Le rétiaire et le mirmillon, essai sur la stratégie de l’État islamique

Les tension interétatiques croissent en Méditerranée et ne doivent pas faire oublier qu’il subsiste des réseaux islamistes radicaux dont l’objectif principal est la mort de l’Occident.

Retrouvez ci-dessous l’article de Nathanaël Ponticelli publié dans la Revue internationale et stratégique n°117.

Dans la Rome impériale, l’histoire des combats de gladiateurs est marquée par une figure particulière : le rétiaire. Alors que les armaturae sont le plus souvent inspirées des armes d’un peuple, l’équipement de celui-ci n’est pas issu du monde militaire : un filet, un trident et un poignard. Sa protection, très légère, en fait a priori une proie facile pour son adversaire principal : le mirmillon, un gladiateur robuste équipé d’un casque, d’une épée et d’un grand bouclier. Pourtant, le léger rétiaire développe un mode de combat agile et mobile qui lui permettra de tenir tête au lourd mirmillon, au point que l’équipement et la tactique de celui-ci seront forcés d’évoluer au cours du Ier siècle pour échapper au redoutable filet de son adversaire, donnant naissance à de nouvelles armaturae.

Au XXIe siècle, les pays occidentaux apparaissent, en un sens, semblables à ce mirmillon luttant en permanence pour comprendre et s’adapter au mode de combat d’un adversaire qui ne correspond en rien au sien. L’État islamique (EI, ou Daech), dernier avatar du djihad global, s’est ainsi révélé un véritable défi, leur tenant tête pendant trois ans en dépit d’une écrasante supériorité de moyens. Quelles leçons est-il alors possible de tirer de la stratégie conduite par l’État islamique durant sa phase territoriale en Irak et en Syrie (2014-2017) ?

Une leçon de l’Histoire

On ne peut comprendre l’État islamique qu’à travers l’analyse sur le temps long des facteurs géographiques, historiques, socio-économiques, religieux et culturels qui ont permis sa naissance, puis son émergence. Daech est en effet héritier d’un certain nombre de mouvements qui lui ont transmis les savoir-faire de la guerre irrégulière et de la clandestinité, ainsi que l’idéologie du djihad global, mais aussi une vision de l’administration étatique apportée par d’anciens cadres et officiers du parti Baas irakien.

À la fin de la période mandataire [1]Au cœur de la Première Guerre mondiale, en 1916, la France et…, puis dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, la pensée nationaliste arabe née en opposition à la domination ottomane prend de l’ampleur. Elle inspire de nombreux mouvements, dont le parti Baas, à travers des penseurs comme Michel Aflak, Zaki Al-Arsouzi et Salah Al-Din Al-Bitar, qui prônent l’alliance du socialisme et du panarabisme [2]Voir Didier Billion, Géopolitique des mondes arabes, Paris,…. Cette formation règnera sur l’Irak jusqu’à la chute de Saddam Hussein, en 2003, et est encore aujourd’hui incarnée par Bachar Al-Assad en Syrie. Anciens « aristocrates » sunnites du régime de S. Hussein écartés par le nouveau pouvoir chiite et la politique de « débaasification » conduite par l’administration étatsunienne, de nombreux anciens officiers et cadres baasistes rejoindront l’EI, apportant leurs compétences tactiques, organisationnelles, ainsi que leurs réseaux claniques.

Par ailleurs, dans l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, les guerres contre le jeune État d’Israël sont perçues comme des humiliations pour les régimes arabes, en particulier la guerre des Six Jours de 1967, conduisant à la prise de Jérusalem-Est par l’État hébreu. Peu à peu, les mouvements clandestins d’inspiration socialiste comme le Fatah (1959) cèdent le pas à des mouvements d’inspiration islamiste comme le Hamas sunnite (1987) ou le Hezbollah chiite au Liban (1982), tandis que le puissant soutien de l’Union soviétique aux mouvements socialistes cesse avec la chute de celle-ci. L’islam politique prospère ainsi dans le vide idéologique laissé par le déclin du nationalisme arabe et l’effondrement du socialisme, se nourrissant de la corruption des élites politiques, de l’augmentation de la pauvreté et du sentiment d’humiliation des populations arabes, notamment face à Israël et aux interventions états-uniennes.

Parallèlement, dans les années 1980, la résistance aux armées soviétiques en Afghanistan s’organise autour de l’idée d’un djihad global, permettant d’attirer de nombreux combattants étrangers. Ce noyau est également inspiré par la culture clandestine des combattants du djihad palestinien à travers des penseurs comme Abdallah Azzam [3]Comme de très nombreux penseurs djihadistes, A. Azzam est un…, l’un des leaders d’Al-Qaïda et mentor d’Oussama Ben Laden. Le mouvement est alors soutenu par de nombreuses familles arabes du Golfe, qui y voient une alternative à la révolution chiite iranienne. Un Afghanistan acquis à une cause sunnite rigoriste permettrait ainsi de prendre en tenaille le voisin iranien [4]À ce sujet, lire Michael Barry, Le Royaume de l’insolence,…. En nourrissant l’ancienne rivalité sunnite-chiite [5]Aux débuts de l’islam, une fracture se crée à partir du…, cette stratégie vise aussi à canaliser une partie de la jeunesse saoudienne, qui considère que la monarchie s’éloigne des valeurs fondamentales de l’islam. Les États-Unis soutiennent également cette insurrection censée contrer l’expansion de l’Union soviétique. Avec le retrait de celle-ci, en 1989, les combattants du djihad afghan entrevoient la possibilité de donner une nouvelle dimension à leur combat en visant les Occidentaux et leurs alliés supposés, comme le régime saoudien, perçu comme corrompu. Après s’être étendue en Irak à la faveur du chaos créé par l’invasion états-unienne de 2003, Al-Qaïda perd peu à peu le contrôle du djihad irakien, qui passe en majorité sous la coupe du groupe État islamique en Irak (EII), les deux organisations restant cependant très liées. Et à la suite de l’extension de son organisation en Syrie à la faveur des révoltes de 2011, Abou Bakr Al-Baghdadi, émir du groupe devenu État islamique en Irak et au Levant (EIIL), rompt en 2013 avec une partie de sa composante syrienne, Al-Nosra, qui se rallie alors à Al-Qaïda [6]Al-Nosra rompra finalement avec Al-Qaïda à l’été 2016.. Sur le terrain, cette rupture se transforme rapidement en affrontement armé. En janvier 2014, l’État islamique s’empare de la ville de Raqqa, en Syrie. Le groupe s’étend également sur le territoire irakien en prenant notamment Falloujah en janvier et Mossoul en juin par des offensives-éclair, avec de faibles moyens face à des forces irakiennes pourtant nombreuses. Le 5 juillet 2014, à la mosquée Al-Nouri de Mossoul, A. B. Al-Baghdadi se proclame calife [7]Le mot calife renvoie à un chef politique et religieux musulman… de ce nouvel État islamique.

Un modèle politique alternatif

La portée symbolique de la proclamation du califat est immense. Elle donne une dimension universelle à l’organisation en retirant toute référence géographique, au moment où, sur le terrain irakien, sa progression piétine aux portes des zones kurdes au Nord et chiites au Sud. En plein conflit avec Al-Qaïda, elle permet également de s’imposer comme autorité supérieure dans la nébuleuse djihadiste, entraînant le ralliement d’autres groupes. En outre, faisant appel à des représentations historiques et religieuses particulièrement fortes [8]A. B. Al-Baghdadi reprend dans le détail les symboles utilisés…, elle vise à appuyer la légitimité du groupe au sein de l’islam, même si cet acte est d’emblée condamné par de très nombreuses autorités du monde sunnite. Tout en portant un message global et universel, il réalise enfin un projet concret et local, rêvé par les nationalistes arabes comme par les tenants de l’islam politique : la construction d’un État transnational et une abolition symbolique de la frontière syro-irakienne, c’est-à-dire un refus des normes étatiques considérées comme imposées par l’Occident. Le projet politique de l’État islamique comporte donc une tension forte entre une logique locale reposant sur une base originelle arabe sunnite territorialisée, d’un côté, et un discours universaliste et mondial, de l’autre. En sachant exploiter et dépasser ces deux logiques, l’organisation fait preuve d’un sens politique aigu.

La grande force de l’État islamique a été en effet sa capacité à imposer un modèle politique complet et cohérent, qui, bien que totalitaire et répressif, s’appuie sur des réalités historiques et géographiques solides. En s’affirmant comme alternative à des régimes syrien et irakien largement corrompus et essentiellement dominés par des considérations claniques et confessionnelles, Daech a su offrir une alternative cohérente aux clans sunnites, exclus du pouvoir et de plus en plus menacés en Irak par les milices chiites depuis la chute de S. Hussein et la dissolution des milices Sahwa [9]Ces milices sunnites avaient été constituées à partir de 2007…. Ainsi, dans les zones conquises, l’EI a pu s’imposer comme l’ordre après le chaos, comme libérateur et vengeur des populations sunnites, malgré le caractère profondément totalitaire et mortifère de son idéologie et de l’organisation qui en découle. En se réclamant de l’islam, qui a traditionnellement toujours tenté de dépasser les oppositions claniques, Daech a créé un « bureau des relations publiques » chargé de régler les différends entre clans et les problèmes internes à ceux-ci à travers la médiation. L’organisation apparaît comme une autorité supérieure, capable de régenter et, à terme, de supplanter les clans traditionnels sunnites, qui doivent en outre prêter allégeance en échange de biens en nature, d’argent ou d’armes. Dans les villes conquises, comme à Falloujah, les combattants de l’EI se retirent rapidement à la périphérie, laissant l’administration aux chefs de clans. Le système est donc à la fois révolutionnaire par sa volonté de dépasser les clans traditionnels, et profondément réaliste et conservateur dans sa capacité à les agréger peu à peu dans un projet politique plus large. L’État islamique affiche, par ailleurs, une capacité à administrer un territoire grand comme la Grande-Bretagne et comptant environ 8 millions d’habitants. Daech se montre ainsi capable de remplir des pouvoirs régaliens comme la police, la justice – rendue selon une interprétation rigoriste de la charia [10]La charia est la jurisprudence islamique classique. Elle est… –, les finances [11]Les finances du groupe sont contrôlées par un organe nommé Bayt…, voire l’éducation et l’action sociale.

Même au sein de l’idéologie djihadiste elle-même, l’État islamique constitue un véritable changement de paradigme. En effet, tandis qu’Al-Qaïda prône la destruction de l’Occident comme préalable à la fondation d’un État islamique – selon des critères salafo-djihadistes –, Daech dénonce le caractère lointain et abstrait de ces objectifs, et les renverse en posant l’instauration d’un califat sur les « territoires libérés » comme préalable à un combat qui permettra de frapper ses ennemis – occidentaux et alliés – au cœur. Le djihad n’est plus alors l’affaire d’une élite éduquée et « éclairée », visant comme une chimère lointaine la fondation d’un État islamique, mais le combat des masses établissant et défendant cet État les armes à la main. C’est donc logiquement que l’EI sort de l’asymétrie et de la clandestinité pour annoncer un califat territorialisé comme acte fondateur.

Lors de sa phase territoriale, l’État islamique dispose, en outre, d’une capacité à communiquer de façon massive en s’affranchissant des médias classiques, à conduire ce qu’il nomme le « djihad médiatique ». La communication du groupe est très maîtrisée et particulièrement efficace. La production de supports photographiques ou vidéos est décentralisée, puis contrôlée par l’agence centrale Al-Furqan [12]Le furqan désigne le « critère » islamique distinguant les…. La diffusion se fait ensuite via les relais dans le cyberespace, notamment les nombreux partisans présents sur les réseaux sociaux partout sur la planète. La notion de djihad individuel [13]La notion de djihad individuel a été notamment développée par…, décidé par un individu commettant des attentats ou prenant les armes pour obtenir une rédemption supposée, est également centrale dans la propagande de Daech. La portée de ce message s’avère très large, provoquant la radicalisation de ressortissants occidentaux et attirant dans la zone syro-irakienne de nombreux combattants étrangers qui renforceront les capacités militaires du groupe [14]Sur des forces estimées entre 20 000 à 30 000 hommes lors de la….

Une capacité d’adaptation tactico-opérative

Issu d’une organisation clandestine, menant des combats asymétriques, l’État islamique a su tenir tête pendant plusieurs années à des armées régulières et des milices soutenues par les plus grandes puissances internationales. Ainsi, les villes de Mossoul et de Raqqa, tombées en quelques jours aux mains des djihadistes, ne seront reprises qu’après de durs combats de plusieurs mois par les forces irakiennes ou les milices arabo-kurdes des Forces démocratiques syriennes, malgré l’appui de la coalition occidentale. Une solide réflexion tactique et opérative et une forte capacité d’adaptation ont permis à Daech de compenser – au moins partiellement – ses faiblesses.

Son aptitude à s’organiser, tout d’abord, lui a conféré une véritable capacité de planification et de conduite au niveau opératif, comme le montre la succession de campagnes cohérentes. Sur l’année 2014, par exemple, on constate, après la prise de Raqqa, une bascule d’effort de la Syrie vers le nord de l’Irak. Puis, quand Mossoul est prise en juin, Daech projette ses forces vers Bagdad, planifiant une manœuvre en tenaille entre la province d’Al-Anbar à l’Ouest et celle de Diyala à l’Est. Lorsque cette manœuvre piétine, l’EI réarticule à nouveau ses forces pour mener simultanément, dès juillet, deux nouvelles offensives : l’une vers le nord de l’Irak face aux Kurdes, l’autre en Syrie en direction d’Alep. Cette capacité à manœuvrer à l’échelle du théâtre syro-irakien est fondée sur une organisation structurée en plusieurs niveaux : les troupes locales ou milices, des unités de choc provinciales permettant de marquer un effort tactique local, et des unités de réserve de théâtre bien plus lourdes, capables de se mouvoir sur l’ensemble de la zone syro-irakienne et de porter l’effort opératif. Même si les capacités tactiques des unités sont très hétérogènes – les milices locales ayant souvent un faible niveau tactique et technique –, les unités de choc sont généralement capables de manœuvres évoluées, combinant des moyens interarmes, réguliers comme irréguliers. Les unités d’assaut peuvent ainsi être appuyées par des missiles antichars, des blindés ou des pièces d’artillerie. Leur axe d’approche peut être ouvert par des kamikazes, des bulldozers ou des véhicules-suicides qui sèment le chaos et ouvrent des brèches dans le dispositif ennemi. Les assaillants sont souvent guidés par des drones, parfois capables de larguer, avec une précision relative, de faibles charges explosives. Le commandement tactique vise la décentralisation, poussant les chefs à l’initiative offensive. Cette dernière capacité est essentielle dans les succès initiaux de l’État islamique, mais se traduit également dans la défensive, qui reste très dynamique, combinant manœuvres rétrogrades et contre-attaques très rapides, compliquant énormément la tâche des assaillants.

L’utilisation du terrain par les unités les plus aguerries s’avère très fine. Lors des actions offensives, un maximum de renseignement est collecté en amont – grâce à des logiciels de cartographie en ligne, des drones, des renseignements fournis par la population et des reconnaissances menées par les unités d’assaut. Les positions sont abordées autant que possible par des cheminements discrets, parfois de nuit ou en creusant des tranchées d’approche, voire des tunnels. En défensive, le terrain est aussi valorisé au mieux, l’EI se concentrant sur des zones urbaines jugées faciles à défendre et permettant de compenser son différentiel de moyens [15]Le terrain urbain, particulièrement cloisonné, réduit en effet…, notamment l’absence de capacités aériennes significatives. Ces zones constituent en général également des verrous opératifs, par leur position de carrefour sur les grands axes. Dans ces villes, l’imbrication avec la population est recherchée pour limiter les frappes ennemies et provoquer des dommages collatéraux qui seront exploités par la propagande. De plus, les villes défendues ne pourront jamais être totalement isolées lors des sièges, quelles que soient les forces déployées, du fait de l’utilisation de nombreux moyens de communication différents, de tunnels et d’itinéraires camouflés. La progression au sein des villes, notamment à Mossoul, sera de plus en plus dure et lente au fur et à mesure que les forces avanceront en direction du cœur de la cité [16]Major Thomas D. Arnold et Major Nicolas Fiore (US Army), « Five….

Daech recherche également la surprise dans toutes ses actions, tactiques comme opératives, déclenchant souvent ses attaques lorsque le ciel est couvert ou quand les tempêtes de sable gênent la visibilité et le décollage des aéronefs. De nombreuses attaques de type hit-and-run ou rezzou[17]Il s’agit d’attaques rapides conduites par surprise par des… seront conduites tout au long du conflit, généralement sur des secteurs très larges, avec des forces assez réduites et précédant une attaque de grande ampleur. Elles servent à tester les dispositifs de l’ennemi, à le harceler pour l’user physiquement et mentalement, ou à le forcer à disperser ses forces en le maintenant dans l’incertitude quant à l’axe d’effort qui sera utilisé pour l’attaque principale [18]Ainsi, le 10 août 2014, persuadés que les djihadistes…. Dans une logique très offensive, ces attaques peuvent aussi être immédiatement exploitées par le commandant des troupes s’il constate qu’un secteur est peu défendu ou qu’une opportunité se présente. Ce fut probablement le cas à Mossoul en juin 2014, où la prise de la rive droite du Tigre a été effectuée très vite, en isolant les forces irakiennes sans beaucoup de réactions, à l’exception de quelques tirs d’ar tillerie sporadiques à l’aveugle. En défensive également, la surprise constitue un élément central, avec la création de nombreuses positions « leurres » comportant des trous de combats, des antennes et des carcasses de blindés, qui visent à attirer les frappes aériennes, notamment après les bombardements meurtriers de la coalition occidentale lors de la bataille de Kobané en 2014.

Penser la guerre

Alors que l’État islamique a été militairement vaincu sur le territoire syroirakien et que son émir Al-Baghdadi a été tué, la victoire stratégique est pourtant loin d’être acquise. Les conditions qui ont permis l’émergence du groupe demeurent en effet vivaces. Les actions militaires n’ont détruit le califat qu’en tant qu’entité territoriale. Les villes reprises au terme de longs combats sont pratiquement rasées, et la reconstruction sera extrêmement difficile et coûteuse. La population arabe sunnite reste marginalisée et sa situation socio-économique s’est encore aggravée du fait de la guerre. Ainsi l’idéologie djihadiste continuera-t-elle inévitablement d’exploiter cette situation [19]David Galula soutient que la guerre contre-insurrectionnelle ne….

De plus, les différents acteurs ayant contribué à la chute de l’organisation sont plus divisés que jamais. Les États-Unis et leurs alliés du Golfe sont inquiets de la montée de l’influence iranienne dans la région, représentée notamment par les milices chiites irakiennes et le Hezbollah, comme le montre l’assassinat du général Ghassem Soleimani en janvier 2020. La Russie reste très présente aux côtés du régime syrien, dont le voisinage avec la Turquie demeure compliqué. Les populations kurdes, pour leur part, n’obtiendront sans doute pas les conditions d’autonomie qu’elles revendiquent et restent très divisées.

En outre, la propagande de l’État islamique a rencontré un fort écho dans de nombreux pays, y compris au cœur des sociétés occidentales, parmi des populations qui s’y sentent marginalisées. Enfin, l’implantation de groupes affiliés à l’EI dans d’autres régions du monde, comme le Sahel, l’Afrique de l’Ouest, la Libye ou l’Asie méridionale, fait peser la menace de la résurgence d’un groupe terroriste territorialisé, une forme de nouvelle hybridation.

En conséquence, les pays européens, et la France en particulier, doivent continuer à penser la guerre, tant dans sa dimension interétatique, qui n’est aujourd’hui pas écartée, que dans sa dimension asymétrique. La culture stratégique doit pour cela s’étendre au-delà du monde purement militaire. La compréhension de l’ennemi sera facilitée par une connaissance fine de l’histoire et de la géographie humaine dans lesquelles s’ancre la propagande djihadiste. Le champ de bataille le plus important est en effet celui des perceptions. Il faut donc s’attacher aux facteurs socio-économiques et culturels profondément locaux auxquels le narratif de l’ennemi donne une apparente cohérence globale, comme la mise à l’écart de la vie politique des clans sunnites par le pouvoir central irakien au cours des dernières années. La réflexion stratégique, qui ne peut pas faire l’économie du temps long, doit viser à comprendre la pensée de l’ennemi afin d’adapter ses propres modes d’action à ceux de l’adversaire, à la manière du mirmillon antique.

Notes

  • [1] Au cœur de la Première Guerre mondiale, en 1916, la France et le Royaume-Uni s’accordent sur le partage des territoires de l’Empire ottoman. Après leur victoire, ces accords seront partiellement mis en application par des mandats de la Société des Nations après la conférence de San Remo (1920) et à travers le traité de Sèvres (1920), qui sera modifié par le traité de Lausanne (1923). Ces accords de Sykes-Picot seront critiqués par les nationalistes arabes comme par les penseurs islamistes, qui considèrent les États de la région comme une construction artificielle de l’Occident. En juin 2014, Daech publie ainsi sur Twitter une série de photos relatant l’effacement de la frontière syro-irakienne à Yaaroubiya, intitulée « Briser la frontière Sykes-Picot » – même si la délimitation de Sykes-Picot ne passait historiquement pas à cet endroit.
  • [2] Voir Didier Billion, Géopolitique des mondes arabes, Paris, Eyrolles, 2018.
  • [3] Comme de très nombreux penseurs djihadistes, A. Azzam est un lecteur de Sayyid Qutb, frère musulman dont l’ouvrage majeur, À l’ombre du Coran, prône un retour aux racines de l’islam en réaction au marxisme et au capitalisme.
  • [4] À ce sujet, lire Michael Barry, Le Royaume de l’insolence, Paris, Flammarion, 2011.
  • [5] Aux débuts de l’islam, une fracture se crée à partir du quatrième calife – successeur du Prophète –, qui débouche sur la bataille de Siffin en 657, opposant Mu`awîya et Ali. L’islam se divise alors entre sunnites (courant majoritaire représentant aujourd’hui 85 à 90 % des musulmans), chiites (10 à 15 % des musulmans actuels) et kharidjites (courant dissident minoritaire qui subsiste aujourd’hui à travers l’ibadisme omanais). Cette fracture ancienne est aujourd’hui instrumentalisée dans la politique étrangère iranienne comme dans la propagande de Daech.
  • [6] Al-Nosra rompra finalement avec Al-Qaïda à l’été 2016.
  • [7] Le mot calife renvoie à un chef politique et religieux musulman se revendiquant comme successeur du prophète Mahomet et commandeur des croyants. Historiquement, il fait ouvertement référence aux dynasties islamiques, telles que les Omeyyades, les Abbassides ou les Fatimides.
  • [8] A. B. Al-Baghdadi reprend dans le détail les symboles utilisés par le premier calife abbasside, Al-Saffâh, qui renverse en 750 la dynastie omeyyade. Ce dernier était alors monté en chaire dans la mosquée de Bagdad, au milieu d’une foule vêtue de noir et portant des drapeaux noirs. Daech veut ainsi raviver la mémoire de l’âge d’or abbasside. Voir à ce sujet Tabarî, La Chronique, traduction d’Hermann Zotenberg, Paris, Actes Sud, t. 4, pp. 21-22. De même, A. B. Al-Baghdadi apparaît toujours vêtu d’un manteau noir et d’un turban noir, les attributs du Prophète. Il cherche ainsi délibérément à incarner la figure mythique du « calife combattant » de l’islam médiéval, à l’image d’Haroun Ar-Rachid (785-809) ou de Saladin (1174-1193).
  • [9] Ces milices sunnites avaient été constituées à partir de 2007 au sein du comité Al-Sahwa, afin de permettre à cette communauté de participer à la sécurité aux côtés des forces irakiennes. Le Premier ministre chiite Al-Maliki dissout ces milices au départ des troupes états-uniennes, fin 2011. Deux tiers sont alors intégrés dans les forces de sécurité irakiennes, généralement à des postes inférieurs ou temporaires, le dernier tiers étant simplement démobilisé.
  • [10] La charia est la jurisprudence islamique classique. Elle est généralement interprétée selon quatre grandes écoles traditionnelles, les Madhhabs. L’EI se réfère à une interprétation hanbalite particulièrement rigoriste, se fondant sur des penseurs médiévaux comme Ibn Tamyyia, référence classique des salafistes comme des wahhabites.
  • [11] Les finances du groupe sont contrôlées par un organe nommé Bayt al-Maq, sorte de ministère des Finances. Elles reposent principalement sur des taxes prélevées sur la population, sur des trafics divers (pétrole, phosphates), sur les productions agricoles des vallées du Tigre et de l’Euphrate (blé, orge, coton) ainsi que sur des transferts d’argent par des voies détournées, comme le hawala, système de transfert d’argent traditionnel s’affranchissant des banques.
  • [12] Le furqan désigne le « critère » islamique distinguant les croyants des incroyants.
  • [13] La notion de djihad individuel a été notamment développée par Abou Moussab Al-Souri, théoricien d’Al-Qaïda, dans son Appel à la résistance islamique mondiale. Pour lui, l’individu radicalisé est une arme redoutable, car imprévisible.
  • [14] Sur des forces estimées entre 20 000 à 30 000 hommes lors de la phase territoriale, un tiers serait étranger à la zone syro-irakienne. Parmi eux, les ressortissants occidentaux sont cependant souvent affectés à des tâches subalternes, du fait de leur faible instruction militaire et de leur mauvaise maîtrise de la langue arabe.
  • [15] Le terrain urbain, particulièrement cloisonné, réduit en effet l’avantage du nombre et de la technologie. À ce sujet, lire Pierre Santoni, « Le milieu urbain comme nouveau champ de bataille : de la Syrie au Yémen, la ville en guerre », La Revue internationale et stratégique, n° 112, IRIS Éditions – Armand Colin, hiver 2018.
  • [16] Major Thomas D. Arnold et Major Nicolas Fiore (US Army), « Five operational lessons from the battle for Mossoul », Military Review, US Army, janvier-février 2019.
  • [17] Il s’agit d’attaques rapides conduites par surprise par des troupes légères et mobiles qui se retirent généralement immédiatement après avoir mené leur action pour échapper à toute réaction adverse.
  • [18] Ainsi, le 10 août 2014, persuadés que les djihadistes attaqueront à Makhmour, les peshmergas kurdes redéploient leurs forces de Jalula sur cette ville. Dans la foulée, les combattants de l’EI attaquent Jalula, faiblement défendue. De même, en avril 2015, une opération très médiatisée par le groupe à Yarmouk semble avoir masqué les préparatifs de l’attaque sur la raffinerie de Baji le 11 avril (Laurent Touchard, « Organisation tactique et méthodes de combat de l’État islamique », p. 35 [en ligne]).
  • [19] David Galula soutient que la guerre contre-insurrectionnelle ne comprend en réalité que 20 % d’actions militaires pour 80 % d’actions non militaires. Une guerre de ce type ne peut en effet être gagnée sur le long terme si la population est maintenue dans des conditions ne lui laissant d’autre choix que l’insurrection (Contre-insurrection, théorie et pratique, Paris, Economica, 2008 [1ère édition 1963]).

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