L’impact de la seconde guerre du Golfe sur la présence française au Moyen-Orient

Cet article a été publié dans la Revue Défense Nationale d’octobre 2021.

Pour expliquer l’évolution de la posture française au Moyen-Orient au tournant des années 1990, il est nécessaire de brosser sommairement le panorama géopolitique qui prévalait à la veille de la guerre de libération du Koweït. Cette seconde guerre du Golfe – la première ayant opposé l’Irak à l’Iran de 1980 à 1988 – va provoquer le recul de l’influence française en Irak et au Liban, mais créer de nouvelles opportunités pour la France dans d’autres pays. En cet été 1990, le Moyen-Orient est disputé entre Américains, Soviétiques, Irakiens et Iraniens. Les Israéliens, très isolés sur la scène internationale, font face de leur côté à la première Intifada et doivent recoller les morceaux d’une relation très dégradée avec Washington. Les Égyptiens et les Syriens sont marginalisés, tandis que les Européens font de la figuration et que les Chinois consolident discrètement leurs gains positionnels acquis à l’occasion de la guerre Iran-Irak.

Un Moyen-Orient fragmenté et traumatisé par la guerre Iran-Irak

Le Moyen-Orient est alors impacté par les conséquences de la guerre Iran-Irak qui a marqué au fer rouge toute la région, influençant l’ethos des peuples comme des dirigeants. Saddam Hussein triomphe tout en comprenant que sa victoire face à l’Iran, deux ans plus tôt, est en réalité une victoire à la Pyrrhus, car elle a considérablement affaibli son pays et fragilisé son régime. Il fait face à un dilemme qui apparaît très clairement dans les bandes audios dont s’empareront les Américains en 2003 [1] : s’il démobilise son armée devenue pléthorique, il créera un chômage massif qui fragilisera un peu plus son économie ruinée et endettée ; tous ces inactifs, aguerris par de longues années de guerre, pourraient dès lors se retourner contre lui. Saddam, qui n’a jamais été militaire – même s’il paradait en uniforme –s’est toujours méfié de l’armée, raison pour laquelle il avait créé sa garde prétorienne. Mais s’il garde sous les drapeaux son armée de 850 000 hommes, il lui faut l’occuper et la payer. Féru d’histoire, il sait que les troupes qui s’ennuient et qui courent après leur solde sont les premières à renverser leur chef. Son cousin germain et ministre de la Défense Adnan Khairallah n’étant plus là pour le conseiller [2].

Comme l’émir du Koweït a le mauvais goût de refuser d’éponger la dette irakienne contractée pendant la guerre Iran-Irak et qu’il s’est rallié de surcroît au camp saoudien au sein de l’Opep contre les intérêts de Bagdad, Saddam décide de tenter le hold-up du siècle : s’emparer du Koweït en un audacieux tour de main et de ses réserves d’or et de pétrodollars. Il est convaincu que les monarchies du Golfe, tétanisées, ne bougeront pas et que les Américains et les Soviétiques laisseront faire, Washington et Moscou étant selon lui englués dans la gestion compliquée de la fin de la guerre froide. Bien que les relations se soient fortement distendues avec Paris depuis la fin de la guerre Iran-Irak, le raïs irakien est persuadé de pouvoir compter sur le soutien diplomatique et militaire de la France. Une partie de la classe politique française ne le soutient-il pas ouvertement, tant à gauche qu’à droite ? L’Irak n’a-t-il pas représenté un Eldorado pour les industriels français, tout particulièrement pour ceux de l’armement qui ont vendu pour 22 milliards de dollars d’équipements (au taux de l’époque) entre 1975 et 1988, et constitué un allié de circonstance pour le Quai d’Orsay face au prosélytisme de la république des mollahs ?

Perte d’influence de la France en Irak et au Liban

La France est alors perçue par les États-Unis et les pays du Moyen-Orient comme un soutien indéfectible de l’Irak, au même titre que l’URSS, ce qui la place dans une situation très délicate, d’autant plus qu’elle n’est véritablement influente que dans deux autres pays de la région : le Liban en pleine guerre civile et l’Égypte du président Moubarak. En réalité, le président François Mitterrand a commencé à tourner le dos à Saddam Hussein dès 1986, entamant le rééquilibrage de sa posture régionale ne serait-ce que pour pouvoir négocier avec l’Iran la libération des otages retenus au Liban et solder le contentieux Eurodif [3] qui empoisonne les relations bilatérales avec Téhéran depuis 1979.

La décision de François Mitterrand de se ranger d’emblée dans le camp américain n’est donc pas une surprise, a fortiori dans un contexte encore marqué par la fin de la guerre froide. Nul doute d’ailleurs que l’une des raisons qui pousse le président George Bush et son entourage à intervenir massivement dans le Golfe consiste à faire une gigantesque démonstration de puissance pour convaincre les dirigeants soviétiques de ne pas se laisser tenter par un scénario de fuite en avant, alors même que l’URSS se délite sous leurs yeux.

L’opération Desert Storm déroule dans les sables de la péninsule Arabique le concept d’AirLand Battleimaginé pour le front Centre-Europe. La démonstration est percutante et l’armée irakienne, littéralement écrasée sous les bombes et les obus, bat en retraite. En fin stratège, George Bush ne se laisse pas aveugler par l’hubris et décide de ne pas poursuivre jusqu’à Bagdad, estimant qu’un régime irakien très affaibli, mais jouant encore son rôle de bouclier face à l’Iran, était plus utile qu’un régime terrassé, au risque de laisser le champ libre à la République islamique d’Iran et à d’éventuels djihadistes de retour d’Afghanistan.

Pour la France, l’écrasante victoire de la coalition conduite par les États-Unis est synonyme de perte totale d’influence en Irak, désormais placé au ban des Nations ; elle a aussi des implications au Liban car le leader syrien Hafez el-Assad a su habilement négocier avec Washington son ralliement à la coalition en échange d’une mainmise totale sur le Liban. Le gouvernement français se voit même contraint d’accueillir en exil le général Michel Aoun qui combat jusqu’au bout l’armée syrienne dans son réduit chrétien. Nombre de Libanais fuiront avec lui le pays du Cèdre et reprocheront à la France de les avoir trahis.

Rapprochement avec le Qatar et les Émirats arabes unis

Une fois la poussière des combats retombée, place aux affaires ! La France est bien décidée à obtenir un retour sur investissement pour compenser la perte de l’Irak et du Liban. Les règles du jeu fixées par les Saoudiens et les Koweïtiens sont simples : chacun obtiendra des contrats proportionnels à sa participation active à la défense du royaume des deux Saintes Mosquées et à la libération du Koweït [4]. Les responsables des achats des armées du Golfe doivent résoudre de véritables casse-tête pour identifier les contrats permettant d’honorer cette règle, sans le moindre souci pour la cohérence opérationnelle ou logistique.

Le poids de l’histoire aidant, les vieux réflexes subsistent et les États-Unis comme le Royaume-Uni considèrent l’Arabie saoudite, le Koweït et Bahreïn comme leur chasse gardée. Mais Paris obtient tout de même de Riyad des contrats significatifs dans le domaine naval (2 pétroliers-ravitailleurs et 4 frégates de classe « Madina », plus 4 autres furtives plus modernes un peu plus tard) et dans le domaine aérien (hélicoptères AS-365 Dauphin), ainsi que le rétrofit d’un lot de chars AMX-30 acquis auparavant. La France gagne un prix de consolation au Koweït avec un nouveau lot de Mirage F-1 et d’hélicoptères Gazelle et Puma, tout en assurant la modernisation des aéronefs d’origine française ayant survécu aux hostilités. La DGA parvient même à vendre quelques missiles Exocet à Bahreïn.

De manière pragmatique, la France va s’investir massivement dans une relation bilatérale de long terme avec les deux pétromonarchies quelque peu délaissées par les Américains et les Britanniques, d’autant plus qu’elle entretenait déjà des relations suivies avec elles depuis le début des années 1970. Dès 1992, les représentants français se rendent très fréquemment au Qatar et aux Émirats arabes unis (EAU) pour prospecter, tisser des liens et créer des réseaux qui se révéleront efficaces, car à plusieurs reprises ils miseront sur des contacts qui grimperont rapidement dans la hiérarchie locale. Mais pour ne pas déplaire à leurs obligés, les négociateurs français se voient contraints de dupliquer les équipes, car le Qatar et les EAU sont des rivaux de longue date et se détestent cordialement. Ce processus impose plus de personnels, mais présente l’avantage de pouvoir se rendre souvent et longtemps dans chacun de ces deux pays. Cela permet de nouer des liens de confiance plus rapidement et efficacement. [5]

De fait, les premiers retours sont prometteurs, mais les Qataris et les Émiriens font clairement savoir à Paris qu’ils ne concluront d’importants marchés d’armement que si la France s’engage à les défendre avec un accord de défense en bonne et due forme, impliquant notamment le déploiement permanent de troupes françaises sur leur territoire. Paris hésite, car si l’adversaire officiellement désigné est l’Iran, la menace réelle, du moins telle qu’elle est perçue par Doha et Abou Dhabi, pointe vers l’Arabie saoudite avec laquelle le Qatar et les EAU ont des différends frontaliers et dynastiques. Défendre ces deux monarchies, c’est prendre le risque de devoir intervenir contre Riyad.

La France accepte néanmoins et conclut deux accords de coopération militaire et de défense mutuelle avec le Qatar (1994) et les EAU (1995) qui ouvrent la voie à d’importantes livraisons d’armement : près de 200 blindés et 12 Mirage 2000, ainsi qu’un stock de missiles conséquent pour le Qatar ; 426 chars Leclerc, 30 Mirage 2000, 6 corvettes furtives de classe « Baynunah » et l’ensemble de l’armement associé pour les EAU. Les États-Unis réagissent très vite et négocient eux aussi des accords de défense avec le Qatar et les EAU, construisant dans la foulée (1996) la gigantesque base aérienne d’Al-Udeid (Qatar) qui abritera leur Combined Air Operations Center pour la région du Moyen-Orient. Ce dernier deviendra totalement opérationnel en 2001 lors des opérations d’Afghanistan.

Au début des années 2000 et à la suite de l’accroissement des tensions avec l’Iran, les EAU demanderont à la France de manifester sa protection de manière plus tangible. Cette démarche conduira à l’ouverture de la base permanente française d’Abou Dhabi par Nicolas Sarkozy (mai 2009), en parallèle à l’acquisition de 30 Mirage 2000-9, de 2 corvettes Gowind et de 2 satellites militaires d’observation. Pour ne pas être en reste, le Qatar commandera 36 Rafale à Paris (2015) en remplacement de sa flotte de Mirage 2000. Au-delà des seuls contrats d’armement, le Qatar et les EAU investissent massivement en France dans de nombreux secteurs : touristiques, sportifs, industriels, luxe. Lorsque l’Arabie saoudite et les EAU décréteront un embargo total sur le Qatar en 2017, nombreux seront ceux qui souligneront la posture délicate de la France et les limites de la diplomatie du carnet de chèque.

La France éclipsée par une totale domination américaine

Sur le plan géopolitique, la guerre de libération du Koweït aura deux conséquences majeures. La première, c’est la consécration de la toute-puissance américaine. À partir de 1991, plus aucun État ne sera en mesure de remettre en cause la domination totale des États-Unis sur l’ensemble du Moyen-Orient, pas même l’Iran [6] très affaibli ou encore l’Irak d’un Saddam Hussein revanchard. La Russie en pleine déliquescence se retrouve durablement hors-jeu. L’Irak, ostracisé, est en mode survie. Washington en profite pour développer une stratégie de double-endiguement à la fois contre l’Irak et contre l’Iran. La France, au contraire, mise sur une stratégie d’équilibre et de dialogue avec tous les acteurs de la région, qu’elle maintient toujours aujourd’hui. Outre les EAU et le Qatar, elle se rapproche du Koweït et d’Oman, ce qui va lui permettre de normaliser progressivement ses relations avec l’Iran. Les voyages du ministre des Affaires étrangères Roland Dumas à Téhéran en 1991 et 1992 permettent d’apurer les comptes et de solder le différend Eurodif.

La seconde conséquence géopolitique de ce conflit, de plus long terme, c’est l’invasion de l’Irak en 2003 voulue par George W. Bush et ses conseillers néoconservateurs pour « liquider le régime de Saddam Hussein et terminer le travail » commencé par son père. Mais le fils, aveuglé par l’hubris comme par l’idéologie, n’aura pas la sagesse du père. En retirant à la fois Saddam Hussein et le parti Baas de l’équation irakienne, il offrira aux Iraniens sur un plateau la victoire dont les mollahs rêvaient depuis plus de vingt ans, laissant par là même le champ libre aux sunnites marginalisés et radicalisés qui déstabiliseront l’ensemble du Moyen-Orient. La France, qui refusera en 2003 de s’aligner aux côtés des États-Unis, en payera durement le prix, même si sa posture lui assurera un regain de prestige dans la région.

Ce « moment américain » au Moyen-Orient durera un quart de siècle jusqu’en 2015, lorsque surviendront quatre éléments majeurs : la réintégration de l’Iran dans le concert des Nations après la conclusion de l’accord sur le dossier nucléaire iranien (JCPOA) ; l’extension maximale de Daechmenaçant l’ensemble des équilibres régionaux et remettant ouvertement en cause les frontières du Moyen-Orient ; l’intervention militaire directe de la Russie en Syrie pour sauver le régime de Bachar el-Assad ; la décision du président Barack Obama d’opérer une bascule stratégique vers la zone Indo-Pacifique. La conjonction de ces quatre événements démontrera les limites de la mainmise américaine sur le Moyen-Orient et incitera l’Iran, la Russie, Israël, l’Arabie saoudite et les EAU à pousser leurs pions et à jouer leurs cartes de manière totalement indépendante du jeu américain. On en voit aujourd’hui les effets.

La double alliance nouée par la France avec le Qatar et les EAU se sera-t-elle révélée un bon calcul au bout du compte ? Sur le plan économique, certainement. Sur le plan stratégique, probablement aussi, car le Qatar est placé au centre du golfe Persique et sa posture « neutre » lui permet de parler à tous les acteurs régionaux, tandis que les EAU constituent pour leur part une porte d’entrée idéale sur la péninsule Arabique, tournée à la fois vers le Golfe et vers l’océan Indien. Mais sur le plan politique et géopolitique, le bilan est nettement plus mitigé, car le Qatar, qui dispose de revenus gigantesques de par son industrie et ses réserves gazières, soutient idéologiquement la mouvance des Frères musulmans et finance sans sourciller leur projet politique visant à promouvoir l’Islam politique, mais aussi à instaurer des Républiques islamiques là où cela paraît possible, fragilisant de ce fait les États laïcs au Moyen-Orient et les pays démocratiques en Europe. Quant aux EAU, ceux-ci financent discrètement les réseaux salafistes ; ils se sont lancés de surcroît dans des aventures militaires au-delà de leur portée et interfèrent de plus en plus en mer Méditerranée et en Afrique du Nord, au risque d’adopter des postures contraires aux intérêts français, même si leur activisme peut être perçu comme un appui de circonstance face à une Turquie décomplexée. Enfin, aujourd’hui, comme en 1990 et 2003, l’Irak redevient l’épicentre des rivalités de puissance au Moyen-Orient. Il n’est pas interdit de penser que la France soit mise une nouvelle fois au pied du mur pour choisir un camp. Il faut s’y préparer.

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