Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique – par Sarah Sriri et Florian Putaud

Programme chargé pour la planète rouge. En l’espace de 15 jours, trois sondes ont été lancées en direction de Mars. Le 20 juillet, les Emirats arabes unis ont lancé Al-Amal (Espoir) tandis que trois jours plus tard, c’est la Chine qui a envoyé Tianwen-1 (Questions au ciel-1). Le 30 juillet, les Etats-Unis ont lancé Perseverance.

Si ces trois missions distinctes se font tour à tour, la période choisie n’est pas un hasard. Ces rendez-vous sur Mars se font durant « l’opposition », c’est-à-dire le moment où le Soleil, la Terre et Mars sont alignés et lorsque la distance entre Mars et la Terre est la plus courte. Cette période intervient tous les 26 mois. La planète rouge attise les convoitises des puissances spatiales mondiales. Parmi elles, l’Union européenne et la Russie avec ExoMars qui, ayant manqué le rendez-vous de juillet 2020, prévoient pour 2022 l’envoi d’un rover (véhicule d’exploration spatiale) sur la surface de Mars.

Les découvertes sur l’espace permettront par ailleurs de comprendre davantage la Terre et d’anticiper son évolution. Mars, qui est la planète la plus proche géographiquement de la Terre, présentait il y a des milliards d’années des similitudes avec la planète bleue. Parmi elles, figure la présence de rivières et d’océans. Sa découverte représente donc « une sorte de Graal de l’exploration spatiale » selon Jean-Yves Le Gall, président de l’agence spatiale du CNES.

 

Des objectifs scientifiques

La découverte de l’espace, entreprise dès le milieu des années 1950, répond à des missions politiques, économiques ou encore militaires et fait l’objet de coopération internationale. Cette dernière permet aux Etats des avancées considérables en mettant en commun leur savoir-faire.

La mission américaine Perseverance est le fruit d’une telle coopération. La Supercam, principal instrument dont le rover est équipé, a été en grande partie développée par l’agence spatiale française, le CNES. L’un des capteurs sonores qui permettra d’enregistrer les sons sur Mars est également le fruit d’une réalisation française, par ISAE-SUPAERO. La place de la France dans cette coopération internationale témoigne du savoir-faire spatial français reconnu à travers le monde.

Les aptitudes de Persévérance sont donc remarquables. Les Etats-Unis entendent ramener des échantillons de la planète Mars sur Terre grâce à leur robot sophistiqué Perseverance qui est le plus gros et le plus lourd engin jamais envoyé sur la planète rouge par la Nasa (3 mètres de long, 1 tonne et équipé de 19 caméras). En cela, c’est une prouesse technique et une exclusivité américaine. Curiosity, lancé en 2012, a permis de démontrer que Mars avait été habitable il y a environ 3,5 milliards d’années, c’est-à-dire que les conditions dites « propices » à l’apparition de la vie étaient réunies (carbone, eau, climat favorable). Les analyses permises par Perseverance pourront quant à elles déterminer si la planète a été réellement habitée.

Pour les Etats-Unis, cette mission présente des avancées significatives au plan technique et traduit une véritable supériorité technologique vis-à-vis de ses concurrents. Elle traduit également une démultiplication des sources de financement dont certaines sont privées, d’autres publiques et des sources étrangères au titre de la coopération engagée avec certains organismes dont l’agence spatiale européenne.

A l’inverse, la mission Tianwen-1 est une mission complètement indépendante. Après l’échec de sa mission conjointe avec la Russie, la Chine a fait le choix de mener ses missions majoritairement seule. Yinghuo-1, la sonde chinoise prévue afin d’orbiter la planète rouge était accolée à la sonde russe Phobos-Grunt qui a connu un problème de moteur, l’empêchant de quitter l’orbite. En réaction, la République populaire de Chine a redoublé d’efforts durant plusieurs années afin d’être en mesure d’explorer la planète Mars.

Avec cette mission, la première interplanétaire de la Chine – Pékin poursuit deux objectifs : poser un rover  et mettre une sonde en orbite autour de Mars. Le rover, équipé de 13 instruments scientifiques, se focalisera sur l’analyse des sols avec notamment la recherche d’eau. En outre, une analyse des sous-sols sera effectuée afin de comprendre le passé de Mars. Quant à la sonde en orbite, elle s’intéressera à l’étude de l’atmosphère martienne et à l’analyse des gaz présents.

L’engin spatial, de près de 5 tonnes et comportant 13 instruments scientifiques, figure parmi les sondes les plus lourdes lancées en direction de la planète rouge. Par rapport aux Etats-Unis, la technologie est moins développée. En effet, cette mission permettra à Pékin de prévoir une prochaine mission dans le but de récupérer des échantillons de la planète Mars. En outre, la véritable avancée chinoise se traduit par sa capacité à rallier la planète Mars. Cette première étape et donc la manifestation de la concurrence qu’elle entend développer avec les Etats-Unis. Mais le frein à son développement, notamment commercial, est lié aux règles ITAR (International Traffic in Arms Regulations) qui interdit au lanceur chinois de placer sur orbite des satellites ou objets comportant des composants américains.

A contrario des missions américaine et chinoise, la mission émiratie Al-Amal (Espoir), qui a décollé du Japon, aura un rôle particulier. En effet, cette sonde de 1 350 kg – soit le poids d’un 4×4 – ne se posera pas sur Mars mais se placera en orbite autour de la planète rouge afin d’étudier la dynamique de l’atmosphère et du climat martien durant une année martienne (687 jour terrestres). Il faudra 7 mois à la sonde pour rejoindre la planète rouge et fournir un panorama de l’atmosphère martienne. Pour cette mission, les équipes scientifiques ont choisi une orbite inédite qui permettra une observation constante de l’atmosphère et son évolution heure par heure dans l’objectif de fournir une image complète de la dynamique du temps dans l’atmosphère de cette planète. Le satellite embarque trois instruments scientifiques qui étudieront principalement l’atmosphère martienne. La sonde pourra par ailleurs observer un lieu unique. Cela va permettre de suivre les changements climatiques de Mars et comprendre la formation et l’évolution de ses nombreuses tempêtes.

En définitive, si cette mission confère à Abou Dhabi le statut de puissance spatiale, il est clair que les EAU ne se positionnent pas au niveau des Etats-Unis et de la Chine en termes de technologies et de capacités, notamment parce qu’il ne possède pas la maîtrise des lanceurs. Toutefois, les informations collectées, mises à disposition de la communauté scientifique internationale, participeront à la compréhension de l’environnement martien.

 

Des objectifs technologiques

Les avancées liées à la conquête de l’espace sont nombreuses et ont permis des améliorations technologiques dans les domaines de l’informatique, des télécommunications, de la navigation mais également de la médecine.

La conquête spatiale focalise donc l’attention des Etats. Actuellement, la concurrence interétatique dans l’espace se fait autour de trois domaines : les lanceurs, les satellites et la data. L’objectif des pays présents dans la conquête spatiale est d’atteindre une certaine indépendance technologique vis-à-vis des autres pays. Si pour l’instant les Etats-Unis s’en approchent le plus, la Chine par le biais de sa stratégie de transfert de technologies avec des pays « partenaires » lui permet une nouvelle fois de se proposer comme un outsider grandissant dans la conquête spatiale.

La première prouesse technologique pour un Etat est sa capacité à lancer des charges utiles dans l’espace, ce qui signifie être en mesure de pourvoir lancer des missiles. Autour du bassin méditerranéen, plusieurs Etats font office de puissances spatiales. Parmi eux, la France, l’Italie, Israël, l’Iran et plus récemment les Emirats arabes unis. Malgré un nombre d’acteurs grandissant, le secteur spatial reste extrêmement élitiste et le développement de programme spatiaux s’avère très coûteux.

En effet, la conquête de l’espace doit se hisser parmi les priorités d’un Etat. Si elle permet des avancées indéniables, elle reste très onéreuse. A titre d’exemple, Perseverance, qui représente la neuvième mission américaine en direction de Mars, a un coût de 2,4 milliards de dollars. Dans une moindre mesure – et notamment parce que les portées technologiques sont plus modestes – Al-Amal coûte aux Emirats 200 millions de dollars.

 

Des visées géopolitiques

Alors que Terre et Mer ont longtemps dominé la géopolitique, le domaine aérien est apparu au XXème siècle et avec lui sa prolongation exo-atmosphérique soit l’espace. Très fortement associé aux capacités nucléaires, l’espace a incarné durant la Guerre froide un enjeu de puissance entre les deux Géants qu’étaient les Etats-Unis et l’Union soviétique. Aujourd’hui, il continue de rimer avec puissance pour des raisons plus diverses. En plus de mêler acteurs étatiques et privés, il représente un véritable terrain où se joue la géopolitique.

Dans ce théâtre relativement nouveau de jeux des puissances, les Etats prennent une place prépondérante et se préparent à d’éventuels affrontements. En effet, les capacités de nuisance d’un Etat sur Terre peuvent se répercuter dans l’espace. A titre d’exemple, en 2017, le satellite-espion russe Louch-Olympe a tenté de s’approcher du satellite franco-italien Athena-Fidus.

Les puissances spatiales n’omettent donc pas la probabilité de conflit dans l’espace. Par ailleurs, la France, qui a commencé l’exploration de l’espace assez tôt (le CNES ayant été créé en 1961 à l’initiative du générale Charles de Gaulle), continue d’accorder une importance primordiale à ce domaine notamment au niveau étatique et donc géopolitique. A ce titre, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré le vendredi 24 juillet 2020 que l’armée de l’air est désormais « une armée de l’air et de l’espace ». Son poste de commandement sera basé à Toulouse, historiquement « terre d’envol » et cette nouvelle appellation sera officielle au début de l’année 2021 après un vote. Toutefois, Florence Parly promet que le pays reste attaché à un usage pacifique de l’espace en dépit des luttes entre puissances qui s’y jouent.

Ces missions martiennes poursuivent donc un dessein géopolitique. Les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine. Perseverance entend donc permettre aux Etats-Unis de conserver leur leadership. Dans le pays, les agences privées prennent une place grandissante et travaillent en collaboration avec la NASA, la plus célèbre étant Space X. Si les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine – et dont la mission Perseverance entend consolider le leadership, la Chine a pris la place de deuxième maillon fort.

Pour la Chine qui poursuit entend également incarner l’hégémon à l’échelle mondiale et notamment avec ses nouvelles routes de la Soie, cette conquête spatiale illustre son désir de puissance. Avec sa mission ambitieuse, la Chine entend faire en une mission martienne tout ce que les Etats-Unis sont parvenus à réaliser en plusieurs fois depuis les années 1960. Après un gros retard technologique au départ, Pékin incarne aujourd’hui la deuxième puissance spatiale mondiale et a pour ambition de devenir la première puissance mondiale en 2049, à l’occasion du centenaire du régime. Pour ce faire, la gestion spatiale est devenue plus indépendante (contrairement aux collaborations passées avec la Russie) et s’est ouverte aux entreprises privées. Depuis 2015, une soixantaine d’entreprises privées ont émergé dont One Space, le principal concurrent de Space X. La Chine, qui se spécialise dans les microsatellites, investit massivement dans les entreprises privées américaines afin de pouvoir bénéficier de transferts de technologies. Cette stratégie pourrait toutefois mener à des tensions entre les deux puissances et rencontrer de nombreux freins d’ordre juridique.

Les Emirats arabes unis frappent un grand coup géopolitique avec Al-Amal, première mission spatiale arabe vers Mars. Outre les avancées technologiques et scientifiques qu’elle permettra, l’arrivée de la sonde Al-Amal en février 2021 sur Mars célèbrera le 40ème anniversaire de la création des Emirats arabes unis, formés en 1971 après l’association de 7 principautés. Les Emirats arabes unis qui ont les moyens de leurs ambitions grâce à leurs importantes capacités financières, entendent accroître leur puissance notamment par la colonisation de Mars à l’horizon 2117 – volonté inscrite dans la feuille de route spatiale émiratie. Il y a là clairement l’affichage d’une ambition. A travers cette mission martienne, Abou Dhabi espère démontrer que la civilisation arabe contribue au progrès des connaissances de l’humanité. En septembre 2019, le pays avait déjà envoyé pour la première fois un astronaute vers la station spatiale internationale. S’il n’est resté que 8 jours à bord de la station, Hazza al Mansouri devient un symbole politique et représente le troisième homme de l’histoire du monde arabe à avoir séjourné dans l’espace, après le Saoudien Sultan Ben Salman Ben Abdelaziz en 1985 et le Syrien Mohamed Farès en 1987.

Pour certains, la puissance spatiale émiratie dépasserait les frontières. On prête à Abou Dhabi l’ambition de créer une agence spatiale arabe qui lui conférerait une véritable autonomie stratégique. Pour autant, les désaccords et les conflits entre les différents pays arabes rendent très improbable une capacité spatiale pan-arabe. Qui plus est, la capacité de développer des lanceurs restent un élément clé de la suprématie aérospatiale. Elle n’est pour l’heure pas acquise et est loin de l’être.

Pour autant, la conquête spatiale est un vecteur de fierté nationale et participe au prestige d’un Etat sur la scène internationale. Pour le responsable du projet émirati, Omar Charaf, « les Emirats voulaient envoyer un message fort à la jeunesse arabe, lui rappeler le passé, où monde arabe n’était pas en reste sur la promotion du savoir notamment spatial ».

 

Des questions juridiques en suspens

Comme pour les autres « espaces communs » (mer, air, cyber), bénéficier d’un point de vue global sur la planète Terre par le biais des satellites est un vecteur de puissance. Ces espaces isotropes devront faire l’objet d’une approche pluridisciplinaire mêlant les domaines technologiques, scientifiques et juridiques. La Mer, en sa qualité de plus ancien espace commun, en est l’illustration.

L’avènement d’entreprises privées sur le marché au cours des dernières décennies a permis d’accélérer considérablement les innovations mais cette multiplication d’acteurs a entraîné l’augmentation de nombreux risques mettant en lumière les limites de la législation spatiale actuelle. Dès les prémices de la conquête spatiale, la nécessité d’un droit de l’espace s’est imposée. En 1967, porté par l’Organisation des Nations unies, le traité de l’espace est signé par une centaine d’Etats, dont l’ensemble des puissances spatiales : Etats-Unis, Union soviétique, Chine, France et Japon. Le traité prévoit la liberté d’accéder à l’espace exo-atmosphérique sans qu’une appropriation par un quelconque Etat ne soit rendue possible. Les Etats signataires se sont donc engagés à une utilisation pacifique de l’espace. Ce traité à l’époque avait pour principal objectif de réguler la guerre entre les Soviétiques et les Américains dans la course à la Lune. Désormais de nouveaux problèmes subsistent, le principal étant la gestion des flux de satellites et la quantité croissante de ces derniers (et les déchets qui en découlent) qui provoque un risque important. Le « silence de la loi » du fait d’une rédaction des textes ambigus ont poussé les Etats à interpréter le droit de l’espace de manière subjective. En effet, le texte n’interdit pas formellement l’envoi de satellites visant à la défense d’un Etat.

En 1979, un traité international sur la Lune et les autres corps célestes est venu compléter le premier traité sur l’espace. En tant que « patrimoine commun de l’humanité », la Lune et les corps célestes ne peuvent devenir la propriété d’Etats, d’organisations internationales ou de personnes physiques. Aussi, les Etats signataires s’engagent à une répartition équitable entre les Etats parties des avantages potentiellement découverts. Cette condition « collectiviste » n’a pas trouvé écho auprès des Etats. A l’heure actuelle, seuls 18 Etats ont ratifié cet accord. Parmi eux, aucune puissance spatiale.

Or, au vu des transformations et des évolutions croissantes qu’a connu cet endroit et compte tenu de l’apparition d’acteurs toujours plus nombreux et notamment privés, il apparaît primordial de réglementer l’espace. Pour autant, sur Terre comme dans l’espace, il est évident que le multilatéralisme traverse une crise profonde accentuée par l’arrivée de dirigeants (Etats-Unis, Russie, Chine, etc.) adepte de l’unilatéralisme. De fait, la discussion et la diplomatie n’incarnent plus le lieu naturel de règlement des différends. La volonté d’appropriation de l’espace par les Etats – notamment les Etats-Unis avec le Space Act de 2015 viennent contrecarrer les ambitions de l’Organisation des Nations unies qui ne parvient pas à dépasser les blocages. La paralysie du droit de l’espace laisse donc le champ libre aux Etats pour poursuivre leurs ambitions nationales.