Perspectives stratégiques 2022-1 : Guerre en Ukraine

La guerre en Ukraine est aussi une rupture Méditerranéenne

Ce premier semestre 2022 aura été marqué par l’invasion russe en Ukraine. L’offensive éclair lancée par Vladimir Poutine le 24 février qui visait à décapiter le pays en quelques jours en le sidérant par la violence et la rapidité d’une opération militaire a échoué. Le courage et le charisme du président Zelensky a galvanisé une population aguerrie par huit années de guerre larvée dans le Dombass et qui s’est, à la surprise générale, métamorphosée en une nation capable de dépasser ses clivages linguistiques et culturels ancestraux. « L’opération spéciale de dénazification » qui prétendait libérer la population russophone du joug des ukrainophones est apparue comme une forme de guerre d’invasion coloniale d’une puissance autocratique contre un pays uni sur le chemin de la démocratie. L’image d’une population prête à se battre jusqu’à la mort pour défendre le modèle européen d’un État-nation en construction a stupéfait les citoyens de la vieille Europe souvent désabusés et sceptiques à l’égard de leur propre modèle et de la pertinence du fait national.

Sur le plan géopolitique, ce conflit a été à la fois une surprise et une confirmation. Peu d’observateurs avaient anticipé la volonté du président russe de se lancer dans une guerre d’une telle ampleur, mais le retour de la brutalité dans les relations internationales et la monté d’un anti-occidentalisme revendiqué, en particulier au sein des pays révisionnistes et des partisans de l’Eurasisme (Russie, Turquie, Chine notamment) étaient déjà perceptibles, au moins à partir de 2008 (Géorgie). En revanche l’ampleur de l’engagement militaire, les menaces explicites de frappes nucléaires de Vladimir Poutine et l’absence de faux-semblant dans les causes de la guerre marquent un changement d’époque.

Bien sûr, les conflits s’étaient succédés depuis la fin de la guerre froide, marquant l’inanité de la vision irénique d’une fin de l’Histoire qui verrait la coopération et le commerce remplacer la compétition et la guerre. Mais dans l’esprit de beaucoup, cette violence était l’apanage de régions périphériques, trop immatures pour comprendre que l’économie avait vocation à régir les relations entre les hommes. L’Europe gardait vaguement la mémoire d’une guerre s’étant tenue à ses confins, dans les Balkans, mais la tentation était grande d’en minimiser la portée, en l’expliquant par un déficit de développement : les pays concernés n’avaient pas encore gouté aux bienfaits de la consommation. Les autres conflits armés étaient lointains : des interventions de maintien de l’ordre, avec ou sans mandat de l’ONU, ou des guerres entre communautés, perçue comme un symptôme de mauvaise gouvernance. Selon leurs sensibilités, les Européens s’y percevaient comme des gendarmes légitimes, ou des incendiaires au passé coupable. Toujours au-dessus de la bataille, si parfois à son origine ; jamais, en tout cas, au même niveau que les belligérants.

Cette bulle d’apesanteur vole en éclats. L’Europe a réalisé que les menaces proférées par le président turc Erdogan à l’encontre de la Grèce, celles que fait peser Xi Jinping sur Taiwan, et l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine ne sont pas l’expression d’une démence des dirigeants ou d’une incompétence, ni la conséquence de frustrations collectives engendrées par les inégalités de richesses. Elle prend conscience que ces conflits reflètent la concurrence d’intérêts géopolitiques divergents qui s’émancipent du projet multilatéral et n’hésitent plus au recours à la force. Et, compte-tenu de la rivalité et de la détestation affichée à l’égard d’une Europe « repue et oisive » (Xi Jinping), « décadente » (Vladimir Poutine) ou « hypocrite » (Recep Tajyip Erdogan), celle-ci doit admettre qu’elle est désormais une cible et qu’elle est vulnérable. En votant un fond spécial d’investissement de défense de 100 milliards d’euros, les Allemands l’ont bien intégré.

L’Europe et la France sont donc confrontées à un antagonisme systémique qui va structurer leurs relations avec les puissances émergentes pour les décennies à venir. Mais ces tensions ne vont pas se substituer aux tensions qui préexistaient autour du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient. Elles vont au contraire les renforcer, car la rive sud va être le théâtre d’opérations d’une stratégie indirecte d’affaiblissement des pays européens. La frustration générée par la divergence croissante entre les deux rives était déjà une source d’incompréhension et de ressentiment qui étaient exploités par les régimes défaillants, trop contents de proposer un bouc émissaire à leur population excédée : derrière la pauvreté, l’inflation, les dysfonctionnements des services publics, la pandémie de Covid, la corruption, le terrorisme… se profilait bien sûr la main des Européens et en particulier des anciennes puissances coloniales ! Nos adversaires stratégiques exploitent déjà cette faille et vont l’élargir. Le Kremlin et Ankara déploient depuis plusieurs années une stratégie d’influence pour prendre pied en Afrique, en chasser les Européens et disposer des leviers permettant de leur imposer une pression. Les mains mise turque à Tripoli et russes à Bangui et Bamako ne visent pas seulement à évincer les Italiens et les Français de leur zone de présence historique, elles cherchent à s’approprier des ressources et à être en mesure de contrôler les flux migratoires, les réseaux mafieux et terroristes et à organiser une stratégie de guerre informationnelle agressive à destination des pays hôtes, mais aussi de leur diaspora en Europe.

La guerre en Ukraine, avec les antagonismes explicite qu’elle soulève va donc changer l’ambiance stratégique de notre flanc sud. D’une part les pénuries vont aggraver les souffrances des populations déjà sous tension et l’instabilité sociale qui en résultera va raidir les pouvoirs en place qui rechercheront des soutiens chez les régimes autocratiques. De leur côté, les adversaires des Européens seront tentés de les affaiblir sur ce front indirect pour qu’ils allègent leur pression sur le continent. Déjà, les critiques fusent en Afrique et au Moyen-Orient contre les Européens fauteurs de guerre, appliquant des doubles standards sur les réfugiés et responsables de la famine qui couve. La relégation à l’arrière-plan des dossiers nord-africains et moyen-orientaux incite par ailleurs certains acteurs régionaux à pousser leurs pions sur le terrain. C’est par exemple le cas de l’Algérie, de la Turquie, de l’Iran ou d’Israël. À titre d’illustration, l’accord nucléaire iranien (JCPOA) sera très probablement l’une des victimes de la guerre, permettant à Téhéran de frôler, dans une quasi-indifférence, le seuil de la capacité nucléaire militaire.

L’Europe doit donc changer de posture et se mettre en ordre de bataille pour le combat qui a déjà commencé. Elle doit d’abord relever le défi sécuritaire en entamant un réarmement – intellectuel, moral et militaire – qui lui permette de dissuader les agresseurs, en particulier les puissances « moyennes » qui sont désormais à parité et qui ne la craignent plus. Elle doit également se lancer dans la bataille des représentations en contrant les narratifs délétères russes, chinois ou turcs qui affaiblissent sa posture internationale. La guerre informationnelle fait rage et nous sommes en train de la perdre. Elle doit également repenser son modèle pour le rendre plus juste, plus résilient, plus collectif pour fédérer les populations et susciter le désir de le défendre. Les Européens doivent réapprendre à articuler le « je » avec le « nous », sans lequel les nations disparaissent. Les Ukrainiens ont montré la voie en ce sens. Enfin, l’Europe devra trouver le moyen d’organiser une nouvelle cohabitation avec son Sud, moins prescripteur et plus solidaire, sans être naïf, pour permettre un développement qui lui sera propre, respectueux de ses spécificités, mais qui imposera un transfert massif de richesses, car c’est le prix d’une cohabitation harmonieuse qui ne peut advenir d’une ouverture inconditionnelle ou d’une fermeture de principe. En tout état de cause, les Européens doivent aller bien au-delà des modestes ambitions de la « Boussole stratégique » adoptée en mars dernier et être prêts à se défendre, par la force si nécessaire. La guerre en Ukraine est donc une rupture, et cette rupture a lieu également au sud.

L’amiral (2s) Pascal AUSSEUR
Directeur général de l’institut FMES

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