LA MÉDITERRANÉE ET LA GUERRE EN UKRAINE : LA RUPTURE EST AUSSI AU SUD

Pascal Ausseur, Amiral (2S). Directeur général de l’institut FMES.

Article initialement publié dans le numéro de la RDN de juillet 2022.

L’’invasion russe de l’Ukraine marque une rupture. Certes, la fin de l’illusion post-historique d’un monde unifié régi par la norme et la loi du marché suscitée par la chute de l’Union soviétique était déjà perceptible depuis de nombreuses années. Le regain des compétitions géopolitiques entre puissances défendant leur modèle et leur zone d’influence, la multiplication des contestations et des rapports de forces désinhibés ainsi que l’augmentation généralisée des dépenses d’armements en étaient les signes précurseurs. Mais l’emploi de la force était en quelque sorte dissimulé derrière des faux-semblants : interventions qui se revendiquaient d’un « maintien de l’ordre », avec ou sans légitimité onusienne d’ailleurs (Balkans, Afghanistan, Irak, Syrie, Libye et Sahel), soutien à un parti considéré comme légitime lors d’un conflit local (Syrie, Haut-Karabakh et Libye) ou encore action militaire sous le seuil du conflit (Géorgie et Crimée). Ces hypocrisies, hommages du vice de la puissance à la vertu du multilatéralisme, semblaient indiquer que le droit international restait un objectif au moins théorique. La guerre déclenchée le 24 février 2022 ne s’embarrasse pas quant à elle de faux-nez : il s’agit explicitement pour la Russie d’assujettir par la force un État qu’elle considère comme illégitime et menaçant. Par l’importance historique de l’événement, par le poids géopolitique de la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, et par la proximité géographique du conflit, cette guerre aura un impact majeur sur la sécurité du bassin méditerranéen.

La tension s’ajoute à la tension

Son premier effet est d’ajouter de la tension à une région déjà structurellement sous tension. Zone frontière entre deux mondes qui s’éloignent, la Méditerranée est – pour prendre une comparaison de physicien – une sorte de diélectrique entre deux plaques d’un condensateur aux potentiels divergents. Contrairement aux attentes des années 1990, le développement socio-économique, les évolutions culturelles et sociétales, les modes de gouvernance et la démographie des deux rives ont suivi des routes différentes qui ont renforcé les incompréhensions, les rancoeurs et donc un ressentiment de la rive sud vis-à-vis de l’Europe.

Cette situation génère des tensions de tous ordres : au sein des sociétés du Sud d’abord, frustrées par les espoirs déçus d’amélioration économique et sociale. Entre les pays de la rive sud et l’Europe ensuite, celle-ci étant perçue à la fois comme un repoussoir et comme une forteresse indifférente au sort de ses voisins déshérités. Entre pays de la rive sud enfin qui n’ont jamais surmonté leurs rivalités et se positionnent le plus souvent en opposition, l’antagonisme entre le Maroc et l’Algérie en étant l’illustration la plus manifeste comme en témoigne la réimposition récente du service militaire obligatoire au Maroc. Anti-occidentalisme, nationalisme et islamisme forment à la fois le réceptacle et les supports idéologiques de ces tensions qui s’étendent.

Cette ambiance régionale qui se durcit de façon structurelle entraîne plusieurs conséquences. D’abord un raidissement politique qui vise à surmonter l’instabilité au sein des sociétés de la rive sud qui n’a pas cessé de croître depuis les révolutions arabes de 2011. La reprise en main d’Abdelmadjid Tebboune après le Hirak de 2019 en Algérie, la concentration des pouvoirs organisée par Kaïs Saïed en Tunisie et les dérives autoritaires du maréchal Sissi en Égypte, et de Recep Tayyip Erdogan en Turquie ont toutes pour objectif de maintenir sous contrôle une population frustrée, sans perspective et travaillée par les forces de fragmentations, notamment islamistes, qui fragilisent les États-nations. L’image de chaos renvoyée par les pays au pouvoir faible ou failli, comme au Liban, en Libye ou en Irak, ne fait que renforcer la détermination autocratique de ces chefs d’État. Ceux-ci ont tendance également, et c’est la deuxième conséquence, à jouer des rapports de force avec les pays européens pour obtenir des avantages et fédérer leur population autour du sentiment antieuropéen. Le Maroc défiant l’Espagne avec les migrants, l’Algérie excitant le spectre de la France « ennemie traditionnelle et éternelle » ou la Turquie menaçant l’Union européenne à propos du droit de la mer en sont des illustrations. Enfin, ces États renforcent leurs équipements militaires pour faire face aux risques croissants de conflits régionaux. Sans surprise les dépenses militaires augmentent donc, en particulier au sud. À titre d’illustration, l’augmentation entre 2008 et 2030 du tonnage des marines de guerre, l’outil privilégié du rapport de force étatique, devrait être de 52 % pour le Maroc, de 120 % pour l’Algérie et de 170 % pour l’Égypte.

C’est sur ces braises rougeoyantes que la guerre en Ukraine verse des combustibles de tous ordres. Le premier est économique. En générant une flambée des prix du blé et des hydrocarbures dans une région qui est un importateur important des céréales russes et ukrainiennes, la guerre va fragiliser des sociétés déjà ébranlées par la crise de la Covid-19, la récession économique mondiale, la baisse du tourisme et une inflation forte. Ainsi la Syrie, le Liban, la Jordanie, les Territoires palestiniens, l’Égypte, la Tunisie et le Maroc, pays émergents ou à revenu intermédiaire, sont pénalisés : la baisse du tourisme russe et ukrainien (qui représentait un quart des visites en Turquie et presque un tiers en Égypte), leur dépendance aux importations de blés (la Turquie 25 % et l’Égypte 23 % sont avec la Chine les pays dont l’approvisionnement en céréales dépend le plus de la Russie et de l’Ukraine) et d’engrais, l’augmentation du prix des hydrocarbures et des denrées alimentaires et la baisse de confiance des investisseurs et de la demande mondiale les rendent particulièrement vulnérables. Cet impact négatif sera accompagné d’un renforcement de la disparité entre les pays, en fonction de leur dépendance à la Russie et aux matières premières, mais surtout en fonction du statut d’exportateurs de pétrole et de gaz. Ainsi l’Algérie et la Libye, producteurs de pétrole et de gaz, devraient tirer leur épingle du jeu, car les hausses de revenus énergétiques compenseront largement ces difficultés. Ces différences dans les répercussions de la crise pourraient renforcer les tensions entre voisins.

La plupart des pays du sud de la région vont donc connaître des tensions sociales croissantes dans les mois à venir qui pourraient entraîner un durcissement politique des pouvoirs en place pour éviter un retour aux mouvements révolutionnaires. Le terrain sera favorable à l’identification des Occidentaux comme boucs émissaires, réflexe usité et alimenté par une propagande russe bien rodée.

Le Sud : une nouvelle ligne de front russe ?

Dans le domaine de la guerre informationnelle au sud de la Méditerranée, l’action de la Russie est décisive, car elle dispose d’un savoir-faire éprouvé et d’un poids géopolitique croissant. Profitant du désengagement américain commencé par Barack Obama et du désintérêt européen pour cette région considérée comme insolvable, Vladimir Poutine s’est progressivement instauré depuis une dizaine d’années en acteur inévitable du bassin méditerranéen. Cette implication de la Russie en Méditerranée n’a sur le fond rien d’anormal. La Méditerranée, par l’accès permanent aux mers chaudes qu’elle permet, représente en effet l’aire d’expansion naturelle de Moscou et l’obsession historique du pouvoir russe depuis qu’il souhaite peser dans les affaires du monde. Cet accès n’est pas simple : il impose un contrôle de la mer Noire – qui explique la stratégie russe vis-à-vis de l’Ukraine, un accès facilité à travers les détroits turcs – qui éclaire la relation connivente entre les Présidents Poutine et Erdogan avec des points d’appuis tout au long des zones de déploiement – qui a abouti à la pérennisation des bases de Tartous et de Hmeimim en Syrie. La stratégie russe en Méditerranée est donc dans son principe à la fois classique et logique. Elle ne pose des problèmes aux Européens que parce qu’elle s’inscrit dans une stratégie globale de revanche vis-à-vis de l’Occident caractérisé depuis le 24 février comme ennemi, et de déstabilisation de l’Union européenne perçue comme une proie. La guerre en Ukraine est l’illustration parfaite de cette stratégie.

Le dispositif mis en place par Moscou dans la zone, soit par des moyens propres, soit par des coopérations militaires, lui a permis de devenir un acteur clé. La Russie dispose d’une permanence militaire en Méditerranée orientale et centrale qui lui permet de soutenir ses opérations dans la région, lui donne la capacité de peser sur les recompositions gazières de la zone – secteur essentiel pour son économie – et d’épauler sa diplomatie régionale, mélange d’interventionnisme militaire, d’influence politique et de vente d’armements. La Russie est ainsi devenue un allié fiable des régimes autoritaires (Syrie, Égypte et Algérie), le juge de paix en Syrie même si ce rôle est contesté par l’Iran comme le montre la récente visite de Bachar el-Assad à Téhéran, l’arbitre des puissances régionales (Syrie, Iran, Turquie, Israël, Arménie et Azerbaïdjan) et un perturbateur efficace en mesure d’affaiblir l’Europe sur la rive sud (Libye et Mali). L’opposition désormais explicite entre l’Europe et la Russie permet à cette dernière de lâcher ses coups, en les limitant pour l’instant aux domaines médiatique et politique. Si l’engagement en Ukraine peut cantonner le déploiement militaire de Moscou dans la zone, il ne devrait pas réduire son activisme, car l’intérêt stratégique d’un engagement indirect s’accroît. Cet activisme, de plus en plus efficace, pose un problème de sécurité à l’Union européenne sur son flanc sud, car les tensions à l’oeuvre à l’est de l’Europe se prolongeront en Méditerranée qui devient une ligne de front indirecte à l’encontre des Européens. L’Europe et surtout la France en première ligne par son implication géopolitique en Afrique, devront être particulièrement vigilantes pour contrer cet antagonisme à notre égard qui risque de s’accroître. Le fait que tous les États d’Afrique du Nord, à l’exception du gouvernement libyen de Tripoli, ont refusé de voter la suspension de la Russie du Conseil des droits de l’homme, est un signal politique significatif.

Une action militaire russe en Méditerranée ?

À partir de ses bases de Tartous et de Hmeimim en Syrie et de ses déploiements en Libye et au Mali, la Russie pèse à nouveau militairement et crée un environnement beaucoup plus menaçant pour les forces européennes qui se déploient dans la zone, que ce soit au Sahel, en Libye ou en Méditerranée orientale. Environ 13 000 militaires, dont 40 % de mercenaires, 40 chasseurs-bombardiers, une vingtaine d’hélicoptères, 4 frégates et 2 sous-marins sont déployés dans la zone. Associé aux nombreux sites de missiles antiaériens (S400, S300), antinavires (Kalibr, Bastion et Zircon) et de frappe contre la terre (Kalibr, Iskander) qui sont déployés dans la région, ce dispositif vise à pouvoir dénier si nécessaire l’accès de cette zone aux forces occidentales.


Si les tensions s’accroissent autour de la question ukrainienne, il n’est pas impossible que le Kremlin utilise ses capacités de nuisance tout autour du bassin méditerranéen. Plusieurs scénarios sont envisageables : perturbation des opérations de l’Otan et de l’UE destinées à restreindre les trafics d’armes et migratoire au large de la Libye par exemple, faciliter les mouvements migratoires en agissant sur les réseaux maliens et libyens, ou favoriser les actions de déstabilisations au Sahel et en Afrique occidentale. La possibilité de faire peser une menace militaire directe sur des moyens militaires européens, à partir de la mer ou de pays amis, ne peut non plus être exclue depuis l’escalade observée en Ukraine. Dans ce domaine, une attention particulière doit être portée aux navires de surface et aux sous-marins européens. La neutralisation du croiseur Moskva en mer Noire a montré qu’une telle attaque avait un impact politique fort tout en n’étant pas considérée comme une agression sur un territoire national. Le Président Poutine pourrait être tenté d’utiliser ce même levier pour contraindre l’Europe dans une escalade maîtrisée,
sans risque de dommages collatéraux.

La France, particulièrement active dans cette région et entretenant des relations complexes avec ses anciennes colonies, est une cible prioritaire dans cette stratégie. Son éviction de la République centrafricaine et du Mali démontre la capacité russe à agir efficacement dans les champs politique, militaire et informationnel pour atteindre ses fins. Les relations étroites de l’Algérie avec la Russie, en particulier dans le domaine de l’armement, ouvrent des possibilités préoccupantes dans ce domaine. L’Algérie dispose en effet de moyens d’attaque performants (sous-marins Kilo modernisés capables de tirer des missiles de croisière, missiles Kalibr et RBS-15, torpilles MU90).

Les lunettes stratégiques de l’Europe à double foyer : Est et Sud

Enfin, le dernier impact concerne la posture stratégique de l’Europe. Celle-ci était doublement myope à l’égard des défis géopolitiques méditerranéens. D’une part, prisonnière d’une conception irénique de l’histoire qui avait évacué les rapports de force et la guerre, elle refusait de voir les menaces croissantes qui l’enveloppaient. D’autre part, elle réservait ses dernières velléités combatives à la menace russe sous l’impulsion de la Grande-Bretagne et des pays de l’est de l’Europe. L’UE était ainsi impuissante à comprendre et à répondre aux enjeux structurels de sécurité de son sud. La guerre en Ukraine sera-t-elle pour elle l’occasion d’une rupture de sa posture stratégique ? Rien ne semble acquis. L’UE pourrait en effet se conforter dans le déni et renforcer son rejet d’un monde décidément très éloigné du modèle qui a façonné la génération de ses décideurs, orienté vers la quête d’un bien-être individuel et d’une harmonie sociétale consumériste. Les pays européens pourraient alors chercher la protection des États-Unis pour juguler la menace russe et celle de barrières juridico-maritimes pour limiter les interactions avec la rive sud. La sécurité par le retrait et l’isolement en quelque sorte. Cette option permettrait peut-être de gagner quelques années de tranquillité, mais ne permettra pas de surmonter les difficultés structurelles qui nous font face et auxquelles nous n’échapperons pas : d’un côté, la priorité des Américains est durablement en Asie et il est peu probable qu’ils prennent en compte les intérêts européens au-delà de ce qui est nécessaire pour défendre les leurs. Les intérêts des Européens, voisins pérennes de la Russie, diffèrent d’ailleurs de ceux de leurs alliés d’outre-Atlantique. De l’autre, le monde méditerranéen et africain restera à nos portes, avec ses déséquilibres démographiques, économiques et sociétaux majeurs, et seule une implication volontariste forte permettra de créer un nouvel équilibre, plus stable, rendant possible l’émergence d’une cohabitation harmonieuse indispensable à l’avenir de l’Europe. L’Europe forteresse n’est pas la solution, car elle se ferait submerger. Cette guerre en Ukraine, par sa brutalité et sa proximité, offre la possibilité d’un « électrochoc de réalité » qui peut permettre aux Européens de comprendre que la survie de leur modèle n’est plus une évidence. Confrontée, sur son propre continent, à une tentative d’annexion militaire d’un pays qui s’identifie à elle et l’appelle à l’aide, l’Europe peut répondre comme elle a commencé à le faire avec intelligence et courage, indiquant ainsi au monde qu’elle a quitté la posture à la fois attentiste et moralisante qui la rendait spectatrice de sa propre histoire. Il est certain que si les Européens, en premier lieu les Français, montrent au monde qu’ils sont déterminés à ne pas subir les décisions des autres, mais au contraire à prendre l’ascendant sur les difficultés et les oppositions auxquelles ils sont confrontés, le regard que portent sur eux leurs voisins changera. Cette nouvelle posture implique d’assumer les rapports de forces, de consentir aux risques qui en découlent, d’accepter les efforts et même les souffrances inhérentes à l’action dans une histoire qui redevient tragique. Mais elle permettra aux Européens de reprendre l’initiative et de profiter du respect nouveau qu’elle pourra susciter pour proposer des nouveaux équilibres fondés sur la lucidité, le courage, mais également sur la générosité, car nul ne peut penser que le statu quo qui maintiendrait un déséquilibre abyssal de développement à nos portes puisse subsister. La manière dont les Européens répondront à cette agression et à cette demande de stabilité les positionnera dans la nouvelle aire de jeu géostratégique qui se met en place sous nos yeux. Va-t-elle se cantonner à des postures moralisantes ? Va-t-elle rentrer dans la dialectique du rapport de force et assumer les risques qui vont avec ? Va-t-elle accepter des efforts voire des souffrances inhérentes à ce bras de fer, à l’image de ses voisins ? Va-t-elle réussir à articuler une politique qui traite à la fois ses défis à l’est et au sud ? Va-t-elle arrêter de sacrifier son avenir à son bien-être immédiat ? Le monde entier nous observe et nos voisins, qu’ils soient amis ou rivaux, tireront leurs conclusions sur notre capacité à défendre nos intérêts, nos valeurs, nos alliés et notre destinée face à l’adversité. Notre capacité à organiser notre cohabitation de long terme avec notre environnement stratégique, à l’est comme au sud, dépendra donc de notre intelligence et de notre courage.

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