Les Émirats arabes unis en quête d’autonomie stratégique

Jean-Loup Samaan, chercheur associé à l’Institut français de relations internationales, a été Associate professor en études stratégiques au Collège de défense nationale des Émirats arabes unis à Abu Dhabi de 2016 à 2021.

Résumé

La décennie écoulée a vu les Émirats arabes unis, petite fédération de principautés du Golfe, émerger comme un acteur stratégique de poids dans la région. S’appuyant sur une armée moderne, Abu Dhabi a conduit une politique de puissance qui n’a pas hésité à employer la force (Yémen, Syrie, Libye) ou à faire usage d’autres moyens coercitifs (blocus du Qatar, renforcement des conditionnalités de l’aide au développement et des investissements en Afrique). Cette stratégie, qui a valu au pays la réputation de « petite Sparte » du Moyen-Orient, a abouti à des résultats mitigés, notamment au Yémen où les opérations de la coalition saoudienne n’ont pu résoudre la crise entamée en 2015. C’est pourquoi les EAU semblent aujourd’hui entamer une nouvelle étape de leur développement international, reléguant la force armée au second plan pour se positionner comme acteur diplomatique régional incontournable, que ce soit à travers son rôle de médiateur dans la Corne de l’Afrique ou en Asie du Sud, mais aussi via le renforcement de ses liens avec les puissances asiatiques, au premier rang desquelles la Chine. Il reste à savoir si cette entreprise d’autonomie stratégique conduite par les EAU pourra porter ses fruits sans engendrer de tensions avec leurs alliés occidentaux traditionnels au premier rang desquels les États-Unis. 

En avril dernier, les Émirats arabes unis (EAU) dépêchaient à Chypre Anwar Gargash, conseiller spécial auprès du président, afin de représenter le pays lors d’un sommet avec les ministres des Affaires étrangères grec, chypriote et israélien[1]. Peu de temps avant, Dubaï accueillait des négociations entre l’Inde et le Pakistan afin de rétablir un dialogue entre les deux pays sud-asiatiques[2]. À quelques semaines d’intervalle, ces deux événements symbolisent les ambitions grandissantes d’un jeune pays, les EAU, qui fête cette année ses cinquante ans et dont les citoyens représentent à peine un million de personnes.

Dotée des septièmes réserves pétrolières au monde, cette fédération de sept principautés a longtemps été connue pour l’exubérance de Dubaï et de ses projets architecturaux. Or depuis 2011, sa capitale fédérale, Abu Dhabi, emmenée par son prince héritier, Mohammed bin Zayed Al Nahyan (dit MBZ), a développé une véritable politique de puissance qui a pris le pas sur la logique mercantiliste dubaïote. Au cours de la dernière décennie, les EAU sont ainsi devenus un acteur incontournable, non seulement au sein de la péninsule Arabique, mais au-delà, du continent africain jusqu’aux rivages asiatiques : à travers son rôle clé dans le processus de paix entre Érythrée et Éthiopie en 2018, ses relations intimes avec le Conseil militaire de transition au Soudan ou encore son rapprochement continu avec la Chine, le pays a élargi la voilure de son agenda international.

Dans le même temps, Abu Dhabi a projeté à l’international son modèle de gouvernance, à savoir une monarchie absolue prévenant toute expression dissidente, et en particulier venant des promoteurs de l’islam politique. Cette diffusion du modèle émirien a pu se faire de manière musclée, par l’emploi de moyens de pression économique ou le déploiement des capacités militaires du pays. Dès lors, cette politique de puissance a conduit le pays à se retrouver en première ligne sur des dossiers tels que le conflit au Yémen, la guerre civile en Libye ou encore la compétition régionale avec l’Iran.

Toutefois, cet activisme émirien, saisissant au regard de la taille modeste du pays, semble avoir atteint son point culminant depuis peu. Plus précisément depuis l’été 2019, Abu Dhabi semble non pas abandonner ses ambitions mais faire preuve d’un pragmatisme qui, dans certains cas, lui est imposé par la réalité du terrain. Dans cette perspective, notre note entend revenir sur le développement de cette politique de puissance des EAU, afin d’en comprendre non seulement les motivations mais aussi les conséquences. Dès lors, on peut saisir au mieux les enjeux actuels autour d’une révision en germe de la politique émirienne.

L’essor régional de la “petite Sparte”

En novembre 2014, le Washington Post publie un article à la tonalité élogieuse sur les EAU, décrivant le pays, non seulement comme un allié solide des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme, mais comme une véritable « petite Sparte », expression attribuée à James Mattis, alors à la tête du Central Command américain[3]. La référence spartiate entend souligner l’arrivée à maturation des armées émiriennes qui ont fait l’objet d’une vaste réforme depuis le milieu des années 1990 sans équivalent dans la péninsule Arabique.

En 1996, l’absorption des forces de défense de Dubaï par l’armée fédérale achève le processus de centralisation au sein de la fédération sous l’égide d’Abu Dhabi et permet à celle-ci de mettre en œuvre son projet militaire pour les EAU. Depuis lors, les forces émiriennes ont été déployées au Kosovo, en Somalie, ou encore en Afghanistan. Elles ont par ailleurs bénéficié d’une modernisation de leurs capacités, en particulier en matière d’aviation de combat. À partir de 2009, la création d’une Garde présidentielle, s’appuyant sur un programme d’entraînement de l’US Marine Corps, lui a permis de compter sur des forces spéciales jugées depuis parmi les plus aguerries de la région.

Cette montée en puissance de l’armée émirienne repose en grande partie sur les liens tissés avec les alliés occidentaux, à commencer par les États-Unis. La relation avec Washington s’appuie sur un accord de coopération de défense, renouvelé en 2017 pour 15 ans, qui encadre la présence de 3 500 soldats américains ainsi que l’exécution de massifs contrats d’armements.

Aux côtés des États-Unis, figure la France avec laquelle la fédération entretient des relations étroites depuis sa naissance en 1971. La proximité avec Paris a été renforcée sous la présidence de Nicolas Sarkozy avec l’ouverture d’une base militaire à Abu Dhabi, abritant le quartier général du commandant français pour l’océan Indien, « Alindien », ainsi qu’un contingent d’environ 650 hommes. En termes d’armement, la France reste le second fournisseur des EAU sur la période 2000-2020, bien que les données agrégées par le Stockholm International Peace Research Institute donnent à voir un net recul en chiffres absolus au profit des États-Unis. [4]

Forces émiriennes en 2021 (sources : The Military Balance, SIPRI)
Effectif total (personnel)63 000
Armée de terre (personnel)44 000
Brigade d’artillerie1
Brigade d’infanterie1
Brigades mécanisées2
Brigades blindées2
Véhicules blindés3 203
Chars Leclerc en service258
Armée de l’air (personnel)4 500
Escadrons de chasse6
F-16E/F en service77
Mirage 2000-9D en service63
Marine (personnel)2 500
Bâtiment de patrouille/surveillance42
Frégate1
Garde présidentielle (personnel)12 000

Cette réforme militaire est l’œuvre de MBZ, fils du feu émir et fondateur des EAU, Sheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan. Formé à Sandhurst et ayant gravi les échelons de la hiérarchie militaire, MBZ a vu dans la modernisation de l’outil de défense émirien non seulement un moyen de consolider son pouvoir en interne mais aussi de faire du pays un acteur stratégique. Pour MBZ, les EAU doivent in fine être capables d’employer leurs capacités militaires, le cas échéant par des interventions extérieures, non seulement pour peser sur les dossiers régionaux mais aussi pour prévenir l’éclosion de menaces étrangères qui pourraient viser la fédération.

Cette vision interventionniste reflète les aspirations émiriennes à une autonomie stratégique. Elle tranche aussi avec celle du Qatar, le pays voisin et rival, où le précédent émir Hamad bin Khalifa préfère durant la même période miser sur les investissements étrangers et le soft power qatari pour gagner en influence.

À partir des mobilisations arabes de 2011, cette réforme militaire émirienne s’adosse à l’agenda politique d’Abu Dhabi. Les EAU perçoivent les soulèvements dans la région moins comme l’expression d’un rejet populaire de dirigeants autoritaires que comme une tentative de coup menée par les tenants de l’islam politique et plus particulièrement la confrérie des Frères musulmans.

Les Émirats entretiennent eux-mêmes des relations compliquées avec l’organisation et sa branche locale, Al Islah. Longtemps influente dans la société émirienne, et en particulier dans les émirats les plus pauvres (Fujaïrah, Ras Al Khaïmah, ou encore Umm al Qaiwain), la confrérie a même un temps contrôlé les manuels scolaires aux EAU. Les relations avec le pouvoir à Abu Dhabi ne cessent de se dégrader au cours des années 2000 et les événements de 2011 ne font qu’accélérer une rupture qui se matérialise alors par l’interdiction d’Al Islah et l’arrestation d’une dizaine de ses cadres. [5]

Si ces tensions sont le fait du bras de fer entre la famille régnante et Al Islah à l’intérieur des Émirats, Abu Dhabi est convaincu qu’elles reflètent plus largement une volonté des groupes islamistes de s’emparer du pouvoir au Moyen-Orient. Dès lors, l’escalade en interne se décline bientôt, à l’international, par la volonté d’Abu Dhabi de prévenir l’arrivée au pouvoir des mouvements islamistes partout ailleurs. C’est dans ce contexte que les EAU se rapprochent progressivement de l’Arabie saoudite pour former un camp contre-révolutionnaire venant en aide aux leaders arabes menacés par les révoltes.

La posture d’Abu Dhabi entre alors de plus en plus en opposition avec celle du Qatar qui a fait pour sa part le calcul inverse, de miser politiquement, voire financièrement, sur l’islam politique.[6] Durant les années qui suivent les révolutions de 2011, l’émir Hamad puis, après son abdication en 2013, son fils Tamim soutiennent des groupes considérés comme des ennemis par le voisin émirien. En Égypte, l’éviction du président Morsi appuyé par le Qatar, au cours de l’été 2013 à la faveur d’un coup conduit par les militaires et soutenu par Abu Dhabi et Riyad, reflète cette ligne de fracture grandissante dans le Golfe.

À partir de 2014, Qataris et Émiriens s’affrontent aussi indirectement en Libye où une nouvelle guerre civile oppose les forces du maréchal Haftar au gouvernement d’entente nationale. Abu Dhabi perçoit Haftar comme l’homme fort, un militaire de carrière adoptant une rhétorique nationaliste face aux mouvements islamistes qui contrôleraient les leviers du pouvoir à Tripoli – et qui bénéficient du soutien qatari.

Cette guerre par procuration entre Abu Dhabi et Doha déclenche une première crise diplomatique dans la péninsule Arabique en 2014, lorsque les Émiriens, aux côtés des Saoudiens et Bahreïnis rappellent leurs ambassadeurs du Qatar. La crise dure six mois avant qu’une feuille de route censée, en vain, restaurer la confiance entre les deux parties soit mise en place. La crise préfigure l’instauration d’un blocus de Doha par les mêmes pays de juin 2017 à janvier 2021.

Si l’islam politique et les Frères musulmans constituent donc une menace prioritaire pour Abu Dhabi, la politique régionale de l’Iran continue d’irriguer la politique étrangère et de défense des EAU. Le programme nucléaire iranien est bien évidemment un sujet alimentant la perception émirienne d’une menace imminente mais il s’ajoute à des contentieux encore plus anciens tels que l’occupation par l’Iran de trois îles (Abu Musa, la Petite Tunb et la Grande Tunb). Cette occupation reste un élément traditionnel du discours diplomatique des EAU, qui appellent régulièrement à une relance des négociations au niveau de l’ONU, sans que cela soit suivi d’effet. Par ailleurs, l’arsenal balistique iranien et le soutien logistique ou financier des Gardiens de la Révolution islamique à des acteurs non étatiques en Irak ou au Yémen exacerbent les craintes d’Abu Dhabi.

Cette lecture émirienne de la politique iranienne conduit Abu Dhabi à se montrer sceptique face aux tentatives d’ouverture envers Téhéran de l’administration américaine sous Barack Obama puis à soutenir immédiatement Donald Trump lorsque ce dernier répudie en 2018 l’accord nucléaire signé en 2015.[7] Par ailleurs, la politique d’armement des EAU reflète la priorité accordée par Abu Dhabi au renforcement de ses capacités de dissuasion d’une agression iranienne, notamment par l’achat massif de systèmes de défense antimissile américain (batteries Patriot, système THAAD) et d’avions de combat (avec trois escadrons dotés de F-16 et trois autres équipés de Mirage 2000, et potentiellement demain du F-35 américain). Compte tenu de ces acquisitions, l’ancien chef du Central Command américain, David Petraeus, affirmait dès 2009, que l’armée de l’air émirienne pouvait, par ses propres moyens, défaire les forces iraniennes [8]

En d’autres termes, la lecture sécuritaire de son environnement conduit Abu Dhabi au cours des années 2010 à mettre en œuvre une politique qui vise à la fois à contenir les poussées régionales des mouvements islamistes et celles du régime iranien. Ce faisant, les EAU n’hésitent pas à faire usage de la force en contribuant aux frappes aériennes contre l’État islamique entre 2014 et 2015 et en déployant près de 4 000 soldats au Yémen à partir de 2015. Cet emploi décomplexé de la force nourrit logiquement le narratif autour de cette « petite Sparte ». Néanmoins, comme de nombreuses puissances expéditionnaires avant elle, la fédération fait aujourd’hui l’expérience des limites d’une telle politique de puissance.

Une stratégie revue à la baisse

À l’automne 2016, la stratégie régionale des EAU suscite si ce n’est l’admiration du moins l’approbation de nombreux observateurs occidentaux. Les militaires américains et français à Abu Dhabi soulignent alors les prouesses techniques de cette jeune armée qui, en quelques mois, a mené des assauts amphibies sur les villes portuaires du Yémen, Aden (mai 2015) et Moukalla (avril 2016). Si la performance de l’armée saoudienne est jugée au même moment de façon très critique, celle des Émiriens fait l’objet d’une évaluation positive, consacrant les efforts de modernisation des deux décennies précédentes. En outre, alors que les États-Unis et la France ont fait de la lutte contre l’islamisme une priorité, Abu Dhabi semble avec sa rhétorique intransigeante faire figure d’allié objectif dans cette campagne régionale.

Néanmoins, la posture émirienne subit progressivement plusieurs revers. Sur le plan militaire, il apparaît bientôt que sa reconquête des territoires au Yémen pris par les Houthis ou, dans certaines zones, par la branche locale d’Al Qaeda ne se solde pas par une réelle stabilisation de ces régions. Non seulement, les Émiriens auraient été contraints de passer des accords sur le terrain avec certaines factions extrémistes pour pouvoir déployer leurs forces [9] mais le combat avec les Houthis s’enlise et prend à partir de la fin 2016 des allures de guerre de position.

L’enlisement pèse sur les relations entre Abu Dhabi et Riyad, les Émiriens considérant que le partenaire local des Saoudiens, le président yéménite en exil Abdrabbo Mansour Hadi, n’a ni la légitimité ni les capacités pour venir à bout de l’insurrection houthi. Par pragmatisme, Abu Dhabi se retrouve à soutenir les combattants du sud yéménite qui semblent bien plus aguerris sur le terrain pour défaire les Houthis. Or les miliciens sudistes voient dans la guerre une opportunité de remettre en avant leur agenda sécessionniste. Si les EAU ne soutiennent pas officiellement cette ambition sécessionniste, ils ne s’y opposent pas non plus franchement et contribuent par leur appui militaire au renforcement de ces groupes. Cette posture, au mieux ambivalente, d’Abu Dhabi finit par irriter à la fois le gouvernement légal d’Hadi et l’allié saoudien.

S’ajoutant à ces crispations au sein de la coalition, la présence militaire émirienne au Yémen expose le pays à des accusations de néocolonialisme. Alors que la communauté internationale s’émeut de plus en plus de la crise humanitaire que le pays subit, le déploiement des forces émiriennes sur les îles de Socotra ou Mayun alimente aussi les spéculations sur la volonté d’Abu Dhabi de s’installer dans la durée au Yémen.

Pendant ce temps, en Libye, le maréchal Haftar, galvanisé par le soutien dont il pense pouvoir bénéficier de la part des Émiriens et de l’Égypte voisine, lance une offensive militaire sur Tripoli au printemps 2019. L’opération remet ouvertement en cause les efforts de réconciliation pilotés par l’envoyé spécial des Nations unies, Ghassan Salamé. Si les premières semaines semblent favorables à l’initiative d’Haftar, ses forces armées butent bientôt sur celles de Tripoli. Surtout, elles conduisent la Turquie à venir en aide au gouvernement de Fayez al-Sarraj en déployant un contingent militaire à partir de janvier 2020. L’intervention turque solde définitivement les ambitions d’Haftar et met à mal la stratégie indirecte émirienne en Libye.

Enfin, le soutien d’Abu Dhabi à la stratégie de Donald Trump de la « pression maximale » contre l’Iran met ici aussi les EAU en difficulté. Début mai 2019, quatre tankers au large des côtes de Fujaïrah – le port émirien donnant sur le golfe d’Oman – sont sabotés. Alors que le secrétaire d’État américain Mike Pompeo accuse immédiatement l’Iran d’être derrière cette attaque, la diplomatie émirienne évoque une action conduite par un « acteur étatique » mais ne montre personne du doigt. [10]

L’enchaînement de ces multiples revers semble avoir provoqué une révision de l’approche régionale des EAU. Celle-ci se décline de plusieurs façons. Tout d’abord, à l’été 2019, Abu Dhabi annonce un retrait graduel de ses forces au Yémen. La diplomatie émirienne présente alors ce retrait comme une opportunité offerte aux acteurs locaux de prendre leur destin en mains. [11] Alors que le théâtre yéménite n’indique guère une sortie de crise imminente, l’annonce surprend les observateurs étrangers. La décision émirienne de redéployer ses troupes a été guidée par plusieurs éléments, et en particulier la volonté de s’extirper d’un conflit qui ne cesse d’avoir un coût réputationnel pour ses principaux acteurs, à commencer par le leader de la coalition, l’Arabie saoudite. Abu Dhabi a aussi, semble-t-il, voulu empêcher les divergences tactiques avec Riyad sur le dossier yéménite d’entacher plus profondément son alliance avec le royaume saoudien, un partenariat qui reste essentiel pour les EAU.

Durant la même période, Abu Dhabi décide de rouvrir un dialogue avec le régime iranien, interrompu depuis 2013. Alors que les tensions grandissent entre les Gardiens de la Révolution islamique et l’armée américaine après le sabotage des tankers à Fujaïrah, les Émiriens font le choix, non seulement de réactiver les canaux de communication avec Téhéran, notamment dans le domaine de la sécurité maritime, mais de rendre cette initiative publique.

Là aussi, le revirement peut surprendre compte tenu de l’inflexibilité des positions émiriennes précédentes sur le dossier iranien. Néanmoins, il révèle aussi les fragilités internes aux EAU : si la capitale, Abu Dhabi, peut tenir un discours intransigeant, la cité marchande, Dubaï, a tout intérêt à éviter une escalade dans les eaux du Golfe. Dubaï craint alors qu’une fuite en avant puisse compromettre son image de hub pour la finance et le tourisme international. En outre, la ville accueille historiquement une importante diaspora iranienne et reste considérée, à l’heure des sanctions contre l’Iran, comme la porte d’entrée de celle-ci dans l’économie mondiale [12].

Le revirement émirien sur la problématique iranienne peut aussi se lire comme une prise de distance vis-à-vis de la rhétorique de l’administration américaine de Donald Trump. Les EAU, comme l’Arabie saoudite, affichent initialement une forte convergence de vues avec l’ancien président dont la politique moyen-orientale semble renforcer leurs intérêts. Néanmoins, l’absence de réaction des États-Unis après l’attaque d’un drone américain par l’Iran, le 20 juin 2019, puis d’une station pétrolière en Arabie saoudite, le 14 septembre de la même année, suscite un malaise dans le Golfe, où les décideurs s’interrogent sur la volonté de Trump de véritablement aller au bout de sa politique de la « pression maximale ».

Cette révision de la politique étrangère émirienne se poursuit dans les mois qui suivent et l’éruption de la pandémie de Covid-19 ne change pas sa trajectoire. Finie la rhétorique de la « petite Sparte », Abu Dhabi semble désormais vouloir se positionner comme acteur de médiation régionale.

En août 2020, le pays provoque la surprise en signant les accords d’Abraham reconnaissant Israël et en annonçant dans la foulée l’ouverture d’une ambassade à Tel Aviv. L’existence de relations israélo-émiriennes n’était plus un secret depuis une décennie mais rien ne laissait présager une normalisation imminente de celles-ci. Dans la foulée, les diplomates émiriens essaient de mettre en avant l’idée selon laquelle l’accord permettrait de prévenir une annexion de la Cisjordanie par le gouvernement de Benyamin Netanyahou – une affirmation difficilement démontrable et qui cache l’absence de la question palestinienne dans ce rapprochement. En réalité, les accords dits d’Abraham s’apparentent moins à une feuille de route pour la paix qu’à de purs accords de coopération économique et de défense.

Ailleurs aussi, Abu Dhabi s’active pour devenir un acteur diplomatique incontournable. Alors que les tensions montent entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie autour du contentieux sur le partage des eaux du Nil, ravivé par la construction d’un barrage par Addis-Abeba, les EAU se proposent comme médiateur [13]. Les Émiriens bénéficient d’une relation étroite avec les trois pays : ils restent l’un des premiers soutiens politiques et financiers du régime du maréchal Sissi au Caire ainsi que du conseil militaire de transition à Khartoum tandis que les liens avec le gouvernement éthiopien se sont renforcés via la médiation émirienne dans l’accord de paix entre l’Éthiopie et l’Érythrée en 2018.

Les EAU mettent en œuvre la même approche en Asie du Sud, avec les rencontres organisées à Dubaï au printemps 2021 entre dirigeants indiens et pakistanais. Les Émiriens ont pu ici mobiliser leur proximité avec les deux gouvernements : si, historiquement, le Pakistan, et en particulier son institution militaire, entretient des relations étroites avec les EAU, Abu Dhabi a aussi renforcé ses liens économiques et militaires avec l’Inde depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi à New Delhi.

Cette diversification des partenariats, notamment en direction de l’Asie, permet aussi aux Émiriens de réduire leur dépendance vis-à-vis des puissances occidentales. C’est en partie ce qui avait déjà poussé les EAU en 2009 à faire le choix de la Corée du Sud pour le développement de leur première centrale nucléaire à Barakah, et ce face aux États-Unis et la France. [14]

Suivant la même logique, Abu Dhabi a fait le pari de s’allier à la Chine dans sa diplomatie du vaccin contre le Covid-19 pour consolider cette image d’acteur de la coopération régionale. Non seulement, les Émirats se sont associés à la société chinoise Sinopharm pour les essais cliniques de son vaccin, mais ils ont annoncé en mars 2021 signer un partenariat avec Pékin pour mettre en place une usine de vaccins dans l’émirat d’Abu Dhabi devant à terme permettre la distribution de doses aux pays en voie de développement, notamment en Afrique. [15] En d’autres termes, les EAU non seulement entendent jouer un rôle de premier plan dans la diplomatie du vaccin mais ils ont estimé que leur meilleur partenaire dans ce domaine serait la Chine.

Cette coopération émirienne avec la Chine sur le développement de vaccins s’inscrit plus largement dans un rapprochement continu entre les deux pays depuis la visite du président Xi Jinping aux EAU en 2018. Le partenariat touche à des domaines de plus en plus sensibles et qui ne sont pas sans susciter l’appréhension de Washington, et plus particulièrement du Pentagone. Ainsi la société chinoise Cosco détient désormais 90 % du terminal de conteneurs du port d’Abu Dhabi, Huawei assure le déploiement et la gestion du réseau 5G sur le territoire émirien et l’armée émirienne s’équipe de drones chinois Wing Loong-2.

Quelle trajectoire future pour la politique régionale des EAU ?

Depuis 2019, les EAU entendent réduire la voilure de leurs engagements militaires à l’étranger. Ils privilégient aussi une posture diplomatique plus pragmatique, voire plus modeste. Pour autant, cette révision de la politique émirienne signifie moins l’abandon de la vision du Moyen-Orient d’Abu Dhabi que son adaptation face aux revers subis. Certes, les EAU ont entamé un retrait de leurs forces armées du Yémen mais ils restent influents sur le terrain via leur soutien direct aux groupes sécessionnistes du sud.

De même, les Émiriens ont signé un accord de réconciliation du Conseil de coopération des États arabes du Golfe mettant un terme au blocus du Qatar en janvier 2021. Les Émiriens semblent ainsi s’être résignés à devoir mettre un terme au blocus devant les demandes de plus en plus pressantes de Washington. Néanmoins, les tensions entre Abu Dhabi et Doha restent saillantes dans la presse locale et les médias qataris tels qu’Al Jazeera demeurent interdits aux EAU.

De même, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan constitue encore un rival sur un ensemble de dossiers. Non seulement, l’AKP incarne l’islam politique qu’Abu Dhabi rejette mais le déploiement de troupes turques au Qatar ou encore le soutien militaire d’Ankara au gouvernement libyen à Tripoli contre les forces du maréchal Haftar continuent d’alimenter le climat d’hostilité entre la Turquie et les EAU.

À plus long terme, le déterminant majeur d’une réorientation éventuelle de la politique d’Abu Dhabi restera la trajectoire de sa relation, de plus en plus compliquée, avec Washington. La politique régionale des EAU de la décennie écoulée a reflété les aspirations de la fédération pour une forme d’autonomie stratégique. Le narratif occidental autour de la « petite Sparte » suggérait la montée en puissance des EAU en tant qu’allié régional capable de contribuer aux opérations dans la région. Or si les interventions, directes ou indirectes, d’Abu Dhabi, du Yémen à la Libye, attestent de la volonté de ses dirigeants de défendre par eux-mêmes leurs intérêts, elles ont aussi montré que ceux-ci ne convergeaient pas toujours avec ceux de leurs partenaires occidentaux. Par ailleurs, le pari du blocus du Qatar a aussi pu fragiliser les relations avec Paris ou Washington qui ont fermement maintenu leur neutralité sur le dossier.

L’émancipation émirienne de la protection occidentale, et en particulier de celle offerte par les États-Unis, a ses limites que la mise en place de l’administration du président Biden est venue rappeler. La vente de l’avion de combat F-35, promise dans les derniers jours de la présidence Trump, reste incertaine. Un temps suspendu, le contrat est actuellement de nouveau à l’étude mais le rapprochement entre les EAU et la Chine suscite l’appréhension des décideurs américains quant au transfert du fleuron de son aéronautique militaire à Abu Dhabi [16].

À terme, une expansion chinoise dans le pays et ses infrastructures critiques poserait la question de la compromission des échanges stratégiques entre Abu Dhabi et les États-Unis, mais aussi la France. À ce stade, il n’existe pas à proprement parler de ligne rouge qui aurait été publiquement formulée par Washington aux autorités émiriennes et celles-ci semblent encore dans l’expectative, cherchant à tirer simultanément les bénéfices de la présence militaire américaine et des investissements chinois.

Plus généralement, la volonté affichée de l’équipe démocrate à Washington de réorienter ses ressources militaires du Moyen-Orient vers l’Asie pose la question de la crédibilité de la posture émirienne sans protection américaine. Si les capacités des forces armées émiriennes sont indéniables, elles restent encore lacunaires : ses difficultés à contrôler le territoire au Yémen ou à sécuriser son espace maritime face au sabotage des tankers au printemps 2019 l’ont cruellement rappelé. Par conséquent, les années qui viennent seront cruciales pour déterminer la direction que prend l’actuelle révision de la politique régionale émirienne.

L’adoption d’une approche plus prudente sur l’interventionnisme militaire et le renforcement des capacités de médiation d’Abu Dhabi, en Asie du Sud ou en Afrique, constitueraient une issue bénéfique. Mais un éventuel désengagement américain du Golfe pourrait aussi achever de convaincre les EAU de la nécessité de consolider leurs liens avec les puissances rivales, la Chine ou encore la Russie, et ce au risque de voir le pays diverger de plus en plus avec ses partenaires américains et européens dans la gestion des dossiers régionaux.

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