Perspectives stratégiques 2021-2: la Méditerranée et le Moyen-Orient en quête d’une nouvelle boussole

Les plaques tectoniques géopolitiques ont continué à se déplacer au cours de ce second semestre 2021. Notre précédent numéro des « Perspectives stratégiques » soulignait la tentative, plutôt réussie de notre point de vue, du nouveau Président Biden pour gérer la désoccidentalisation du monde, qui avait été accélérée par la gestion chaotique de ses trois prédécesseurs depuis 20 ans.

Ce second semestre ne l’a pas épargné. Les images désastreuses du désengagement des dernières troupes américaines de Kaboul, pourtant planifié de longue date, ont renforcé la prise de conscience mondiale d’une puissance américaine désorganisée et en déclin. Certes, Joseph Biden a manœuvré du mieux qu’il pouvait au milieu des turbulences : il a montré sa fermeté face à la Chine à propos de Taiwan, il a adopté une stratégie d’influence discrète dans le Golfe persique pour favoriser un apaisement des tensions, il a témoigné de sa compréhension envers l’Europe en accédant aux exigences gazières allemandes sur North Stream 2 et en pansant les plaies d’amour-propre françaises consécutives à l’affaire AUKUS et il a alterné souplesse et fermeté vis-à-vis de la Russie pour tenter d’éviter une escalade en Ukraine sans lancer un affront personnel à Vladimir Poutine. Mais la réalité est désormais admise : les chefs d’États du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient ont tous compris que les États-Unis ne seront plus le seul juge de paix de cette région.

Tous les acteurs s’organisent donc pour s’adapter à cette nouvelle donne et se positionner au mieux dans le nouvel équilibre qui se dessine. D’autant que chacun partage le sentiment qu’il y aura des gagnants et des perdants à l’issue de ce grand remue-ménage. Les tensions américano-chinoises, les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19, les perspectives climatiques s’ajoutent aux rivalités locales désormais désinhibées pour créer une atmosphère tendue, qui touche particulièrement les pays les plus fragiles.

Au Maghreb, on note ainsi un raidissement des pouvoirs qui pourrait favoriser une fuite en avant nationaliste. Le Maroc a utilisé le chantage migratoire face à l’Espagne, Alger a réactivé les tensions avec Rabat et relancé sa rhétorique anti-française, le Président tunisien Kaïs Saïed s’oriente vers l’autocratie et les acteurs politiques libyens s’éloignent des perspectives électorales prévues.

En Méditerranée orientale, l’heure est aux grandes manœuvres. Comment marquer son territoire, se préparer au rapports de forces à venir tout en ménageant les grandes puissances américaine, russe et désormais chinoise ? Les postures sont plutôt discrètes mais le réarmement est réel : les pays de cette zone multiplient les projets d’armements modernes, notamment dans les domaines aérien et maritime (230 avions de chasse, 13 bâtiments de surface et 9 sous-marins sont actuellement commandés par les pays riverains de la Méditerranée orientale).

Le cas de la Turquie mérite d’être singularisé tant il illustre la tendance générale : Recep Tayyip Erdogan s’est émancipé en partie de la tutelle américaine pour renforcer avec l’accord des Russes son contrôle sur les populations kurdes en Irak et en Syrie, pour faire peser une pression sur Chypre et la Grèce et leur disputer l’accès à leur zone maritime et à ses hydrocarbures, pour renforcer sa présence militaire en Libye et en Azerbaïdjan, deux pays qui lui apportent des leviers géopolitiques et des perspectives gazières prometteuses, et pour rappeler à Washington et à Moscou qu’Ankara est une pièce essentielle pour chacun d’entre eux dans la partie géopolitique qui les oppose.

Dans ce Proche-Orient sous tension, deux pays sont à genoux. La Syrie, exsangue et sous le contrôle du trio d’Astana, attend l’argent du Golfe pour tenter de se relever économiquement, même si son autonomie politique reste une chimère tant il est acquis que la tutelle russe est là pour durer. Le Liban, privé lui aussi des liquidités du Golfe, notamment saoudiennes, est entré dans une déliquescence qui met à nu les dysfonctionnements de son système politique et sociétal, à la fois communautaire et corrompu, qui ne tenait que grâce aux ressources financières extérieures.

Le Golfe persique, pour sa part, s’adapte lui aussi à une présence américaine désormais en concurrence avec ses rivales chinoise et russe. Les monarchies avaient déjà été frappées par l’absence de réaction américaine sous la présidence Trump lors de l’attaque massive de drones en octobre 2019 sur des sites pétroliers saoudiens. Joseph Biden avait annoncé une révision de sa posture régionale et son refus ostensible de rencontrer le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane, impliqué dans l’assassinat spectaculaire de l’opposant Khashogghi, semblait montrer sa volonté de prendre des distances. Le retrait, décidé en fin d’année, de plusieurs systèmes anti-missiles basés dans la région, prémices possibles d’un désengagement plus important, est une indication supplémentaire que l’implication américaine, si elle restera significative, ne sera plus suffisante pour garantir systématiquement la protection des monarchies.

La première conséquence de ce désengagement relatif américain a été la diversification des partenaires. Comme souvent, les Émirats arabes unis ont été les premiers à réagir ; Israël, dans le sillage des accords d’Abraham, et la France avec la vente de 80 chasseurs Rafale, ont tous les deux apporté leur soutien sécuritaire aux Émirats. Ces derniers jouent une carte dynamique qui maintient le maximum d’options ouvertes : préservation des liens avec les Etats-Unis (l’achat de chasseurs américains F35 reste sur la table), développement des alternatives, notamment israélienne et françaises, renforcement du partenariat économique avec la Chine, entretien de liens cordiaux avec la Russie, rapprochement avec la Turquie et le Qatar malgré l’antagonisme ancien lié à leur soutien à l’islam politique et, enfin, reprise des relations avec l’Iran. L’Arabie saoudite et le Qatar, plus discrètement, suivent la même piste.

La posture iranienne sera déterminante pour l’évolution de l’équilibre régional. L’élection en juin du « dur » Ebrahim Raïssi pouvait laisser espérer une reprise du dialogue, quelque fois plus facile avec des interlocuteurs qui ne sont pas suspectés de faiblesse. Il n’en n’a rien été pour l’instant. Les négociations de Vienne, qui ont finalement repris en novembre, associés à des discussions régionales avec l’Arabie saoudite, ne semblent pas s’orienter vers un accord. L’option d’un Iran qui atteint le seuil nucléaire est donc désormais crédible. Le pouvoir iranien et l’administration américaine peuvent en effet se contenter d’un allégement implicite des sanctions, juste suffisant pour que le régime survive, sans concession politique majeure de part ou d’autre. Un modus operandi au sein des pays du Golfe pourrait dès lors être trouvé pour assurer une stabilité minimale, indispensable à tous pour que les flux d’hydrocarbures s’écoulent.

Il reste à savoir si Naftali Bennet, le nouveau premier ministre israélien, pourra se satisfaire d’un tel arrangement, quitte à maintenir une pression souterraine, à base d’attaque sur les intérêts des milices pro-iraniennes au Liban, en Syrie et en mer, de batailles cyber larvées et d’assassinats ciblés.

Ainsi, les nouvelles règles du jeu semblent se mettre progressivement en place dans cette région si tendue. Paradoxalement, le Golfe persique qui concentre les frictions entre les deux puissances rivales pourrait s’orienter vers une forme d’équilibre tant les conséquences d’un dérapage seraient intolérables pour la Chine comme pour les États-Unis. La Méditerranée orientale additionne des tensions qui lui sont propres (en particulier entre Israël et le Hezbollah et entre la Turquie et ses voisins) à la rivalité américano-russe. Israël, en réaction à la politique iranienne, ou surtout la Turquie portée par l’hubris d’Erdogan pourraient déclencher l’étincelle. Enfin le Maghreb, rongé par la frustration de ses sociétés fragilisées et désabusées, est à la merci d’une fuite en avant, provoquée par des politiques inquiets à la recherche d’un bouc émissaire. L’Europe, repue et indifférente, est toujours aussi absente en dépit des alertes françaises. Elle pourrait, si elle n’y prend pas garde, jouer ce rôle sans même s’en rendre compte. Il faut espérer que le président Emmanuel Macron, qui prendra la présidence européenne au premier semestre 2022 sera, sur ce sujet, plus entendu.

L’amiral (2s) Pascal AUSSEUR, Directeur général de l’institut FMES

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