Le 31 mars 2026, le porte-avion USS George HW Bush a appareillé de Norfolk pour renforcer les forces américaines engagées dans le conflit avec l’Iran. Cas exceptionnel, un porte-avions américain venant de la côte Est n’est pas passé par la Méditerranée pour rejoindre le nord de l’Océan Indien, mais a transité via le cap de Bonne-espérance pour des raisons de sécurité. Ce fait est révélateur du basculement de la Méditerranée et de la Mer Rouge dans un nouveau contexte géopolitique et maritime.
En 2024, le nombre de navires traversant le canal de Suez a chuté de moitié par rapport à 2023 à la suite des attaques Houthis. En 2025, ce sont moins de 13 000 navires qui ont franchi le canal de Suez malgré une baisse notable de ces attaques. Cette situation affecte directement le trafic maritime en Méditerranée dont la particularité est d’être une mer semi-fermée reliée aux océans par le canal de Suez et le détroit de Gibraltar. La question est de savoir si cette mer, qui représente moins de 1% des espaces maritimes mondiaux, verra à nouveau le passage de 25% du trafic maritime mondial comme cela était encore le cas jusqu’en 2020.
La territorialisation des espaces maritimes est un second bouleversement qui affecte la Méditerranée. Elle passe d’abord par la présence de champs pétroliers et gaziers au large de la Libye et en Méditerranée orientale. Depuis début 2026, les forages positifs en mer se succèdent avec de nouveau champs pétrolifères majeurs identifiés au large de la Libye. En Méditerranée orientale, ce sont les découvertes de champs gaziers majeurs qui se succèdent. Ainsi, les champs gaziers de Zohr (2015) et de Nour (2019) ont fait de l’Égypte un véritable État gazier ; cette ressource venant opportunément compenser en partie les importantes pertes de revenus liées à la réduction du nombre de navires franchissant le canal de Suez, de même qu’à la baisse notable du tourisme.
Cette territorialisation se manifeste également par l’extension croissante des câbles sous-marins en Méditerranée qui reste un point de passage majeur permettant de relier l’Europe au continent asiatique. Aujourd’hui, ce sont près de 71 000 km de câbles qui recouvrent les fonds méditerranéens, faisant de Marseille le 5ème hub mondial de câbles sous-marins. La création et les projets de parcs éoliens en France (golfe du Lion), en Espagne (Costa Brava) et en Italie (canal de Sicile) crée un maillage d’une nature mais tout aussi stratégique.
Ce phénomène de territorialisation a fait naitre de nouvelles tensions avec des revendications de zones économiques exclusives (ZEE) par les Etats côtiers. En 2004, la première prétention à un tel espace maritime par Chypre avait mis fin à l’accord tacite des Etats méditerranéens de ne pas établir de ZEE. Depuis, les revendications se sont multipliées en particulier en Méditerranée orientale générant de nouvelles tensions. La Turquie revendique les mêmes eaux que Chypre et la Grèce, l’Algérie revendique certaines eaux européennes (Espagne et Italie) tandis que la France et l’Espagne ne se sont toujours pas accordées sur la délimitation de leurs ZEE respectives. Toutefois, au-delà de ces différends, certains Etats comme le Liban et Israël sont parvenus sous les auspices des USA et de la France, à définir leurs limites maritimes. Il est vrai que cet Accord conditionnait l’accès à de prometteurs gisements gaziers…
La mer Méditerranée est aussi en proie à l’essor de nouvelles formes de criminalités. Sa position géographique, reliant les continents européen, asiatique et africain favorise les trafics illicites.
D’une part, elle est un carrefour stratégique pour le narcotrafic permettant aux drogues d’arriver en Europe. D’autre part, l’immigration illégale demeure un enjeu majeur, avec trois routes maritimes principales vers l’Europe. La maitrise de ces flux humains, en baisse ces dernières années, constituent un défi structurel pour l’Europe au titre du contrôle de ses frontières et de la dimension humanitaire qu’elle induit.
Enfin, la surexploitation des ressources halieutiques en Méditerranée a entraîné un épuisement des stocks, avec près de 1,2 million de tonnes de poissons pêchés chaque année, dégradant la qualité de l’eau et alimentant le fantasme d’une « mer morte » hypersalinée et stérile. Les États riverains ont pris conscience de la nécessité de préserver ces ressources, renforçant leur coopération via une politique commune des pêches et l’action de l’ICCAT (commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique) pour la protection des thonidés, mettant ainsi à distance les idéaux apocalyptiques selon lesquels la Méditerranée serait irrémédiablement morte. Le développement d’aires marines protégées, surtout sur la rive nord, illustre cette volonté de mieux encadrer l’exploitation des mers. Ce sont près de 1 100 aires marines protégées qui couvrent désormais la Méditerranée, représentant 6% de la surface de cette mer.
La Méditerranée est plus que jamais un espace structuré par des asymétries entre la rive nord et la rive sud en termes de développement, de stabilité et de capacités maritimes. Ces écarts provoquent des flux sud-nord (migratoires, illicites, énergétiques) et des rapports de force, faisant du Nord un pôle de contrôle et du Sud un espace de pressions et de vulnérabilités. Par ailleurs, sa configuration de mer semi-fermée en fait un espace militaire contraint, où les grandes unités de surface sont exposées aux menaces littorales (missiles, frappes aériennes), tandis que les sous-marins y trouvent un environnement particulièrement favorable.