Nouveaux rapports de force en Méditerranée et au Moyen-Orient

Rétrospective juillet – décembre 2020

PRÉFACE

Lors de notre dernière rétrospective, à l’été 2020, nous avions insisté sur les tensions croissantes en Méditerranée et au Moyen-Orient qui plaçaient l’Europe au défi des puissances révisionnistes. Ces dernières poursuivent en effet leur tentative d’affaiblissement en profitant de la crise du Covid-19 qui phagocyte l’énergie des Européens et de la fin de mandat chaotique de Donald Trump qui paralyse l’Amérique. Le dernier semestre de l’année a été conforme à nos prévisions et nombreux sont les pays qui ont saisi cette fenêtre d’opportunité pour tenter de remodeler en leur faveur les équilibres dans la région : Israël, les Émirats arabes unis, l’Iran, la Russie… Les accords entre Israël, les Émirats, Bahreïn et le Maroc ou celui de la Grèce avec les Émirats en ont été des illustrations : ils caractérisent à la fois une nouvelle donne, un accroissement des tensions dans le Golfe et l’implication durable de celui-ci en Méditerranée.

Mais c’est la Turquie, emportée par la fuite en avant de Recep Tayip Erdoğan, qui a défrayé la chronique. Tentant de reprendre l’initiative après chaque difficulté (face à son opposition politique à l’intérieur, face à la Russie à Idlib, face à l’Égypte en Libye, face aux Européens en mer Égée), le président turc exploite toutes les occasions et tous les registres pour marquer les esprits et se montrer à la hauteur des figures légendaires du conquérant Mehmet II et du père de la nation Mustapha Kemal. La transformation en mosquée de Sainte-Sophie, les gesticulations dans la Zone économique exclusive chypriote, les annonces d’appropriation des espaces maritimes au large de la Crête, les provocations en face de la Libye, les menaces face à la marine grecque en mer Égée, la communication sur les découvertes de gaz en mer Noire, le soutien à l’Azerbaïdjan pour sa guerre au Haut-Karabakh… chaque mois apporte son lot de provocations et de faits accomplis qui visent à placer la Turquie en position incontournable dans une « Méditerranée élargie » qui englobe les Balkans, le Caucase, le Proche-Orient et le Maghreb. Fort du soutien financier qatarien et d’une forme de condominium de fait avec la Russie, R.T. Erdoğan joue sur la stupéfaction européenne, le désintérêt temporaire américain et l’affaiblissement de ses concurrents régionaux (Égypte et Arabie saoudite notamment) pour avancer ses pions.

Ces bouleversements se manifestent à un moment où les rapports de forces se modifient au détriment de l’Occident. La Chine assume sans retenue sa posture de future première puissance mondiale. Sa diplomatie offensive pendant la crise du Covid-19 a été le pendant européen d’une politique de plus en plus ferme en mer de Chine du Sud. Vladimir Poutine a, de son côté, marqué des points en Syrie, en Libye, en Biélorussie, et même au Caucase en se plaçant en arbitre du conflit en Azerbaïdjan et en imposant une présence militaire russe permanente au Haut-Karabakh. Chine, Russie et Turquie sont souvent en concurrence mais partagent l’objectif de renverser l’ordre international en place depuis 75 ans en affaiblissant les États-Unis et en marginalisant l’Europe. Paradoxalement, l’Iran de Rohani semble tenté par une politique de réengagement des occidentaux pour contrer l’alliance entre Israël et les monarchies et profiter de l’opportunité offerte par le changement aux États-Unis. L’élection de Joe Biden, si elle ne changera fondamentalement pas la tendance à la rétractation militaire des États-Unis qui vont se concentrer en priorité sur la politique intérieure et sur l’économie, permettra peut-être, par une diplomatie plus claire, lisible et impliquée sur un certain nombre de dossiers (multilatéralisme, environnement, droits de l’Homme, Iran) d’enrayer le déclassement américain et de renforcer le pilier atlantiste de l’Europe.

L’Union européenne, quant à elle, est toujours absente de cette reconfiguration dont elle est la grande perdante. Un Brexit dur, en cas de no deal (scénario encore hypothétique à la date de cet éditorial), pourrait de plus ajouter la Grande-Bretagne à la liste de ses rivaux régionaux, en particulier à Chypre ou au Moyen-Orient. Elle ne peut donc compter que sur sa clairvoyance et son courage pour assumer le rôle de puissance – au moins régionale – qui doit être le sien face aux prédateurs qui l’entourent. À défaut elle sera condamnée à un alignement qui serait encore plus douloureux que celui de la guerre froide en raison de sa marginalisation stratégique.


Bonne lecture.

L’Amiral (2s) Pascal Ausseur,
Directeur général de l’institut FMES