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LE RÉARMEMENT NAVAL EN MÉDITERRANÉE

Par Pierre Razoux, Directeur académique et géopolitique de l’Institut FMES

Article initialement publié dans le n°23 d’Études Marines du CESM, coordonné par l’institut FMES

Lors de la conférence navale organisée par l’IFRI le 18 janvier 2023, le chef d’état-major de la Marine Pierre Vandier, le First Sea Lord britannique Ben Key et le Chief of naval operations de l’US Navy Michael Gilday ont tous trois affirmés : « Nous sommes rentrés dans l’ère du réarmement naval et il faut en tirer toutes les conséquences »[1].

Ce constat mondial s’applique également à la Méditerranée. Plusieurs facteurs le rendent particulièrement préoccupant : les tensions multiples qui parcourent ce segment maritime crucial, les affrontements latents entre pays riverains, les postures parfois provocantes de certains acteurs régionaux, les conséquences navales de la guerre en Ukraine, la posture incertaine de la Royal Navy, de même que le retrait ponctuel de la VIe Flotte de l’US Navy dans cette zone pourtant stratégique.

Pour les observateurs attentifs, le réarmement naval en Méditerranée est illustré par l’acquisition récente de porte-hélicoptères, de sous-marins et de frégates multi-missions par l’Egypte, par la modernisation du parc de frégates et de sous-marins algériens capables de tirer des missiles de croisière, et par la spectaculaire montée en puissance de la flotte turque grâce à la construction locale d’un porte-aéronefs et de plusieurs frégates et l’acquisition en Allemagne de sous-marins anaérobies de dernière génération.

Pour décrypter la réalité factuelle et les modalités de ce réarmement naval, deux tableaux analytiques retracent l’état des forces navales en présence aujourd’hui (2023), puis dans cinq ans (2028) en tenant compte des programmes d’acquisition ou de construction annoncés par chacun des acteurs concernés. Deux autres tableaux de synthèse soulignent ensuite les variations de moyens et de capacités entre 2013 et 2028.

Tous ces tableaux ont été réalisés à partir des informations contenues dans les éditions 2015 et 2018 de Flottes de combat (éditions Ouest-France – cet ouvrage n’est plus réactualisé depuis), dans l’édition 2022 de l’Atlas stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (FMES), dans le rapport 2023 du CESM portant sur le réarmement naval dans le monde, et sur les sites officiels accessibles des principales marines riveraines. Compte tenu de la problématique du retour probable du combat naval, seules les marines alignant un seuil crédible de capacités offensives susceptibles de s’exercer à l’intérieur de la Méditerranée ont été étudiées. C’est la raison pour laquelle ont été écartées les marines marocaine, portugaise et balkaniques, mais aussi les marines tunisienne, libyenne et syrienne sans réelle capacité de frappes offensives. Dans cette même logique, seuls les bâtiments de combat hauturiers d’un tonnage supérieur à 1 500 tonnes, équipés de missiles et encore opérationnels ont été comptabilisés[2] ; les avisos, patrouilleurs lance-missiles et navires de soutien logistique ne sont pas comptabilisés directement, mais la capacité qu’ils apportent figure en fin de tableaux, tout comme les capacités de déni d’accès des pays riverains qui sont devenues des éléments essentiels du combat en mer. 

Rajeunissement et modernisation des flottes des pays riverains

Si l’augmentation globale du tonnage et du nombre de navires de combat de premier rang est relativement faible (de l’ordre de +10 % en moyenne sur dix ans) à l’exception notable de la flotte turque (+30 %), c’est le rajeunissement des flottes qui est marquant. En 2023, les flottes de la Méditerranée se scindent en deux groupes : celles d’un âge moyen[3] inférieur à 15 ans (France, Algérie, Egypte et Israël) et celles d’un âge moyen oscillant entre 22 et 32 ans (Italie, Espagne, Turquie et Grèce). A cet égard, si elle veut continuer à exister de manière crédible, la marine grecque (32 ans d’âge moyen) devra nécessairement se moderniser, quelle que soit la qualité de ses équipages et l’avantage défensif que lui procure la multitude d’îlots de mer Egée derrière lesquels ses vénérables frégates et sous-marins peuvent s’abriter.

En 2028, cette tendance au rajeunissement se sera accélérée notamment pour les flottes italienne (- 11 ans en cinq ans), turque (-10 ans) et espagnole (-9 ans), à condition bien sûr que les programmes d’acquisition en cours soient poursuivis. En cinq ans, l’âge moyen des flottes de combat de Méditerranée sera passé de 20 à 15 ans. En quinze ans, de 2013 à 2028, l’âge moyen de la flotte de combat française de haute mer aura rajeuni de dix ans passant de 22 ans (en 2013) à 12 ans (en 2028), d’une part grâce à la mise en service des FREMM, des SNA de classe Suffren et probablement de trois FDI, d’autre part par le désarmement des frégates F-70, de plusieurs frégates furtives légères et de la plupart des SNA de classe Rubis.

En 2023, les flottes de combat de la Méditerranée alignent ensemble 12 porte-aéronefs (mais 1 seul porte-avions à catapultes et brins d’arrêt – le Charles de Gaulle), 104 frégates et corvettes de plus de 1 500 tonnes (dont 28 « lourdes » optimisées pour la lutte anti-sous-marine ou antiaérienne), et 50 sous-marins d’attaque dont la moitié sont à propulsion nucléaire (les SNA français) ou anaérobie. Cinq ans plus tard (2028), on ne devrait compter qu’un seul porte-aéronef de plus (l’Anadolu turc) même si entre temps les Italiens auront échangé leur porte-hélicoptères Garibaldi (14 000 tonnes) contre le Trieste (38 000 tonnes). A cette même échéance, on ne comptera que 6 frégates et 3 sous-marins d’attaque de plus (11 nouveaux sous-marins en réalité – tous nucléaires ou anaérobies – compensés par la mise au rebut de 8 autres).

Les principales marines méditerranéennes en 2023

Seuls sont comptabilisés les navires de combat hauturiers de 1er rang encore opérationnelsFranceEspagneItalieGrèceTurquieIsraëlEgypteAlgérie
Navires de 1er rang2416232127132220
Tonnage (en milliers de tonnes)21011015065752311063
Âge moyen de la Flotte13 ans24 ans22 ans32 ans25 ans14 ans12 ans14 ans
Porte-avions CATOBAR (avions d’attaque)(30)   
Porte-avions STOVL1 (12)1 (8)   
Porte-hélicoptères321   21
Total porte-aéronefs43221
Sous-marins d’attaque528811646
    dont nucléaire5
    dont anaérobie144164
    armés de MDCN134
Destroyers & Frégates (> 6000 t) dont105103
     armés MDCN6
     optimisés AA++454
     optimisés ASM++643
Frégates (< 6000 t)563131671313
     optimisées ASM++2
Drones navalsEn coursNonNonNonEn coursOuiNonNon
Patrouilleurs côtiers lance-missilesNonNonNonOuiOuiOuiOuiOui
Projection de la supériorité aérienne au-delà des côtes (Bulle A2AD & Chasseurs de 4e et 5e génération)Oui Rafale SAMPOui Typhoon PatriotOui Typhoon SAMPOui Rafale PatriotOui F-16E S-400Oui F-15I F-35I ArrowOui Rafale Buk-M2E S-300Oui Su-30 S-300
Défense côtière équipée de missiles antinavires performants et à longue portéeNonNonNonOuiNonOuiOuiOui
   Missiles hypersoniqueNonNonNonNonNonNonNonNon
Pétroliers-ravitailleurs (> 10 000 t)222332

NB : Les 4 SNLE de la Force océanique stratégique française (FOST) ne sont pas comptabilisés ; 2 à 4 des FREMM optimisées pour la lutte anti-sous-marine sont stationnées à Brest et n’interagissent que très occasionnellement en Méditerranée.

Projection des principales marines méditerranéennes en 2028

(en fonction des programmes d’acquisition annoncés)

Seuls sont comptabilisés les navires de combat hauturiers de 1er rang encore opérationnelsFranceEspagneItalieGrèceTurquieIsraëlEgypteAlgérie
Navires de 1er rang2519221836142121 ?
Tonnage (en milliers de tonnes)222135165601302510565
Âge moyen de la Flotte12 ans15 ans11 ans29 ans15 ans17 ans9 ans13 ans
Porte-avions CATOBAR (avions d’attaque)(30)   
Porte-avions STOVL1 (12)2 (18) 1 (8) 
Porte-hélicoptères32  21
Total porte-aéronefs432121
Sous-marins d’attaque648612746
    dont nucléaire6
    dont anaérobie484674
    armés de MDCN444
Destroyers & Frégates (> 6000 t) dont10101213
     armés MDCN61
     optimisés AA++452
     optimisés ASM++65613
Frégates (< 6000 t)52122271214
     optimisées ASM++3 (FDI)3 (FDI)44
Drones navalsOuiNonOuiOuiOuiOuiNonNon
Patrouilleurs côtiers lance-missilesNonNonNonOuiOuiOuiOuiOui
Projection de la supériorité aérienne au-delà des côtes (Bulle A2AD & Chasseurs de 4e et 5e génération)Oui Rafale SAMPOui Typhoon PatriotOui F-35 SAMPOui F-35 RafaleOui F-16V S-400Oui F-35I / F-15I ArrowOui Rafale Buk-M2E S-300Oui Su-30 S-400 FD-2000B
Défense côtière équipée de missiles antinavires performants et à longue portéeNonNonNonOuiPossibleOuiOui  Oui
   Missiles hypersoniqueNonNonNonNonPossiblePossibleNonPossible
Pétroliers-ravitailleurs (> 10 000 t)42323040

NB : Les 4 SNLE de la Force océanique stratégique française (FOST) ne sont pas comptabilisés ; 2 à 4 des FREMM optimisées pour la lutte anti-sous-marine sont stationnées à Brest et n’interagissent que très occasionnellement en Méditerranée.

Davantage de marines se seront dotées de frégates lourdes optimisées pour la lutte antiaérienne ou anti-sous-marine, mais aussi de navires capables d’accueillir des drones navals. Le nombre de navires capables de tirer des missiles de croisière devrait en revanche rester inchangé : les FREMM et SNA de classe Suffren pour la France, les sous-marins de classe Dolphin de dernière génération pour Israël et les 4 sous-marins Kilo modernisés pour l’Algérie. Au bilan et à l’exception de la marine grecque, toutes les marines riveraines voient leur puissance de feu s’accroître.

Le réarmement naval en Méditerranée (2013-2028)

      Evolution de la FlotteFranceItalieGrèceTurquieIsraëlEgypteAlgérie
Navires de 1er rang
Tonnage
Rajeunissement
Porte-aéronefs
Sous-marins d’attaque
Frégates
Puissance de feu
Déni d’accès (A2AD)

Légende :            ↑  Augmentation ou rajeunissement ; ↓ Diminution ou vieillissement ;

 → Sans changement significatif.

Quelques constats et leurs conséquences

Les frégates lourdes de plus de 6 000 tonnes optimisées pour la lutte antiaérienne et anti-sous-marine sont à l’ouest de la Méditerranée, au sein des flottes française, italienne et espagnole (25 sur 28 aujourd’hui, 32 sur 36 dans cinq ans), mais aussi américaines (4 ou 6 basées en Espagne) et britannique (1 à Gibraltar) ; aucune des frégates plus légères des autres marines méditerranéennes ne dispose de senseurs et d’armements équivalents. Les capacités de déni d’accès (bulles A2AD et défenses côtières améliorées) sont en revanche à l’est et au sud de la Méditerranée, de même que les deux-tiers des sous-marins d’attaque. Les marines des rives est et sud savent qu’elles peuvent difficilement défier les flottes occidentales en haute mer ; elles peuvent cependant assez facilement leur dénier l’accès à la Méditerranée orientale en transformant cette zone en un « lac » à portée de tir de leurs défenses côtières, de leurs sous-marins et de leurs chasseurs bombardiers basés à terre et armés de missiles antinavires.

Les côtes algériennes et la Méditerranée orientale sont donc redevenues (comme pendant la guerre froide) des zones maritimes réellement dangereuses et risquées en cas d’affrontement militaire direct, dans lesquelles les marines occidentales seraient imprudentes de risquer d’emblée leurs plus gros navires, a fortiori ceux qui ont une forte valeur symbolique (porte-aéronefs, frégates lourdes). En revanche, ces mêmes zones constituent des espaces de manœuvre idéals pour les sous-marins d’attaque, surtout s’ils sont très silencieux et bien armés. Dans un tel contexte, les frégates légères qui pullulent au sud et à l’est de la Méditerranée deviennent des « pions de base » relativement peu coûteux capables de marquer le territoire maritime tout en disposant d’une importante capacité de frappe antinavire en premier, en cas de montée rapide aux extrêmes, mais qui seraient des cibles de choix pour des sous-marins ou des attaques aériennes venues de la terre. Pour l’instant, à part les navires de l’Eskadra russe croisant en Méditerranée, aucun navire d’une marine riveraine ne dispose de missiles hypersoniques susceptibles de décupler les effets de ces frappes navales en premier. D’ici cinq ans, plusieurs Etats proches de la Russie (l’Algérie, l’Egypte et la Turquie) pourraient décider de s’en doter, a fortiori dans un contexte de hausse significative des budgets militaires. Israël a pour sa part les capacités technologiques de concevoir ses propres missiles hypersoniques.  Cette technologie renforcerait la vulnérabilité des navires de surface, réduisant drastiquement leur capacité à exercer des représailles dissuasives.

Ce constat a un corollaire : les responsables algériens, égyptiens, russes, israéliens, turcs et même grecs acceptent le risque politique de perdre un certain nombre de frégates légères dont ils savent qu’elles restent très vulnérables. Dès lors, autant les porte-aéronefs et les frégates lourdes constituent des outils maritimes de démonstration de puissance sans équivalent en période de crise, autant leur emploi au contact direct de l’adversaire paraîtrait très aléatoire en cas de basculement dans une réelle confrontation armée, dans un premier temps du moins. Dans cette hypothèse, seules des frappes massives de missiles de croisière, des actions commandos et des raids aériens de saturation pourraient neutraliser les capacités de déni d’accès (batteries côtières et antiaériennes, radars, centres de commandement et de communication, bases aériennes, patrouilleurs lance-missiles) situées à l’est et au sud de la Méditerranée. Ce n’est que dans un second temps, une fois ces capacités détruites que les flottes de combat occidentales pourraient revenir réaffirmer leur présence dissuasive en Méditerranée orientale avec un risque acceptable de pertes. Les porte-aéronefs, restés initialement à l’abri, pourraient ensuite démontrer toute leur utilité.

Pour obtenir un tel résultat, les marines de l’OTAN comptent d’abord et avant tout sur leurs aviations basées à terre qui disposent d’un nombre très conséquent de chasseurs bombardiers équipés de missiles de croisière et d’autres armements bien adaptés à la destruction de ces cibles particulières. Elles comptent également sur leurs sous-marins d’attaque pour traquer les sous-marins adverses – russes en ce moment – et les navires de surface ennemis en faisant peser une menace dissuasive sur leurs adversaires potentiels.  

Pour s’imposer sur l’ensemble de la Méditerranée, la marine française semble donc avoir besoin en priorité d’un stock conséquent de missiles de croisière navals[4] et de sous-marins nucléaires d’attaques capables de dissuader toute sortie intempestive des flottes ennemies de surface, tout en restant capable de mettre à pied d’œuvre des forces spéciales. Son porte-avions et ses frégates lourdes restent des vecteurs absolument cruciaux, en particulier pour les espaces maritimes ouverts tels que l’Atlantique et l’océan Indien où leurs capacités d’ubiquité et de frappes de rétorsion sont optimales.

Les acteurs globaux en Méditerranée (2013-2023)

Evolution de la présence permanente de navires de 1er rang américains, britanniques et russesUS NavyRoyal NavyEskadra (Russie)
Navires de 1er rang
Rajeunissement
Porte-avions
Sous-marins d’attaque
Frégates
Puissance de feu
Déni d’accès

Face au volume conséquent de forces navales riveraines, les autres acteurs internationaux ne déploient en permanence en Méditerranée qu’un nombre très restreint de navires de combat : 6 destroyers de l’US Navy (VIe Flotte) et 1 de la Royal Navy, 1 sous-marin nucléaire d’attaque (américain ou britannique), 4 frégates de pays d’Europe du Nord, 4 frégates et deux sous-marins d’attaque russes[5]. Certes, l’US Navy et la Royal Navy envoient régulièrement un de leur groupe de combat aéronaval transiter en Méditerranée, mais ces présences ponctuelles ne dissuadent qu’un temps les acteurs locaux qui viendraient à être mal intentionnés. Si l’US Navy maintient malgré tout son niveau de puissance de feu (lissé sur les dix dernières années), la Royal Navy ne semble plus en mesure de dissuader qui que ce soit. La Russie en profite pour accroître la présence de sous-marins d’attaque, de frégates légères et de corvettes surarmées, mais ses bâtiments ne résisteraient sans doute pas à une action décisive des flottes de l’OTAN. Il n’empêche qu’il convient de surveiller la montée en gamme de l’escadre russe de Méditerranée qui joue le rôle de « vitrine » de la modernisation de la flotte russe et qui protège l’axe maritime principal permettant à la Russie d’accéder à « l’océan Monde » depuis les ports de la mer d’Azov. Dès lors, la stratégie du Kremlin consiste très probablement à transformer la Méditerranée orientale en « lac russo-turc » pour faciliter son accès aux mers chaudes via la mer Rouge et le golfe d’Aden, d’où l’importance de Djibouti qui apparaît plus que jamais comme une porte de sortie qu’il est crucial de pouvoir verrouiller si nécessaire.

En 2023, les marines française, italienne et espagnole totalisent à elles seules 40 % des navires de 1er rang des flottes de Méditerranée, 60 % du tonnage, 90 % des frégates lourdes, 75 % des porte-aéronefs mais 30 % seulement des sous-marins d’attaque. Elles pourraient aisément sécuriser la Méditerranée en patrouillant ensemble cette mer quasi-fermée et en exerçant une présence réellement dissuasive dans sa partie orientale, à condition que Paris, Rome et Madrid soient en phase pour coopérer étroitement, pour assumer une posture de dissuasion conventionnelle crédible et pour donner des consignes très fermes à leurs marins en acceptant le risque induit de pertes.

Trois flottes à surveiller : la turque, l’égyptienne et l’algérienne

La flotte de combat française reste encore la plus puissante de Méditerranée et le restera à échéance visible en termes de tonnage, de capacités, de puissance de feu et de savoir-faire, même si la marine italienne qui bénéficie d’une rapide remontée en puissance s’en rapproche. Outre la marine russe, trois marines des rives orientale et méridionale doivent être surveillées de près, car elles acquièrent progressivement des navires, des capacités et des savoir-faire dont elles ne disposaient pas encore il y a une dizaine d’années et qui leur permettront demain de défier les marines occidentales en cas d’accroissement des tensions.

Tout d’abord la flotte turque qui connaît une croissance importante grâce à un très fort volontarisme du président R.T. Erdogan qui développe en parallèle sa flotte navale et sa flotte aérienne commerciale (Turkish Airlines) pour étendre au maximum son influence, mais aussi grâce à un ambitieux partenariat avec l’industrie de défense espagnole. En 2028, la marine turque devrait aligner un porte-aéronefs (l’Anadolu) faisant office de porte-drones de combat, 23 frégates[6] (+ 7 par rapport à 2023) et 12 sous-marins (dont la moitié à propulsion anaérobie de conception allemande). En cinq ans, elle aura rajeuni de 10 ans, accru son tonnage de 40 %, partiellement comblé ses lacunes dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, tout en acquérant probablement d’importants moyens de dénis d’accès. Sa principale force demeure sans doute la capacité du pouvoir turc à prendre des risques pour atteindre ses objectifs géopolitiques en acceptant de subir des pertes significatives qu’il sait pouvoir combler rapidement par son ambitieux programme de construction navale, voire-même par simple achat sur étagère. Sa principale contrainte reste sa nécessité de couvrir en même temps trois espaces maritimes distincts (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale), limitant d’autant le nombre de navires qu’elle pourrait engager au combat sur l’une ou l’autre de ces zones.

Ensuite la flotte égyptienne qui s’est dotée d’une véritable capacité de lutte anti-sous-marine grâce à l’acquisition de 3 FREMM et de 4 sous-marins de type 209/1400 (armés de missiles antinavires Harpoon), mais aussi d’une capacité de projection de forces rendue possible par l’achat à la France de 2 porte-hélicoptères d’assaut de classe Mistral protégés par 4 nouvelles corvettes Gowind et 4 frégates Meko-200, ces dernières étant dotées d’une redoutable puissance de feu (16 missiles antinavires de dernière génération chacune). Cette force amphibie permet désormais au président Sissi de défendre plus facilement ses intérêts stratégiques (notamment la protection des plateformes gazières offshore), mais aussi ceux de ses alliés saoudiens et émiratis qui ont largement financé le réarmement naval égyptien. Si le nombre et le tonnage de ses navires diminuera légèrement entre 2028 et 2023 (1 frégate « nette » de moins entre les entrées en service et les désarmements), la marine égyptienne gagnera en puissance de feu et en savoir-faire. Si les marins égyptiens n’utilisent pas encore pleinement toutes les capacités de leur outil naval, ils progressent chaque année et déploient des efforts considérables pour accroître la qualité et l’entraînement de leurs équipages. Comme leurs rivaux turcs, leur dilemme opératif consiste à éclater leur flotte sur plusieurs fronts distincts : la Méditerranée orientale et la mer Rouge tout en gardant un œil sur les côtes libyennes. Pour l’instant, l’Egypte entretient d’excellentes relations avec les marines occidentales, renforcées par son statut de gardienne et protectrice du canal de Suez. Mais qu’adviendrait-il si un pouvoir islamiste très politisé et passablement radicalisé venait à prendre le pouvoir au Caire, a fortiori s’il disposait d’une plus grande capacité de déni d’accès ?

Enfin, la marine algérienne qui dispose désormais d’une véritable capacité de frappe en profondeur grâce à ses 4 sous-marins russes de classe Kilo améliorés[7], armés de missiles de croisière Kalibr capables de frapper n’importe quelle base navale de Méditerranée occidentale. Elle s’est dotée aussi d’une capacité de débarquement amphibie grâce à son porte-hélicoptères d’assaut de classe San Giorgio (9 000 tonnes) escorté par 5 nouvelles frégates (3 chinoises de classe Adhafer et 2 allemandes de classe Meko-200[8]) et 9 nouvelles corvettes (6 chinoises de Type 56 et 3 russes de classe Steregushchy) en cours de livraison. Si le nombre et le tonnage de la marine algérienne n’a pas fondamentalement évolué ces dernières années, sa jeunesse (flotte de 13 ans d’âge moyen en 2028 lui assurant une réelle longévité), sa puissance de frappe (y compris de son aviation basée à terre), mais surtout ses capacités renforcées de déni d’accès et de harcèlement du rail de navigation reliant le détroit de Sicile à Gibraltar en font un acteur crédible, malgré des lacunes capacitaires et un savoir-faire incertain ; et un acteur potentiellement déstabilisateur en cas de confrontation armée avec le Maroc et ses alliés américains et israéliens. A échéance visible, la marine algérienne semble devoir se préoccuper davantage des marines marocaines et espagnoles (Alger entretenant des relations difficiles avec Madrid ce qui explique le réarmement naval espagnol), relâchant ainsi la pression face à la France et l’Italie. Mais là encore, qu’adviendrait-il en cas de changement brutal de paradigme en Algérie ou de présence toujours possible dans ce pays de moyens de déni d’accès russes ou chinois ?

En guise de conclusion, le réarmement naval en Méditerranée est beaucoup plus qualitatif et capacitaire que quantitatif, même si les marins de la rive sud ont encore du chemin à parcourir pour maîtriser les différents aspects du combat naval. Les marines occidentales sont confrontées aujourd’hui aux conséquences de la guerre en Ukraine (posture russe) et à l’évolution incertaine de plusieurs pays riverains dont les capacités de déni d’accès ne cessent de se renforcer, particulièrement à l’est et au sud du bassin méditerranéen. L’usage de la Méditerranée pourrait ainsi ne plus leur être garanti, notamment dans un contexte favorisant les actions hybrides mêlant moyens civils (notamment les satellites de géolocalisation), drones et menaces asymétriques. Si elles veulent pouvoir regagner demain une réelle liberté de navigation, elles doivent dès aujourd’hui envisager les meilleures stratégies pour neutraliser durablement ces capacités de harcèlement et de déni d’accès, et par là même se montrer prêtes à en payer le prix.


[1] Cette conférence peut être visionnée sur le site de l’IFRI.

[2] Contrairement à certains sites et ouvrages, tel le Military Balance de l’IISS, qui recensent également les navires hors d’âge, sans valeur militaire réelle ou en attente de démantèlement.

[3] L’âge moyen d’une Flotte a été calculé en additionnant l’âge réel à un instant donné de chaque navire identifié dans le tableau depuis son entrée en service, puis en divisant le résultat par le nombre total de navires considérés.

[4] En 2028, la Marine nationale devrait être capable de tirer théoriquement une salve de 80 missiles de croisière naval (plus probablement 36) à condition d’engager quatre FREMM et deux SNA de classe Suffren principalement armés de ce type de missiles, sans être certaine de pouvoir ensuite recompléter rapidement ses stocks de MDCN. A titre d’exemple, lors de l’opération Hamilton (2018) qui n’était qu’une opération de rétorsion à portée symbolique et ne visait aucune capacité de déni d’accès, une centaine de missiles de croisière avaient été tirés par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni. En 2011, lors des opérations visant les capacités limitées de déni d’accès de la Libye, 200 missiles de croisières avaient été tirés.

[5] Sans compter la Flotte russe de la mer Noire immobilisée par son blocus des côtes ukrainiennes et la fermeture des détroits turcs en application de la convention de Montreux de 1936.

[6] Notamment des frégates de type TF-2000 (7 000 tonnes) et de classe Istanbul (3 000 tonnes).

[7] L’Algérie a lancé la modernisation de ses deux derniers sous-marins de classe Kilo afin de leur donner une capacité anaérobie et de les armer des mêmes missiles de croisière Kalibr ; avec 6 sous-marins d’attaque ainsi modernisés, la marine algérienne disposera d’une capacité théorique de frappe de 24 missiles de croisière.

[8] L’Allemagne serait en train de discuter de la possible livraison d’une nouvelle tranche de frégates Meko améliorées, et possiblement de sous-marins.

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