Nous le voyons tous : le monde est de plus en plus brutal, comme sans foi ni loi. Même si les guerres en Ukraine, en Israël et à Gaza, en Syrie, au Soudan ou en Iran ne sont pas foncièrement plus violentes que celles du 20ème siècle, ce qui frappe l’observateur, c’est la totale désinhibition des protagonistes dans l’emploi de la force. Aucun des acteurs impliqués ne cherche à s’embarrasser de justificatifs moraux ou juridiques autrement que de pure forme. Cette absence de faux-semblant illustre la logique prédatrice qui prévaut désormais partout. Il semble que la seule question qui vaille soit : comment tirer avantage ou ne pas trop perdre avec ces nouvelles règles du jeu ? comme le revendique Donald Trump avec son talent pour sentir l’air du temps : « no more mister nice guy ».
Ce qui frappe l’observateur, c’est la totale désinhibition des protagonistes dans l’emploi de la force
Pour les pays européens, éduqués dans les bonnes manières et le respect de la règle, le choc est rude. Comment s’adapter à cette brutalisation ? La refuser au risque de devenir une proie et disparaitre géopolitiquement ou rejoindre les prédateurs au risque de perdre leur âme et disparaitre culturellement ?
Pour l’Europe, ce nouveau monde prend la forme d’un réveil difficile qui la prend à revers. Depuis 1945, après trois guerres franco-allemandes en trois générations, dont deux guerres mondiales et l’Holocauste, les Européens effarés par cette autodestruction avaient décidé de renoncer, dans son principe, à la violence d’Etat entre eux. Ils achevaient ainsi une évolution intellectuelle et politique initiée trois siècles auparavant, à l’issue des terrifiantes guerres de religions qui avaient, elles aussi, dévasté le continent pendant des décennies. L’Europe moderne s’est ainsi reconstruite au mitan du 20ème siècle autour d’un tryptique qu’on a plus tard qualifié de post-historique : la marginalisation du fait religieux, la délégitimation du fait national et le remplacement des rapports de forces par la norme, le droit et le marché. L’Union Européenne, en tant que construction politique, a été le fruit de cette évolution.
L’objectif a été atteint. Les Européens, fatigués, affligés par leur culpabilité et leur sentiment d’échec, ont réussi à éradiquer la guerre civile sur leur continent et ont progressivement évacué le principe du recours à la violence.
Ce « pacifisme de principe » n’était pourtant pas une évidence dans les décennies d’après-guerre alors que la menace soviétique se consolidait sur l’Europe occidentale. Le dilemme a été résolu grâce à la protection assurée par les Etats-Unis qui, en plus de leur puissance économique, industrielle et militaire, n’étaient pas touchés par la répulsion à l’égard de la guerre qui s’était étendue sur le vieux continent. Au contraire la majorité de la population américaine, éloignée des troubles européens, a conservé tout au long du siècle le sentiment d’être une nation dynamique, moralement intacte et convaincue d’appartenir au camp du bien, ce qui l’autorisait à envisager l’emploi de la force de façon décomplexée. Cette assurance et cette désinhibition ont été un des moteurs qui leur ont permis de devenir « la » superpuissance occidentale depuis 1945 puis, à partir des années 1990, l’hyperpuissance mondiale sans véritable concurrent.
Les Européens ont réussi à éradiquer la guerre civile sur leur continent et ont progressivement évacué le principe du recours à la violence
La chute de l’URSS a conforté chacun des deux partenaires transatlantiques dans leur approche respective. Les Européens, en voyant leur dernière menace disparaitre, se sont convaincus d’être définitivement entrés dans une ère nouvelle où la violence d’Etat serait résiduelle pour devenir finalement superfétatoire. Les Américains y ont perçu pour leur part la justesse de leur modèle impérial et l’intérêt de l’étendre. La mondialisation a ainsi été l’occasion pour Washington de promouvoir son hégémonie fondée sur le commerce, les règles et le modèle américains. Cette période post-guerre froide a cependant été marquée par une ambiguïté délétère. Le terme « occidental » recouvrait en effet deux visions antagonistes : la promotion d’une part du modèle universaliste et pacifiste européen et la réalité d’autre part d’un système international contrôlé par un Etat qui s’éloignait de l’Europe et avait conservé le goût de la force. Les Européens, mal à l’aise, ont préférés laisser faire car c’était le prix de leur tranquillité. La solitude française pendant la guerre d’Irak de 2003 en a été l’illustration.
Hors d’Europe, la résistance à l’empire ne s’est pas faite attendre. D’abord parce que cette indifférenciation des sociétés crée un équilibre instable et reste une source de violence mimétique, comme l’a si bien identifié René Girard. Ensuite parce que les outils de la puissance économique et militaire se sont diffusés partout permettant aux « petits » de tenir tête aux « grands ». Enfin parce que l’hégémon américain n’a pas su résister à la tentation d’imposer par la force sa règle et la défense de ses intérêts.
La mondialisation qui devait être intégratrice et pacificatrice a ainsi abouti à une fracturation mondialisée et a engendré des puissances révisionnistes, petites et grandes, un peu partout. Retour des identités, des modèles alternatifs et des intérêts nationaux. Retour également de l’emploi de la force militaire à la fois parce que le référentiel européen s’effrite et parce que les capacités militaires sont désormais disséminées. Si ce regain de contestation et de conflictualité est un défi pour les Etats-Unis, ils y sont prêts car c’est une logique qu’ils n’ont jamais perdue. Les Européens sont moins à leur aise. Ils avaient renoncé aux rapports de force, ils se sont désarmés intellectuellement, matériellement et moralement alors qu’ils sont la cible des Etats-Unis et de leurs compétiteurs de l’Est et du Sud pour qui ils représentent la cible idéale : nantis, indifférents, oisifs, vieux, faibles, couards et donneurs de leçons.
La mondialisation qui devait être intégratrice et pacificatrice a ainsi abouti à une fracturation mondialisée et a engendré des puissances révisionnistes, petites et grandes, un peu partout.
Nous Européens, nous réveillons donc dans un monde qui n’est pas le nôtre. Confrontés à l’antagonisme et à la vulnérabilité nous commençons à réaliser que nos voisins souhaitent notre malheur et pourraient y parvenir. Que faire ? la tentation de se rendormir, de protester ou de chercher un protecteur existe, mais butera rapidement sur les désagréments qui frappent les vaincus et les soumis. Dans le monde qui vient, marqué par la rareté et la prédation, la défaite et la sujétion apporteront leur lot de souffrances.
C’est la raison pour laquelle on sent partout un durcissement des postures. Rendre coup pour coup, prendre l’ascendant psychologique, frapper en premier, menacer de représailles dévastatrices… Beaucoup s’y emploient ou s’y préparent à leur manière. L’Europe ne peut pas échapper à l’aggiornamento de son logiciel de gestion des relations internationales, il y va de sa survie. Il faut qu’elle réarme, conceptuellement, matériellement et surtout psychologiquement pour être plus forte et plus crédible, pour être à la table et non au menu. L’Europe doit redevenir une puissance, ce qui passe par un renforcement considérable des Etats qui la composent, car on ne créera pas la force européenne en additionnant la faiblesse de chacun. La France sur ce sujet a beaucoup à faire.
Mais une fois cette puissance retrouvée, l’Europe devra-t-elle devenir prédatrice pour peser au milieu des prédateurs ? Elle n’y a pas intérêt. L’Europe a longtemps bénéficié d’un avantage stratégique lié à la force d’attraction de son modèle culturel plus apaisé qu’ailleurs. Cette singularité n’est pas un hasard. Elle est le fruit de l’Histoire et de ses souffrances. Parce qu’elle a vécu dans sa chair les affres de la guerre, elle a élaboré un logiciel spécifique fait d’écoute, de respect et de compromis. Ce logiciel a fait merveille pour pacifier le continent. Il a échoué ailleurs car il n’était pas adossé à une puissance suffisante. Alors que les Etats-Unis se précipitent dans la spirale infernale de la surenchère militaire, « sans pitié et sans compassion » pour reprendre les termes de son secrétaire d’Etat à la guerre, à l’image des leaders russes, israéliens, turcs, azerbaidjanais, iraniens, du Hamas ou du Hezbolah, parmi tant d’autres, il y a une autre voie pour l’Europe et pour la France. Si elles décident de revenir dans le jeu des puissances et de s’en donner les moyens, elles pourraient alors faire entendre la voix crédible d’un « vieux continent » pour reprendre la formule de Dominique de Villepin qui avait fait mouche lors de la guerre en Irak.
La France et l’Europe ne sont pas obligés de choisir entre l’irénisme et le bellicisme.
La France et l’Europe ne sont donc pas obligés de choisir entre l’irénisme et le bellicisme. Elles pourraient articuler la puissance de la force, économique, militaire et morale, avec la puissance du modèle, le fameux soft power théorisé sous l’administration Clinton par Joseph Nye dont se détournent les Etats-Unis. Nous devons donc engager un double mouvement, en apparence contradictoire.
Il s’agit d’abord de reconstruire une vraie puissance, un hard power, pour peser et être craint. Les efforts budgétaires et sociétaux que cela représente imposent, puisque nous sommes en démocratie, une adhésion des populations et donc une refondation de la cohésion des communautés politiques, à la fois nationales et européenne. Cette cohésion, qui pouvait sembler inutile dans un monde postnational et sans frontière géré par le simple marché, devient essentielle à l’ère du retour de la géopolitique. Nous devons ainsi retrouver ce qui fait nos identités, nationale et européenne, identifier nos intérêts, reconnaitre ceux des autres et rétablir une capacité à faire peur pour défendre des valeurs et des causes justes.
Il s’agit d’abord de reconstruire une vraie puissance pour peser et être craint sans retomber dans l’hubris suicidaire qui était celle de l’Europe il y a un siècle et qui revient de toute part
Car, et c’est le deuxième mouvement, cette puissance retrouvée ne doit pas nous faire retomber dans l’hubris suicidaire qui était celle de l’Europe il y a un siècle et qui revient de toute part. Elle doit accompagner la promotion du rejet de la force aveugle, du chantage et de la prédation, et ériger en objectif la recherche de paix de compromis justes et pérennes. La puissance crédibilisera cette stratégie qui doit allier réalisme et pacifisme. Parce que l’Europe sera forte et donc respectée, sa population rassurée ne sera pas tentée par une fuite en avant dans l’agression et ses interlocuteurs n’interprèteront pas sa recherche d’apaisement comme une marque de pusillanimité. Sereine et écoutée, l’Europe sera en mesure d’initier et de soutenir l’élaboration d’un nouveau multilatéralisme pour le 21ème siècle, en résonnance avec l’appel qu’a lancé premier ministre canadien Mark Carney dans son discours de Davos en janvier dernier.
Au milieu de ces prédateurs qui recherchent des vassaux, il y a de la place pour des puissances fortes et bienveillantes qui promeuvent un ordre plus juste. L’Europe et la France peuvent y contribuer. Elles seraient alors à la hauteur de leur héritage.