Russie et Turquie, une « cogestion concurrente » des conflits en Syrie et Libye – par Arnaud Peyronnet

 

Selon le Ministre des affaires étrangères français, la crise libyenne s’accentuerait et se transformerait lentement en une guerre ouverte de proxies qui rappellerait fortement la crise syrienne. De plus, et encore plus que la crise syrienne, ce conflit libyen pourrait déstabiliser la région entière, à une encablure des côtes européennes, et ce alors même que les frictions navales s’accentuent déjà dans cette zone.

Cette sous-traitance des affrontements de puissance, déjà entrevue en Syrie, est devenue une nouvelle forme des « zones grises de conflit », parfaitement maitrisée par les deux puissances révisionnistes de la région, la Russie et la Turquie. Ces deux puissances non arabes ont en effet des intérêts géopolitiques dynamiques visant à renverser le statu quo actuel pour le remplacer par « leur » ordre bipolaire régional. Les deux pays veulent ainsi tous deux s’imposer sur la scène moyen-orientale afin de tirer parti tant du retrait américain, que de l’impuissance européenne et de la division chronique des nations arabes. La Russie cherche un accès sûr et pérenne aux mers chaudes tandis que la Turquie poursuit inlassablement son rêve pan-ottoman.

Ces deux puissances, à la fois concurrentes et complaisantes entre-elles, ont toutefois fait le choix de ne pas s’affronter directement tout en maintenant un niveau de tensions élevé. Leurs intérêts « concurrents » conduisent alors tant à des frictions qu’à des compromis qui illustrent cependant toute la primauté de la force et de l’initiative géopolitique sur la scène moyen-orientale. Le statu quo ante semble ainsi définitivement brisé sur les dépouilles de l’impuissance stratégique occidentale. Un accord Erdogan/Poutine pourrait-il ainsi finalement succéder aux accords Sykes/Picot ? Quels sont donc ces intérêts turcs et russes ? Leur compétition en Syrie voit-elle effectivement un prolongement en Libye ?

Une « paix froide » imposée en Syrie malgré des ambitions diamétralement opposées

En Syrie, une « paix froide » est maintenue dans et autour de la zone de désescalade d’Idlib où une trêve « forcée » est en place depuis le mois de mars 2020. La Russie y exerce toutefois une pression régulière afin que la Turquie désarme les multiples groupes combattants qu’elle continue de soutenir. Des patrouilles conjointes russo-turques sont d’ailleurs effectuées pour vérifier le bon respect des accords par les belligérants. Cette zone reste ainsi le « thermomètre » des relations entre les deux pays, chaque rupture de la trêve étant un signal envoyé à l’autre partie1. La Turquie continue également sa lutte contre les kurdes de Syrie (à la suite de ses opérations « Bouclier de l’Euphrate » en 2016 et « Branche d’Olivier » en 2018) et même d’Irak (déclenchement de l’opération « Serre d’Aigle » mi-juin dans la région de Sinjar et des monts Kandil)2. Ces opérations visent certes à affaiblir le PKK, ennemi traditionnel de la Turquie mais cherchent également à créer le long des frontières turques une zone « tampon » de plusieurs dizaines de kilomètres de large. Une telle zone éloignerait la menace du PKK mais pourrait également être aussi utilisée par Ankara pour « turciser » de vastes espaces géographiques en favorisant l’implantation de populations qui lui sont favorables. Le rêve pan-ottoman d’Ankara pourrait alors se réaliser dans ces zones, au profit d’un démembrement partiel de l’intégralité territoriale syro-irakienne.

Or, cette ambition géopolitique entre en conflit direct avec la stratégie russe qui vise à intégrer les kurdes dans une solution politique favorable au régime syrien et qui soutient avant tout l’idée « d’intégrité territoriale » de la Syrie. Face à de telles velléités turques, la Russie cherche désormais à consolider sa présence en Syrie via l’obtention d’un plus grand nombre d’emprises militaires. Elle a d’ailleurs commencé à établir une base en zone kurde du nord-est syrien, ce qui lui permet bien évidemment de préempter sa présence vis-à-vis de la Turquie mais aussi d’occuper le « vide sécuritaire » laissé par les Etats-Unis3. Moscou continue également de renforcer l’armée syrienne (en lui livrant d’ailleurs plusieurs aéronefs de type Mig-29 ces dernières semaines) afin que celle-ci redevienne un acteur de premier plan par rapport à ces voisins….et notamment la Turquie.

Une course de vitesse russo-turque en Libye

La stratégie pan-ottomane de la Turquie actuelle appelle de ses voeux une extension de la domination géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée et de la mer Egée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan). L’implication turque en Libye est directement liée à de telles perceptions, le soutien turc au régime de Fayez Sarraj devant permettre la pénétration des intérêts économiques (pétrole) et politiques turcs en Libye. Son empreinte en Libye est ainsi clairement liée à ses ambitions maritimes et de prospection offshore en Méditerranée, faisant de toute une zone méditerranéenne un continuum turc qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre… En outre, la Turquie pourrait s’affirmer alors comme une puissance régionale de poids vis-à-vis de l’Europe mais également vis-à-vis des autres puissances sunnites concurrentes, développant en Afrique du Nord son modèle d’Islam politique déjà véhiculé en partie par la mouvance des frères musulmans.

La Turquie a ainsi intensifié depuis novembre 2019 son soutien au GAN (Gouvernement d’Accord National dirigé par Fayyez Sarraj), en lui livrant des drones, des munitions et plusieurs milliers de miliciens venant de la province syrienne d’Idlib. Ce soutien a d’ailleurs permis au GAN de remporter des victoires importantes autour de Tripoli (notamment la base aérienne d’al-Watiya), desserrant largement l’étau que faisait poser les forces de l’ALN (Armée nationale libyenne dirigée par la maréchal Haftar) et ramenant ces dernières à leurs positions d’avril 2019. Cette base pourrait éventuellement accueillir un jour des aéronefs turcs4, surtout si la suprématie aérienne devait pencher inexorablement du côté de l’ALN suite aux récentes livraisons russes d’aéronefs (Mig-29 et Su-24) au maréchal Haftar. Ce dernier, soutenu entre autres par la Russie, est déjà épaulé sur le terrain par le groupe paramilitaire russe Wagner. De plus, Moscou pourrait envisager l’utilisation de groupes paramilitaires syriens pro-régime auprès du LNA, contribuant alors encore plus à la guerre des proxies et à la « syrianisation » du conflit libyen. Les intérêts russes en Libye sont quant à eux surtout motivés par l’opportunité d’établir de nouveaux points d’appui militaires sur la rive Sud de la Méditerranée….

Vers un « conflit gelé » en Libye selon l’exemple syrien

Comme en Syrie, les deux protagonistes pourraient cependant finalement coopérer afin que chacun préserve ses intérêts et son aura politique. L’épouvantail d’une présence russe en Libye a en effet un certain nombre d’avantages pour les deux protagonistes :

La Russie réaffirme ainsi sa propre perception de « puissance mondiale » qui joue un jeu égal à celui des Etats-Unis, en étendant son influence dans des « zones grises » laissées vacantes par le camp occidental. La Russie dispose alors de sa « revanche » de la guerre de 2011 et peut retrouver une position stratégique le long des côtes de la Méditerranée centrale. De fait, la Libye est devenue en 2020 la projection territoriale de ses emprises militaires existantes en Syrie depuis 2015…

La Turquie profite de la « menace russe » pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et fissurer l’alliance de plusieurs pays européens, grâce à son statut de membre privilégié de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le GAN et la Turquie tout en déplorant « l’escalade russe » en Libye. Le Commandement américain pour l’Afrique a même surenchéri en déclarant que la prochaine étape recherchée par la Russie en Libye serait la mise en place de systèmes de déni d’accès sur les côtes sud de l’OTAN (ce qui est de surcroît parfaitement envisageable). Dans tous les cas, les Etats-Unis ont pris parti et semblent désormais vouloir « contenir » les agissements russes en Libye. L’Europe se retrouve de son côté divisée et isolée, ses intérêts devenant contradictoires tant avec la Turquie, la Russie que les Etats-Unis sur ce sujet… Dans tous les cas, la légitimité de la position turque, vue à Washington comme « force de blocage de la Russie » (en Libye comme en Syrie) s’est sans nul doute affermie avec ce soutien américain et affaiblit davantage les positions européennes. D’ailleurs, et dans le même cadre, un engagement américain plus conséquent en Tunisie est envisagé, ce que la Turquie voit évidemment d’un bon oeil…

Les intérêts maritimes turcs en Méditerranée centrale et orientale font également le jeu de la Russie qui a tout intérêt à ce que le projet gréco-israélo-égyptien EASTMED d’approvisionnement en gaz de l’Europe échoue. La Russie pourrait en effet alors garder le monopole de livraison du gaz vers l’Europe….y compris via la Turquie.

Ces intérêts finalement partagés pourraient ainsi inciter tant la Russie que la Turquie à trouver une issue, même temporaire, à ce conflit, à l’instar de ce qui a été fait en Syrie. La Russie explore ainsi désormais les possibilités de dialogue et de négociation avec les différentes composantes des forces libyennes, envisageant d’ailleurs le retrait partiel (ou à l’inverse le renforcement massif) de forces paramilitaires comme moyen de pression sur les récalcitrants. L’abandon du maréchal Haftar au profit d’un autre homme politique plus aligné sur les intérêts russes pourrait être d’actualité. Le soutien égyptien à des négociations pourrait être également recherché par la Russie, consacrant alors une nouvelle fois le retour majeur de Moscou dans cette région. La Turquie n’abandonne pas non plus l’idée d’une trêve de longue durée en Libye, ce qui lui permettrait d’asseoir définitivement son influence sur la partie occidentale du pays. Cela lui permettrait en outre et surtout de préserver son accord de délimitation maritime signé avec le GAN en novembre 2019. De fait, un mécanisme similaire à celui en place en Syrie semble se mettre doucement en oeuvre, chacun poursuivant ses intérêts via des initiatives tactiques et des compromis aléatoirement durables, tout en limitant au maximum les possibilités de confrontation ouverte.

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Via les exemples syrien et libyen, il semble assez clair que tant la Russie que la Turquie ont une politique géopolitique régionale fondée sur l’exploitation du vide laissé par un retrait occidental considéré comme « inéluctable ». Dans les perceptions de ces deux pays, les initiatives militaires unilatérales permettent ainsi systématiquement d’obtenir des succès stratégiques, le pari étant fait que l’Occident n’assumera jamais pleinement le rapport de forces qui lui est imposé5. En outre, ces conflits sont devenus « indirects » via l’emploi massif de la sous-traitance milicienne régionale et la privatisation de la force armée. Ces deux méthodes permettent d’éviter au maximum les possibilités de confrontation ouverte tout en facilitant l’initiative sur le terrain. Via l’utilisation intensive de proxies et la technique du « conflit gelé », ces deux pays gèrent ainsi désormais conjointement mais indirectement tant la Syrie que la Libye, et y sont devenus les médiateurs incontournables de toute solution politique.

 

[1] Et éventuellement relié à l’autre théâtre libyen, comme le 8 juin 2020, quand des frappes pro-russes ont visé des positions pro-turques à la fois en Syrie et en Libye.

[2] Cette opération a pour le moment vu des frappes aériennes, des tirs d’artillerie et l’emploi de forces spéciales contre des positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), allié aux milices kurdes syriennes…. elles-mêmes engagées contre Daesh et soutenues par l’Occident.

[3] Cette nouvelle présence russe dans cette région alimente aussi périodiquement des tensions avec les forces américaines encore présentes sur place…La Russie a en effet clairement l’ambition de remplacer sur place les forces occidentales quand celles-ci décideront finalement de partir.

[4] Et le port de Misrata accueillir éventuellement une base navale turque, l’activisme naval turc au large de la Libye montant progressivement en puissance.

[5] Et ce d’autant plus que le camp occidental est divisé, l’exemple libyen tendant à montrer que les intérêts européens en Méditerranée sont à la fois combattus par la Russie, la Turquie…et par les Etats-Unis.