L’influence des Frères musulmans sur la politique régionale de la Turquie – par Ana POUVREAU

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan et l’Émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben Hamed al-Thani. Ankara. Janvier 2018.
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Fondée en 1928 en Egypte, par Hassan el-Banna[1], en réaction à la présence coloniale britannique dans la région, la Société des Frères musulmans appelle à la régénération de l’islam. Elle a promu, dès son origine, la réislamisation de la société égyptienne et l’instauration d’un Etat fondé sur la Charia[2]. Opposée à la laïcisation des sociétés du Moyen-Orient – à savoir, la sécularisation des institutions – et au nationalisme arabe, cette idéologie à vocation universelle, poursuit – tout comme le salafisme – un double objectif : celui du rétablissement du Califat aboli par Atatürk en 1924 et l’avènement de « l’Oumma (communauté des croyants) islamique transfrontalière »[3] à l’échelle planétaire. Progressivement, le « frérisme » est devenu un des mouvements islamistes sunnites contemporains les plus militants et les plus puissants au monde, en dépit des persécutions massives dont il a fait l’objet dans plusieurs pays depuis sa création.

L’évolution récente du mouvement depuis 2011 a fait de la Turquie, un pôle de rayonnement pour les Frères musulmans et un refuge pour ses sympathisants. L’actuel président Recep Tayyip Erdogan, a rejoint dès les années 1970, la mouvance islamiste de Necmettin Erbakan[4], fondateur du Milli Görus (« Vision nationale »), proche des Frères musulmans. Il a apporté son soutien, dès le début, à Mohamed Morsi, également issu du courant frériste et qui avait été élu président lors des élections présidentielles égyptiennes en juin 2012. Ce dernier a institué une véritable « frérisation » de l’Etat égyptien, selon l’expression de Gilles Kepel[5], dès juillet 2012. En réaction, le mouvement de protestation Tamarrod (« Rébellion »), hostile aux Frères musulmans, a provoqué, par le biais de « méga-manifestations », sa destitution[6]. Lors d’un coup d’Etat, le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi a été renversé par l’armée égyptienne avec le soutien de l’Arabie saoudite, puis incarcéré par le nouveau pouvoir incarné par Abdel Fattah al-Sissi. Une répression implacable s’est abattue sur ses partisans, parmi lesquels plus d’un millier d’entre eux ont été tués lors des massacres de Rabaa et Nahda[7], tandis qu’une minorité a trouvé refuge en Turquie (notamment à Yenibosna, une banlieue d’Istanbul) et au Qatar[8] (à l’instar du prédicateur d’origine égyptienne et leader incontesté des Frères musulmans, Youssef alQaradawi, réfugié dans l’émirat pendant des décennies). Dans un tel contexte, la pérennité du mouvement est actuellement assurée grâce à l’action conjointe de la Turquie et du Qatar, où il est soutenu par le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani. Cependant, depuis 2014, la pression exercée sur le Qatar par l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe ont conduit le gouvernement de Doha à demander à plusieurs Frères musulmans de quitter le pays. La Turquie s’est déclarée prête à les accueillir. Ce soutien turc au mouvement aura indubitablement pour effet de modeler le paysage politique et géostratégique de l’ensemble de la région.

  • La lutte des Frères musulmans pour la suprématie face au salafisme

L’influence de la confrérie dans la région a été manifeste à la suite des « printemps arabes » survenus en 2011, avec l’arrivée au pouvoir de candidats issus de partis puisant leurs racines dans l’idéologie du mouvement, tels que Ennahdha (Mouvement de la Renaissance) en Tunisie, le Parti de la liberté et de la justice en Egypte ou le Parti de la justice et du développement (PJD) au Maroc. Depuis plusieurs années, les Frères musulmans jouent également un rôle important au sein de groupes rebelles armés libyens, yéménites et syriens[9].

 

Cependant, à la suite de leur renversement en Egypte, ils se trouvent « dans la situation la plus compliquée de leur histoire », selon Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe. « La maison mère, en Egypte, est en lambeaux », écrit-il. Le leadership se partagerait donc entre la Turquie et le Qatar. Dans ces deux pays, il estime qu’ « il s’est créé là-bas une sorte d’internationale frériste, avec des Egyptiens, des Turcs, des Syriens, des Libyens, etc. Ce sont les seules capitales de la région où les Frères musulmans peuvent s’exposer et tenter de s’organiser politiquement »[10].

 

Une intensification de la lutte sans merci, qui oppose les Frères musulmans à leurs adversaires soutenus de par le monde par l’Arabie Saoudite, s’annonce, « chacune œuvrant pour prendre la main sur l’Islam dans le monde arabe »[11]. Après la mort de Mohamed Morsi, le 17 juin 2019, cette évolution se confirme. Elle avait déjà été aggravée fin 2018, à la suite de l’assassinat effroyable au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, du journaliste saoudien, Jamal Khashoggi – qui, dans le passé, fut membre des Frères musulmans[12]– par un commando présumé de 15 agents saoudiens commandités par Riyad,

 

En soutenant le mouvement frériste, la Turquie réactive son influence non seulement dans son ancienne zone de domination ottomane, mais également dans la diaspora turque à l’étranger étant donné l’activisme de la confrérie. De plus, ce positionnement nourrit son ambition de devenir la principale force avec laquelle il faut compter au Moyen-Orient et dans le monde musulman. Les motivations du Qatar sont différentes : d’une part, ce dernier a besoin de la Turquie pour protéger sa souveraineté ; d’autre part, l’engagement du Qatar en faveur du mouvement constitue « une police d’assurance contre l’opposition politique d’inspiration religieuse dans le petit État où les Frères musulmans se sont dissous volontairement en 1999 »[13].

 

  • L’alliance turco-qatarie et la défense des Frères musulmans

Depuis 2011, la Turquie et le Qatar partagent de nombreux objectifs communs en matière de politique étrangère, qu’il s’agisse des évolutions en l’Egypte, en Libye, en Syrie et également en ce qui concerne le Hamas, issu des Frères musulmans, que les deux pays soutiennent et refusent de qualifier d’organisation terroriste. Concernant la Syrie, le journaliste turc Fehim Tastekin rappelle que les deux pays ont conjointement contribué à la formation de la branche civile de l’opposition syrienne, le Conseil national syrien (CNS), et de sa branche militaire, l’Armée syrienne libre (ASL). Lorsque cette approche s’est écartée de l’approche américano-saoudienne comme en témoigne la rivalité qui s’est développée lors du reformatage de l’opposition en coalition nationale syrienne et de l’ASL en Conseil militaire supérieur, les deux pays ont continué à se soutenir mutuellement[14].

La Turquie protège l’existence du Qatar, régulièrement menacée par l’Arabie saoudite depuis les années 1920. Pour rappel, cette dernière a rompu ses relations diplomatiques et fermé sa frontière avec l’émirat qatari en juin 2017. Depuis 2012, la Turquie et le Qatar sont liés par un accord de coopération militaire et de ventes d’armement. En 2014, cette coopération s’est étendue à l’entraînement des forces et à la possibilité de déploiements mutuels comme en a témoigné l’arrivée du premier contingent turc en octobre 2015 à Doha et la mise en place d’un commandement de forces interarmées entre le Qatar et la Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command, QTCJFC)[15]. En 2016, était annoncée la construction d’une base militaire turque permanente au Qatar, devant permettre à la Turquie de disposer à terme d’une présence militaire d’environ 3 000 soldats dans le Golfe. En mars 2018, un accord a été signé concernant l’établissement d’une base navale turque au Qatar[16], tandis que des ventes de drones, de véhicules blindés turcs et de bâtiments de surface étaient annoncées[17].

Réciproquement, le Qatar a apporté son soutien financier à la Turquie lors de la grave crise financière qui secoua le pays en 2018.

 

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Ces développements illustrent la rivalité manifeste entre la Turquie et l’Arabie saoudite pour la prééminence au sein du monde sunnite. Et inévitablement, cette division ne peut que contribuer à exacerber les tensions dans un environnement déjà déstabilisé par l’antagonisme entre Sunnites et Chiites.

[1] Hassan el-Banna est le grand-père de l’islamologue helvético-égyptien, Tariq Ramadan.
[2] Anne-Lucie Chaigne-Oudin : « Frères musulmans », Les Clés du Moyen-Orient, 9 mars 2010. [https://www.lesclesdumoyenorient.com/Freres-musulmans.html]
[3] Alexandre del Valle, « Du mythe du Califat au totalitarisme islamiste », Atlantico, 13 juin 2016. [https://www.atlantico.fr/rdv/2729098/du-mythe-du-califat-au-totalitarisme-islamiste-alexandre-del-valle]
[4] Necmettin Erbakan (1926-2011) fut Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, avant d’être poussé à démissionner sous la pression de l’armée.
[5] Ghada Hamrouche: “Gilles Kepel : « Tout le monde est aujourd’hui dans le « c’est de ta faute que Daech a été créé » », HuffPost Algérie, 9 novembre 2014.
[6] Benjamin Barthe : « Egypte : les apprentis sorciers de Tamarrod », Le Monde, 17 juillet 2013. [https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/07/17/egypte-les-apprentis-sorciers-de-tamarrod_3448677_3208.html]
[7] “All According to Plan -The Rab’a Massacre and Mass Killings of Protesters in Egypt”, Human Rights Watch, 12 août 2014. [https://www.hrw.org/report/2014/08/12/all-according-plan/raba-massacre-and-mass-killings-protesters-egypt]. Voir également: Nadéra Bouazza: « Égypte : la répression des «Frères» dénoncée dans un rapport accablant », Le Figaro, 13 août 2014. [http://premium.lefigaro.fr/international/2014/08/13/01003-20140813ARTFIG00289-egypte-la-repression-des-freres-denoncee-dans-un-rapport-accablant.php]
[8] En Egypte, les Frères musulmans ont été déclarés organisation terroriste fin 2013. Le parti de Mohamed Morsi, le Parti de la liberté et de la justice, a été dissout en août 2014. La confrérie est également considérée comme une organisation terroriste notamment par l’Arabie saoudite, Barhein, les Emirats arabes unis, la Russie et la Syrie.
[9] Alexandre del Valle : « Après la mort de Mohamed Morsi, quel avenir pour les Frères musulmans? », Figarovox, 20 juin 2019. [http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/apres-la-mort-de-mohamed-morsi-quel-avenir-pour-les-freres-musulmans-20190620]
[10] Luc Mathieu, Entretien avec Stéphane Lacroix : « Les Frères musulmans sont dans la situation la plus compliquée de leur histoire », Libération, 18 juin 2019. [https://www.liberation.fr/planete/2019/06/18/les-freres-musulmans-sont-dans-la-situation-la-plus-compliquee-de-leur-histoire_1734582]
[11] Emmanuel Razavi : « Comment le Qatar est devenu le trésor de guerre de l’offensive turque pour s’imposer en nouvelle championne du monde musulman », Atlantico, 27 mars 2019. [https://www.atlantico.fr/decryptage/3569153/comment-le-qatar-est-devenu-le-tresor-de-guerre-de-l-offensive-turque-pour-s-imposer-en-nouvelle-championne-du-monde-musulman-emmanuel-razavi]
[12] Tamara Cofman Wittes: On Jamal Khashoggi, the Muslim Brotherhood, and Saudi Arabia”, Brookings Institution, 19 octobre 2019. [https://www.brookings.edu/blog/order-from-chaos/2018/10/19/on-jamal-khashoggi-the-muslim-brotherhood-and-saudi-arabia/]
[13] Bahauddin Foizee, “Shared regional agendas are stimulating the rapid rise of Turkey-Qatar cooperation”, Middle East Monitor, 1er avril 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170401-shared-regional-agendas-are-stimulating-the-rapid-rise-of-turkey-qatar-cooperation/]
[14] Fehim Tastekin: “Turkey, Qatar strengthen economic ties”, Al-Monitor, 9 mai 2014. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html]
[15] Yunus Paksoy:  “Turkish Military in Qatar: Bonds of Mutual Trust”, Daily Sabah, 12 juin 2018. [https://www.dailysabah.com/feature/2018/06/13/turkish-military-in-qatar-bonds-of-mutual-trust]
[16] “Qatar signs Turkey naval military base agreement”, Middle East Monitor, 14 mars 2018.
[https://www.middleeastmonitor.com/20180314-qatar-signs-turkey-naval-military-base-agreement/]
[17] “Turkish defense companies clinch key deals in Qatar”, Hurriyet Daily News, 14 mars 2018. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-build-two-training-warships-for-qatar-navy-128714]

 

 

Elections en Grèce, un résultat sans surprise ?

Le dimanche 7 juillet 2019, les Grecs se sont rendus aux urnes pour élire leur nouveau gouvernement. C’est le parti de droite, Nouvelle Démocratie, avec Kyriákos Mitsotákis à sa tête, qui a remporté la victoire. Avec 39,8% des voix, la droite dispose désormais de 158 sièges sur les 300 que compte le parlement grec. Le parti sortant, Syriza, a lui récolté 31,5% des voix, donc 86 sièges, contre les 144 dont Tsipras disposait précédemment.

Ces élections sont le témoin du rejet d’Alexis Tsipras jugé responsable de la mauvaise gestion de la crise économique. Elu en 2015, il est alors le seul en Europe à placer un parti de gauche au pouvoir. La campagne électorale tournait autour des plans d’austérité imposés par Bruxelles depuis 2010 et rejetés en bloc par les Grecs. Tsipras incarnait la seule alternative à cette austérité.

Mais sous la pression de Bruxelles, sans tenir compte du référendum dont 61% des voix l’encourageait à poursuivre sa résistance, son gouvernement a fait volte-face et a mis en œuvre un plan d’austérité extrêmement douloureux mais qui a permis une sortie de crise est déclarée en août 2018.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriákos Mitsotákis, appartient à une grande famille politique du pays. Son père, Konstantinos Mitsotakis, a été Premier ministre de 1990 à 1993, sa sœur, Dora Bakoyannis, fut maire d’Athènes (2003-2006) et ministre des affaires étrangères (2006-2009) et son neveu, Costas Bakoyannis, a accédé à la mairie d’Athènes en juin dernier. Proche des milieux d’affaires, il est jugé comme étant un réformateur. Il s’est résolument engagé à « relancer l’économie » et à « laisser la crise derrière les Grecs ». Pour autant, il ne faut pas oublier que la Grèce reste sous la surveillance de l’Union européenne. De plus les mécanismes financiers européens prévoient que les mesures d’austérité resteront en vigueur jusqu’en 2060!

Alors qu’au sein de l’Union européenne, ce sont plutôt les partis populistes qui ont le vent en poupe, l’élection de Kyriákos Mitsotákis ne s’inscrit pas dans cette logique. Ce n’est donc pas le discours anti-européen, anti-migrant et anti-establishment qui l’a emportée malgré la situation économique grecque avec un taux de chômage de 18% qui pouvait constituer un terreau favorable aux populistes. Mais ces derniers n’ont pas obtenu de résultats significatifs contrairement à leurs voisins italiens. Le parti d’extrême droite néo-nazi Aube Dorée a d’ailleurs perdu ses sièges au parlement.

Une fois sa victoire déclarée, Mitsotákis a annoncé qu’il s’agissait « [d’]une victoire pour l’Europe et pas seulement pour la Grèce ». Ce nouveau gouvernement pourrait être un signal encourageant pour la France et l’Union européenne. En effet, Mitsotákis s’affiche comme le partenaire dont la France a besoin pour renforcer le rôle de l’Europe dans la zone méditerranéenne où elle n’est que trop peu présente.

Kyriákos Mitsotákis, le nouveau Premier ministre grec. Tous droits réservés

Livraison des S-400 russes à la Turquie : une stratégie d’influence en Méditerranée…

Les systèmes russes de défense antiaérienne S-400 ont commencé à être acheminés vers la Turquie, après plusieurs jours d’incertitude sur la date de début des livraisons. La première cargaison est arrivée le vendredi 12 juillet à la base aérienne de Murted, à Ankara.

La commande de ces missiles, réalisée en septembre 2017 pour un montant estimé à 2,1 milliards d’euros, répond au besoin d’un déploiement des premières batteries à proximité de la ville de Sanliurfa à la frontière syrienne selon le média pro-gouvernemental Mili Gazette. La Turquie se donne donc les moyens, grâce à la portée étendue du S-400 (de l’ordre de 400km selon son producteur russe), de pouvoir anéantir tout aéronef volant au-dessus d’une zone qui couvre plus de la moitié du territoire syrien. Cela conforte donc son influence régionale dans sa capacité à sauvegarder l’espace aérien de toute action extérieure. Dans la même logique de puissance, la deuxième batterie de S-400 serait déployé près de Mersin, non loin de Chypre permettrait à la Turquie de consolider le régime pro-turque en République turque de Chypre du Nord (RTCN).

Au-delà de cet aspect strictement opérationnel, cette livraison revêt donc bien une dimension géopolitique singulière. Elle renforce notoirement l’influence régionale de la Russie. Cette vente intervient d’ailleurs quelques mois après l’inauguration d’une partie du gazoduc Turkstream par les chefs d’État russe et turc, renforçant  le partenariat économique au plan énergétique alors que la Turquie exerce une réelle pression sur Chypre sur l’exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale. Cette influence régionale est aussi marquée par la position commune russo-turque sur le dossier syrien lors de la signature de l’accord tripartite d’Astana en 2017 qui avait associé l’Iran. Pour aller plus loin, le président Erdogan a même déclaré vouloir participer à la construction du S-500, la future génération de ce même système d’armes. Pour un pays assez fortement contributeur de l’OTAN, cette perspective constitue un inévitable irritant pour les Etats-Unis.

La première réponse américaine porte sur la livraison d’équipements. En visite en Turquie, le sénateur républicain et membre de la commission des affaires étrangères Lindsey Graham a ainsi déclaré que la coexistence de ces avions des et des S-400 compromettrait le programme de l’avion de chasse F-35. Ce risque a été réaffirmé par le département d’État qui a renouvelé le 9 juillet dernier par la voix de sa porte-parole Morgan Ortagus la menace d’exclusion de la Turquie du programme F-35. Cette perspective, alors que l’armée turque a commandé 116 F-35 pour lesquels une avance de 1,4 milliard de dollars a déjà été versée, souligne la forte influence américaine sur l’économie turque et porterait un coup très sévère sur son industrie de défense qui produit de nombreux composants pour le programme F-35.

C’est donc bien toute l’ambiguïté de la relation entre Ankara et Washington qui est souligné dans ce dossier. D’ailleurs, le Président Recep Tayyip Erdogan avait  annoncé en juin dernier être confiant sur l’apaisement des tensions avec son principal partenaire. Toute la stratégie du président Erdoğan semble consister à tirer l’élastique qui le relie à l’OTAN et aux États-Unis le plus loin possible vers la Russie et l’Iran sans aller à la rupture. Les États-Unis ne peuvent en effet se permettre de laisser la Turquie hors de sa sphère d’influence car cela pèserait évidemment sur sa propre influence régionale. A l’inverse, la Turquie ne peut pas se passer du soutien américain, que ce soit pour prévenir la création d’un État kurde dans la région ou encore pour lui assurer son parapluie sécuritaire et nucléaire de l’OTAN, y compris face à ses grands partenaires que sont la Russie, l’Iran et la Chine.

Ces tensions autour de la livraison des S-400 illustrent donc le jeu de la puissance régionale turque qui s’affirme dans le contexte de rivalité entre la Russie et les États-Unis en Méditerranée.

Un exemplaire du système russe de missile antiaérien S-400, qui vient d’être livré à la Turquie

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Algérie : le mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie entériné par décret présidentiel

Le mardi 9 juillet 2019, une nouvelle étape a été franchie dans la coopération entre la Chine et l’Algérie. Le Président intérimaire algérien Abdelkader Bensalah a officiellement ratifié par décret   mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie. Signé entre les deux pays en marge du forum Chine-Afrique à Pékin en septembre 2018, le protocole est désormais entré en vigueur lors de sa publication au journal officiel.

La mise en œuvre du mémorandum consacre la volonté commune entre Pékin et Alger de « consolider les relations politiques, renforcer les liens économiques et intensifier l’échange interpersonnel et l’échange culturel, contribuant à la réalisation des objectifs communs du développement ».

Quatrième productrice mondiale de gaz et détentrice d’abondantes réserves de ressources naturelles dans son sous-sol, l’Algérie présente un atout indéniable pour susciter l’intérêt de la puissance chinoise, première importatrice d’hydrocarbures au monde. Il est dès lors peu surprenant de voir les nouvelles routes de la soie tracer leur sillon jusqu’aux ports algériens. Si les entreprises chinoises sont déjà implantées de longue date en Algérie, les projets labellisés « route de la soie » éclosent et renforcent ainsi leur présence.

Dernièrement, le groupe chinois China Harbour Engineering Company (CHEC) a ainsi investi près de 445 millions de dollars dans le port d’hydrocarbures de Skikda pour optimiser le complexe de gaz naturel liquéfie (GNL). De la même manière, le groupe pétrolier public Algérien Sonatrach s’est allié à un consortium chinois mené par le groupe China International Trust and Investment Corporation (CITIC) et le fonds de la route de la soie pour exploiter un gisement de phosphate dans l’est de l’Algérie. Un colossal investissement commun de près de 6 milliards de dollars leur permettra de développer les infrastructures nécessaires pour connecter le site de production au port algérien d’Annaba.

L’Algérie est terriblement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures (93,36% du volume global de ses exportations) pour son économie dont l’état est jugé critique. Sur les cinq premiers mois de 2019, ses exportations d’hydrocarbures ont baissé de 1,2% par rapport aux cinq premiers mois de 2018 soit une perte en valeur de 190 millions de dollars. Dans un contexte de contestation croissante de la population contre le régime, l’arrivée de l’initiative des routes de la soie pourrait contribuer à donner des leviers utiles pour offrir aux Algériens de nouvelles perspectives économiques et stratégiques.

D’un point de vue chinois, l’expansion des nouvelles routes de la soie en Algérie est l’occasion pour l’empire du Milieu d’accroître son influence sur les rives sud de la Méditerranée. Dans un espace méditerranéen stratégique pour le commerce maritime mondial, l’initiative chinoise lui permet d’avancer à pas de velours dans une région où elle a toujours été historiquement faible. Profitant d’une relation complexe des pays du Maghreb envers la France, d’une relative indifférence de l’Europe et d’une suspicion forte vis-à-vis des Etats-Unis, la Chine joue sa carte pour devenir un acteur clé dans la géopolitique méditerranéenne. Si la Russie reste un allié historique de l’Algérie et un partenaire de premier plan, elle ne détient pas les capacités d’investissements de la Chine qui dispose, selon l’Administration Nationale des Changes, d’une réserve de 3061,7 milliards de dollars à la fin de décembre 2018.

En juin dernier, lors du forum des deux rives, le Président français, Emmanuel Macron, a souhaité « exprimer son envie de Méditerranée » pour la France et l’Union européenne. Face au défi des nouvelles routes de la soie, il est en effet nécessaire de créer de nouveau des possibilités de rencontres entre les différents Etats en renforçant par exemple le modèle du 5 plus 5 de la Méditerranée occidentale (Portugal, Espagne, Malte, Italie, France/Mauritanie, Maroc, Tunisie, Algérie, Libye). Dans une Méditerranée où aucun Etat n’a vocation à être hégémonique, un renouveau du multilatéralisme est indispensable pour progresser vers la défense d’intérêts communs et bâtir une vraie vision stratégique méditerranéenne pour la France et pour l’Union Européenne. De cette stratégie dépendra la nouvelle dynamique de coopération entre les pays de la Méditerranée occidentale.

Ainsi, la progression des routes de la soie en Algérie illustre parfaitement la montée d’une grande puissance, en l’occurrence la Chine, dans une région méditerranéenne déjà en proie à de vives tensions entre de multiples acteurs.

Ce n’est pas par hasard que l’institut FMES a programmé le thème d’étude centré sur les « nouvelles routes de la soie en Méditerranée » pour la 30ème  session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Cette session, répartie en 9 séminaires de 2 jours, permettra à ses auditeurs de  rencontrer et d’échanger avec les principaux acteurs concernés par cette initiative et de produire des travaux de comité dont l’objectif est de mieux appréhender les enjeux de ce nouvel engagement chinois.

Rencontre entre le Premier Ministre algérien, Ahmed Ouyahia, et Xi Jinping, président de la République Populaire de Chine (RPC), Pékin, septembre 2018. Tous droits réservés.

L’institut FMES prépare le nouveau cycle de sessions 2019/2020

Peu de temps après avoir clos les dernières sessions, les équipes de l’institut FMES s’affairent déjà aux préparations du nouveau cycle 2019/2020 qui commencera à l’automne.

Un premier groupe travaille sur la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Cette année, le thème retenu portera sur « les nouvelles routes de la soie en Méditerranée ».

Une partie de l’équipe se concentre quant à elle sur la rédaction du document « Regards Maritimes ». Cette synthèse rend compte des travaux réalisés au cours des séminaires « Enjeux et Stratégies maritimes » de l’institut FMES, réalisés en partenariat avec l’IHEDN. Un document important pour l’institut qui retrace une année de formation et de travail sur les enjeux maritimes.

L’équipe de l’Institut FMES à l’oeuvre dans ses préparations du nouveau cycle de sessions 2019/2020. Toulon, juillet 2019. Tous droits réservés.

L’Algérie plonge dans le flou constitutionnel

Quatre-vingt-dix jours après la démission du Président Abdelaziz Bouteflika, le mandat du président par intérim Abdelkader Bensalah arrive à son terme le 9 juillet. La fin de cette période de transition n’est pourtant pas synonyme d’une nouvelle ère, puisqu’aucune date d’élection n’a encore été prévue par les dirigeants algériens. Cette situation menace de plonger le pays dans un flou constitutionnel. En effet, cet intérim risque d’être prolongé de facto à défaut de candidat élu démocratiquement ; une situation non prévue par les textes fondateurs du pays susceptible d’attiser les tensions entre l’Etat et les manifestants déjà engagés dans des affrontements hebdomadaires depuis le mois de février.

Les dirigeants algériens, portés par leur légitimé historique liée à la guerre de libération, n’ont pas réussi à détendre la situation en annonçant la démission du Président Bouteflika le 9 avril. Ils trouvent face à eux une nouvelle génération de manifestants qui n’a pas vécu l’indépendance mais qui se souvient davantage de la violente guerre civile entre 1991 et 2002.

C’est probablement ce contexte qui explique l’extrême prudence et la maitrise de la violence de la part des acteurs, malgré l’illégalité du prolongement des fonctions d’Abdelkader Bensalah. Les dirigeants d’un côté cherchent à faire un pas vers les manifestants – via l’organisation d’élections – pour apaiser les mécontentements, tout en cherchant à maintenir leur influence sur le pays. De l’autre, les opposants au régime cherchent à marquer leur colère, sans tomber dans la violence afin de ne pas discréditer leur action. C’est enfin entre ces deux camps que vient se positionner l’armée, portée par son homme fort Ahmed Gaïd Salah. Sa position intermédiaire aurait pu le désigner comme le médiateur idéal. Mais le général Salah s’est positionné comme le véritable leader du pays. L’Hirak (le mouvement) le considère, au même titre que les autres dirigeants, comme un indésirable qui doit céder sa place.

De nombreux juristes et personnalités ont dénoncé cette crise constitutionnelle qu’ils considèrent comme un deuxième coup de force orchestré par les dirigeants après la décision de Bouteflika d’annuler les élections le 11 mars. Plus encore, c’est la durée indéterminée de cette situation qui irrite l’opposition au régime. Abdelkader Bensalah a en effet promis qu’il quitterait ses fonctions lors de l’élection démocratique de son successeur. Mais rien ne garantit au peuple algérien le bouleversement qu’ils attendent. La dernière tentative de scrutin s’est soldée par son annulation le 4 Juillet, faute de candidature sérieuse au poste. Et aucune date n’est encore prévue pour une prochaine élection.

Les perspectives de sortie de crise semblent limitées. Les gouvernants tentent d’apaiser la situation en appelant au consensus. Ils s’efforcent d’impliquer davantage la société civile dans la résolution du conflit, comme lors de l’organisation du Forum du Dialogue à Alger le 6 juillet dernier. Mais les manifestants maintiennent la pression et refusent catégoriquement de coopérer. La situation semble devoir s’éterniser, et interroge quant à son issue. Les adaptations du pouvoir aboutiront-elles à une pacification des relations, menant au maintien du « système » ancien amendé ? L’impatience des manifestants peut-elle déboucher sur un conflit violent ? Les scénarios sont nombreux, mais aucun ne semble pour l’instant se démarquer.

L’Algérie se trouve donc dans une impasse. Les dirigeants tentent de créer un consensus basé sur des réformes qu’ils ont évitées pendant de nombreuses années. Ils en payent le prix aujourd’hui en trouvant face à eux des manifestants opposés à la moindre de leur décision. Chaque camp semble pour l’instant vouloir rester dans sa logique, formant un verrou difficile à dégripper.

Manifestants à Alger, 5 juillet, tous droits réservés

Approbation du gazoduc Chypre-Egypte : escalade des tensions en méditerranée orientale

Le 04 juillet 2019, la construction d’un gazoduc sous-marin reliant l’île de Chypre à l’Egypte a été approuvé par le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi ; la décision a été publiée au journal officiel égyptien. Cela fait suite à l’accord d’origine signé le 19 septembre 2018 entre l’Egypte et Chypre dans le but de développer les exportations chypriotes. Ce pipeline acheminera le gaz chypriote depuis le gisement baptisé Aphrodite vers l’Egypte où il sera liquéfié puis réexporté vers l’Europe.

Les gisements d’hydrocarbures en méditerranée orientale sont un enjeu stratégique complexe. Ces hydrocarbures étant répartis entre Chypre, le Liban, Israël et l’Egypte, la question de l’exploitation se pose. Le tracé de la frontière entre Israël et le Liban pose en effet problème. Mais la question chypriote et la présence turque à Chypre restent le principal facteur de tensions en méditerranée orientale.

Le Liban et Israël se disputent une zone de 850 km2 riche en ressources gazières : Israël n’étant pas membre de la convention de Montego Bay (1982), le pays ne reconnait pas les zones économiques exclusives (ZEE) établies par le traité. Un accord doit donc être trouver pour délimiter les ZEE des deux pays. Cette zone pourrait présenter un risque d’escalade entre les deux Etats car le Hezbollah libanais s’est déclaré prêt à recourir à la violence dans le but d’empêcher Israël de siphonner les ressources avant qu’un accord soit conclu.

De son côté la Turquie ne reconnaît pas la République de Chypre : pour Ankara la ZEE chypriote n’a donc pas lieu d’être et le gouvernement ne peut pas en exploiter les ressources, qui appartiendrait donc au nord de l’île, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) – reconnue uniquement par la Turquie. Puisqu’Ankara ne reconnait pas la République de Chypre, elle ne reconnait pas non plus les accords passés par la République de Chypre avec des compagnies pétrolières dans le but d’exploiter les gisements. La Turquie interdit à Nicosie toute prospection tant que la question chypriote n’est pas résolue.

Ankara a commencé à explorer les fonds marins à l’ouest de Chypre. Cette zone, qui fait partie de la ZEE chypriote, est revendiqué par la Turquie comme faisant partie du plateau continental turque, lui permettant donc d’exploiter les ressources. Ces opérations sont considérées comme illégales au regard du droit de la mer : l’Union Européenne et les Etats-Unis ont opposé leurs protestations.

La construction du gazoduc Chypre-Egypte est également un enjeu stratégique pour cette dernière. L’Egypte qui doit importer son gaz depuis 2015 est redevenu énergétiquement indépendant depuis la découverte du gisement Zohr, et le pipeline chypriote lui permettra de redevenir un exportateur de gaz. Les ressources israéliennes permettront également à l’Etat hébreu de se positionner comme un pays exportateur, et Israël se rapproche du Caire afin de pouvoir exporter ses ressources par l’Egypte qui a les installations nécessaires pour liquéfier le gaz. Ce gaz sera exporté en priorité vers l’Europe, permettant à cette dernière de diversifier son approvisionnement gazier afin d’atténuer sa dépendance énergétique envers la Russie.

Deux jours après l’approbation du gazoduc, le ministre de l’énergie turc a annoncé qu’un second navire d’exploration débutera des opérations d’explorations dans les eaux chypriotes dès la semaine prochaine.

La construction de ce gazoduc et la multiplication des explorations risquent donc d’envenimer davantage les relations entre la Turquie et l’Egypte, déjà mises à mal par la chute de la confrérie des Frères musulmans en 2013, soutenue par la Turquie.

La question du partage des hydrocarbures de méditerranée orientale divise une région fragilisée par les conflits. Cet enjeu a déjà été source d’incidents, notamment début 2018 lorsque la marine turque a refusé à un pétrolier italien l’accès aux gisements chypriotes. Bien que ces manœuvres d’intimidation aient violé le droit international, aucun affrontement n’a été à déploré pour l’instant. Si l’escalade de violence ne semble pas être le scénario le plus probable à ce stade, les hydrocarbures sont un facteur de bouleversement dans les relations entre Etats de méditerranée orientale. C’est pour cette raison que l’institut FMES a fait des recompositions géopolitiques liées à ces hydrocarbures et leurs possibles évolutions le sujet de la 29ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES).

 

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Tous droits réservés.

 

Au cœur de l’inextricable conflit libyen : 44 migrants meurent dans un raid aérien

Dans la soirée du 2 au 3 juillet, à Tadjourah, ville située à 14 kilomètres à l’est de Tripoli, 44 migrants ont trouvé la mort dans une frappe aérienne contre leur centre de détention.

Sans surprise, l’attaque fut très vite condamnée par une déclaration conjointe de l’agence des Nations unies pour les réfugiés (High Commissioner for Refugees (HCR)) ainsi que par l’organisation pour les migrations (OIM) appelant à une « enquête complète et indépendante » pour « traduire les responsables en justice ». Selon Amnesty International, les vies de 1,2 million de civils sont en danger à Tripoli, parmi lesquels les migrants, livrés à eux-mêmes, font bien souvent figure de premières victimes. Selon l’OIM, environ 660 000 d’entre eux vivraient sur le territoire libyen.

Depuis 2014, la Libye s’enfonce progressivement dans une guerre latente entre deux blocs antagonistes. Les forces loyales du gouvernement d’accord national (GAN) du premier ministre Fayez al-Sarraj, installées principalement à Tripoli et reconnues par la communauté internationale, s’opposent à celles de « l’armée nationale libyenne » (ANL) du général Khalifa Haftar affiliées à la chambre des représentants de Benghazi.

La complexité de la guerre s’explique par une superposition des conflits rendant l’issue pour le moins incertaine. A l’opposition traditionnelle entre nouvelles et anciennes élites, s’additionnent des rivalités religieuses ancrées et durables soutenues directement par les puissances régionales. A l’instar de ce qui s’est passé en Egypte en 2014 lors de la destitution du président Mohamed Morsi, la guerre dépasse le seul cadre libyen et empoisonne les relations régionales entre pays arabes. On observe véritablement en Libye le poids des influences des deux grands pôles sunnites du Moyen-Orient avec d’une part le Qatar, associé à la Turquie, soutenant ouvertement le GAN et, d’autre part, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, par le biais de l’Egypte notamment, défendant les actions offensives du général Khalifa Haftar. De son côté, la France, qui est plutôt en soutien de l’ANL, semble faire preuve d’une certaine prudence sur la question en appelant « les parties à une désescalade immédiate et à la cessation des combats » en demandant également en parallèle « le retour rapide au processus politique sous les auspices des Nations Unies ».

Cet évènement contrarie l’initiative du président Fayez al-Sarraj d’organiser des élections d’ici la fin de l’année en Libye. Le processus de paix est donc aujourd’hui à l’arrêt et enfonce chaque jour davantage le pays dans l’instabilité. Or, la Libye englobe une zone stratégique majeure en proies aux trafics internationaux transitant par le Sahara. Le trafic humain, dont les migrants sont une des principales composantes, mais aussi tous les produits illicites, armes ou drogues, sont acheminés par cette route vers l’Europe. Les recettes profitent alors aux organisations terroristes de la zone.

Ainsi, sur la route des migrants, du sud vers le nord, le carrefour libyen, plongé dans un chaos sur les rives de la Méditerranée, menace la sécurité des frontières en Afrique du Nord. Celles-ci, cruciales pour la sécurité régionale avec d’inévitables conséquences en Europe, font du conflit libyen un enjeu stratégique dont l’issue n’a jamais semblé aussi loin.

Image satellite du centre de détention pour migrants après le raid aérien 

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Dépassement de la limite prévue d’uranium enrichi : l’accord sur le nucléaire iranien en péril

En 2015, la Chine, les Etats-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne (groupe du « 3+3 ») ont signé avec l’Iran un accord sur le nucléaire (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPoA). En échange d’une levée des sanctions qui fragilisaient grandement son économie, l’Iran s’est engagé à ne pas chercher à acquérir la bombe atomique et à réduire de manière drastique son programme nucléaire. Ces mesures sous-entendaient alors la limitation du stock d’uranium enrichi à 300 kg, le but étant que le pays n’atteigne jamais la quantité d’uranium enrichi nécessaire lui donnant accès à la bombe nucléaire.

Dans sa politique de rupture avec celle de son prédécesseur, Donald Trump a décidé le retrait américain de l’accord de Vienne. Cette stratégie s’inscrit dans une forme de réassurance de l’Etat d’Israël, principale cible de l’Iran, et dans un soutien réaffirmé de l’Arabie saoudite. L’Iran se retrouve isolé, notamment par la reconduite des sanctions économiques afférentes à ce retrait. Téhéran a menacé de violer certaines dispositions de l’accord si ses partenaires – encore parties à l’accord et ayant affiché la volonté de le maintenir – ne l’aidaient pas à sauver l’accord de Vienne. Le levier iranien se concentre sur l’augmentation des réserves d’uranium enrichi de la République islamique. Le mercredi 3 juillet, le Président de la République islamique Hassan Rohani a confirmé l’intention de l’Iran de produire, à compter du 7 juillet prochain, de l’uranium enrichi à un degré supérieur au seuil fixé dans l’accord actuellement de 3.67. L’Iran questionne également l’INSTEX – outil créé par les Etats européens afin de contourner les menaces américaines en cas de commerce avec l’Iran – n’a pas donné de résultat à ce stade, marquant l’impuissance de l’UE face au rapport de force commercial américain

Selon Téhéran, il ne s’agit pas d’une violation de l’accord mais d’une réponse au retrait américain et au rétablissement des sanctions. L’accord stipule en effet que si l’un des signataires de l’accord ne respecte pas ses engagements, les autres partenaires peuvent en faire de même.

En réaction, les ministres des affaires étrangères de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni ainsi que la Haute représentante de l’Union européenne, dans un communiqué conjoint, se sont dits « extrêmement préoccupés par l’annonce de l’Iran ». Ils considèrent que la décision iranienne « remet en question un instrument essentiel de la lutte contre la prolifération nucléaire ». Appelant l’Iran à « revenir sur cette décision et à s’abstenir de toute mesure supplémentaire », ils sont rejoints par le chef de la diplomatie russe qui prie le pays de ne « pas céder aux émotions et de respecter les dispositions essentielles de l’accord ». Quant à la Chine, elle « déplore » la décision iranienne mais souligne, dans un contexte tendu des relations sino-américaines, la « pression américaine » qui représente une « source des tensions actuelles ». De leur côté, les Etats-Unis par la voix de son secrétaire d’Etat considère que l’Iran, le « plus grand pays parrain du terrorisme dans le monde » continue à enrichir son programme nucléaire « pour extorquer la communauté internationale et menacer la sécurité de la région ». Et Mike Pompeo de poursuivre : « Les États-Unis sont déterminés à négocier un nouvel accord global avec le régime iranien afin de résoudre les menaces qui pèsent sur lui pour la paix et la sécurité internationales. » Quant au Président américain Donald Trump, il estime que l’Iran « joue avec le feu ».

La logique du Président américain est de faire plier le pays et de le forcer à se rasseoir à la table des négociations afin d’obtenir un nouvel accord plus ambitieux que celui de 2015. Par le biais des sanctions, l’administration Trump pense être en mesure de créer un changement de régime. Pour l’instant les décisions américaines accroissent le ressentiment iranien à l’égard des Etats-Unis et renforce la ligne dure à Téhéran. Pour autant, les conséquences d’une arme nucléaire iranienne conduiraient naturellement à une recrudescence des tensions dans une région déjà tendue du fait des déchirements entre Téhéran et ses voisins saoudien et israélien, alliés des Etats-Unis. Dans un tel scénario le pays concrétiserait les dénonciations de ses adversaires et deviendrait véritablement la menace principale au Moyen-Orient.

Hassan Rohani, président de la République Islamique d’Iran.
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Erdogan échoue à Istanbul – par Mustapha Benchenane

Recep Tayyip Erdogan et Ekrem Imamoglu.
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Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) est arrivé au pouvoir en Turquie en novembre 2002. Depuis cette date, il a remporté toutes les élections. Or, le candidat de l’opposition – Ekrem Imamoglu – est sorti vainqueur des urnes et devient maire d’Istanbul, ville qui a servi de tremplin à Erdogan dans sa stratégie de conquête du pouvoir en Turquie.

Cette défaite marque-t-elle le début d’un processus irréversible menant à une alternance au niveau national ?

UNE DÉFAITE ÉLECTORALE SIGNIFICATIVE

Erdogan l’avait lui-même dit en 2017 : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie.  Mais si nous tenons fermement Istanbul, aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». Pourquoi Istanbul est-elle un enjeu majeur dans la lutte pour le pouvoir en Turquie ?

C’est une ville de 16 millions d’habitants. Elle concentre un tiers de la richesse nationale. Son budget est de 60 milliards de livres turques, soit 9,1 milliards d’euros. Qui tient cette ville peut se servir de moyens financiers considérables pour se constituer une « clientèle » importante par la distribution de subventions à des associations, à des fondations etc. Ces moyens sont dorénavant entre d’autres mains, celle de l’opposition. C’est aussi une ville symbole, une ville « vitrine ». Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, la droite kémaliste en avait fait sa porte d’entrée dans l’Union européenne ou du moins un vecteur de sa candidature : la Turquie moderne, ouverte sur le monde, occidentalisée… À l’époque, les Occidentaux y ont cru sans se rendre compte que cette Turquie-là ne correspondait pas à la Turquie profonde, celle de l’Anatolie.À tous égards cette consultation électorale était importante.

À l’issue du premier scrutin qui s’est déroulé le 13 juin, le candidat de l’opposition l’avait emporté avec 13000 voix d’avance sur son adversaire Binali Yildirim, ancien Premier ministre d’Erdogan. Le pouvoir a exercé des pressions sur la « Haute commission électorale » et a obtenu l’annulation de ce premier scrutin. Le deuxième scrutin s’est déroulé le 23 juin et a vu la confirmation de la victoire de Ekrem Imamoglu avec 54% des suffrages exprimés, soit cette fois-ci, plus de 800000 voix d’écart en sa faveur.

Il a remporté cette victoire en menant une campagne intelligente : il s’est allié avec les nationalistes du Bon parti (IYI), et il a obtenu l’appui du Parti Démocratique du Peuple (HDP), pro kurdes. De sa prison, le leader kurde Selahattin Demirtas a appelé ses partisans à voter pour le candidat de l’opposition. Il faut savoir que près de 3 millions de Kurdes vivent à Istanbul. Bien qu’étant favorable à la laïcité, E.Imamoglu a cité « Allah » dans ses discours et il n’a pas hésité à réciter un passage du Coran. Il a donc compris que l’on ne pouvait pas, en Turquie, ignorer la dimension religieuse de l’identité turque. En revanche, la campagne électorale de son adversaire n’a reculé devant aucun stratagème de la propagande : il a été accusé son adversaire d’être grec, donc du « parti de l’étranger », de soutenir le « terrorisme » et sa victoire au premier scrutin a été présentée comme le résultat d’« un complot ourdi depuis l’étranger ».

Mais cette victoire de l’opposition s’explique avant tout par une situation économique nettement dégradée depuis quelques années. En effet, Erdogan a pratiqué une politique redistributive en faveur des populations défavorisées aussi longtemps que la croissance économique lui en donnait les moyens. Mais depuis quelques années, la tendance s’est inversée et la Turquie traverse une période difficile.

La livre turque a perdu 40% de sa valeur par rapport au dollar en 2018 et 2019. L’inflation était de 20% il y a un mois, et de 30% pour les produits alimentaires. Cela pèse lourdement sur les budgets des familles modestes. Le taux de chômage est de 14,7% de la population active et on compte 5 millions de chômeurs. Quant à la ville d’Istanbul, son endettement s’élève à 3,3milliards d’euros.

Cela explique en grande partie le résultat des élections et la perte d’Istanbul par l’AKP dont on estime à 4% ses partisans qui, au dernier scrutin, ont voté pour le candidat de l’opposition. Le volet économique a donc été décisif à Istanbul, comme il le sera pour les prochaines élections présidentielles en 2023.  On constate que plus le pouvoir est en difficulté, plus il se crispe et devient autoritaire au dedans et imprévisible au dehors.

UN POUVOIR AUTORITAIRE AU DEDANS ET IMPRÉVISIBLE AU DEHORS

En 2013, le pouvoir a décidé de transformer un parc à Istanbul en complexe immobilier. Cela a provoqué des manifestations massives d’une partie de la population. C’est ce que l’on a appelé les manifestations de Gezi du nom de la place où elles se déroulaient. Ces mécontents ont été accusés de fomenter une opération visant « au renversement du gouvernement Turc » et ils furent durement réprimés.

En 2016, les partisans de Gülen, un ancien allié de Erdogan, ont été accusés d’avoir tenté de prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Cet épisode a été l’occasion pour Erdogan de lancer une vaste opération de contrôle de l’armée et de la fonction publique. Cela s’est traduit par des milliers d’arrestations et de révocations de fonctionnaires dans tous les secteurs et toutes hiérarchies confondues.

Afin de donner à son penchant autocratique une base « légale », Erdogan a fait réviser la constitution pour établir un régime « présidentiel » lui permettant de réunir entre ses mains quasiment tous les pouvoirs. Quant à sa politique étrangère, on peut l’analyser en tenant compte de deux facteurs : l’un relève de la politique intérieure et concerne les Kurdes. En cette matière, il y a un consensus entre les nationalistes Kémalistes et les islamistes de l’AKP : toute revendication autonomiste de la part des Kurdes de Turquie doit être combattue par tous les moyens. Le pouvoir en place est donc attentif à tout ce qui concerne cette question partout où, dans la région, il y a des Kurdes : en Irak, en Syrie, en Iran. D’où l’intervention militaire de la Turquie dans le Kurdistan syrien. Pour Ankara, les Kurdes de ce pays et leur organisation ne sont que l’annexe du PKK, parti des Kurdes de Turquie, considéré comme une organisation terroriste.

Le second facteur tient à la prise de conscience de l’ensemble de la classe politique turque des obstacles insurmontables pour l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ils pensent avoir compris que les Européens ne veulent pas de la Turquie, pays musulman, dans un ensemble culturellement différent.

C’est ce qui explique, du moins en grande partie, le redéploiement de la politique étrangère de Erdogan vers « l’espace ottoman » et principalement dans l’environnement moyen oriental de la Turquie.

Cette nouvelle orientation se traduit par des initiatives et des actions parfois confuses. Par exemple, les ingérences de Ankara dans la guerre civile syrienne. Au minimum, il est indéniable qu’il y a eu complaisance à l’égard des « djihadistes ». Les autorités les ont laissé transiter par la Turquie pour aller se battre contre le régime de Bachar El Assad. En Égypte, Erdogan a condamné le coup d’Etat du Maréchal El Sissi qui a renversé le président Morsi élu au suffrage universel. De même, bien qu’étant membre de l’OTAN, la Turquie a décidé d’acheter à la Russie son système de défense antiaérienne S400. Dans ce domaine, Erdogan veut faire comprendre que son pays doit retrouver une pleine et entière liberté d’action en fonction de l’analyse qu’il fait des intérêts vitaux et stratégiques de celui-ci.

 

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Erdogan mène au dedans comme au dehors un politique qui incommode de plus en plus d’acteurs. Au plan intérieur, la conjonction de la crise économique et de la répression exacerbe les contradictions dans tous les domaines. Pour ce qui relève de la politique extérieure, la Turquie compte aujourd’hui plus de pays qui s’inquiètent de ses initiatives que de pays « amis ». C’est ainsi que ses actions contrarient celles de la Russie, de l’Iran, d’Israël, de l’Egypte, des Etats-Unis.Ce sont là autant d’indicateurs de l’affaiblissement du régime.