L’Égypte, entre révolution avortée et transformation profonde

Chloé Berger, chercheuse Moyen-Orient au Collège de défense de l’OTAN.

(Les vues exprimées dans cet article ne reflètent ni la position de l’OTAN, ni celle du Collège de défense de l’OTAN et relèvent de la seule responsabilité de l’auteur.)

Dix ans après le soulèvement qui a provoqué la chute du président Moubarak et qui n’a donné lieu à aucune commémoration par les autorités actuelles, il convient de s’interroger sur les acquis d’un mouvement populaire dont la portée va bien au-delà de l’Égypte. Si avec le recul les événements du 25 janvier 2011 apparaissent comme un rendez-vous manqué pour les forces révolutionnaires progressistes, ils ont en revanche ouvert la voie à un mouvement réactionnaire qui entend réformer l’Égypte en profondeur. Le bilan de la politique de « réformisme autoritaire » du président al-Sissi reste cependant ambiguë. La politique de grands travaux initiée par le président a grevé les finances publiques et peine à générer les bénéfices attendus. En dépit des objectifs ambitieux affichés par la vision stratégique « Égypte 2030 » et des multiples financements internationaux et aides dont bénéficie le pays, depuis 2011, les conditions de vie des Égyptiens n’ont cessé de se dégrader tant au niveau socio-économique que des libertés. Les défis à venir s’annoncent considérables et pourraient à terme fragiliser le régime.

L’obstruction du canal de Suez par le porte-conteneurs Ever Given pendant près d’une semaine aurait coûté, selon l’Autorité du canal de Suez, pas moins de 916 millions de $ US de pertes et dommages à l’Égypte[1]. Paralysant pendant presque une semaine le trafic maritime mondial, cet incident a rappelé le rôle crucial que joue l’Égypte dans les échanges internationaux entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Une position stratégique qui est au cœur de la « vision 2030 »[2] définie par le régime en février 2016 afin de promouvoir le développement économique, social et environnemental de l’Égypte. Largement conditionnée par les exigences du FMI et des autres bailleurs de fonds internationaux, la stratégie 2030 a fait du développement territorial et de la mise en valeur des ressources naturelles, touristiques et patrimoniales du pays des axes prioritaires. Début avril 2021, le déplacement en grande pompe d’une vingtaine de momies du cœur du centre-ville vers le tout nouveau Musée national de la civilisation égyptienne tourne définitivement la page de la période coloniale et européenne de l’histoire du pays. L’inauguration fin 2021 de la nouvelle capitale administrative, située à 45 km à l’est du Caire, représentera ainsi « la proclamation d’une nouvelle république et la naissance d’un nouveau pays[3] ». Visant à redonner à l’Égypte son statut de puissance régionale, cette stratégie 2030 cherche également à clore la parenthèse ouverte par la révolution du 25 janvier 2011 par une restauration musclée de l’ordre intérieur et une diversification de la politique extérieure de l’Égypte, de plus en plus tournée vers l’Afrique.

Mutation de l’État profond 

La dégradation sécuritaire et l’instabilité qu’a engendrées le soulèvement du 25 janvier 2011 ont constitué un choc pour l’appareil militaire égyptien. L’élection démocratique d’un exécutif d’obédience Frères musulmans a marqué le point de départ de la reprise en main autoritaire du pays par l’appareil militaro-sécuritaire. La politique « réactionnaire » initiée par le président Abdel Fattah al-Sissi depuis 2014 ne marque cependant pas un retour au statu quo ante révolutionnaire ; elle reflète au contraire une transformation des équilibres de pouvoir du régime – souvent appelé « État profond » – au bénéfice de la présidence et de l’appareil sécuritaire.

Les révisions constitutionnelles entérinées par le référendum d’avril 2019[4] ont induit un processus de désinstitutionnalisation du pouvoir au profit d’un recentrage autour de la personne du Raïs, assuré de se maintenir au pouvoir a minima jusqu’en 2024, voire jusqu’en 2030. Ce mouvement s’est accompagné d’une légalisation de l’emprise croissante des services de sécurité sur l’économie et la sphère publique, en particulier médiatique, et d’une réduction drastique de l’indépendance de la magistrature civile. Le Conseil d’État est désormais privé de tout droit de regard sur les contrats signés par les institutions publiques. Constitutionnellement reconnue garante de l’État, de sa nature séculaire et démocratique, l’institution militaire est de facto autorisée à intervenir dans tout processus électoral menaçant potentiellement l’intégrité de l’État. La nomination du ministre de la Défense est désormais soumise à l’approbation du Conseil suprême des forces armées. Bénéficiant d’une complète autonomie dans la gestion de ses affaires, l’institution militaire est cependant strictement subordonnée au président comme l’a illustré l’arrestation de l’ancien chef d’État-major Sami Anan qui s’était porté candidat à l’élection présidentielle de 2018.

L’institution militaire, qui avait constitué la colonne vertébrale du régime depuis l’époque nassérienne, tend à subir un relatif déclassement au profit de l’appareil sécuritaire. Alors même que la sécurité militaire avait joué un rôle prépondérant dans l’ascension au pouvoir de al-Sissi, à travers notamment le mouvement Tamarod, elle a été depuis 2017-2018 reléguée à la surveillance du corps des officiers et des opérations dans le Sinaï et l’ouest du pays. Ce sont désormais les services de sécurité et le ministère de l’Intérieur qui sont à la manœuvre pour coopter les soutiens politiques et médiatiques nécessaires au régime (campagnes électorales, référendum pour l’amendement de la Constitution, etc.) et renforcer le contrôle sur la société civile et l’opposition politique.

De l’État rentier à la prédation de la rente

Ces rééquilibrages se sont traduits dans le domaine économique[5] par la création de nouvelles holdings, à l’image des groupes Falcon, Eagle Capital ou al Qala’a, liées à l’appareil sécuritaire et assurant des gratifications et de lucratives opportunités de reconversion aux officiers des services de sécurité égyptiens. Le développement de ces « partenariats public-privé » permet à la nouvelle bourgeoisie d’État que constituent ces anciens cadres de l’appareil sécuritaire de capter les fonds publics et de contrôler les secteurs les plus actifs de l’économie égyptienne (énergie, tourisme, télécommunications, projets immobiliers et infrastructures). L’arrivée de ces nouveaux acteurs dans des secteurs traditionnellement gérés par les organisations liées aux forces armées (Service national de l’organisation des projets, Organisation arabe pour l’industrialisation, Autorité de l’ingénierie de l’armée) a poussé l’armée à investir dans de nouveaux marchés[6] : médias, prospection et extraction minières, production d’acier, tourisme religieux. La politique de grands projets initiée par le président al-Sissi illustre ce besoin de diversifier les opportunités à mesure que se multiplient les acteurs autant qu’elle souligne les limites d’une politique de prédation économique qui attise la concurrence entre les différentes composantes de l’appareil sécuritaire d’une part et les forces armées d’autre part. Ces évolutions tendent à fragmenter la base du régime et posent la question de la résilience de l’appareil militaro-sécuritaire face à l’émergence de tendances dissidentes, voire à une tentative de « coup » que des éléments étrangers pourraient tenter d’instrumentaliser à leur profit.

L’emprise de l’appareil militaro-sécuritaire sur l’économie est telle qu’elle dicte désormais largement la politique d’investissement du régime, sans considération de l’impact sur les finances publiques, la productivité de l’économie égyptienne et le développement de l’entrepreneuriat privé. L’Égypte est devenue en quelques années la principale destination des investissements directs étrangers en Afrique, notamment dans le domaine énergétique ; une attractivité qui repose en grande partie sur les avantages fiscaux dont bénéficient les compagnies liées à l’appareil sécuritaire et aux forces armées. Enfin, le gouvernement a dépensé pas moins de 3,8 milliards de dollars par an en moyenne depuis 2014 pour moderniser et entraîner les forces armées et de sécurité, se classant au troisième rang des plus gros importateurs de matériels et technologies militaires de la région entre 2015 et 2019[7].

Des défis socio-économiques considérables

La politique de grands travaux, à l’image du percement d’une deuxième voie d’eau du canal de Suez ou encore de la construction de la nouvelle capitale administrative, peine pour l’instant à générer les retombées attendues alors que la dette publique avoisine les 90 % du PIB et que le service des intérêts représente près d’un tiers du budget de l’État. Structurellement dépendante des importations pour son approvisionnement en biens manufacturés et denrées alimentaires, l’économie égyptienne reste ainsi particulièrement vulnérable aux chocs externes. La croissance est essentiellement soutenue par les revenus produits par les transferts des expatriés, les exportations d’hydrocarbures et le canal de Suez, et enfin par le secteur touristique : autant de domaines que la crise de la Covid-19 n’a pas épargnés[8].

Les ajustements structurels préconisés par le FMI ont partiellement permis d’assainir les finances publiques mais la situation reste très fragile[9]. Le flottement de la livre égyptienne (LE), la restructuration des subventions, la réforme des retraites, ainsi que la généralisation de la TVA, ont réussi à juguler la spirale inflationniste[10]. Le chômage régresse mais reste particulièrement important parmi les jeunes (autour de 30 %) alors même que le secteur informel constitue toujours 50 % de l’économie égyptienne. La paupérisation des classes moyennes et populaires s’est accélérée et la croissance démographique a largement restreint l’impact réel du programme Takaful et Karama destiné à soutenir les plus défavorisés[11] : 0,05 % de la population détient la majorité des richesses du pays, tandis que 70 % des Égyptiens vivent avec moins de 6 $ US par jour ; sans compter les plus de 250 000 réfugiés et demandeurs d’asile[12] laissés-pour-compte.

Les aides d’urgence concédées par le FMI en 2020/2021[13] et le confinement partiel ont permis de maintenir une croissance positive en 2020 (3,6 % du PIB[14]) en dépit de la crise sanitaire. Contraint budgétairement, le gouvernement a financé le surcroît de dépenses lié à la crise par des prélèvements sur les traitements et les pensions des fonctionnaires et la vente d’une partie des vaccins[15]. Cependant, on est en droit de s’interroger sur la capacité du gouvernement à faire face aux conséquences de la crise à moyen terme. La croissance démographique (environ 2 % par an) exerce une pression significative sur les ressources naturelles et les infrastructures du pays, d’autant plus que la réduction de la productivité des terres arables[16] due aussi bien au réchauffement climatique qu’à l’urbanisation, encourage l’exode des travailleurs agricoles vers les grands centres urbains du pays. Le partage des eaux du Nil[17] constitue donc un enjeu crucial pour le développement économique et l’autonomie alimentaire du pays.

Le mirage de l’État fort

La mise en œuvre depuis 2016 d’une partie des réformes conditionnées par l’obtention de l’assistance du FMI et de la Banque mondiale a permis au régime de consolider sa crédibilité auprès de la communauté internationale et des bailleurs de fonds internationaux[18] en dépit de la détérioration générale des conditions de vie en Égypte, tant au niveau socio-économique que des libertés fondamentales[19]. Les questions du rôle de l’État, de la redistribution des richesses et de la réforme du contrat social restent hautement problématiques, comme l’illustre la récurrence des mouvements de protestation contre la vie chère, la corruption et le népotisme de la classe dirigeante. Le gouvernement a choisi d’y répondre par la force et s’est engagé dans une répression systématique de toute forme d’opposition ou de dissidence, même modérée, qui l’isole dangereusement. L’élimination systématique des organisations et plateformes islamistes a privé le régime de tout moyen de dialoguer avec cette frange de la population que la répression contribue à radicaliser ou pousse vers la clandestinité.

Une situation d’autant plus préoccupante qu’on observe une recrudescence des attaques du groupe Wilayat al Sina (affilié à Daesh) dans la partie nord-ouest du Sinaï (autour de Bir al-Abed) depuis le printemps 2020[20]. En dépit de la présence des 2e et 3armées dans le secteur, les infrastructures énergétiques et les projets de construction gérés par les forces armées constituent des cibles privilégiées. En conséquence, la coordination sécuritaire avec Israël dans la zone et autour de la bande de Gaza n’a cessé de s’approfondir[21] alors que les négociations entre Israël et les Palestiniens sont au point mort depuis plusieurs années. La récente visite d’une délégation israélienne à Charm el-Cheikh suggère une évolution vers des relations plus cordiales[22], dynamisées en particulier par l’exploitation des richesses énergétiques en Méditerranée orientale.

L’activisme militaire croissant de la Turquie en Libye, ses manœuvres en Méditerranée orientale mais aussi dans la Corne de l’Afrique, suscitent l’ire du régime égyptien, comme en témoigne le lancement d’une coalition internationale contre la Turquie en mai 2020 (France, Émirats, Grèce, Chypre). En réponse au déploiement des troupes et conseillers turcs en soutien au gouvernement Sarraj, l’Égypte a conduit d’importantes manœuvres (forces terrestres, aériennes et navales) dans la zone frontalière (Qadir 2020) et réorganisé ses forces dans la zone. La situation sécuritaire en Libye continue par ailleurs de favoriser les trafics et migrations illégales en Méditerranée, menaçant potentiellement la sécurité des activités gazières dans la zone et des stations balnéaires en Méditerranée. Une préoccupation que semblent partager les autorités italiennes à l’initiative de la création du Eastern Gas Forum[23] auquel participe l’Égypte qui ambitionne de jouer un rôle de premier plan dans la fourniture de GNL à l’Europe[24], un marché également convoité par la Turquie. ENI produit 40 % du pétrole égyptien et, en dépit des pressions liées à l’affaire Regeni[25], la marine égyptienne recevra bientôt deux frégates FREMM italiennes[26]. L’Italie est ainsi en passe de devenir l’un des principaux fournisseurs de matériel militaire de l’Égypte, aux côtés des États-Unis, de la Russie et de la France.

Le départ du président Moubarak a marqué un tournant dans les relations entre les États-Unis et l’Égypte, jusque-là considérée comme un pilier du dispositif américain dans la région. Le renversement du président Morsi et la dégradation continue des droits de l’homme qui s’en est suivie n’ont cessé d’empoisonner les relations entre les deux pays. Or, en dépit des menaces de gel, l’aide américaine s’est maintenue. L’Égypte a ainsi perçu depuis 2016 plus d’un milliard de dollars d’aide par an afin d’acquérir des matériels militaires américains[27] ; les reprogrammations de crédits n’ont en réalité concerné que l’aide au développement.

Face à une administration américaine de plus en plus pointilleuse sur les droits de l’homme et affichant clairement son ambition de maintenir la supériorité technologique israélienne, la Russie offre d’intéressantes alternatives en matière de technologies de systèmes d’armes, comme le prouvent les nombreux contrats, militaires[28] mais aussi civils[29], signés avec la Russie depuis 2014. Le rapprochement avec le Kremlin s’explique également par la proximité de vues des deux pays sur un certain nombre de dossiers régionaux, au premier rang desquels la Syrie et la Libye.

Après les tensions liées au devenir de Bachar al-Assad, le soutien aux forces du général Haftar a ouvert la voie à une coopération politico-militaire croissante entre l’Arabie saoudite, les Émirats et l’Égypte. Un alignement justifié par une opposition commune aux Frères musulmans[30] aussi bien que par les généreuses aides financières des voisins du Golfe (entre 30 et 40 milliards de dollars depuis 2014). En contrepartie, l’Égypte a pris part à la coalition au Yémen et accepté le transfert des îles de Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite. L’essor de la coopération militaire entre les trois pays[31] a également accompagné le développement des activités économiques en mer Rouge et en Méditerranée (projets NEOM, Red Sea Initiative, accord maritime avec la Grèce) par lesquelles transite la majorité des exportations d’hydrocarbures du Golfe.

La nouvelle stratégie africaine de l’Égypte 

Afin de réaliser les objectifs de développement durable annoncés dans la « vision 2030 », Le Caire cherche à valoriser sa place de tremplin vers les marchés africains ; une stratégie qui bénéficie aussi bien du soutien de la Russie que de celui de la Chine. Dans ce contexte, le bras de fer avec l’Éthiopie fait peser une menace sérieuse sur les ressources du pays en même temps qu’il fournit au régime une opportunité de renouer avec ses voisins africains, et tout d’abord avec l’Union africaine.

En dépit des menaces d’une intervention militaire égyptienne, l’Éthiopie poursuit depuis 2011 la construction de son Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD). Le Caire a progressivement délaissé l’option militaire au profit de la diplomatie afin de rallier des soutiens sur le continent mais aussi parmi les grandes puissances, notamment les États-Unis et la Chine. Cette dernière occupe une place cruciale dans le développement économique de l’Égypte qui représente, au-delà des opportunités offertes par un marché domestique de plus de 100 millions d’habitants, un tremplin stratégique vers le reste du continent africain. En dépit d’un récent rapprochement avec Addis-Abeba, l’Égypte reste l’option privilégiée par Pékin pour occuper un rôle de premier plan dans le développement des réseaux interconnectés en Afrique de l’Est (électricité, télécommunications, transport)[32]. Les investissements considérables réalisés par l’Égypte dans le domaine électrique au cours de ces dernières années lui ont permis de dégager un surplus de production tel qu’elle peut désormais espérer fournir l’Irak et l’Arabie saoudite en sus de ses clients traditionnels (Libye, Jordanie, Soudan). Une position de « hub énergétique » à laquelle aspire également l’Éthiopie.

La stratégie africaine du Caire parie sur le renforcement de l’intégration régionale et le développement d’espaces de libre-échange (Common Market for Eastern and Southern Africa, African Continental Free Trade Area) afin de faciliter ses exportations vers le reste du continent. D’importants travaux de mise en valeur des installations portuaires égyptiennes sur la mer Rouge et la Méditerranée (Alexandria, Al Dakhlia, Ain Soukhna, Safaga, voire Damiette), le développement de la flotte marchande égyptienne et la modernisation de ses forces navales[33] doivent permettre de consolider la place de l’Égypte dans le trafic maritime international. Ces investissements devraient enfin permettre de valoriser les travaux d’élargissement du canal de Suez, d’autant plus que la stabilisation du Sinaï ouvre d’intéressantes perspectives économiques[34].

La transformation des infrastructures portuaires de Safaga et d’Hamrawin devrait également permettre de dynamiser l’activité économique de la Haute-Égypte, en exportant les ressources naturelles de la région du Triangle d’Or vers l’Asie et le Golfe, tout en développant le tourisme. Les autorités égyptiennes y redoutent l’influence que certaines mouvances salafistes pourraient exercer sur la jeunesse. La construction d’une voie ferrée reliant le Soudan et d’une route vers le Tchad devrait aussi permettre aux produits égyptiens de ravitailler ses voisins africains privés d’accès à la mer (Centrafrique, Sud-Soudan, Ouganda, Éthiopie, Tchad).

La tentation de l’aventure militaire 

Cependant, ces développements restent hautement dépendants de la stabilité régionale et de la capacité du Caire à trouver un modus vivendi avec ses voisins africains. Dans ce contexte, l’échec de la médiation menée par l’Union africaine à Kinshasa début avril 2021 entre l’Éthiopie et ses voisins du nord n’est pas de bon augure. D’autant plus que l’exercice Nile Eagles 2, conduit par les forces aériennes soudanaises et égyptiennes fin mars 2021, semble indiquer la détermination du Caire et de Khartoum à ne pas accepter la politique du fait accompli entreprise par Addis-Abeba. La question du partage des eaux du Nil apparaît fortement symbolique pour le régime égyptien et mettrait à rude épreuve la crédibilité d’un appareil militaro-sécuritaire omnipotent. Fortement contraint à l’intérieur par les conséquences socio-économique de la crise de la Covid-19 et largement décrié pour sa politique répressive, le régime pourrait être tenté par une aventure militaire risquée. L’enlisement des forces égyptiennes au Yémen au cours des années 1960 a pourtant démontré les risques d’un aventurisme guidé par le chantre d’un nationalisme arabe en perte de vitesse.

En dépit des pressions internationales, l’Éthiopie est bien décidée à procéder à la deuxième phase de remplissage du barrage de la Renaissance lors de la prochaine saison des pluies. Bien que la menace d’une intervention militaire directe soudano-égyptienne contre les intérêts éthiopiens reste peu probable compte tenu des capacités de projection limitées des deux pays, un soutien indirect à l’insurrection à laquelle fait face le régime éthiopien n’est pas à écarter. L’annonce de l’acquisition de 30 Rafale par les forces armées égyptiennes laisse à penser que Le Caire pourrait étudier la possibilité de mener des frappes contre son voisin éthiopien. Une déstabilisation régionale ruinerait les perspectives de développement économiques de l’Égypte qui est pourtant vitale pour faire face aux enjeux socio-économiques considérables qui attendent le régime égyptien dans les prochaines années (dettes publiques, pauvreté, inégalités, explosion démographique).

* * *

Depuis son arrivée au pouvoir, le président al-Sissi a su valoriser habilement auprès des grandes puissances et des institutions financières internationales sa capacité à préserver le pays du désordre régional à moyen terme. Présenté comme un « pilier de stabilité », doté d’une position clé dans le contrôle des flux entre l’Europe et l’Asie (maritimes, énergétiques, communication), ce pays « trop grand pour s’effondrer » jouit en effet d’un statut à part. Cependant, la dérive autoritaire du régime et la dégradation significative des indicateurs humains dans le pays, le recentrage du pouvoir autour de la personne du président et la captation des fonds publics et des secteurs dynamiques par l’appareil militaro-sécuritaire sont autant de facteurs qui fragilisent la survie du régime à plus long terme. Sans parler d’effondrement du régime, le risque d’une instabilité politique et sociale persistante existe et pourrait amener certains, même parmi les plus fervents supporters du régime, à diversifier leurs investissements et rechercher des alternatives. Le rapprochement entre Israël et certains de ses voisins arabes laisse entrevoir de nouvelles perspectives en matière sécuritaire, économique et industrielle que l’Égypte ne devrait pas sous-estimer.


[1] Sur les conséquences économiques de l’incident, voir Amira Fekki et Rory Jones, « Egypt Seizes Ever Given Ship in Suez Canal, Demands Compensation », The Wall Street Journal, 13 avril 2021.

[2] Voir « Egypt’s Vision 2030 », mped.gov.eg.

[3] Voir Mounir Bennour, « Al-Sissi : l’inauguration de la capitale administrative, la “déclaration d’une nouvelle République” », aa.com.tr, 9 mars 2021.

[4] Les révisions constitutionnelles ont été approuvées par référendum à 88,83 %, pour un taux de participation de moins de 45 % des votants. Voir Maged Mandour, « Generalissimo Sisi », Carnegie Endowment for International Peace, 14 février 2019.

[5] Voir Robert Springborg, « Sisi’s Egypt Moves from Military Economy to Family Firm », ISPI, 6 décembre 2020.

[6] Sur le rôle de l’appareil militaro-séuritaire dans l’économie, voir Yezid Sayigh, « Owners of the Republic: An Anatomy of Egypt’s Military Economy », Carnegie Middle East Center – Carnegie Endowment for International Peace, 18 novembre 2019.

[7] Sur les dépenses égyptiennes de défense et de sécurité, voir Alexandra Kuimova, « Understanding Egyptian Military Expenditure », SIPRI Background Paper, octobre 2020.

[8] En 2020, la fréquentation touristique a baissé de 70 %. Le gouvernement envisage une reprise de l’activité touristique à 60 % de son niveau de 2019. Cependant, ces perspectives restent très largement conditionnées par l’évolution de la pandémie et de la campagne de vaccination dans les pays occidentaux et en Russie.

[9] Sur les faiblesses structurelles de l’économie égyptienne, voir « Égypte – Indicateurs et conjoncture », Direction générale du Trésor, Ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance, 30 décembre 2020.

[10] Sur les performances de l’économie égyptienne, voir Omar Auf, « A Visualization of Egypt’s Economic Performance During COVID-19 », The Cairo Review of Global Affairs, hiver 2021.

[11] Le programme soutient quelque 11 millions de personnes à travers 27 gouvernorats. Voir « Takaful and Karama: A Social Safety Net project that Promotes Egyptian Women Empowerment and Human Capital », The World Bank, 17 novembre 2020.

[12] Cette population, composée à plus de 30 % d’enfants, vient pour la majorité de Syrie, des deux Soudans, et d’autres pays de la Corne de l’Afrique. Voir « Égypte – Protection civile et opérations d’aide humanitaire européennes », European Commission, 6 janvier 2021.

[13] L’aide d’urgence « COVID » de 5,8 milliards de $ US accordée en juin 2020 par le FMI à l’Égypte vient s’ajouter au prêt de 12 milliards de dollars alloué à l’Égypte par tranche depuis 2016, ainsi qu’à une aide de 3 milliards de $ US de la Banque mondiale et d’1,5 milliard de $ US de la Banque africaine de développement ; sans compter les aides bilatérales, les 482 millions d’euros d’aides européennes et plus de 6 milliards de prêts des institutions financières européennes (« Egypt – European Neighbourhood Policy And Enlargement Negotiations », European Commission). Voir également Bessma Momani, « Egypt’s IMF program: Assessing the political economy challenges », Brookings, 30 janvier 2018.

[14] La croissance devrait tomber à 2,7 % du PIB en 2021. Voir « Middle East and North Africa, Global Economic Prospects, January 2021 », Worldbank.

[15] Voir Maged Mandour, « Playing Politics with Poverty: Sisi’s COVID-19 Vaccine Strategy », Carnegie Endowment for International Peace, 25 février 2021.

[16] Les terres arables sont concentrées sur 5,5 % du territoire (Delta et vallée du Nil) où résident plus de 90 % de la population. En 1965, 2,6 % du territoire égyptien étaient des terres agricoles (pop. 30 433 022 hab.) contre 3,854 % du territoire en 2018 (pop. 98 423 595 hab.). Voir « Égypte (République arabe d’) », La Banque mondiale.

[17] L’Égypte appuie ses revendications sur ses « droits historiques », consacrés par l’accord signé entre l’Égypte et le Soudan en 1929 (révisé en 1959) accordant 75,7 % du débit annuel à l’Égypte contre 24,3 % au Soudan, et considère par ailleurs que les États d’amont (Éthiopie, Kenya, Ouganda, Burundi, Rwanda, Tanzanie, RDC), signataires de l’Accord-cadre d’Entebbe sur l’utilisation des eaux du Nil, bénéficient, quant à eux, de pluies équatoriales. Voir Diomande Dro Hyacinthe, « La politique hydro-hégémonique des États riverains du Nil : une révolution des rapports de force en Afrique ? », IUCN, 13 novembre 2020.

[18] Voir Baudoin Loos, « Union européenne-Égypte. Un partenariat qui piétine les valeurs fondamentales », Orient XXI, 19 novembre 2020.

[19] Voir « Tout ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Égypte », Amnesty International, 2021.

[20] Voir Allison McManus, « The Egyptian Military’s Terrorism Containment Campaign in North Sinai », Carnegie Endowment for International Peace, 30 juin 2020.

[21] Voir David D. Kirkpatrick, « Secret Alliance: Israel Carries Out Airstrikes in Egypt, With Cairo’s O.K. », The New York Times, 3 février 2018.

[22] Première visite officielle d’une délégation israélienne en Égypte depuis près d’une décennie (précédée par la visite du ministre de l’Énergie égyptien en Israël en février 2021), la rencontre du 9 mars 2021 signale la fin d’une paix froide entre les 2 pays qui envisagent désormais, au-delà des aspects sécuritaires, l’établissement de relations commerciales et de programmes de coopération techniques dans le domaine de l’irrigation, du retraitement de l’eau et de la désalinisation et, bien sûr, de l’énergie. Voir Gabriel Mitchell, « Lessons from Israel and Egypt’s lukewarm peace », Atlantic Council, 20 avril 2021.

[23] Créé en janvier 2019 avec pour objectif de coordonner l’exploitation des ressources gazières en Méditerranée orientale (gazoduc EastMed), le Forum, auquel participent l’Égypte, Chypre, la Grèce, Israël, la Jordanie et l’Autorité palestinienne, est une réponse manifeste aux manœuvres turques dans la zone (signature d’un accord de délimitation maritime avec le gouvernement Sarraj en novembre 2019). Voir Mona Sukkarieh, « The east mediterranean gas forum regional cooperation amid conflicting interests », Natural Resource Governance Institute, 20 février 2021.

[24] La production de GNL égyptienne a atteint un record en 2020 (7.2 Bcf/d). En plus des ressources offshore de Méditerranée, l’Égypte a signé pas moins de 22 accords d’exploitation de gaz et de pétrole en 2020 et repris ses exportations de GNL à partir du port de Damiette début 2021. Voir Dania Saadi, « Egypt launches international oil and gas bidding round on new digital platform », S&P Global Platts, 18 février 2021.

[25] Giulio Regeni, un doctorant italien travaillant sur les mouvements sociaux en Égypte, a été retrouvé mort début février 2016 au Caire. Des agents de la Sécurité intérieure égyptienne sont suspectés de l’avoir enlevé et torturé. En dépit de sévères pressions italiennes et européennes, l’Égypte refuse toujours l’ouverture d’une procédure pénale.

[26] Voir « Egypt, Italy to ink major arms deal despite human rights concerns », Al Monitor, 8 juin 2020.

[27] Voir les chiffres fournis par le Congrès américain, « Egypt: Background and U.S. Relations », Congressional Research Service, 27 mai 2020, p. 28.

[28] En dépit des menaces de sanction américaines (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), l’Égypte a acquis 5 Sukhoï Su-35, en plus des 40 hélicoptères Ka-52 reçus en novembre 2019 et des S-300 et des 46 Mig29-M achetés entre 2015 et 2017 avec l’aide de l’Arabie saoudite. Voir Lazar Berman, « Egypt’s Strategic Balancing Act between the US and Russia », JISS, 5 avril 2020.

[29] Rosatom va construire 4 réacteurs VVER 1200 pour la centrale nucléaire égyptienne, à El-Debaa, qui alimentera notamment une centrale de dessalement de l’eau. L’équipementier ferroviaire russe Transmashholding a obtenu un contrat de 1,13 milliard de $ US (1 300 wagons). Rosneft a également acquis 30 % du champ gazier el-Zohr.

[30] L’arrivée au pouvoir en Arabie saoudite de Mohammad Ben Salman a favorisé le développement d’une alliance de « modérés » (Égypte, Arabie saoudite, Émirats, Bahreïn et Oman) contre un « axe du mal » constitué par l’Iran, la confrérie et les groupes extrémistes sunnites. La position égyptienne vis-à-vis de l’Iran reste cependant plus modérée que celle de ses voisins du Golfe.

[31] Les forces égyptiennes ont participé à de nombreux exercices conjoints avec les forces saoudiennes et émiraties (Tabouk 3, Morgan-14 et 15 en mer Rouge, Faisal-2017 en Égypte, Saif al Arab 2020 en Égypte).

[32] Voir John Calabrese, « Towering Ambitions: Egypt and China Building for the Future », Middle East Institute, 6 octobre 2020.

[33] Au cours des cinq dernières années, l’Égypte a considérablement modernisé ses forces navales avec l’acquisition des Mistral et corvettes Gowind-2500, des frégates FREMM françaises et italiennes, de 4 sous-marins d’attaque allemands, sans parler des systèmes d’armes équipant ces capacités. L’Égypte a également modernisé ses infrastructures navales (à l’image de la base Bérénice sur la mer Rouge), sa doctrine et l’entraînement de ses forces. Les forces égyptiennes ont participé à de multiples exercices multinationaux et bilatéraux en 2020 et 2021 (France, Espagne, UK, Bahreïn, Arabie saoudite, Russie, États-Unis). Voir Reem Mohamed, « The Growing Naval Power of Egypt », New Defence Order Strategy, 2020. L’Égypte a même pris part à un exercice conjoint avec les forces russes en mer Noire (2021, voir Ridvan Bari Urcosta, « Egyptian-Russian Naval Exercises in the Black Sea: Strategic Balancing against Turkey? », The Jamestown Foundation, 21 janvier 2021).

[34] En 2018, l’Égypte et l’Arabie saoudite ont signé un accord visant la construction du mégaprojet conjoint NEOM ainsi que l’établissement d’un fonds souverain de 10 milliards de $ US pour la mise en œuvre notamment du Projet mer Rouge. Ces projets conjoints s’accompagnent d’une politique de développement territorial dans le Sinaï, la modernisation du port d’Al Arish, et de sa cimenterie. Voir Stephan Kalin, « Egypt commits 1,000 sq km in south Sinai to Saudi mega-city: official », Reuters, 5 mars 2018 ; voir également « Le président Al-Sissi se réunit avec le PM et certains ministres et responsables », La République arabe d’Égypte – Présidence, 26 avril 2021.

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