Le nouveau dynamisme naval russe, facteur de puissance pour le Kremlin

Arnaud Peyronnet, membre associé FMES de l’Observatoire stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (OS2MO).

La Russie s’est montrée particulièrement active ces derniers mois, tant dans son bastion de la mer Noire qu’en Méditerranée, le long des côtes africaines ou près de l’archipel américain des îles Hawaï. Le 20 janvier 2022, Moscou a annoncé la tenue prochaine d’exercices navals majeurs dans l’Atlantique, l’Arctique, le Pacifique et la Méditerranée, pouvant impliquer plus de 140 bâtiments [1] . Un exercice pourrait même se dérouler de façon inédite au large de l’Irlande [2], près de la zone de connexion des câbles sous-marins transatlantiques, à un moment de fortes tensions sur le flanc oriental de l’Europe. Cet activisme de la marine russe, qui rappelle symboliquement les grandes heures des forces navales soviétiques des années 1980, appuie la vision décomplexée du président Vladimir Poutine quant au rôle maritime de la Russie qui cherche à maintenir sa place dans le jeu mondial à un niveau égal à celui des États-Unis et de la Chine, tout en sachant qu’elle n’est pas en mesure de s’assurer réellement la maîtrise des mers.

Le Kremlin n’a eu de cesse de répéter ces derniers mois que la Russie avait regagné sa place parmi les principales puissances maritimes mondiales et qu’une flotte puissante était nécessaire pour défendre les intérêts de Moscou sur l’ensemble des mers du globe. De fait, cet activisme naval, appuyé par le développement volontariste de nouvelles armes de rupture dans le domaine du combat naval, a ancré la marine russe dans un bras de fer durable avec la marine américaine et ses alliés.

UNE DEFENSE ACTIVE DES BASTIONS RUSSES EN MER NOIRE ET MEDITERRANEE

Dans les perceptions géopolitiques russes, la mer Noire est vue comme un lac russe qui protège le territoire national et permet un accès à la Méditerranée, puis au Moyen-Orient. Les forces navales russes y ont donc pour mission de contraindre la liberté de mouvement anglo-américaine, afin d’empêcher les États-Unis et le Royaume-Uni de se rapprocher de leur glacis sécuritaire [3]. C’est conformément à ces perceptions que sont apparues d’importantes frictions navales russo-britanniques en mer Noire au mois de juin 2021. Le destroyer britannique HMS Defender, qui sortait d’une escale en Ukraine, où un accord bilatéral de coopération navale anglo-ukrainien venait d’être signé [4], a en effet traversé les eaux disputées au large de la Crimée tout en respectant le principe du droit de passage inoffensif dans des eaux territoriales, afin de se diriger vers la Géorgie. Outre le droit de passage inoffensif, Londres a souligné que ces eaux territoriales appartenaient légalement à l’Ukraine, l’occupation de la Crimée par la Russie (depuis 2014) n’étant pas reconnue par la communauté internationale [5]. La marine russe a dès lors surveillé de près le transit de ce bâtiment qui passait près de certaines de ses zones d’exercice, tandis que plusieurs avions de chasse russes l’ont survolé à basse altitude à des fins d’intimidation [6]. Des tirs de semonce russes auraient été menés à cette occasion, selon certains médias russes et britanniques [7], ce qui a été démenti par la Royal Navy [8], dénotant la guerre de l’information liée à ce type d’événements. La propagande de Moscou s’est montrée très offensive, indiquant que les forces armées russes avaient « chassé un navire britannique de ses eaux et qu’elles n’hésiteraient pas à frapper cinétiquement les bâtiments britanniques s’ils continuaient leurs actions provocatrices au large de la Crimée [9] ». Une frégate néerlandaise aurait été également, à cette même période, la cible de brouillages et de raids aériens, simulés par des Su-30 russes équipés de bombes et missiles antinavires, alors qu’elle naviguait de conserve avec le HMS Defender [10].

Dans cette lutte d’influence, une attaque cyber sur l’AIS (Automatic Identification System) du bâtiment britannique a été rapportée, le positionnant faussement à 2 nautiques de la base navale russe de Sébastopol, alimentant ainsi la désinformation russe quant à la prétendue agression britannique. Ce spoofing [11] AIS et la communication très intensive utilisés par la Russie font désormais partie de ses modes d’action à l’intérieur de ce qu’elle considère comme ses bastions maritimes [12].

Peu de temps après, fin juin 2021, l’exercice Sea Breeze a mobilisé plus de 30 bâtiments de l’OTAN en mer Noire, au large de l’Ukraine. Moscou a, sans surprise, qualifié cet exercice de provocation, lançant des manœuvres pour tester la réactivité de sa défense aérienne basée en Crimée et renforçant les bases situées à proximité de capacités de frappes aériennes et antinavires [13]. En novembre 2021, alors que de nouvelles rumeurs d’intervention militaire russe en Ukraine se profilaient en parallèle de gesticulations anglo-américaines au profit de Kiev, l’armée russe a effectué de nouveaux exercices aéromaritimes en mer Noire. Cet activisme anglo-américain [14] dans un espace que Moscou revendique comme son glacis sécuritaire, irrite au plus haut point le Kremlin. Le 30 juin 2021, Vladimir Poutine a estimé qu’un « navire de l’OTAN coulé par la marine russe ne donnerait pas lieu à une nouvelle guerre mondiale », ajoutant que la Russie « se battait pour elle-même, pour son avenir sur son territoire » [15], illustrant ainsi clairement ses revendications géopolitiques [16]. Il a conclu : « ce n’est pas nous qui sommes venus vers eux à des milliers de kilomètres ; ils sont venus à nos frontières et ont violé nos eaux territoriales [17] ». Il démontre par là une nouvelle fois sa volonté d’engager un rapport de force avec les puissances maritimes occidentales, prévenant en amont ce qui pourrait arriver si ses eaux territoriales (ou celles que Moscou revendique) étaient « violées [18] » par des puissances étrangères. Le 25 juillet 2021, à l’occasion de la parade officielle de la marine russe à Saint-Pétersbourg, le président Vladimir Poutine a assuré que la flotte russe était capable de détecter et de détruire « n’importe quelle cible », la Russie ayant gagné sa place parmi les « principales puissances maritimes mondiales » [19].

Ce concept de défense active des bastions russes contre la présence navale anglo-américaine s’est aussi prolongé en Méditerranée orientale. Fin juin 2021, les forces russes ont déployé en Syrie, dans le cadre d’un exercice, deux aéronefs MiG-31K dotés de missiles hypersoniques antinavires Kinjal [20]ainsi que trois bombardiers TU-22M Backfire alors que le groupe aéronaval britannique Queen Elizabeth patrouillait au large [21]. Des avions de lutte anti-sous-marine Tu-142MK et Il-38 ont été envoyés à cette occasion dans la région, de même qu’un appareil de détection et de commandement aéroporté A-50 Mainstay. La flotte de la mer Noire avait projeté pour cet exercice en Méditerranée plusieurs bâtiments, dont le croiseur lance-missiles Moskva ainsi que les frégates Amiral Essen et Amiral Makarov, en complément du dispositif présent en Syrie. Moscou cherche depuis à étendre sa base navale de Tartous, avec la possibilité d’y baser un dock de réparations flottant pour ses unités de surface et ses sous-marins, ce qui éviterait de longs et coûteux transferts d’unités entre Tartous et les flottes de Baltique ou de mer Noire, en cohérence avec les travaux d’extension déjà réalisés sur la base aérienne de Hmeimim [22]. De fait, Moscou déploie désormais en Méditerranée orientale les mêmes capacités de déni d’accès qu’en mer Noire.

DEFENSE DE L’AVANT AU-DELA DES ZONES BASTIONS

Au-delà de son glacis sécuritaire et de ses zones bastions, la marine russe a largement accru, au 2e semestre 2021, sa présence dans des zones auparavant peu accoutumées à une présence navale russe.

Dans le Pacifique, elle [23] a effectué mi-juin 2021 des exercices inédits au large de l’archipel américain des îles Hawaï, dont l’un des buts semblait l’entraînement à des frappes contre un groupe aéronaval américain et ses bases logistiques. La proximité de cet exercice avec l’île d’Oahu (à 30 nautiques à certains moments, la zone de l’exercice se situant toutefois à 300 nautiques à l’ouest de l’archipel) et surtout la conjonction d’un raid d’avions russes à long rayon d’action (Tu-95 et Tu-142 venant du Kamchatka, accompagnés de chasseurs Mig-31 et de ravitailleurs Il-78) en direction de l’archipel américain ont entraîné des décollages sur alerte de la permanence opérationnelle américaine d’Hawaï et l’envoi sur zone du groupe aéronaval Carl Vinson[24]. Cet exercice de projection à longue distance de la marine russe du Pacifique, à 2 500 nautiques des îles Kouriles, s’est déroulé alors que le président américain rencontrait pour la première fois à Genève son homologue russe. La présence de ces navires russes est intervenue également au moment où les États-Unis devaient mener des tests de défense anti-missiles entre l’Alaska, l’archipel hawaïen et l’atoll de Kwajalein (îles Marshall), perturbant sans doute quelque peu les essais. Cette pratique russe est devenue récurrente, des bâtiments de renseignement russes se déplaçant régulièrement depuis le début de l’année dans les zones américaines d’essais militaires dans le Pacifique[25]. Si la volonté russe de conduire des déploiements lointains près des approches américaines était déjà connue sur la côte atlantique[26], Moscou a toutefois ajouté Hawaï et le centre du Pacifique à ses zones d’action habituelles. En 2020, le SSGN Omsk avait ainsi fait surface au large de l’Alaska, au terme d’exercices navals russes conséquents dans la même zone. Ces déploiements inédits dans le Pacifique, au plus près des territoires américains, démontrent la volonté délibérée de la Russie de maintenir un rapport de force ouvert avec les États-Unis, en soutien possible de la Chine, et ce alors que la flotte russe du Pacifique ne semblait jusque-là avoir comme seuls objectifs la protection de son bastion de la mer d’Okhotsk[27] et le déni d’accès dans le détroit de Béring.

Le continent africain est également redevenu un centre d’intérêt pour la Russie qui a déployé ses mercenaires de la société Wagner au Mozambique, en Libye, en Centrafrique et sans doute au Sahel. Cette appétence russe pour l’Afrique s’est publiquement manifestée en octobre 2019 par la tenue d’un sommet Russie/Afrique à Sotchi, réunissant plusieurs dizaines d’États africains. Si l’intérêt russe est avant tout économique (accès aux richesses minières et aux hydrocarbures), il est aussi politique[28] et militaire. Moscou s’est ainsi impliqué au Soudan et sa marine tente d’obtenir l’autorisation des autorités soudanaises pour la création d’une base navale à Port-Soudan, qui sera ainsi potentiellement un point d’appui de choix des forces navales russes pour le Moyen-Orient et la côte est-africaine[29]. Sur la côte ouest de l’Afrique, la République du Congo pourrait devenir le prochain point d’appui naval russe. En effet, Brazzaville avait signé en mai 2019 un accord avec Moscou pour la venue d’experts militaires russes, notamment pour l’entretien d’équipements anciens d’origine soviétique. Un second accord aurait été signé en octobre 2019 et mis en vigueur en juin 2021[30]. Ce dernier accord prévoirait la possibilité de déployer des bâtiments et aéronefs militaires russes au Congo, afin de lutter contre la piraterie maritime et le terrorisme, ouvrant ainsi la voie potentielle à une implantation militaire russe plus pérenne à Pointe-Noire et Brazzaville. Le Nigeria pourrait aussi devenir à terme un futur point d’appui pour Moscou grâce à un accord de coopération signé le 23 août 2021, essentiellement lié à la formation de personnel et la maintenance de matériel, et ce alors que la Russie doit livrer une vingtaine d’hélicoptères militaires de transport à ce pays. Là encore, la lutte contre le terrorisme ou la piraterie, maux endémiques de cette région, est instrumentalisée de façon très pragmatique par Moscou tant pour y établir des points d’appui militaires que pour gagner des parts de marché pour son industrie de défense, l’Afrique représentant déjà 30 à 40 % de ses exportations d’armement[31].

Cet intérêt renouvelé de la flotte russe pour le grand large, bien au-delà des zones d’action habituelles de son glacis sécuritaire, est à rapprocher de la fonction politique autrefois occupée par la marine soviétique. En effet, à partir des années 1980, la marine soviétique, sans pouvoir rivaliser avec la marine américaine[32], était présente sur toutes les mers, démontrant que l’URSS était une superpuissance comme les États-Unis, même si sa vulnérabilité en cas de guerre était avérée. La marine russe semble aujourd’hui faire de même et cherche à promouvoir le rang et le statut de la Russie dans les affaires internationales, notamment vis-à-vis des États-Unis et de la Chine.

LE DEVELOPPEMENT VOLONTARISTE DE NOUVELLES CAPACITES OFFENSIVES

L’activisme naval russe se fonde également sur le développement intensif de nouvelles capacités offensives qui permettent aux forces russes de mettre en œuvre une forme de dissuasion conventionnelle régionale [33] l’ayant fait passer au rang de « puissance navale continentale[34] ». Ces capacités, si elles ne permettent pas à la Russie de concurrencer les États-Unis comme puissance maritime dominante, renforcent considérablement son poids de puissance maritime perturbatrice dans la lignée des guerres de course aéronavales et sous-marines menées par l’Allemagne lors des deux guerres mondiales et planifiées par l’URSS pendant la guerre froide. De plus, la flotte russe peut désormais, à partir de la mer Noire et de la mer Caspienne, frapper avec des missiles de croisière une vaste zone s’étendant de l’Europe de l’Est à l’Asie centrale, en passant par le Moyen-Orient. Cette zone, qui peut dès lors devenir un glacis sécuritaire russe, est protégée par la bulle de déni d’accès russe établie en Syrie. Ce glacis élargi par la menace de nouvelles armes russes correspond d’ailleurs au Rimland défini classiquement par la géopolitique américaine.

Les capacités offensives de la marine russe sont aujourd’hui en mesure de connaître un nouveau bond en avant avec le développement intensif d’armes supersoniques. Le président Vladimir Poutine a assuré, le 25 juillet 2021, que la Russie avait gagné sa place parmi les « principales puissances maritimes mondiales » en ayant développé une « aviation navale efficace à courte et longue distances, des systèmes de défense

côtière fiables et des armes hypersoniques de haute précision, qui n’ont pas d’équivalent dans le monde et qui continuent d’être améliorées constamment et avec succès »[35]. Parmi ces armes de rupture figurent le missile hypersonique nouvelle génération Avangard[36], qui revendique atteindre une vitesse de Mach 27, de changer de cap et d’altitude, mais surtout le Zirkon[37], testé avec succès fin 2021. Ce dernier a effectué son dernier test sur une cible terrestre à sa portée maximale à partir de la frégate Admiral Gorshkov, le 19 juillet, depuis la mer Blanche[38]. Le 4 octobre 2021, cela a été au tour du sous-marin d’attaque Severodvinsk (classe Yasen) de tester ce missile depuis la mer de Barents, ce qui représentait une première mondiale. Enfin, Vladimir Poutine a annoncé très officiellement, le 24 décembre 2021, un tir d’essai réussi d’une salve de missiles Zirkon[39]. Dans le domaine des armes hypersoniques, la Russie semble donc avoir l’avantage par rapport aux États-Unis qui ne disposent pas encore, malgré leurs intentions, d’armes opérationnelles de ce type, notamment sur leurs plateformes navales. Moscou prévoit désormais la mise en service opérationnel de cette arme dans ses forces navales et ses batteries côtières en 2022, et pour les forces sous-marines en 2024, les essais étant presque achevés et concluants.

Sur le plan aérien, le missile hypersonique air-mer Kinjal est déjà en service, en particulier sur Mig-31K. Il a d’ailleurs été déployé pour des exercices dans les zones bastions de la Russie. Deux unités de l’aéronavale russe devraient être dotées de missiles supersoniques de type Kinjal, l’une pour la flotte du Nord, l’autre pour la flotte du Pacifique. De fait, l’arme hypersonique va devenir le fer de lance des forces navales et aériennes russes pour la défense, même éloignée, de leurs bastions, propulsant dès lors la marine russe dans le premier cercle des puissances capables de faire peser une menace mortelle en mer, malgré un tonnage peu élevé et un manque de porte-aéronefs.

En cohérence avec sa vocation de puissance continentale, la construction navale de la Russie se focalise en effet toujours sur la mise en service de sous-marins et d’unités légères de type corvette ou frégate, moins chères et plus faciles à fabriquer en série, comme outils de gesticulation politique de temps de paix et d’opérations d’interdiction en temps de guerre. À titre d’exemple, le président Poutine a participé, le 23 août 2021, à une cérémonie de découpage des premières tôles pour 4 sous-marins (deux SNLE de type Boreï et deux SSK de type Kilo-636I) et deux corvettes (types Steregushchiy et Gremyashchiy), rappelant « l’importance d’une flotte puissante pour défendre les intérêts de Moscou sur l’ensemble des mers du globe[40] ».

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La compétition technologique et géopolitique entre les marines anglo-saxonnes et les forces navales russes va se renforcer alors que les sujets de friction entre ces deux blocs ne manquent pas, comme le montre d’ailleurs le nouvel épisode de crispation ukrainienne. Cette compétition, au-delà des seuls bastions russes ou des théâtres traditionnels de l’Atlantique et du Pacifique nord, pourrait également déborder à terme

le long des côtes africaines, vastes espaces lacunaires où la présence occidentale est notoirement absente. En effet, le continent africain, riche en ressources minières et pétrolières (golfe de Guinée, Mozambique), pourrait voir à terme le déploiement de groupes navals russes, voire l’établissement de points d’appui qui consolideraient l’effort fait ces dernières années sur ce continent par les sociétés paraétatiques russes. Le risque serait alors de voir l’Europe stratégiquement encerclée par un arc de sécurité énergétique russe s’étendant de l’Arctique au golfe de Guinée, passant par la Baltique, la mer Noire, la Méditerranée et la mer Rouge, celui-ci complétant une défense de l’avant de plus en plus ostensible en Atlantique nord.

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