Où va l’Iran ?

Pierre Razoux, directeur académique et de la recherche de l’institut FMES, auteur de The Iran-Iraq War (Harvard University Press) récompensé par le prix du meilleur ouvrage 2016, décerné par la Society for Military History.

© PR – La porte du jardin national de Téhéran, cœur historique du pouvoir persan.

Résumé

La validation (début septembre 2021) par le Parlement et le Guide suprême de l’équipe gouvernementale ultraconservatrice dirigée par le nouveau président Ebrahim Raïssi offre quatre ans de stabilité au pouvoir iranien. Ce dernier, dominé par le clergé chiite s’appuyant sur la faction la plus conservatrice des Gardiens de la révolution (pasdarans), sait toutefois qu’il n’a plus droit à l’erreur ; s’il ne parvient pas à améliorer drastiquement la vie quotidienne de la population (économie, environnement, social), il ne pourra plus reporter la faute sur les réformistes et sera durablement décrédibilisé après avoir évincé préventivement tous les candidats alternatifs sérieux à l’élection présidentielle du 18 juin 2021. Pour le clergé, l’enjeu consiste à s’accrocher au pouvoir et à verrouiller le processus de désignation du prochain Guide suprême pour s’assurer que celui-ci arbitrera le jeu institutionnel en sa faveur. Miser en attendant sur l’effondrement du régime est un leurre ; anticiper son évolution à l’échéance post-Ali Khamenei (82 ans) paraît plus raisonnable.

Si la République islamique reste très fragile sur le front intérieur, elle a su renforcer sa posture et son influence sur le front extérieur puisqu’elle s’impose désormais comme un acteur incontournable reconnu comme tel par ses voisins et ses rivaux. À maints égards, cette situation paradoxale n’est pas sans rappeler celle d’Israël (fragile à l’intérieur, redoutable à l’extérieur), son principal adversaire régional qui lui sert de repoussoir et de faire-valoir, avec lequel elle lutte clandestinement sur plusieurs fronts, notamment au Levant mais aussi en mer Rouge et en Méditerranée orientale.

À court et moyen termes, l’Iran a quatre priorités stratégiques : 1) effacer les sanctions économiques en trouvant si possible un compromis avec les États-Unis et en commerçant davantage avec la Chine et l’Asie ; 2) gérer et stabiliser son voisinage immédiat (Afghanistan, Sud-Caucase, Irak, Arabie saoudite, Kurdes) dans un sens qui lui soit favorable ; 3) mettre en concurrence la Chine, la Russie et l’Inde pour obtenir le maximum de chacune d’elles – notamment via l’Organisation de coopération de Shanghai – tout en instrumentalisant leur rivalité pour ne pas tomber sous la dépendance de la Chine ; 4) moderniser son arsenal militaire obsolète (hormis les drones et les missiles balistiques) pour dissuader ses voisins et rivaux sans avoir besoin d’exhiber une capacité nucléaire militaire suffisamment crédible pour être dissuasive. À défaut, l’Iran poursuivra son programme nucléaire pour se doter d’une telle capacité, confortant ceux des dirigeants iraniens qui pensent que les menaces proviennent d’abord de l’extérieur (le pouvoir étant suffisamment fort pour s’imposer à l’intérieur) et que seul le rapport de force permettra d’assurer la survie du régime face à Washington, Moscou, Pékin, Islamabad et Jérusalem.

Au-delà de l’accord nucléaire, les priorités affichées du président Raïssi – qui bénéficie de la confiance totale du Guide – laissent entrevoir des possibilités de coopération avec la France et l’Union européenne sur au moins six dossiers : l’Irak, le Liban, l’économie, l’environnement, la lutte contre Daech et l’Afghanistan.

Le 18 juin 2021, l’Iran a élu un nouveau président, Ebrahim Raïssi (61 ans), magistrat islamique ultraconservateur appartenant à la lignée du Prophète (turban noir), religieux de rang moyen arrivé second au scrutin de 2017, ancien chef du système judiciaire connu pour son engagement dans la lutte contre la corruption, mais aussi réputé comme un impitoyable exécutant de la répression gouvernementale à la fin de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Sa victoire acquise au premier tour avec le taux de participation le plus bas (48 %) depuis la révolution islamique et le taux de votes nuls ou blancs (13 %) le plus élevé depuis 1979 s’explique par la volonté du clergé de rester aux manettes, par la lassitude du peuple qui a sanctionné l’échec de Hassan Rohani à tenir ses promesses de réformes économiques et sociétales, et par le rejet de sa politique étrangère ayant consisté à tout miser sur l’accord nucléaire (JCPOA) [1] torpillé par Donald Trump. Le nouveau président a constitué depuis une équipe très proche à la fois du Guide suprême et des Gardiens de la révolution (pasdarans). Longtemps proche du camp de l’autarcie qui considère que la République islamique peut survivre en restant isolée, ses déclarations récentes et les ministres qu’il a nommés, confirmés début septembre par le Parlement monocaméral (Majles) et par le Guide, semblent indiquer qu’il a rejoint le camp de l’ouverture qui considère que le régime ne peut survivre qu’en s’ouvrant largement au monde extérieur, au moins pour commercer et renforcer sa posture stratégique. Ebrahim Raïssi n’en demeure pas moins hostile aux réformes sociétales. Une chose paraît sûre : il jouit de la confiance du Guide suprême qui pense lui-même à sa succession, ce qui lui assure quatre ans de stabilité. Sous sa gouvernance, la République islamique se repliera-t-elle sur elle-même ou profitera-t-elle du monde qui change pour pousser ses pions ? Parviendra-t-elle à trouver un terrain d’entente avec les États-Unis pour mettre un terme à la crise nucléaire ? Parviendra-t-elle enfin à ne pas tomber sous la coupe de la Chine ?

Le clergé iranien s’accroche au pouvoir, mais pour combien de temps ?

Pour faciliter l’élection d’Ebrahim Raïssi, le clergé et les institutions qui le soutiennent n’ont pas hésité à décourager ou disqualifier d’emblée les candidats les plus populaires : Mohammad Baqr Qalibaf, président du Parlement et ancien commandant en chef des pasdarans pour les conservateurs ; Ali Laridjani pour les conservateurs modérés ; Mohammad Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères sortant et Eshaq Djahanguiri, vice-président, pour les réformateurs ; et même Hassan Khomeini, petit-fils du fondateur de la République islamique, trublion du clergé.

Ce processus d’évictions montre que le clergé craignait de perdre une présidence qu’il exerce pratiquement sans discontinuer depuis quarante ans. Échaudés par la parenthèse populiste de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) et la posture avant-gardiste d’une partie de la classe politique, constatant la baisse du sentiment religieux dans la population, les clercs iraniens se sont ligués pour évincer du pouvoir tous ceux qui auraient pu être tentés de s’écarter du dogme du velayat-e-faqih (gouvernement du juriste-théologien) édicté par l’imam Khomeini, fondateur de la République islamique. Au-delà de la question idéologique, c’est le contrôle du pouvoir et des fondations religieuses, extrêmement riches, qui est en jeu ; c’est sans doute pour cela que le clergé, soutenu par les pasdarans, fait obstacle à l’adoption par le Parlement iranien des règles du GAFI (Groupe d’action financière) contre le blanchiment d’argent.

La présence d’Ebrahim Raïssi à la présidence de la République permet surtout au clergé de sécuriser le processus de désignation du prochain Guide suprême qui remplacera à court ou moyen terme Ali Khamenei (82 ans), pour s’assurer que celui-ci continuera d’arbitrer le jeu institutionnel en faveur des religieux. Nombreux sont ceux qui pensent que la présidence de la République n’est qu’un marchepied devant permettre à Ebrahim Raïssi d’accéder à la Guidance, sans doute pendant son mandat compte tenu de l’âge d’Ali Khamenei [2]. L’objectif du clergé est d’empêcher que la fonction de Guide suprême soit remplacée à cette occasion par un Conseil de Guidance qui diluerait son pouvoir au profit du président et du Parlement.

Les revendications réalistes de la population ne portent pas sur un hypothétique changement de régime ou sur l’abandon de son caractère religieux, d’autant qu’elle lui sait gré d’avoir réhaussé l’influence internationale de « la Perse éternelle » ; elles portent en fait sur l’accroissement des libertés dans les sphères privées et non institutionnelles. Autrement dit, les Iraniens et les Iraniennes veulent pouvoir se comporter comme ils le souhaitent chez eux, entre amis, dans leur véhicule ou dans des lieux publics, sans risquer l’emprisonnement ou le bâton. La population attend surtout que le pouvoir crée des emplois, construise des logements et gère la crise environnementale qui impacte le pays de manière inquiétante (pollution, sécheresse endémique, réduction des réserves aquifères, vents de sable accélérant la désertification), de même que la crise sanitaire de la Covid-19 ; l’Iran, pays le plus touché du Moyen-Orient, vient de connaître sa 5e vague de pandémie et envisage tout juste la mise en place d’un pass sanitaire.

Après les répressions meurtrières des manifestations de 2009, 2017 et 2019, la population sait qu’elle n’aura pas gain de cause dans la rue. Chacun connaît en effet le prix des révolutions ou de l’anarchie [3]. On assiste dès lors à la fuite des élites. Tous ceux qui le peuvent partent s’établir à l’étranger ou bien envoient leurs enfants poursuivre leurs études hors d’Iran. Ceux qui restent font le gros dos, cultivent l’individualisme et attendent stoïquement une évolution du régime, peut-être après le décès du Guide si son successeur prend conscience de la transformation de la société. En attendant, de nombreux jeunes se réfugient sur Internet, d’autres dans la drogue, d’autres encore dans les combines. On observe une baisse du taux de mariages (moins un tiers depuis cinq ans) et du taux de natalité (1,7 enfant par femme mariée alors qu’il oscillait entre 5 et 6 il y a trente ans) [4].

Une chose paraît sûre : s’il ne parvient pas à améliorer drastiquement la vie quotidienne de la population (économie, lutte contre la pandémie, environnement, social), le clergé ne pourra plus reporter la faute sur les réformistes et sera durablement décrédibilisé, laissant le champ libre aux pasdarans, aux anciens combattants et aux technocrates islamistes ayant fait carrière dans l’appareil étatique. Les membres du clergé se doutent intuitivement que ceux-ci, beaucoup plus nationalistes et moins idéologiques, s’arrangeront entre eux pour exercer durablement le pouvoir, reléguant les mollahs au troisième rang. À Qom, certains clercs prônent déjà un retour à l’islam chiite quiétiste, tel qu’il est prêché par le grand ayatollah Sistani de Nadjaf en Irak [5].

Priorité absolue à l’économie et à l’effacement des sanctions américaines

L’effet conjugué des sanctions américaines et onusiennes, de la mauvaise gestion et de la corruption endémique [6], grève lourdement l’économie iranienne et ne permet plus au régime d’acheter la paix sociale. Même si le PIB réel (585 milliards de dollars) semble avoir progressé de 1,5 % entre 2020 et 2021 après une nette contraction en 2018-2020, les indicateurs macro-économiques sont au rouge : inflation à +37 % ; hausse de 80 % du prix de l’immobilier à Téhéran ; taux d’emploi de la population en âge de travailler limité à 36 % ; vente de barils ne représentant que 20 % de la capacité d’exportation pétrolière (effet direct des sanctions) ; déficit budgétaire à 8 % du PIB ; baisse de 20 % des échanges en devises dont les réserves ont été divisées par trois ; baisse de 10 % des échanges avec la Chine, de -21 % avec la Corée du Sud, de -36 % avec le Japon et de -50 % avec l’Inde [7].

Pour tous ceux qui estiment que la principale menace pour le régime provient de l’intérieur, à l’instar du clergé, il est crucial de relancer l’économie et d’améliorer la vie quotidienne de la population. Si l’on en croit les déclarations officielles, la relance de « l’économie de résistance » passe en priorité par l’effacement des sanctions économiques, ce qui implique que le nouveau ministre des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, diplomate chevronné de 56 ans, réputé pour sa fermeté mais aussi pour son pragmatisme, trouve un terrain d’entente avec les États-Unis. Du point de vue de Téhéran, un accord sur le nucléaire doit permettre de faire tomber l’essentiel des sanctions de manière à relancer l’économie, tout en permettant une négociation bilatérale sur d’autres sujets : libération des « otages » retenus en Iran et aux États-Unis, posture réciproque de l’Iran et des États-Unis sur la scène régionale, éventuels accords commerciaux suivis du retour de certaines sociétés américaines en Iran. Mais pour cela, Téhéran et Washington doivent s’entendre sur le fond comme sur le tempo, puis sur la manière de présenter un accord éventuel à leurs partenaires respectifs.

Pour la Maison Blanche, il s’agit de trouver un compromis acceptable par le Congrès pour que celui-ci ne remette pas en cause le résultat des négociations. Bien qu’elles s’en défendent, de nombreux signaux montrent que les deux parties discutent discrètement via plusieurs canaux (tout récemment à New York lors de l’Assemblée générale de l’ONU) et qu’elles se seraient entendues début mai sur les grands principes d’un accord, comme l’a laissé entendre Abbas Araqchi [8], alors chef de la délégation iranienne, recasé depuis au Conseil stratégique des relations extérieures de la République islamique, illustrant par là-même la continuité de la politique étrangère iranienne.

Pour l’instant, les élites iraniennes, échaudées par la volte-face de Donald Trump et la procrastination apparente de l’administration Biden, n’accordent plus aucun crédit à l’exécutif américain. Conscientes que le retour des Etats-Unis dans le JCPOA reste leur principal objectif, elles ne bougeront de leur position retranchée que lorsqu’elles se seront entendues avec l’administration américaine sur la levée effective d’une part significative des sanctions qui les touchent. Pour l’instant, elles procrastinent elles aussi et regardent la montre, espérant que le temps jouera en leur faveur à l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis (2022) ; Joe Biden pourrait en effet avoir besoin d’un succès sur le dossier iranien (et ainsi accepter certaines concessions) pour compenser l’effet désastreux de son retrait désordonné d’Afghanistan. Peut-être les dirigeants iraniens font-ils la même erreur qu’Antony Blinken et Robert Malley qui estimaient que le tandem Rohani-Zarif ferait des concessions au printemps 2021 pour se targuer d’un succès avant l’élection présidentielle iranienne de juin ? Les ultraconservateurs, certains de gagner cette élection, avaient pourtant clairement signifié qu’un éventuel accord ne saurait être endossé que par la nouvelle équipe, une fois confirmée dans ses fonctions.

Pour l’instant, Américains et Iraniens font monter les enchères, tout en négociant très certainement âprement en sous-main. Les premiers envisagent de nouvelles sanctions et des mécanismes rendant plus difficile encore leur suppression, rappelant que la fenêtre de négociation ne restera pas ouverte indéfiniment ; ils envisagent ouvertement un « Plan B » avec certains alliés dont Israël, sans qu’il soit forcément question d’une option militaire ; compte tenu du durcissement des infrastructures nucléaires iraniennes, il est plus probable que ce plan B vise davantage le renforcement des sanctions, des sabotages et des actions offensives cyber. Les seconds rappellent qu’ils négocient à leur rythme et ne prendront aucune décision tant qu’une partie significative des sanctions n’aura pas été effectivement levée [9] ; pour donner plus de poids à leur propos, ils accélèrent leur rapprochement apparent avec la Chine, enrichissent l’uranium dans des quantités très supérieures [10] à celles agréées dans le JCPOA et à des seuils élevés (60 %), tout en limitant l’accès de l’Agence internationale pour l’énergie atomique à certaines installations, l’empêchant par exemple de changer les cartes-mémoires des caméras de surveillance du site de Karaj, victime l’été passé d’un sabotage attribué à Israël. Bref, de part et d’autre, chacun se jauge et montre les muscles ; en l’état actuel et compte tenu des intérêts des uns et des autres, il n’est pas impossible qu’un accord, même partiel, soit officialisé avant fin janvier 2022 (pour le discours de Joe Biden sur l’état de l’Union), sauf si le régime iranien obtenait entre-temps des avantages économiques significatifs de la Chine et de la Russie, rendant moins urgent un accord avec les États-Unis. C’est la raison pour laquelle de hauts responsables iraniens multiplient les navettes à Pékin et Moscou [11].

Renforcement des liens avec la Chine et l’Asie

De ce point de vue, l’intégration de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) [12] en tant que membre à part entière, actée le 17 septembre 2021 lors de la réunion de Douchanbé (Tadjikistan), est une excellente nouvelle pour Ebrahim Raïssi qui a conduit là sa première visite à l’étranger, ce qui est significatif de l’importance que l’Iran accorde à l’Asie. Nul doute que le retrait précipité des États-Unis d’Afghanistan a accéléré le tempo, Pékin et Moscou voyant là un bon moyen d’arrimer un peu plus l’Iran dans leur camp, d’autant que l’OCS représente un marché important de plus de 3 milliards d’individus.

© PR – Céramique antique chinoise découverte en Iran (Musée des arts islamiques de Téhéran).

C’est sous ce prisme économique que doit être analysé le partenariat stratégique conclu à grand renfort de publicité avec la Chine le 27 mars 2021, négocié en réalité depuis plus de cinq ans [13] et dont la formalisation a été accélérée après le retrait du JCPOA par Donald Trump. Ce partenariat conclu pour 25 ans, qui complète ceux liant Pékin à l’Arabie saoudite (2006 et 2016) et aux Émirats arabes unis (2012, 2018 et 2021), ne constitue en fait qu’un cadre général pour la coopération future entre la Chine et l’Iran ; il n’inclurait aucune clause chiffrée spécifique, comme l’a déclaré Zhao Lijian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères [14]. Il concerne officiellement les questions politiques et militaires, la lutte contre le terrorisme et l’économie au sens large. De nombreux experts iraniens reconnaissent qu’il implique d’importantes livraisons de pétrole à la Chine à prix bradés, de même que des investissements chinois dans l’industrie, la recherche technologique et les infrastructures de transport [15]. L’Iran se trouve en effet à l’intersection de plusieurs « routes terrestres de la soie » en direction du Levant, de la péninsule Arabique et de la Méditerranée, rehaussant ainsi sa valeur géostratégique aux yeux des dirigeants chinois. Les rumeurs [16] faisant état de 400 milliards de dollars d’investissements chinois en échange d’un rabais de 33 % (par rapport au prix du marché) des ventes de pétrole iranien à la Chine, mais aussi la présence de 5 000 militaires chinois en Iran en vue de la création d’une future base navale chinoise près du détroit d’Ormuz, ont rapidement été contestées par les autorités iraniennes et chinoises [17]. Plusieurs hommes politiques iraniens (Mohammad Baqr Qalibaf, Mahmoud Ahmadinejad, Ali Motahari) sont montés au créneau pour rappeler que la République islamique ne se vendrait jamais à une puissance étrangère et ne tolérerait pas la présence de bases militaires étrangères sur son territoire, comme l’interdit d’ailleurs l’article 146 de la Constitution iranienne. La présence ponctuelle de bombardiers et d’avions ravitailleurs russes sur la base d’Hamadan lors de frappes contre Daech, en 2016, avait d’ailleurs provoqué un scandale politique et le renvoi de ces avions en Russie.

Pour l’immense majorité des Iraniens qui considèrent l’indépendance de leur pays comme la pierre angulaire de la politique étrangère de la République islamique, il ne s’agit pas de tomber sous la coupe de la Chine ou de la Russie. Nombreux sont ceux qui accueillent avec enthousiasme les investissements chinois tant qu’ils font rentrer du cash dans les caisses de l’État via les achats de pétrole (la Chine restant le principal client de l’Iran [18]), tant qu’eux-mêmes peuvent continuer à acheter des biens de consommation occidentaux (notamment américains, japonais et sud-coréens – sous-entendus pas chinois), tant qu’ils peuvent rester maîtres de leurs entreprises (en particulier celles contrôlées par le Corps des Gardiens de la révolution et les fondations religieuses) et tant que la présence chinoise ne devient pas trop pesante. De ce point de vue, la mise en place d’une dizaine de fermes de « minage » de bitcoins en Iran par la Chine en 2020-2021 a attisé les frustrations, non seulement parce qu’elles mobilisent des dizaines de milliers d’ordinateurs qui font défaut au secteur économique traditionnel, mais parce qu’elles captent une partie significative des ressources électriques du sud-est de l’Iran où elles sont déployées [19]. Ceux qui militent pour une capacité nucléaire militaire craignent aussi que la Chine, comme la Russie, s’y oppose fermement.

Plusieurs experts proches du pouvoir font toutefois valoir que « l’Iran dispose des moyens pour tenir les Chinois à distance si nécessaire », soulignant au passage que « les Chinois auront beaucoup de mal à s’imposer en Iran car ils ne comprennent pas véritablement ce pays, pas plus que la région de l’Asie de l’Ouest (Moyen-Orient dans le vocable iranien) » [20]. Une chose paraît certaine : le partenariat stratégique avec la Chine est devenu un sujet clivant en Iran, même si le nouveau président Raïssi a déclaré : « La promotion de la coopération avec la Chine est l’une des priorités du gouvernement iranien ; […] L’Iran soutient le principe d’une seule Chine et apprécie la coopération du gouvernement chinois qui a vendu des millions de doses de vaccin à l’Iran pour l’aider à lutter contre la propagation du coronavirus [21]. » La presse iranienne reste très divisée sur l’efficacité du vaccin Sinopharm.

Trois autres pays asiatiques sont au centre des préoccupations économiques iraniennes : le Japon, la Corée du Sud et l’Inde. Au cours des décennies, l’Iran a développé des liens commerciaux très forts avec ces trois marchés captifs, mais les menaces de sanctions bancaires américaines ont eu pour effet de stopper les importations de pétrole (de les réduire pour l’Inde) et de geler les capitaux. Téhéran s’efforce donc de récupérer ces derniers par la négociation ou la contrainte. Le Premier ministre sud-coréen a ainsi dû se rendre en Iran, le 11 avril 2021, pour négocier la libération d’un pétrolier « immobilisé » à Bandar Abbas, en échange de la restitution d’une partie des capitaux iraniens gelés à Séoul, tandis que le ministre des Affaires étrangères japonais s’est rendu à Téhéran, le 22 août 2021, pour envisager le déblocage des avoirs iraniens gelés au Japon.

Les relations sont plus limpides avec l’Inde qui voit dans l’Iran un allié de revers face au Pakistan, un partenaire commercial intéressant, mais surtout un fournisseur de pétrole de bonne qualité. Les deux pays sont liés par un accord autour du futur hub portuaire de Chabahar (Iran), au bord de l’océan Indien, qui doit permettre d’approvisionner durablement l’Inde en pétrole mais qui concurrence directement le hub de Gwadar mis en place par la Chine au Pakistan, non loin de la frontière iranienne. Pour l’instant, l’Iran n’a pas donné suite à ce projet pour ne pas s’attirer les foudres de Pékin. Mais pour signifier au gouvernement chinois qu’il n’entend pas mettre tous ses œufs dans le même panier, le gouvernement iranien n’hésite pas à organiser des manœuvres navales dans le golfe d’Oman avec les marines indienne et russe, provoquant l’agacement des autorités chinoises (comme à l’automne 2020 lorsque la marine chinoise a annulé sa participation sachant que la marine indienne avait été invitée).

Les Européens ne sont pas absents de l’agenda iranien, comme en témoignent les messages transmis par Hossein Amir-Abdollahian : « L’Europe, en prenant des positions mesurées, devrait essayer de jouer un rôle constructif. […] Les relations entre l’Iran et l’Europe ont leur logique propre et ne doivent pas être liées aux négociations avec les États-Unis ; elles ne seront pas limitées aux relations avec les trois pays européens membres du JCPOA, mais se feront en direction de tous les pays membres de l’Europe [22]. » De fait, le ministre des Affaires étrangères iranien a rencontré la quasi-totalité de ses homologues européens à New York, leur signifiant sa volonté de nouer des partenariats dans les domaines économiques et environnementaux [23].

La participation du président Emmanuel Macron à la conférence de Bagdad (28 août 2021) pour évoquer l’avenir de l’Irak et la volonté de la France de prendre part à toute initiative de coopération régionale, mais aussi son engagement dans la gestion de la crise libanaise semblent avoir relancé une dynamique positive avec Téhéran, comme en témoignent les longs échanges téléphoniques entre les présidents Macron et Raïssi courant septembre 2021 et la visite à Paris de Saïd Khatibzadeh, porte-parole du MAE iranien (30 septembre). Les autorités iraniennes ont clairement fait savoir qu’elles souhaitaient coopérer avec la France sur l’Irak, le Liban et l’Afghanistan, tout en coordonnant plus étroitement leurs efforts pour lutter contre l’État islamique (Daech) [24]. Nul doute que l’attitude américaine, jugée négative sur certains dossiers (libanais, afghan, européen, australien), conjuguée à l’arrivée d’une nouvelle équipe apparemment pragmatique à Téhéran, a convaincu le président Macron qu’il était temps de renouer avec son homologue iranien. Il convient d’espérer que cet état d’esprit positif conduira à la libération des deux otages français (Fariba Adelkhah et Benjamin Brière) retenus en Iran.

Priorité au voisinage

Sur le plan géopolitique et au-delà de la rhétorique promouvant « l’axe de la résistance » contre les États-Unis (Grand Satan) et Israël (Petit Satan), le nouveau président et son ministre des Affaires étrangères estiment prioritaire la gestion du voisinage immédiat qui leur cause certains soucis tout en leur offrant de réelles opportunités. Les propos d’Ebrahim Raïssi lors de la 76e assemblée générale des Nations unies paraissent clairs : « L’Iran souhaite une coopération et une convergence politique et économique à grande échelle avec le monde. […] Téhéran donnera une réponse adéquate et pragmatique à toute action positive. […] Je recherche une interaction efficace avec tous nos voisins et leur serre la main chaleureusement [25]. » Il s’agit pour lui de consolider une situation redevenue favorable grâce à la politique erratique de Donald Trump qui n’a ni contenu les velléités iraniennes, ni rassuré les alliés régionaux des États-Unis, malgré l’élimination du général Soleimani en janvier 2020 et la conclusion des accords d’Abraham l’été suivant entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn. Les démonstrations de force conduites tous azimuts par l’Iran (2019-2020) sans provoquer de réaction américaine, suivies de l’élection de Joe Biden à la Maison Blanche – ce dernier ayant réengagé le dialogue avec Téhéran et remis le Qatar au centre du jeu régional – ont convaincu l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis de renouer le dialogue avec l’Iran [26]. Fait symbolique, un membre de la famille royale saoudienne aurait assisté à la cérémonie de prestation de serment du président Raïssi à Téhéran. Comme l’indique Hossein Amir-Abdollahian « Les discussions entre l’Iran et l’Arabie saoudite sont en cours dans les meilleures conditions possibles ; plusieurs sessions de discussions ont eu lieu à Bagdad ; les messages ont été transmis de part et d’autre, y compris sur les questions régionales, et devraient permettre d’établir des relations stables et durables dans le cadre du respect de nos intérêts mutuels [27]». Il est probable que Téhéran, qui garde de forts leviers au Yémen et à Bahreïn, comme en témoignent les manifestations de masse lors de l’ouverture de l’ambassade israélienne à Manama, ait proposé à Riyad de « maîtriser » les Houthis au Yémen, en échange de la « neutralité » saoudienne au Liban et en Irak et de la normalisation des relations des monarchies arabes avec le régime syrien de Bachar el-Assad.

Dans le reste du golfe Persique, Téhéran entretient de bonnes relations avec le sultanat d’Oman, le Qatar et le Koweït, trois monarchies du Conseil de coopération du Golfe qui ont souvent joué le rôle d’intermédiaire avec le reste du monde arabe. Seuls les Émirats arabes unis restent un souci, mais ceux-ci savent qu’ils ne peuvent s’opposer frontalement à l’Iran s’ils veulent que l’exposition universelle de Dubaï se déroule sans anicroche. Ils savent surtout que Pékin, partenaire économique clé pour leur diversification économique, ne tolérerait pas une montée des tensions autour du détroit d’Ormuz par lequel transitent de grandes quantités de pétrole à destination de la Chine.

Au Moyen-Orient, les intérêts iraniens se résument de fait aux objectifs suivants : 1) renforcer l’influence iranienne sur le continuum Irak-Syrie-Liban pour protéger les alliés irakiens et syriens et instaurer un corridor terrestre jusqu’à la Méditerranée (soutien au Hezbollah, dissuasion vis-à-vis d’Israël, diversification des axes d’exportation d’hydrocarbures) ; 2) chasser l’armée américaine d’Irak, puis réduire la présence militaire américaine dans la région (ce qui ne contredit pas l’objectif de commercer avec les États-Unis) ; 3) empêcher toute présence militaire israélienne dans un pays proche de l’Iran, notamment les EAU et l’Azerbaïdjan ; 4) convaincre les monarchies du golfe Persique de rejoindre l’Iran dans un cadre inclusif de sécurité régionale fondé sur le principe de non-agression ; 5) empêcher la création d’un Kurdistan indépendant tout en militant pour la création d’un État palestinien. Les pasdarans ont ainsi multiplié les frappes en Irak visant les bases arrière des groupes armés kurdes (du PDKI) hostiles au régime iranien.

En ce début d’automne 2021, c’est toutefois l’Afghanistan qui constitue le dossier prioritaire du gouvernement iranien, comme en témoigne la place de choix qui lui est réservée dans la presse iranienne. La victoire des Talibans à Kaboul, adversaires déclarés de l’Iran chiite, ouvre en effet un nouveau « front oriental » sécuritaire et miliaire qui capte l’attention du gouvernement iranien et réduit d’autant sa capacité à faire pression sur les États-Unis en Irak, et à combattre Israël ailleurs. Car outre la querelle religieuse entre un État chiite et une organisation djihadiste sunnite maintenant des liens étroits avec Al-Qaïda, les relations entre l’Iran et l’Afghanistan sont polluées par trois dossiers sensibles : tout d’abord, le million de réfugiés afghans de la minorité chiite des Hazaras ostracisés par le pouvoir afghan et persécutés par les Talibans, dont la présence durable en Iran attise la frustration de nombreux Iraniens, même si elle constitue une main-d’œuvre bon marché et un réservoir de forces pour les milices chiites engagées en Irak, en Syrie et au Yémen ; ensuite, les problèmes de partage d’eau douce des rivières et réservoirs aquifères frontaliers dans une région très affectée par la sécheresse ; enfin, l’utilisation du territoire iranien par les trafiquants de drogue pour exporter massivement l’héroïne afghane vers la Turquie, le Caucase, l’Irak et le Baloutchistan, inondant au passage une partie de la jeunesse iranienne. Des combats violents opposent régulièrement les barons de la drogue afghans aux gardes-frontières et à l’armée régulière iranienne.

Certes, le retrait américain d’Afghanistan, instrumentalisé par le régime iranien à des fins de propagande, va dans le sens d’une diminution de la présence militaire américaine et d’une décrédibilisation de Washington dans la région, mais il permet à l’armée américaine de s’extraire d’une position exposée et réduire ainsi sa vulnérabilité à d’éventuelles frappes de rétorsion en provenance d’Iran ; c’est la même logique qui pousse d’ailleurs Joe Biden à négocier le retrait progressif des dernières troupes américaines d’Irak, sachant que les pasdarans peuvent à tout instant instrumentaliser les milices chiites, notamment les Hachd al-Cha’abi, pour les harceler. Ce retrait américain d’Afghanistan a mis la pression sur l’Iran qui doit négocier avec les Talibans sans avoir d’atouts en main. Après avoir soutenu sans succès l’opposition armée aux Talibans, les autorités iraniennes tentent désormais de convaincre ces derniers d’opter pour une gouvernance inclusive qui fasse une place à l’ensemble des composantes du peuple afghan et n’en persécute aucune (comprendre la minorité chiite des Hazaras) ; force est de constater que leur message n’a pas été entendu. Il est donc probable que les forces armées iraniennes se préparent, si nécessaire, à intervenir en Afghanistan pour sécuriser une zone tampon frontalière, comme cela avait été imaginé avant l’intervention américaine de 2001. Ce focus sur la frontière orientale complexifie les relations du pouvoir iranien avec le Pakistan, dont Téhéran s’est toujours méfié, mais aussi avec la minorité baloutche éparpillée entre l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan.

Depuis la guerre du Karabakh de l’automne 2020, les relations se sont également tendues avec l’Azerbaïdjan voisin, accusé de coopérer étroitement avec Israël sur le plan militaire et stratégique [28] mais aussi de faire le jeu de la Turquie en menaçant l’axe de communication terrestre reliant l’Iran à la Russie via le Sud-Caucase et le corridor de Latchine. Du 25 au 28 septembre 2021, l’Iran a conduit l’exercice « Conquérants de Kheybar » à la frontière azérie, mobilisant plus de 10 000 militaires et des centaines de pièces d’artillerie et de véhicules blindés. L’objectif consistait à rappeler au président Ilham Aliev que le gouvernement iranien ne tolérait pas à sa frontière la présence de djihadistes syriens manipulés par Ankara et Bakou, pas plus qu’il ne tolérerait de présence militaire israélienne. L’agacement iranien est d’autant plus vif que depuis deux ans, le président turc Erdogan a multiplié les provocations nationalistes à l’encontre de l’Iran en affirmant le caractère turcophone de la grande Azerbaïdjan qui recouvre la partie nord-ouest du territoire iranien. Depuis, le président Aliev semble avoir donné des signes d’ouverture pour apaiser les tensions avec Téhéran.

La Turquie reste un interlocuteur incontournable pour l’Iran. Au-delà de leur différence confessionnelle (sunnite pour les premiers, chiite pour les seconds) et de leurs rivalités au Sud-Caucase, en Irak et en Syrie, leurs dirigeants, animés d’un fort nationalisme revanchard (notamment face aux États-Unis), sont conscients d’être les héritiers de deux empires ayant gouverné une partie de la région. Ils savent qu’un affrontement entre eux serait stérile et ferait le jeu de leurs adversaires. Ils sont de plus animés d’un même attachement à l’islam politique et au modèle républicain. Ils se considèrent enfin comme des rivaux de l’Arabie saoudite, mais aussi de la Russie qu’ils cherchent à contenir. Bon gré, mal gré, ils s’entendent donc dans le cadre du processus d’Astana qui leur permet de négocier avec le Kremlin.

Quant à Israël, il reste un repoussoir commode en attendant le décès d’Ali Khamenei, fondamentalement hostile à l’État juif [29]. Depuis l’arrivée de Joe Biden, la signature du pacte stratégique avec la Chine et l’élection de Naftali Bennett en Israël, moins idéologue que son prédécesseur, la confrontation entre l’Iran et Israël se poursuit sur plusieurs fronts, mais de manière plus discrète : cyber, maritime, proxys, attentats et assassinats ciblés. Tout en restant vive en Syrie, cette confrontation s’est déplacée du golfe Persique vers la mer d’Arabie, la mer Rouge et la Méditerranée orientale, permettant ainsi aux États-Unis et à la Chine de ne pas se laisser entraîner dans un conflit aéromaritime pour la sécurisation – ou l’interdiction – des flux pétroliers traversant le détroit d’Ormuz.

Même si certains experts israéliens appellent à frapper le programme nucléaire iranien avant que Téhéran ne dispose d’une capacité militaire atomique [30], les responsables sécuritaires israéliens savent qu’une telle frappe serait contre-productive sans être pleinement efficace, quel que soit le vecteur utilisé y compris les chasseurs bombardiers furtifs F-35 livrés par les États-Unis [31]. En Israël comme en Iran, les pragmatiques savent qu’il leur faudra reprendre langue un jour ou l’autre pour discuter de l’avenir de la région.

La capacité nucléaire militaire comme arme ultime de négociation ?

En attendant, l’Iran cherche à moderniser son arsenal militaire devenu obsolète [32] à l’exception de ses drones armés [33], de ses missiles sol-air, de ses missiles balistiques et de ses capacités offensives cybernétiques qui lui permettent d’exercer une certaine forme de dissuasion à l’égard de ses adversaires. Nul doute que les autorités iraniennes fassent la navette entre Moscou et Pékin pour obtenir au meilleur prix les matériels les plus modernes correspondant le mieux à leurs besoins, même si leurs militaires privilégient l’armement russe [34].

Une chose paraît sûre : compte tenu de son histoire récente et du traumatisme de la guerre Iran-Irak toujours vivace dans l’esprit de ses dirigeants qui l’ont presque tous vécue, la République islamique est déterminée à être en capacité de dissuader ses adversaires comme ses voisins. Pour y parvenir, deux voies s’offrent à elle. La première, conventionnelle et asymétrique, s’appuie sur des relais d’influence régionale, sur des États tampons permettant de tenir ses adversaires à distance – le fameux « axe de la résistance » –, sur des milices « proxys » à sa main, et sur un arsenal de drones et de missiles balistiques représentant sa force de frappe à longue distance, car ses avions de combat et ses autres vecteurs offensifs n’ont plus guère de valeur opérationnelle ; cette stratégie asymétrique doit permettre d’attendre leur remplacement par des matériels récents que Téhéran a pour l’instant beaucoup de mal à obtenir. C’est la voie officielle qui fait sens pour la plupart des stratèges – y compris occidentaux – qui constatent que l’Iran parvient à rester « dissuasif » sans avoir besoin de l’arme nucléaire, comme l’illustre l’absence de réaction américaine, saoudienne et émirienne aux divers incidents et provocations de ces deux dernières années. Cette voie asymétrique entraîne une lutte clandestine avec Israël, condamnée à durer tant que les deux pays n’accepteront pas d’officialiser une certaine forme de dissuasion mutuelle.

© PR – Fresque murale dédiée à la « Défense sacrée » (Téhéran).

La seconde voie possible pour l’Iran consiste à miser sur une dissuasion « non conventionnelle » dans l’hypothèse où la communauté internationale, États-Unis, Israël et pétromonarchies en tête, lui dénierait les outils de sa stratégie de dissuasion asymétrique, tout particulièrement ses missiles balistiques et son influence régionale reposant sur ses proxys. Pour l’instant, la position officielle de l’Iran vis-à-vis de l’arme atomique n’a pas changé, comme l’a rappelé Ebrahim Raïssi : « L’Iran est membre du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). […] C’est la politique de l’Iran de considérer la production et le stockage d’armes atomiques comme interdits sur la base du décret religieux du Guide suprême, et les armes nucléaires n’ont pas leur place dans notre doctrine de défense et notre politique de dissuasion. Israël, en tant que régime qui dispose de têtes nucléaires, n’est pas en position de commenter le programme nucléaire pacifique iranien [35]. » Ceux qui restent sur cette ligne estiment que la mise au point et la fabrication d’armes nucléaires coûteraient trop cher à la République islamique, tant en termes de coût économique que de sanctions et d’isolement diplomatique.

Il existe toutefois des voix, parmi celles privilégiant le rapport de force à la négociation, qui estiment que le régime est surtout menacé de l’extérieur et qui font valoir que l’Iran aurait tout intérêt à se doter d’une capacité nucléaire militaire crédible, dûment testée de manière souterraine dans ses confins désertiques. Cette capacité n’impliquerait pas forcément de franchir le seuil déclaratoire de la possession de la bombe atomique. L’Iran s’imposerait ainsi comme un État du seuil, posant le dilemme de son maintien ou non dans le TNP. Ces voix font valoir que le dirigeant nord-coréen a sauvé son régime et qu’il est parvenu à imposer un dialogue avec Washington en affichant sa capacité nucléaire militaire. Elles soulignent également les risques pour l’Iran d’une arrivée éventuelle au pouvoir des fondamentalistes au Pakistan, sachant que ce pays dispose d’un arsenal nucléaire conséquent. Elles estiment enfin que l’intégration de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai permettra de compenser le coût économique et diplomatique d’une telle stratégie de seuil.

Entre ces deux positions, il est probable qu’un nombre croissant de conseillers estime sans doute utile de continuer à progresser sur la voie de la capacité nucléaire militaire pour trois raisons : faire pression sur les États-Unis et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies à un moment où les négociations sur l’accord nucléaire entrent dans une phase décisive ; obtenir des contreparties économiques importantes en échange du gel d’un programme nucléaire jugé suffisamment mature pour aboutir à l’arme nucléaire ; obtenir plus aisément l’acquisition d’armes classiques de dernière génération (avions, chars, navires, sous-marins, missiles tactiques) en cas de renoncement à la bombe. Ces mêmes conseillers pourraient être tentés de penser qu’au bout du compte, si la communauté internationale continuait de procrastiner sur cet épineux dossier, l’Iran finirait par obtenir toute la palette de la dissuasion : asymétrique, classique et nucléaire.

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