Escales à Bruxelles, La Haye et Rotterdam pour la mission « Europe » de la 3e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Pour cette mission, les auditeurs de la 3e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » ont franchi les frontières et mis le cap sur la Belgique et les Pays-Bas, particulièrement intéressés par la façon dont nos amis européens – en particulier les institutions de l’Union européenne – abordaient les questions maritimes. Economie bleue, développement durable en mer, défense et sécurité, pêche, transport maritime, politique portuaire ou encore planification spatiale maritime ont été au menu des trois jours de cette mission « Europe ».

Lors du premier jour consacré aux institutions européennes, les auditeurs ont été reçus au Parlement européen où, dans ce haut lieu de la démocratie européenne, ils ont pu approfondir le fonctionnement de ces institutions, aborder dans le détail les relations entre leurs trois piliers que sont le Parlement, la Commission et le Conseil, et mieux appréhender cette culture du compromis avec laquelle les Français ne sont pas naturellement familiers.
Au sein de la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne, les rencontres et les débats organisées avec des membres de la Commission européenne et certains conseillers français ont permis aux auditeurs de constater l’importance du travail mené par la Commission et des budgets concernés, notamment dans le domaine de la préservation de l’environnement.

Les auditeurs au Parlement européen

La seconde journée, centrée sur la politique maritime des Pays-Bas, a été l’occasion de se rapprocher de la mer avec une première escale à La Haye où la session a été accueillie par Philippe Lalliot, ambassadeur de France aux Pays-Bas, et ses conseillers. Grâce à leurs éclairages et aux rencontres organisées avec de hautes personnalités hollandaises en charge de différents domaines de la stratégie maritime de ce grand pays tourné vers la mer, les auditeurs ont pu découvrir de nombreux points communs avec la France, mais aussi des approches différentes et une coopération entre l’Etat et la société civile qui force l’admiration en matière d’économie bleue.

L’après-midi les auditeurs ont été accueillis par M. Frans van Keulen, représentant du board de l’Autorité portuaire de Rotterdam, qui a présenté avec brio les nombreux défis auxquels doit faire face le premier port d’Europe. Les auditeurs ont ensuite pu prendre la mer pour mettre des images sur les mots. En effet les impressionnantes installations du port de Rotterdam ont pu être approchées au plus près à bord d’un navire de l’Autorité du port. Cette navigation sur la Meuse restera gravée dans la mémoire des auditeurs.

Monsieur Philippe Lalliot, ambassadeur de France aux Pays-Bas, en discussion avec les auditeurs

La dernière journée du mercredi, plus franco-française, a porté sur les relations entre l’Europe et la France dans le domaine maritime avec l’intervention de grands représentants français à Bruxelles, en particulier de notre Représentation permanente auprès de l’Union européenne. Ont été en particulier abordés les domaines du transport maritime, de la Pêche et de la défense avec, notamment les enjeux liés au Brexit. Le vice-amiral d’escadre Eric Chaperon, représentant militaire français auprès du Comité militaire de l’UE et du Comité militaire de l’OTAN, a évoqué les enjeux de défense et de sécurité auxquels font face ces deux organisations ainsi que la place et l’implication de la France en leur sein. Lors du déjeuner-débat, Alain Cadec, président de la commission de la pêche au parlement européen et Francis Vallat, président d’honneur du réseau européen des clusters maritimes ont pu faire partager aux auditeurs leur grande expérience sur les grands enjeux de la gouvernance européenne, notamment dans le domaine maritime.

Enfin, l’après-midi a été l’occasion pour les auditeurs de restituer leurs travaux devant toute la session et surtout de Jean-Jacques Roche, doyen de l’IHEDN et directeur de la formation des études et de la recherche, qui s’est déplacé à Bruxelles pour l’occasion.

Navigation au cœur du port de Rotterdam avec Frans van Keulen

28ème SMHES – Genève, le désarmement à l’épreuve des réalités

Le septième séminaire de la 28ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) a conduit les auditeurs à Genève les 11 et 12 avril 2018, à la rencontre des institutions internationales.

Ce séjour aura été marqué par l’accueil exceptionnel réservé par la mission permanente de la France auprès de la Conférence du désarmement à Genève, en particulier par madame Alice Guitton, qui occupe depuis le 1er août 2015 les fonctions d’ambassadeur, représentante permanente de la République française à la Conférence du désarmement à Genève.

 

Après avoir bénéficié de la part de l’ambassadeur d’un point de situation très complet sur le désarmement nucléaire et ses enjeux pour la crédibilité de la politique de dissuasion nationale, les auditeurs ont été autorisés à assister aux débats menés au sein du groupe gouvernemental d’experts sur les systèmes d’armes létales autonomes. La mise en service attendue des Lethal Autonomous Weapon Systems (LAWS) interroge sur leur capacité à respecter l’esprit du droit international humanitaire, qui repose sur la capacité militaire à distinguer entre les objectifs civils et militaires, entres les personnes civiles et les forces armées. Sur initiative française, cette catégorie d’armes est depuis 2013 à l’ordre du jour de la Conférence du désarmement afin d’étudier les conditions de leur interdiction ou de la limitation de leur emploi. Une représentante de l’organisation non-gouvernementale article 36 basée au Royaume-Uni a exposé aux auditeurs les inquiétudes de son organisation face à des systèmes qui s’affranchiraient de tout contrôle humain, ce qui a permis un passionnant débat technique animé par les auditeurs issus du ministère des armées et des industries liées au monde de la Défense.

Cette première journée du 11 avril 2018 avait débuté par deux conférences données à l’humanitarium du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Pascal Daudin, conseiller à la direction du droit international et des politiques humanitaires, a tout d’abord présenté le CIRC et ses activités, en particulier celles induites par les conflits de longue durée, avant que Brian McQuinn, chercheur diplômé de l’université d’Oxford, expose avec beaucoup d’enthousiasme la sociologie des groupes armés non étatiques. Ces groupes dont le nombre explose depuis quelques années[1] sont devenu des interlocuteurs incontournables du CICR, et les recherches de Brain McQuinn sont essentielles afin de permettre au CICR d’agir en sécurité au profit des civils, premières victimes des conflits du XXIème siècle.

La journée du 12 avril 2018 était organisée par le service de l’information de l’Office des Nations Unis à Genève (ONUG). Cette première dans l’histoire des SMHES a conduit les auditeurs dans les murs du Palais des Nations, érigé dans les années 30 pour accueillir les délégations de la Société des Nations. Rhéal Leblanc, chef de la section de la presse et des relations externes de l’Office des Nations Unies à Genève, a détaillé l’organisation, le rôle et les activités de la deuxième plus grande emprise des Nations Unies après New-York. Situé au cœur de la « Genève internationale », le Palais des Nations accueille chaque année près de 10  000 réunions organisées par la cinquantaine d’organismes, de bureaux et d’agences spécialisées présentes à Genève. Ce sont ainsi plus de 14 000 personnes[2] qui œuvrent tous les jours pour « léguer à [leurs] enfants un monde guidé par les valeurs consacrées dans la Charte des Nations Unies : la paix, la justice, le respect, les droits de l’homme, la tolérance et la solidarité »[3].

La thématique retenue pour les travaux de la 28ème SMHES a conduit à privilégier une rencontre avec un représentant de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). L’économiste Antipas Touatam Guendergue a présenté les grandes missions de la CNUCED, en insistant sur le rôle essentiel de cet organisme pour faciliter le développement des « pays les moins avancés » et éviter ainsi l’émergence d’Etats faillis, terreau des organismes mafieux ou terroristes.

Afin d’introduire le séminaire de mai consacré au domaine aérospatial et au monde des satellites, les auditeurs se sont rendus en début d’après-midi au siège de l’Union internationale des télécommunications (UIT). Héritière de l’Union télégraphique internationale fondée à Paris en 1865, l’UIT est organisée en trois secteurs. Le secteur des radiocommunications gère le spectre des fréquences électromagnétiques et les orbites des satellites, tandis que le secteur de la normalisation établit des centaines de normes sans lesquelles les échanges d’information seraient aujourd’hui impossibles.

Plutôt que de dérouler une présentation magistrale préparée pour les étudiants qu’il pensait accueillir, Hani Eskandar s’est concentré sur le troisième secteur de l’UIT, dédié au développement des télécommunications et, en lien avec la CNUCED, à l’accueil des « pays les moins avancés » dans le monde de la téléphonie 5G, du Big Data, des objets connectés et de l’Intelligence artificielle. Au fil des discussions, cet expert des nouvelles technologies, usant autant de la langue française que d’un sabir technique anglosaxon, s’est lancé dans une tentative d’explication du fonctionnement des blockchains illustrée par de multiples exemples, issues du monde financier comme du monde agroalimentaire (« from farm to fork »), sans doute un des meilleurs souvenirs de ce séminaire.

La journée devait s’achever par un passage au siège de l’Organisation mondiale du commerce, où Pierre Latrille aurait évoqué les derniers rebondissements de la guerre commerciale ouverte entre les Etats-Unis et la Chine, mais les mouvements sociaux et l’annulation du dernier TER vers la métropole ont conduit à annuler cette dernière étape du séjour genevois.

Les auditeurs retiendront certainement de leur passage dans la « capitale de la paix » l’image de cette chaise brisée (Broken Chair), symbole du refus de la violence armée contre les civils. Imaginée pour convaincre les Etats d’interdire les mines antipersonnel puis les armes à sous-munitions, cette œuvre d’art de Daniel Berset incarne désormais « le cri désespéré des populations civiles meurtries par les guerres ». Ce rêve de paix aura marqué les deux jours passés à Genève, alors que les médias rapportaient les crimes contre l’humanité commis en Syrie et les déclarations belliqueuses de dirigeants occidentaux.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

 

[1] les groupes qui se sont déclarés sur les réseaux sociaux dans les six dernières années sont plus nombreux que ceux nés dans les six décades précédentes.

[2] Dont les membres des 176 missions permanentes accréditées auprès de l’ONUG.

[3] Discours du Secrétaire général António Guterres, prononcé à l’occasion de sa prestation de serment.

Conférence du 19 avril 2018 annulée

En raison des conflits sociaux à la SNCF occasionnant de graves perturbations dans la circulation des trains, nous sommes désolés de devoir annuler la conférence du jeudi 19 avril 2018.
Nous vous présentons tous nos regrets pour ce désagrément et vous donnons rendez-vous le jeudi 24 mai à 18h30 pour la conférence de Clément Therme sur « L’Iran et le levant : continuité, ruptures entre le régime impérial et la république islamique »

La Turquie, un allié turbulent

Le 24 novembre 2015, un F-16 turc abattait un Sukoi-24 russe en profitant des quelques secondes pendant lesquelles le chasseur-bombardier avait pénétré l’espace aérien turc. Alors que tout annonçait un raidissement radical des relations russo-turques, le jeu diplomatique de Moscou et les rodomontades de Recep Erdoğan ont au contraire fait de la Turquie le meilleur allié de la Russie dans la crise syrienne, et un soutien inattendu du régime de Bachar el-Assad.

Dès le 28 novembre 2015, Vladimir Poutine avait ordonné la mise en place de sanctions économiques. Celles-ci ont été levées le 30 juin 2016 après que le président turc ait adressé une lettre au locataire du Kremlin où il s’excusait, sept mois après l’incident. Depuis, les deux présidents se sont téléphoné près d’une quarantaine de fois et rencontré à cinq reprises, Recep Erdoğan s’étant rendu à Saint Pétersbourg dès le 9 août 2016. Les prises de parole du Président turc sont désormais l’occasion de s’en prendre violemment aux leaders occidentaux, sans qu’aucun d’entre eux ne se décide à admettre que la Turquie d’Erdoğan n’est plus digne de confiance.

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Sans même évoquer le chantage fait par Recep Erdoğan à propos des réfugiés syriens qu’il a un temps laissé délibérément rejoindre le territoire de l’Union européenne, obtenant 3 milliards d’euros en échange de la fermeture de sa frontière, l’attitude de la Turquie vis-à-vis de la crise syrienne a toujours été ambiguë. Chacun se souvient des forces armées turques attendant, l’arme au pied, que les combattants de l’Etat islamique prennent possession de la ville kurde de Kobané et profitent ainsi d’un nouveau point de passage vers la Turquie.

Mais c’est le déclenchement le 20 janvier 2018 de l’offensive baptisée « Rameau d’olivier » qui marque réellement le lancement d’une politique diamétralement opposée aux objectifs de la Coalition menée par les Etats-Unis pour défaire l’Etat islamique. Prétextant une menace à l’encontre de la Turquie, les forces armées turques et des forces rebelles syriennes regroupées sous le titre d’Armée syrienne libre sont entrées dans le canton syrien d’Afrin, majoritairement peuplé de Kurdes, pour en déloger les combattants de l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Dans un discours devant les membres de son parti, Recep Erdoğan s’est vanté le 1er avril 2018 de la neutralisation de 3 844 « terroristes », à comparer aux 3 000 combattants de l’Etat islamique supposés neutralisés lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en 2016.

Les Nations-Unies demeurent « profondément préoccupées » par les dizaines de milliers de civils touchés par ces affrontements. Depuis le début de l’offensive militaire en janvier, quelque 183 570 hommes, femmes et enfants avaient fui, au 28 mars, vers Tal Refaat et les villages environnants tandis qu’entre 50 000 et 70 000 personnes seraient restées à Afrin.

Le Président de la République s’était entretenu le vendredi 23 mars 2018 par téléphone avec son homologue turc, soulignant que la France avait très clairement exprimé sa préoccupation dès le lancement de l’intervention militaire turque dans le canton d’Afrin. Probablement pour tenter un « coup diplomatique », comme il l’avait réussi lors de la libération du Premier ministre libanais, Emmanuel Macron a reçu le 29 mars 2018 « une délégation des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), composée à parité de femmes et d’hommes, d’Arabes et de Kurdes syriens ». Il a assuré les FDS du soutien de la France, en particulier pour la stabilisation de la zone de sécurité au nord-est de la Syrie. Prenant acte de l’engagement des FDS à n’avoir aucun lien opérationnel avec ce groupe terroriste et à condamner tout acte à caractère terroriste d’où qu’il vienne, il a souhaité qu’un dialogue puisse s’établir entre les FDS et la Turquie avec l’assistance de la France et de la communauté internationale.

Cette initiative a entrainé une salve de critiques de la part du Président turc, qui s’en est pris au Président français à de multiples reprises lors de ses interventions publiques. Après avoir répondu à Emmanuel Macron qu’il pouvait toujours « accueillir des terroristes au palais de l’Elysée », il a ainsi accusé l’entreprise française Lafarge d’avoir contribué à la construction des tunnels découverts à Afrin. Mais il a également accusé la France d’avoir tué cinq millions de personnes en Algérie, des propos qu’il avait déjà tenu lors d’une récente visite à Alger.

Non seulement la Turquie n’a aucune intention de dialoguer avec les Kurdes de Syrie, mais au contraire, le 30 mars 2018, le Conseil national de sécurité turc a menacé d’une intervention militaire pour chasser les « terroristes » de Manbij. Cette ville majoritairement peuplée d’arabes syriens a été libérée par les FDS durant l’été 2016, et des forces américaines y sont stationnées, comme le prouve le décès du sergent-chef Jonathan J. Dunbar le 30 mars 2018 à la suite de l’activation d’un engin explosif improvisé.

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L’attitude turque dans les eaux territoriales chypriotes et en mer Egée est un autre sujet de préoccupation de l’Union européenne, sur fond d’exploitation de gisements gaziers par la compagnie italienne ENI, qui avait annoncé le 8 février 2018 la découverte d’une poche de gaz au large de l’île de Chypre, dans une zone contestée par la Turquie. Dans ses conclusions du 22 mars 2018, le Conseil européen a fermement condamné « les actions illégales que la Turquie continue de mener en Méditerranée orientale et en mer Égée ». Il a également demandé à la Turquie de « respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Lors de la rencontre de Varna, le 26 mars 2018, entre les leaders turc et de l’Union européenne, Recep Edoğan s’est montré menaçant, affirmant que ce serait une « grave erreur » que l’Union européenne n’associe pas la Turquie, pays dynamique dotée d’une population jeune, à sa politique d’expansion. A propos de Chypre, il a reproché à l’Union européenne de soutenir, sous le couvert de la solidarité, une action « individuelle et illégitime » d’un de ses membres. Démontrant l’absence totale de convergence sur ce sujet, le président du Conseil européen a quant à lui rappelé que « l’Union européenne est unie pour défendre le droit de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles se trouvant dans sa zone économique exclusive ». Enfin, si la confrontation entre la Turquie et la Grèce se cantonne aux joutes verbales entre ministères des affaires étrangères, la tension a rarement été aussi élevée en mer Égée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

La guerre de l’acier est déclarée

Faut-il imposer des droits de douane à coup de menton rageur ou passer par les organes de règlement de l’OMC ? Les Etats-Unis et l’Union européenne ont chacun choisi leur camp, mais l’adversaire est commun et chinois.

Selon un rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale, les exportations de marchandises se sont élevées à 15 460 milliards de dollars en 2016. Cinq pays (Chine, États-Unis, Allemagne, Japon et France) représentent à eux seuls 38 % des exportations mondiales de marchandises, la Chine étant quant à elle le premier exportateur mondial (11,8 %).

La régulation de ces échanges mondiaux avait motivé la création le 1er janvier 1995 de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), issue des négociations issues de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (General Agreement on Tariffs and Trade – GATT) de 1947. La volonté des Etats de l’époque était d’éviter que les conflits commerciaux dégénèrent en guerres ouvertes. La crise déclenchée par la décision américaine d’imposer unilatéralement des droits d’importations d’acier et d’aluminium montre que le risque de guerre commerciale est toujours présent et que ses conséquences restent imprévisibles.

Le Président des États-Unis a annoncé, le 1er mars, que les droits d’importation seraient fixés à 25% pour l’acier et à 10% pour l’aluminium. Le 8 mars, Donald Trump a signé les documents qui officialisent cette décision, tout en exemptant le Canada et le Mexique, pays signataires avec les Etats-Unis de l’Accord de libre-échange nord-américain (North American Free Trade Agreement – NAFTA). Cette décision donne suite aux conclusions d’une enquête menée par le Department of commerce rendues le 16 février 2018 sur la menace à la sécurité nationale provoquée par les importations d’acier,
en particulier chinois. L’argumentaire développé par Washington porte sur l’incapacité dans laquelle se retrouveraient les Etats-Unis, par suite de la destruction de leur outil de production, de répondre en interne à une demande motivée par la sécurité nationale. Le 22 mars, les États-Unis ont finalement annoncé que, outre le Mexique et le Canada, l’Argentine, le Brésil, la Corée du Sud et l’Union européenne ne seraient pas soumis à cette nouvelle taxation.

Dès les premières annonces américaines, la Commission européenne a considéré que cette nouvelle taxation avait d’abord comme objectif de protéger l’industrie nationale de la concurrence exercée par les importations et ne pouvait être justifiée par des impératifs de sécurité nationale. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a déclaré que « l’Union européenne réagira fermement et de manière proportionnée pour défendre ses intérêts ». Lors du Conseil européen des 22 et 23 mars 2018, les dirigeants européens se sont toutefois félicités de la visite à Washington de la commissaire au Commerce, Cecilia Malmström, qui a négocié avec les représentants américains pour une exemption. Cette suspension n’a cependant pas dissipé toutes les inquiétudes européennes. Lors de sa conférence de presse conjointe avec la Chancelière Angela Merkel, tenue à l’issue du Conseil européen, Emmanuel Macron a en effet observé que cette exemption « très temporaire » n’était pas satisfaisante. Dans une conversation téléphonique avec le Président des Etats-Unis, Emmanuel Macron a rappelé le 27 mars 2018 que les exportations d’acier et d’aluminium de l’Union européenne ne constituaient pas une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis, et qu’à ce titre elles ne devaient pas être frappées de droits de douane supplémentaires.

Le Président français a affirmé que l’Union européenne croit à une régulation mondiale, multilatérale du commerce et agira dans le cadre des règles de l’OMC. Pour répondre au problème des surcapacités en acier, la stratégie de l’Union européenne, qui n’est pas, selon Emmanuel Macron, « la variable d’ajustement du commerce mondial, ni le maillon faible ou le défenseur naïf », a consisté à ouvrir le 27 mars 2018 une enquête en matière de sauvegarde[1] auprès de l’OMC, à l’opposé de la « mauvaise stratégie » américaine. La Direction générale du commerce de la Commission européenne observe que l’importation d’acier a bondi de 17,8 millions de tonnes en 2013 à 29,3 millions de tonnes en 2017, en raison d’une surcapacité de production mondiale et de mesures commerciales prises par des « pays tiers » en réponse à cette surcapacité. Plutôt que d’invoquer la sécurité nationale, la Commission note que le prix de l’acier importé est inférieur à celui proposé par les industriels européens, leur faisant subir des pertes financières importantes. La Commission, qui ne cite jamais la Chine, s’inquiète également des mesures prises par les Etats-Unis, conduisant à inonder encore plus le marché européen d’acier bon marché. En écho, Emmanuel Macron a souligné auprès de Xi Jinping « l’importance d’éviter la montée des tensions commerciales […] tout en corrigeant les pratiques de nature à créer des déséquilibres ».

Les rapporteurs de la commission des affaires européennes dénoncent l’attitude des Etats-Unis, accusés « d’étrangler » l’Organe d’appel de l’OMC et plus généralement de « voir dans le système de règlement des différends de l’OMC une limitation inacceptable à leur souveraineté autant qu’une anomalie dans une pratique qui les a toujours vus refuser de se soumettre à une juridiction internationale, dans quelque domaine que ce soit ». Donal Trump s’est pourtant félicité le 22 mars 2018 dans un communiqué vilipendant la Chine, accusée de piller l’innovation aux Etats-Unis, des décisions favorables rendues par l’Organe de règlement des différends de l’OMC. Dès le 23 mars 2018, les Etats-Unis ont présenté à l’OMC une demande de consultations au sujet de « mesures prises par la Chine touchant à la protection des droits de propriété intellectuelle ». En réponse, le vice-ministre des affaires étrangères chinois Zheng Zeguang China a déclaré le 26 mars 2018 que la Chine ne souhaitait pas mener une guerre commerciale mais ne la craignait pas. « La Chine est fermement déterminée et entièrement préparée à répondre [aux mesures américaines] de manière résolue, afin de préserver ses intérêts nationaux ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

[1] Une enquête en matière de sauvegardes vise à déterminer si l’accroissement des importations d’un produit cause, ou menace de causer, un dommage grave pour une branche de production nationale.

L’affaire Skripal

Dans un discours à la Chambre des communes, le Premier ministre britannique Theresa May est revenu le 26 mars 2018 sur la tentative d’assassinat perpétrée le dimanche 4 mars 2018 à Salisbury contre Sergei Skripal et sa fille Yulia. Sergei Skripal est un ancien colonel des services de renseignements militaires russes, arrêté pour trahison en décembre 2004 et échangé en 2010 contre une dizaine d’espions russes. Si aucune preuve formelle ne peut être avancée pour incriminer la Russie et son Président, Theresa May a énuméré les éléments à charge qui ont conduit les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne à condamner fermement la Russie, condamnation reprise dans les conclusions du Conseil.

Le Defence Science and Technology Laboratory britannique, établi à Proton Down, a identifié l’agent utilisé à Salisbury comme étant du Novichok, neurotoxique de qualité militaire développé par l’Union soviétique. La Russie a déjà dans le passé cautionné l’assassinat d’opposants et considère, selon Theresa May, que certains anciens « agents doubles » sont des cibles naturelles de tels assassinats, tel Alexandre Litvinenko, décédé en 2006 après avoir ingurgité du polonium. Enfin, la Grande-Bretagne détient des renseignements selon lesquels la Russie a produit du Novichok en quantités limités dans la dernière décennie afin de procéder à ces exécutions.

A ce titre, selon Theresa May, aucun autre Etat ne disposait à la fois de la capacité, la volonté et la motivation pour conduire cette attaque. « Il n’existe aucune autre explication plausible ». De plus, toujours selon Theresa May, la Russie n’a apporté aucune réponse valable aux demandes britanniques. Au contraire, cette tentative d’assassinat arrive dans un contexte de crise ouverte. Dans les dernières années, la Russie a annexé la Crimée et soutenu activement le séparatisme dans la région du Donbass, et conduit des campagnes d’espionnage et d’influence à l’encontre des Etats occidentaux.

Le même jour, le ministre français de l’Europe et des affaires étrangères a annoncé la décision d’expulser du territoire français, dans un délai d’une semaine, quatre personnels russes sous statut diplomatique. Qualifiant l’attaque de Salisbury de menace grave à notre sécurité collective et au droit international, Jean-Yves Le Drian s’est référé aux conclusions du Conseil européen des 22 et 23 mars 2018, qui a affirmé, reprenant les termes de Theresa May, qu’il n’existait pas d’autre explication plausible que celle de la responsabilité de la Fédération de Russie.

Les Etats-Unis ont quant à eux décidé l’expulsion d’une soixantaine d’agent de renseignement russes et la fermeture du consulat situé à Seattle, invoquant la proximité d’une base de sous-marins et du siège de Boeing. Parmi ceux-ci figurent douze agents de la mission russe auprès des Nations Unies à New York, accusés d’avoir profité de leur statut pour mener des actions de renseignement préjudiciables à la sécurité des Etats Unis.

Enfin, le 27 mars 2018, le Secrétaire général de l’OTAN a annoncé le retrait de l’accréditation d’une dizaine de membres de la mission russe, qualifiant la réponse de l’OTAN de message clair adressé à la Russie en réponse à son comportement inacceptable et dangereux. Il a toutefois laissé la porte ouverte au dialogue, rappelant que la tenue de la prochaine réunion du Conseil OTAN-Russie n’était pas remise en cause.

La Russie a dès le début du mois de mars réfuté toutes les accusations. Lors d’une conférence réunissant les ministres des affaires étrangères, de la défense et de l’industrie, Moscou a affirmé que l’arsenal d’armes chimique russe avait été totalement détruit le 27 septembre 2017, destruction confirmée par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). Après avoir publié un « aide-mémoire » sur l’affaire Skripal niant toute responsabilité dans la tentative d’empoisonnement, le ministère des affaires étrangères a souligné le 23 mars 2018 que l’absence d’autre explication possible ne pouvait faire office de preuve, regrettant que le Conseil européen s’aligne sur la position britannique. Moscou réclame que les investigations soient menées par les équipes de l’OIAC, niant avoir reçu des question précises de la part du Royaume Uni et regrettant l’absence de collaboration entre les deux pays, pourtant signataires de la Convention. Les équipes de l’OIAC sont arrivées au Royaume-Uni le 19 mars, mais leurs conclusions ne sont pas encore connues.

Au total, plus de 140 agents de renseignement russes auront été expulsés par une vingtaine de nations de l’Union européenne et de l’OTAN ainsi que par les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou l’Ukraine. Malgré les dénégations de Moscou, il est probable que la Russie soit à l’origine de cette tentative d’assassinat, qui constitue la première attaque neurotoxique sur le territoire européen depuis la Seconde guerre mondiale. Alors que Vladimir Poutine vient d’être réélu à la tête de la Russie, il reste incompréhensible que le nouveau tsar, s’il est réellement coupable, ait tellement sous-estimé la réaction des Etats occidentaux.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

Escale à Nantes et Saint-Nazaire pour la 3e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Pour la première fois depuis sa création en 2015, la session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN a mis le cap vers les Pays de Loire avec un programme principalement orienté sur la construction navale civile, les énergies marines renouvelables, les technologies marines innovantes et la sécurité en mer.

Les auditeurs ont été reçus à Saint-Nazaire par le directeur général de STX, Monsieur Laurent Castaing, qui leur a présenté les grands enjeux de la construction navale civile, mais aussi les autres champs d’action de STX, en particulier dans le domaine des énergies marines renouvelables (EMR). La visite du Symphony of the seas, plus grand paquebot du monde, quelques jours seulement avant la livraison à son commanditaire, restera pour les auditeurs à la fois un moment magique et la démonstration d’une performance technologique et managériale exceptionnelle pour construire un tel navire en à peine trente mois.

Les auditeurs devant le plus grand paquebot du monde

Puis ce fut la découverte de la toute récente filière des EMR où le gigantisme d’éoliennes offshores, à peine plus petites que la tour Eiffel, va permettre de produire cette électricité nouvelle a un prix compétitif. Ce fut l’occasion de retrouver deux auditeurs des sessions « Enjeux et stratégies maritimes » précédentes, acteurs majeurs de ces projets, qui participèrent aux débats animés concernant les volets politique, économique, technique et administratif de ce nouveau secteur d’activité. Ces échanges ont été complétés par l’impressionnante visite du site d’assemblage des éoliennes flottantes du groupe General Electric (GE) dirigé par Jean-Michel Obadia où les auditeurs ont pu échanger avec des ingénieurs et des techniciens particulièrement motivés par le défi technologique que représente la construction au millimètre près de rotor d’éolienne de plus de 400 tonnes, sans les palles.

Un autre moment fort de la journée fût l’accueil au pôle national de formation de la Société nationale des sauveteurs en mer (SNSM) par Didier Moreau, son directeur. En prenant place à bord des bateaux et des simulateurs du site, les auditeurs ont été plongés dans le quotidien des sauveteurs en mer, dont les interventions sauvent plus de 8000 personnes par an tant sur les plages qu’au large, portant haut la solidarité des gens de mer qui anime tous les marins.

Auditeurs en opération de sauvetage de nuit par mauvais temps (Simulateur de la SNSM )

Après un vendredi à Saint-Nazaire riche en visites, les auditeurs ont été accueilli le samedi au sein du Technocampus Océan de Nantes par Blandine Barbier, adjointe au directeur du technocampus, Arnaud Poitou, directeur de l’Ecole Centrale de Nantes et Didier Besnard, directeur du CEA Tech en régions. Cet accueil conjoint est le symbole de la coopération entre l’Etat, la Région des Pays de Loire et les entreprises en matière de développement économique. Les interventions de Serge Rimlinger, responsable des partenariats au CEA Tech, de Bertrand Alessandrini, directeur du développement et des relations industrielles à l’Ecole Centrale de Nantes, d’Erwan Jacquin, responsable de département du bureau Ver

Avec Arnaud Poitou (Centrale Nantes) et Serge Rimlinger (CEA Tech) au Technocampus Océan

itas et PDG de Nextflow software et de Julien Chiaroni, adjoint au directeur du laboratoire du CEA spécialisé dans les systèmes numériques intelligents (List), ont mis en évidence le succès de cette fertilisation croisée entre des acteurs issus de la recherche, du secteur public, des industries et du monde universitaire. Une telle synergie est un atout majeur pour les entreprises françaises qui doivent être compétitives face à la concurrence internationale.

 

Riches de ces enseignements, les auditeurs se sont ensuite plongés dans leurs travaux de comité pour mettre la dernière main à leurs rapports qui doivent être remis à la fin du mois.

Les nouvelles routes de la soie : quels enjeux stratégiques ?

Etudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), Simon Rousseau s’intéresse tout particulièrement aux nouveaux enjeux de défense et de sécurité, notamment au rôle et à la place du renseignement à l’heure du big data, ainsi qu’au Moyen Orient dans son ensemble. Diplômé, il entamera une carrière d’analyste au sein de l’appareil de défense français.

Symbole historique des échanges entre l’Orient et l’Occident, la « Route de la soie » connait depuis quelques années un intérêt inédit en ce qu’elle souligne tant l’importance d’échanges commerciaux croissants avec la Chine que différents enjeux géopolitiques et stratégiques sous-jacents. En effet, loin de n’être qu’un projet économique, les nouvelles Routes de la soie – ou initiative « One Belt, one Road » – répondent à plusieurs impératifs stratégiques chinois tandis qu’elles aspirent à modifier en profondeur les équilibres géopolitiques régionaux voire mondiaux.

La représentation cartographique des routes envisagées rend compte de l’ampleur du projet : les deux axes créeront une boucle massive reliant trois continents, replaçant dès lors la Chine dans sa position historique et revendiquée d’« Empire du Milieu ». Officiellement lancée en 2013 par le président Xi Jinping, cette initiative cherche à développer les lignes de communications routières, ferroviaires et maritime tout en créant de nombreuses infrastructures pour relier la Chine à l’Europe en passant par l’Afrique. Evitant l’Inde, la route terrestre concerne directement l’Asie centrale, le Caucase du sud, l’Iran et la Turquie pour aboutir en Europe tandis que la voie maritime doit permettre de toucher la corne de l’Afrique comme l’Afrique orientale. Si les premiers impératifs sont économiques, avec l’objectif affiché de doper le commerce extérieur chinois et de relancer une croissance en berne, le projet recouvre également une importance géopolitique et stratégique indéniable alors que le géant chinois cherche à conduire une politique de desserrement vis-à-vis des Etats-Unis et de rayonnement à l’échelle mondiale.

Histoire et représentation de la Route de la soie

Les Routes de la soie s’inscrivent dans un riche contexte historique comme dans une volonté de rayonnement ancienne de la Chine. Ainsi, au 2ème siècle avant Jésus Christ plusieurs réseaux d’échanges commerciaux et culturels unissent déjà l’Empire du milieu aux terres d’Asie centrale voisines, à savoir la Bactriane, la vallée de Ferghana et la Sogdiane – une région qui engloberait aujourd’hui l’Afghanistan, du Tadjikistan, et de l’Ouzbékistan. Sous l’empereur Han Wudi et nourrie par la fougue d’ambitieux voyageurs et commerçants chinois, une première voie relie la Chine à l’Ouest contribuant dès lors à la propagation de la culture et des biens chinois en Asie centrale et, dans une moindre mesure, en Europe.

Cette première route de la soie va progressivement s’éteindre sous l’effet de facteurs conjoints : la fin de la Pax Mongolica durant le XIVème siècle rend le chemin peu sûr tandis que la Chine, particulièrement sous les dynasties Ming au XVIe et Qing au XVIIe, se ferme peu à peu à l’extérieur. Dans le même temps, l’Europe s’intéresse de plus en plus à l’Amérique et à l’Afrique tandis que la route des Indes devient la voie commerciale privilégiée du vieux continent. Néanmoins, la Route de la soie demeure un symbole fort de l’imaginaire chinois et souligne une période de rayonnement et d’influence indéniable.  En effet, comme le soulignent Claudia Astarita et Isabella Damiani, « la mémoire de cette importante représentation des liens anciens entre les deux extrémités de l’Eurasie n’est jamais vraiment tombée dans l’oubli ». Si l’importance de cette route – plutôt un ensemble de chemins commerciaux – doit être remise en perspective, il n’en reste pas moins que le concept de Route de la soie a durablement marqué l’imaginaire chinois tout en prenant une importante dimension géopolitique, comme voie d’accès vers les terres convoitées d’Asie centrale et vecteur d’influence.

Aujourd’hui, alors que la Chine cherche de nouveaux débouchés commerciaux et souhaite renforcer sa place de puissance globale, la Route de la soie retrouve une importance essentielle, notamment pour contourner l’encerclement américain.

Entre sécurisation de l’étranger proche et des intérêts économique et contournement de l’endiguement américain

Si l’initiative « One Belt, One Road » répond indéniablement à des impératifs économiques – notamment détaillés dans la note de Monsieur Jean-Charles Colombani du 20 février 2018 – les nouvelles Routes de la soie recouvrent également une importante dimension géopolitique et stratégique. Que ce soit par voie terrestre ou maritime, le tracé des routes est révélateur des ambitions de Pékin. La Chine conduit en effet une stratégie de long terme qui doit lui assurer une influence certaine en Eurasie tout en lui permettant de contrer ses principaux rivaux régionaux et de se défaire de la politique d’endiguement américaine, un temps matérialisée par l’Accord de partenariat transpacifique (TPP). Ainsi, le pays a patiemment élargi sa présence, de sa périphérie proche jusqu’aux confins du continent asiatique tout en encerclant progressivement l’Inde et en évitant soigneusement les principaux alliés de Washington. Les nouvelles Routes de la soie participent de cette stratégie.  Grâce à elles, la Chine compte profiter de différents points d’appui en Asie centrale, matérialisant et renforçant une coopération économique et des investissements anciens. Dans le même temps, ces routes doivent permettre de sécuriser et de stabiliser l’étranger proche chinois afin de lui permettre un développement serein. Cet axe permet en outre d’encercler et de contenir l’Inde et d’assurer un prolongement maritime vers l’Océan Indien, et l’Afrique, par un axe sino-pakistanais. En effet, depuis le lancement de l’initiative, les relations, notamment économiques, entre la Chine et le Pakistan se sont intensifiées. Sur le plan maritime, les routes envisagées permettent à la chine de contourner l’influence américaine en Mer de Chine et dans le Pacifique comme en atteste la carte ci-contre.

Enfin, l’ensemble de ces axes doit permettre à la Chine de sécuriser ses approvisionnements énergétiques en provenance de Russie et du Moyen Orient contre la menace de la piraterie dans le golfe d’Aden, le détroit d’Ormuz, le détroit de Malacca ou en Mer de Chine méridionale ou contre un éventuel « blocus » américain sur les approvisionnements chinois en cas de vives tensions entre les deux puissances.

 

Un rayonnement chinois mondial ?

Plus que de simples impératifs géopolitiques et économiques, les nouvelles Routes de la soie servent également le soft power chinois tout en permettant au régime de Xin Jinping d’offrir une alternative – crédible ? – au modèle américain. Ainsi, en se basant sur des investissements massifs dans des infrastructures locales, en jouant la carte du long terme et de liens « gagnant-gagnant », la Chine cherche à se positionner comme un partenaire privilégié et viable pour de nombreux pays, capitalisant, dans le même temps, sur le repli américain. Pékin veut ainsi présenter son projet comme un important vecteur de développement pour les pays qui y prendront part tout en espérant que celui-ci permette la large diffusion du modèle chinois et la création de liens culturels et politiques forts.

Néanmoins plusieurs problèmes de taille peuvent contraindre le développement du projet chinois. Outre les fonds draconiens qu’il implique, celui-ci peut se heurter à certaines zones d’instabilité en Asie centrale et au Moyen Orient tandis que la topographie de certaines régions rend la construction d’infrastructures difficile.

Ressources

28° SMHES – Au cœur de Naval Group et de la 3ème division « Monsabert »

Les auditeurs de la session 2017-2018 méditerranéenne des hautes études stratégiques ont été accueillis le 15 mars 2018 sur le site d’Ollioules par monsieur Julien Mifsud, directeur et DRH du site.

Situé au cœur du Technopôle de la Mer, le site Naval Group de Toulon-Ollioules est le centre névralgique des activités de haute technologie du Groupe et plus largement des systèmes navals de défense made in-France. Naval Group rassemble à Ollioules plus de mille cadres et ingénieurs spécialisés dans le développement de systèmes de combat complexes équipant les navires militaires.

Avant de visiter le showroom, vitrine des évolutions technologiques développées par Naval Group au profit des prochaines frégates et sous-marins de la Marine nationale, les auditeurs ont profité d’une présentation des grands enjeux de Naval Group face à la concurrence internationale. Malgré d’excellents résultats financiers, le Groupe est en effet confronté à une concurrence acharnée des acteurs industriels européens et mondiaux. Si des partenariats ont été trouvés, tels celui passé avec Fincantieri, illustré par le lancement quasi-simultané des frégates Antonio Marceglia et Normandie, l’arrivée de nouveaux constructeurs, turc ou chinois nécessite d’être toujours à la pointe de la technologie et de l’innovation, qualités qui caractérisent les fleurons de Naval Group, tels que la corvette Gowind, déjà commandée à plus d’une dizaine d’exemplaires, ou la frégate de taille intermédiaire Belh@rra.

L’évocation de cette frégate « numérique » introduisait tout naturellement aux présentations dédiées aux technologies de l’information, avec une visite consacrée à la nouvelle infrastructure navale embarquée ACCESS (Afloat Common Computing Evolutive and Secured System Project) qui sera mise en œuvre de façon native sur cette frégate. Les auditeurs ont achevé cette journée par une présentation de la vision Naval Group de la cybersécurité, caractérisée par la création récente du CSIRT (Computer Security Information Response Team), équipe d’une dizaine d’ingénieurs dédiée à l’anticipation et à l’analyse de la menace et à la réponse aux incidents.

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La journée du 15 mars s’est achevée par une conférence donnée par monsieur Moïse Moyal, référent sécurité des systèmes d’information pour la région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur à l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information). Créée par le décret n° 2009-834 du 7 juillet 2009, l’ANSSI assure la fonction d’autorité de défense et de sécurité des systèmes d’information. Elle a notamment pour mission de proposer les mesures destinées à répondre aux crises affectant ou menaçant la sécurité des systèmes d’information des autorités publiques et des opérateurs d’importance vitale mais également de proposer les mesures de protection des systèmes d’information.

L’importance de ces missions essentielles à la sécurité nationale a été souligné par l’étude d’impact annexée au projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2019 à 2025 : « à l’issue de la révélation d’une vulnérabilité majeure affectant les systèmes Windows, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information avait réalisé début 2017 des tests techniques lui permettant d’identifier plusieurs milliers d’adresses IP vulnérables en France. L’agence avait alors demandé aux opérateurs de communications électroniques d’alerter les détenteurs des systèmes concernés, mais n’a reçu aucun engagement de la part de ces derniers. Quelques mois plus tard, le code malveillant WannaCry utilisait cette même vulnérabilité pour se propager massivement en France. »

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Après une journée centrée sur les nouvelles technologies, le 16 mars 2018 a remis l’homme au cœur du système avec une visite de l’état-major de la 3ème division, établi au quartier Rendu, dans le 9ème arrondissement de Marseille. L’ancre de marine conservée à l’entrée du quartier rappelle que le 72ème régiment (puis bataillon) d’infanterie de marine a occupé les lieux de 1991 à 2009.

Créée le 20 juin 2016 dans le cadre du projet « au contact » de l’armée de terre, la 3ème division Scorpion reprend les traditions de la 3ème division d’infanterie algérienne, qui avait libéré la cité phocéenne en 1944, emmenée par le général Joseph de Goislard de Monsabert. Elle engerbe sous les ordres du général de division Bruno Guibert trois brigades, la 11ème brigade parachutiste, la 6ème brigade légère blindée et la 2ème brigade blindée.

Accueillis par le général de brigade Michel Ledanseur, les auditeurs ont bénéficié d’une présentation générale des récentes évolutions de l’armée de terre et de l’activité de la 3ème division, complétant ainsi les éléments recueillis au Cannet-des-Maures en décembre 2017. Répondant totalement aux attentes de l’Institut FMES et à l’importance de montrer la réalité de l’action des forces armées, les officiers ont fait part de leur expérience au sein de la force Barkhane, mais également dans les entités de l’Union européenne (EUTM Mali) ou des Nations Unies (MINUSMA), offrant ainsi une superbe transition entre le séminaire de février, dédié à l’Union européenne, et celui d’avril, qui se déroulera au Palais des Nations de Genève.

De ces deux journées, c’est sans doute la vidéo présentée dans un silence de cathédrale par le GB Michel Ledanseur qui aura le plus marqué nos auditeurs, qui pendant 1 minute et 15 secondes, auront partagé la vie de nos forces spéciales.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du centre méditerranéen des études stratégiques.

L’indépendance énergétique de l’Europe au filtre du conflit entre Gazprom et Naftogaz

L’Institut d’arbitrage de la chambre de commerce de Stockholm a rendu le 28 février 2018 ses conclusions sur le conflit opposant les compagnies ukrainienne Naftogaz et russe Gazprom. Jugeant que Gazprom avait failli à ses obligations, l’Institut a condamné la compagnie russe à rembourser 2,56 Mds de dollars et revu les conditions d’exécution du contrat qui lie les deux entreprises jusqu’en 2019. En réaction, Gazprom a coupé dès le 1er mars l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine. Le vice-président de la Commission européenne Maroš Šefčovič s’est inquiété dès le 2 mars de cette situation et a enjoint « la Russie et l’Ukraine de retrouver toutes deux leur place respective de fournisseur fiable et de pays de transit du gaz ».

Sans surprise, la Pologne a immédiatement apporté un soutien à l’Ukraine. Le président de la compagnie polonaise PGNiG a mis en avant à cette occasion la diversification de son approvisionnement en gaz, en particulier grâce au gaz liquéfié en provenance du Qatar et des Etats-Unis. Cette sécurité de l’approvisionnement en gaz naturel de l’Union européenne est une des préoccupations de la Commission européenne, qui fait l’objet d’un règlement[1] applicable depuis le 1er novembre 2017. S’appuyant sur une analyse d’octobre 2014 sur « les effets d’une rupture partielle ou totale des approvisionnements en gaz en provenance de la Russie », la Commission recommande ainsi l’interconnexion des réseaux gaziers et la diversification des sources d’approvisionnement.

Selon les chiffres de l’office statistique de l’Union européenne, la part de la Russie dans les importations de gaz naturel de l’Union européenne se situe juste en-deçà de 30 % après un pic relatif de 32,4 % enregistré en 2013. La Norvège demeure le deuxième plus grand fournisseur de gaz naturel importé par l’Union européenne, sa part s’élevant à 25,9 % en 2015. Alors que l’approvisionnement en gaz naturel originaire d’Algérie a été réduite de près de la moitié entre 2005 et 2015, celle du Qatar a été elle presque multipliée par cinq[2].

Si 80% du gaz russe transitait par l’Ukraine avant 1989, les tensions entre Moscou et Kiev, exacerbées depuis 2014, ont conduit la Russie, avec l’appui intéressé de l’Allemagne et de la Turquie, à contourner l’Ukraine en développant des réseaux alternatifs par la mer Baltique ou la mer Noire. En 2009, une première interruption des livraisons gazières de l’entreprise russe Gazprom à Naftogaz avait privé l’Union européenne de près de 20% de ses approvisionnements pendant quatorze jours avec douze pays touchés. La dernière crise n’a pas eu d’impacts sur les pays de l’Union européenne, ce qui a permis au président ukrainien Petro Poroshenko de se féliciter de l’attitude de son pays, un « partenaire fiable ».

Ce nouvel épisode a également donné l’occasion à Petro Porochenko de critiquer ouvertement la construction du gazoduc Nord Stream 2[3] alors que « la Russie peut couper l’approvisionnement en gaz de l’Union européenne à n’importe quel moment et sans aucun préavis ? ». En septembre 2015, cinq entreprises européennes de poids, dont Engie, ont en effet signé un accord avec Gazprom en vue de doubler le Nord Stream, qui achemine depuis l’automne 2011 jusqu’à 55 milliards de m3 de gaz russe jusqu’en Allemagne par voie maritime. A terme, ce projet permettra à l’Allemagne de faire transiter par son territoire la quasi-totalité du gaz russe destiné à l’Europe, au détriment de l’Ukraine qui perdra jusqu’à deux milliards de dollars de rentes financières[4].

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

[1] Règlement 2017/1938 du 25 octobre 2017

[2] Les importations française de gaz naturel proviennent principalement de quatre fournisseurs : la Norvège (42% des importations en 2015), la Russie (11%), les Pays-Bas (11%) et l’Algérie (9%)

[3] Et également le gazoducs Turkish Stream qui traverse la mer Noire

[4] Céline Bayou, « Nord Stream 2. Un gazoduc à contre-courant de la politique énergétique européenne ? », P@ges Europe, 9 mars 2016 – La Documentation française © DILA