« Les citoyens doivent s’approprier les enjeux stratégiques », entretien de l’Amiral Ausseur pour la revue Le Spectacle du Monde

En amont des RSMed, l’Amiral Ausseur a été interviewé dans la revue Le Spectacle du Monde. Quelques palces sont encore disponibles pour les RSMed, les 27 et 28 juin : https://fmes-france.org/rencontres-strategiques-de-la-mediterranee-2/

Les différents enjeux géopolitiques, militaires et technologiques du bassin méditerranéen seront mis à l’honneur lors de la première édition des « Rendez-vous Stratégiques de la Méditerranée » les 27 et 28 septembre prochain. Organisés au Palais Neptune à Toulon par la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES). Le vice-amiral d’escadre (2S), Pascal Ausseur, directeur général de la Fondation depuis 2018 nous présente cet évènement.

Amiral, pouvez-vous nous expliquer quel est l’ADN et la politique de l’institut FMES par rapport à d’autres instituts ? Quels sont ses particularités et ses missions ?

Depuis sa fondation il y a 33 ans, l’Institut s’intéresse à notre frontière sud, la Méditerranée et le Moyen-Orient, c’est sa première spécificité.  Il a toujours été apolitique ce qui n’est pas toujours simple quand on traite de sujets à connotations politiques fortes. Mais ces sujets compliqués méritent d’être pensés et décryptés.

La FMES est basée à Toulon. Il en découle naturellement deux conséquences.

D’abord géographiquement, nous percevons les enjeux du flanc sud « avec nos pieds » et probablement différemment qu’à Paris. De plus, il est important qu’une pensée stratégique existe « en dehors du périphérique parisien ». Il me semble indispensable pour notre pays de disposer d’une véritable complémentarité à penser les choses, loin des centres de décision de la capitale. Je suis très fier de cette dimension provinciale et décentralisée. Cela nous permet une proximité avec d’autres chercheurs à Marseille, Nice et Aix-en-Provence. Bien entendu, cela ne nous empêche pas d’entretenir de très bonnes relations avec les Parisiens et notre partenariat avec la FRS, la Fondation pour la recherche stratégique, l’illustre notamment à l’occasion de ces Rencontres stratégiques de la Méditerranée.

Enfin nous avons une forte identité opérationnelle et militaire. Cela apporte une véritable expertise et une compétence originale, à un moment où le fait militaire n’a peut-être jamais été aussi important depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dans ce moment charnière de notre histoire, un institut de réflexion comme la FMES joue un rôle important car il ne faut pas avoir d’à-priori, ni politique, ni idéologique, ni même de biais d’expertise. Il faut oser avoir le courage de réfléchir et de s’exprimer, avec le plus d’objectivité et de transparence possible.

Nous avons une forte identité opérationnelle et militaire. Cela apporte une véritable expertise et une compétence originale, à un moment où le fait militaire n’a jamais été aussi important depuis la Seconde Guerre mondiale.

Un institut comme le nôtre n’est pas un organisme qui fait de la recherche pour elle-même. Nous essayons comprendre le monde, d’identifier les enjeux et de proposer des options qui nous semblent adaptées à la situation.

Nous avons également la mission de partager et transmettre nos analyses. Ainsi, nous organisons des formations variées ainsi que des colloques plus pointus, à huis clos. Nous répondons également à des commandes des ministères sur des sujets spécifiques. C’est un travail plus confidentiel qui permet aux institutions d’alimenter leur réflexion sur la base de recommandations que nous élaborons.

Bien sûr, nous travaillons aussi avec des entreprises qui ont besoin de comprendre ce qui se passe dans telle ou telle région du monde parce qu’ils veulent anticiper les impacts éventuels qu’une situation peut avoir sur leur activité économique.

A quelques jours du lancement de cette première édition des Rencontres stratégiques de la Méditerranée, qu’en attendez-vous ? Quelle est la particularité de cet évènement ? Comment voyez-vous le futur des RSMed ?

Avec cette première édition, nous lançons un rendez-vous annuel, qui a vocation à se densifier et s’internationaliser. Pour des raisons de moyens, les débats seront en français cette année à l’exception de la table ronde des hauts responsables militaires en fonction (en traduction simultanée). L’année prochaine, nous prévoyons d’élargir aux experts anglophones avec généralisation de la traduction simultanée.

Ces premières RSMed devraient être un succès. Nous avons déjà plus de 1 300 inscrits, nous attendons une quinzaine d’ambassadeurs et plus d’une vingtaine d’officiers généraux du bassin méditerranéen. Les principaux industriels français seront également représentés : MBDA, Ariane Group, Naval Group, Thalès, le groupe Airbus, mais également Total ou Véolia. Des entreprises qui savent bien que les enjeux stratégiques ont un impact sur leur activité.

Nous allons accueillir pendant deux jours lors de tables rondes, des experts dans le domaine géopolitique bien sûr, mais aussi dans le domaine militaire et technologique, ce qui est une originalité. Nous parlerons des grandes tendances géopolitiques, des enjeux liés aux rapports de forces à un moment où le monde se remilitarise, mais aussi des ruptures technologiques qui changent la donne : l’hyper-vélocité, la robotisation et les espaces communs comme le spatial, le cyber et le cloud.

Nous avons ainsi organisé la venue d’une quarantaine d’intervenants, tous  experts dans ces trois domaines majeurs, qui nous permettront de répondre aux grands défis qui nous attendent.

Tout le défi d’un institut comme le nôtre est de permettre de réfléchir, de ne pas être toujours en réaction, mais d’être le plus possible dans l’anticipation.

En réalité, depuis la chute du mur de Berlin, nous étions littéralement en apesanteur, croyant que l’économie mondialisée allait tout régler. Bien sûr, les militaires et les diplomates étaient assez sceptiques car, d’une certaine manière, ils sont les urgentistes au cœur des tensions et parmi les premiers à voir les lignes de forces se reformer, même s’il n’est pas toujours facile de dire à quel moment tout bascule à nouveau.

La guerre en Ukraine est l’illustration que nous repartons dans un cycle historique plus traditionnel de confrontations. Il y a donc un enjeu intellectuel pour les démocraties européennes et pour la France, de comprendre que le monde qui vient n’est pas celui que nous attendions. Parce que les tensions présentes se structurent face à nous.

C’est donc tout le défi d’un institut comme le nôtre, qui s’intéresse particulièrement aux enjeux de sécurité sur le flanc sud, pour réfléchir, ne pas être toujours en réaction, mais être le plus possible dans l’anticipation.

Comprendre donc, mais également partager. L’une des originalités de ces rencontres est de croiser les regards entre les spécialistes et le grand public. Le but est de comprendre, par exemple, pourquoi l’hypervélocité change la donne ? Ces changements politiques, militaires et technologiques ne sont pas l’affaire d’initiés, ils concernent tout le monde.

Il y a ainsi une relation de cause à effet directe entre le prix du gazole, les phénomènes migratoires, l’économie, la délocalisation des emplois et les évolutions stratégiques, qu’elles soient mondiales ou régionales.

Notre rôle est de comprendre, de décrypter mais surtout de partager car les changements politiques, économiques et technologiques concernent tout le monde.

L’histoire est de nouveau en marche et toute la difficulté c’est d’en anticiper les conséquences. Les instituts de réflexion comme la FMES sont des atouts pour aider à comprendre ces changements et nous sommes les seuls en région Sud.

Quelles tendances et enjeux anticipez-vous pour les années à venir ?

Depuis le début du XIXᵉ siècle, depuis que la révolution industrielle a été initiée en Europe, le monde s’est européanisé puis s’est occidentalisé quand les Etats-Unis ont pris le relais. Cette tendance historique est en train de s’arrêter, et on observe une fragmentation structurelle qui risque de caractériser les décennies qui viennent. Le reste du monde n’aspire plus à devenir européen et même rejette notre modèle avec agressivité. Cela doit nous faire réfléchir.

Une deuxième tendance majeure en découle. L’expansion européenne s’appuyait sur une vision kantienne qui tentait de rejeter le rapport de force en se fondant sur un fond culturel judéo-chrétien transformé par les « Lumières ». Bien sûr, cet idéal n’a jamais été complétement appliqué ; on ne peut pas dire que les guerres mondiales soit une illustration parfaite du monde kantien. Mais la philosophie générale de l’action européenne et occidentale a été marquée par une recherche de la paix et la volonté de dépasser les antagonismes qui ont abouti à la SDN, à l’ONU, au droit international et aux organisations multilatérales. Ce monde-là est derrière nous, puisque ce modèle est rejeté. Peut-être était-il mal défendu. Peut-être l’avons nous-mêmes trahi. Quoiqu’il en soit, il est derrière nous. Ce qui implique le retour du rapport de force, de la violence d’un monde qui devient hobbsien. C’est un énorme choc culturel et intellectuel dont nous n’avons pas fini de sentir les conséquences.

Enfin, une troisième tendance structure notre monde.  Nous sommes passé en un siècle seulement de 1 milliard et demi à 8 milliards d’êtres humains. La planète se rétrécit et ce qui était évident et facile, il y a 60 ans devient terriblement compliqué. Accès aux ressources, pandémies, réchauffement climatique et flux humains sont des défis croissants. Ajoutons à cela l’interpénétration du monde par les connections Internet qui, associées à l’intelligence artificielle, modifient considérablement l’élaboration des systèmes de représentation. Ce rétrécissement du monde n’annule pas pour autant sa fragmentation et quelquefois la favorise même.

Les Rencontres stratégiques de la Méditerranée, les 27 et 28 septembre 2022 à Toulon, seront donc l’occasion de réfléchir ensemble et d’anticiper les conséquences de ces bouleversements, et pourquoi pas d’identifier quelques solutions…

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