La marine israélienne : l’émergence d’une puissance navale en Méditerranée ?

Jean-Loup Samaan, est senior research fellow au Middle East Institute de la National University of Singapore et chercheur associé à l’IFRI. Il est notamment l’auteur d’Israel’s Foreign Policy Beyond the Arab World (Routledge, 2017).

 

RESUME

Le 11 novembre 2021, la marine israélienne participait aux côtés de ses homologues émirienne, bahreïnie et américaine à un exercice naval en mer Rouge. La tenue de ces manœuvres – une première pour Israël et les pays du Golfe – signalait la volonté des pays signataires des accords d’Abraham de ne pas se contenter d’une normalisation de leurs relations diplomatiques et de leur donner une véritable dimension opérationnelle. L’exercice permettait, aussi, de signaler les nouvelles ambitions d’Israël en tant que puissance maritime.

Depuis la fondation d’Israël en 1948, la mer est une donnée géographique essentielle, son accès constituant une condition de survie de l’économie nationale. Compte tenu des tensions dans son voisinage, la majorité de ses importations arrive par voie maritime ; 90 % de son blé ainsi que des cargos approvisionnant Israël passent par la mer Méditerranée [1]. Le pays compte trois grands ports commerciaux ; par ordre d’importance, Haïfa (au nord), Ashdod (au sud) et Eilat qui est le seul ouvrant Israël sur la mer Rouge. Ces trois cités abritent également les bases navales du pays, auxquelles s’ajoute l’unité des forces spéciales de marine (Shayetet 13) à Atlit, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Haïfa.

Or, malgré l’importance de la mer dans la géo-économie israélienne, sa mise à l’agenda des décideurs politiques et militaires est récente. La marine a longtemps été le parent pauvre des forces armées israéliennes. L’avènement d’une véritable politique navale d’Israël au cours de la dernière décennie reflète ainsi l’évolution plus générale des équilibres stratégiques en Méditerranée orientale.

LES MARINS, GRANDS ABSENTS DE LA PENSEE STRATEGIQUE ISRAELIENNE

La marine israélienne a très souvent pâti des arbitrages budgétaires au sein de l’état-major des armées, au profit des armées de terre et de l’air. Aucun marin n’a jamais été nommé chef d’état-major de l’armée israélienne. Les marins ne figurent guère dans les récits héroïques israéliens, que ce soit durant les guerres de 1967 ou de 1973. Au contraire, leur fait d’armes marquant dans l’histoire nationale a longtemps été le torpillage du navire américain USS Liberty en pleine guerre des Six-Jours. Celui-ci avait fait 34 morts du côté américain [2].

La réflexion navale n’occupe pas non plus une place importante dans le débat stratégique israélien, étant réduite au mieux à une « note de bas de page » de l’histoire militaire de l’État hébreu [3]. En 2015, le premier document de stratégie rendu public par Tsahal ne mentionne qu’une seule fois la marine nationale, laissant la part belle aux armées de terre et de l’air [4]. La marine est généralement traitée comme un supplétif aux autres corps d’armées. Elle appuie l’aviation dans ses missions de dissuasion, transporte les forces spéciales et protège les côtes. Mais dans une telle configuration, elle n’a pas de rôle direct dans les scénarios d’engagement des forces israéliennes, qu’il s’agisse des hypothèses de conflit avec les groupes non étatiques tels que le Hamas et le Hezbollah ou avec l’Iran. C’est ce qui fait d’ailleurs que depuis une quinzaine d’années, la marine s’est avant tout focalisée sur une mission : le blocus de Gaza ainsi que celui, par intermittence, du Liban.

LA MISSION DELICATE DU BLOCUS DE GAZA

Au cours des quinze dernières années, la marine a d’abord joué un rôle majeur dans la stratégie israélienne vis-à-vis de la bande de Gaza. Depuis 2007, elle est en charge d’un blocus du territoire palestinien consistant à prévenir la prolifération de matériel de guerre à destination du Hamas et des autres groupes armés palestiniens depuis la mer. En pratique, l’opération conduit les navires israéliens à réduire la zone de pêche de Gaza à un périmètre minuscule ne dépassant pas les six milles nautiques [5].

Cette mission, relevant du déni d’accès, n’est pas nouvelle pour la marine israélienne. Un an auparavant, en juillet 2006, elle avait déjà joué un rôle similaire lors de la guerre au Liban en procédant à un blocus de la côte libanaise afin de renforcer la pression sur le Hezbollah à Beyrouth.

Toutefois, les effets stratégiques de ces blocus, au Liban en 2006 ou à Gaza depuis 2007, restent peu probants. D’une part, ils n’ont pas véritablement permis de prévenir le réarmement des belligérants, que ce soit le Hamas ou le Hezbollah. Dans les deux cas, les groupes ont su s’adapter, contourner la flotte israélienne et trouver de nouvelles voies d’acheminement. En dépit des conditions strictes imposées sur les flux maritimes de Gaza depuis 2007, le Hamas a pu renforcer ses capacités militaires, et en particulier se munir de roquettes qu’il est capable d’assembler directement sur son territoire.

Dans les années qui suivent la mise en place du blocus israélien, Téhéran a su aussi contourner ce dernier en transférant ses roquettes au Hamas ou au Jihad islamique à partir du Soudan et via un circuit de tunnels dans le Sinaï égyptien. Si ces transferts semblent avoir été réduits ces dernières années, c’est principalement en raison de la rupture des liens entre Khartoum et le régime iranien et de la reprise en main du Sinaï par les forces égyptiennes ; le blocus naval israélien n’a, pour sa part, joué aucun rôle [6].

À l’aune des quatre conflits à Gaza (2008, 2012, 2014, 2021), ce blocus naval apparaît donc n’avoir ni dissuadé les soutiens extérieurs (Turquie, Iran), ni endigué le problème militaire de Gaza. La politique israélienne de blocus naval a eu en revanche des effets négatifs sur l’image internationale de l’État hébreu. L’affaire du Mavi Marmara en est un bel exemple. En 2010, les forces israéliennes se retrouvent au milieu d’une vaste crise diplomatique lorsqu’une flottille turque conduite par le navire Mavi Marmara décide de braver le blocus de Gaza pour acheminer de l’aide humanitaire. Le Mavi Marmara, ainsi que cinq autres navires l’accompagnant, sont interceptés par l’armée israélienne dans les eaux internationales. En dépit des injonctions israéliennes de rebrousser chemin, l’épisode tourne à l’affrontement et laisse neuf morts parmi les militants d’ONG. À l’international, la crise choque et alimente la rhétorique anti-israélienne ; à Tel-Aviv, elle force l’armée à repenser le blocus, tant dans les modalités d’intervention de la marine que dans le périmètre d’application du blocus.

Aujourd’hui, les conséquences économiques pour Gaza sont telles que le blocus conduit à une asphyxie de la population. Le blocus maritime est ainsi devenu une cible régulière de l’ONU et des ONG humanitaires qui accusent Israël d’empêcher les civils palestiniens d’accéder à des ressources basiques (alimentation, fournitures médicales) au nom d’une stratégie militaire inefficace.

DE NOUVEAUX JEUX DE POUVOIR EN MEDITERRANEE ORIENTALE

L’horizon de la marine israélienne va progressivement s’élargir au gré des évolutions tant économiques que politiques en Méditerranée orientale. La fin des années 2000 est marquée par la découverte de nouveaux gisements de gaz naturel dans la zone. Si plusieurs gisements avaient été identifiés dès 1999, les recherches conduites dix ans plus tard changent véritablement la donne. En 2010, une étude géologique affirme que la zone pourrait recouvrir près de 3 454 milliards de mètres cubes de gaz extractible [7]. Israël annonce, durant cette période, le développement des deux immenses champs gaziers Tamar et Leviathan. Un consortium est mis en place entre la firme américaine Noble Energy et deux compagnies israéliennes, Delek et Avner Oil. Depuis, on estime que le gaz naturel exploré dans la zone répond à environ 50 % des besoins en électricité d’Israël [8].

Rapidement, l’exploration gazière en Méditerranée orientale prend une coloration géopolitique, chacun des États littoraux revendiquant la découverte de réserves lui revenant. Si la relation entre Israël et la Turquie d’Erdogan se dégrade fortement après la crise du Mavi Marmara, l’exploration gazière rapproche l’État hébreu de la Grèce et de Chypre, avec lesquels une vaste coopération industrielle est lancée.

La production des champs de Tamar et Leviathan a également permis à Israël de devenir un des principaux fournisseurs de gaz naturel de l’Égypte depuis 2020. Les deux pays coopèrent par ailleurs sur la construction de deux nouveaux gazoducs, reliant les gisements offshore israéliens aux terminaux égyptiens, et ce afin de renforcer leurs capacités communes de réexportation vers les marchés européens [9].

Le dossier énergétique favorise donc une véritable reconfiguration des relations diplomatiques entre les pays de la région, qui culmine avec la création en 2019 d’un Forum sur le gaz en Méditerranée orientale, auquel la France participe aux côtés d’Israël, de Chypre, de la Grèce, de l’Égypte, de la Jordanie ainsi que de l’Autorité palestinienne.

Si les retombées économiques de ces découvertes sont évidentes pour Israël, elles ne sont pas sans implications sur le plan stratégique. L’exploration énergétique en Méditerranée orientale ravive le long contentieux entre Chypre et la Turquie, Ankara estimant que Nicosie bafoue les droits de la partie turque de l’île en s’octroyant l’intégralité des réserves gazières dans sa zone exclusive économique. Pourtant, la Turquie n’a jamais signé la Convention de l’ONU sur le droit de la mer régissant le découpage des zones exclusives économiques et Erdogan ne craint pas d’affirmer ses revendications sur un espace qui s’étalerait jusqu’au littoral libyen. Ces velléités turques débouchent alors sur de fréquentes démonstrations de force en mer et une forme de diplomatie de la canonnière : en 2018, les navires de guerre turcs n’hésitent pas à empêcher le groupe italien ENI de forer au large des côtes chypriotes.

Israël n’est pas directement concerné par les contentieux turco-chypriotes et sa marine n’a pour l’instant pas été exposée à ces tensions en mer avec la Turquie. Néanmoins, les revendications d’Ankara et le jeu d’intimidation naval auquel s’adonne le président Erdogan ont inévitablement une incidence sur les projets de Jérusalem dans la zone. Il irrigue également le rapprochement entre Athènes, Nicosie et Jérusalem dans le domaine militaire, que ce soit dans les airs [10] ou en mer. Les marines des trois pays échangent régulièrement et pour la première fois en mars 2021, participent ensemble (ainsi qu’avec la France) à l’exercice naval « Noble Dina ». Impliquant six navires dont des sous-marins, cet exercice comprend un scénario d’affrontement avec une flotte ennemie : une façon à peine voilée d’envoyer un message de fermeté à Ankara [11].

En plus de la Turquie, une autre puissance navale a consolidé sa présence en Méditerranée orientale : la Russie. Au cours de la dernière décennie, Moscou a redonné une importance majeure à la zone, en particulier à l’aune de la guerre civile syrienne qui a poussé l’armée russe à réaffirmer son rôle sur place, notamment avec l’expansion de la base navale de Tartus, le déploiement de systèmes d’armes sur la côte syrienne ainsi que de corvettes et de sous-marins équipés de missiles de croisière Kalibr. Cette posture navale russe permet à Moscou de préserver une zone d’influence en Méditerranée. Si elle n’entre pas, pour l’instant, en conflit avec la stratégie israélienne, elle oblige l’État hébreu à composer avec la proximité de la flotte russe.

Cette présence russe en Syrie n’a pas néanmoins dissuadé la marine israélienne de procéder à plusieurs reprises à des tirs de missiles sur des positions iraniennes non loin des forces de Moscou à Lattaquié [12]. Sans présager une confrontation, les militaires à Tel-Aviv observent donc avec beaucoup d’appréhension cet activisme russe [13]

In fine, si le scénario d’un conflit interétatique en Méditerranée orientale reste encore peu probable, le climat de suspicion a changé l’environnement régional. Les tensions politiques freinent l’avancement des programmes industriels et inquiètent les opérateurs commerciaux. Elles obligent aussi Israël à réinvestir sérieusement dans ses capacités navales pour protéger ses plateformes offshore.

LE RENFORCEMENT CAPACITAIRE DE LA MARINE ISRAELIENNE

Outre la présence continue de grandes marines dans son voisinage, les découvertes énergétiques en Méditerranée orientale posent la question pour Israël de la sécurisation de ses sites gaziers offshore. Logiquement, l’expansion de ces derniers en a fait une cible des groupes non étatiques à Gaza et au Liban. La destruction de plateformes gazières aurait non seulement un impact économique mais un impact symbolique indéniable.

Au Liban, en 2006, les navires israéliens avaient fait la douloureuse expérience de leur vulnérabilité face à l’arsenal du Hezbollah : le 14 juillet, un missile antinavire à longue portée du Hezbollah (C-802 d’origine chinoise) avait frappé la corvette israélienne Hanit, tuant quatre marins sur le coup [14]. Cette attaque avait fortement marqué les esprits. Une attaque similaire sur les sites gaziers israéliens en Méditerranée galvaniserait le Hamas ou le Jihad islamique et leur permettrait d’affirmer leur capacité d’atteindre les intérêts d’Israël au-delà de son territoire. Aujourd’hui, ces organisations disposent de roquettes, de missiles balistiques de courte portée et de drones étayant la probabilité d’un tel scénario. En l’espace d’une décennie, le Hamas a renforcé sa puissance de feu : non seulement, le nombre de ses roquettes ne cesse de croître, mais leur portée et leur précision s’améliorent.

Pour l’heure, Israël a pu éviter le pire. Durant les trois derniers conflits à Gaza (2012, 2014, 2021), le système de défense Iron Dome a pu intercepter une bonne partie de ces projectiles. Lors du conflit de mai 2021, des roquettes en provenance de Gaza auraient été lancées vers la mer sans pour autant atteindre leur cible [15]. Un F-16 israélien aurait abattu un drone ainsi qu’un véhicule du Hamas stationnant sur une des plages de la bande de Gaza dans un effort apparent de préparer une telle attaque [16]. Par ailleurs, une frappe dans les premiers jours du conflit a endommagé un gazoduc près d’Ashkelon [17].

Cette menace visant les infrastructures offshore depuis Gaza irrigue les revendications de la marine israélienne quant à une meilleure dotation budgétaire. Dès le début des années 2010, les officiers supérieurs affirment que la marine doit être renforcée à la fois en nombre de navires et de marins. Cela se traduit aujourd’hui par une révision de la doctrine navale israélienne et la livraison depuis 2020 de quatre nouvelles corvettes Sa’ar 6.

Produites par l’industriel allemand ThyssenKrupp, chacune d’elles coûterait environ 400 millions de dollars (dont un tiers est couvert par le gouvernement allemand). Leurs caractéristiques techniques signalent un net bond en avant : ces nouvelles corvettes de 2 200 tonnes (contre 1 300 pour la classe précédente) sont équipées de moyens de défense aérienne avec le missile mer-air Barak-8 et le C-Dome, la version navale du système Iron Dome [18]. Par ailleurs, les radars de ces navires peuvent transférer directement leurs données aux systèmes de défense antiaérienne tels qu’Iron Dome, afin d’intercepter en temps réel un projectile envoyé depuis Gaza ou le Liban [19]. À terme, ces corvettes auront pour mission principale de sécuriser la zone économique exclusive israélienne, car le périmètre à sécuriser autour des sites gaziers est immense, représentant le double du territoire israélien.

LA MARINE ISRAELIENNE EN CHIFFRES

Personnel d’active 7 000
Appelés 2 500
Commandos de marine 300
Sous-marins d’attaque 5
Corvettes lance-missiles 5
Patrouilleurs lance-missiles 8
Patrouilleurs légers 34
Navires d’assaut amphibies 3 LCVP
(Sources : The Military Balance 2021, Defense News)

 

L’entrée en service de ces corvettes s’accompagne également d’une révision de la doctrine navale israélienne. Les détails de celle-ci n’ont pas été rendus publics mais si l’on se fie aux développements capacitaires, la doctrine navale israélienne semble clairement aller au-delà des missions de déni d’accès et refléter les nouvelles ambitions maritimes israéliennes, notamment l’idée d’une véritable maîtrise de l’espace maritime méditerranéen face aux groupes non étatiques comme face aux autres marines de la région.

Enfin, ce renforcement capacitaire bénéficie également de la coopération accrue entre la marine israélienne et la Ve Flotte de l’US Navy, basée à Bahreïn, dans le cadre du rattachement, l’année dernière, d’Israël au Central Command américain (US CENTCOM). En août 2021, la tenue d’un premier exercice conjoint, « Noble Waters », a été saluée comme un événement « historique » . Par ailleurs, ces manœuvres s’inscrivent dans la continuité du dialogue entamé entre Américains et Israéliens depuis une décennie sur la coordination de leurs moyens de défense antimissile en Méditerranée [20]

Marine israëlienne
Carte extraite de l’Atlas stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient de la FMES.

QUELLES AMBITIONS FUTURES POUR LA MARINE ISRAELIENNE ?

Depuis toujours, Israël doit tenir compte dans sa stratégie militaire de l’exiguïté de son territoire qui le prive de profondeur stratégique. Comme les stratèges israéliens le soulignent aujourd’hui, la marine israélienne peut compenser cette contrainte en faisant de l’espace maritime sa profondeur stratégique [22]. C’est pourquoi elle a élargi son champ d’action en intervenant dans des zones où elle n’était guère attendue il y a encore quelques années.

D’une part, ses commandos interviennent de plus en plus dans des opérations bien loin du littoral israélien. Ainsi en mars 2014, la marine israélienne interceptait un convoi d’armes iraniennes à 40 milles nautiques de Port-Soudan en mer Rouge [23]. Depuis, Téhéran et Tel-Aviv ont intensifié leur guerre clandestine en mer via des offensives répétées sur leurs navires. Au premier semestre 2021, les attaques successives contre les navires marchands Lori et Mercer Street – liés tous deux à des compagnies israéliennes – ont été attribuées à l’Iran [24]. Durant cette même période, les Israéliens ont attaqué le MV Saviz, un navire iranien naviguant dans la mer Rouge et soupçonné de transporter des munitions pour les Houthis au Yémen [25].

D’autre part, la tenue en novembre dernier de l’exercice naval avec les flottes des États-Unis, des Émirats arabes unis et du Bahreïn en mer Rouge a non seulement confirmé la capacité navale israélienne à intervenir dans la région, mais semblait aussi indiquer la volonté de Jérusalem de rendre celle-ci publique.

De même, la marine est très certainement responsable de la composante navale de la dissuasion nucléaire israélienne. Depuis le milieu des années 1990, Israël dispose d’une flotte de sous-marins suspectés d’être équipés de missiles de croisière servant de vecteurs à une dizaine de têtes nucléaires [26]. En 2021, l’État hébreu dispose de cinq sous-marins Dolphin de classe 1 et 2 fournis par l’Allemagne et un sixième doit être livré dans les années à venir.

Israël aurait également augmenté les sorties de ses corvettes et sous-marins dans l’océan Indien. Peu de choses ont, à ce jour, été rendues publiques sur ces missions. Celles-ci pourraient avoir été réalisées dans le cadre de la mission de dissuasion nucléaire conférée à la flotte israélienne, les sous-marins assurant une capacité de seconde frappe, notamment dans l’hypothèse d’un conflit avec l’Iran.

Ces mouvements ont par ailleurs pris place dans le contexte d’un fort rapprochement entre Israël et l’Inde, laissant supposer que les autorités à Delhi a minima ne s’opposent pas à la présence de la marine israélienne dans une zone traditionnellement considérée comme une zone d’influence indienne [27]. En dépit de ces spéculations, la coopération navale indo-israélienne reste à ce jour modeste et principalement tournée vers le volet industriel. Néanmoins, si Israël venait à poursuivre sa nouvelle ambition maritime, il est probable que l’Inde constituerait un partenaire clé.

Dans cette perspective, la marine israélienne est appelée à voir ses missions grandir. Son envergure nouvelle reflète tant les menaces pesant sur les intérêts israéliens en mer que les ambitions régionales de l’État hébreu. Si les forces armées israéliennes ont longtemps opéré de manière isolée au milieu du monde arabe, elles entretiennent désormais des relations de coopération étroites qui vont du Maroc aux Émirats arabes unis et, plus loin, à l’Inde. Dès lors, il est naturel que la marine accompagne graduellement cette dynamique d’expansion diplomatique et stratégique.

Jean-Loup Samaan

Marine israëlienne

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