Perspectives stratégiques 2021-1 : une nouvelle posture américaine ?

Le premier semestre 2021 a été marqué par la mise en place d’une nouvelle administration américaine.

Un changement à la tête du pays le plus puissant du monde est en soit un événement quand on s’intéresse à une des zones les plus crisogènes du globe, mais l’avènement de Joe Biden présente un enjeu particulier : il intervient dans une période de rupture stratégique qui marque la fin d’une ère occidentale dans laquelle les États-Unis jouaient le rôle majeur. Plusieurs facteurs expliquent cette bascule : le développement de la Chine bien sûr, mais également la perte de prestige dont sont frappés les États-Unis et leurs alliés européens en raison de l’exécrable gestion du moment unipolaire qui a suivi la guerre froide : brutale sous George W. Bush, faible sous Barack Obama, erratique sous Donald Trump. C’est pourquoi le nouveau président américain est regardé à la loupe pour tenter d’anticiper ce que pourraient être sa politique et ses conséquences : aggravation de la marginalisation occidentale ? Confrontation avec la Chine ou l’une des nombreuses puissances régionales révisionnistes ? Inversion de la tendance ?

La zone qui couvre la Méditerranée et le Moyen-Orient a été le théâtre principal de cette bascule, même si la Chine n’y joue pour l’instant qu’un rôle secondaire essentiellement orienté vers le domaine économique et celui des hydrocarbures. Les guerres en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen ou au Haut-Karabagh sont autant de marqueurs de cette déstabilisation croissante liée à la reconfiguration du jeu des puissances. La Russie a profité du désengagement américain pour reprendre son influence perdue au Moyen-Orient, en mer Rouge et en Afrique en s’appuyant à la fois sur sa fiabilité et son cynisme. La Turquie, portée par un nationalisme revigoré et la vague de l’islam politique qui traverse la communauté musulmane, tente de jouer des antagonismes américano-russes pour consolider son glacis (Syrie, Irak, Azerbaïdjan, Chypre du Nord), pour étendre son influence (Libye, Soudan, Somalie) et pour renforcer ses leviers de pression face à l’Europe (migration, gaz, diaspora). Profitant de ce relatif vide de pouvoir, de nombreux États de la région se sont émancipés des États-Unis pour défendre leurs intérêts avec vigueur. C’est le cas de l’Égypte en Libye, d’Israël en mer Rouge, du Qatar en soutien des réseaux fréristes dans la région et des Émirats arabes unis en Égypte, en Libye et en Grèce en opposition à l’axe Qatar-Turquie. Ce rééquilibrage des puissances favorise une « moyen-orientalisation » de la Méditerranée. L’immixtion croissante de l’Iran qui renforce son soutien à ses réseaux en Irak, en Syrie, au Liban et dans la bande de Gaza, pour contrer Israël et sécuriser son accès à la Méditerranée, en est une illustration. Les implications d’Israël au Maroc, mais aussi des Émirats et du Qatar au Maghreb et en Méditerranée orientale en sont d’autres.

Joe Biden était donc attendu au tournant. Son expérience et sa pratique récente du terrain en tant que vice-président de Barak Obama donnaient à espérer le meilleur. Son âge, ses gaffes et la priorité accordée à la Chine laissaient craindre le pire. Force est de constater que le nouveau président américain a plutôt réussi son entrée en scène en semblant promouvoir une vision globale s’appuyant sur un dosage subtil de fermeté et de souplesse.

L’une des priorités affichées par son administration était de relancer les discussions sur le nucléaire iranien. La tâche était ardue en période préélectorale en Iran que les religieux souhaitaient mettre à profit pour consolider leur pouvoir dans une fuite en avant peu propice aux compromis, en particulier avant le scrutin du 18 juin 2021. Les discussions ont débuté en avril et s’orientent vers une approche globale de long terme. En parallèle, les pressions exercées sur le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane l’ont incité à entrer, dès la fin 2019, en négociation avec les autorités iraniennes pour apaiser les tensions croissantes entre les deux pays qui menaçaient de faire obstacle à l’accord nucléaire. Ces négociations bilatérales, dont les États-Unis se tiennent ostensiblement à l’écart, semblent porter leurs fruits puisque trois jours après son élection à la présidence iranienne, Ebrahim Raïssi a assuré qu’il n’y avait « pas d’obstacle » à la reprise des relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite, sa grande rivale régionale. Un accord entre Riyad et Téhéran qui engloberait le Yémen, l’Irak et la Syrie et qui autoriserait des avancées sur le nucléaire serait indubitablement un succès indirect pour Joe Biden.

La relation avec la Russie est une autre priorité, après 25 ans de dégradation générée par la réaction de Vladimir Poutine à la marginalisation organisée par les administrations Clinton et Bush, et que la tentative de reset avortée d’Obama puis le mélange d’admiration personnelle et de sanctions fortes de Trump n’ont pas réussi à améliorer. L’enjeu pour le nouveau président est de marquer les limites aux agressions russes tout en ménageant la possibilité ultérieure d’un renversement d’alliance face à la Chine. La référence à « un tueur » pour caractériser Poutine, le maintien des sanctions économiques et l’explicitation de « lignes rouges » dans les guerres cyber et informationnelle que mène le Kremlin se sont associés à des gestes de détente comme la prolongation des accords New Start, le sommet de Genève, le retour des ambassadeurs et l’acceptation du projet de gazoduc North Stream II, crucial pour la Russie et l’Allemagne.

La Turquie, autre État trublion de la région, n’a pas eu les mêmes égards. En devenant le premier président des États-Unis à reconnaître le génocide arménien, Joe Biden a placé délibérément le président Erdogan sur la défensive. Ce dernier a compris le message et s’est lancé dans une opération de séduction : il a immédiatement adouci ses déclarations à propos de la Méditerranée et des Européens, proposé un soutien militaire à l’Ukraine et annoncé le maintien de forces turques en Afghanistan. Ceci étant noté, Erdogan sait que l’intérêt stratégique que représente son pays pour l’OTAN, en particulier vis-à-vis de la Russie, lui donne des marges de manœuvre qu’il saura utiliser.

La posture vis-à-vis d’Israël respecte cette dualité entre souplesse et fermeté. Biden n’a ainsi pas remis en cause les décisions de son prédécesseur sur l’installation de l’ambassade américaine à Jérusalem, a bloqué à trois reprises l’adoption d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies appelant à un cessez-le-feu lors des affrontements de mai 2021 et assuré que son administration réapprovisionnerait rapidement le système de défense antimissile « Dôme de fer » qui avait permis à Israël d’intercepter et de détruire les roquettes tirées par le Hamas. En revanche, il a rétabli l’aide financière à l’Autorité palestinienne, relancé les négociations avec les Iraniens sur l’accord nucléaire et a joué le rôle « d’honnête courtier » dans la crise, ce qui marque une rupture avec Donald Trump, qui pourrait être renforcée sous la pression de l’aile gauche du parti démocrate.

C’est peut-être vis-à-vis de l’Union européenne que la position de la nouvelle administration est la moins positive. Si le multilatéralisme est réaffirmé, la séquence européenne de Biden a surtout été une entreprise de séduction destinée à convaincre ses alliés de rallier sa politique antichinoise. Quant à l’autonomie stratégique, les États-Unis ont habilement troqué l’opposition de principe contre la tactique du cheval de Troie, en demandant à intégrer les projets européens. Le risque est fort que les Européens se désinvestissent de la prise en compte en propre de leurs intérêts de sécurité pour s’en remettre aux États-Unis. Compte tenu des priorités des Américains, qui se contenteront d’un service minimum dans cette région, les conséquences pourraient être très négatives.

Les premiers mois de Joe Biden semblent donc indiquer que les États-Unis ne comptent pas renoncer à leur prééminence mondiale. D’une manière articulée, combinant la séduction, la souplesse, mais également les rapports de force, la diplomatie américaine se met en place pour réduire les tensions dans la zone de la Méditerranée et du Moyen-Orient, neutraliser au maximum les oppositions et fédérer les Européens en vue de la confrontation avec la Chine. L’angle mort de cette politique réside dans l’absence de prise en compte du facteur pourtant déterminant de la stabilité régionale : le vide stratégique européen et l’appel d’air qu’il crée vis-à-vis de ses rivaux dont l’envie, le ressentiment et le mépris sont les ressorts fédérateurs.

Ainsi, une nouvelle politique américaine en Méditerranée et au Moyen-Orient se profile. Cohérente avec la priorité donnée à la menace chinoise, elle vise à minimiser le besoin d’implication des États-Unis dans la région en neutralisant autant que possible les capacités de nuisance des trois perturbateurs que sont la Russie, l’Iran et la Turquie, sans faire grand cas des problématiques européennes. Cette politique se structure également autour du constat que le modèle démocratique est en danger face aux puissances (ré)émergentes, toutes autocratiques. La volonté de placer à nouveau l’Amérique en « leader du monde libre » peut être interprétée comme une instrumentalisation visant à embrigader les Européens dans une stratégie qui n’est pas la leur. On peut considérer cependant, au vu des dynamiques qui s’instaurent et de l’état des rapports de force que cette problématique est réelle et que la conviction de Joe Biden n’est pas totalement feinte.

L’amiral (2s) Pascal AUSSEUR, Directeur général de l’institut FMES

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