Séminaire de la 32ème SMHES. De la Terre à l’espace lointain

Ce rendez-vous devait se tenir là où est installé le centre d’innovation aérospatial de Toulouse au nom de B 612, nom de l’astéroïde « universel » d’où vient le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Ce centre est un écosystème d’intelligence collective de plus de 25 000 m2 situé au cœur du quartier Toulouse aerospace qui rassemble l’ensemble des acteurs publics et privés qui se consacre à la recherche et à la formation dans le domaine aérospatial. Un rendez-vous très attendu des auditeurs au regard du thème retenu et de l’attrait porté à la ville rose dominée par l’église Saint-Sernin, l’une des plus anciennes et plus grandes églises romanes d’Europe dont l’écho retentit dans un hymne à la ville chanté par Claude Nougaro. Hélas, la 5ème vague de la crise sanitaire n’a pas permis cette escapade et une option alternative privilégiant le rassemblement des auditeurs de la session à Toulon s’est concentrée sur ce thème d’étude dont le caractère stratégique est une évidence.

La matinée du jeudi 13 janvier était consacrée à la présentation du centre national d’études spatiales (CNES). C’est dès la fin de la Seconde guerre mondiale que les Alliés s’intéressent aux travaux relatifs à l’espace exo-atmosphérique. La France, avec son laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques, met d’ailleurs au point des lanceurs aboutissant à la fusée sonde Véronique. Ces développements intéressent à la fois les scientifiques et les militaires et la Guerre froide souligne le caractère stratégique de toute action permettant l’accès à l’espace. Sans surprise, le général de Gaulle, soucieux d’une indépendance dans les domaines stratégiques, place la recherche spatiale comme une priorité du gouvernement. En 1959, le comité de recherches spatiales (CRS) est créé pour finalement aboutir à la création du centre national d’études spatiales le 19 décembre 1961, l’actuel CNES. Il est sans doute utile de rappeler ici que tous les facteurs stratégiques étaient alors appréciés à leur juste place car il n’aura pas échappé que dans le même temps est née en France la dissuasion nucléaire avec dès les années 1960 une composante aéroportés suivie très vite par une composante océanique. Évidemment, la maîtrise balistique constitue un socle permettant à l’accès à de telles capacités.

La présentation a d’abord démarré avec l’intervention de monsieur Paul Arberet, lui-même auditeur de la 32ème SMHES, qui a présenté la composante spatiale d’observation. Tout le monde se souvient des satellites Hélios, famille de satellites de reconnaissance français conçue avec une participation de l’Italie et de l’Espagne, dont certains systèmes sont encore opérationnels aujourd’hui. Mais cette composante spatiale optique s’est aujourd’hui étoffée avec une résolution plus fine et une meilleure capacité de revisite pour améliorer la qualité du renseignement. Il s’agit d’une série de 3 satellites du programme d’armement MUSIS. Leurs performances sont accrues et sont utilisées pour réaliser des modèles numériques extrêmement précis indispensables pour les systèmes de navigation des nouveaux armements dont les missiles de croisière. C’est monsieur Thierry Levoir, directeur du CNES, qui a poursuivi en précisant aux auditeurs les grands enjeux du centre dans sa dimension nationale et européenne. Il a ainsi souligné l’implication des puissances telles que les États-Unis, la Russie et la Chine où l’espace tient une place prépondérante dans la compétition qu’ils se livrent. L’espace est enfin devenu un espace de confrontation où de potentielles conflictualités pourraient voir assez rapidement le jour. C’est le général de corps aérien (2s) Philippe Steininger, conseiller du président du CNES et spécialiste des questions militaires, qui s’est livré à un analyse approfondie des points d’applications militaires.

Trois exigences se dégagent de cette présentation très complète. La première tient à l’autonomie stratégique de la France et de l’Europe. La seconde est relative à l’efficience économique du domaine spatial impliquant de fait une logique de marchés dans un environnement où de fortes tensions existent entre les différents compétiteurs avec de nouvelles dynamiques publiques-privées. Les États-Unis lui accordent d’ailleurs une place de premier rang n’excluant pas de financements publics à des acteurs privés très puissants qui se manifestent notamment dans le tourisme spatial. Enfin, l’élaboration d’une politique spatiale s’impose et conduit à l’élaboration d’une stratégie au moins nationale et au mieux européenne. Car il ne faut pas douter de la militarisation de l’espace exo-atmosphérique qui devient de fait un nouveau lieu de confrontation. De nombreux exemples illustreront son propos avec les actions chinoises démontrant leurs capacités de détruire des satellites en orbite et le satellite russe « Lunch Olymp » qui effectuait de l’espionnage spatial en s’approchant au plus près des satellites cibles. Cette matinée très riche fut enrichie par la présentations de films où les auditeurs ont pu apprécier les savoir-faire français dans de nombreux domaines y compris dans l’espace lointain où le CNES a développé des outils équipant le rover « Esperance » déployé sur Mars.

L’après-midi nous a ramené dans l’espace atmosphérique familier du monde aéronautique. Messieurs Laurent Boisson et Florent Quérol d’Airbus ont livré aux auditeurs une vision complète de l’aéronautique française et européenne. Une vision où clairement l’avionneur européen occupe la première ou la seconde place mondiale avec son principal concurrent Boeing. Au-delà des performances techniques rappelées au cours de cette exposé, l’effet de la crise sanitaire a été analysé en profondeur. Il permet aujourd’hui de préciser l’incidence sur le trafic commercial mondial. En prenant pour référence, le niveau du trafic mesuré en 2019 intégrant sa croissance annuelle, le niveau semble s’être stabilisé à 70% des capacités réelles de transport après avoir connu, il est vrai, une chute vertigineuse en 2020. Le deuxième volet important du domaine aéronautique est lié aux innovations recherchées pour satisfaire les cibles climatiques visées par le Green Deal européen avec un espace décarboné à l’horizon 2050. Ces innovations existent et elles sont multiples. Elles concernent les avions proprement dits qui seront demain plus légers en utilisant massivement les matériaux composites. Elles concernent la motorisation avec des performances accrues minimisant la consommation de carburants. Enfin, les carburants eux-mêmes seront mixtes dans leur composition voire supprimés à terme si la solution à l’hydrogène apporte les réponses attendues en couvrant tous les types de transport. Enfin, en matière de mobilité, Airbus s’est positionné sur le CityAirbus, taxi électrique volant en milieu urbain. Au bilan, les perspectives ne sont pas si sombres mais elles sont assorties de beaucoup d’exigences, notamment en matière d’innovation. Pour clore cette belle séquence, les auditeurs ont visionné virtuellement la chaîne de montage d’un Airbus A350. Ne vous y trompez-pas, l’avion ressemble à ses aînés mais il est radicalement et technologiquement différent ! 

En soirée, les auditeurs se sont retrouvés à l’hôtel OKKO pour vivre un dîner débat géopolitique. Nous connaissons leurs attentes en la matière et ce moment d’échange fut privilégié pour aborder toutes les questions qui viennent à l’esprit et qui n’étaient pas nécessairement en lien avec le thème d’étude. Le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur, directeur général de l’institut FMES, et monsieur Pierre Razoux, son directeur académique, se sont livrés en toute liberté à cet exercice qu’ils affectionnent particulièrement. Les auditeurs ont apprécié et auraient prolongé à l’envi cette belle séquence. 

Le lendemain, le vendredi 14 janvier, cette « conquête spatiale » allait se poursuivre pour les auditeurs de la session parmi lesquels certains sont déjà très aguerris à ce domaine qu’ils pratiquent à titre professionnel. Une formidable opportunité de prolonger les débats pour mieux appréhender les enjeux stratégiques de ce domaine. Cette matinée s‘intéressait au monde industriel. Monsieur Denis Allard, directeur de l’établissement de Thalès Alenia Space de Toulouse, s’est une nouvelle fois livré à un exercice qu’il connaît bien puisqu’il accueille chaque année les sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques. Il a ainsi décliné les grands domaines du groupe dont la plupart des actions se traduisent concrètement au quotidien pour chacun d’entre nous. Ainsi, ce que nous appelons dans le langage courant le GPS, marque déposée, n’est pas le seul outil de géolocalisation et Galiléo, système de positionnement par satellites initié par l’Union européenne, fournit l’essentiel des données à nos smartphones ou systèmes de guidage embarqués quel que soit d’ailleurs le type de moyens de transport. Au terme d’une présentation très complète qui a permis de positionner le groupe à l’échelle européenne et mondiale, monsieur Cédric Balty, responsable de l’innovation cluster a pris le relai pour présenter la culture d’innovation promue par le groupe. Ces nouvelles logiques inscrites dans le principe de la sérendipité où l’innovation naît des opportunités rencontrées lors de travaux réalisés par les ingénieurs dont la vocation n’est d’ailleurs centrée sur la recherche proprement dite, rencontrent un vif succès. Elles facilitent d’ailleurs l’accès aux technologies de ruptures. Bien sûr, au-delà de l’innovation, toute démarche de transformation est en lien direct avec le développement durable. C’est un objectif désormais partagé par des chaînes de production de presque tout l’écosystème industriel. Enfin, cette dynamique tient également compte de nouveaux schémas organisationnels, notamment connus sous l’appellation d’ambidextrie organisationnelle favorisant la réactivité des différents niveaux de l’entreprises. Pour être complet, monsieur Mathias van den Bossche et madame Catherine Lagrange ont respectivement présenté aux auditeurs les axes structurants la R&D et les grandes activités du groupe dans le domaine de la navigation s’agissant des satellites et des segments sol assurant la diffusion des données. Cette présentation très complète a permis de mesurer la performance de l’écosystème spatial français, véritable force d’entraînement à l’échelle européenne.

Pour clore ce tour d’horizon à la fois rapide et complet, nous avions sollicité pour la première fois l’académie de l’air et de l’espace pour une présentation des activités d’une institution nationale implantée au cœur de Toulouse à deux pas du Capitole. Son président, monsieur Michel Wachenheim a d’emblée accepté ce rendez-vous accompagné de monsieur Jean-Pierre Dubreuil. Nous vous invitons à consulter le site de cet organisme et le parcours impressionnant de ceux qui concourent à animer la réflexion aérospatiale en maintenant des liens étroits avec un réseau d’industriels, de scientifiques et de chercheurs. La morale, le droit, la sociologie et l’économie de l’air et de l’espace y sont abordés à niveau égal avec les autres domaines plus techniques ou plus scientifiques. Cette institution est née dans les années 1980 sous l’impulsion de monsieur André Turcat qui marqua le tournant de l’aéronautique française en étant le pilote d’essai du Concorde. Au terme de ce premier rendez-vous avec l’académie, nous retiendrons l’immense richesse d’un organisme qui se distingue par ses conférences de très haut niveau et ses publications très nombreuses et accessibles à tous les passionnés. Enfin, cette académie a su s’ouvrir sur l’Europe et compte dans ses rangs de nombreux membres convaincus de la nécessité d’encourager une dynamique aérospatiale européenne. Cela mérite d’être souligné.

Au terme de ce rendez-vous toulonnais et séminaire de rentrée, les auditeurs abordent un tournant dans l’avancement de leurs travaux en disposant désormais d’une feuille de route très claire pour, à terminaison, décliner des scénarios géopolitiques induits par les conséquences d’une crise sanitaire qui occupe, c’est le moins que l’on puisse dire, le premier rang de l’actualité. Le prochain séminaire programmé en février permettra d’aller à la rencontre des instances européennes – ce rendez-vous bruxellois est toujours un temps fort avec des interventions très riches pour alimenter la réflexion géopolitique.

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