La Marine française exposée au retour de la haute intensité

Chirine Riaz est chercheuse et adjointe au directeur de l’observatoire « Marine 2040 » au sein de l’institut FMES.

Les conflits les plus récents témoignent de la désinhibition de l’emploi de la violence et de la multiplication des acteurs et des formes d’affrontements impliquant les États. Alors que la flotte russe de la mer Noire subit une attrition lente mais réelle et que les géants du transport maritime mondial se détournent ponctuellement de la mer Rouge en raison de la menace croissante des rebelles Houtis armés par l’Iran, la dimension navale de ces conflits est sous les feux de l’actualité. Le réarmement naval, le développement rapide et la prolifération des armements antinavires, dans une période de tensions grandissantes entre les grandes puissances, font planer une menace croissante sur les mers du globe.

Dans ce contexte, l’observatoire « Marine 2040 » animé par la Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques (FMES) s’est interrogé sur le retour du combat de haute intensité en mer et sur le risque que la Marine française y soit confrontée dans les 20 prochaines années. Ce risque est réel.

I- Des caractéristiques du milieu maritime favorables au combat de haute intensité

Le risque du combat de haute intensité pour les forces navales est bien sûr associé aux caractéristiques du milieu maritime et aux missions qu’elles y conduisent.

La mer et les océans sont des espaces complexes par nature, où la menace peut émerger de toutes les directions et des trois dimensions, au-dessus de la surface ou à partir des profondeurs. Dès qu’elle quitte le port, une force navale doit donc faire face à divers niveaux et formes d’agressions qui pourraient s’opposer à la réalisation des nombreuses missions qui sont les siennes : protection de routes maritimes, de ressources, projection et soutien des opérations terrestres, perturbation des approvisionnements stratégiques des adversaires… Ses missions peuvent rapidement placer nos navires en situation de confrontation dans des espaces de plus en plus accessibles et convoités, donc de plus en plus contestés.

Une frappe en mer est par ailleurs politiquement moins risquée donc tentante :  l’adversaire n’est pas touché sur son territoire national et le risque d’escalade y est mieux maîtrisé, d’autant que les médias et les réseaux sociaux sont absents ou très contrôlés en mer ; malgré la violence, les pertes humaines sont plus mesurées qu’une frappe terrestre et les risques de dégâts collatéraux moindres. Le milieu favorise ainsi le parti attaquant alors même que l’évolution des technologies donne aujourd’hui et pour une certaine durée, l’avantage à l’épée sur la cuirasse.

Le réarmement naval témoin d’une compétition exacerbée entre États

Sur le plan géopolitique, les principaux compétiteurs stratégiques de la France poursuivent l’inflexion déjà amorcée de leurs stratégies vers des politiques de puissance maritime. La Russie et la Chine sont déjà rejointes en cela par d’autres challengers crédibles comme la Turquie et l’Inde. La liste des compétiteurs potentiels devrait s’allonger au fil de la prolifération des armes de rupture et de la montée en puissance des marines de second rang dans un mouvement mondial de réarmement naval.

À ce titre, la guerre en Ukraine est riche d’enseignements et préfigure les conflits navals de demain. Les forces navales russes ont été sollicitées dans tous les champs d’emploi permis par une marine moderne : déploiement de 6 SNLE, menaces sur les exportations ukrainiennes ou utilisation de plateformes navales pour tirer des missiles de croisière. Néanmoins, elles ont essuyé des revers face au camp ukrainien qui a utilisé des armes de déni d’accès, des drones armés ou encore des mines. La leçon aura probablement été retenue par la Russie qui prend conscience de ses faiblesses. À terme et selon ses moyens, elle accentuera probablement les priorités données à la dissuasion nucléaire, aux technologies de rupture, à la robotisation ou encore à l’équipement de ses bâtiments avec des missiles de croisière longue portée.

L’importance pour la Chine de la maîtrise des axes du commerce maritime mondial et l’initiative des nouvelles routes de la soie conduisent à privilégier l’Armée Populaire de Libération – Marine (APL-M) dans la course à la modernisation des forces armées chinoises. La nouvelle stratégie maritime chinoise lui fixe comme objectif d’être capable d’intervenir partout dans le monde à l’échéance de 2050. Alors qu’elle n’était à sa création en 1950 qu’une force côtière, l’APL-M dispose aujourd’hui de plus de bâtiments que la marine des États-Unis.

Mais les grandes puissances mondiales ne sont pas les seules à pouvoir appliquer des stratégies maritimes sources de conflictualités futures. La Turquie, par exemple, a entrepris un revirement stratégique majeur en replaçant au centre de sa doctrine une dimension maritime auparavant délaissée au profit de la dimension terrestre et d’un panturquisme tourné vers l’Asie Mineure. La croissance exponentielle de telles marines, les capacités croissantes d’action antinavire à partir de la terre, ainsi qu’un nivellement technologique bénéfique aux États industriellement moins avancés, mais aussi à des acteurs non étatiques (les Houthis en mer Rouge en sont une illustration), amoindriront progressivement la supériorité capacitaire des principales marines occidentales.

Des innovations technologiques qui favorisent l’emploi des armes létales

En effet, ce réarmement quantitatif aisé à constater sera aussi qualitatif.

À échéance de 20 ans, la plupart des pays auront amélioré les capacités de leurs marines avec des unités polyvalentes intégrant de nouvelles technologies et intensifié leurs activités en mer. Le risque pour les marines océaniques ne viendra pas seulement de la mer, le déni d’accès à des espaces maritimes de plus en plus vastes pouvant être opéré à partir de la terre. Certains armements complexes auront proliféré et de nombreux pays technologiquement peu avancés pourront, si leurs intérêts sont menacés ou par pure idéologie, faire peser une menace forte loin de leurs côtes. Les récents évènements en mer Rouge en sont d’ores et déjà une parfaite illustration.  L’autonomie de plus en plus grande des armements permettra de mener des actions non attribuables plus largement que par le passé, ceci sur toutes les mers du Globe. Ce caractère amoindrit le risque de représailles et incite donc à l’emploi de la violence. L’absence d’équipage abaissera également le niveau de risque et donc le seuil d’engagement :  risque de pertes humaines réduit pour l’attaquant utilisant un drone ; risque d’escalade élevé pour le navire attaqué devant envisager des frappes de représailles à terre qui présentent un risque d’escalade incontrôlée.

Mais de nombreux autres facteurs d’origine technologique inciteront également à l’usage des armes : le faible coût financier et logistique des armes à énergie dirigée, qui vont émerger puis se diffuser dans le secteur naval ; un repérage plus aisé des cibles potentielles, avec les systèmes de surveillance à longue distance ou pourquoi pas demain des capteurs quantiques permettant de détecter plus facilement les sous-marins; l’hypervélocité qui constitue un réel défi pour les systèmes de défense ou les essaims de drones qui pourraient les saturer. 

L’extension de la conflictualité viendra également de la conquête technologique de nouveaux espaces : les fonds marins sont un nouveau champ d’affrontement entre États dont la Baltique fournit de nombreux exemples. La prolifération des systèmes sous-marins, combinée aux développements en matière d’intelligence artificielle, de performances des senseurs et d’endurance des vecteurs en mesure d’opérer depuis ou sur les fonds marins, constitue une menace en pleine expansion, contre les forces navales et les infrastructures et ressources sous-marines.  

Les modes d’action hybrides précéderont ou complèteront l’action violente : dans l’espace cyber alors que cet espace devient essentiel car les données sont chaque année de manière plus déterminante un facteur d’efficacité opérationnelle ; en faisant appel à des acteurs tiers, notamment des proxys dont la nature et l’envergure des actions sont aussi incertaines qu’imprévisibles. 

De nouveaux risques géopolitiques liés aux conséquences du changement climatique

Le réchauffement de l’atmosphère induit une hausse de la température des océans entraînant elle-même la fonte des glaces mais surtout l’élévation par dilatation du niveau des océans. Leurs caractéristiques physico-chimiques évoluent également, avec une augmentation de la salinité et de l’acidité. Ces quatre phénomènes provoqueront, dans les prochaines décennies, des changements stratégiques importants, ainsi qu’une évolution des conditions d’emploi des systèmes navals. 

La fonte de la banquise ouvre déjà l’espace Arctique permettant de relier l’Atlantique à l’Asie en offrant une alternative beaucoup plus courte aux détroits méditerranéens et à ceux de l’océan Indien. La Chine, qui s’est autoproclamée « État proche de l’Arctique » et a un statut d’observateur au sein du Conseil de l’Arctique, accroît ses activités dans la région. La « route de la soie polaire » la relie à l’Europe. Elle renforce ses capacités maritimes dans la région, notamment en construisant de nouveaux brise-glace pour desservir les routes maritimes de l’Arctique. De son côté, la Russie investit plus largement le Grand Nord, profitant du changement climatique. Elle considère cette région comme vitale pour sa sécurité et son développement économique. Elle a mis en place un nouveau Commandement stratégique interarmées du Nord, a modernisé et élargi ses capacités militaires dans l’Arctique, investi dans du matériel capable de supporter les températures extrêmes, et développé ses activités militaires dans la région. Elle peut ainsi plus facilement réorienter ses exportations d’hydrocarbures vers l’Asie.

L’élévation du niveau des océans, estimée dans certains scénarios à 30 cm d’ici à 2050, entraînera des submersions de plus en plus fréquentes, et parfois permanentes, avec pour conséquences un accroissement des phénomènes migratoires et une remise en cause des lignes de base servant à la délimitation des espaces maritimes. Les phénomènes migratoires seront également favorisés par la disparition de l’eau potable dans de nombreuses îles, et par la migration des espèces halieutiques indispensables à la vie des populations côtières. La lutte pour ces ressources sera exacerbée. 

Les phénomènes météorologiques extrêmes conduiront à une augmentation du nombre d’opérations d’assistance aux populations incombant aux forces maritimes, mobilisant mécaniquement davantage de moyens. 

II. La Marine française en première ligne

Ces perspectives mondiales intéressent bien sûr toutes les marines militaires. Mais la position singulière de la France fait que la Marine nationale sera sans doute particulièrement exposée au risque de haute intensité, sans doute davantage que les marines partenaires de l’Union européenne.

Une politique étrangère proactive et de nombreux engagements internationaux

En premier lieu, la France pratique une politique étrangère active. Revendiquant d’agir sur les crises internationales tout en cherchant à promouvoir la paix et la stabilité, elle s’aliène parfois les parties prenantes au risque de devenir une cible à haute valeur médiatique. Elle est par ailleurs exposée à un ressentiment des populations des États anciennement colonisés, ressentiment entretenu par les principaux pays compétiteurs et par une fracture globale Nord-Sud croissante. 

La France est également engagée dans de nombreux accords et alliances internationaux, susceptibles de l’entraîner dans des conflits. Membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et de l’Union européenne (UE), elle peut être amenée à porter assistance à un autre pays membre qui serait agressé. Elle sera donc impliquée dans toute confrontation directe avec la Russie ; elle est déjà au contact des forces russes en Méditerranée, comme elle l’était pendant la guerre froide sur plusieurs mers et océans. Elle entretient également des partenariats militaires et stratégiques avec d’autres pays, ce qui peut la placer en première ligne pour défendre les intérêts de ses alliés, notamment face à la Chine et la Turquie. Dans le domaine des opérations navales, le partenariat stratégique avec la Grèce ou les accords de défense avec les Émirats arabes unis, impliqueraient probablement un engagement important de la Marine nationale s’ils devaient être activés.

L’attrition accentuée par une menace terroriste évolutive et une hybridité renforcée

Outre la menace terroriste « historique » qui perdurera et gagnera en dangerosité par l’accès à des armes de plus hautes technologies, les évolutions de la conflictualité mondiale font apparaitre un risque accru d’utilisation de proxys, de groupes criminels et d’États faillis au service de stratégies hybrides. Mais ces stratégies hybrides ne signifient pas l’absence d’affrontements violents, à l’image de la menace que font peser les Houthis soutenus par l’Iran sur une partie de la mer Rouge et du golfe d’Aden. Plusieurs théâtres d’opérations dans lesquels la Marine nationale est présente ou devra s’engager sont soumis à ce risque, face auquel des dispositions défensives seront nécessaires. Celles-ci sont du même ordre que celles requises pour faire face à des actions militaires de haute intensité.

Une singularité française : les DROM-COM 

Enfin, le territoire français couvre cinq « départements et régions d’outre-mer » (Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion et Mayotte), cinq « collectivités d’outre-mer » (Wallis et Futuna, Polynésie française, Saint-Martin, Saint-Barthélemy et Saint-Pierre-et-Miquelon), auxquels s’ajoutent deux collectivités particulières (Nouvelle-Calédonie et les Terres australes et antarctiques françaises) et enfin l’île de Clipperton administrée directement par le gouvernement. La France est donc présente sur tous les océans à l’exclusion de l’océan Arctique. Une grande partie des conflits mondiaux existants ou à venir peut avoir, en cas d’extension, des conséquences sur sa souveraineté et l’amener, au-delà de ses responsabilités internationales, à s’impliquer pour défendre ses propres intérêts. Pauvres en ressources énergétiques fossiles, limités dans leurs capacités de production alimentaire et dépendant d’une connectivité aux données mondiales par câbles sous-marins (aujourd’hui fragile et limitée), les DROM-COM ont comme caractéristique commune une dépendance stratégique très forte aux approvisionnements par voie maritime. Cette dépendance exige le maintien d’un flux permanent de ravitaillement. En cas de tension, ces territoires, mais aussi leurs immenses espaces maritimes et les routes qui les relient à la métropole, longues jusqu’à 16 000 kilomètres, devront être protégés face à des menaces qui peuvent entraîner des combats de haute intensité. Il sera tentant pour un adversaire voulant contraindre la France d’y exercer chantage, représailles, blocus, appropriation des ressources de la ZEE ou prise de gage territoriaux. D’autant que les moyens pour protéger ces 10 millions de kilomètres carrés sont pour l’instant très largement insuffisants. 

Conclusion

Si un adage affirme avec justesse que l’histoire reste imprévisible, la Marine française doit cependant se préparer à plusieurs types de scénarios réalistes d’intervention qui s’ajouteront aux missions permanentes dont la dissuasion nucléaire n’est pas la moindre.  Face à de grands compétiteurs, elle doit être prête à combattre aux côtés de ses principaux alliés dans ses zones d’action et d’intérêt prioritaires, dont certaines sont très éloignées de la métropole. Mais pour défendre ses intérêts proprement nationaux, elle devra également être capable de faire face seule à des adversaires dont aucun ne doit être négligé.

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