L’équipe FMES du projet SICOMAR Plus en visite au CROSSMED

Deux membres de l’équipe FMES du projet SICOMAR plus en grande discussion dans la salle « opérations » du CROSSMED avec Philippe MICHAUD, son directeur.

Le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage de Méditerranée (CROSSMED) est un acteur majeur et incontournable de la sécurité maritime en Méditerranée, en particulier dans la zone du sanctuaire Pelagos.

Il était donc tout naturel que, dans le cadre de l’étude conduite par l’institut FMES pour le projet SICOMAR plus et conformément à la méthodologie mise en place consistant à analyser les retours d’expériences des grands acteurs de la sécurité maritime, l’équipe FMES chargée du projet se rende au CROSSMED où elle a été remarquablement reçue par l’administrateur en chef des Affaires maritimes, Philippe Michaud. L’objectif était de recueillir les premiers éléments sur l’accidentologie maritime dans son espace de responsabilité et son sentiment en matière de formation. Une démarche similaire sera effectuée auprès de la préfecture maritime de Toulon et des gardes côtes italiens (Guardia Costiera).

En France, les CROSS métropolitains (5) et ultramarins (2) traitent, en leur qualité de Maritime Rescue Coordination Center (MRCC) au sens de la convention internationale sur la recherche et le sauvetage (SAR) de Hambourg de 1979, environ 10 000 opérations de sauvetage en mer par an dont 3 202 sont réalisées par le CROSS Med. Celui-ci dispose d’un centre principal situé à La Garde (Toulon) et d’un centre secondaire en Corse à Aspretto (Ajaccio). L’activité MRCC du CROSS Med se déroule essentiellement durant la saison estivale de juin à septembre et est concentrée en grande majorité dans la zone côtière.

Le CROSS Med est également chargé d’une mission de surveillance de la navigation maritime (SURNAV) qui consiste à assurer une surveillance générale du trafic sur un vaste espace maritime très fréquenté, incluant les ZEE et zone de responsabilité recherche et sauvetage françaises en Méditerranée (SRR). A ce titre, il assure la gestion des mouillages des navires de plus de 45m ainsi que la fonction de service d’assistance maritime (MAS). Cette fonction consiste à suivre la situation d’un navire de commerce lorsque celui-ci est victime d’un évènement pouvant nécessiter une assistance (avaries, problème de cargaison) et à être le point de contact entre ledit navire et l’Etat côtier aussi longtemps que la situation nécessite des échanges d’information. C’est également sous son autorité et en lien avec le centre des opérations de la Marine que les sémaphores de Sagro et du Cap Corse assurent la surveillance de la voie descendante du dispositif de séparation de trafic du Canal de Corse, et que le sémaphore de Pertusato surveille les navires transitant dans le dispositif de route recommandée des Bouches de Bonifacio. Enfin, le CROSS assure la diffusion des renseignements de sécurité maritime (RSM) – bulletins météorologiques et avis urgents aux navigateurs concernant sa zone de responsabilité.

Ainsi le CROSS Med est-il, au titre de la fonction MAS, le premier maillon de la chaine d’intervention qui le conduit à recevoir l’alerte initiale de la survenance d’une avarie ou d’un accident sur un navire.

En outre, il assure la coordination des missions de recueil et d’exploitation des informations relatives aux observations et constatations de pollutions dues aux rejets par les navires de substances illicites en mer, notamment des hydrocarbures et des substances chimiques.

Bien que dépendant de multiples facteurs, les premiers risques identifiés sur les navires relèvent pour la plupart d’une prise en compte insuffisante du facteur humain. Malgré le respect des normes, des logiques économiques prépondérantes peuvent parfois conduire à un sous dimensionnement des équipages, à des rythmes de travail élevés et au cumul d’une fatigue résiduelle au fil de la navigation. Cette détérioration des conditions de travail altère la vigilance comme le jugement et dégrade les processus décisionnels.

D’autre part, les outils d’aide à la navigation engendrent parfois un excès de confiance à l’équipe de veille en passerelle, la conduisant ainsi à minorer les risques, à se détourner de la sacro-sainte veille sur l’extérieur et à se priver d’informations essentielles. De surcroit, la connaissance technique de certains systèmes est parfois insuffisante pour en optimiser le fonctionnement selon les situations rencontrées : navigation côtière ou hauturière, situation dégradée, etc.

Deux membres de l’équipe FMES du projet SICOMAR plus en grande discussion dans la salle « opérations » du CROSSMED avec Philippe MICHAUD, son directeur.

D’ores et déjà, plusieurs besoins de formation émergent : sensibilisation au facteur humain, apprentissage des outils liés à la navigation et notamment en situation dégradée, amélioration de la réactivité face aux situations d’urgence, etc. Le CROSSMED lui-même souhaiterait améliorer ses entraînements par des conditions de réalisation plus réalistes : durée plus significative, difficultés accrues, arbitrages possibles pour les acteurs…

Cette première visite confirme tout l’intérêt de la méthodologie adoptée par l’équipe FMES du projet SICOMAR plus consistant, en plus de l’analyse des nombreux rapports d’accident et des différents documents relatifs à la sécurité maritime, à se déplacer auprès des acteurs de terrains placés au cœur de la sécurité maritime pour les écouter et recueillir leurs besoins en matière de formation.

Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Editorialiste à l’Institut FMES. Auditrice de l’IHEDN.

Sur fond de tragédie humanitaire, neuf ans après l’intervention militaire de l’OTAN dans le cadre de l’opération Unified Protector (mars-octobre 2011), la Libye demeure déchirée par la guerre civile. A l’ouest, Fayez al-Sarraj est à la tête du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA), basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies. A l’Est, le général Khalifa Haftar contrôle plus de 80% du pays, ainsi que les ressources en pétrole et en gaz, mais aussi une grande partie des réserves d’eau. Toutefois, il ne contrôle pas les grandes villes de Tripolitaine et donc une fraction considérable de la population.

Dans ce contexte, la Turquie, dont l’influence en Libye perdure depuis 1551 (année de l’annexion du pays à l’empire ottoman par le sultan Soliman le Magnifique), tente de protéger ses intérêts en soutenant le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Ce dernier est lui-même issu de la minorité turque libyenne kouloughlie (kuloǧlu). Afin d’assurer coûte que coûte la survie du régime face à l’avancée des troupes du général Haftar, le gouvernement turc lui apporte un soutien aux plans militaire et sécuritaire.

Ces évolutions interrogent sur les motivations profondes qui sous-tendent la politique menée par la Turquie en Libye.

 

Le soutien de la Turquie à la communauté turque et aux Frères musulmans libyens.

L’engagement politique et militaire turc en Libye illustre l’affrontement idéologique qui existe au sein du monde sunnite entre d’un côté, les partisans de la confrérie des Frères musulmans en faveur de l’islam politique, que sont la Turquie et le Qatar ; et de l’autre, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Les premiers soutiennent le GNA ; les seconds, le général Haftar.

En outre, le pouvoir turc s’appuie sur la communauté des Turcs libyens kouloughlis qui compterait plus d’un million de membres[1] (soit entre 15% et 20% de la population) majoritairement concentrés à Misrata. Dans cette ville d’un demi-million d’habitants, qui fut un bastion de la résistance anti-Kadhafi en 2011, ils constitueraient les trois quarts de la population. Ils sont également présents à Tripoli, Zaouïa, Benghazi et Derna[2].

Bien que divisée dans ses allégeances auprès des partis politiques ou des milices, la communauté turque libyenne compte parmi ses membres, outre le Premier ministre Fayez al-Sarraj, plusieurs figures-clé de l’influence des Frères musulmans en Libye[3]. A titre d’exemple, Ali al-Sallabi est le représentant libyen de Youssef al-Qaradawi, le prédicateur d’origine égyptienne basé au Qatar et leader incontesté de la Confrérie. A ce titre, al-Sallabi coordonne l’aide militaire et financière à la Libye en provenance du Qatar. L’influent Mohamed Sowan est le leader du Parti de la Justice et de la Construction, qui s’inspire du Parti de la Justice et du Développement (AKP) turc, le parti du président Erdoǧan. L’actuel ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha, entretiendrait également des relations étroites avec Ankara. Il est intéressant de noter que le gouvernement turc a commencé à évoquer dans les médias turcs le risque d’une éventuelle épuration ethnique de la part des forces du général Haftar contre la minorité turque libyenne[4].

 

Un accord sur l’accès de la Turquie aux ressources énergétiques en Méditerranée en échange de garanties sécuritaires pour la Libye.

L’accord maritime

Le 27 novembre 2019, les deux pays ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour.

L’accord maritime entre la Turquie et la Libye prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Des opérations de forage de la Turquie dans la ZEE libyenne pourraient donc avoir lieu. Cet accord a au préalable été précédé par la signature d’un accord entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), entité reconnue par la seule Turquie.

Un problème existe toutefois du fait que les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, qui a entrepris d’exploiter en Méditerranée des ressources en hydrocarbures conjointement avec d’autres pays (République de Chypre, Egypte et Israël)[5]. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers[6].

Source de la carte: https://www.alaraby.co.uk/english/news/2019/12/15/turkish-parliament-due-to-approve-libya-military-cooperation-deal

Les garanties sécuritaires et militaires 

En vertu d’un accord de coopération militaire datant de 2012, la Turquie forme les forces armées et de sécurité libyennes[7]. En échange de l’accord maritime du 27 novembre 2019, le gouvernement libyen a obtenu des garanties en vue de freiner, de manière significative, avec l’aide de la Turquie, l’avancée des forces du général Haftar en direction de Tripoli[8]. Le 3 janvier 2020, le parlement turc a autorisé le président Erdoǧan à projeter des forces en Libye.

Du côté libyen, le GNA a demandé à la Turquie la mise sur pied d’une force navale qui protégerait la façade maritime de Tripoli et la création d’une zone d’exclusion aérienne dans les territoires sous son contrôle, face aux forces du général Haftar, qui contrôlent en grande partie l’espace aérien libyen[9]. Afin de satisfaire ces exigences, le 6 janvier 2020, la Turquie a entamé le déploiement d’une force comprenant des éléments de l’armée de terre associés à des milices syriennes, de la Marine et de l’Armée de l’air. Le président turc a annoncé, à cet égard, la mise en place d’un centre d’opérations en Libye commandé par un officier général. L’objectif officiel de ce déploiement ne serait pas de combattre mais d’assurer un cessez-le-feu dans le pays[10]. L’installation d’une base militaire turque a été envisagée. Par ailleurs, la Turquie a mis en place des systèmes anti-aériens à Tripoli et Misrata.

Selon l’amiral Pascal Ausseur, directeur de l’Institut FMES, la Turquie serait en mesure de déployer les navires nécessaires à la surveillance du littoral de la région de Tripoli. En revanche, la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne paraît irréaliste, notamment compte tenu des capacités actuelles de l’armée de l’air turque amoindrie par les purges massives menées par le pouvoir à la suite de la tentative de putsch de juillet 2016. La Turquie pourrait également renforcer les capacités militaires du GNA, soit en fournissant des missiles portatifs antiaériens, soit en installant des systèmes anti-aériens dans Tripoli (ce qu’elle a commencé à faire). Les autres options d’engagement militaire, tels que des raids aériens sur la Libye à partir de la Turquie et un déploiement plus massif de troupes à Tripoli, présentent un risque important de confrontation avec la Russie, les Emirats arabes unis et l’Egypte[11]. Ce déploiement plus massif est confié aux mercenaires recrutés en Syrie (au moins un millier déjà présents).

Ces objectifs paraissent donc très ambitieux, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre d’une zone d’exclusion aérienne, au vu des difficultés que cela implique en matière de planification, de logistique, de disponibilité des pilotes et d’avions ravitailleurs pour conserver en alerte en vol plusieurs patrouilles d’avions de chasse, comme l’a d’ailleurs montré l’expérience de l’OTAN dans ce même pays en 2011[12].

Lors de la conférence de Berlin sur la Libye du 19 janvier 2020, les violations de l’embargo sur les armes à destination de la Libye (Résolution des Nations unies 1970 (2011)) sont apparues comme un obstacle majeur à la médiation internationale actuellement en cours. A la suite de cette conférence, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé les parties en présence à mettre fin aux actions militaires, à respecter l’embargo et à en renforcer le contrôle. Il a notamment exhorté le général Haftar à accepter pleinement les conclusions de cette conférence[13]. En violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la Turquie continue de son coté de livrer au gouvernement de Tripoli des capacités de défense, tels que des drones armés, des véhicules blindés et des milices. De son côté, le général Haftar bénéficie lui aussi de soutiens internationaux en matière de livraisons d’armes[14].

  ***** 

Dans un pari risqué, la Turquie considère – à l’instar d’autres puissances  – que ce sont les rapports de force qui détermineront l’avenir de la Libye et permettront de parvenir à un règlement du conflit. Elle estime donc que le renforcement de son soutien au régime libyen est susceptible de changer définitivement la donne sur le terrain en provoquant, dans un premier temps, un rééquilibrage aux plans militaire et politique.

Cet engagement pose plusieurs problèmes : il n’est tout d’abord pas certain que la Turquie soit en mesure de répondre aux demandes du gouvernement de Tripoli, dont la volonté est de faire reculer militairement les forces du général Haftar. Cet engagement comporte ensuite le risque d’une confrontation directe avec les soutiens d’Haftar, notamment les Russes, même si des mesures de déconfliction ont probablement été mises en place entre les présidents Erdoǧan et Poutine. Par ailleurs, le soutien turc aux réseaux fréristes libyens présente un risque de déstabilisation au Maghreb, en particulier en Tunisie. Enfin, l’accord maritime conclu entre la Turquie et la Libye est porteur d’un risque de déstabilisation régionale en Méditerranée orientale, tant la question des hydrocarbures est sensible.

 

**

[1] Fehim Tastekin: Are Libyan Turks Ankara’s Trojan horse?, Al-Monitor, 26 août 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/08/turkey-libya-are-libyan-turks-ankaras-trojan-horse.html]

[2] Une partie de la communauté kouloughlie de Libye a regagné la Turquie au cours du XXème siècle, après la chute de l’empire ottoman. En 2011, a été fondée à Izmir l’Association des Turcs libyens, resserrant ainsi les liens entre les deux pays.

[3] Op.cit. Fehim Tastekin, Al-Monitor, 26 août 2019.

[4] Ayşe Betül Bal: Haftar deliberately targeted Libya’s Turkish diaspora”, Daily Sabah, 24 janvier 2020. [ https://www.dailysabah.com/politics/2020/01/24/haftar-deliberately-targeted-libyas-turkish-diaspora]

[5] « Sommet tripartite Grèce-Egypte-Chypre », FMES, 16 octobre 2018. [http://fmes-france.org/sommet-tripartite-grece-egypte-chypre/]. Voir également : Joshua Krasna: “Israel-Greece-Cyprus take on Turkey in the Mediterranean”, Al-Monitor, 23 janvier 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/01/israel-turkey-greece-cyprus-benjamin-netanyahu-natural-gas.html#ixzz6CWoAu06H]

[6] Hande Fırat : “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[7] Hande Fırat :  “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[8] Le 4 avril 2019, le général Haftar a lancé une offensive pour conquérir la capitale Tripoli. Celle-ci a provoqué l’exode de 140 000 personnes et la mort de quelque 300 civils et de plus de 2200 combattants. Le 4 janvier 2020, 30 cadets d’une école militaire à Tripoli ont été tués par un raid aérien.

[9] Metin Gurcan : “Could Turkey’s military capacity match Erdoǧan’s ambitions in Libya?”, al-Monitor, 31 décembre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/12/turkey-russia-libya-military-capacity-Erdoǧan-ambitions.html]

[10] Dorian Jones: “Turkey Starts Military Deployment in Libya as International Pressure Rises”, Voice of America, 6 janvier 2020. [https://www.voanews.com/middle-east/turkey-starts-military-deployment-libya-international-pressure-rises]

[11] Entretien avec l’amiral Ausseur du 9 janvier 2020.

[12] Il faut prendre également en compte la distance de vol entre la Turquie et la Libye. Durant les opérations en 2011, les avions de l’OTAN étaient déployés en Grèce et en Italie afin de se rapprocher du théâtre d’opérations.

[13] « Guterres : Haftar doit accepter les conclusions de la conférence de Berlin », TRT, 22 janvier 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/moyen-orient/2020/01/22/guterres-haftar-doit-accepter-les-conclusions-de-la-conference-de-berlin-1345331].

[14] Arabie saoudite, Egypte, EAU, Russie et d’autres pays.

[In English] BREXIT will have consequences in the Mediterranean

All rights reserved.

Pierre Razoux, research director at the IRSEM (Strategic Research Institute of the French “École Militaire”), associated with the FMES institute, is the author of numerous works including “Which strategy(ies) for France in the Mediterranean?” (FMES institute, September 2019). Together with Pascal Ausseur, he co-directed the special issue of the Revue Défense Nationale devoted to the “Strategic Mediterranean, a laboratory of globalization” (summer 2019).

[Click here to read the article in French]

 

There is no point in hiding the fact that BREXIT, effective since 1 February 2020, will have harmful consequences in the Mediterranean. The three northern, Levantine and southern shores will be impacted, but probably not in the same way. It is advisable to prepare for this by anticipating the most predictable consequences so as to limit their negative impacts when they will arise. This will require dialogue, common sense, openness, but also firmness when necessary. The Research and Strategic Thinking Centres spread around the Mediterranean basin will have their role to play, starting with the FMES institute, which is in the front line from its outpost in Toulon.

 

The status of Gibraltar

A British Overseas Territory since 1704, the Rock of Gibraltar – ancient Hercules’ columns guarding the exit from the Mediterranean in antiquity – has been continuously claimed by Spain, to which it is physically attached. Since its accession to the European Union in 1986, the Spanish crown has been asking Brussels to support its request to recover this British enclave, considering it to be a colonial slag that no longer exists. Until now, the European authorities had always refused to take part in this dispute between two Member States, believing that the issue could only be resolved by the interested parties themselves. At the last consultation in October 2016, 96% of Gibraltar residents voted in favour of retaining the British Crown. During a courtesy visit the following summer (2017), King Philip VI of Spain confirmed the Spanish claims, but stressed that they would have to be met through diplomatic channels.

Now that the UK has left the EU, Spain is likely to come back to the fray and ask Brussels to support its position, putting the EU at odds between its principles of favouring member states and the many commercial interests that bind it to Britain. A fortiori if the Spanish government needs a unifying dossier to strengthen the sense of national unity and if trade negotiations between Brussels and London are lagging behind. In this hypothesis, there is no doubt that Madrid and London will ask the main European states to take sides, thereby increasing the risks of division within an already fragile EU. But France, for instance, needs to maintain excellent relations with both Madrid and London.

This issue could weaken Spain, which is in the grip of strong centrifugal tensions (Catalonia, Basque Country), especially as border workers who have hitherto been free to cross the boundaries of the Rock to work on either side could be stopped at the border crossing, as Gibraltar is no longer part of EU territory.

Digging up the Gibraltar dossier could have a knock-on effect on the Spanish enclaves of Ceuta and Melilla on Moroccan territory, themselves the sequelae of the Spanish colonial presence in Morocco, in a context of strong nationalist tensions affecting the entire southern shore of the Mediterranean basin. Tensions are strong enough between the Maghreb countries to add new ones.

 

Division and centrifugal forces

According to the most recent opinion polls in Scotland and Ireland, supported by demographic and religious changes in the local populations, it is possible – if not probable – that in the medium term we may see the peaceful unification of Ireland and the independence of Scotland (which voted overwhelmingly to remain in the EU) in the event of a deterioration of the British economy in a post-BREXIT context. This development could be accelerated in the event of a deterioration in the image of the Crown and a polarisation of British political life.

Such a development could only stimulate the desire for independence of Catalonia in Spain, of Corsica in France, of Sardinia in Italy, of Kabylia in Algeria, of minorities of the Western Balkans, or even of the self-proclaimed republic of Northern Cyprus.

There is also no doubt that future British governments will not miss any opportunity to divide the EU in order to create opportunities for economic and political rebound in the Mediterranean. Malta, an old British stronghold (including through language and culture), could suffer from this strategy in the sense that London could easily take advantage of the Maltese authorities’ perception of loneliness in the face of the EU’s delicate management of the migrant crisis to revive Commonwealth ties and further fragment Brussels’ Mediterranean policy.

On the southern shore, the United Kingdom could be tempted to stir up local rivalries, inter-European frictions and misunderstandings between the two shores of the Mediterranean basin to improve the positions of its energy and armaments industries. In this respect, the recent progress made by British Petroleum in Algeria, Libya, Egypt, the eastern Mediterranean (south of Cyprus) and even towards the Palestinian Authority with a perspective of future exploration of offshore gas fields off the Gaza Strip should be underlined. Playing on divisions would be all the easier for the British government as the Europeans show their divisions or lack of consensus on the most striking issues of the moment, whether it be their relations with Iran, Turkey, Israel and the so-called “White House Peace Plan of the Century to settle the Palestinian issue”, Egypt, Libya of course, but also Tunisia and Algeria.

Renewed tensions in Cyprus and the Eastern Mediterranean

However, it is in and around Cyprus that the evolution of the British post-BREXIT posture could have the most significant effects. Protectorate, then British colony from 1878 to 1960, the British armed forces have maintained a large garrison (currently 3 500 soldiers) on the island since Cyprus’s independence, at the two bases of Akrotiri (near Limassol) and Dhekelia (near Larnaca). This British contingent has been contributing since 1964 to the United Nations Peacekeeping Force in Cyprus (UNFICYP[1]) through Operation Tosca. Since 1971, Cyprus has been the British military stronghold turned towards the Middle East; it is from there that the British air forces involved in all the post-Cold War external operations departed, including towards Libya (2011), Iraq and the Levant (2014) in the framework of the operation against the Islamic State (Daech), and towards Syria during Operation Hamilton (14 April 2018) targeting chemical weapon production sites of the Bashar al-Assad regime.

Today, the Royal Air Force is deploying its 903rd Expeditionary Unit at the Akrotiri base, consisting of a dozen FGR4 Typhoon bomber-fighters, air-refueling tankers, an AWACS and electronic warfare aircraft; if necessary, it has declared its intention to deploy 5th generation F-35 fighter-bomber, which Turkey will not receive given its current favourable stance towards Russia, but above all because its relative mistrust of NATO. This posture, together with the occasional presence of a Royal Navy frigate or destroyer in the eastern Mediterranean, will undeniably help to stabilise Cyprus and dissuade Turkey from pushing its pawns further into the area. But what would happen if the British Ministry of Defence were to be forced to make drastic budget cuts if the Crown’s level of ambition were to be reduced, forcing it to reduce its military presence on the spot, or even to close its bases [2]? Or conversely, if the British government adopted a more favourable stance towards Turkey, as it used to do for twenty-five years in order to weaken EU cohesion?

Given the new Mediterranean ambitions claimed by Turkish President Recep Tayyip Erdogan (unilateral extension of the maritime economic zone under Turkish sovereignty towards Libya, demand for the withdrawal of military contingents stationed on the neighbouring Greek islands, recurrent violations of Greek territorial waters, shipments of arms and fighters to Libya), it is urgent for the EU to take a stand to contain the destabilising actions of the Turkish government. This is what Emmanuel Macron did on 29 January 2020 when he strongly denounced the provocations of Recep Tayyip Erdogan and announced the forthcoming conclusion of a strategic partnership with Greece and Cyprus, both members of the EU. In this increasingly tense context and after the line thrown by the President of the French Republic, London will have to take a stand.

 

British disengagement or more aggressive stance ?

Once the euphoria of the divorce is over and the sense of regained freedom has vanished, the British will have to face the shrinking of their market space and the attempts by the United States and China to dismember them economically and strategically. A fortiori if Her Majesty’s kingdom has meanwhile lost Scotland and Northern Ireland, and if Russia, like other ill-intentioned actors, has gone on a rampage through smear campaigns, propaganda and manipulation of public opinion to delegitimize the British political class and monarchy. For what ultimately makes the United Kingdom attractive to its partners as well as to its European neighbours is its liberal dimension in all fields: economic, political, societal and religious; the Muslim Brotherhood, which has massively invested in the City has understood this well. To isolate Britain, nothing is better than a brutal rise of populism and isolationism. The first signals are clearly perceptible, even against the Crown. Already, Americans and Chinese are well positioned to take control over key sectors of the economy, be it energy (including nuclear energy for China), communications infrastructure, defence industry, 5G and high technology.

Weakened and struggling to preserve their rank, the British will return to what they have been for centuries, a people of conquering sailors and privateers scouring the seas and oceans to win markets by any means possible, without the slightest prevention for their former European partners. The European rules that have hitherto limited the most questionable practices are no longer enforceable against them. As for the international regulatory bodies (UN, WTO, IMF…), they are increasingly weakened by the whims of Donald Trump, Chinese ambitions and the provocations of autocrats who seem to have the wind in their sails.

The problem for Europeans is that whatever the evolution of the British posture, its consequences are likely to be unfavourable to them: either the United Kingdom will weaken economically and strategically, and London will reduce its military presence and investment in development aid, thus reducing its stabilising presence in the Mediterranean; or it will become stronger and risks wanting to counter the stabilising actions of Europeans in order to win new markets and increase its own influence.

It is therefore crucial to maintain a close, frank and constructive dialogue with the United Kingdom – for the time being still united – in order to clearly express our expectations, our offers, but also the retaliatory measures that we might be led to take, which implies that the European Union and its most influential members in the Mediterranean should consult each other rapidly first, before discussing them with their partners on the southern and Levantine shores. This could be the priority agenda for a future Euro-Mediterranean summit.

It is equally crucial for the EU states bordering the Mediterranean basin to increase their defence effort, particularly in the aeromaritime field, in order to contribute more effectively, with or without the British, to securing the maritime axis linking the Atlantic Ocean to the Indian Ocean via the strait of Gibraltar, the Suez Canal and the straits of Bab el-Mandeb. The latter is more than ever a vital outpost for the defence of the Mediterranean.

« Deal of the century » : le désaccord du siècle ?

Tous droits réservés.

Anne BOULNOIS et Béatrice VEYRAT-MASSON, chargées de mission à l’institut FMES

Après trois ans d’attente, le « deal du siècle » a été dévoilé par le Président américain Donald Trump le 27 janvier 2020. A ses côtés se trouvaient notamment le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, son opposant pour les élections à venir Beny GANTZ, et les ambassadeurs des Emirats Arabes Unis, d’Oman et de Bahreïn. Trouver un accord de paix pour cette région qui a appris à composer avec le chaos n’est pas chose facile. Les espoirs des uns constituent le pire cauchemar des autres, tant les parties prenantes ont des intérêts divergents. Cependant, il serait idéaliste de penser que le plan de Washington répond à une véritable recherche de paix entre Israéliens et Palestiniens. Même l’analyse sous le prisme de la realpolitik[1] ne semble pas convenir, tant l’intérêt personnel des acteurs impliqués l’emporte sur l’intérêt général.

Qu’en est-il réellement de ce plan de paix ?

Ce plan s’articule essentiellement autour de l’aspect économique, prévoyant des investissements très importants en Palestine, partant du postulat que l’aspect politique suivra. Ce plan de paix, qui n’a aucune valeur juridique tant qu’il n’a pas été endossé par le Conseil de sécurité des Nations unies, stipule quatre grands points : tout d’abord la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israël[2] et sa souveraineté dans la vallée du Jourdain[3], puis l’annexion définitive du plateau du Golan[4], la reconnaissance de la légalité du projet colonial en Cisjordanie[5] (illégale au regard du droit international) et enfin une allocation de 50 milliards de dollars d’investissements[6] faite au Palestiniens ainsi qu’une promesse de capitale dans la banlieue Est de Jérusalem[7]. Ce plan ne prévoit rien pour le retour des réfugiés palestiniens du Liban et de Jordanie sur leur terre originelle. Pour ce qui est de la bande de Gaza, le Hamas devrait être démilitarisé, tout comme le djihad islamique. La proposition de la relier à la Cisjordanie par un train à grande vitesse via un tunnel est mentionnée sans précision quant à sa date de mise en œuvre. Enfin, la bande de Gaza pourrait accueillir un port et des infrastructures économiques.[8]

Le Hamas, au pouvoir dans la bande Gaza, a réagi et s’est exprimé via Khalil al-Hayya, haut responsable du mouvement, en déclarant qu’il n’acceptera « pas de substitut à Jérusalem comme capitale de l’Etat de Palestine »[9]. Cette déclaration va dans le même sens que celle de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, pour qui ce plan a été conçu à sens unique, raison pour laquelle il a été de facto rejeté par les palestiniens. Le président de l’Autorité palestinienne déclarait ainsi « qu’il [serait] impossible pour n’importe quel enfant, arabe ou palestinien, d’accepter de ne pas avoir Jérusalem comme capitale d’un Etat palestinien »[10]. Répondant à l’allégation américaine de voir Jérusalem devenir la capitale « indivisible » d’Israël, Mahmoud Abbas a convoqué des réunions extraordinaires avec les partis palestiniens et la Ligue Arabe. Les membres de la Ligue Arabe se sont réunis samedi 1er février au Caire. D’un commun accord, ils ont publié un communiqué précisant que la Ligue rejetait le deal américain, affirmant qu’il était « injuste » et qu’il « ne respecte pas les droits fondamentaux et les aspirations du peuple palestinien ». La Ligue a ajouté que les dirigeants arabes avaient promis « de ne pas […] coopérer avec l’administration américaine pour mettre son plan en œuvre »[11]. Cette déclaration rejoint celle de l’Organisation de la Coopération Islamique[12]. Un soulagement pour Mahmoud Abbas qui se sentait bien isolé lors de l’annonce du « deal of the century ». Selon certaines sources, il aurait toutefois prudemment nuancé ses propos initiaux concernant sa volonté de couper tout lien avec Israël et les Etats-Unis[13]. Saeb Erekat, Secrétaire Général de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) a pour sa part déclaré que les Palestiniens se réservent tout droit de « se retirer de l’accord intérimaire d’Oslo », lequel encadre leurs relations avec Israël si ce plan annoncé devait être mis en place comme annoncé par l’administration Trump[14]. A l’issue de l’accord intérimaire dit Oslo II de septembre 1995 entre l’OLP et Israël, la Cisjordanie avait été divisée en trois zone : la zone « A » sous contrôle civil et sécuritaire palestinien, la zone « B » sous contrôle civil palestinien et sécuritaire israélien et la zone « C » sous contrôle civil et sécurité israélienne (voir encadré). Cet accord devait prendre fin en 1999, mais il a été reconduit par les deux parties. Selon Saeb Erekat, ce plan « va transformer l’occupation temporaire en occupation permanente »[15].

Carte du “futur Etat de Palestine” – Peace to prosperity (appendix 1)

Un plan américain qui survient dans un contexte de pré-campagne électorale

Alors que les élections américaines de novembre prochain se profilent, le Président Donald Trump peut d’ores et déjà s’appuyer sur son bilan économique favorable. Cependant, malgré un risque de récession et d’inflation maîtrisé ainsi qu’un chômage au plus bas « depuis la guerre de Corée » (i.e. 1950-1953), Goldman Sachs annonce une élection présidentielle serrée.[16] Les équipes de Donald Trump sont donc à la recherche d’électeurs qui puissent élargir la base électorale du Président « désormais identifiée comme stable et extrêmement solide » depuis son discours offensif sur l’état de l’Union (4 février 2020) et son blanchissement par le Sénat (5 février) dans la procédure d’impeachment qui le visait.[17] Pour certains de ses conseillers, la réussite économique pourrait ne pas être suffisante pour convaincre les Américains de voter pour lui et il serait opportun qu’il puisse se prévaloir d’un succès de politique étrangère. Les citoyens américains sont en effet sensibles de voir leur pays tenir un rôle prépondérant sur la scène internationale[18], tout particulièrement lorsqu’il s’agit de l’Etat hébreu[19]. Les propositions pro-israéliennes de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et la communauté juive historique et influente gravitant autour des présidents américains et de leur entourage depuis 1951, entrent en résonnance avec certaines revendications des mouvements évangéliques. Le soutien et l’attachement de ces derniers envers Israël ne s’appuie pas seulement sur une adhésion au projet sioniste, mais aussi sur une véritable proximité culturelle basée sur la lecture de la Bible, les Eglises évangéliques étant « partisan[e]s d’une exégèse » fondée sur une lecture littérale qui prime sur « des médiations critiques »[20]. Donald Trump est conscient que la frange évangélique de la population américaine représente un quart de l’électorat américain. Pour ceux qui ne seraient pas convaincus par sa « Vision » pour l’Etat hébreu, le Président a stigmatisé « tous les candidats démocrates qui briguent la présidence essayent de punir les croyants » lors d’un meeting à la megachurch de Miami King Jesus International Ministry[21].

La médiatisation faite autour du « deal du siècle » – à commencer par son appellation pompeuse, mais surtout son contenu déséquilibré en faveur des israéliens – a permis également au Président Trump de détourner l’attention de l’électorat américain du procès en destitution dont il a fait l’objet. Bien qu’il ait été blanchi par le Sénat, le principal intéressé n’en est pas moins soucieux de son image. En effet, les indécis pourraient être définitivement refroidis par les révélations successives, dont celles de l’ex-conseiller à la sécurité nationale John Bolton. Face à cette mauvaise publicité, le Président américain souhaite mettre en avant le fait qu’il a réussi là où les « administrations précédentes depuis le Président Lyndon Johnson [ndlr. 1963-1969] ont essayé et ont amèrement échoué » selon ses propos lors de la conférence de presse lors de laquelle il a présenté son plan de paix[22].

Benjamin Netanyahou comblé

De son côté, le Premier ministre Netanyahou y trouve tout son intérêt. Ce plan survient en effet au meilleur moment pour lui dans la perspective de l’élection du 2 mars 2020, la troisième en moins d’un an, pour désigner les membres de la Knesset et par là-même le futur Premier ministre. Ces élections anticipées résultent de l’incapacité des partis israéliens à former un gouvernement de coalition.

Benjamin Netanyahou, au « coude à coude » avec son opposant l’ancien Chef d’état-major des armées Benny Gantz, considère que ce plan « marquera l’histoire comme un jalon important permettant à différents acteurs au Moyen-Orient d’aller enfin de l’avant avec un accord régional historique »[23]. Il espère tirer profit de ce plan et de sa proximité avec le Président américain pour sortir vainqueur de l’élection, tant l’accord est favorable à Israël.

David Khalfa, chercheur à l’Institut prospective et sécurité en Europe explique que la présence de Monsieur Gantz aux côtés de Monsieur Netanyahou à la conférence de presse à la Maison Blanche était sans doute un piège. En effet, « cette invitation collective à Washington visait à illustrer un rapprochement entre les deux hommes pouvant aboutir à la constitution d’un gouvernement d’union nationale, meilleure issue pour Netanyahou. Or, agissant de la sorte, il coupait l’herbe sous le pied de Gantz qui a axé toute sa campagne sur le rejet de Netanyahou »[24]. Il est important de rappeler que la motivation de l’actuel Premier ministre de gagner ces élections ne consiste pas seulement dans sa volonté de garder le pouvoir, mais aussi dans sa nécessité d’obtenir l’immunité que lui confère le statut de Premier ministre afin de ne pas être poursuivi sur le plan judiciaire[25].

Cette analyse met en lumière la fragilité du Premier ministre israélien qui a désespérément besoin de l’appui de Donald Trump comme celui des autres dirigeants influents qu’il s’est empressé de rencontrer ces dernières semaines. Une partie de l’extrême-droite israélienne n’a pas hésité à critiquer Benjamin Netanyahou en lui reprochant d’avoir cédé à la Maison Blanche en acceptant le principe de deux Etats, même si le futur Etat palestinien tel qu’envisagé par le plan de paix est de fait vidé de toute substance. Peut-on en effet parler d’Etat lorsque la surveillance des frontières et le contrôle de l’espace aérien ne lui appartient plus ? Ou bien lorsque ce dernier n’est pas libre de signer des traités ou de faire partie de certaines institutions internationales ?[26]

La communauté internationale divisée sur le sujet

La communauté internationale a réagi mollement et a affiché ses divisions. L’Organisation des Nations Unies s’en tient aux résolutions onusiennes et aux accords bilatéraux sur la création de deux Etats, Israël et la Palestine, « vivant côte à côte en paix et sécurité dans les frontières reconnues sur la base des lignes définies en 1967 » selon les déclarations de son porte-parole.[27]

L’Union européenne a, par l’intermédiaire de son chef de la diplomatie Josep Borrell, évoqué l’idée « d’étudier et d’évaluer les propositions avancées »[28]. Elle a cependant réaffirmé d’une seule voix « son engagement ferme et unanime en faveur d’une solution négociée et viable prévoyant deux Etats qui tiennent compte des aspirations légitimes tant des palestiniens que des israéliens, en respectant toutes les résolutions de l’ONU »[29]. Un message clair qui confirme son attachement aux résolutions onusiennes.

Les Etats arabes ont pour l’instant peu réagi, car tenus par des engagements politico-économiques avec les Etats-Unis. Le maréchal al-Sissi a un besoin vital d’aides américaines[30] ; Mohammed Ben Salman et Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan voient dans l’accord un moyen de se rapprocher d’Israël pour contrer plus efficacement l’Iran qui leur fait peur.[31] Les deux souverains savent par ailleurs qu’ils ont besoin des armes et des garanties de sécurité américaines.[32]

La Jordanie a déclaré son « soutien à tous les efforts sincères visant à obtenir une paix juste et globale dont la seule voie est l’établissement d’un Etat palestinien indépendant sur les frontières de 1967 avec Jérusalem en-Est »[33], réaction semblable à celle du Qatar. L’Egypte a quant à elle adopté une réaction plus encline au plan de paix américain en invitant les deux parties à un examen « attentif » et « approfondi »[34]. L’Arabie-Saoudite a dit « apprécier » les efforts de Donald Trump, mais le roi Salman a réaffirmé son soutien lors d’un entretien téléphonique à Mahmoud Abbas sur « l’engagement du Royaume envers les Palestiniens »[35].

L’Iran, la Turquie, le Hezbollah et la Syrie ont condamné fermement ce plan de paix. Le premier l’a nommé le « plan […] de la honte imposé par l’Amérique aux Palestiniens[, qui] est la trahison du siècle et est voué à l’échec ». Le second parle d’un projet « mort-né » et d’un « plan d’occupation visant à tuer une solution à deux Etats et à extorquer des territoires palestiniens ». La milice chiite libanaise a estimé que ce plan n’est qu’une tentative d’éliminer les droits du peuple palestinien, historiques et légitimes. Enfin, le régime syrien a déclaré que « ce plan démontre l’alliance claire entre les Etats-Unis et l’entité sioniste, ainsi que leur animosité envers la nation arabe ».[36] Chacun – avec plus ou moins de délicatesse – a rejeté le plan américain qui élimine de facto toute considération envers le peuple palestinien.

La Chine, elle, ne s’est pas exprimée, ses intérêts pluriels dans la région rendant difficile son positionnement. Enfin, la Russie, redevenu un acteur majeur au Moyen-Orient depuis 2014, a demandé aux Israéliens et aux Palestiniens d’entamer « des négociations directes », soulignant que plusieurs dispositions du plan de paix allaient à l’encontre des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.[37] Ce faisant, le Kremlin a montré sa posture légitimiste vis-à-vis du droit international violé en l’espèce, selon lui, par les Etats-Unis tout en rappelant qu’in fine ce plan devrait être légitimité par le Conseil de sécurité de l’ONU et non pas uniquement par les Israéliens et les Américains.

Conclusion

L’annonce de l’accord de paix élaboré par Jared Kushner et son équipe tombe à un moment crucial tant dans le calendrier interne américain, que dans celui du Premier ministre israélien. Ce n’est certainement pas une coïncidence, mais un calcul stratégique d’un Président qui se lance dans une nouvelle campagne électorale, porté par son bilan économique positif et s’attribuant le mérite d’un plan de paix pour une région enlisée dans un conflit réputé insoluble. Mais n’a-t-il pas été trop arrogant ? N’a-t-il pas sous-estimé le risque d’une détérioration de la situation israélo-arabe en cas de nouveau soulèvement populaire, ainsi que d’éventuelles répercussions sécuritaires liées au rejet de l’interventionnisme occidental et anti-palestinien ? Ces répercussions semblent d’ailleurs avoir déjà commencé : des tirs de roquettes ont été lancés depuis la bande de Gaza vers Israël dans la nuit du 1er au 2 février 2020. En réponse, l’Etat hébreux a visé des bastions du Hamas. Le conflit risque à tout moment de s’envenimer.

De plus, ce plan répond à la logique unilatéraliste du Président Donald Trump observée depuis le début de son mandat en matière de politique étrangère. Celui-ci a conscience de sa puissance économique et militaire : il s’en sert pour tenter de faire plier ses adversaires afin qu’ils se conforment à ses désidératas, même si ses résultats tardent à se manifester en Corée du Nord et en Iran.

Au fond, cette initiative et les réactions qu’elle suscite illustrent la nouvelle donne au Moyen-Orient :

  • la fragilisation du multilatéralisme, du droit international et du concept de souveraineté qui en découlent. Le texte du deal du siècle apporte un éclairage cru sur ce dernier concept : «l’idée que la souveraineté est un terme statique et constamment défini a été une pierre d’achoppement inutile dans les négociations passées »[38].
  • l’absence de stratégie de long terme des Etats-Unis ensuite pour qui, au-delà de la conjoncture électoraliste Trumpienne, le redéploiement prime désormais. L’influence d’Israël et de l’Arabie Saoudite en est renforcée, et les marges de manœuvre des acteurs s’accroissent, en particulier pour la Russie à l’affût.
  • le changement générationnel, qui semble se caractériser par une indifférence plus forte à la cause palestinienne. Le chaos et les guerres qui ont secoué le monde arabe depuis 20 ans ont peut-être relativisé le sort de ce peuple qui s’éloigne encore un peu plus de son objectif de création d’un Etat souverain.

 

Téléchargez ici le “deal du siècle” (PDF en anglais)

 

Quelles sont les frontières dites de 1967 ?
Ce sont les frontières reconnues par l’ONU en 1967 qui correspondent aux frontières de la fin de la guerre israélo-arabe de 1948. Il s’agit d’une ligne de démarcation entre les forces israéliennes et les forces arabes (Syrie, Liban, Transjordanie et Egypte). Elles ne sont reconnues que par l’Egypte, la Jordanie et l’Autorité Palestinienne. Le plateau du Golan et Jérusalem-Est ont été annexés par Israël en 1982 ; l’Etat hébreu occupe également une partie de la Cisjordanie. Israël continue aujourd’hui sa politique de colonisation, faisant de la Cisjordanie un territoire « gruyère »[39] aboutissant à la quasi-impossibilité de création d’un Etat Palestinien. Pourtant, la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 23 septembre 2016, « exige de nouveau d’Israël qu’il arrête immédiatement et complétement toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est »[40]. Israël avait alors annoncé « qu’il ne se conformera pas au vote du Conseil de sécurité »[41]. La démarche intellectuelle d’Israël, mais aussi matérielle, montre bien une envie de passer outre les règles onusiennes sous un prétexte sécuritaire.

 

 **

[1] La realpolitik désigne « la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l’intérêt national », dans Kissinger, H. (1996) Diplomatie. Fayard, p. 123.

[2] The White House. (2020). Peace to Prosperity | The White House. [en ligne] Disponible sur: https://www.whitehouse.gov/peacetoprosperity/ [Dernier accès : 3 février 2020] ; p. 17.

[3] Ibid ; p. 13.

[4] Ibid ; p. 41.

[5] Ibid ; p. 16.

[6] Ibid ; p. 19.

[7] Ibid ; p. 17.

[8] Ibid ; pp. 25.

[9] AFP. (2020). Le Hamas palestinien rejette le plan de paix américain. [en ligne] Le Figaro.fr. Disponible sur:https://www.lefigaro.fr/flash-actu/le-hamas-palestinien-rejette-le-plan-de-paix-americain-20200128 [Dernier accès : 3 février 2020].

[10] Les Echos. (2020). Réactions contrastées au plan de paix américain sur le conflit israélo-palestinien. [en ligne] Disponible sur: https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/reactions-contrastees-au-plan-de-paix-americain-sur-le-conflit-israelo-palestinien-1167357 [Dernier accès: 3 février 2020].

[11] Le Monde.fr. (2020). La Ligue arabe rejette le plan de paix américain pour le Proche-Orient. [en ligne] Disponible sur: https://www.lemonde.fr/international/article/2020/02/01/mahmoud-abbas-declare-mettre-fin-a-toutes-les-relations-des-autorites-palestiniennes-avec-israel-et-les-etats-unis_6028089_3210.html [Dernier accès: 3 février 2020].

[12] Anon, (2020). Résolution adoptée à la Session extraordinaire du Comité exécutif à composition non limitée au niveau des ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l’OCI sur l’examen des implications de l’annonce du plan de l’administration américaine,le 28 janvier 2020. [en ligne] Disponible sur: https://www.oic-oci.org/topic/?t_id=23179&t_ref=13923&lan=fr [Dernier accès: 3 février 2020].

[13] YouTube. (2020). Conflit israélo-palestinien: Mahmoud Abbas met un bémol à sa menace | AFP News. [en ligne] Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=hgwaJ9L-JQg [Dernier accès: 3 février 2020].

[14] Le Figaro.fr. (2020). Les Palestiniens menacent de se retirer des accords d’Oslo si Trump annonce son plan de paix. [en ligne] Disponible sur: https://www.lefigaro.fr/flash-actu/les-palestiniens-menacent-de-se-retirer-des-accords-d-oslo-si-trump-annonce-son-plan-de-paix-20200126 [Dernier accès : 3 février 2020].

[15] Ibid.

[16] Goldman Sachs. (2020). Goldman Sachs | Insights – U.S. Economic Outlook 2020: On Firmer Ground. [en ligne] Disponible sur: https://www.goldmansachs.com/insights/pages/us-outlook-2020.html [Dernier accès: 3 février 2020].

[17] Atlantico.fr. (2020). Pourquoi l’économie américaine devrait continuer à porter Donald Trump pendant l’année présidentielle. [en ligne] Disponible sur: https://www.atlantico.fr/decryptage/3583923/pourquoi-l-economie-americaine-devrait-continuer-a-porter-donald-trump-pendant-l-annee-presidentielle-election-maison-blanche-washington-jean-eric-branaa [Dernier accès: 3 février 2020].

[18] Rielly, J. (1987). American public opinion and foreign policy. Chicago, IL: Chicago Council on Foreign Relations.

[19] Gilboa, E. (1987). American public opinion toward Israel and the Arab-Israeli conflict. Lexington, Mass.: D.C. Heath.

[20] Fath, S. (2005). Le poids géopolitique des évangéliques américains : le cas d’Israël. Hérodote, 119(4), p.25.

[21] Le Point. (2020). Trump entretient le soutien. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/trump-entretient-le-soutien-extraordinaire-des-chretiens-evangeliques-04-01-2020-2356078_24.php [Dernier accès: 3 février 2020].

[22] Conférence de presse : visionnage disponible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=JZVvQ-_C6Ns [Dernier accès: 3 février 2020].

[23] I 24 News (2020). « Deal du sciècle » : Benny Gantz accepte l’invitation de Donald Trump. [en ligne] Disponible sur : https://www.i24news.tv/fr/actu/international/1579974729-deal-du-siecle-benny-gantz-accepte-l-invitation-de-donald-trump-et-voyagera-lundi-aux-etats-unis [Dernier accès: 3 février 2020].

[24] Le Point. (2020). « Accord du siècle » : le cadeau de Trump à Netanyahou. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/accord-du-siecle-le-cadeau-de-trump-a-netanyahou-27-01-2020-2359830_24.php [Dernier accès: 3 février 2020].

[25] Sfard, M. dans Le Point. (2020). « Le plan de paix de Trump peut nous amener à la guerre ». [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/le-plan-de-paix-de-trump-peut-nous-amener-a-la-guerre-29-01-2020-2360351_24.php [Dernier accès: 3 février 2020].

[26] The White House. (2020). Peace to Prosperity | The White House. [en ligne] Disponible sur: https://www.whitehouse.gov/peacetoprosperity/ [Dernier accès : 3 février 2020] ; p. 53.

[27] Libération.fr. (2020). Proche-Orient : l’ONU dit s’en tenir aux frontières définies en 1967. [en ligne] Disponible sur: https://www.liberation.fr/direct/element/proche-orient-lonu-dit-sen-tenir-aux-frontieres-definies-en-1967_108423/ [Dernier accès : 3 février 2020].

[28] Libération.fr. (2020). Réactions au plan de paix américain au Proche-Orient : refus palestinien, circonspection ailleurs. [en ligne] Disponible sur: https://www.liberation.fr/depeches/2020/01/28/reactions-au-plan-de-paix-us-au-proche-orient-refus-palestinien-circonspection-ailleurs_1775889 [Dernier accès : 3 février 2020].

[29] Euractiv. (2020). EU responds to Trump’s Middle East peace plan. [en ligne] Disponible sur: https://www.euractiv.com/section/global-europe/news/eu-responds-to-trumps-middle-east-peace-plan/ [Dernier accès : 3 février 2020].

[30] RFI. (2020). Le Caire déplore la réduction de l’aide économique et militaire américaine. [en ligne] Disponible sur: http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20170823-egypte-etats-unis-reduction-aide-economique-militaire-erreur-deplore-droits [Dernier accès : 3 février 2020].

[31]Le Point. (2020). Pourquoi le plan Trump embarrasse les pays arabes. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/pourquoi-le-plan-trump-embarrasse-les-pays-arabes-31-01-2020-2360692_24.php [Dernier accès : 3 février 2020].

[32] Nytimes.com. (2020). The Most Powerful Arab Ruler Isn’t M.B.S. It’s M.B.Z.. [en ligne] Disponible sur: https://www.nytimes.com/2019/06/02/world/middleeast/crown-prince-mohammed-bin-zayed.html [Dernier accès : 3 février 2020].

[33] Le Monde.fr. (2020). Plan de Trump sur le Proche-Orient : des réactions internationales mitigées. [en ligne] Disponible sur: https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/29/plan-de-trump-sur-le-proche-orient-des-reactions-internationales-mitigees_6027584_3210.html [Dernier accès : 3 février 2020].

[34] RFI. (2020). Plan Trump: l’Égypte appelle Israéliens et Palestiniens à un examen «attentif» et «approfondi» – RFI. [en ligne] Disponible sur: http://www.rfi.fr/fr/ticker/plan-trump-égypte-appelle-israéliens-palestiniens-à-examen-attentif-approfondi [Dernier accès : 3 février 2020].

[35] Le Monde.fr. (2020). Avec le plan de paix américain, le consensus arabe sur la Palestine s’effrite. [en ligne] Disponible sur: https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/29/avec-le-plan-de-paix-americain-le-consensus-arabe-sur-la-palestine-s-effrite_6027632_3210.html [Dernier accès : 3 février 2020].

[36] Le Point. (2020). Réactions au plan de paix américain au Proche-Orient : refus palestinien, circonspection ailleurs. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/reactions-au-plan-de-paix-us-au-proche-orient-refus-palestinien-circonspection-ailleurs-28-01-2020-2360152_24.php [Dernier accès : 3 février 2020].

[37] I24news.tv. (2020). i24NEWS. [en ligne] Disponible sur: https://www.i24news.tv/fr/actu/international/1580385143-russie-israel-vladimir-poutine-est-le-premier-dirigeant-a-qui-benyamin-netanyahou-parle-du-deal-du-siecle [Dernier accès : 3 février 2020].

[38] The White House. (2020). Peace to Prosperity | The White House. [en ligne] Disponible sur: https://www.whitehouse.gov/peacetoprosperity/ [Dernier accès : 3 février 2020] ; p. 9.

[39] Le Monde diplomatique. (2020). La colonisation, « un danger pour la solution à deux États ». [en ligne] Disponible sur: https://www.monde-diplomatique.fr/2017/02/KERRY/57104 [Dernier accès : 3 février 2020].

[40] Organisation des Nations Unies. (2020). Conseil de sécurité: Israël ne prend aucune mesure pour cesser de coloniser les territoires palestiniens, dit le Coordonnateur pour le processus de paix au Moyen-Orient | Couverture des réunions & communiqués de presse. [en ligne] Disponible sur: https://www.un.org/press/fr/2019/cs14056.doc.htm [Dernier accès : 3 février 2020].

[41] Le Temps. (2020). Israël sur la défensive après le vote de l’ONU sur les colonies. [en ligne] Disponible sur: https://www.letemps.ch/monde/israel-defensive-apres-vote-lonu-colonies [Dernier accès : 3 février 2020].

Le BREXIT aura des conséquences en Méditerranée

Tous droits réservés

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? » (FMES, septembre 2019). Il a codirigé avec Pascal Ausseur le numéro spécial de la Revue Défense Nationale consacré à « La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation » (été 2019).

[Cliquez ici pour lire l’article en anglais]

Inutile de se voiler la face, le BREXIT, effectif depuis le 1er février 2020, aura des conséquences néfastes en Méditerranée. Les trois rives septentrionale, levantine et méridionale seront impactées, mais probablement pas de la même manière. Il convient de s’y préparer en anticipant les conséquences les plus prévisibles de manière à limiter leurs impacts négatifs lorsque ceux-ci surgiront. Pour cela, il va falloir dialoguer, faire preuve de bon sens, d’esprit d’ouverture, mais aussi de fermeté lorsque cela s’avérera nécessaire. Les Centres de recherche et de réflexion stratégique répartis autour du bassin méditerranéen auront leur rôle à jouer, à commencer par l’institut FMES qui se trouve en première ligne depuis son avant-poste toulonnais.

 

Le statut de Gibraltar

Territoire britannique d’outre-mer depuis 1704, le rocher de Gibraltar – anciennes colonnes d’Hercule gardiennes de la sortie de la Méditerranée pendant l’Antiquité – n’a cessé d’être revendiqué par l’Espagne à laquelle ce rocher est physiquement rattaché. Depuis son adhésion à l’Union Européenne en 1986, la couronne espagnole demande à Bruxelles de soutenir sa requête visant à récupérer cette enclave britannique, estimant qu’il s’agit là d’une scorie coloniale qui n’a plus lieu d’être. Jusqu’à présent, les instances européennes avaient toujours refusé de prendre partie dans ce différend opposant deux Etats membres, estimant que cette question ne pourrait être résolue que par les intéressés eux-mêmes. Lors de la dernière consultation d’octobre 2016, 96% des résidents de Gibraltar ont voté en faveur du maintien à la couronne britannique. Lors d’une visite de courtoisie l’été suivant (2017), le roi Philippe VI d’Espagne a confirmé les prétentions espagnoles, mais a souligné qu’elles devraient être satisfaites par voie diplomatique.

Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, il est probable que l’Espagne remonte à la charge et demande à Bruxelles de soutenir sa position, mettant l’UE en porte-à-faux entre ses principes visant à privilégier les Etats membres et les nombreux intérêts commerciaux qui la lient à la Grande-Bretagne. A fortiori si le gouvernement espagnol a besoin d’un dossier fédérateur pour renforcer le sentiment d’unité nationale et si les négociations commerciales entre Bruxelles et Londres patinent. Dans cette hypothèse, nul doute que Madrid et Londres demanderont aux principaux Etats européens de prendre partie, accroissant par là même les risques de division au sein d’une UE déjà bien fragilisée. Or, la France, pour ne parler que d’elle, a besoin d’entretenir d’excellentes relations avec Madrid comme avec Londres.

Ce dossier pourrait affaiblir un peu plus l’Espagne en proie à de fortes tensions centrifuges (Catalogne, Pays basque), d’autant que les frontaliers qui franchissaient jusqu’à présent librement les limites du Rocher pour travailler de part et d’autre pourraient se voir stoppés au passage de la frontière, Gibraltar ne faisant désormais plus partie du territoire de l’UE.

Déterrer le dossier de Gibraltar pourrait impacter par ricochet celui des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en territoire marocain, elles-mêmes scories de la présence coloniale espagnole au Maroc, dans un contexte de fortes tensions nationalistes affectant l’ensemble de la rive Sud du bassin méditerranéen. Les tensions sont suffisamment fortes entre les pays maghrébins pour que l’on en rajoute de nouvelles.

 

Prime à la division et aux forces centrifuges

Si l’on en croit les sondages les plus récents effectués en Ecosse et en Irlande, appuyés par l’évolution démographique et religieuse des populations locales, il est possible – voire probable – que l’on assiste à moyen terme à l’unification pacifique de l’Irlande et à l’indépendance de l’Ecosse (qui a voté majoritairement pour son maintien dans l’UE) en cas de détérioration de l’économie britannique dans un contexte post-BREXIT. Cette évolution pourrait être accélérée en cas de dégradation de l’image de la couronne et de polarisation de la vie politique britannique.

Une telle évolution ne pourrait que stimuler les velléités indépendantistes de la Catalogne en Espagne, de la Corse en France, de la Sardaigne en Italie, de la Kabylie en Algérie, des minorités des Balkans occidentaux, ou bien encore de la république autoproclamée de Chypre du Nord.

Nul doute également que les futurs gouvernements britanniques ne manqueront aucune occasion de diviser l’UE pour se créer des occasions de rebonds économiques et politiques en Méditerranée. Malte, vieux bastion britannique (y compris par la langue et la culture), pourrait pâtir de cette stratégie dans le sens où Londres pourrait aisément profiter du sentiment de solitude des autorités maltaises face à la délicate gestion de la crise des migrants par l’UE pour raviver les liens du Commonwealth et fragmenter un peu plus la politique méditerranéenne de Bruxelles.

Sur la rive Sud, le Royaume-Uni pourrait être tenté d’attiser les rivalités locales, les frictions intereuropéennes et les incompréhensions entre les deux rives du bassin méditerranéen pour améliorer les positions de ses industriels de l’énergie et de l’armement. Il convient de souligner à cet égard les progrès récents réalisés par British Petroleum en Algérie, en Libye, en Egypte, en Méditerranée orientale (au sud de Chypre) et même envers l’Autorité palestinienne dans la perspective de l’exploration future des gisements gaziers offshores au large de la bande de Gaza. Jouer des divisions serait d’autant plus facile au gouvernement britannique que les Européens affichent leurs divisions ou leur absence de consensus sur les dossiers les plus marquants du moment, qu’il s’agisse de leurs relations à l’Iran, à la Turquie, à Israël et au soi-disant « Plan de Paix du siècle de la Maison Blanche pour régler le dossier palestinien », de l’Egypte, de la Libye bien sûr, mais aussi de la Tunisie et de l’Algérie.

 

Regain de tensions à Chypre et en Méditerranée orientale

C’est toutefois à Chypre et dans ses alentours que l’évolution de la posture britannique post-BREXIT pourrait entraîner les effets les plus significatifs. Protectorat, puis colonie britannique de 1878 à 1960, les forces armées britanniques entretiennent depuis l’indépendance de Chypre une importante garnison (actuellement 3 500 militaires) sur l’île, sur les deux bases d’Akrotiri (près de Limassol) et de Dhekelia (près de Larnaca). Ce contingent britannique contribue depuis 1964 à la Force de maintien de la paix des Nations unies à Chypre (UNFICYP[1]) à travers l’opération Tosca. Depuis 1971, Chypre représente le bastion militaire britannique tourné vers le Moyen-Orient ; c’est de là que sont parties les forces aériennes britanniques impliquées dans toutes les opérations extérieures post-guerre froide, y compris vers la Libye (2011), l’Irak et le Levant (2014) dans le cadre de l’opération de lutte contre l’Etat islamique (Daech), ou bien encore vers la Syrie lors de l’opération Hamilton (14 avril 2018) visant des sites de production d’armes chimiques du régime de Bachar el-Assad.

Aujourd’hui, la Royal Air Force déploie sur la base d’Akrotiri sa 903e Expeditionary Unit constituée d’une douzaine de chasseurs bombardiers Typhoon FGR4, de ravitailleurs en vol, d’un AWACS et d’avions de guerre électroniques ; en cas de besoin, elle a déclaré son intention d’y affecter des chasseurs bombardiers F-35 de 5e génération, ceux-là même que la Turquie ne recevra pas compte tenu de sa posture désormais favorable à la Russie, mais surtout de sa relative défiance vis-à-vis de l’OTAN. Ce dispositif, auquel s’ajoute la présence ponctuelle d’une frégate ou d’un destroyer de la Royal Navy en Méditerranée orientale, contribue indéniablement à stabiliser Chypre et à dissuader la Turquie de pousser davantage ses pions sur place. Mais qu’adviendrait-il si le ministère de la Défense britannique venait à se voir imposer des coupes budgétaires drastiques, en cas de réduction du niveau d’ambitions de la Couronne, lui imposant de réduire sa présence militaire sur place, voire même de fermer ses bases[2] ? Ou à l’inverse si le gouvernement britannique adoptait une posture plus favorable à la Turquie, comme il eut l’habitude de le faire pendant vingt-cinq ans pour fragiliser la cohésion de l’UE ?

Face aux nouvelles ambitions méditerranéennes revendiquées par le président turc Recep Tayyip Erdogan (extension unilatérale de la zone maritime économique sous souveraineté turque en direction de la Libye, demande de retrait de contingents militaires stationnés sur les îles grecques voisines, violations récurrentes des eaux territoriales grecques, envois d’armes et de combattants en Libye), il est urgent que l’UE prenne position pour contenir les actions déstabilisatrices du pouvoir turc. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron le 29 janvier 2020 en dénonçant très fermement les provocations de Recep Tayyip Erdogan et en annonçant la conclusion prochaine d’un partenariat stratégique avec la Grèce et Chypre, tous deux membres de l’UE. Dans ce contexte de plus en plus tendu et après la perche tendue par le président de la République français, Londres devra prendre position.

 

Désengagement britannique ou posture plus agressive ?

Une fois l’euphorie du divorce passé et le sentiment de liberté retrouvée évanoui, les Britanniques devront faire face à l’amoindrissement de leur espace marchand et aux tentatives des Etats-Unis et de la Chine de les dépecer économiquement et stratégiquement. A fortiori si le royaume de Sa Majesté a entre-temps perdu l’Ecosse et l’Irlande du Nord, et que la Russie, comme d’autres acteurs mal intentionnés, se sont déchaînés via des campagnes de dénigrements, de propagande et de manipulation des opinions publiques pour délégitimer la classe politique et la monarchie britanniques. Car ce qui rend au bout du compte le Royaume-Uni attractif pour ses partenaires comme pour ses voisins européens, c’est sa dimension libérale dans tous les domaines : économique, politique, sociétal et religieux ; les Frères musulmans qui ont massivement investi la City l’ont bien compris. Pour isoler la Grande-Bretagne, rien de mieux qu’une montée brutale du populisme et de l’isolationnisme. Les premiers signaux sont clairement perceptibles, y compris à l’encontre de la Couronne. Déjà, Américains et Chinois sont bien positionnés pour prendre le contrôle de secteurs clés de l’économie, qu’il s’agisse de l’énergie (y compris du nucléaire pour la Chine), des infrastructures de communication, de l’industrie de défense, de la 5G et de la haute technologie.

Affaiblis et luttant pour préserver leur rang, les Britanniques redeviendront ce qu’ils ont été pendant des siècles, un peuple de marins conquérants et de corsaires écumant mers et océans pour gagner des marchés par tous les moyens possibles, sans plus la moindre prévention pour leurs anciens partenaires européens. Les règles européennes qui limitaient jusqu’à présent les pratiques les plus contestables ne leur sont plus désormais opposables. Quant aux organes de régulation internationaux (ONU, OMC, FMI…), ceux-ci sont de plus en plus fragilisés par les foucades de Donald Trump, les ambitions chinoises et les provocations des autocrates qui semblent avoir le vent en poupe.

Le problème pour les Européens, c’est que quelle que soit l’évolution de la posture britannique, ses conséquences risquent de leur être défavorables : soit le Royaume-Uni s’affaiblit économiquement et stratégiquement, et Londres diminuera sa présence militaire et ses investissements dans l’aide au développement, réduisant ainsi sa présence stabilisatrice en Méditerranée ; soit il se renforce et risque de vouloir contrer les actions stabilisatrices des Européens pour gagner de nouveaux marchés et accroître sa propre influence.

Il est donc crucial de maintenir un dialogue étroit, franc et constructif avec le Royaume pour l’instant encore uni, afin de lui exprimer clairement nos attentes, nos offres, mais aussi les mesures de rétorsion que nous pourrions être amenés à prendre, ce qui implique pour l’Union européenne et ses membres les plus influents en Méditerranée de se concerter rapidement entre eux d’abord, avant d’en discuter avec leurs partenaires des rives méridionales et levantines. Ce pourrait être l’agenda prioritaire d’un futur sommet euro-méditerranéen.

Il est tout aussi crucial pour les Etats de l’UE riverains du bassin méditerranéen d’accroître leur effort de défense, notamment dans le domaine aéromaritime, pour contribuer plus efficacement, avec ou sans les Britanniques, à la sécurisation de l’axe maritime reliant l’océan Atlantique à l’océan Indien via le détroit de Gibraltar, le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandeb. Ce dernier s’impose plus que jamais comme un avant-poste vital pour la défense de la Méditerranée.

**

[1] L’UNFICYP déploie depuis 1964 un millier de casques bleus le long d’une « Ligne verte » séparant les parties nord et sud de l’île. Leur présence, qui visait initialement à assurer la sécurité des deux communautés grecques et turcophones, consiste depuis l’invasion turque de 1974 à contrôler physiquement la ligne de partage séparant la République chypriote internationalement reconnue (et membre de l’UE), de la république autoproclamée de Chypre du Nord reconnue par la Turquie.

[2] La présence des bases britanniques à Chypre était jusqu’à présent plutôt bien acceptée des Chypriotes compte tenu du bassin d’emplois qu’elles représentent. Mais la sortie du Royaume-Uni de l’UE pourrait entraver sensiblement les mouvements quotidiens des travailleurs locaux qui pénètrent désormais dans un territoire situé de fait en dehors de celui de l’UE.

Vidéo – 3 questions pour Emmanuel Véron

«La Russie : sa nouvelle diplomatie et ses conséquences en Méditerranée» :

La Russie est un acteur important des relations internationales de ce premier quart du XXIe siècle. Si son économie (PIB de l’Espagne), essentiellement issue de l’industrie de l’armement et de la rente des hydrocarbures et autres ressources naturelles, est toute relative au regard de son implication dans de grands dossiers diplomatiques, sa politique internationale prend une place toute particulière dans l’espace méditerranéen : diplomatie, militaire et question de sécurité. La présence navale russe est un facteur très important, singulier et éloquent. Nous présenterons les enjeux et les nouveaux équilibres de cette présence.

Emmanuel Véron, docteur en géographie et spécialiste de la Chine contemporaine et de géopolitique. Il est anciennement responsable de la géographie et de la géopolitique de la Chine à l’Inalco/Langues’O, et a enseigné la géopolitique et les relations internationales à l’École navale, dont il est associé. Il est délégué général du Fonds de dotation Brousse dell’Aquila et a été directeur scientifique de la Société de Géographie.

Mort du Sultan d’Oman, Qabous Ben Said

Tous droits réservés.

Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

Qui était feu Qabous ben Said ?

Qabous ben Said, Sultan d’Oman, est mort à l’âge de 79 ans le 10 janvier 2020 des suites d’un cancer. Le ministère de l’information omanais a exprimé sur Twitter que « c’est avec tristesse (…) que le sultanat d’Oman pleure notre Sultan Qabous ben Said qui a été rappelé à Dieu vendredi soir ».

Né le 18 novembre 1940 à Salalah, dans la province méridionale du Dhofar, fils unique du sultan Said ibn Taimour, Qabous vécut une enfance solitaire. A l’âge de 16 ans, il fut envoyé par son père en Angleterre à l’académie de Bury St Edmunds dans le Suffolk pour y bénéficier d’une une éducation occidentale ; il y devint excellent cavalier. Au cours de cette période, il se passionna pour la culture britannique et se découvrit un amour pour la musique classique, qu’il importera au Sultanat à son retour. Par la suite, il intégra l’académie royale militaire de Sandhurst, puis servit un an dans l’armée britannique en Allemagne. Une fois rentré à Oman en 1965, il entra en confrontation avec son père, particulièrement conservateur, qu’il renversa le 23 juillet 1970, avec l’aide des Britanniques, pour accéder au trône. Il modernisa le pays en s’appuyant notamment sur la manne pétrolière. Il proclama le Sultanat d’Oman en place du Sultanat d’Oman et Mascate, qui donnait un sentiment de désunion à son peuple. Il mobilisa les rares élites pour qu’elles s’investissent dans le développement du pays afin d’y construire des écoles, des hôpitaux et des universités, tout en professionnalisant son armée devenue l’une des plus crédibles de la péninsule Arabique.

 

Oman, un havre de neutralité

Le règne de Qabous débute avec la rébellion du mouvement marxiste du Dhofar qu’il parvient à juguler en 1975, notamment grâce à l’appui du Shah d’Iran qui envoie sur place un contingent de plus de 3000 soldats. Dès lors, il conservera d’excellents rapports avec l’Iran. Qabous a maintenu une posture de neutralité à l’égard des conflits dans la péninsule arabo-persique qui est devenue sa marque. Il n’a ainsi pas pris parti dans la guerre Iran-Irak de 1980-88. En 1994, il reçoit le premier ministre israélien Yitzahk Rabin, initiative qui aboutira à l’ouverture de bureaux commerciaux réciproques à Mascate et Tel Aviv. Il ne participe pas non plus à l’embargo mené depuis 2017 par l’Arabie-Saoudite et les Emirats Arabes Unis à l’encontre du Qatar, pas plus qu’il ne prend part à la coalition menée par l’Arabie-Saoudite au Yémen. Oman a abrité secrètement sur son territoire des délégations américaines et iraniennes lors des négociations préparatoires à la conclusion de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA). Qabous ben Said a toujours prôné la paix entre les religions – la majorité des Omanais sont ibadites – et les peuples a opté pour une politique de non-ingérence et de stricte neutralité. Il est le seul pays membre du Conseil de Coopération du Golfe à avoir maintenu des relations avec Damas pendant toute la durée de la guerre civile syrienne.

Lorsqu’Oman est très brièvement touché par le Printemps Arabe en 2012, Qabous choisit d’effectuer un important remaniement ministériel en limogeant des ministres accusés de corruption et en augmentant le salaire minimum de 40%, de même que les bourses universitaires. Il obtiendra ainsi le retour au calme. L’économie d’Oman reste cependant aujourd’hui dans une situation délicate. Particulièrement dépendante des rentes pétrolière et gazière, qui constituent avec le tourisme la principale ressource du Sultanat, elle est sensible à la baisse des cours du baril et s’appuie sur des réserves limitées de pétrole (évaluées à une quinzaine d’années), même si le sultanat dispose de réserves de gaz naturel ; selon l’IDE les flux financiers sembleraient être à la hausse (4.2Mds USD en 2018), même s’ils concernent avant tout les investissements dans le secteur gazier[1]. Avec un taux de chômage des jeunes particulièrement élevé et une dette nationale dépassant les 100% du PIB, Oman fait donc face à un contexte socio-économique précaire. Pour tenter de sortir de cette situation, le gouvernement omanais a élaboré un plan à horizon de 2040 pour rendre l’économie moins dépendante des hydrocarbures. Ce plan vise à réduire le poids considérable de l’Etat dans l’économie nationale et à stimuler le secteur privé en donnant une place plus importante aux investissements étrangers et au tourisme de qualité. Pour le moment, peu d’effets positifs imputables à cette nouvelle politique ont été observés et la politique d’omanisation des services publics a largement échoué.

La politique de neutralité de Qabous a permis au sultanat d’échapper aux crises les plus récentes du Moyen-Orient, même si la guerre au Yémen, à leur frontière sud, continue d’inquiéter les Omanais. Le sultanat redoute surtout Daech, de même que les pressions saoudiennes et émiriennes (les EAU faisaient auparavant partie d’Oman) pour contraindre Mascate à s’aligner sur la politique très anti-iranienne de Ryiad et d’Abu Dhabi. Le sultanat d’Oman est dominé par la religion Ibadite, dérivée du Kharijisme. L’ibadisme repose la vie islamique sur trois piliers : principe, égalité et travail. L’Ibadisme professe un islam pacifique qui correspond bien à la mentalité de la population. De nombreux messages sont d’ailleurs venus de toute part honorer la disparition du sultan reconnu unanimement comme une personnalité « pacifique » dans ses rapports avec la communauté internationale. Ce n’est pas un hasard si Mohammed Zarif, ministre des affaires étrangères iranien, a été le premier à venir s’incliner sur sa dépouille et saluer son successeur.

Comme le sultan n’avait pas d’héritier et était notoirement malade depuis de longues années, la question de sa succession s’est rapidement posée mais a été résolue par la désignation de son successeur, comme l’autorisait la constitution omanaise, par le sultan de son vivant. C’est Haitham ben Tariq, ancien ministre du Patrimoine et de la Culture et cousin du défunt, qui a été désigné pour succéder à Qabous. Le nouveau sultan a prêté serment le 11 janvier 2020 en annonçant d’emblée sa volonté d’inscrire son action dans le respect de la ligne de son prédécesseur, au grand soulagement de l’Iran et des Occidentaux.

 

Qui est le nouveau sultan Haitham ben Tariq ?

Haitham ben Tariq est né le 13 octobre 1954 à Mascate. Il est diplômé du Foreign service Program de l’Université d’Oxford en Angleterre. De 1986 à 1994, il fut sous-secrétaire d’état aux Affaires politiques auprès du ministre des Affaires étrangères, puis secrétaire général pour le ministère des Affaires étrangères de 1994 à 2002. De 2002 à 2004, il est ministre du Patrimoine et de la Culture avant d’être nommé ministre honoraire jusque 2020. Il est marié à l’une de ses cousines et père de quatre enfants. Il a promis, lors de son serment, de marcher dans les pas de son prédécesseur et de continuer à développer le pays tout en poursuivant la politique de neutralité en matière de politique étrangère. Il a déclaré ouvertement : « nous allons suivre la voie tracée par le Sultan défunt » et poursuivre « une politique étrangère basée sur la coexistence pacifique entre les nations (…) et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres, dans le respect de la souveraineté des nations et de la coopération internationale ». Il a ajouté que son pays continuerait « comme sous le règne du sultan Qabous à favoriser des solutions pacifiques aux crises régionales et mondiales ». Si ces déclarations ont rassuré les chancelleries occidentales, elles ont probablement agacé ses voisins émiriens et saoudiens. Très impliqué dans le développement culturel, le nouveau sultan Haitham a été le précurseur de nombreux projets touristiques impliquant la restauration de monuments historiques ; il a également initié la création d’une encyclopédie sur le sultanat d’Oman. Comme le sultan Qabous, il a mis l’accent sur le développement de l’Opéra Royal de Mascate qui allie culture islamique et musique classique. Il s’est également impliqué dans les affaires religieuses, ayant joué un rôle dans la construction de la très grande mosquée de Mascate dans un style faisant l’union de la modernité avec le style traditionnel omanais. Une question demeure : son pays va-t-il être en capacité de résister aux promoteurs immobiliers ?

Acteur discret dont la neutralité est unanimement reconnue, le sultanat d’Oman se trouve donc à la croisée des chemins, car si certains acteurs se réjouissent de cette politique de neutralité, d’autres au contraire, Arabie- Saoudite et Emirats Arabes Unis en tête, souhaiteraient le contraindre à prendre parti dans les multiples tensions opposant les deux rives du Golfe persique. Au bout du compte, il est probable que la stabilité de cet espace de dialogue essentiel dans une zone particulièrement agitée reste liée à la capacité du nouveau sultan à développer une économie aujourd’hui en panne.

 

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/OM/situation-economique-et-financiere-du-sultanat-d-oman-septembre-2018

Séminaire toulousain de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES)

Une rentrée dans les étoiles en ce début d’année 2020 ! Dans un monde désormais connecté étendu à l’espace exo atmosphérique ou tout ou presque est géoréférencé, il n’était pas inutile de se rendre dans une région plus continentale pour y découvrir des savoir-faire d’exception dans le milieu aérospatial. Evoquer le géoréférencement apparaît ici pour souligner que nous devons la précision de nos systèmes de guidage à partir des multiples applications existantes issues de la constellation de satellites décidée par l’Union européenne et l’Agence spatiale européenne sous le nom de Galileo. Parmi les autres usages des satellites en orbites polaires ou géostationnaires, il faut naturellement souligner les équipements de télécommunication civils et militaires, les outils d’observation de la terre ou les capteurs exploratoires projetés dans notre système solaire au service de la recherche scientifique. L’espace reste donc un champ d’investigations extraordinaires et de compétitions entre les puissances. En cela, la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques avait matière à connecter cette visite d’études avec le thème relatif aux risques et opportunités des nouvelles routes de la soie. Car, à n’en pas douter, la Chine investit dans l’espace.

Cap sur Toulouse donc où prend forme l’aerospace space valley française. Il s’agit d’un véritable accélérateur d’innovations pour soutenir les entreprises développant une activité aérospatiale avec une forte composante technologique duale. Cet accélérateur se trouve donc au cœur d’un écosystème tourné vers l’aéronautique et l’espace. Toulouse, terre d’envol, s’était d’ailleurs largement illustré en d’autre temps avec l’essor d’une aviation postale et commerciale. Toulouse Montaudran n’est-il pas le fossile vivant de l’Aéropostale et de Latécoère ? Elle fut la plateforme aéronautique d’où Mermoz et Saint-Exupéry s’envolaient pour transporter le courrier en Afrique et en Amérique du Sud. Elle fut aussi le site où Latécoère construisait ses premiers avions. C’est à Toulouse que l’armée de l’air décide d’implanter sa première base aérienne militaire. Cette rentrée est donc un rendez-vous avec l’histoire mais aussi un rendez-vous avec l’avenir.

Présentation du CNES pour les auditeurs de la 30ème SMHES

La première visite qui s’est imposée à l’occasion de ce déplacement fut celle consacrée au centre national d’études spatiales le jeudi 16 janvier. Le CNES a été créé à l’initiative du Président Charles de Gaulle le 19 décembre 1961 afin de fournir une structure chargée de coordonner et d’animer les activités spatiales françaises centrées à l’époque sur le développement du lanceur-fusée Diamant. Ce lanceur fut le premier construit en dehors des Etats-Unis et de l’ex URSS. Le CNES est toujours aujourd’hui l’agence spatiale nationale la plus importante des pays de l’Union européenne. Cette initiative, pour le moins stratégique, souligne l’importance qu’il fallait et qu’il faut concéder au domaine spatial pour conserver sa souveraineté, celle de la France et celle de l’Europe. Le directeur d’établissement a ainsi pu présenter le site dans sa globalité d’une part et dessiner les perspectives d’un milieu très convoité d’autre part. Trois ateliers ont permis aux auditeurs de mesurer la performance des activités réalisées. L’un portait sur l’instrument principal de la mission martienne américaine InSight. Il s’agit d’un sismomètre permettant la mesure des vibrations sur une certaine épaisseur de la planète et tous les paramètres de pression ou de température. En entrant dans cette salle avec une vue de la planète rouge et le bruit du vent, inutile d’exprimer ici les sensations ressenties à l’occasion de cette séquence nous projetant à quelques 300 millions de kilomètres de la Terre. L’autre atelier, tout aussi fascinant, présentait l’international space station (ISS). Les présentations ont été réalisées avec une simplicité déconcertante par des spécialistes de renommée internationale. Ces spécialistes aux qualités inestimables ont consenti un énorme investissement, en recherche et développement, pour atteindre de tels résultats. Il ne faut surtout pas l’oublier. La présentation du microsatellite Taranis dédié à l’observation et à la caractérisation des phénomènes lumineux, radiatifs et électromagnétiques se produisant entre 20 et 100 kilomètres d’altitude a souligné les mêmes exigences et le même niveau de performance des équipes du CNES. Enfin, une présentation des enjeux du segment spatial consacré à la défense démontre que dans ce domaine beaucoup d’évolutions sont envisagées à moyen-terme et qu’elles caractérisent bien les engagements pris par les puissances disposant des capacités d’accès à l’espace.

Découverte de l’ISS

Au terme de cette visite, les auditeurs ont pu se rendre sur le site d’Airbus Defence & Space pour consolider leur appréciation sur la forte implication française et européenne dans les programmes spatiaux et les perspectives de ce secteur. La présentation complète des activités du groupe a souligné les principaux défis à relever et les tensions qui pèsent sur ce marché. Ces activités imposent ici aussi d’être très compétitif et de multiplier les offres répondant aux besoins rappelés précédemment dans les capacités de télécommunication civil ou militaire, d’observation de la terre et de recherche scientifique. Elles conduisent aussi à mieux gérer l’occupation de l’espace et le retrait du service des satellites en fin de vie en respectant au mieux la protection de notre environnement. Les équipes d’Airbus Defence & Space ont elles aussi démontré un niveau d’excellence hors du commun. Elles ont témoigné de l’attractivité de ce secteur où le renouvellement des ingénieurs ne semblent pas poser de difficulté particulière. Au terme de cette présentation, la visite des salles blanches a permis de mesurer l’ensemble des actions préalables au lancement d’équipements qui rejoindront prochainement des orbites polaires ou géostationnaires. Parmi ces actions, celles relatives à la mise en situation des satellites en condition de température dans des conteneurs spécifiques pouvant accueillir des plateformes de la gamme de 5 tonnes, celles aussi permettant des mesures spécifiques électromagnétiques dans des chambres anéchoïques ont été présentées aux auditeurs. Cette séquence industrielle, très complémentaire de celle réalisée au CNES, confirme la performance d’un groupe autour duquel constelle des petites et moyennes entreprises de cet aerospace valley toulousain.

Le lendemain, le vendredi 17 janvier, l’approfondissement de la connaissance du milieu spatial en se rendant à un autre rendez-vous industriel s’est confirmé. L’entreprise Thalès Alenia Space nous a donc ouvert ses portes, c’est un industriel qui s’affirme comme un référent européen et un compétiteur à l’échelle mondiale.

Evidemment, une certaine comparaison pourrait être faite avec la visite précédente car certaines actions se ressemblent. Certaines d’entre elles sont d’ailleurs conduites en coopération. Mais d’autres sont en revanche complémentaires. Le directeur de l’établissement de Toulouse a tenu à nous recevoir lui-même, accompagné de ses proches collaborateurs pour présenter le site. Il a également fait le lien avec le site « spatial » implanté sur les rives de la Méditerranée de Cannes. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur tient toute sa place dans les technologies de pointe lui conférant une place de choix dans l’écosystème des entreprises innovantes. La visite dynamique de l’établissement a replongé les auditeurs en salles blanches et leur a permis aussi d’apprécier l’évolution des techniques dans la fabrique des composants équipant les différents satellites. Cette séquence a aussi permis de présenter l’innovation cluster. Ce fut l’occasion d’appréhender des mécanismes spécifiques favorisant l’innovation au sein des équipes. Nous y avons découvert la sérendipité. Terme dont la compréhension saute aux yeux ! Car vous l’aurez compris, la sérendipité se rapporte à une découverte par chance et sagacité de résultats pertinents que l’on ne cherchait pas. Cela se rapporte au fait assez courant d’observer une donnée inattendue et stratégique qui donne l’occasion de développer une nouvelle théorie ou d’étendre une théorie existante. En somme, l’innovation ne se décrète pas et ne peut être imposée, elle se vit… Une visite exceptionnelle donc qui clôt le volet spatial proprement dit. Les auditeurs de la 30ème SMHES dispose désormais d’une vision assez complète des actions conduites dans un domaine stratégique. Ils pourront remettre tout cela en perspective dans la conduite de leurs travaux.

A la découverte de la salle blanche de Thalès Alenia Space.

Toulouse, terre d’envol ! Il nous fallait inévitablement revenir au berceau de l’aéronautique française et européenne. Un retour donc sur le site emblématique où est né l’avionneur Airbus. Que de chemin parcouru depuis l’Airbus A300 qui a marqué la naissance d’un pôle aéronautique dont personne n’imaginait qu’il allait devenir le numéro 1 mondial. Les auditeurs de la 30ème SMHES y ont été admirablement bien reçus. La présentation très complète nous a renvoyé au lendemain de la création de la Caravelle et du Concorde pour un élan aéronautique relevant, les uns derrière les autres, de très nombreux défis dans une compétition internationale très sévère. L’avenir apparaît serein au vu des carnets de commandes. Les perspectives ne se ferment pas et les innovations sont toujours au cœur des enjeux. Car il faut aujourd’hui répondre à de nouvelles exigences, celles des clients dont l’avion commercial constitue un outil à bord duquel il doit pouvoir maintenir toutes les connexions nécessaires, celles de la sécurité dont le niveau est aujourd’hui extraordinairement élevé et dont les conséquences industrielles peuvent être terribles à l’instar de celles vécues par le principal concurrent d’Airbus, celle enfin de l’environnement où la réduction des émissions de gaz à effet de serre est systématiquement recherchée . Alors, en se rendant sur le site de production où les bâtiments anciens aux couleurs de la ville rose côtoient des structures récemment sorties de terre, l’Airbus A350 sur sa chaîne de montage ressemble étrangement aux avions qui l’ont précédé. Mais ne nous y trompons pas ! Presque tout y est différent. Une structure en carbone conjuguant légèreté et résistance, un profil aérodynamique offrant un niveau de performance accru, des équipements satisfaisant la plupart des exigences des exploitants de toutes les compagnies aériennes et une motorisation réduisant drastiquement les coûts d’exploitation et s’inscrivant dans cette dynamique très volontariste de protection de l’environnement. Toulouse terre d’innovation ! C’est un peu le bilan que les auditeurs retiendront de ce séjour très dense consacré au fait aérospatial.

Sur le site d’Airbus

En passant devant le bâtiment B612, nom donné à ce lieu tourné vers le spatial dans ce bassin toulousain souvenir de l’astéroïde dont le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est originaire, ils se rappellent cette phrase du même auteur qui rappelle que « l’homme se découvre en se mesurant avec l’obstacle ». C’est le prix à payer pour innover, c’est le prix des efforts de la 30ème session pour relever le défi de leur thème d’étude sur les risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Une belle année 2020 en perspective…

In Memoriam

Tous droits réservés

 

Grand officier de la Légion d’honneur, l’Amiral Pierre Lacoste vient de tirer discrètement sa révérence alors qu’il s’apprêtait à fêter son 96e anniversaire, à l’issue d’une vie bien remplie consacrée à la marine nationale, au renseignement, puis à la réflexion stratégique. Marin dans l’âme, il avait rejoint les Forces Françaises Libres dès 1943 et s’était engagé sur un escorteur, naviguant en Atlantique Nord et participant aux convois meurtriers de Mourmansk, expérience qui l’avait profondément marquée et lui inspirait volontiers quelques anecdotes. Dès la fin des hostilités, il avait rejoint le cursus de l’école navale et poursuivi une brillante carrière d’officier de Marine qui le conduisit en Indochine, puis sur la plupart des mers du Globe. Il termina sa carrière opérationnelle en 1980 à la tête de l’Escadre de la Méditerranée, après avoir été Chef du cabinet militaire du Premier ministre Raymond Barre.

C’est le Président François Mitterrand qui assura sa notoriété en le nommant Directeur général de la sécurité extérieure. Cette dernière expérience professionnelle lui vaudra une célébrité médiatique dont il se serait bien passé, mais qu’il a toujours totalement assumée avec beaucoup de classe. C’est en effet sous sa responsabilité que se déroulera l’affaire du Rainbow Warrior qui le contraindra à la démission, en 1985. Moins nombreux sont ceux qui savent qu’il a joué un rôle clé, dans l’ombre, pour maintenir d’excellentes relations avec nos alliés américains et européens, pour contenir l’expansion soviétique et pour lutter contre les acteurs moyen-orientaux bien décidés à chasser la France du Moyen-Orient, tout particulièrement au Liban. C’est lui aussi qui entama le processus de civilianisation et de réforme de la DGSE.

Une fois à la retraite, Pierre Lacoste dirigea brièvement la Fondation pour les études de défense nationale et se consacra à la promotion de l’intelligence économique, mais aussi à la lutte contre les mafias, certain que ces deux défis étaient vitaux pour la défense des intérêts français et européens. Il appuya fortement la mise en place de cursus universitaires dédiés à l’étude du renseignement, permettant à plusieurs professeurs de forger une « école française » dans cette matière, à l’instar d’Olivier Forcade (Paris Sorbonne) et de Sébastien-Yves Laurent (université de Bordeaux) dont il était très proche. Il reste l’auteur de cinq ouvrages oscillant entre témoignage (Un amiral au secret, Flammarion, 1997) et essais consacrés à la stratégie (Stratégies navales du présent, JC Lattès, 1986) et à ce monde du renseignement qu’il connaissait si bien (Les maffias contre la démocratie, JC Lattès, 1992 ; Approches françaises du renseignement, La documentation française, 1997 ; Services secrets et géopolitique, Lavauzelle, 2001).

Malgré la différence d’âge, Pierre Lacoste était devenu l’ami de nombreux chercheurs. Son sourire espiègle, son humour caustique, sa bienveillance, son élégance, son sens du commandement, son extrême probité intellectuelle et son analyse toujours pertinente resteront à jamais gravées dans leurs mémoires. Il n’en était pas moins exigeant et savait convaincre avec passion ses subordonnés, ses amis et les chercheurs qui venaient recueillir ses avis éclairés. Il n’hésitait pas d’ailleurs à les réveiller pour échanger avec eux sur des questions d’actualité qu’il jugeait importantes. Sa voix chevrotante et malicieuse était reconnaissable entre toutes. L’un des auteurs de cet hommage lui reste profondément reconnaissant d’avoir accepté de préfacer plusieurs de ses ouvrages.

Nous nous associons à la peine de sa famille et de ses amis et les assurons de nos plus sincères condoléances.

 

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES

Amiral Pascal Ausseur, directeur de la FMES

 

 

 

 

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

Tous droits réservés.

Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

*

En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

Copyright Janvier 2020-Sriri-FMES/Diploweb.com

 

Visitez le site de notre partenaire pour cette publication :

Le Diploweb.com, revue géopolitique en ligne

https://www.diploweb.com