« Où va l’Iran après Vienne ? »

La Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques (FMES) et l’Institut de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (IReMMO) ont organisé un colloque sur la thématique « Où va l’Iran après Vienne » au Sénat. Celui-ci a eu lieu en présence d’un public d’experts et d’institutionnels concernés par l’évolution de la position iranienne dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et les négociations sur l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien ou Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA).

Ce séminaire restreint a permis de s’interroger quant à la direction à donner à la relation entre la France et l’Iran au moment où les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran sur l’accord de Vienne sont suspendues. Dans ce contexte, il apparaît particulièrement nécessaire de maintenir le lien de la relation franco-iranienne. Le contexte politique interne de succession du guide suprême ainsi que l’approche des élections de mi-mandat américaines apparaissent comme des facteurs d’influence de la position iranienne quant à la signature d’un accord sur le nucléaire iranien à Vienne.

L’invasion de l’Ukraine apparaît particulièrement révélatrice : les enjeux de sécurité globaux dépassent largement les enjeux de l’arc de crises religieuses qui ont façonné la grille de lecture de cette région dans les dernières décennies. Ce conflit tend à mettre en perspective la problématique de l’Iran et des enjeux liés à sa nucléarisation en apportant un éclairage différent aux discussions et négociations en cours.

Ainsi, la question de non-prolifération nucléaire revêt une importance toute particulière à la lumière du retour de la guerre en Europe. Celle-ci pose la question de la pertinence d’un accord du type du mémorandum de Budapest de 1994 et de la notion d’intégrité territoriale tout en mettant en lumière le paradoxe de la dissuasion nucléaire ainsi que la grande fragilité du système de non-prolifération de ces dernières années.

L’Accord (ou le non-accord) de Vienne 2022, analyse politique et diplomatique

Les relations internationales ont vu s’opérer une forme de bascule stratégique qui vient enrichir le débat quant à la signature d’un accord sur le nucléaire iranien. Cette bascule est caractérisée par une certaine perte de puissance des Etats-Unis face à une montée de la puissance chinoise sur la scène internationale et la compétition avec la Russie. Cela met en évidence deux questions principales : quelle marge de manœuvre pour le Président Biden sur cet accord ? Concernant la France, et plus largement l’Union Européenne, comment tenir face à cette situation géopolitique ? Quelle place la France peut-elle jouer dans ce jeu régional ?

Dans ce contexte international, la proximité géographique de l’Iran et de la Russie est à mettre en lumière comme clé de compréhension de son positionnement sur le JCPOA. La guerre en Ukraine ainsi que le poids de la menace nucléaire découlant de ce conflit renforcent la priorité iranienne de politique en faveur de l’autosuffisance. L’Iran étant doté de ressources naturelles et humaines jugées suffisantes, le développement du nucléaire civil et/ou militaire apparaît d’autant plus nécessaire qu’il permet d’être un bouclier contre toute menace provenant d’une puissance extérieure.

Le second facteur à prendre en compte est l’arrivée du Président Raïssi au pouvoir depuis le 18 juin 2021. Une des priorités de politique extérieure de celui-ci est de renforcer la relation de l’Iran avec la Russie et la Chine tout en cherchant à instaurer une nouvelle donne dans sa relation avec les Etats-Unis sous couvert d’une signature du JCPOA

Les Etats-Unis, quant à eux, ont vu échouer leurs tentatives de contenir la puissance iranienne durant les sept dernières administrations. La politique de pression maximale de Donald Trump s’inscrit dans cette continuité en n’ayant pas permis de limiter les avancements iraniens dans le nucléaire. Le Président Biden se retrouve dans une situation de dilemme politique et stratégique : poursuite d’une politique de réengagement suite aux maigres résultats du partenariat stratégique signé avec la Chine, ou bien poursuite d’une politique de sanction avec de nouvelles sanctions motivées notamment par les tirs-missiles iraniens et houthis (mars 2022).

Cette contradiction peut s’expliquer par plusieurs facteurs :

  • L’environnement régional n’est pas favorable aux Etats-Unis et notamment en Arabie saoudite et aux Emirats Arabes Unis depuis la présidence Obama ;
  • Les Etats-Unis tentent de contenir l’influence régionale et globale de la Chine et de ses investissements dans la région ;
  • Le Président Biden fait face à de très fortes résistances politiques intérieures qui s’opposent à la pérennisation d’un nouvel accord. Cette incertitude domestique pèse lourdement sur la décision américaine à la veille des élections de mi-mandat.

Dans ce contexte, les alternatives paraissent limitées :

  • Accepter un Iran au seuil nucléaire, ayant la capacité de devenir une force nucléaire avérée ?
  • Continuer à mener une politique d’endiguement de la puissance iranienne par les sanctions ?
  • Mener une guerre préventive avec ses alliés régionaux en s’appuyant sur la force aérienne américaine ?

La stabilité du système international reposerait sur la signature d’un accord à Vienne, même si l’invasion de l’Ukraine par la Russie brouille les cartes.

La France, quant à elle, n’a pas changé de politique vis-à-vis de l’Iran depuis près de 20 ans. La cohérence de la position française s’articule autour de trois grandes lignes de force :

  • La fermeté démontrée : prise en compte du risque d’un Iran nucléaire qui serait trop élevé pour le système international et qui renforcerait la déstabilisation du Moyen-Orient ;
  • Le réalisme : éviter une guerre de plus au Moyen-Orient ;
  • La volonté de s’inscrire dans le droit international et dans le cadre d’une action multilatérale et européenne contre la politique de pression maximale

Depuis avril 2021, la France défend un retour à l’accord. La France s’efforce de travailler auprès de ses partenaires du Golfe et réaffirme la nécessité de mettre en place un dialogue stratégique régional, structuré notamment sous le format de la Conférence de Bagdad d’août 2021.

La question de la sécurité iranienne pouvant être assurée et garantie par une puissance extérieure est un leurre mis en lumière par la situation en Ukraine. L’Iran cherche à être le seul garant de sa sécurité. En parallèle, il est envisageable de créer une architecture de sécurité permettant de réduire les menaces dans la région. Toutefois, toute initiative dans ce sens est victime de l’instabilité de la politique américaine et de la politique de déstabilisation menée par l’Iran à travers l’exportation des armements et le transfert de compétences qui alimentent des attaques de proxys envers l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Irak. Ce phénomène a même pris une nouvelle ampleur suite aux récentes attaques de missiles balistiques contre le Mossad à Erbil revendiquées officiellement par l’armée Iranienne sans passer par des relais d’influence. Le fait que l’Iran ait clairement revendiqué cette attaque présentée comme une riposte à des actions israéliennes indique sans ambiguïté que l’Iran ripostera directement (sans forcément utiliser ses proxys) à toute agression israélienne. Ainsi, la question de la sécurité régionale demeure véritablement une question internationale.

Les implications de l’Accord : sécurité, politique et économie

Situation stratégique

La situation stratégique de la région est favorable à l’Iran. L’attention des monarchies du Golfe étant portée sur le Yémen, cela a favorisé l’influence de l’Iran au sein de son environnement régional. Dans cette situation, l’Iran et Israël déploient une dissuasion mutuelle au levant. Les tensions se sont ainsi déplacées du Golfe persique vers la mer Rouge.

La stratégie iranienne au Moyen-Orient répond à plusieurs objectifs :

  • Objectif n°1 : attirer les capitaux chinois sans tomber sous la coupe de la Chine, diminuer l’empreinte américaine au Moyen-Orient par tous les moyens et particulièrement en Irak. Le paradoxe est aussi de trouver un accord avec Washington afin de pouvoir faire rentrer du cash dans les caisses de l’état.
  • Objectif n°2 :  améliorer l’entente avec les pays voisins notamment ceux à l’est (Pakistan, Afghanistan). L’Irak reste cependant un sujet de friction.
  • Objectif n°3 : forger un front de la résistance anti-américain si un accord n’arrivait pas à être trouvé.

L’Iran fait ainsi la promotion d’une logique de « double dissuasion » :

  • Dissuasion par l’influence régionale : à travers des proxys dans des « états-tampons » en mettant en avant leur capacité en missile balistique, missile de croisière et de drones qui permettent de faire des frappes ponctuelles très précises ;
  • Dissuasion par la stratégie du seuil

La Chine est dépendante à plus de 70% du pétrole venant du Moyen-Orient. Ce facteur vient renforcer la nécessité vitale pour la Chine de sécuriser ses approvisionnements énergétiques selon une logique de « quel que soit le fournisseur ».

Situation interne

L’Iran semblerait opérer un changement de paradigme en évoluant d’un Iran « puissant » à un Iran « influent ».

Bien que l’Iran possède un arsenal de puissance défensif, il n’est pas en mesure d’assurer un rôle de puissance impérialiste capable de projeter son armée dans la région. Ces facteurs soulignent l’importance de ce changement de paradigme de la puissance vers l’influence. 

L’Iran conserve un atout principal : la population la plus éduquée de la région avec de nombreux ingénieurs qui représentent un réel capital d’influence. Cependant, cet atout reste sous-exploité en raison d’une image extrêmement négative sur la scène internationale. Le plan d’ouverture à l’ouest de 2015 a été un véritable échec renforcé par la politique de l’administration Trump qui a poussé l’Iran vers la Chine.

Depuis son élection, le Président Raïssy a montré un intérêt tout particulier pour la politique intérieure au détriment de la politique internationale. Cela s’est concrétisé par 18 voyages en province depuis son élection. L’objectif est d’éviter à tout prix les émeutes pour préserver la paix sociale et pour ne pas renforcer l’image négative de l’Iran sur la scène internationale. Le discours présidentiel est essentiellement centré sur les enjeux de développement économique afin de permettre à l’Iran de devenir un état fort capable de maintenir son influence.

Il existe un blocage du processus de décision politique dans le pays. L’Iran n’est plus dans une situation d’opposition gauche/droite mais dans une situation paralysée sans opposition réelle mais également sans consensus entre les technocrates et les gardiens de la Révolution. Cette situation politique interne peut avoir des conséquences sur la signature d’un accord à Vienne.

Cette situation tend à souligner l’importance de l’émergence d’une nouvelle classe moyenne populaire qui représente un véritable changement au sein de la société iranienne. Cette nouvelle classe moyenne est née bien après la révolution, a été éduqué dans les universités iraniennes et est composée de jeunes bassidji ou des fils des gardiens de la Révolution. Cette population n’a jamais eu d’expériences à l’international et respecte pleinement la religion tout en s’opposant au cléricalisme. Cette population, animée par un nationalisme très fort, a la capacité de prendre le pouvoir dans une situation d’extrême pauvreté. Il existe une pression populaire pour trouver un accord à Vienne sous peine de nombreuses émeutes populaires.

Situation économique

La situation économique de l’Iran est particulièrement inquiétante avec une chute du rial de plus de 80%. La politique de pression maximale n’a eu pour seul effet que de mettre la population et l’économie iranienne au plus bas sans pour autant atteindre les objectifs politiques recherchés. Cette situation a été aggravée par le départ des entreprises françaises et européennes en 2018.

Ces retraits ont entraîné un tournant vers l’est avec la signature de deux accords : un accord avec la Chine en mars 2021 et un accord en janvier 2022 avec la Russie. Ces deux accords traduisent des déclarations d’intention sur le terrain militaire, culture et financier sans garantir aucun investissement tant que l’Iran sera sous le coup des sanctions américains et exclue du système bancaire international. Ces accords ne permettront donc pas de changer la donne économique en Iran. Il est nécessaire de trouver un accord avec l’ensemble des puissances sur la scène internationale, d’où l’importance de trouver un accord à Vienne

Les perspectives économiques pour l’Europe restent intéressantes avec une population iranienne qui continue de « regarder vers l’ouest » et un secteur privé propice à de futurs échanges commerciaux. Toutefois, il reste peu probable que de gros contrats d’investissements publics, comme cela fut le cas auparavant, soient accordés à des entreprises européennes.

Si aucun accord n’est trouvé, il ne sera possible de commercer que dans les secteurs qui ne sont pas sous sanctions américaines : l’agroalimentaire, le médical et le domaine pharmaceutique. Ces secteurs représentent toutefois plusieurs centaines de millions de dollars d’exportation et permettraient d’alléger la pression économique iranienne.

 

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