Une armée numérique : une fausse bonne idée –

Patrick Lefebvre est général de corps aérien (2s).

Au moment où les conflits armés se caractérisent par un très net durcissement des engagements, il est intéressant de pousser la réflexion relative au modèle d’armée recherché. Ce modèle a souvent suscité des questionnements, notamment lors des ajustements répétés des lois de finances qui en conditionnent l’accès. Les lois de finances témoignent d’ailleurs de la bonne exécution de la loi de programmation militaire. Évidemment, le pourcentage du produit intérieur qui s’y consacre aujourd’hui, affiché à 2%, rassure sur le niveau de prise de conscience des enjeux de défense et de sécurité. Il ne garantit pas pour autant la réalisation d’un modèle qu’il faut ajuster en permanence. D’ailleurs, cette donnée ne reste qu’un indicateur dont il faut se rappeler la valeur relative. Ainsi, la croissance mondiale continue depuis le début du 21ème siècle explique le paradoxe qu’en 2018, les dépenses de défense atteignent en valeur absolue un niveau record tout en se situant en part du PIB à un niveau historiquement bas.

Un monde plus dangereux où les rapports de force subsistent

Au-delà des chiffres, une vérité s’impose. Le monde n’est pas moins dangereux. L’incertitude et l’imprévisibilité des événements architecturent une posture de plus en plus difficile à tenir pour les instruments de défense et de sécurité. Cette posture s’étend d’ailleurs à bien d’autres domaines comme en témoigne la crise sanitaire actuelle. Tout près de nous, la Méditerranée, l’Afrique du Nord, le Sahel, le Proche et le Moyen-Orient ainsi que l’Asie centrale soulignent d’indéniables facteurs d’instabilité. Le risque de prolifération nucléaire est avéré. Le poids relatif des mers, de l’espace et du cyber, les « espaces communs » ne cessent d’augmenter dans les enjeux de sécurité. Le continuum de sécurité entre la sécurité intérieure et extérieure s’affirme plus que jamais. Le terrorisme, l’internationalisation des militants extrémistes dans les affaires intérieures des États ne peuvent être sous-estimés. Ce constat peut paraître pessimiste mais il convient d’être lucide sur les enjeux de sécurité auxquels nous serons très probablement confrontés. Un autre constat s’impose. Il est souvent rappelé par les grands responsables du ministère des armées. La contraction des formats nous amène aujourd’hui à la masse critique de l’outil de défense. Naturellement, la performance des équipements a substantiellement accru celle des capacités. Il faut comprendre la capacité comme étant la résultante des technologies de l’équipement, d’un savoir-faire spécifique et de la préparation du personnel qui en assure la mise en œuvre. Pour autant, à la masse critique, cette performance globale pourrait ne pas suffire. Incontestablement, dans tout conflit, le rapport de force quantitatif reste un élément clé de l’avantage potentiel de la force armée engagée. Pour mémoire, l’armée de l’air russe affiche plus de mille avions de combat allant du Mig 29 au Sukhoï 35 omnirôle au moment où nous comptons quelques 220 avions de combat.  Au-delà des écarts technologiques entre les équipements, il est évident que le rapport de force quantitatif ne nous serait pas favorable. Or, dans les conflits à venir où s’imbriquent des puissances, cet élément doit être pris en compte.

La technologie peut nous être favorable

Il est aussi vrai qu’il faut naturellement miser sur les évolutions technologiques pour démultiplier la puissance pour que cette masse critique ne devienne pas sous-critique. J’exclus de cette analyse le rôle clé de la dissuasion qui reste l’assurance vie de notre nation. Ce sujet ne devrait donc pas faire débat. D’autant que l’invention d’une arme est irréversible, la désinventer ne s’est jamais vu dans l’histoire. À court terme, les armes hypervéloces, à énergie dirigée ou autres ne seront que des compléments facilitant la pénétration des défenses adverses dont il est clair qu’elles s’organisent. Elles augmenteront d’ailleurs substantiellement le coût des opérations et pourraient contraindre davantage les formats. C’est un fait, les fameuses bulles A2AD[1] sont très largement mises sur le devant de la scène. Elles imposeront de revisiter les mécanismes d’acquisition de la supériorité en général et ceux de la supériorité aérienne en particulier. Pour cette dernière, la réelle mise en œuvre remonte à la guerre du Golfe où l’armée irakienne avait été élevée, à tort, au troisième rang mondial.

Depuis des années, c’est un fait, les évolutions technologiques, notamment numériques, bousculent les processus traditionnels des chaînes de décisions. L’accroissement exponentiel des données, la capacité de les analyser et de les traiter modifie l’agilité décisionnelle liée à ces processus. Car, il n’y a pas si longtemps, il était encore possible de procéder à plusieurs itérations sur une boucle décisionnelle qu’elle qu’en soit la forme. L’arme aérienne s’appuie toujours sur la boucle de John Boyd, dite OODA pour observation – orientation – décision – action, qui n’échappe pas à cette contraction temporelle. Et lorsqu’il n’y a plus qu’une itération possible, une itération humaine, le risque associé à la décision est plus fort. Il faut donc se faire aider. En la matière, la révolution numérique est en marche et peut concourir à cette aide. L’utilisation d’algorithmes, l’introduction de l’intelligence artificielle comptent parmi les moyens d’accompagnement probablement indispensables au profit d’une véritable agilité décisionnelle. C’est elle qui donnera l’avantage pour acquérir au plus vite la supériorité opérationnelle recherchée.   

Le numérique n’est pas une fin en soi mais il change la perception des espaces de bataille

Un deuxième constat s’impose. Au plan militaire, il faut privilégier une approche globale dans la conduite des opérations. Ceci vaut pour les lignes d’opérations bien sûr mais cela s ’applique à la dimension spatio-temporelle. La ségrégation des espaces ne peut plus obéir aux règles classiques. Les espaces maritimes jusqu’aux fonds marins, les espaces aériens endo et exo-atmosphériques et les espaces terrestres sont plus que jamais liés. Là encore, la révolution numérique exerce un effet de continuum faisant prévaloir les espaces communs. Elle avait déjà en d’autres temps modifié les manières d’opérer à partir d’opérations dites réseaux centrées avec de nombreuses réflexions sur ce que les Anglo-saxons appelaient le Network Centric Warfare (NCW). La distribution des données, à partir de ces réseaux, visait à optimiser les effets militaires recherchés. Ces opérations réseaux centrées ont modifié en profondeur l’utilisation et l’emploi des effecteurs. Elles ont structuré la dimension interarmées. Elles ont permis de changer le tempo des opérations. Ainsi, encore assez récemment en Afghanistan, l’armée de l’air américaine réalisait des appuis aux forces terrestres en moins de 15 minutes. Elle déclarait d’ailleurs pouvoir passer en dessous du « single digit » c’est-à-dire moins de 10 minutes. Ce n’est pas seulement lié aux performances de l’arme aérienne. C’est avant tout le résultat de la combinaison des capacités et les liaisons établies entre elles. Ces principes ont permis d’accepter un rapport de force parfois défavorable en volume parce que les gains acquis dans les processus de décision et la performance du ciblage en temps contraint (Time Sensitive Target) donnaient un avantage décisif pour les armées modernes et donc plutôt occidentales ou anglo-saxonnes. Cet apport des nouvelles technologies d’information et de communication, car c’est bien de cela dont il s’agit, a largement concouru à consolider l’efficacité opérationnelle d’une force terrestre, maritime ou aérienne. Elle a permis d’offrir une situation tactique partagée (situation awareness). Enfin, elle a optimisé la collaboration des capacités, la synchronisation des efforts induisant une optimisation de la durabilité du commandement. Dans les années 1990, la doctrine militaire américaine relative aux opérations réseaux centrées était pionnière. L’objectif était bien de relier les différentes composantes d’armée entre elles. Aujourd’hui, l’explosion quantitative des données consolide cette démarche. Sans contester la spécificité des milieux, les chaînes de commandement doivent intégrer ce facteur. Les niveaux stratégiques et opératifs en particulier ne peuvent l’ignorer. Il en va de leur agilité décisionnelle. Cette explosion quantitative pose question en matière de sécurité et de stockage. Sans doute faudra-t-il s’appuyer sur un cloud de combat qui réduira encore davantage la ségrégation des espaces.

Pour ancrer la stratégie de digitalisation, le département de la défense américaine a publié en 2019 la doctrine qui lui est associée fixant quatre priorités majeures. La cybersécurité, l’intelligence artificielle, le cloud et le C3 (commandement, contrôle et communication) en constituent les piliers fondamentaux. Ils doivent concourir à l’innovation, à l’accroissement de l’efficacité opérationnelle et augmenter la résilience et l’agilité des postures de défense. Au-delà bien sûr, la nécessité de disposer d’une main d’œuvre numérique s’impose. Au regard des évolutions technologiques de ce domaine, le défi RH est sans doute le volet le plus lourd dans la déclinaison de cette stratégie. L’importance des défis à relever dans le champ numérique est telle que la création au sein même du département de la défense d’un responsable chargé de sa mise en œuvre souligne le caractère fondamental accordé à ce domaine. 

Mais il ne s’agit pas pour autant de créer une armée numérique. Il s’agit avant tout de garantir une cohérence opérationnelle globale au moment où toutes les composantes d’armée utilisent des systèmes numériques communs et très élaborés dont certains restent vulnérables aux multiples menaces dont celles liées aux attaques cybernétiques.

En France, pour répondre à ce besoin de modernisation et de cohérence, la création de l’agence du numérique de défense (AND) le 1er décembre 2020 traduit aussi cette volonté de conduire des projets numériques complexes dont la vocation est bien d’accroitre la résilience de nos systèmes et leur performance à des fins opérationnelles. Florence Parly, ministre des Armées indique d’ailleurs que « le numérique occupe une place croissante au cœur des capacités opérationnelles et fonctionnelles du ministère des Armées. Ce sont plusieurs milliers d’agents civils et militaires et près de 1500 systèmes d’information et de communication qui concourent directement ou indirectement aux missions du ministère. Il était urgent de simplifier notre manière de faire pour une meilleure efficacité opérationnelle. Le ministère des Armées est pionnier en la matière et entend bien le rester. Plus que jamais, un numérique solide, fiable et efficace est un gage de résilience ».

Nos organisations doivent se transformer mais pas nécessairement disparaître

Cette démarche est évidemment nécessaire et indispensable. Sans doute faudra-t-il veiller à cette cohérence nécessaire entre les armées en laissant à chacune d’entre elles les marges de manœuvre qui s’imposent compte tenu des spécificités des milieux. Car si des similitudes existent, les systèmes de commandements restent, par nature, différents même si la ségrégation des espaces ne doit plus être celle que nous avons connue jusqu’alors. Il ne faudrait pas interarmiser à l’excès en imposant un commandement opérationnel où le numérique serait le facteur dominant. Le numérique n’est qu’un démultiplicateur de force permettant la contraction des cycles opérationnels dans les différents milieux. Ce n’est qu’un moyen qui imposera de repenser le rôle et la place des opérateurs dans la gestion des moyens qui seront de plus en plus autonomes. Ces opérateurs resteront cependant dépendants de leur milieux respectifs. Il est important de préciser ce point car trop souvent, par simplification, la création d’une structure unique semble répondre à tous les besoins alors qu’il n’en est rien. Il faudra optimiser et garantir la transversalité numérique dont auront besoin les différentes composantes de forces, terrestres, maritimes et aériennes jusqu’aux forces spéciales. Repenser la ségrégation des espaces revient à considérer le cyberespace comme étant l’espace commun aux trois milieux traditionnels.  

Au bilan, il faut réfléchir dès maintenant en urgence aux options à retenir pour le stockage des données et à leur protection. Aujourd’hui, nous enregistrons un retard dans ce domaine où les acteurs civils mettent en avant des centres de stockage souverains. La dualité civil-militaire prend ici un sens particulier et il faut sans doute s’inspirer de certaines solutions sans nécessairement les prendre en l’état. Les data center ou le cloud souverains s’imposeront donc pour garantir un niveau de protection suffisant. Mais il faudra aussi protéger les interconnexions entre les systèmes ou les plateformes collaboratives. Pour garantir la supériorité opérationnelle, il faudra donc maîtriser la robotique, l’intelligence artificielle, l’internet of things, le big et la fast data. N’oublions pas aujourd’hui que les objets connectés se comptent en milliard et que cette croissance est quasi exponentielle.

Un point d’arrêt à la contraction de nos formats

A ce stade, il est impossible de conclure sur les perspectives de cette révolution numérique qui n’en est qu’à ses débuts. Il ne s’agirait que d’une conclusion partielle. Une conviction s’impose, celle d’un monde qui est probablement plus dangereux. Les signaux reçus le démontrent assez facilement. Pour l’institut FMES, qui centre ses réflexions sur le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient, nous les communiquons et fournissons, avec la publication d’analyses, le champ des possibles. Avec la révolution numérique en marche, ce monde plus dangereux se combine à un environnement opérationnel pervasif ou ubiquitaire. Les experts mettent souvent en avant ce changement de paradigme opérationnel. L’interconnexion démultipliée des capteurs ou effecteurs contribuent à cet état de fait. Il faut cependant conserver à l’esprit, qu’au-delà des couches logicielles ou applicatives des systèmes numériques, une couche physique subsiste, notamment celle des câbles sous-marins, des satellites ou microsatellites en orbite basse et des infrastructures nécessaires aux routeurs, serveurs et espaces de stockage. Il faudra en garantir l’efficacité en les protégeant. Une nouvelle posture de défense imposera que le rapport de force nous soit favorable. En substance, cette révolution des affaires militaires en cours doit éviter à tout prix une nouvelle contraction des formats de nos forces armées ! Enfin, nous utiliserons de plus en plus le numérique sans pour autant créer une armée numérique et c’est exactement là où la fiction, qui la met parfois en avant, ne rejoint pas la réalité.


[1] A2AD : Anti Access Aera Denial – Déni d’Accès Interdiction de Zone.

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