Séminaire parisien de la 33ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES)

« Dieu ne joue pas aux dés ! »

Cette citation d’Albert Einstein aurait été prononcée au cours des échanges qu’il eut avec le physicien Niels Bohr au sujet de la physique quantique. Cette fameuse phrase mettait en doute les théories avancées par l’école de Copenhague par l’un des plus célèbres physiciens de notre histoire. Nous verrons un peu plus loin dans le texte que la physique quantique ouvre de nouvelles voies technologiques qui pourraient représenter une nouvelle révolution industrielle. Ce n’était certes pas le thème central de ce séminaire parisien consacré à la rencontre des acteurs décisionnels de l’appareil d’État mais il nous paraît important de combiner à ces rencontres des rendez-vous industriels où les technologies de rupture sont présentées à nos auditeurs. Elles constituent à part entière, des facteurs géopolitiques pouvant influer sur la manifestation de puissance. Ce rendez-vous parisien est toujours une étape importante du parcours des auditeurs de nos sessions méditerranéennes. Il précède le séminaire organisé à Bruxelles au mois de février qui permettra de disposer d’une vision approfondie de l’ensemble des centres de décisions impliqués dans la mise en œuvre de notre défense et de notre sécurité à l’échelle européenne. Dans un contexte marqué par le retour de la guerre à nos frontières avec l’invasion russe en Ukraine, cette vision ne s’impose-t-elle pas d’elle-même ! Il était donc indispensable d’aller à la rencontre des acteurs qui, au quotidien, proposent des options au pouvoir exécutif pour répondre aux multiples exigences induites par une situation sans précédent depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Ces exigences couvrent un large spectre avec, au premier rang, des engagements dans les domaines de la défense et de la sécurité aux côtés de nos alliés dans le soutien apporté à l’Ukraine ainsi que des dispositions de réassurance prises au bénéfice des pays frontaliers de l’espace de bataille mais aussi toutes les mesures d’ordre économique face à une instabilité du marché, en particulier dans le domaine énergétique. N’en doutons pas, les sanctions prononcées par l’Europe, la France et plus largement la plupart des pays du monde dans un élan de solidarité manifesté aux Nations unies pèsent lourdement sur la Russie sans la contraindre pour autant à interrompre cette opération qualifiée de spéciale lorsqu’elle fut lancée le 24 février dernier. 

Pour ce séminaire, nous avons choisi de résider au centre international de séjour de Paris dans le 12ème arrondissement. Il nous a permis d’enchaîner, sur place, la plupart des séquences inscrites à ce séminaire. Cette solution présente quelques intérêts pratiques en limitant notamment les déplacements dans la capitale.

Ce séminaire a donc démarré le jeudi 17 novembre avec une présentation du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Le capitaine de vaisseau Cyril de Jaurias est désormais habitué à cet exercice qu’il pratique régulièrement devant de nombreuses instances pour leur permettre de décrypter les actions conduites par un organisme placé au cœur des décisions du chef de l’État. Aujourd’hui, le public est davantage sensibilisé aux différents outils du pouvoir exécutif actant des mesures réglementaires face à certains événements. Ainsi, les conseils de défense ont été maintes fois organisés et mis en avant par les médias lors de la pandémie de la crise sanitaire du Covid-19. Ils ont systématiquement décliné des règles parfois contestées au niveau politique mais appliquées à l’ensemble de nos territoires. Pour reprendre la description faite sur le site du secrétariat, le SGDSN, relevant du Premier ministre, est historiquement le trait d’union entre le gouvernement et le président de la République. Les auditeurs auront apprécié les précisions de cette présentation et la profondeur des analyses dans les échanges réalisés à cette occasion.  

La direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des armées (DGRIS) prenait le relai pour décrire l’état du monde. Notons que cette grande direction reconnait désormais madame Alice Rufo comme nouvelle directrice. Dans les faits, et dans la continuité des actions réalisées par madame Alice Guitton, la DGRIS poursuit inlassablement ses travaux pour apporter au ministre des armées et au chef d’état-major des armées les analyses dont ils ont besoin pour conduire les actions courantes et imaginer l’avenir. C’est donc la conjugaison du temps présent et du temps futur au travers de travaux prospectifs qui mobilisent l’ensemble des acteurs civils et militaires d’une direction dans un monde en pleine recomposition géopolitique. Le capitaine de vaisseau Ludovic Poitou s’est livré à cet exercice avec beaucoup de talent suscitant de très nombreux échanges. Pour un officier, ce passage à la DGRIS constitue sans aucun doute un socle précieux pour l’avenir avec une expertise géopolitique dont il est aisé de mesurer l’ampleur. Les auditeurs ont pu à cette occasion identifier quelques clés de lecture pour le thème d’étude centré sur la question de l’influence des Balkans en Méditerranée.  

A l’identique de la séquence réalisée l’année dernière pour la 32ème session méditerranéenne, nous avons reconduit deux rendez-vous incontournables au cours de l’après-midi. Le premier réservé à la direction du renseignement militaire (DRM) et le second à l’intervention d’un représentant de l’officier général chargé des relations internationales militaires (OGRIM).

Le capitaine de vaisseau représentant la Direction du renseignement militaire (DRM) a souligné le champ d’actions d’une direction placée au cœur d’une constellation d’organismes en charge du renseignement. Nous vous invitons à consulter les sites de ces directions qu’il s’agisse de la direction générale de la sécurité intérieure et extérieure ou du conseil national du renseignement et de lutte contre le terrorisme. Autant d’organismes en perpétuelle adaptation face à l’évolution des menaces et l’immense diversité des outils utilisés avec notamment la révolution numérique. La DRM n’est donc pas seule et interagit avec d’autres organismes dans un cadre interministériel. Cette présentation très complète a permis aux auditeurs d’appréhender les grands enjeux du renseignement militaire. Ils ont également compris qu’à partir des données de renseignement, il n’était pas nécessairement facile de mesurer l’intention immédiate des acteurs. Le cas de l’invasion de l’Ukraine en est sans doute l’illustration. En tout état de cause, l’agilité des outils de renseignement et la rapidité de l’exploitation des données doivent être recherchées pour donner l’avantage dans la prise de décision.

Pour terminer cette journée, l’officier général en charge des relations internationales militaires est venu confirmer les propos tenus au cours de cette journée consacrée aux centres de décisions. Le contre-amiral Luc Raynal, dans un propos libre et précis, a enrichi les séquences antérieures et souligné toute l’importance pour le chef d’état-major des armées, de disposer d’un point de vue approfondi dans le domaine des relations internationales militaires. C’est un sujet indispensable dans les coopérations que nous bâtissons et les actions militaires que nous conduisons au sein des coalitions alliées ou de circonstances. Au terme de cette journée, les auditeurs de la 33ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques sont désormais aguerris aux grands enjeux des centres de décisions nationaux dont ils comprennent mieux le fonctionnement et les interactions nationales ou internationales. 

Pour clore cette journée, les auditeurs ont participé au traditionnel cocktail de l’institut FMES aux côtés des auditeurs de la première session méditerranéenne maritime (S2M). C’était donc une première à laquelle participaient de nombreuses personnalités et des compétiteurs de l’exercice de wargame organisé le jeudi 17 novembre et animé par le directeur académique de l’institut, le professeur Pierre Razoux. Ce rendez-vous témoigne du rayonnement de l’institut et a permis à son directeur général, l’amiral Pascal Ausseur, d’indiquer le cap pour les années à venir. Le très grand nombre d’activités réalisées et la notoriété grandissante de l’institut confirment l’atteinte d’objectifs ambitieux en restant fidèle à l’esprit qui l’anime depuis sa création.

« Dieu ne joue pas aux dés ! » Cette célèbre phrase d’Albert Einstein au congrès Solvay de 1927 exprimait son opposition à l’interprétation probabiliste de la mécanique quantique par l’école de Copenhague autour de Niels Bohr. Nous la citons ici parce qu’elle nous fut rappelée à l’occasion de la visite des auditeurs de la 33ème SMHES le vendredi 18 novembre à l’office national de recherches et d’études aérospatiales (ONERA). Cette visite a permis d’aborder deux thèmes évidemment très liés aux technologies de rupture. Une première présentation était centrée sur l’hypervélocité des armes, sujet d’actualité dans le cadre de la guerre en Ukraine et l’utilisation de missiles balistiques en Corée du Nord. La seconde était centrée sur la physique quantique et les avancées enregistrées depuis le début du 20ème siècle. Pour être précis, elle a permis de présenter le gravimètre quantique qui reprend le principe d’une mesure de chute libre mais en caractérisant la chute d’un nuage d’atomes à très basse température. Il s’agit d’atomes de rubidium, piégés par des lasers, refroidis à une température proche du zéro absolu. En première lecture, cela pourrait ne pas simplifier la compréhension de la physique quantique. Dans les faits, cela confirme son application réelle puisque le gravimètre quantique est fonctionnel. Evidemment, d’autres applications viendront et confirmeront une véritable révolution industrielle dans les années à venir. Une fois encore, nous retiendrons de cette visite le rôle des technologies de rupture dans le domaine stratégique. Nous mesurons toute l’importance de ce pôle d’excellence né avant la seconde Guerre mondiale et saluons l’accueil remarquable de monsieur Jacques Lafaye, conseiller du président de l‘ONERA, monsieur Bruno Sainjon, et celui de ses équipes.

L’après-midi était réservé à une séquence très attendue avec les interventions de messieurs Guillaume Henry et Félix Buttin du centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Ils nous ont rejoint dans notre centre de conférence pour alternativement aborder toutes les questions relatives aux territoires des Balkans. Nous étions au cœur des sujets d’intérêt pour les auditeurs de la session avec des considérations géographiques, historiques, économiques et politiques. Au cœur du débat géopolitique en somme où les auditeurs pourront rassembler tout élément utile aux travaux qu’ils conduisent pour, à terminaison, publier un mémoire avec une vision prospective des Balkans et de l’influence qui en découlera en Méditerranée. Les échanges de ce rendez-vous témoignent de l’importance du CAPS créé par monsieur Michel Jobert en 1973 alors qu’il était ministre des affaires étrangères. Les propos sont restés libres et l’esprit des échanges a respecté les règles de Chatham House[1]. Ce fut donc l’occasion de ne pas brider le débat et d’encourager toutes les pistes de réflexions nécessaires à la réalisation d’une étude qui se veut résolument prospective.

Ce court séjour à Paris devait se terminer dans un lieu prestigieux et emblématique de la capitale où les élus de la République débattent. C’est donc au palais du Luxembourg que devaient se retrouver les auditeurs de la 33ème SMHES. Il fut installé en 1799 dans un palais dont les travaux ont débuté au XVIIème  siècle lancés par Marie de Médicis, reine de France et de Navarre pendant sa régence. Il nous faut ici saluer l’action de monsieur Christian Castagna, lui-même ancien auditeur de la 29ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques et collaborateur parlementaire du sénateur représentant les Français établis hors de France, qui a pris en charge l’organisation d’un colloque sur les Balkans occidentaux. Le sénateur, monsieur Jean-Yves Leconte, représentant les Français établis hors de France et secrétaire du groupe d’amitié France-Balkans, en avait accepté le principe. Deux tables rondes armées d’experts des corps académiques ou consulaires ainsi que de la société civile ont respectivement abordé les questions d’intégration des Etats des Balkans occidentaux à l’Union européenne avec en toile de fond les effets induits par la guerre en Ukraine et les questions d’ordre économique compte tenu de la tension pesant dans de nombreux domaines incluant bien sûr le domaine de l’énergie. Cette matinée d’échanges fut propice à l’avancement des travaux des auditeurs de la 33ème SMHES. Ce sont en effet toujours les débats d’idées ou les conflits d’opinion qui fertilisent les idées nouvelles et les travaux prospectifs. Ce séminaire en est une illustration. Notre prochain rendez-vous, au mois de décembre, est programmé sur les bords de la Méditerranée pour aller à la rencontre du fait maritime nous rappelant que la défense commence au large !


[1] Règles de Chatham House :  Quand une réunion, ou l’une de ses parties, se déroule sous la règle de Chatham House, les participants sont libres d’utiliser les informations collectées à cette occasion, mais ils ne doivent révéler ni l’identité, ni l’affiliation des personnes à l’origine de ces informations, de même qu’ils ne doivent pas révéler l’identité des autres participants. »

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