Le BREXIT aura des conséquences en Méditerranée

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? » (FMES, septembre 2019). Il a codirigé avec Pascal Ausseur le numéro spécial de la Revue Défense Nationale consacré à « La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation » (été 2019).

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Inutile de se voiler la face, le BREXIT, effectif depuis le 1er février 2020, aura des conséquences néfastes en Méditerranée. Les trois rives septentrionale, levantine et méridionale seront impactées, mais probablement pas de la même manière. Il convient de s’y préparer en anticipant les conséquences les plus prévisibles de manière à limiter leurs impacts négatifs lorsque ceux-ci surgiront. Pour cela, il va falloir dialoguer, faire preuve de bon sens, d’esprit d’ouverture, mais aussi de fermeté lorsque cela s’avérera nécessaire. Les Centres de recherche et de réflexion stratégique répartis autour du bassin méditerranéen auront leur rôle à jouer, à commencer par l’institut FMES qui se trouve en première ligne depuis son avant-poste toulonnais.

 

Le statut de Gibraltar

Territoire britannique d’outre-mer depuis 1704, le rocher de Gibraltar – anciennes colonnes d’Hercule gardiennes de la sortie de la Méditerranée pendant l’Antiquité – n’a cessé d’être revendiqué par l’Espagne à laquelle ce rocher est physiquement rattaché. Depuis son adhésion à l’Union Européenne en 1986, la couronne espagnole demande à Bruxelles de soutenir sa requête visant à récupérer cette enclave britannique, estimant qu’il s’agit là d’une scorie coloniale qui n’a plus lieu d’être. Jusqu’à présent, les instances européennes avaient toujours refusé de prendre partie dans ce différend opposant deux Etats membres, estimant que cette question ne pourrait être résolue que par les intéressés eux-mêmes. Lors de la dernière consultation d’octobre 2016, 96% des résidents de Gibraltar ont voté en faveur du maintien à la couronne britannique. Lors d’une visite de courtoisie l’été suivant (2017), le roi Philippe VI d’Espagne a confirmé les prétentions espagnoles, mais a souligné qu’elles devraient être satisfaites par voie diplomatique.

Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, il est probable que l’Espagne remonte à la charge et demande à Bruxelles de soutenir sa position, mettant l’UE en porte-à-faux entre ses principes visant à privilégier les Etats membres et les nombreux intérêts commerciaux qui la lient à la Grande-Bretagne. A fortiori si le gouvernement espagnol a besoin d’un dossier fédérateur pour renforcer le sentiment d’unité nationale et si les négociations commerciales entre Bruxelles et Londres patinent. Dans cette hypothèse, nul doute que Madrid et Londres demanderont aux principaux Etats européens de prendre partie, accroissant par là même les risques de division au sein d’une UE déjà bien fragilisée. Or, la France, pour ne parler que d’elle, a besoin d’entretenir d’excellentes relations avec Madrid comme avec Londres.

Ce dossier pourrait affaiblir un peu plus l’Espagne en proie à de fortes tensions centrifuges (Catalogne, Pays basque), d’autant que les frontaliers qui franchissaient jusqu’à présent librement les limites du Rocher pour travailler de part et d’autre pourraient se voir stoppés au passage de la frontière, Gibraltar ne faisant désormais plus partie du territoire de l’UE.

Déterrer le dossier de Gibraltar pourrait impacter par ricochet celui des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en territoire marocain, elles-mêmes scories de la présence coloniale espagnole au Maroc, dans un contexte de fortes tensions nationalistes affectant l’ensemble de la rive Sud du bassin méditerranéen. Les tensions sont suffisamment fortes entre les pays maghrébins pour que l’on en rajoute de nouvelles.

 

Prime à la division et aux forces centrifuges

Si l’on en croit les sondages les plus récents effectués en Ecosse et en Irlande, appuyés par l’évolution démographique et religieuse des populations locales, il est possible – voire probable – que l’on assiste à moyen terme à l’unification pacifique de l’Irlande et à l’indépendance de l’Ecosse (qui a voté majoritairement pour son maintien dans l’UE) en cas de détérioration de l’économie britannique dans un contexte post-BREXIT. Cette évolution pourrait être accélérée en cas de dégradation de l’image de la couronne et de polarisation de la vie politique britannique.

Une telle évolution ne pourrait que stimuler les velléités indépendantistes de la Catalogne en Espagne, de la Corse en France, de la Sardaigne en Italie, de la Kabylie en Algérie, des minorités des Balkans occidentaux, ou bien encore de la république autoproclamée de Chypre du Nord.

Nul doute également que les futurs gouvernements britanniques ne manqueront aucune occasion de diviser l’UE pour se créer des occasions de rebonds économiques et politiques en Méditerranée. Malte, vieux bastion britannique (y compris par la langue et la culture), pourrait pâtir de cette stratégie dans le sens où Londres pourrait aisément profiter du sentiment de solitude des autorités maltaises face à la délicate gestion de la crise des migrants par l’UE pour raviver les liens du Commonwealth et fragmenter un peu plus la politique méditerranéenne de Bruxelles.

Sur la rive Sud, le Royaume-Uni pourrait être tenté d’attiser les rivalités locales, les frictions intereuropéennes et les incompréhensions entre les deux rives du bassin méditerranéen pour améliorer les positions de ses industriels de l’énergie et de l’armement. Il convient de souligner à cet égard les progrès récents réalisés par British Petroleum en Algérie, en Libye, en Egypte, en Méditerranée orientale (au sud de Chypre) et même envers l’Autorité palestinienne dans la perspective de l’exploration future des gisements gaziers offshores au large de la bande de Gaza. Jouer des divisions serait d’autant plus facile au gouvernement britannique que les Européens affichent leurs divisions ou leur absence de consensus sur les dossiers les plus marquants du moment, qu’il s’agisse de leurs relations à l’Iran, à la Turquie, à Israël et au soi-disant « Plan de Paix du siècle de la Maison Blanche pour régler le dossier palestinien », de l’Egypte, de la Libye bien sûr, mais aussi de la Tunisie et de l’Algérie.

 

Regain de tensions à Chypre et en Méditerranée orientale

C’est toutefois à Chypre et dans ses alentours que l’évolution de la posture britannique post-BREXIT pourrait entraîner les effets les plus significatifs. Protectorat, puis colonie britannique de 1878 à 1960, les forces armées britanniques entretiennent depuis l’indépendance de Chypre une importante garnison (actuellement 3 500 militaires) sur l’île, sur les deux bases d’Akrotiri (près de Limassol) et de Dhekelia (près de Larnaca). Ce contingent britannique contribue depuis 1964 à la Force de maintien de la paix des Nations unies à Chypre (UNFICYP[1]) à travers l’opération Tosca. Depuis 1971, Chypre représente le bastion militaire britannique tourné vers le Moyen-Orient ; c’est de là que sont parties les forces aériennes britanniques impliquées dans toutes les opérations extérieures post-guerre froide, y compris vers la Libye (2011), l’Irak et le Levant (2014) dans le cadre de l’opération de lutte contre l’Etat islamique (Daech), ou bien encore vers la Syrie lors de l’opération Hamilton (14 avril 2018) visant des sites de production d’armes chimiques du régime de Bachar el-Assad.

Aujourd’hui, la Royal Air Force déploie sur la base d’Akrotiri sa 903e Expeditionary Unit constituée d’une douzaine de chasseurs bombardiers Typhoon FGR4, de ravitailleurs en vol, d’un AWACS et d’avions de guerre électroniques ; en cas de besoin, elle a déclaré son intention d’y affecter des chasseurs bombardiers F-35 de 5e génération, ceux-là même que la Turquie ne recevra pas compte tenu de sa posture désormais favorable à la Russie, mais surtout de sa relative défiance vis-à-vis de l’OTAN. Ce dispositif, auquel s’ajoute la présence ponctuelle d’une frégate ou d’un destroyer de la Royal Navy en Méditerranée orientale, contribue indéniablement à stabiliser Chypre et à dissuader la Turquie de pousser davantage ses pions sur place. Mais qu’adviendrait-il si le ministère de la Défense britannique venait à se voir imposer des coupes budgétaires drastiques, en cas de réduction du niveau d’ambitions de la Couronne, lui imposant de réduire sa présence militaire sur place, voire même de fermer ses bases[2] ? Ou à l’inverse si le gouvernement britannique adoptait une posture plus favorable à la Turquie, comme il eut l’habitude de le faire pendant vingt-cinq ans pour fragiliser la cohésion de l’UE ?

Face aux nouvelles ambitions méditerranéennes revendiquées par le président turc Recep Tayyip Erdogan (extension unilatérale de la zone maritime économique sous souveraineté turque en direction de la Libye, demande de retrait de contingents militaires stationnés sur les îles grecques voisines, violations récurrentes des eaux territoriales grecques, envois d’armes et de combattants en Libye), il est urgent que l’UE prenne position pour contenir les actions déstabilisatrices du pouvoir turc. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron le 29 janvier 2020 en dénonçant très fermement les provocations de Recep Tayyip Erdogan et en annonçant la conclusion prochaine d’un partenariat stratégique avec la Grèce et Chypre, tous deux membres de l’UE. Dans ce contexte de plus en plus tendu et après la perche tendue par le président de la République français, Londres devra prendre position.

 

Désengagement britannique ou posture plus agressive ?

Une fois l’euphorie du divorce passé et le sentiment de liberté retrouvée évanoui, les Britanniques devront faire face à l’amoindrissement de leur espace marchand et aux tentatives des Etats-Unis et de la Chine de les dépecer économiquement et stratégiquement. A fortiori si le royaume de Sa Majesté a entre-temps perdu l’Ecosse et l’Irlande du Nord, et que la Russie, comme d’autres acteurs mal intentionnés, se sont déchaînés via des campagnes de dénigrements, de propagande et de manipulation des opinions publiques pour délégitimer la classe politique et la monarchie britanniques. Car ce qui rend au bout du compte le Royaume-Uni attractif pour ses partenaires comme pour ses voisins européens, c’est sa dimension libérale dans tous les domaines : économique, politique, sociétal et religieux ; les Frères musulmans qui ont massivement investi la City l’ont bien compris. Pour isoler la Grande-Bretagne, rien de mieux qu’une montée brutale du populisme et de l’isolationnisme. Les premiers signaux sont clairement perceptibles, y compris à l’encontre de la Couronne. Déjà, Américains et Chinois sont bien positionnés pour prendre le contrôle de secteurs clés de l’économie, qu’il s’agisse de l’énergie (y compris du nucléaire pour la Chine), des infrastructures de communication, de l’industrie de défense, de la 5G et de la haute technologie.

Affaiblis et luttant pour préserver leur rang, les Britanniques redeviendront ce qu’ils ont été pendant des siècles, un peuple de marins conquérants et de corsaires écumant mers et océans pour gagner des marchés par tous les moyens possibles, sans plus la moindre prévention pour leurs anciens partenaires européens. Les règles européennes qui limitaient jusqu’à présent les pratiques les plus contestables ne leur sont plus désormais opposables. Quant aux organes de régulation internationaux (ONU, OMC, FMI…), ceux-ci sont de plus en plus fragilisés par les foucades de Donald Trump, les ambitions chinoises et les provocations des autocrates qui semblent avoir le vent en poupe.

Le problème pour les Européens, c’est que quelle que soit l’évolution de la posture britannique, ses conséquences risquent de leur être défavorables : soit le Royaume-Uni s’affaiblit économiquement et stratégiquement, et Londres diminuera sa présence militaire et ses investissements dans l’aide au développement, réduisant ainsi sa présence stabilisatrice en Méditerranée ; soit il se renforce et risque de vouloir contrer les actions stabilisatrices des Européens pour gagner de nouveaux marchés et accroître sa propre influence.

Il est donc crucial de maintenir un dialogue étroit, franc et constructif avec le Royaume pour l’instant encore uni, afin de lui exprimer clairement nos attentes, nos offres, mais aussi les mesures de rétorsion que nous pourrions être amenés à prendre, ce qui implique pour l’Union européenne et ses membres les plus influents en Méditerranée de se concerter rapidement entre eux d’abord, avant d’en discuter avec leurs partenaires des rives méridionales et levantines. Ce pourrait être l’agenda prioritaire d’un futur sommet euro-méditerranéen.

Il est tout aussi crucial pour les Etats de l’UE riverains du bassin méditerranéen d’accroître leur effort de défense, notamment dans le domaine aéromaritime, pour contribuer plus efficacement, avec ou sans les Britanniques, à la sécurisation de l’axe maritime reliant l’océan Atlantique à l’océan Indien via le détroit de Gibraltar, le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandeb. Ce dernier s’impose plus que jamais comme un avant-poste vital pour la défense de la Méditerranée.

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[1] L’UNFICYP déploie depuis 1964 un millier de casques bleus le long d’une « Ligne verte » séparant les parties nord et sud de l’île. Leur présence, qui visait initialement à assurer la sécurité des deux communautés grecques et turcophones, consiste depuis l’invasion turque de 1974 à contrôler physiquement la ligne de partage séparant la République chypriote internationalement reconnue (et membre de l’UE), de la république autoproclamée de Chypre du Nord reconnue par la Turquie.

[2] La présence des bases britanniques à Chypre était jusqu’à présent plutôt bien acceptée des Chypriotes compte tenu du bassin d’emplois qu’elles représentent. Mais la sortie du Royaume-Uni de l’UE pourrait entraver sensiblement les mouvements quotidiens des travailleurs locaux qui pénètrent désormais dans un territoire situé de fait en dehors de celui de l’UE.