Sarah Sriri – Décryptage du rapport Stora sur l’enjeu mémoriel de la relation France-Algérie

Commandé par le président de la République Emmanuel Macron en juillet 2020 à l’historien Benjamin Stora, le rapport « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » lui a été remis le 20 janvier 2021.

Spécialiste reconnu de l’histoire de l’Algérie et de l’empire colonial français, universitaire français issu de la communauté juive d’Algérie, Benjamin Stora a rédigé son rapport durant près de six mois.

Que contient ce rapport ?

Si Emmanuel Macron a chargé Benjamin Stora de l’écriture de ce rapport, c’est parce que ce dernier est un expert, certes engagé, mais incontestable de la question algérienne. Tout au long de sa carrière, cet universitaire français s’est penché sur la colonisation, la guerre d’Algérie, les relations entre la France et l’Algérie ou encore l’immigration algérienne en France.

Ce rapport de 160 pages est structuré en trois parties historiques retraçant les relations franco-algériennes, une conclusion, des préconisations et des annexes.

Dans son introduction, Benjamin Stora explique les raisons de ce rapport. La longue et violente guerre d’Algérie, qui est le résultat d’une colonisation de plus d’un siècle, a eu et a encore des conséquences sur les relations franco-algériennes. Pour la première fois, les autorités françaises font la demande d’un tel document, ce qui témoigne de la volonté de Paris d’apaiser ses relations avec Alger. Le lien passionnel qu’entretiennent les deux pays a d’ailleurs longtemps empêché l’examen d’une mémoire commune.

La première partie historique s’intitule « L’Algérie, l’impossible oubli » et s’étale sur près de 30 pages. L’historien y analyse les mémoires de part et d’autre de la Méditerranée, longtemps meurtries par cette relation. Il revient aux origines du malaise entre ces deux pays, la période coloniale et étudie tous les acteurs de cette période douloureuse de l’histoire. La fin difficile de la colonisation a donné lieu à des mémoires antagonistes. Benjamin Stora convoque l’historien Pierre Nora : « Si les mémoires divisent, l’histoire rassemble » et dénonce ce qu’il appelle la « communautarisation des mémoires ». Beaucoup de groupes ont, dans les deux pays, un lien avec l’Algérie et la guerre d’Algérie : les pieds-noirs, la population algérienne, les harkis, les nationalistes algériens, les militaires et appelés français et leurs descendants, les Juifs d’Algérie et autres minorités. Chacun de ces groupes considère avoir vécu un déracinement, un exil, des stigmatisations ou des violences diverses. Ne formant pas un tout homogène, ils se sont chacun enfermés dans leurs mémoires et refusent de voir ou d’accepter la mémoire de l’autre. Cette situation a donné lieu à deux imaginaires. En France, la publication des récits autobiographiques s’est multipliée pour donner lieu à un trop-plein de mémoires tandis qu’en Algérie, un roman national imposé par les nationalistes au pouvoir depuis l’indépendance a évincé toute version différente de cette période douloureuse.

Dans une deuxième partie de 25 pages, Benjamin Stora étudie les rapports de la France avec l’Algérie sous les angles économiques et politiques. L’historien, de manière chronologique, étudie comment les relations ont évolué, notamment après l’élection de François Mitterrand puis au tournant des années 2000. Cette décennie des années 2000 est cruciale : l’Algérie est sortie de la guerre civile et des deux côtés de la Méditerranée, le travail de mémoire s’accélère et la publication des récits se multiplie tout comme les reportages et documentaires. Cette partie souligne l’évolution de la position algérienne depuis les années 2000 avec l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika : L’Algérie exprime clairement son ressentiment vis-à-vis de la France coloniale et construit son discours officiel autour de cette question. Pour appuyer son discours, l’Algérie a convoqué des figures emblématiques de l’indépendance et de la construction de l’identité algérienne.

Dans sa troisième et dernière partie historique (27 pages), l’historien français tente de dresser un état des lieux des défis à relever. Aussi douloureux que cela puisse être pour certains des groupes qui ont vécu cette guerre, Paris et Alger sont liées par l’histoire. Les deux pays partagent donc un patrimoine commun qui se caractérise en premier lieu par les archives. Un véritable travail de réflexion doit être mis en place autour de ces archives essentielles pour comprendre l’histoire des deux pays. L’Algérie réclame la totalité des archives se référant à son histoire, tandis que la France invoque le principe de souveraineté pour les conserver, l’Algérie étant scindée en trois départements français lors de la colonisation. Benjamin Stora propose de remettre aux autorités algériennes « l’ensemble des fonds numérisés ». La question des disparus est elle aussi cruciale pour faire le deuil de cette relation exsangue. Benjamin Stora imagine un guide des disparus pour rendre leur dignité aux personnes mortes entre 1830 et la guerre d’Algérie. C’est également dans cette partie que l’historien évoque la question des excuses. Très attendues côté algérien, ces excuses ne peuvent pas être à elles seules la solution au dossier franco-algérien. Pour justifier son choix, il prend l’exemple de l’Asie. En dépit des excuses japonaises aux voisins chinois et coréens pour les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale, les relations entre ces pays continuent d’être houleuses. Plusieurs sujets sont évoqués dans cette partie et ce seul rapport ne suffira pas à apaiser les tensions. La route est encore longue pour les deux pays et Benjamin Stora en est tout à fait conscient.

L’auteur propose, dans sa conclusion, la mise en place d’un traité « Mémoires et vérité ». A l’approche du soixantième anniversaire de l’indépendance, il apparaît primordial de réconcilier les deux rives de la Méditerranée. Cette commission aurait pour objectif de proposer des « initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires ». Elle rassemblerait les survivants de la guerre, Européens comme Algériens. Ce traité, qui viserait à réconcilier Paris et Alger, paraît d’autant plus essentiel puisque cette histoire singulière entre les deux pays continue de concerner des millions de Français, d’Algériens et de binationaux. Cette réconciliation ne concerne pas seulement les deux pays mais aura des répercussions sur l’ensemble de la région. L’Algérie partage des frontières terrestres avec des pays soumis à des nombreux défis et dangers à l’instar de la Libye, du Mali ou encore du Niger. La situation de ces pays, en sus de l’immigration, préoccupe la France qui pourrait trouver en l’Algérie un véritable allié sur la scène régionale. Benjamin Stora n’appelle pas à l’écriture d’une mémoire commune mais à accepter ce passé afin de mettre un terme aux refoulements et dénis. Il invite les jeunes générations et les citoyens à se saisir de ce dossier afin d’œuvrer à la réconciliation entre les deux pays.

Enfin, 6 pages de préconisations constituent le cœur du rapport. Dans cette partie, Benjamin Stora s’appuie sur la commission « Mémoires et vérités » pour proposer 22 préconisations visant à pacifier les mémoires entre la France et l’Algérie.

Parmi ces propositions, certaines s’inscrivent dans une volonté de poursuivre les commémorations et les hommages. L’historien invite ainsi à poursuivre les cérémonies de commémorations aux dates anniversaires à l’instar du 19 mars, rendant hommage aux accords d’Evian de 1962, ou du 25 septembre célébrant les harkis. Il propose par la même une journée nationale d’hommage aux morts pour la France dans les conflits algérien, marocain et tunisien. Benjamin Stora suggère aux autorités françaises la création de lieux pour ces commémorations. Il invite à faire des quatre camps d’internement situés sur le territoire français (Larzac, St-Maurice l’Ardoise, Thol et Vadeney) des lieux de mémoire qui rappelleraient cette histoire commune franco-algérienne et imagine la tenue d’un colloque ou d’une exposition au Musée national de l’immigration consacré à ce sujet au cours de l’année 2021. L’historien invite aussi à réactiver le projet de création du musée dédié à la France et l’Algérie à Montpellier.

En sus de commémorer les événements, le rapport propose de rendre hommage à certaines personnalités qui se sont illustrées lors de cette longue période à travers des recommandations symboliquement fortes. L’épée de l’Emir Abdelkader, qui s’est opposé à l’occupation française au XIXème siècle, devrait être remise à Alger et une stèle à son effigie pourrait être construite en 2022, marquant le soixantième anniversaire de l’indépendance. Benjamin Stora invite les autorités françaises à faire entrer l’avocate française Gisèle Halimi, fermement engagée dans la lutte contre la colonisation et la guerre, au Panthéon. L’universitaire français engage également la France à reconnaître officiellement l’assassinat de l’avocat et dirigeant nationaliste algérien Ali Boumendjel par l’armée lors de la bataille d’Alger en 1957. Comprendre l’histoire passe par la connaissance et l’acceptation de ses principaux acteurs. C’est pourquoi l’historien suggère à la France de donner à des rues de communes des noms de personnes issues de l’immigration et de l’outre-mer. A l’inverse, des Français au parcours historique pourraient également donner leur nom à des rues en Algérie.

Honorer la mémoire des morts est une question importante à la lecture de ce document. En termes de patrimoine, Benjamin Stora attend des autorités algériennes qu’elles œuvrent en faveur de la préservation des cimetières européens et juifs. Il invite les autorités françaises et algériennes à avancer sur la question des disparus des deux camps à travers un « guide des disparus ». Il enjoint également les deux pays à œuvrer à l’étude des dépouilles notamment par un travail scientifique conjoint.

La question des archives est un sujet brûlant. Il en est question à de nombreuses reprises tout au long du rapport. Il invite à un accès facilité aux archives, des côtés algérien et français. L’historien invite à poursuivre le travail amorcé en 2013 sur cette question et invite à des consultations communes. Il imagine même la constitution d’un premier fond d’archives commun et appelle à la déclassification d’un certain nombre de documents comme le prévoit la loi française. Ces préconisations sur les archives vont de pair avec la coopération universitaire. Benjamin Stora propose d’octroyer des visas et des bourses pour des chercheurs algériens et français travaillant sur la guerre d’Algérie. Cette coopération renforcerait les liens entre les deux pays en multipliant les échanges et la connaissance de l’autre.

S’agissant des domaines académique et culturel, il propose la création d’un fond de traduction entre l’arabe et le français – et à terme le berbère – et la création d’un office franco-algérien dédié à promouvoir les œuvres des jeunes créateurs des deux rives de la Méditerranée. L’historien préconise par ailleurs d’accorder plus de place à l’histoire de France en Algérie. Cette décision va de pair avec le fait de traiter de la colonisation lorsqu’il s’agira d’étudier la guerre.

Il suggère aux autorités des deux pays de poursuivre le travail concernant les lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences. Vis-à-vis des harkis, il propose aux autorités algériennes de faciliter leur voyage en Algérie pour eux et leurs familles.

Pour mener à bien sa mission, Benjamin Stora s’est appuyé sur le témoignage et l’appui de nombreuses personnes. Son rapport comporte donc 5 pages de remerciements. Durant 6 mois, il s’est adressé à des Français et des Algériens qui lui ont permis de rendre ce travail inédit. Parmi eux figurent bien évidemment de nombreux historiens, des personnalités issues du monde politique et institutionnel, des journalistes, des militaires, des représentants d’associations et des personnalités ayant un lien avec cette période (ancien combattants, fille de Messali Hadj, etc.).

Le rapport s’achève par une longue partie dédiée aux annexes. D’abord, Benjamin Stora y fait figurer les discours présidentiels consacrés à la question algérienne. Ces discours font écho à l’évolution qu’ont connu les relations franco-algériennes, avec la reconnaissance graduelle par la France de son passé en Algérie. Les annexes se poursuivent avec l’analyse des signes de détente et de coopération entre les sociétés civiles. La pacification des relations ne dépend pas seulement des autorités mais également des sociétés, liées par 132 ans de colonisation, puis d’immigration. Il apparaît donc indispensable d’impliquer les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée pour œuvrer à la réconciliation. Cette annexe concerne aussi les archives relatives à l’Algérie. A travers une série de tableaux et de classements, Benjamin Stora énumère le travail effectué en vertu de ce patrimoine commun. Enfin, l’annexe 3 reprend le compte-rendu de la quatrième session du comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien qui s’est déroulée à Paris le 7 décembre 2017.

Pour clore son rapport, Benjamin Stora mentionne sa bibliographie scindée en deux parties exhaustives. D’abord, une bibliographie sélective sur les mémoires de la guerre d’Algérie fait état de cette communautarisation des mémoires qu’il analyse. Cette bibliographie reprend les récits des différents acteurs de la guerre et précède celle sur les rapports entre la France et l’Algérie qui recense de nombreux travaux d’historiens et de revues.

Le rapport passionnel entre ces deux pays a longtemps empêché l’écriture d’une mémoire commune qui se heurte à la « communautarisation » des mémoires. Un trop plein de mémoires en France – qui passe notamment par la publication des récits des différents acteurs de la guerre – a donné lieu à une multitude d’histoires. De l’autre côté de la Méditerranée, la vision unanimiste de la guerre prônée par les caciques du régime a fait taire toute autre vision ou nuance de cette période de l’histoire. Ce document, qui s’adresse d’abord aux Français de toutes origines, y compris algérienne, aura donc permis de nourrir les réflexions et de relancer le débat dans un contexte où le poids de l’histoire apparaît pesant. Il présente plusieurs aspects positifs. Cette volonté politique d’Emmanuel Macron est audacieuse et inédite. Si les présidents de la cinquième République, depuis Jacques Chirac, tendent la main progressivement à l’Algérie, Emmanuel Macron entend aller plus loin. Soixante ans après les faits, il espère que les blessures ont été pansées et que ce rapport permettra de nouer des relations plus saines. Cette initiative a été rendue possible grâce au concours de Benjamin Stora dont les travaux appellent à faire reculer les préjugés autour de ce dossier. Il est clair que l’historien a permis de construire un pont entre les deux pays et qu’il encourage au dialogue, à la coopération et à l’amitié entre les peuples. L’historien s’adresse à l’ensemble des groupes concernés par la guerre et ses conséquences. En France, on estime cette population à 7 millions de personnes, soit près d’un habitant de la France sur 10.

Quel accueil a reçu le rapport Stora ?

Lors de la remise officielle du rapport, le président Emmanuel Macron a posté une vidéo sur Twitter dans laquelle Benjamin Stora lui remet officiellement le rapport de 160 pages. Il a également écrit : « Regarder l’histoire en face, c’est ce qui nous permettra de réconcilier les mémoires. Merci Benjamin Stora pour ce rapport sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Poursuivons ensemble, par des actes, l’indispensable travail de reconnaissance. » Selon l’Elysée, le chef de l’Etat devrait suivre l’essentiel des préconisations présentées.

Côté algérien, on salue la reconnaissance officielle de l’assassinat de l’avocat nationaliste Ali Boumendjel mais on regrette que le cas de Larbi Ben M’hidi, lui aussi assassiné lors de la Bataille d’Alger, ne soit pas mentionné alors même qu’il était l’une des six figures historiques de la guerre d’indépendance. Concernant les préconisations, les Algériens auraient souhaité, en sus d’excuses officielles, la restitution totale des archives, la réparation et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires dans le sud du pays et la reconnaissance de la disparition forcée d’Algériens.

Pour l’heure, aucune réaction du président de la République algérienne, Abdelmadjid Tebboune, n’a été communiquée. L’agence de presse algérienne Algérie Presse Service a tout de même fait savoir que le président algérien avait reçu un appel téléphonique de son homologue français le dimanche 24 janvier. Ce dernier lui a exprimé sa volonté de « reprendre le travail de concert sur des dossiers d’intérêt commun ». Il est donc attendu que ce travail conjoint reprenne une fois le président algérien rétabli. Il était hospitalisé en Allemagne du fait de complications liées à la Covid-19.

Trois semaines après la remise de ce rapport, c’est le ministre algérien de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amar Belhimer, qui a évoqué le sujet en premier dans le journal arabophone El Massa, retranscrit par le journal francophone Tout sur l’Algérie. Le ministre fustige le manque d’excuses : « le criminel fait tout pour éviter de reconnaître ses crimes. (…) Mais cette fuite en avant ne pourra pas durer ».

Pour que cette histoire partagée puisse être apaisée pour permettre des rapports moins passionnels, il faudra qu’elle s’écrive à deux mains. Si la France semble avoir rempli sa part en présentant le rapport Stora, l’Algérie doit à son tour faire un geste. Abdelmadjid Chikhi, conseiller chargé des archives et de la mémoire auprès de la présidence, a lui aussi été nommé en juillet 2020 pour produire un rapport. Pour l’heure, M. Chikhi n’a pas souhaité se prononcer sur le document présenté par son homologue français et n’a pas rendu ses conclusions. Contacté par le journal algérien Liberté au début du mois de février 2021, Abdelmadjijd Chikhi s’est refusé à commenter l’existence d’une commission en Algérie en charge d’établir un document ayant pour objectif de rassembler la France et l’Algérie. Il faudra donc certainement attendre le rétablissement du président algérien, qui vient de rentrer d’un séjour hospitalier en Allemagne, pour obtenir une communication officielle à ce sujet.

De leur côté, les médias algériens déplorent l’absence d’excuses. C’est le cas de Liberté dans son interview de l’historien algérien Mohamed El-Korso selon qui la France doit reconnaître « de manière claire et franche qu’il y a eu crime contre l’humanité ». Tout sur l’Algériereprend les mots d’Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et ambassadeur : « Il ne s’agit ni de repentance, notion étrangère aux relations entre États, ni de fonder une mémoire commune, les deux pays étant héritiers de deux mémoires antagonistes sur cette question. Pour le reste, chacun doit assumer son passé et les deux États sont tenus de mettre en place les conditions d’une relation apaisée et tournée vers l’avenir. » Il apparaît clair qu’une partie du peuple algérien n’envisage un rapprochement entre Paris et Alger qu’à la condition d’une repentance affichée et affirmée. Quant à El Watan, il relaie des interviews et propos de spécialistes français plutôt algérophiles à l’instar d’Olivier le Cour Grandmaison ou Gilles Manceron qui proposent une critique de ce rapport. Pour Le Midi algérien, le refus de présenter des excuses « ne fera que renforcer l’exigence du peuple algérien ». Toutefois, L’Expression souligne cet « exercice difficile mais nécessaire » instaurant « un nouvel élan et un rythme nouveau » afin de permettre « le passage d’une mémoire communautarisée à une mémoire commune ».

En France aussi, les médias ont donné un large écho au rapport rédigé par l’historien. Dans Libération, Pascal Blanchard juge ce rapport « dense, riche et d’une qualité historiographique impressionnante » tandis que les médias tels que France info, Le Monde ou Le Figaro ont résumé le contenu du rapport. Pour La Croix, la création d’une commission Mémoires et vérité apparaît comme un « vade-mecum pour aller de l’avant et sortir du registre des passions douloureuses entre Paris et Alger ». Quant à France 24, l’exercice de mémoire s’avère difficile, ce rapport réveillant « d’éternelles frictions ».

La publication de ce rapport a pris place dans les débats entre les historiens. Pour l’islamologue et politologue François Burgat, ce document a « peu de chance » de « rapprocher les deux rives » tandis que pour Pascal Blanchard, il « vise d’abord à « régler » un contentieux franco-français » qui pourra permettre à l’avenir de réfléchir conjointement.

Certains journaux algériens et français s’inquiètent des propositions formulées à l’égard des populations harkies. En France, Libération s’interroge sur cette question susceptible de devenir « un foyer de tensions entre les deux pays ». A Alger, la question des harkis continue de nourrir les crispations. Le journal algérien Liberté juge ce sujet « très sensible ». Il convient de rappeler que l’élite politique en place n’a jamais exprimé le moindre désir de rapprochement envers les harkis. Ce dossier semble donc encore très loin de figurer à l’ordre du jour du gouvernement algérien.

D’ailleurs, ce rapport a reçu un accueil froid des harkis. Le comité national de liaison de harkis (CNLH) accuse le rapport Stora de « minimalisme », estimant que l’historien s’était « abstenu de tout débat ou avis contradictoire, pourtant nécessaire en démocratie ». Pire, il accuse ce rapport de fausser l’histoire en occultant le massacre des harkis par les nationalistes algériens et l’abandon par la France de ces milliers de soldats et familles. Les harkis déplorent la préconisation à leur égard et réclament plutôt que « la France reconnaisse définitivement le mal qu’elle a fait ». Le communiqué du CNLH est limpide : « Cet effroyable drame humain et national ne saurait être occulté, c’est le sens de notre combat pour qu’enfin une page se tourne et que le travail mémoriel des deux côtés de la Méditerranée commence, en vue de la réconciliation des peuples, dans l’intérêt des générations présentes et futures. »

La voix de certaines figures proches des deux pays était attendue. C’est le cas de l’écrivain algérien de langue française Kamel Daoud. Selon lui, l’histoire retiendra qu’Emmanuel Macron est le président « qui a le plus avancé sur ce dossier de la mémoire entre la France et l’Algérie ». L’écrivain souligne le double avantage de ce rapport : « mettre des mots sur ce qui est possible, identifier ce qui fait mal et participer à la thérapie ». Si le rapport Stora « ne fera pas bouger les lignes en Algérie », il a tout de même le mérite de mettre les groupes acteurs de cette époque face à la réalité de l’histoire. Quant à la question des excuses, sa vision est plus nuancée que celles des journaux algériens : « elles peuvent se justifier mais c’est un préalable de mauvaise foi, sinon stérile aujourd’hui ». Pour Kamel Daoud, le rapport Stora, en plus de s’adresser aux Français, s’adresse à l’Algérie et notamment à sa jeunesse qui s’est construite avec les discours contre la France et la puissance coloniale. La réflexion de Kamel Daoud, assez représentative des élites intellectuelles algériennes et francophiles, est intéressante. Elle se montre à la fois critique des deux rives de la Méditerranée en faisant preuve de recul, vis-à-vis des positions officielles des deux pays.

La jeunesse et les personnes issues des deux pays ont toute leur place dans ce débat afin de marcher vers la réconciliation. La société civile a donc un grand rôle à jouer et notamment les Français d’origine algérienne de 2ème et 3ème générations. Ces derniers, attachés culturellement à l’Algérie, ne sont pas soumis au dictat du pouvoir algérien. L’Obs a publié, à l’approche du 60ème anniversaire de l’indépendance et une semaine après la remise du rapport Stora, « Nos mémoires d’Algérie », correspondant à une « trentaine de témoignages dont l’histoire s’entremêle avec celle du pays ». Parmi elles, des intellectuels, des artistes ou encore des écrivains qui racontent « leur histoire algérienne ».

Comment interpréter ce rapport ?

Le 5 juillet 2020, à l’occasion du 58ème anniversaire de l’indépendance, le président Abdelmadjid Tebboune a déclaré que la France n’avait pour l’instant présenté que des « demi-excuses » et qu’il lui fallait « aller plus loin ». La question des excuses s’invite de plus en plus dans les débats qui animent la France et l’Algérie. Pour autant, l’absence d’excuses témoigne de la volonté politique d’Emmanuel Macron de régler la question algérienne d’une autre façon, notamment à travers une série de préconisations concrètes.

Côté algérien, les excuses sont brandies comme la seule possibilité d’aboutir à une relation dépassionnée. Plus ces excuses sont attendues, plus les frustrations algériennes croissent et crispent toute volonté d’apaisement. Pour autant, il convient de s’interroger sur la nécessité de ces excuses : sont-elles le seul remède aux maux franco-algériens ? Benjamin Stora écrit d’ailleurs : « le discours d’excuses et pas seulement de reconnaissance des massacres, ne suffit pas à calmer les mémoires blessées, à faire progresser le savoir sur cette question, à faire reculer les stéréotypes, le racisme ». Selon lui, le fait que la France s’excuse officiellement ne permettra pas de tirer un trait sur plus de 150 ans de douleurs. Il cite l’exemple du Japon : malgré des excuses formulées, le pays continue d’avoir des relations compliquées avec ses voisins chinois et sud-coréens.

Il convient à cet égard de rappeler que l’Algérie s’est construite dans l’opposition à l’ancien colonisateur et que son histoire enseignée – unanimiste car ne tolérant qu’une seule version : celle des nationalistes – tourne autour de cette guerre à la fois destructrice et fondatrice d’un Etat. Dans ce contexte, les excuses apparaissent primordiales à leurs yeux. Pour autant, il convient de s’interroger sur la réclamation de ces excuses : ne servent-elles pas de prétexte à l’Algérie pour retarder le dialogue avec la France pour ce pays qui, soixante après la fin de la guerre, n’a toujours pas pansé ses plaies ni décollé économiquement ? Pour la France, quel serait le coût politique réel d’excuses officielles ?

Plus que des excuses, le terme de repentance est largement mis en avant. Ce terme, hérité de la religion chrétienne, a monopolisé et enfermé le débat. L’absence répétée d’excuses officielles a engendré une véritable obsession chez les Algériens et n’a fait que nourrir davantage cette demande perpétuelle, érigée comme solution sine qua non à la réconciliation.

Au bilan, la colonisation française en Algérie se distingue par sa singularité. Benjamin Stora en est conscient et a mené un travail colossal. Ses préconisations visent à lancer le débat en tentant de s’adresser à chaque groupe acteur de cette période. Aucun des protagonistes ne semble clairement satisfait par la finalité de ce document qui apparaît en-deçà des attentes que chacun se faisait. Benjamin Stora a tendance à lisser les actions de tous ces groupes. En voulant tous les satisfaire, l’historien semble au final les avoir tous déçus.

La présentation de ce rapport répond aussi à un agenda politique du côté français : il fallait régler la question de la mémoire avant l’échéance de 2022. Cette année marquera le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne et le président français pourra se targuer d’avoir trouvé une solution à ce dossier brûlant et de tourner la page de cette douloureuse époque dans un contexte électoral incertain. Cette présentation tombe cependant à un moment politiquement sensible, marqué par un débat autour de l’influence de l’extrême gauche dans les universités qui promeut les concepts de racialisme et de décolonialisme sociétal. Ces controverses pourraient prendre en otage la démarche initiée par Emmanuel Macron.

Avant de s’adresser à l’Algérie, ce rapport concerne les Français. L’accueil mitigé qu’il a reçu et les critiques auxquelles il fait face témoigne qu’avant d’apaiser les mémoires algériennes, la France doit d’abord s’atteler à réconcilier sa propre mémoire qui semble, comme Benjamin Stora l’a écrit, communautarisée.

Finalement, quelles que soient les bonnes intentions et la crédibilité académique de Benjamin Stora, les partis-pris des acteurs et les hostilités de tous bords ne lui ont pas vraiment permis d’atteindre les objectifs ambitieux, voire irréalistes qui lui avaient été assignés.