diktat révélateur, selon eux, du mépris dans lequel les gouvernants les tenaient.

Tout ce qui a été si longtemps refoulé, mis sous le boisseau, resurgit mais pacifiquement jusqu’à présent. Les Algériens qui souffraient « chacun pour soi » redécouvrent qu’ils sont capables de vouloir, ensemble, la même chose : le départ du président.

L’armée, arbitre et décideur.

La singularité algérienne, c’est aussi la place et le rôle de l’armée. En effet, depuis 1962, elle est l’épine dorsale du régime qu’elle incarne.

Pour autant, l’approche réductrice de ceux qui se contentent d’affirmer : « le régime des généraux corrompus qui détournent à leur profit la rente pétrolière », ne recouvre pas la réalité dans toute sa complexité. D’une part, l’armée n’est plus un monolithe. Tous les généraux ne sont pas corrompus et, dans ce domaine, la société civile est elle aussi atteinte par ce mal. D’autre part, l’ANP de 2019 n’est plus celle que dirigeait le président Boumediene qui était son chef, reconnu comme tel par tous.

L’Armée Nationale Populaire (ANP) s’est toujours présentée comme « la digne héritière de la glorieuse Armée de Libération Nationale » (ALN). C’est par l’armée, grâce à elle et par elle que s’est constitué l' »État » algérien depuis l’indépendance. Elle était la seule force organisée. L’armée algérienne n’est donc pas la « grande muette » comme c’est le cas en France et dans les pays à régime démocratique. Elle a ouvertement procédé à plusieurs coups d’État : le premier, dès 1962 contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), puis en juin 1965 quand le chef de l’ANP, le colonel Boumediene, a renversé le Président Ahmed Ben Bella. Elle est de nouveau intervenue en 1992 lorsque les « islamistes » du Front Islamiste du Salut (FIS) ont remporté le premier tour des élections législatives. Elle a empêché le déroulement du second tour. Son rôle a été vital pour le pays durant la décennie 1990 dans la lutte contre le terrorisme « islamiste ». Il ne faut donc pas s’étonner de la voir intervenir aujourd’hui encore dans le champ politique par les déclarations du chef d’état-major Gaïd Salah qui réclame l’application de la Constitution pour faire partir A. Bouteflika. Ce faisant, il viole lui-même la Constitution car selon cette « loi suprême » ce n’est pas à lui qu’incombe une telle initiative mais au président du Conseil constitutionnel. En fait, et cela en quelques semaines, il y a eu deux coups d’État : d’abord la décision de reporter les élections, ensuite l’intrusion du Général Gaïd Salah pour obtenir le départ de son chef. Selon la Constitution, le Conseil constitutionnel aurait dû se réunir « de plein droit » et proposer à l’unanimité au Parlement de déclarer l’état d’empêchement du Président de la République (article 88). Mais on risque de ne pas comprendre grand-chose au fonctionnement de ce régime si l’on s’en tient à la référence au Droit.

Un mouvement sans boussole :

 La Constitution en tant que concept qui fonde la légitimité du pouvoir politique est un produit d’importation dans le « Monde musulman » et pas seulement en Algérie. Ces pays se sont dotés de cette « loi fondamentale » d’où découle tout l’édifice institutionnel, sans en avoir l’intelligence. Ce qui prévaut dans ces pays est aux antipodes de l’État de droit. En effet, un pouvoir qui ne respecte aucune règle inflige une forme de violence au peuple qui se sent méprisé, humilié. À partir de cette réalité qui, tôt ou tard, devient insupportable, le meilleur et le pire peuvent advenir. Dans le premier cas, un changement de régime sans effusion de sang. Dans la seconde configuration, la plus effroyable, une guerre civile comme c’est le cas en Syrie. Cette tragédie pourrait être épargnée au peuple algérien, car il a la mémoire de ce qui s’est passé durant la décennie 90, c’est à dire un conflit interne qui a mené le pays au bord de l’implosion. Il convient aussi d’avoir à l’esprit une réalité : ceux qui manifestent contre le régime ne sont pas forcément tous des démocrates…Les plus nombreux se révoltent parce qu’ils n’en peuvent plus de vivre dans un pays où, selon leur perception, il y a d’un côté ceux qui s’enrichissent, souvent par la corruption, alors que d’autres sont condamnés au chômage et, pour certains, à braver la mort en traversant la Méditerranée dans des « coquilles de noix ». En tout état de cause, il ne s’agit pas d’une révolution. En effet, il manque le substrat intellectuel, culturel. Par exemple, les changements politiques majeurs – les révolutions – en Europe, en particulier en France (1789), ont été préparés en amont par la philosophie des Lumières. Il y a eu aussi une alliance de forces politiques qui avaient le même objectif. Des leaders ont émergé de ce mouvement irréversible, et ils avaient un programme propre à mobiliser le plus grand nombre de personnes. Ce n’est le cas ni en Algérie, ni dans aucun pays dit du « printemps arabe ». Souhaitons néanmoins que ces événements constituent l’une des étapes du long et difficile processus d’apprentissage de la culture démocratique.

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Quelle sera l’issue de ce mouvement ? Pour l’heure, il semble irréversible car le peuple algérien a réussi à extirper de son esprit la peur qui le paralysait. Mais tant qu’il sera inorganisé, sans programme et sans leader, il ne représentera pas une véritable alternative à la situation qui prévaut depuis des décennies, c’est à dire bien avant l’arrivée au pouvoir de A. Bouteflika en 1999. L’Algérie indépendante n’a produit ni femmes, ni hommes d’État. Elle souffre de l’incompétence et de la corruption de la plupart des membres de sa « classe politique ». Cette corruption concerne la société dans son ensemble. Le mal est profond et seul un changement des mentalités constituerait le remède approprié. Mais pour cela, il serait urgent de revoir de fond en comble le système éducatif. Dans ce domaine, vital pour l’avenir du pays, il y a de nombreuses oppositions, celle des « islamistes » n’étant pas la moindre. On retrouve alors le problème de l’identité dont la caractéristique est la fragmentation qui semble « oubliée » dans l’élan lyrique de la révolte contre le régime.

Collision en haute mer entre l’Ulysse et le Virginia : vers de nouvelles prérogatives pour les Etats côtiers ? – par Thierry DUCHESNE

Un article du Commissaire général Thierry DUCHESNE, Adjoint au préfet maritime de la Méditerranée, chargé de l’Action de l’État en mer

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La collision survenue le 7 octobre 2018 entre le navire roulier tunisien Ulysse, en provenance de Gênes, et le porte-conteneurs chypriote CLS Virginia, au mouillage en haute mer au nord du cap Corse, est un événement sans précédent dans les eaux françaises. C’est aussi la plus grave pollution des côtes méditerranéennes françaises depuis l’explosion du pétrolier Haven dans le port de Gênes en 1991. En effet, le courant ligure avait porté jusqu’à nos côtes une partie des 150 000 tonnes de pétrole brut qui s’étaient déversées à la mer.

 

Sur le plan opérationnel, je mentionne juste que jamais par le passé n’avaient étés mobilisés autant de moyens : 500 marins, 41 navires et 14 aéronefs, français, italiens et européens ont été mis en œuvre pour sauver les navires et lutter contre la pollution en mer. Cette action a été initiée par la mise en œuvre sans délai du plan ORSEC Maritime activé à son niveau le plus élevé par le préfet maritime. Le succès de l’opération a été le fruit de la coordination par le préfet maritime, mais également d’une entraide internationale très efficace, principalement italienne, dans le cadre du plan de secours RAMOGEPOL qui lie la France, l’Italie et Monaco. Au résultat, les deux navires ont été désincarcérés sans pollutions supplémentaires et plus de 90% des polluants déversés ont été récupérés en mer. Dans un courrier adressé au préfet maritime, le directeur de l’agence européenne de sécurité maritime, a salué cette opération comme étant la plus réussie en matière de lutte anti-pollution.

 

Mais cette affaire remet également sur le devant de la scène d’épineuses questions relatives au rôle des Etats en mer.

En effet, le fait que la collision soit survenue en zone internationale, en dehors de la mer territoriale française et du dispositif de séparation du trafic du canal de Corse instauré par l’organisation maritime internationale, a plusieurs conséquences. D’une part, ce secteur ne peut être réglementé par aucun des pays. D’autre part, en dehors des eaux territoriales, ce sont les Etats du pavillon, la Tunisie et Chypre en la circonstance, qui sont responsables des enquêtes nautiques et des éventuelles poursuites pénales.

 

L’application de la loi du pavillon en cas d’abordage figure en bonne place dans Montego Bay (article 97) au nom du principe de la liberté de navigation et de la protection de ses ressortissants sur toutes les mers du monde. La France y est profondément attachée. Mais dans le monde d’aujourd’hui, cette situation est-elle satisfaisante ? A l’heure où les enjeux environnementaux ont pris une importance majeure, l’Etat côtier qui subit la pollution peut-il se contenter de rester spectateur d’instances judiciaires conduites par d’autres Etats, parfois peu regardants sur leurs propres responsabilités ?

Cette prise de conscience explique en partie le revirement de jurisprudence de la Cour de Cassation avec l’arrêt Erika[1] du 25 septembre 2012 qui confirme la responsabilité de l’affréteur et valide le principe jurisprudentiel du préjudice écologique. Cet arrêt a été très commenté car, en quelques années, la Cour de cassation est passée d’une position très orthodoxe sur les droits de l’Etat du pavillon (jurisprudences sur les rejets volontaires de 2009) à la prise en compte des nécessités de protection de l’environnement marin par l’Etat côtier. La Cour de Cassation a ainsi fait évoluer considérablement l’interprétation du droit national en donnant une vision extensive de la notion de dommage grave. En admettant que la compétence des juridictions françaises repose non seulement sur le lieu du fait générateur mais aussi sur ceux où le dommage est ressenti, la cours a donc donné à la France le fondement de sa compétence au procès pénal. Mais, en agissant ainsi, elle remet pour la première fois en cause le dogme de l’exclusivité de la loi du pavillon. En effet, l’article 4 de la Convention MARPOL prévoit que les « violations de ses dispositions sont sanctionnées par la législation de l’Autorité dont dépend le navire en cause, quel que soit l’endroit où l’infraction se produit ».

La Cour de Cassation pouvait-elle faire autrement ? Sans doute non car en 2012 la vision de l’ordre juridique n’est plus celle de 1972 ni de 1982… Je n’entrerai pas dans les considérations qui ont fait dire à certains que les juges avaient pris une décision plus politique que juridique. Il est toutefois certain qu’une cassation ayant donné la compétence exclusive aux juridictions maltaises aurait pu être très mal comprises par les autorités politiques et par la société civile. Cette évolution jurisprudentielle considérable montre surtout l’évolution, lente mais irrémédiable, des règles juridiques visant à mieux faire prendre en compte les impératifs relatifs à la protection de l’environnement. Cette évolution ne se serait sans doute pas produite si les Etats du pavillon, au cœur de l’économie de la Convention de 1982, avaient été irréprochables dans l’exercice de leurs responsabilités. Car ce ne sont pas les pavillons de complaisance qui minent la Convention de 1982, mais bien les Etats complaisants qui vendent leur pavillon pour donner une certaine impunité à des armateurs peu scrupuleux ou négligents et qui, ensuite, n’assument pas leurs responsabilités d’Etats maritimes.

 

Ce n’est donc pas un hasard si, en septembre 2018, se sont ouvertes, à New-York, de nouvelles négociations internationales, dites BBNJ[2], relatives à la création d’un nouvel accord sur la protection de la biodiversité en haute mer. La France est partie-prenante et très engagée dans ces travaux. En tant qu’Etat maritime de premier plan mais aussi en tant que deuxième Etat côtier du monde, avec 10 % de la biodiversité marine mondiale, notre pays a un rôle éminent dans ces négociations. Nous suivons donc avec la plus grande attention la suite donnée à cette collision par les juridictions tunisiennes et chypriotes ainsi que l’instruction judiciaire diligentée par le tribunal correctionnel de Paris. Je ne doute pas que de nouveaux rebondissements judiciaires continueront à nous surprendre tout comme cet accident exceptionnel et hors norme.

[1] Erika : pétrolier battant pavillon maltais, affrété par la compagnie Total fait naufrage au large de la Bretagne en 1999 avec 30 884 tonnes de fioul lourd à bord qui se sont déversées dans la mer.

[2] Biodiversity Beyond National Juridictions.

Soft power russe et enjeux stratégiques dans les pays méditerranéens de l’UE – par Ana POUVREAU

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Dans les années 1990, le politologue américain Joseph Nye recommandait aux Etats-Unis de maintenir leur statut de puissance globale en exerçant sur la scène internationale, un mélange de hard power à savoir, l’exercice de la force militaire, et de soft power, notion désignant la capacité pour une puissance de séduire et de persuader d’autres États sans avoir à user de la coercition[1].

La stratégie menée actuellement par la Russie en Méditerranée illustre précisément cette double approche conceptuelle. A la suite de l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’intervention militaire russe en Syrie, à compter de septembre 2015, a provoqué un basculement des équilibres géostratégiques. Désormais, force est de constater que la Méditerranée n’est plus une mer fermée sous le contrôle des puissances de l’OTAN, comme cela était le cas dans la période de l’après-guerre froide. Un accord signé en 2017 entre la Russie et la Syrie pour 49 ans et renouvelable pour 25 ans supplémentaires, permet à la Russie de devenir une puissance riveraine de la Méditerranée, en confirmant l’établissement d’une base navale russe à Tartous.

Forts de leur présence militaire et navale en Méditerranée orientale, les Russes ont ajouté à leur exercice du hard power (жëсткая сила, « jiostskaïa sila ») les instruments d’un soft power (мягкая сила, « miagkaïa sila »), qui favorisent désormais, par d’autres moyens, l’expansion de l’influence russe dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Ce phénomène nouveau est notamment observable sur la façade méditerranéenne de l’Union européenne. Face au choix, par la Russie, de modes d’action inattendus, il se révèle déjà difficile pour certains de ces Etats, tels que Chypre, de défendre leurs intérêts. Cela devient particulièrement préoccupant lorsque les « cibles » de cette politique correspondent à des zones qui, tout comme Chypre, présentent un indéniable intérêt géostratégique pour la Russie, telles que la région Sud en France.

 

1. Le soft power russe, une réponse « du faible au fort »

 

  • Le choix d’une stratégie d’influence

Dans la lutte pour la suprématie dans laquelle la Russie s’est engagée, depuis une dizaine d’années, sous le leadership de Vladimir Poutine, le pays doit adapter sa stratégie aux moyens contraints dont il dispose. Car, face aux budgets de défense cumulés et à la supériorité technologique des puissances occidentales au plan militaire, il ne peut espérer vaincre qu’en priorisant ses efforts et en choisissant des pratiques à la fois audacieuses et difficilement lisibles pour les Occidentaux.

Par ailleurs, le choix d’exercer une politique d’influence soigneusement élaborée en amont, dans des zones jugées stratégiques, présente l’avantage d’un faible coût et d’un intéressant retour sur investissement à savoir, une expansion invisible, indolore avec des effets durables.

Pour la chercheuse Céline Marangé, concernant la Russie, « on constate une amplification et une diversification des méthodes d’influence, qui s’inspirent à la fois du modèle occidental et de la tradition soviétique ». Elle rappelle à cet égard que selon le chef d’état-major des armées de la Fédération de Russie, le général Valery Gerasimov : « l’influence à distance, sans contact, sur l’adversaire devient le principal moyen d’atteindre ses objectifs de combat et d’opération »[2]. Elle ajoute que, ne pouvant nous appuyer sur un corps doctrinal russe connu qui permettrait de comprendre qui, en Russie, décide du choix des cibles, des vecteurs d’influence et des effets à atteindre, la seule solution qui s’offre à l’analyste est celle de l’observation des pratiques.

 

  • Les vecteurs du soft power russe

De nombreux travaux de recherche ont été menés en France (IRSEM, CERI) et à l’étranger (ex. Atlantic Council, Carnegie Endownment Center) pour identifier les vecteurs de la politique d’influence russe en Europe. L’accent a souvent été mis à juste titre sur l’influence exercée sur les milieux souverainistes et d’extrême-droite européens par les medias russes (RT, Sputnik) financés directement par le Kremlin ; par les diverses associations et fonds à vocation culturelle, dont le rayonnement se fait au profit de Moscou ainsi que par les diasporas russes. Ces actions favoriseraient l’entrisme russe dans l’UE.

La spécialiste Marlène Laruelle a par exemple souligné la porosité de ces milieux politiques particuliers face à la politique menée par les milieux d’affaire russes en France[3]. Cependant, force est de constater que les flux financiers d’origine russe ont vocation à s’étendre à l’ensemble du spectre politique au sein-même de l’Union européenne, comme en témoigne l’exemple chypriote (cf. 2ème partie).

Les oligarques russes constituent le vecteur le plus efficace de cette politique en raison de leur capacité à séduire les milieux politiques et à marquer de leur empreinte le tissu économique et social des villes et des régions européennes, où ils investissent.

Pour le criminologue Alain Bauer, en Russie, à partir de 1992, les privatisations massives de plus de 100 000 entreprises d’Etat (soit la moitié du secteur public) se font au profit quasi exclusif d’une poignée de privilégiés proches du pouvoir qui s’accaparent biens publics et matières premières. Souvent étroitement liés à de puissants groupes criminels, « ces barons voleurs » , connus sous le nom d’oligarques, investissent massivement à l’étranger. Quelques années plus tard, « la crise économique a culminé avec la crise financière de 1998 marquée par une forte dévaluation du rouble et une défaillance de la dette russe. L’évasion criminelle de capitaux pendant cette période a été estimée à 100 milliards de dollars. De plus, une partie importante de l’argent injecté à cette époque par les institutions internationales (FMI et Banque mondiale) pour sauver le pays des dégâts causés par la « thérapie de choc » aurait été à son tour détournée et investie hors de Russie » [4]. D’où l’apparition d’immenses fortunes dans le monde post-soviétique.

Dans son ouvrage intitulé Les Oligarques. Le Système Poutine, la journaliste Christine Ockrent montre que les oligarques font entièrement partie de la structure de pouvoir mise en place par Vladimir Poutine[5]. « Les milliardaires d’aujourd’hui sont des oligarques d’Etat, qui ont la fibre nationaliste », précise-elle[6]. C’est pourquoi la capacité des oligarques à exercer de l’influence sur les environnements sur lesquels ils parviennent à se greffer, fait craindre une mainmise progressive de l’Etat russe. A noter également que les oligarques emploient, lorsqu’ils résident à l’étranger, une main d’œuvre nombreuse ayant souvent servi dans les forces armées ou de sécurité russes.

Pour Céline Marangé, « les stratégies d’influence déployées par la Russie sont de nature défensive, bien que les pratiques qui en découlent soient très offensives »[7] et l’on peut en déduire que tout comme les manœuvres de la guerre hybride, celles-ci sont difficiles à parer[8].

 

2. La pérennisation de l’influence de la Russie à des points stratégiques au sud de l’UE : les exemples chypriote et français.

Les sites concernés par l’entrisme russe présentent divers avantages qui vont  permettre à la Russie, de pénétrer, par exemple, le tissu socio-économique de l’Union européenne, d’influencer des évolutions politiques au niveau national, de collationner du renseignement ou de faciliter le ravitaillement de ses bateaux.

Compte tenu du fait que la Russie exerce déjà avec efficacité son soft power en Espagne, en Italie, en France, à Monaco, dans les Balkans, à Chypre, en Grèce, à Malte, on peut s’interroger sur quelles seront les conséquences stratégiques à plus long terme de ces évolutions. Nous analyserons pour ce faire les exemples caractéristiques de Chypre et de la France, qui permettent de mettre en évidence certains axes de l’action menée par la Russie.

 

  • Le cas chypriote

Des motivations stratégiques, économiques et politiques sous-tendent l’entrisme russe observé à Chypre[9]. En 2015, alors que le pays abrite toujours deux bases militaires souveraines (Sovereign Base Areas) de la Couronne britannique, le gouvernement chypriote accepta de laisser la Russie utiliser ses ports de Limassol (d’ailleurs surnommée « Limassolgrad ») et Larnaca dans le cadre d’un rapprochement officiel entre les deux pays. Cette décision déclencha l’opposition des Etats-Unis et de l’OTAN. Mais l’influence russe sur les élites politiques et économiques à Chypre avait atteint un tel niveau qu’il était devenu quasiment impossible de freiner les ambitions de la Russie dans ce pays. En effet, près de 60 000 russes (sur une population totale de 1,1 million pour l’ensemble de l’île) ou ressortissants ex-soviétiques résident à Chypre. Un parti russophone Ego o Politis (« Moi le citoyen ») est même apparu à l’automne 2017 sur la scène politique. Quelque 25 000 ressortissants de l’ex-Union soviétique furent en mesure de participer au scrutin présidentiel de 2018, confirmant les craintes des observateurs occidentaux sur l’influence grandissante de la Russie dans le pays.

A noter également qu’une des raisons de la crise majeure de 2013 à Chypre est liée à l’ampleur disproportionnée des dépôts d’origine russe dans les banques chypriotes. Ceux-ci atteignaient le chiffre record de 20 milliards d’euros sur les 70 milliards d’euros de dépôts. Depuis 2015, le pays offre la possibilité aux Russes qui disposent de 2 millions d’Euros (contre 10 millions dans les années 2000) – ainsi qu’à tout riche investisseur – d’acheter la nationalité chypriote et donc la citoyenneté de l’UE[10]. En 2011, Moscou a accordé à Chypre un prêt de 2,5 milliards d’euros, que le pays est toujours en train de rembourser. Ainsi, grâce à ces multiples leviers, la Russie est désormais en mesure d’exiger des contreparties de la part de la République de Chypre.

 

  • Le cas de la France

Parmi les Etats riverains de la Méditerranée, la France, qui figure parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies et parmi les premières puissances économiques de la planète, représente une cible de choix pour la politique d’influence développée par la Russie.

Dans ce contexte, la région Sud constitue un pôle d’intérêt particulier car, déjà considérablement militarisée, celle-ci a l’ambition de devenir la première région européenne dans le domaine de la défense d’ici 2025[11]. Elle englobe à cet égard de grands camps militaires, la plus grande base navale européenne à Toulon, les bases aériennes d’Istres et d’Orange, ainsi que des sites nucléaires et des sites Séveso. De surcroît, de nombreuses entreprises travaillent pour le secteur de la défense. Or, force est de constater que, certes attractive de par sa réputation prestigieuse, son climat et ses paysages, celle-ci est devenue, en trois décennies, un lieu de prédilection pour les investisseurs en provenance de l’ex-Union soviétique, en particulier pour les oligarques russes. Parmi eux, on peut citer par exemple, Roman Abramovitch, Souleïman Kerimov et Alisher Ousmanov. Pour Éric de Montgolfier, procureur de la République de Nice de 1999 à 2012, « les oligarques russes viennent ici avec leurs millions, mais les infractions sont souvent difficiles à qualifier, même si ces ressortissants ne sont pas toujours respectueux de notre légalité républicaine »[12]. La situation à Monaco, où l’emprise des oligarques (tels que le milliardaire Dmitri Rybolovlev)[13] sur les rouages économiques de cette ville-Etat, se renforce progressivement, entre en résonance avec les flux financiers en provenance de Russie qui irriguent actuellement la région Sud voisine. Ajoutons à cela la présence de communautés originaires de la Fédération de Russie durablement installées en France, à l’instar de la communauté tchétchène (entre 15 000 et 30 000 personnes sur le territoire national), dont plusieurs milliers dans les quartiers Nord de Nice. Cette dernière se trouverait sous la surveillance des services de renseignement en raison de l’implication de certains de ses éléments dans des filières djihadistes.[14] La pérennisation de l’influence russe est également favorisée par le développement des liaisons aériennes entre les aéroports de Nice et Marseille d’une part, et de grandes villes russes, d’autre part. Progressivement, des liens se tissent et, par capillarité, des milieux économique et politique se mélangent dans l’opacité, créant ainsi des vulnérabilités dans une région sensible.

 

*****

L’exercice d’une politique de soft power par la Russie dans les pays de l’UE ayant une façade méditerranéenne s’inscrit dans la durée. Par ce biais, la Russie renforce son influence dans l’ensemble du Bassin méditerranéen et obtient par des moyens autres que militaires, une emprise au cœur-même de l’Union européenne. Sans prise de conscience de ces évolutions, les Etats européens concernés pourraient un jour se voir contraints de faire face à une nouvelle réalité : celle d’une dépendance accrue – voire d’une symbiose – vis-à-vis de la puissance russe, ce qui amoindrirait sans nul doute leur autonomie et leur capacité d’action au plan stratégique.

 

 

[1] Joseph NYE : Bound To Lead, The Means To Success In World Politics, New York, Basic Books, 1990.

[2] Céline MARANGE : « Les stratégies et les pratiques d’influence de la Russie », Etude de l’IRSEM, N°49, 2017, p.45.

[3] Marlene LARUELLE : « Le « soft power » russe en France: La para-diplomatie culturelle et d’affaires », 8 janvier 2018, Carnegie Council, The George Washington University. [https://www.carnegiecouncil.org/publications/articles_papers_reports/russian-soft-power-in-france/_res/id=Attachments/index=0/Le%20soft%20power%20Russe%20en%20France_2.pdf]

[4]Alain BAUER : « Les crises financières sont aussi des aubaines criminelles », Huffington Post, 8 février 2012. [https://www.huffingtonpost.fr/alain-bauer/les-crises-financieres-aubaines-criminelles_b_1255782.html]

[5] Christine OCKRENT: Les Oligarques. Le Système Poutine, Paris, Robert Laffont, 2014.

[6] Interview de Christine Ockrent par Isabelle Lasserre, Le Figaro, 9 novembre 2014. [http://premium.le figaro.fr]

[7] Céline MARANGÉ, op.cit p.58.

[8] Céline MARANGÉ, op.cit. p.22.

[9] La République de Chypre est entrée dans UE en 2004 et dans la zone euro en 2008. Voir aussi Ana POUVREAU : « Chypre : la réunification en perspective ? », Diploweb, 21 mai 2016 [https://www.diploweb.com/Chypre-la-reunification-en.html].

[10] « Un salon de l’évasion fiscale à Cannes? L’organisatrice répond aux accusations”, Nice-matin, 9  novembre 2018. [https://www.nicematin.com/economie/un-salon-de-levasion-fiscale-a-cannes-lorganisatrice-repond-aux-accusations-275888]

[11] Pierre-Louis PAGÈS, « La Paca veut devenir la première région européenne de la Défense d’ici à 2025 », Var-matin, 21 septembre 2018.

[https://www.varmatin.com/politique/la-paca-veut-devenir-la-premiere-region-europeenne-de-la-defense-dici-a-2025-262493]

[12] Denis TROSSERO : « De Berezovski à Kerimov : des affaires qui défraient encore la chronique », La Provence, 5 décembre 201

[13] Renaud REVEL : Le Mystérieux Monsieur Rybolovlev. Enquête sur l’oligarque le plus puissant du monde, Paris, First Document, 2017.

[14] «  Les filières tchéchènes surveillées dans le grand sud », La Dépêche, 16 mai 2018. [https://www.ladepeche.fr/article/2018/05/16/2798724-les-filieres-tchetchenes-surveillees-dans-le-grand-sud.html]

L’éolien offshore français, victime d’un vent contraire ?

Un article de réflexion du Centre Méditerranéen Enjeux et Stratégies Maritimes (CMESM) de l’institut FMES.

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Fortement concentré sur cinq pays[1], l’éolien offshore européen est en plein essor. En Europe du Nord, 4349 éoliennes en mer[2] sont reliées au réseau électrique. En 2030, grâce aux immenses façades maritimes européennes, cette nouvelle énergie pourrait représenter jusqu’à 27 % de l’électricité produite en Europe.

En France, une dizaine d’années se sont écoulées depuis les premières réflexions[3] et le premier appel d’offre, mais aucune éolienne offshore n’est opérationnelle à ce jour[4]. Malgré le 2ème espace maritime mondial et le 2ème gisement européen d’éolien en mer, l’économie éolienne française est totalement encalminée. Comment expliquer ce retard ?

L’avenir semblait pourtant radieux. Plus performant, l’éolien offshore produit jusqu’à deux fois plus d’énergie qu’à terre. Ancrées sur les fonds marins ou posées sur une structure flottante, les mâts des éoliennes offshores, plus hauts que ceux des éoliennes terrestres, bénéficient d’une meilleure rentabilité en captant des vents plus soutenus, plus réguliers et moins turbulents. Ces avantages réduisent de façon importante les problèmes d’intermittence de la production propres aux éoliennes, en particulier terrestres. Cependant, les installations de ces éoliennes offshores, raccordements en particulier, sont implantées dans des conditions plus sévères : vent, corrosion, nature et profondeur des fonds. Plus complexes que celles à terre, leur coût est donc plus élevé.

De surcroît, si les technologies des éoliennes posées sont désormais matures, il faut des conditions de relief très particulières, qui n’existent que dans fort peu de régions du monde, pour qu’elles puissent être implantées à plus de 30 km des côtes. Cette proximité engendre une potentielle dégradation visuelle du paysage et ainsi des recours systématiques d’opposants – chaque citoyen a droit d’ester en justice – qui enlisent complètement les dossiers.

 

Un nouveau cadre juridique plus adapté

Les deux procédures de mise en concurrence lancées par l’Etat en 2011 et 2013 pour désigner les lauréats[5] de six parcs éoliens[6] se sont en effet immédiatement heurtées à de très nombreux contentieux et d’interminables délais de traitement en justice incompatibles avec la conduite industrielle des projets.

Le gouvernement a donc proposé une simplification des procédures administratives s’inspirant des modèles allemands et néerlandais[7]. Ainsi, le 10 août 2018 a été publiée la loi ESSOC « pour un Etat au service d’une société de confiance » instaurant la procédure d’autorisation dite du « permis enveloppe ». L’enquête publique et les études d’impact s’effectuent désormais sous la maitrise d’ouvrage de l’État en amont de la procédure d’appel d’offres. Ainsi, lors de l’attribution du marché, le titulaire du contrat est en possession de toutes les autorisations nécessaires[8] dont la précieuse autorisation environnementale. La durée de la procédure d’installation d’un parc éolien est ainsi réduite à moins de 7 ans contre 10 ans précédemment. Ce permis autorise également les lauréats à modifier et/ou adapter leur projet sans autorisation supplémentaire pour choisir notamment au dernier moment les technologies les plus rentables.

 

Bras de fer sur les coûts entre l’Etat et les opérateurs

Pendant que la France tergiverse, d’important progrès technologiques ont réduit de façon inattendue les coûts de production d’électricité de l’éolien Offshore le rendant désormais concurrentiel sans aide de l’Etat. Un tarif de rachat de 49,90 €/MWh a été récemment annoncé pour les derniers parcs éoliens d’Europe du Nord.

L’Etat fait donc le constat que les tarifs de rachat très élevés de l’électricité produite par les parcs éoliens accordés aux premiers contrats ne correspondent plus au tarif actuel car de nombreux progrès technologiques ont été réalisés depuis que les lauréats ont remporté la compétition. A l’image de l’Allemagne, de la Belgique et des Pays bas dont les industriels du secteur[9] annoncent pouvoir se passer des subventions étatiques, l’Etat cherche logiquement à diminuer le coût du soutien public à la filière des éoliennes offshores.

Mais les industriels français du secteur rappellent que cette comparaison doit prendre en compte les conditions particulières des parcs en Europe. Ils font observer que les offres retenues en 2017/2018 pour une mise en service en 2023/2025 sont un pari sur l’avenir car elles misent sur des éoliennes « nouvelle génération » de très forte puissance (12 à 15 MW) qui ne sont qu’en phase d’industrialisation[10]. Il mentionne également l’effet de masse en matière de coûts de maintenance dont bénéficient les nombreux parcs déjà opérationnels dans le Nord de l’Europe, à l’inverse des parcs français qui ne comptent actuellement aucune éolienne. Enfin, ils soulignent que les conditions de vent comme la nature et la profondeur des fonds des sites d’Europe du Nord diffèrent notablement des reliefs sous-marins français[11] qui génèrent un surcoût[12] pour les projets français.

S’appuyant sur les écarts de prix importants entre les nouveaux tarifs nord européens et ceux des parcs français[13], le gouvernement a présenté en début d’année 2018 un amendement à la loi ESSOC visant à introduire la possibilité de renégocier les tarifs de rachat. Cet amendement a été considéré comme une menace pour l’avenir de la filière avec le risque de retarder le lancement des projets et de diminuer la confiance des investisseurs. Il a également jeté le trouble chez les élus locaux des régions Normandie, Bretagne et les pays de la Loire. Aussi a-t-il été massivement rejeté par le Sénat le 13 mars 2018.

 

Sur fond de désaccord avec la filière, revoir à la baisse de près de 50 % les tarifs de rachat de l’électricité est devenu un véritable challenge pour l’administration française qui se réserve le droit, si les négociations n’aboutissent pas, de remettre en cause les projets déjà attribués. Certes, de nouveaux appels d’offres permettraient de répondre avec des techniques plus abouties, mais elles entraîneraient un retard irrattrapable pour l’offshore français sans parler des victimes collatérales de l’économie éolienne : fabrication de sous-stations électriques, aménagements des ports, etc.

 

Après 3 mois d’âpres négociations, l’Assemblée Nationale a donc adopté le 12 juin 2018 un nouvel amendement sur l’éolien offshore avec un nouveau tarifs d’achat pour les six parcs éoliens offshore attribués entre 2012 et 2014. Le 20 juin, le président de la République a confirmé la réalisation des six parcs éoliens et la réduction du soutien de l’Etat de 15 milliards d’euros[14].

 

Place réduite de l’éolien offshore dans le PPE et déception des professionnels

Pour les industriels d’Europe du Nord, les prix bas annoncés constituent un message au monde politique européen pour renforcer la crédibilité de la filière et s’insérer plus massivement dans la transition énergétique. Ce message n’a visiblement pas été perçu en France où l’éolien offshore ne semble pas considéré comme un levier essentiel pour atteindre les objectifs climatiques de l’Europe à l’horizon 2030.

En effet, la première présentation le 27 novembre 2018 du projet de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) a fait peu de place à l’éolien offshore. Sur la période 2019-2028 les volumes de production accordés à l’éolien offshore sont de 2,4 GW installés en 2023 et de 5,2 GW en 2028 desquels il faut retrancher les 3,5 GW déjà engagé dans les trois appels d’offre de 2012, 2014 et 2016[15]. Plus qu’un vent contraire, il s’agit d’un véritable avis de tempête sur l’éolien offshore car les professionnels voient leurs objectifs réduits de moitié par rapport à leurs recommandations.

Il est certain que, pour l’Etat, la compétitivité de l’éolien offshore dans le mix énergétique reste encore à établir et pose, en filigrane, la question du soutien public à cette filière que l’Etat souhaite minimum. C’est pourquoi, dans le projet détaillé du PPE publié le 25 janvier 2019, l’Etat établit clairement des prix cibles de rachat d’électricité pour la plupart des appels d’offre.

 

« Bataille » décisive de Dunkerque – Renégociation possible du PPE ?

Lancé le 15 novembre 2018, l’appel d’offre[16] pour un champ éolien au large de Dunkerque a mis une pression supplémentaire sur les industriels. En effet, l’Etat français s’est fixé comme objectif un tarif sans subvention et au prix du marché inférieur à 70 euros le MWh. Les candidats n’auront d’autres choix que de démontrer leur compétitivité au travers de propositions attractives et, peut-être, d’ouvrir ainsi la voie vers une meilleure prise en compte de cette énergie renouvelable dans le MIX énergétique français. En effet, une offre inférieure au tarif cible permettrait de diminuer la dépense publique et de reporter ce budget vers d’autres appels d’offre et particulièrement pour l’éolien flottant, parent pauvre du PPE[17].

Parallèlement, l’administration française a décidé de repousser en 2035 au lieu de 2025 la réduction de 50% de la part du nucléaire dans la production d’électricité et de fixer à 40% au lieu des 30% prévus la part d’électricité renouvelable en 2030 dans la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte. L’Etat se voit donc contraint de modifier cette loi du 17 août 2015 où les précédents objectifs étaient inscrits. Or, le décret[18] de la PPE ne pourra être promulgué qu’après le vote de la nouvelle loi sur la transition énergétique. Ce délai – aubaine pour les représentants de la filière éolienne offshore – permettra de lever les incertitudes et, peut-être, de renforcer la part de l’offshore dans l’offre globale des énergies renouvelables.

Cette « bataille » de Dunkerque s’avère donc décisive pour la filière de l’éolien offshore. Soit les industriels de la filière réussissent à démontrer leur capacité à produire une électricité à un coût compétitif sans subvention de l’Etat et alors on n’imagine mal ce dernier ne pas lui donner la place de premier plan qui lui reviendrait légitimement pour atteindre ses objectifs de développement durables. Cette hypothèse offrirait également aux élus locaux de nouvelles perspectives sur leur territoire car il serait dommage que, par lassitude, les régions ne relèvent plus le défi de l’éolien. Soit cette capacité n’est pas démontrée et ce serait alors probablement la fin de grands espoirs.

L’enjeu de ces énergies renouvelables est de réussir à transformer des ressources inépuisables en électricité d’un coût compétitif. L’enjeu majeur réside dans l’innovation technologique. Souhaitons que la PPE soutienne plus franchement l’innovation bas-carbone dans les énergies marines. La course aux brevets est déjà ouverte, la France doit y participer. Les dernières déclarations de François de Rugy[19] venu ouvrir le 7 février 2019 le 20e colloque du Syndicat des énergies renouvelables (Ser) permettent de rester optimiste sur l’avenir de cette filière.

 

Avec une puissance totale de 496 MW, le parc éolien du Tréport par exemple produira en moyenne 2.000 GWh par an, soit la consommation électrique annuelle de quelque 850.000 personnes : les deux tiers de la population de Seine-Maritime.

 

[1] En 2017, le Royaume-Uni : 6 835 MW avec 1 753 éoliennes offshore connectées capable de produire près de 7 GW ; l’Allemagne : 5 355 MW avec 1 169 éoliennes ; le Danemark : 1 266 MW avec 506 éoliennes ; les Pays-Bas : 1 118 MW avec 365 éoliennes ; la Belgique : 877 MW avec 232 éoliennes ; la Suède : 202 MW avec 86 éoliennes.

[2] Données au 1er semestre 2018 de Wind Europe « the European offshore wind industry, key trends and statistics 1st half 22018”.

[3] Premiers textes nés du Grenelle de l’environnement qui fixaient 6000 MW de puissance éolienne offshore pour réaliser l’objectif de 23% d’énergies renouvelables dans le mix électrique en 2020.

[4] Installée au large du Croisic à titre expérimental, la première éolienne flottante de taille modeste (2MW) a commencé à alimenter le réseau électrique le 18 septembre 2018. Il s’agit de démontrer la faisabilité technique, économique et environnementale d’un système flottant en eaux profondes.

[5] Trois consortiums ont été retenus pour une capacité totale de 2916 MW.

Dans le cadre du 1er appel d’offres (2011) :

  • EDF, pour trois parcs éoliens à Courseulles-sur-Mer (14), Fécamp (76) et Saint-Nazaire (44),
  • L’espagnol Iberdrola, pour un parc éolien à Saint-Brieuc (22),

Dans le cadre du 2e appel d’offres (2013) :

  • Engie (ex-GDF Suez), pour deux parcs, l’un au large du Tréport (76), l’autre près de L’Ile-d’Yeu et Noirmoutier (85).

[6] Les six premiers parcs éoliens en mer totalisent une puissance de 2 916 MW et produiront annuellement 10,2 TWh soit près de 2% de la production électrique nationale. Chaque parc est composé de 80 éoliennes d’environ d’une puissance de 6MW et de 60 éoliennes de 8 MW.

[7] Les pays d’Europe du Nord offrent des procédures plus simples et plus courtes (4 à 5 ans contre 8 à 9 ans en France) entre l’attribution des projets et la mise en service du parc. Source : SER – Syndicat des Energies Renouvelables.

[8] Auparavant le candidat à qui l’on attribue un parc n’avait pas la garantie d’obtenir toutes les autorisations. Le décret n° 2018-1204 du 21 décembre 2018 est venu renforcer les simplifications prévues par la loi.

[9] De fortes réductions ont été constatées dans l’éolien offshore. Par exemple, le projet danois de Kriegers Flak en Mer Baltique, le tarif d’achat est de 49,90 €/MWh. Situé à 12km du Danemark, 43 km de la Suède et 37km de l’Allemagne, il s’agira du plus grand parc éolien de Danemark.

[10] Le prototype de l’éolienne offshore la plus puissante du monde avec ses 12 MW, Haliade X, sera finalement implanté et testé à Rotterdam au lieu de Cherbourg. GE a annoncé cette décision, le mercredi 16 janvier. Les délais de recours couraient encore jusqu’à fin mars à Cherbourg, alors qu’ils sont terminés depuis quelques jours aux Pays-Bas.

[11] En Europe du Nord les fonds sont peu profonds, ce qui n’est pas le cas en France ; Cela nécessite des fondations techniquement différentes (à 30 / 40m) ce qui est plus couteux.

[12] Une différence de vitesse de vent de 1 mètre par seconde génère une différence de productible de 15% Source : SER – Syndicat des Energies Renouvelables.

[13] Le prix d’achat moyen de l’électricité produite par l’ensemble de ces parcs est de 190 €/MWh sur 20 ans d’exploitation[13], ce qui correspond aux coûts lors de l’attribution des offres, pour des turbines affichant une puissance de 6 à 8 MW.

[14] La négociation a permis de diminuer de 40% la subvention publique et d’avoir un ajustement des tarifs de rachat de l’électricité produite sur ces parcs de 30%.

[15] Un troisième appel d’offre a été lancé au large de Dunkerque pour une capacité de 400 à 600MW en décembre 2016 (consultation). Le prochain appel d’offre sera lancé en 2020 dans le secteur Manche Est/Mer du Nord qui englobe les littoraux normands et des Hauts de France.

[16] Le lauréat sera désigné au premier semestre 2019

[17] Concernant l’éolien flottant, technologie à un stade de maturité moins avancé, quatre projets de fermes pilotes de 24 MW ont été désignés lauréats d’un appel à projet lancé par l’ADEME en 2017 dans le cadre du Programme d’investissement d’avenir : un en Bretagne sud, trois en Méditerranée (extrait du PPE). Quant aux énergies hydrolienne et houlomotrice, aucun projet n’a été identifié dans le PPE.

[18] La programmation pluriannuelle de l’énergie est un décret et non, comme le souhaiteraient certains parlementaires, une loi programmatique (extrait séance du 30 janvier à l’Assemblée Nationale).

[19] François de Rugy s’est dit prêt à « retravailler sur quelques points » la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) pour l’éolien en mer. Une évolution « sur les objectifs et les volumes » pour laquelle le ministre de la Transition écologique et solidaire a rappelé deux conditions : fiabilité technologique et compétitivité économique. Il en a ainsi appelé aux acteurs de l’éolien flottant pour « travailler d’arrache-pied avec nous pour baisser les coûts. L’éolien flottant, j’y crois. Il offre un potentiel important ».

La Méditerranée, zone d’intérêt vital pour la Russie – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

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La politique de la Russie en Méditerranée lui est dictée par la Géographie et par l’Histoire. Cela signifie qu’il s’agit d’un acteur majeur dans cette région et qu’il a la volonté d’y inscrire durablement sa marque.

 

            . La Méditerranée remède à la claustrophobie russe.

           Expliquer la politique de Moscou par la personnalité de son Président, c’est refuser de comprendre, d’analyser – et non de justifier- une politique constante depuis les Tsars et dont Poutine n’est que le continuateur.

L’URSS était la plus grande puissance terrestre de la planète. Depuis toujours, ce pays est entravé par sa géographie. En effet, la plupart des ports à partir desquels sa flotte rejoindrait la haute mer, sont bloqués par les glaces plusieurs mois par an. En outre, les détroits que cette flotte doit emprunter sont contrôlés par d’autres pays.

Compte tenu de cette configuration, la mer Noire est l’espace permettant aux navires russes d’accéder à la Méditerranée en passant par les détroits turcs, puis de rejoindre l’océan Indien grâce au canal de Suez. La mer Noire représente donc pour les Russes un intérêt non pas seulement stratégique, mais vital.  C’est l’une des raisons principales pour lesquelles la Crimée a été annexée en 1783 et qu’y a été fondée la base navale de Sébastopol. Ce port a été aussi conçu pour être le point de départ d’une conquête d’Istanbul. W. Churchill faisait preuve de lucidité quand il disait de la Russie : « c’est un géant auquel on a bouché les narines ». C’est pour conjurer son complexe de claustrophobie que Moscou tient à contrôler la mer Noire. Au cours des trois siècles passés, une quinzaine de conflits ont opposé la Russie et l’Empire Ottoman d’une part dans le cadre d’un rapport de force dans les Balkans, mais aussi à propos du contrôle des détroits. Afin d’ « habiller » sa politique et la rendre légitime, la propagande de Moscou soutenait que l’URSS était un pays méditerranéen en faisant valoir que la mer Noire qu’elle contrôlait, était une « dépendance » de la Méditerranée.

Cette conviction a des racines profondes dans l’histoire des contacts entre la « Russie » et les peuples musulmans. On découvre, en effet, que des relations diplomatiques ont été établies dès 921-922 par le souverain de la Bulgarie de la Volga et de Bagdad. Souvenir plus cuisant en revanche pour les Russes : ils furent dominés entre le XIIIe et le XVe siècle par des Turco-Mongols de la Horde d’Or (1243-1502). La cause de la faiblesse de la Russie au début du XIIIe siècle était l’absence d’État. Les Russes étaient divisés en un grand nombre de principautés qui s’opposaient les unes aux autres. La bataille de la rivière Kalka le 31 mai 1222 perdue par les Russes a été le début de la longue période d’abaissement de ce peuple. Événement à première vue étonnant, Alexandre Nevski (1220-1263) et toute l’aristocratie russe se sont ralliés à l’occupant. Mais ce « ralliement » est intervenu à l’époque où les chevaliers teutoniques avaient l’ambition de conquérir la Russie avec la volonté avérée de la convertir à l’Église latine. Il convient aussi d’avoir à l’esprit que le Caucase a été, au moins partiellement, sous l’influence du Califat arabe à partir de 644 – les Arabes qui se sont installés dans cette région, se sont mélangés avec les populations locales.

            Il y a un intérêt et des relations anciens entre Russes et peuples musulmans au point que, en 1804, lors du soulèvement de Méhemet Ali (1805-1848) en Égypte contre les autorités ottomanes, le chancelier du Tsar Nicolas 1er (1825-1855) fit cette déclaration que V. Poutine pourrait faire sienne : « La grandeur de la Russie exige qu’elle parle la première chaque fois qu’il s’agit du destin de l’Orient ».

Le Conseil Consultatif des dirigeants musulmans de la CEI a été fondé à Moscou en 2009 afin de coordonner et rendre plus efficaces les actions, notamment, au Moyen-Orient. En 2005 V. Poutine a fait une déclaration devant le Parlement de Tchétchénie en se présentant  comme le « défenseur le plus fiable de l’Islam ». Il a également soutenu en 2007 la création de la Fondation pour le Soutien de la Culture Islamique, de la Science et de l’Education.

Les dirigeants russes présentent cette religion comme l’une des composantes des croyances traditionnelles du pays et comme une dimension de l’identité russe. Il n’est donc pas anormal, aux yeux des Russes, que leur pays bénéficient depuis 2005 d’un statut d’observateur à l’Organisation de Coopération Islamique (OCI)

Historiquement, certains dirigeants et des intellectuels ont considéré que la « contradiction principale » était celle qui opposait leur pays à l’Europe et non au monde de l’Islam. C’est ce qu’affirmait, entre autres, le philosophe Nicolaï Danilevski (1822-1885) à propos de la « Question d’Orient » qu’il présentait comme un antagonisme non pas entre chrétiens et musulmans, mais un conflit entre la « culture européenne et la civilisation slave, héritière de la civilisation byzantine ».

Cette politique dont V. Poutine est le continuateur comporte un autre volet encore plus important : la relation avec les chrétiens orthodoxes d’Orient.

Catherine II a imposé à l’Empire Ottoman la signature du Traité de Kutchchuk-Kaïnarsji, le 21 juillet 1774, par lequel elle devient la protectrice des chrétiens orthodoxes de l’Empire Ottoman. Elle franchit une étape supplémentaire en 1780 en élaborant un « projet grec » consistant à recréer un Empire chrétien d’Orient dont la composante principale était la conquête de Constantinople. En 1860 Moscou décida d’ouvrir une mission russe à Jérusalem. Relevant de la même démarche, Moscou a fondé au XIXe siècle la Société Impériale Orthodoxe de Palestine (SIOP). Ses activités concernent également la Jordanie, le Liban, la Syrie.

Il n’est donc pas surprenant que la Russie d’aujourd’hui poursuive cette politique.

La « profondeur historique » de la politique russe au Moyen-Orient éclaire les raisons de l’implication de ce pays, dans quasiment toutes les affaires de cette région.

 

            . Le pragmatisme au service de la puissance

            L’URSS dirigée par Staline a joué un rôle fondamental dans la création de l’État d’Israël. Dès le mois de mai 1947, Andréi Gromyko s’est prononcé à l’ONU en faveur de la création d’un État Juif. Cette déclaration est confirmée le 13 octobre 1947 par le Kremlin. Staline a cru que le projet sioniste était socialiste. Il considérait qu’un État créé dans ces conditions serait un facteur de déstabilisation des régimes arabes « rétrogrades » et que cela favorisera un élan révolutionnaire qui emporterait ces pouvoirs. Ces événements interviennent au moment où commence la « Guerre froide ». Staline voulait également contrarier la politique britannique dont l’armée était présente dans la région et, en particulier en Palestine.

En 1955, le Président égyptien Nasser décide de construire le barrage d’Assouan afin d’étendre la zone irrigable bien au-delà de que ce que permettaient les crues du Nil. L’Égypte demande une aide aux États-Unis et à la Banque Mondiale au sein de laquelle Washington tient une place prépondérante. Les États-Unis refusent de soutenir ce projet. Le barrage était considéré par le Caire comme un intérêt vital pour le pays. Si bien que Nasser s’adresse à Moscou pour financer la réalisation de cet ouvrage. L’URSS, profitant des maladresses de la politique américaine, renforce ainsi sa présence en Égypte qui est le pays le plus important, à tous égards, du « Monde arabe ».

Une autre séquence de l’histoire du Moyen-Orient permettra aux Soviétiques de se présenter comme les « protecteurs des Arabes » : c’est l’opération militaire dite « Affaire de Suez » en 1956. Cette année là, Nasser décide de nationaliser la Compagnie du Canal de Suez et d’indemniser les actionnaires, en majorité anglais. La France était confrontée depuis le 1er novembre 1954 à une insurrection en Algérie, soutenue par le régime égyptien. L’Angleterre, la France et Israël attaquent l’Égypte. Le Sinaï est occupé par l’armée israélienne et les armées française et anglaise avancent, sans rencontrer de résistance farouche de la part de l’armée égyptienne, vers leur objectif : prendre le Caire, renverser Nasser et installer à sa place un régime pro-occidental. A Paris, le gouvernement dirigée par Guy Mollet était convaincu que ce changement de régime, privant le FLN algérien du soutien égyptien, allait permettre à la France de garder l’Algérie.  L’URSS prend le parti de l’Égypte et menace d’intervenir. Les États-Unis désapprouvent leurs alliés, si bien que Washington et Moscou s’entendent pour imposer le retrait de leurs troupes par la France, l’Angleterre et Israël. Moscou va renforcer encore plus sa présence au Moyen-Orient à l’occasion du conflit israélo-arabe de juin 1967.

N’écoutant pas les conseils et les avertissements du général de Gaulle, Tel-Aviv déclenche les hostilités armées en attaquant l’Égypte et la Syrie mettant ainsi à profit des décisions maladroites et les rodomontades du colonel Nasser. La guerre dite des « Six Jours » est en fait gagnée par Israël en quarante-huit heures, le temps qu’il lui a fallu pour détruire au sol les aviations égyptienne et syrienne.

Moscou, encore une fois, fait preuve d’opportunisme et d’habileté en volant au secours des Arabes, tout en se gardant de franchir certaines limites tracées par accord tacite avec Washington. C’est l’URSS qui prend en charge la reconstruction des armées égyptienne et syrienne en fournissant des armes, des instructeurs, des spécialistes de la maintenance des avions fournis par Moscou à son « ami et allié » Nasser et à Damas. Ce sont plusieurs milliers de militaires soviétiques qui s’installent en Égypte et en Syrie.  Les Soviétiques n’ont jamais été aussi profondément présents au Moyen-Orient que durant cette époque. Elle prend fin en 1972, quand A.Sadate, successeur de Nasser, décide de les renvoyer et de changer radicalement les orientations de la politique étrangère de son pays.

         Actuellement, Moscou s’efforce d’établir des relations durables avec l’Égypte dirigée par le maréchal al-Sissi qui s’est rendu dans la capitale russe en février et août 2014, tandis que V. Poutine a fait une visite officielle au Caire en février 2015. Une fois de plus, le régime russe a profité d’une erreur de la politique américaine celle-ci a été perçue par les militaires égyptiens comme favorable aux Frères musulmans.

La Russie essaie de développer les échanges commerciaux avec l’Égypte en fournissant, par exemple,  40 % des importations en blé de ce pays. En volume, les échanges commerciaux entre les deux pays ont été multipliés par sept en dix ans. Les relations économiques concernent aussi le gaz.

La Russie va construire en Égypte la première centrale nucléaire à Dabca et un autre contrat a été signé en novembre 2015 avec Rosatom pour la construction de quatre réacteurs de 1200 mégawatts pour un montant de 26 milliards de dollars. L’Égypte a manifesté de l’intérêt pour son adhésion à l’Union Eurasiatique dont l’acteur principal est la Russie, dans le but de créer une vaste zone de libre échange….

Dans le domaine militaire, le maréchal al-Sissi souhaite diversifier ses partenariats. C’est dans ce but qu’ont été organisées les manœuvres entre les marines russe et égyptienne en Méditerranée, en juin 2015.

Faisant flèche de tout bois (être prêt à utiliser n’importe quel moyen pour parvenir à un but) V. Poutine déploie sa diplomatie sur l’ensemble de la région, à commencer par la Syrie où il a engagé une partie de ses moyens militaires pour soutenir Bachar al-Assad en ayant comme « alliés » les Iraniens et les milices du Hezbollah libanais. La Syrie est le seul pays riverain de la Méditerranée à accorder des facilités permanentes à la marine russe.

Les autorités russes sont très attentives à la radicalisation d’une partie de leur population de religion musulmane (20 millions de musulmans). Prés de 2 900 Russes feraient le « djihad » en Syrie et en Irak dans les rangs de l’ « État islamique ». Les extrémistes se réclamant de l’Islam ont proclamé un « Émirat du Caucase » en 2007.

Les relations avec la Turquie ont rarement été sereines durant les derniers siècles. Elles ont connu une période de détérioration car le gouvernement de ce pays a laissé des milliers de djihadistes « transiter » par son territoire pour se rendre en Syrie, la Turquie a même détruit un avion russe, ce qui a conduit V. Poutine a déployer sur le territoire syrien des systèmes de missiles S-400.

Le Président Erdogan a fini par prendre conscience que sa politique dans l’ « espace ottoman » avait eu comme résultat de lui faire trop d’ennemis. Il s’est donc résolu à présenter des excuses à V. Poutine. Pour le moment Ankara considère que sa priorité nationale est le combat qui l’oppose aux kurdes du PKK.

V. Poutine a aussi fait des efforts en direction de l’Arabie et des États du Golfe. Il a reçu à Moscou les dirigeants des Emirats-Arabes-Unis (EAU), de Jordanie, mais ses initiatives se heurtent à deux obstacles : la sécurité de ces pays est assurée par les occidentaux et, surtout, les monarques qui dirigent ces Etats désignent le chiisme comme ennemi prioritaire. Or Moscou a pris parti pour cet « ennemi » par son engagement en Syrie.

Avec l’Iran, V. Poutine essaie de développer des coopérations, notamment dans le domaine militaire. Il a entamé des discussions avec Téhéran pour la production, en Iran, de chars T-90S.

Les relations diplomatiques entre les deux pays datent du XVIe siècle. En 2007, un contrat a été signé pour la fourniture à Téhéran du système de défense aérienne S-300 d’un montant de 900 millions de dollars.

Quant à Israël, la Russie pourrait, à terme, disposer sur place d’un moyen d’influence grâce aux Russes qui y sont installés – un million – et qui maintiennent intactes les traditions et la langue de leur pays d’origine.

*   *   *

            La politique de Moscou en Méditerranée n’est pas uniquement le produit de la volonté de  V. Poutine. Le dirigeant russe inscrit sa diplomatie dans cette région dans la continuité de la stratégie des Tsars et celle-ci est induite par la géographie.  Il ne faut pas exclure le vieil antagonisme qui oppose depuis des siècles le monde slave orthodoxe à l’Europe catholique romaine. En même temps il s’agit d’une politique de puissance. Celle-ci ne peut se déployer vers l’Est où elle se heurterait à la Chine, ni à l’Ouest car cet espace est la « chasse gardée » de l’OTAN. Il reste donc à Moscou ce « ventre mou » qu’est le Moyen-Orient, zone poreuse, friable, propice à toutes les ingérences, mais avec le risque de s’y perdre à cause de la complexité des réalités locales et de l’impossibilité dans laquelle se trouvent les peuples de cette région à vivre en paix ensemble…..

Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) – par Ana POUVREAU

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Alors que l’Europe se prépare à célébrer, le 9 novembre 2019, le trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis ont annoncé, le 1er février 2019, leur retrait du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI). Le lendemain, la Russie a déclaré, pour sa part, qu’elle cessait à son tour de respecter le Traité, signalant ainsi le début d’une nouvelle ère dans le domaine des relations entre la Russie et l’Occident et rendant nécessaire une réflexion stratégique prospective, tant au plan des concepts qu’au plan des capacités.

Signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev, dans la foulée du sommet de Reykjavik (1986), le traité de désarmement FNI a marqué la fin de la guerre froide[1]. L’objectif de cet accord était l’élimination des missiles (russes et américains) balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associées. Des procédures de vérification contraignantes furent établies à cet effet. Les vecteurs concernés avaient été à l’origine de la crise dite des Euromissiles, déclenchée une décennie plus tôt en Europe.

Les annonces récentes des retraits américain et russe du traité FNI semblent résulter de la montée des tensions entre ces deux pays, qui s’accusent mutuellement de violer le Traité. Cependant, une convergence d’intérêts entre les deux puissances signataires pourrait être sous-jacente à la disparition annoncée du Traité. En effet, autant les Etats-Unis que la Russie tenteraient actuellement de se libérer des contraintes du Traité FNI pour développer des systèmes offensifs face à la montée en puissance chinoise (la Chine n’étant pas signataire du Traité FNI), caractérisée notamment par le développement d’arsenaux de missiles balistiques et de croisière.

Ainsi, alors que cette évolution majeure du contexte géostratégique international est déterminée par les puissances nucléaires américaine, russe et chinoise, la disparition de ce traité – à l’origine bilatéral – prévue pour le début d’août 2019 (à moins que la Russie ne mette fin à ce que les Américains considèrent comme des violations du Traité), laisse se profiler des conséquences stratégiques importantes pour le continent européen. Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le spectre d’une « nouvelle course aux armements », évoquée par le président russe Vladimir Poutine[2],  de même que celui d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen, ressurgissent.

1.Les raisons des retraits américain et russe du traité FNI

  • Les griefs américains

Le bloc occidental dénonce le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, le 9M729 « Novator », dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé par le traité FNI[3]. La Russie se trouverait ainsi en capacité de toucher l’Europe occidentale. La Russie en a longtemps nié l’existence, alors que ce missile serait déployé depuis 2016 sur le territoire russe.

Par ailleurs, comme le souligne Bruno Tertrais, la Russie est également soupçonnée de violer le Traité FNI dans le domaine balistique, à la fois avec son missile sol-sol à courte portée SS-6 et avec son missile sol-sol à longue portée RS-26[4].

  • Les griefs russes

En janvier 2019, les autorités russes ont tenté de démontrer que le missile 9M729 conserverait une portée de 480 km et ne contreviendrait donc pas au Traité[5].

Dans l’optique russe, les accusations américaines concernant les violations russes du Traité seraient infondées et dissimuleraient en fait une réalité stratégique inacceptable. Le général Valeri Guerassimov, chef d’état-major des armées de la Fédération de Russie, dénonce les systèmes de lancement verticaux Mark 41 Vertical Launching System ou Mk.41 VLS, déployés en Roumanie et bientôt en Pologne dans le cadre du bouclier antimissile balistique américain. Ces moyens pourraient être utilisés comme lanceurs de missiles de croisière à portée intermédiaire, ce qui constituerait une violation manifeste du traité FNI[6].

Depuis 2000, la Russie appelle les Etats-Unis à mettre fin à leurs tirs de missiles-cibles lors d’essais d’intercepteurs antimissiles. Ces tirs permettent de simuler des tirs de missiles balistiques de portée courte ou intermédiaire[7].

Enfin, la Russie condamne le déploiement par les Etats-Unis de drones armés à long rayon d’action[8]. Toutes ces allégations sont réfutées par les Etats-Unis.

2.Les implications stratégiques pour l’Europe

En novembre 2018, la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini a exprimé la crainte que le territoire européen ne redevienne un champ de bataille pour d’autres puissances, comme il l’a été dans le passé, et qu’avec la fin du traité FNI, « la sécurité de l’Europe sera en danger »[9]. Depuis le dernier trimestre 2018, les déclarations russes face à la volonté des Etats-Unis de se retirer du Traité confirment ces inquiétudes. A titre d’exemple, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que ce retrait aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10]. Lors d’un briefing destiné aux attachés de défense étrangers en poste à Moscou, il a déclaré, le 5 décembre 2018, que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité FNI :  » Vous devez comprendre que ce n’est pas le territoire américain, mais les pays qui hébergent des systèmes américains équipés de missiles à portée intermédiaire et à courte portée, qui deviendront les cibles des mesures de représailles de la Russie »[11].

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie suspendrait ses engagements et commencerait à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité ainsi que des armes hypersoniques[12]. Cependant, ce déploiement n’aurait lieu ni en Europe ni ailleurs dans le monde à moins que les Etats-Unis ne décident d’en faire autant. La Russie refusait d’être entraînée dans une coûteuse course aux armements et par conséquent, elle n’augmenterait pas son budget de la défense pour produire de nouvelles armes.

Par ailleurs, selon les médias russes, le ministre de la Défense de la République tchèque aurait évoqué, le 10 février 2019, la possibilité de déployer des missiles et des radars américains dans son pays[13].

Dans un contexte stratégique déjà marqué par des incertitudes concernant la position des Etats-Unis vis-à-vis de ses Alliés de l’OTAN, la fin annoncée du traité FNI génère de nouveaux débats sur la sécurité européenne. On constate d’ores et déjà, à titre d’exemple, que l’Allemagne a relancé sa réflexion – jusque-là taboue – sur la possibilité pour elle de développer une force de dissuasion nucléaire[14]. Les perspectives sont également sombres en matière de maîtrise des armements nucléaires stratégiques notamment, alors que le traité New Start arrivera à son terme en février 2021[15].

*****

Vers la fin des années 2000, l’idée d’une « multilatéralisation » du Traité FNI[16] avait été avancée, ce qui aurait permis d’englober la Chine en particulier. Si la véritable raison derrière le retrait des Etats-Unis et de la Russie du Traité est principalement liée à la menace chinoise en termes de missiles de portée intermédiaire, on ne peut que regretter que cette dernière option ait été abandonnée. Dans les conditions actuelles, il serait essentiel d’inventer de nouveaux schémas qui contraindraient les puissances nucléaires, dont la puissance chinoise, à s’autolimiter dans ce domaine.

 

 

[1] Plus tard, le Traité fut étendu au Belarus, au Kazakhstan et à l’Ukraine devenus indépendants après la chute de l’Union soviétique en 1991.

[2] Andrew ROTH: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]

[3] Bruno TERTRAIS: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]

[4] Bruno TERTRAIS, “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, op.cit. p.3.

[5] « Rupture du Traité FNI : le 9M729 n’est qu’un prétexte », Russia Today, 27 janvier 2019. [https://francais.rt.com/opinions/58504-rupture-traite-fni-9m729-est-pretexte]

[6] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[7] Op.cit. Agence Tass, 5 décembre 2018.

[8] Bruno TERTRAIS, “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, op.cit., p.3.

[9] Laurent LAGNEAU : « Otan/traité FNI : L’Allemagne s’opposerait au déploiement de missiles nucléaires en Europe », 27 décembre 2018. [http://www.opex360.com/2018/12/27/otan-traite-fni-lallemagne-sopposerait-au-deploiement-de-missiles-nucleaires-en-europe/]

[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]

[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[12] Op. cit. Andrew ROTH.

[13] « La République tchèque prête à accueillir des missiles américains sur son territoire », Sputnik News, 10 février 2019. [https://fr.sputniknews.com/international/201902101039977994-republique-tcheque-missiles-americains/]

[14] Ulrich KÜHNTristan VOLPE,  Bert THOMPSON: “Tracking the German Nuclear Debate”, Carnegie Endownment for International Peace, 15 août 2018. [https://carnegieendowment.org/2018/08/15/tracking-german-nuclear-debate-pub-72884]

[15] Signé pour dix ans le 8 avril 2010, le traité New Start limite à 1550 le nombre de têtes nucléaires pour chacun des Etats signataires. Il pourra être prolongé de cinq ans.

[16] Bruno Tertrais : « Retrait américain du traité nucléaire FNI : quelles conséquences ? Trois Questions à Bruno Tertrais », Institut Montaigne, 24 Octobre 2018. [https://www.institutmontaigne.org/blog/retrait-americain-du-traite-nucleaire-fni-quelles-consequences]

 

Le Maghreb central : bilan et perspectives – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Le « Maghreb central » est composé de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Il est situé au cœur de la Méditerranée occidentale et par le détroit de Gibraltar, 14 kilomètres le séparent de l’Europe. Une autre de ses caractéristiques : la langue française est pratiquée par des millions de Maghrébins, au point qu’il faut la considérer comme l’une des composantes de l’identité de ces peuples. Historiquement, cette zone était berbère jusqu’à l’arrivée de l’islam à la fin du VIIe siècle et surtout au début du VIIIe siècle. Le Coran étant rédigé en langue arabe, les conversions ont modifié de façon profonde la personnalité de cette zone, devenue arabo-berbère.

Le Maroc et la Tunisie sont indépendants depuis 1956 et l’Algérie depuis 1962. Ces trois pays réalisent moins de 2 % de leur commerce extérieur entre eux. Ils attirent moins de 1 % des investissements de l’Union européenne. La population de cette région est d’environ 90 millions d’habitants. Les moins de 30 ans représentent 70 % du total.

Les trois États, ou ce qui en tient lieu, font partie de l’Union du Maghreb arabe créée par le Traité de Marrakech de février 1989. Elle comprend également la Mauritanie et la Libye, mais reste, 30 ans après, une fiction.

Où en sont ces pays du Maghreb central par rapport aux espoirs suscités par le recouvrement de leur indépendance ? La réponse n’est malheureusement pas positive si l’on prend en compte les résultats dans un éventail de domaines.

 

  • Des défis hors de portée.

Sur les plans économique et social, l’adaptation à l’économie de marché mondialisée constitue le plus grand défi. Pour le réussir, il aurait fallu de profondes réformes structurelles. Au cœur de ces réformes, il était impératif de placer un système éducatif performant. Cela signifie des maîtres compétents et intègres, capables de s’approprier et de transmettre la rationalité sous ses trois formes : théorique, critique et autocritique. Cette rationalité doit transparaître partout : dans les programmes, dans les méthodes pédagogiques et dans les comportements. Cela a permis à d’autres pays de faire face aux impératifs de la concurrence qui se déroule à l’échelle planétaire.

Dans la réalité, ces trois pays n’y arrivent pas. L’Algérie a disposé depuis son indépendance de dix fois l’équivalent du Plan Marshall, sans pour autant parvenir aux résultats escomptés. Si le Plan Marshall a bénéficié à l’Europe à partir de 1947 et a contribué à la reconstruction et à la modernisation de la quinzaine de pays qui l’ont accepté, c’est parce que, en Europe occidentale, étaient déjà réunies des conditions favorables : la rationalité avec ses bienfaits en termes d’organisation, de compétences, de sens de l’efficacité, de culture de l’effort et du travail…

Quelques chiffres permettent une illustration des difficultés que le Maghreb central ne parvient pas à surmonter : alors qu’il faudrait une croissance de 8 % sur 40 années afin de faire face au déficit dans le domaine de l’emploi, la croissance est de 3,5 % au Maroc, dans le meilleur des cas, de 2,8 % en Tunisie et de 3 % en Algérie. L’endettement de la Tunisie représente 24 % du PIB en 2018 et le Fonds Monétaire International (FMI) exige des réformes structurelles dont les conséquences immédiates seraient très douloureuses pour les catégories sociales les plus défavorisées. 35 % des diplômés sont au chômage. Le chaos qui prévaut en Libye est un problème supplémentaire pour les Tunisiens en terme de sécurité et de gestion de l’économie. Au Maroc, selon le FMI, un jeune sur quatre de 15 à 24 ans (1 685 000 jeunes) ne travaille pas, n’est pas à l’école et ne suit aucune formation. Cette proportion est de 44 % chez les femmes (1 319 000 femmes). Selon la Banque mondiale, le chômage des jeunes en milieu urbain était de 38,6 % en 2016. La révolte du Rif, région particulièrement déshéritée et négligée par le pouvoir, est révélatrice des dangers d’une explosion annoncée.

Après 56 années d’indépendance, l’Algérie n’exporte que son pétrole et son gaz : 97 % des recettes d’exportation proviennent de la vente de ces deux matières premières. Depuis 2014, le dinar algérien a perdu 48 % de sa valeur face au dollar américain.

 

  • Au plan politique : incertitudes et confusion

Si « printemps arabe » il y a eu, il n’a pas commencé en Tunisie en 2011, mais en Algérie lorsque, en octobre 1988, l’Armée nationale populaire (ANP) a tiré sur des manifestants. Le traumatisme a été si profond, que c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés. En 1991, le Front islamique du salut (FIS) a été majoritaire au premier tour des élections législatives. L’armée est alors intervenue pour empêcher le déroulement du second tour. Des « islamistes » furent internés dans des camps au Sahara. Mais dès leur libération, beaucoup d’entre eux sont partis au maquis, optant pour la lutte armée. Le noyau dur de cette mouvance était constitué d’individus revenus d’Afghanistan où ils s’étaient battus au sein de la « Légion islamique » contre les troupes soviétiques qui avaient envahi ce pays en 1979.

La liberté d’expression est une réalité en Algérie. Pour le pouvoir, elle est une soupape de sécurité : par la parole, les mécontents s’ébrouent, puis rentrent chez eux regarder la télévision, de préférence, pour les uns, les chaînes françaises, pour les autres, les chaînes arabes du Moyen-Orient.

La succession du Président Bouteflika, gravement malade et incapable de gouverner, ne se fera pas dans le respect de la Constitution, mais en fonction des rapports de force entre les clans, l’armée elle-même étant divisée.

En Tunisie, il y a eu une révolte en 2011 contre la dictature du président Ben Ali. Comme en Algérie, les premières élections organisées après la fuite du dictateur ont été remportées par le parti « islamiste » Ennahda. Cependant, soumis à des pressions endogènes et exogènes, ce parti a renoncé – provisoirement – à exercer seul et directement le pouvoir, au profit d’une coalition à laquelle il participe.

Au Maroc, a démarré le 20 février 2011 un mouvement de protestation de nature politique, réclamant des réformes profondes du système en place et dénonçant les injustices dans tous les domaines. Le roi Mohamed VI s’est montré habile en lâchant du lest, acceptant de réviser la Constitution. Il s’est engagé à choisir le Premier ministre au sein du parti majoritaire aux élections législatives. La liberté d’expression est encadrée, les Marocains n’ayant pas le droit de remettre en cause le caractère monarchique du régime ou de critiquer le roi. Une autre « ligne rouge » est tracée par l’interdiction de contester la « marocanité » du Sahara occidental.  Les Marocains ne vivent plus sous la chape de plomb qu’était pour eux le régime de Hassan II.

Les régimes politiques des trois pays du Maghreb central ne sont plus des dictatures mais ne sont pas non plus des démocraties. Il leur manque, en effet, des composantes essentielles de la démocratie : une compétition ouverte et pacifique pour le pouvoir selon des règles très largement acceptées et strictement respectées. Un autre impératif figure au même rang que le précédent : l’État de droit. Cela signifie une justice indépendante du pouvoir, ce dernier étant lui-même soumis au droit. Ces conditions sont très loin d’être réunies car la culture démocratique n’est pas enracinée dans ces trois pays ni ailleurs, dans le « monde arabo-musulman ».

Dans les domaines de la sécurité, la Tunisie et le sud de l’Algérie sont sous la menace des terroristes de différentes obédiences « islamistes » qui bénéficient d’une liberté d’action en Libye où prévaut le chaos provoqué par l’intervention de l’OTAN contre Kadhafi. A l’ouest, l’affaire du Sahara occidental cristallise les rivalités entre l’Algérie et le Maroc. La communauté internationale fait preuve d’impuissance en n’imposant pas le respect du droit international qui préconise l’organisation d’un référendum d’autodétermination afin que les Sahraouis décident eux-mêmes de leur destin.

Les budgets de défense des trois pays augmentent sans que, pour autant, l’efficacité de leurs armées atteigne le niveau requis pour faire face à la gravité de la menace terroriste.

 

*  *  *

Compte tenu de l’ensemble de ces données, les flux migratoires du sud vers le nord de la Méditerranée s’accroîtront. La plupart des jeunes veulent aller en Europe, parfois en risquant leur vie. Du Sahel proviennent d’autres migrations que les États du Maghreb central tentent de refouler.

Plusieurs décennies après leur indépendance, la réalité de ces pays démontre qu’ils n’ont pas été en mesure de gérer efficacement leurs affaires, ni de coopérer de façon transversale. L’indicateur le plus significatif à cet égard est la fermeture de la frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie depuis 1994. L’Europe, et la France en particulier, ont des raisons légitimes de s’inquiéter des conséquences de ces difficultés non surmontées sur la stabilité de la région euro-méditerranéenne.

Le bilan stratégique de l’engagement russe en Syrie à l’heure du retrait américain – par Ana Pouvreau

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Vladimir POUTINE et Donald TRUMP.
Tous droits réservés.

Dans le champ de ruines syrien, plus de 560 000 personnes seraient mortes depuis le début du conflit en 2011[1], tandis que, selon les Nations unies, sur une population d’avant-guerre de 22 millions d’habitants, 6 millions seraient devenus, dès 2016, des personnes déplacées et 5 millions auraient fui le pays[2]. Le 19 décembre 2018, le président Trump, considérant que l’Etat islamique était vaincu, a annoncé le retrait des Etats-Unis du théâtre syrien. Cette décision conduit à s’interroger sur le bilan de l’approche stratégique adoptée par la Russie depuis 2015, année-charnière marquant le début de son intervention militaire (30 septembre) pour soutenir le régime syrien.

L’annonce du retrait américain intervient dans un contexte déjà marqué par la substitution progressive, depuis 2017, du processus de paix d’Astana au processus de Genève[3] et dans le renforcement manifeste de l’influence de la Russie en Syrie, mais aussi dans l’ensemble de la région, tant aux plans militaire que diplomatique. Le départ des troupes américaines (2000 hommes) et le retrait de leurs armements du Nord de la Syrie vont conforter la Russie dans son rôle d’acteur militaire majeur sur ce théâtre d’opérations. Dès le mois d’août 2017, la Russie déclarait avoir permis au régime syrien de quadrupler la superficie des territoires sous son contrôle[4]. Un an plus tard, le ministère de la Défense russe déclarait avoir éliminé 86 000 « militants anti-Assad » et 830 chefs de groupes djihadistes en Syrie[5].

Dans ces conditions, l’annonce d’un retrait américain va créer un environnement favorable aux forces russes dans leurs efforts de consolidation de leur implantation sur le territoire syrien. Cela va également permettre au pouvoir russe de justifier, auprès de l’opinion publique, les sacrifices consentis en Syrie : jugé meurtrier et coûteux en termes de moyens, cet engagement demeure controversé sur la scène internationale et en Russie-même.

I. Un engagement massif et controversé

  1. Le bilan humain

Plus de 63 000 militaires russes[6] – dont 25 738 officiers et 434 officiers généraux[7] –   auraient participé au conflit en Syrie depuis septembre 2015.  Officiellement, seuls 112 militaires auraient été tués au 1er octobre 2018. En réalité, plusieurs centaines de combattants acheminés depuis la Russie sur le théâtre syrien auraient été tués – notamment lors de frappes américaines – dont une grande partie travaillant pour des sociétés militaires privées, telles que le « groupe Wagner » qui aurait, selon l’Atlantic Council basé à Washington, envoyé 1500 hommes en Syrie[8]. En dépit de ces lourdes pertes, la Russie y aurait maintenu quelque 4000 hommes[9].

Au vu de l’ampleur de son engagement militaire, la Russie s’est vu confrontée à des difficultés en termes d’effectifs. Afin de pallier ce problème, le gouvernement russe a dû initier un changement de législation permettant aux forces armées russes de faire signer des contrats de courte durée (entre 6 mois et un an) aux conscrits, aux réservistes, voire à des personnes apatrides ou non-ressortissantes de la Fédération de Russie, afin d’aller combattre notamment en Syrie[10]. Les services de sociétés militaires privées, dont l’existence est souvent niée par les autorités russes et dont le rôle est très controversé, ont été largement sollicitées. Celles-ci auraient recruté, au profit de la Russie, des milliers de combattants et de conseillers militaires, à travers les anciennes républiques soviétiques, notamment celles d’Asie centrale[11]. Par ailleurs, des organisations de défense des droits de l’homme en Ukraine, ont dénoncé l’extension par la Russie de la conscription (service militaire obligatoire de 12 mois pour les hommes âgés de 18 à 27 ans) aux jeunes ukrainiens résidant sur le territoire de la Crimée, péninsule annexée par la Russie en mars 2014, dans le but de les envoyer combattre en Syrie.  Et ce, en dépit de la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre (1949), qui interdit cette pratique dans des territoires sous occupation[12].

A la fin août 2018, l’aviation russe totalisait 39 000 sorties aériennes en Syrie. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), une organisation humanitaire basée au Royaume-Uni, fin avril 2017, les frappes russes auraient fait 12 000 morts – dont 5170 victimes civiles – en 19 mois de campagne aérienne[13]. Fin août 2018, les estimations de l’OSDH faisaient état de 7,928 civils et de 10,069 combattants[14]. Human Rights Watch et Amnesty International ont, quant à elles, accusé, à plusieurs reprises, la Russie de crimes de guerre et de bombardements délibérés des populations civiles.

2. L’ampleur des moyens déployés

L’analyste russe Pavel Felgenhauer[15], spécialiste des questions militaires, soulignait en décembre 2016, que la Russie avait déjà livré en Syrie, à cette date, près de 700 000 tonnes d’armes, munitions et équipements militaires, soit une moyenne de 2000 tonnes par jour, par le biais de ce qui fut appelé le « Syria Express »[16], à savoir une voie navale d’acheminement des matériels depuis le port militaire russe de Sébastopol en Crimée, via les détroits turcs du Bosphore et des Dardanelles.

La Russie va tirer les leçons d’une expérience opérationnelle qui lui manquait cruellement depuis la guerre d’Afghanistan (1979-1989). Ses campagnes aériennes les plus récentes dataient de la deuxième guerre de Tchétchénie, terminée en 2000, puis de la guerre avec la Géorgie, qui ne dura que 5 jours, en 2008, et ne nécessita pas plus de 200 sorties aériennes. Depuis le conflit russo-géorgien, les forces russes se seraient vu dotées de près de 1 000 avions et hélicoptères soit neufs, soit modernisés, qu’elles n’avaient pas eu l’occasion de tester. Dans le conflit syrien, l’armée russe teste ses nouvelles capacités et ses avancées technologiques, telles que son chasseur de cinquième génération, l’avion de chasse polyvalent dernier cri Su-30SM. Sur ce théâtre, les forces russes auraient testé 231 types de matériels, dont des avions, des missiles de croisière et des systèmes sol-air. Il en est de même pour les nouveautés technologiques telles que le SVP-24 Gefest (Hephaestus), « dispositif de ciblage, qui sera désormais intégré dans tous les modèles d’avions Su-30SM, leur permettant de fonctionner dans des conditions météorologiques incroyablement difficiles, de jour comme de nuit »[17].

Anton Lavrov, analyste de la Fédération de Russie détaché au Center for Strategic and International Studies (CSIS) à Washington, rappelle, dans un rapport sur la campagne aérienne russe en Syrie[18], qu’à compter de la signature, à Damas, d’un accord secret, fin août 2015, entre la Russie et la Syrie concernant le déploiement d’un groupe aérien sur la base aérienne syrienne de Hmeimim, les forces spatiales russes (Vozdoujno-Kosmitcheskie Sili, VKS)[19] sont entrées dans la guerre en Syrie avec de nouveaux équipements, mais sans véritable expérience opérationnelle de ces matériels. « Grâce à la rotation rapide du personnel », écrit-il, « 80% des équipages de l’aviation tactique, ainsi que 95% des effectifs des équipages d’hélicoptères de l’armée de terre ont effectué 100 à 120 sorties de combat. Au cours du conflit, les forces russes ont démontré leur capacité à s’adapter et à apprendre de leur expérience. Grâce à cela, l’efficacité au combat d’un petit contingent s’est améliorée et a permis aux forces gouvernementales syriennes de remporter des victoires au sol. L’expérience acquise dans le conflit syrien sera indubitablement mise à profit dans l’organisation future des forces spatiales russes »[20].

II. L’engagement russe en Syrie : un tremplin pour une remontée en puissance de la Russie dans la région

Au vu de cet investissement considérable, Pavel Felgenhauer en déduisait, en décembre 2016, que la Russie entendrait désormais maintenir coûte que coûte sa présence en Syrie, ce qui lui permettrait d’étendre son influence dans l’ensemble de la région. Dans cette optique, son installation navale à Tartous – protégée par le nouveau système russe de missiles sol-air S-300 – pourrait être transformée en une véritable base navale, qui pérenniserait sa présence en Syrie. De la même manière, des efforts seraient déployés afin de conserver et d’agrandir la base aérienne de Lattaquié[21].

En effet, en octobre 2016, le président Poutine avait ratifié l’accord d’août 2015 avec Damas concernant le déploiement d’un groupe aérien pour une période indéfinie par la Russie sur la base aérienne de Hmeimim et l’octroi d’un statut diplomatique pour les personnels déployés sur cette base[22]. Un autre accord, signé le 18 janvier 2017 (ratifié en décembre 2017), confirme bien l’établissement d’une présence navale russe permanente à Tartous. La base navale de Tartous, utilisée depuis l’époque soviétique, s’avérant trop petite pour accueillir les plus grands navires de guerre, sera agrandie. L’accord signé pour une durée de 49 ans et renouvelable pour 25 ans supplémentaires, permet à la Russie de maintenir en Syrie 11 navires de guerre, y compris des bâtiments à propulsion nucléaire, renforçant ainsi sa capacité opérationnelle dans la région[23]. On peut en déduire que cette évolution semble confirmer l’ambition de la Russie d’implanter désormais des bases militaires à l’étranger et pas seulement dans des ex-républiques soviétiques.

Par ailleurs, Pavel Felgenhauer attirait l’attention sur le fait que la puissance russe entendait montrer aux puissances de la région, « qu’il vaut mieux miser sur la Russie que sur les États-Unis, que ceux qui comptent sur les États-Unis vont perdre, mais que ceux qui s’appuient sur la Russie l’emporteront » [24]. Sur la base de ces victoires, il prévoyait que la Russie pourrait tenter de former une grande coalition à sa main au Moyen-Orient, où elle pourrait prétendre jouer le rôle de médiateur incontournable capable d’arbitrer les antagonismes entre des pays aux intérêts divergents voire rivaux, tels que l’Égypte et la Turquie, voire entre l’Iran et Israël. Le fait que les Kurdes de Syrie envisagent désormais, à la suite de l’annonce du retrait américain, de se tourner vers Moscou pour garantir leur sécurité face à la Turquie, confirme les prévisions de cet analyste. Dans ces conditions, il faut espérer que l’Occident saura anticiper les surprises stratégiques que nous réserve encore l’approche choisie par la Russie en Syrie.

[1] “560,000 Killed in Syria’s War According to Updated Death Toll”, Haaretz, 10 décembre 2018. [https://www.haaretz.com/middle-east-news/syria/560-000-killed-in-syria-s-war-according-to-updated-death-toll-1.6700244]
[2]United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs.  [https://www.unocha.org/Syria]
[3] Lancées par la Russie, l’Iran et la Turquie en janvier 2017, les négociations d’Astana devaient permettre de trouver une issue au conflit syrien. Le processus de Genève, conduit sous l’égide des Nations unies, fut amorcé en 2012. cf. « Syria: the Astana peace process », France 24, 5 septembre 2018. [https://www.france24.com/en/20180905-syria-astana-peace-process]
[4] “Syria Expands Territorial Control Fourfold in Two Years With Russian Help”, Sputnik News, 25 août 2017.
[https://sputniknews.com/middleeast/201708251056779496-syria-terrirory-control-russian-help/]
[5] “Russia’s MoD reveals number of troops involved in Syrian war”, Belsat, 23 août 2018.
[https://belsat.eu/en/news/russia-s-mod-reveals-number-of-troops-involved-in-syrian-war/]
[6] “Russia says 63,000 troops have seen combat in Syria”, BBC Online, 23 août 2018. [https://www.bbc.com/news/world-middle-east-45284121]
[7] Op.cit. Belsat, 23 août 2018.
[8] “Russia’s Desperation for More Soldiers Is Taking It to Dark Places”, Atlantic Council, 24 avril 2017.
[https://www.atlanticcouncil.org/blogs/ukrainealert/russia-s-desperation-for-more-soldiers-is-taking-it-to-dark-places]
[9] Joseph DAHER: “Three Years Later: The Evolution of Russia’s Military Intervention in Syria”, Atlantic Council, 27 septembre 2018. [https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/three-years-later-the-evolution-of-russia-s-military-intervention-in-syria]
[10] Op.cit, Atlantic Council, 24 avril 2017.
[11] Op.cit, Atlantic Council, 24 avril 2017.
[12] Halya COYNASH: “Russia sends Ukrainians from occupied Crimea to fight in Syria”, Kharkiv Human Rights Protection Group (KHPG), 31 octobre 2018. [http://khpg.org/en/index.php?id=1540847178]
[13] Russian Airforce has killed about 12000 persons including about 5170 civilian Syrian casualties in 19 months of airstrikes in Syria”, Syrian Observatory for Human Rights, 30 avril 2017.
[14] Rapport du SOHR du 30 août 2018. A titre de comparaison, à la même date, selon Airwars, une organisation non-gouvernementale basée à Londres,  les quelque 30 000 frappes de la coalition dirigée par les Etats-Unis contre l’Etat islamique, auraient fait entre 6500 et 10 000 victimes civiles sur le théâtre irako-syrien. [https://airwars.org/news-and-investigations/]
[15] “Inside Story – What are President Putin’s plans for Syria?, Al-Jazeera, 17 décembre 2016. [https://www.youtube.com/watch?v=5c2U7xkl-WQ]
[16] “Despite tensions, Russia’s ‘Syria Express’ sails by Istanbul”, Al-Monitor, 10 avril 2018.
[https://www.al-monitor.com/pulse/sites/almonitor/contents/afp/2016/01/syria-conflict-turkey-russia-navy.html]
[17] Nikolaï LITOVKINE : « Le chasseur russe Su-30SM, toujours plus high-tech », Russia Beyond, 12 mars 2018. [https://fr.rbth.com/tech/80271-avion-chasse-su-30sm-russie].
[18] Anton LAVROV: “The Russian Air Campaign in Syria – A Preliminary Analysis”, CNA Corporation, juin 2018. [https://www.cna.org/CNA_files/PDF/COP-2018-U-017903-Final.pdf]
[19] Depuis le 1er août 2015, la force aérienne russe (Voienno-vozduchnyie sily, VVS) et les forces de défense spatiales russes (Kosmitcheskie Voiska Rossii, VKO), ont fusionné pour former les forces spatiales russes.
[20] Opcit. Rapport d’Anton LAVROV, juin 2018.
[21] Op.cit, Al-Jazeera, 17 décembre 2016.
[22] “Putin Ratifies Deal On ‘Indefinite’ Air Force Deployment In Syria”, Radio Free Europe/Radio Liberty, 14 octobre 2016.
[https://www.rferl.org/a/syria-russia-putin-signs-air-deployment-deal/28052862.html]
[23] “New Russia-Syria accord allows up to 11 warships in Tartus port simultaneously”, DW, 20 janvier 2017.
[https://www.dw.com/en/new-russia-syria-accord-allows-up-to-11-warships-in-tartus-port-simultaneously/a-37212976]
[24] Ibid. Al-Jazeera, 17 décembre 2016

Les États-Unis et la Méditerranée – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Les États-Unis sont présents en Méditerranée depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne le pense… Cela est peu connu, y compris par des « experts » : Philip Golub affirme, « l’intérêt stratégique des États-Unis pour cette région remonte à l’après guerre comme ce fut le cas pour d’autres régions sensibles du point de vue géopolitique » (1). En réalité, les États-Unis s’intéressent à la région depuis le 18éme siècle et leur implication ne s’est quasiment jamais démentie, y compris de nos jours.

 

Un intérêt s’inscrivant dans l’Histoire

Dès 1786, le roi de France a manifesté sa préoccupation dans une directive adressée au Consul de France à Alger. Ce dernier devait mettre en œuvre des moyens appropriés  afin de contrarier les ambitions américaines au Maghreb.

Washington avait ouvert des représentations commerciales dans ces pays à partir de 1783. Le premier consulat ouvre à Tanger en 1791 et le premier navire de guerre américain entre en Méditerranée en 1794.

Entre 1801 et 1805, un différend a opposé les États-Unis et la Libye. Les américains ont alors commencé à créer, à partir de l’Égypte, un corps expéditionnaire dont le but était d’attaquer la Libye. Le chant des « Marines » américains y fait allusion : «  Des salles de Montezuma, Aux rives de Tripoli… »

Dans les années 1830, Washington a donné l’impression d’avoir d’autres priorités. La France va en profiter pour conquérir l’Algérie, et la Grande Bretagne pour s’installer à Aden…. Mais cette « pause » ne va pas durer très longtemps. On va vite retrouver la continuité de la stratégie américaine, concurrencée autant que faire se peut, par Londres et par Paris.

Pour comprendre cette politique, il faut avoir à l’esprit ce que Francis Bacon, Chancelier d’Angleterre écrivait en 1612 dans son ouvrage «  The Greatness of kingdoms » : « Celui qui commande sur mer est libre ; il peut faire la guerre dans la mesure qui lui convient, alors que les plus puissants sur terre se trouvent souvent dans des situations difficiles » (2). Un document plus récent, datant de l’immédiate après seconde guerre mondiale précise : « Les rivages de l’Afrique du Nord prolongent les rivages de l’Europe atlantique et de l’Afrique méditerranéenne. Nous ne pouvons donc tolérer que ces régions tombent sous le contrôle d’une puissance hostile. Ou même sous influence indirecte. Nous sommes donc directement concernés par la stabilité de ces régions ». (3).

Cette formulation a pour finalité la légitimation d’une politique de puissance sous couvert de garantie de « stabilité » d’une région à laquelle les États-Unis n’appartiennent pas structurellement. Cette conception de la « mission stabilisatrice » sera utilisée par le Président Eisenhower avec la théorie du « vide » : cela signifie que si les américains ne sont pas présents, il y aura le « vide » que les adversaires combleront.

La politique américaine s’appuie aussi sur la relation « spéciale » que Washington entretient avec Tel-Aviv. Israël est le destinataire prioritaire des armements les plus sophistiqués produits par les États-Unis.

 

Les intérêts avant les alliés

Dès la présidence de F. Roosevelt, Washington a marqué sa préférence en faveur d’une politique de décolonisation en général, et en particulier pour les possessions françaises. C’est ainsi qu’à partir du débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord (1942), les nationalistes ont été encouragés dans leurs revendications indépendantistes. Le Président Kennedy était ouvertement favorable à l’Indépendance de l’Algérie. Dans ce même pays, lorsque l’on a assisté à l’éclatement du conflit interne qui a duré de 1991 à 2000, les dirigeants américains ont penché du côté du Front Islamique du Salut (FIS) au moins jusqu’en 1996. Philip Golup dit que le FIS a été « considéré par beaucoup de cercles diplomatiques comme étant une possible alternative réformiste et peu dangereuse pour les intérêts américains ». Il ajoute : « Les Islamistes n’ont jamais manifesté un anti-américanisme important et ils ont même choisi Washington comme siège de l’une de leurs représentations à l’étranger » (4). C’est seulement à partir de 1996 que, constatant que le FIS et son bras armé, l’Armée Islamique du Salut (AIS), ne pourraient pas prendre le pouvoir par les armes, que les américains, par pragmatisme, ont relancé leurs relations avec le régime algérien… Auparavant, l’enjeu était le contrôle du pétrole et du gaz d’Algérie, ce qui passait, notamment, par l’affaiblissement des positions françaises dans ce pays…

C’est aussi à une initiative française que se sont ouvertement opposés les États-Unis : le Dialogue Euro-arabe lancé en 1973 par le Président Georges Pompidou et son ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert. Ce dernier apporte son témoignage dans l’un de ses livres, « L ‘autre regard », à propos de Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer ». Il a fini par obtenir des Européens qu’ils n’abordent pas avec les pays arabes les questions de l’énergie et le conflit « Israélo-arabe ».

C’est pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui encore, Monsieur Trump s’oppose à une Europe de la Défense qui permettrait à l’Europe de parvenir à une vraie indépendance stratégique.

Cette situation est facilitée par les faiblesses de nature structurelle des pays riverains de la Méditerranée qui se sont toujours montrés incapables de s’exprimer d’une seule voix à propos de quelques intérêts communs qu’ils auraient préalablement identifiés.

***

            Les États-Unis pourront-ils maintenir leur présence militaire en Méditerranée sur une longue durée ? A l’époque de la « guerre froide » il y étaient en rivalité avec l’URSS qui prétendait être un « pays méditerranéen ». La propagande de Moscou présentait la Mer Noire comme une dépendance de la Méditerranée… Après leur défaite de 1989 et 1991 (fin de la  « guerre froide »), Moscou a eu d’autres priorités à gérer… Mais se plaçant dans la continuité de la politique des Tsars, V. Poutine est en train de donner à son pays les moyens d’un retour remarqué dans cette région. La Chine, également, a des ambitions qui consistent à devenir une vraie grande puissance, ce qui implique une présence militaire sur les mers et océans, la Méditerranée n’étant pas négligée par les dirigeants de Pékin.

Depuis la guerre du Vietnam qui s’est achevée de façon peu glorieuse pour les Etats-Unis, et l’attaque qu’ils ont subie le 11 septembre 2001, cette super puissance semble avoir perdu une partie de son prestige et de sa capacité à mener des opérations militaires victorieuses loin de ses frontières.

La question donc se pose de savoir si les États-Unis ont encore les moyens de conserver leur statut de puissance globale ou s’ils seront contraints de reconnaître que le Monde devient multipolaire, ce qui signifie que d’autres acteurs prétendent eux aussi à leur part de puissance et sont en train de s’en donner les moyens. C’est une des donnée fondamentale qui marquera la réalité géopolitique des cinquante prochaines années.

 

1)         Philip Golub, interview, revue « Arabies », décembre 1996, p.20

2)         Francis Bacon, « Of the True Greatnesse of Kingdomes and Estates », Essai XXIX, traduit         par Maurice Castelin, Éditions Aubier, Paris 1940, pp 166-167.

3)         Conseil National de Sécurité, document classé N.12 – NSC.