La littoralisation du djihad en Afrique de l’Est

Arnaud Peyronnet, membre associé FMES de l’Observatoire stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (OS2MO)

Résumé

L’accroissement de la violence djihadiste sur les côtes est-africaines est devenu un problème régional avec sa propagation au Mozambique, près d’espaces maritimes riches en gaz offshore. Cette instabilité est particulièrement marquée dans les zones littorales qui servent déjà de points d’appui à différents trafics, dont ceux liés à la drogue provenant d’Afghanistan. Cette côte est ainsi perçue par l’insurrection djihadiste comme une source importante de revenus pouvant lui assurer les moyens de sa subsistance et de sa propagation. Cette menace pérenne et l’incapacité du Mozambique à y faire face ont conduit lentement différents acteurs de la région à vouloir intervenir militairement dans cette zone, en soutien des forces locales. Si les grands compétiteurs internationaux (États-Unis, Chine et Russie) restent relativement discrets, l’Union européenne (UE) s’est saisie de cette problématique pour appuyer tant le Mozambique que les initiatives régionales. Cette implication européenne dans une zone relativement peu occupée par les grandes puissances mondiales constitue une formidable opportunité pour faire de l’UE un acteur géopolitique important de cette région, en lien avec le continuum géographique des territoires français ultra-marins de l’océan Indien.

Les richesses gazières du nord du Mozambique (5 000 milliards de mètres cubes de réserves sous-marines de gaz naturel, soit les troisièmes plus importantes au monde) ainsi que les eaux du canal du Mozambique, artère importante pour le commerce maritime mondial (30 % du trafic pétrolier), sont sous la pression inédite de la menace djihadiste. Celle-ci a le potentiel pour déstabiliser une partie de l’Afrique australe, alors que d’importants investissements internationaux ont été consentis pour prospecter et extraire les richesses gazières de cette région [1].

Violence exacerbée sur la côte swahilie

Cette insurrection radicale islamiste, dénommée Ahl al-Sunnah wa al Jamma’ah (ASWJ) et indirectement [2] liée depuis juin 2019 à Daech (province d’Afrique centrale) [3], a émergé en 2015 et est devenue plus violente en 2017 le long de la côte swahilie. Elle a d’abord effectué des attaques en Tanzanie, près de la frontière avec le Mozambique, avant de se tourner plus précisément vers ce pays. ASWJ a conduit plus de 800 attaques dans la province de Cabo Delgado, au nord du Mozambique, causant la mort, en quatre ans, de près de 3 000 personnes et le déplacement forcé d’environ 800 000 individus [4].

Ces attaques se sont accélérées en 2020 [5] avec des actions débutant le long de la frontière avec la Tanzanie, puis sur différentes infrastructures portuaires. En mars 2020, les djihadistes avaient ainsi réussi à attaquer et occuper brièvement le port de Mocímboa Da Praia. Ils ont réitéré en août 2020 leur offensive sur cette localité qu’ils contrôlent désormais. En janvier 2021, le groupe s’est déployé plus au sud, en direction de la presqu’île d’Afungi puis, le 24 mars 2021, les djihadistes ont attaqué puis occupé pendant plusieurs jours la ville côtière de Palma. Cette offensive a été menée peu après la reprise des travaux sur un site d’exploitation gazière situé à proximité [6], indiquant ainsi les bonnes connaissances du groupe sur les activités des grands groupes occidentaux, tant pour accroître la pression sur le gouvernement central que pour y conduire des prises d’otages [7]. La menace sur ce site et l’évacuation difficile des travailleurs expatriés, alors que les combats faisaient rage dans la ville toute proche, ont d’ailleurs largement médiatisé les actions de cette insurrection djihadiste et alerté l’opinion internationale sur cette question. Cette attaque contre la ville de Palma a toutefois été menée dans un but de captation des ressources, afin d’assurer la pérennité logistique du groupe et le recrutement de nouveaux combattants. Les djihadistes se sont en effet livrés à un véritable pillage de la localité ciblant les banques, les hangars de stockage et les locaux vides des forces de police. En juin 2021, de violents combats ont de nouveau éclaté entre les djihadistes et les forces mozambicaines près d’une usine de gaz située à Patacua, dans le district de Palma.

Bien que d’essence locale, cette insurrection djihadiste est appelée Ash-Shabab par les résidents de la côte mozambicaine, augurant d’une comparaison au moins sémantique avec son homologue somalienne. ASWJ est également le réceptacle de combattants venant d’autres pays de l’Est de l’Afrique dont le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda et la Somalie, voire de quelques individus isolés provenant de pays arabes. Une contagion à l’identique du mouvement somalien Al-Shabaab est ainsi redoutée. ASWJ semble avoir bénéficié de son intégration dans Daech, wilaya d’Afrique centrale, pour améliorer ses techniques de combat, ses modes opératoires et sa visibilité médiatique, laissant augurer de la naissance d’un véritable réseau djihadiste est-africain. Simultanément, le mouvement Al-Shabaab somalien a multiplié ses actions dans le nord du Kenya, notamment dans les régions côtières de Mandera et Lamu, faisant craindre, selon certaines autorités locales, la perte de parties entières du Nord-Kenya [8].

L’inexorable littoralisation du djihad est-africain

Les cibles choisies par ASWJ sont essentiellement des infrastructures portuaires de petite taille (ou Bandari Bubu en langue swahilie), souvent habitées par des communautés de pêcheurs, qui ont pour caractéristique principale d’être des points de débarquement informels de navires liés à divers trafics, dont ceux de stupéfiants provenant d’Afghanistan via le Pakistan (hashish highway et route de l’opium). Cette drogue, transportée dans le reste de l’Afrique et de l’Europe [9], est une source de revenus particulièrement importante pour cette insurrection djihadiste qui cherche à en prendre le contrôle. Cette stratégie avait d’ailleurs été utilisée par le mouvement somalien Al-Shabaabentre août 2008 et septembre 2012, lors de leur conquête de la ville portuaire de Kismayo, en Somalie. Ce port représentait alors une source de revenus conséquente pour le mouvement qui en avait fait son centre opérationnel et financier pour ses opérations dans le pays. La conquête d’infrastructures maritimes sur la côte swahilie est donc majeure dans les plans d’opérations de ces milices djihadistes [10] afin d’en tirer des revenus via les taxes imposées aux trafiquants, avant d’organiser par eux-mêmes une partie ou la totalité des trafics.

Cette côte est-africaine est donc devenue une zone pivot pour le trafic d’héroïne en provenance d’Afghanistan, notamment en raison d’un littoral parsemé de petites îles et de plages sableuses peu contrôlées, idéales pour le débarquement ou le transbordement de marchandises illégales, entre boutres souvent à l’ancre au-delà des eaux territoriales et pêcheurs ou vedettes rapides venant du littoral [11]. Si les côtes de Somalie, du Kenya, de la Tanzanie et du Mozambique sont, par leurs caractéristiques, particulièrement propices à accueillir ce genre de trafics [12], ces derniers sont également en constant développement. Le trafic de stupéfiants entre l’Afghanistan et la côte swahilie pourrait même connaître une forte accélération avec l’instabilité sécuritaire afghane attendue à la suite du retrait militaire occidental du pays [13].

Enfin, ces Bandari Bubu, avec leurs infrastructures très simples, sont faciles à démonter s’ils sont détectés par les autorités locales, permettant aux trafics de se déplacer vers d’autres endroits, les rendant quasiment impossibles à éradiquer. La littoralisation du djihad est-africain semble donc liée à la volonté opportuniste des combattants d’ASWJ de capter les ressources liées aux différents trafics endémiques sur ces côtes. Elle implique toutefois une montée en gamme dans les savoir-faire maritimes des groupes djihadistes locaux.

La capacité d’ASWJ de mener des opérations coup de poing dans le domaine maritime, aussi bien du brigandage que des actions de renseignement ou des raids nautiques, indique sa volonté de sécuriser sa zone d’influence, les îles représentant autant de remparts pour protéger ses activités côtières. Les îles de l’archipel des Quirimbas font ainsi partie de la stratégie maritime du groupe en lui permettant d’y acquérir des matériels de subsistance (par des raids de prédation et du brigandage), et d’y projeter sa puissance (raids sur les îles Ilha Vamizi et Ilha Metundo ainsi que sur le village de Pangane). Le groupe, lors des attaques sur Mocímboa Da Praia et Palma, a d’ailleurs utilisé l’espace littoral, via des boutres, pour déplacer sa logistique et ses combattants. Un vraquier, l’Alpha Jimbo, a aussi été pillé et saisi par les djihadistes alors qu’il était ancré au large de Palma [14]. Le groupe bénéficie en outre des lacunes capacitaires de la marine locale qui n’a pas les moyens de surveiller et d’intervenir sur l’ensemble des côtes mozambicaines.

Cette problématique a conduit le gouvernement mozambicain à déclarer une zone de 50 nautiques au large de la province du Cabo Delgado comme dangereuse pour la navigation commerciale. La ville de Pemba, centrale pour le soutien logistique aux plateformes offshore, pourrait être le prochain objectif du groupe djihadiste. Ce mélange des genres entre djihadistes et trafiquants ressemble aussi au modèle somalien et pourrait à terme faire du nord du canal du Mozambique une région propice au développement de la piraterie, notamment contre les importants flux logistiques des activités offshore liées au domaine du gaz entre la côte et la haute mer. Cette littoralisation du djihad est-africain a réveillé les intérêts des grandes puissances pour cette zone largement oubliée par la géopolitique contemporaine.

Un nouvel épicentre des rivalités géopolitiques régionales ?

Les richesses gazières du nord du Mozambique exacerbent les rivalités de puissance. Outre le Français Total, se pressent en effet depuis 2010 les États-Unis avec Exxon, l’Italie avec ENI, la Chine avec CNPC, la Russie avec Rosneft et Gazprom, ainsi que l’Inde. L’insécurité grandissante dans cette zone pourrait faire augmenter les coûts d’assurances pour le trafic maritime commercial, accroissant alors les pressions pour la conduite d’opérations de sécurisation navale (sea control) concurrentes, menées par des acteurs rivaux. Cependant, malgré leurs intérêts, les grands compétiteurs internationaux ne sont que peu impliqués dans cette région, laissant finalement la gestion de cette crise aux acteurs locaux soutenus par l’Union européenne.

De son côté, la Russie a cherché à prendre pied au Mozambique, notamment au profit de ses sociétés pétrolières Gazprom et Rosneft. Moscou a envoyé des mercenaires de la société Wagner en septembre 2019 [15], en appui de l’armée mozambicaine qui faisait face aux offensives d’insurgés. Toutefois, cet engagement a été de courte durée, les mercenaires russes enregistrant des pertes plus importantes que prévu et ayant surtout été engagés sur d’autres secteurs considérés comme prioritaires (Centrafrique en particulier).

Les États-Unis ont, quant à eux, envoyé au printemps 2021 une petite équipe de forces spéciales afin de former des unités mozambicaines à la lutte contre-insurrectionnelle, alors que Washington dispose localement de sociétés de sécurité privées au service de ses intérêts.

La Chine est absente militairement de cette région, préférant se focaliser sur des États insulaires et sur des points d’appui le long de la route maritime reliant l’Asie au golfe Persique, tels que Djibouti, le Pakistan, le Sri Lanka ou les Maldives. Seule la Tanzanie est parfois mentionnée dans certaines publications [16] comme un possible futur point d’appui chinois sur la côte swahilie. Cela n’a toutefois pas empêché Pékin de proposer une aide militaire au Mozambique pour sa lutte anti-djihadiste.

L’Inde ne semble pas encore prête à sécuriser cette partie de l’océan Indien, surtout contre ce type de menace de basse intensité, malgré son projet SAGAR (Security and Growth for All in the Region) initié en 2016 [17] et en dépit de ses intérêts financiers dans le projet Mozambique LNG de Palma [18] et son statut de 2e partenaire commercial du pays (après l’Afrique du Sud). En fait, si les moyens militaires indiens basés dans le sud-ouest de l’océan Indien (île mauricienne d’Agalega) pourraient participer à la surveillance du canal du Mozambique, New Dehli s’attache davantage à suivre les mouvements des navires chinois dans la région qu’à traiter la question du djihadisme est-africain ; comme la Chine brille par son absence militaire dans cette zone, cette situation contribue à l’apathie indienne.

Le Mozambique, en grande difficulté financière, semble quant à lui incapable de faire face à cette insurrection radicale. Il a surtout compté sur le mercenariat, essentiellement sud-africain [19], pour traiter cette problématique. Son gouvernement avait d’ailleurs exclu toute idée d’intervention militaire étrangère, y compris de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) qui avait proposé, en avril 2021, le déploiement d’une force de 3 000 hommes [20] pour soutenir l’armée mozambicaine. Après de multiples tergiversations, le gouvernement mozambicain a finalement approuvé, le 15 juillet 2021 [21], l’initiative de la SADC, même si le financement de cette future force africaine est loin d’être assuré [22]. Cette réticence gouvernementale à accepter l’aide militaire de la SADC s’expliquerait par la volonté de Maputo de ne pas révéler à des acteurs extérieurs toute l’étendue de l’activité criminelle et de mercenariat menée dans cette région, parfois avec l’aide de potentats locaux [23]. Dans l’intervalle, le Rwanda a de son côté annoncé, le 9 juillet, l’envoi de 1 000 de ses soldats et policiers dans la province du Cabo Delgado [24] afin d’aider les forces régaliennes locales, à la demande du gouvernement du Mozambique. Le Zimbabwe, qui soutenait fortement une intervention de la SADC au Cabo Delgado, aurait aussi engagé des forces spéciales sur le terrain. L’Afrique du Sud, dont la marine a effectué dans cette région des missions intermittentes de lutte contre la piraterie depuis 2011, pourrait jouer un rôle fédérateur au sein de la SADC pour lutter contre ce problème sécuritaire émergent. Sa marine a d’ailleurs établi un nouveau point d’appui militaire le long de ses côtes septentrionales, à Richards Bay, afin de répondre à ces nouveaux défis sécuritaires dans le canal du Mozambique. Le Parlement sud-africain a enfin autorisé, le 28 juillet 2021, le déploiement de près de 1 500 militaires au Mozambique, pour une période initiale de 3 mois. L’Angola et le Botswana, autres pays de la SADC, ont eux aussi annoncé l’envoi de militaires en appui des forces mozambicaines [25].

L’Europe a pour sa part pris conscience que l’émergence d’un foyer djihadiste dans le nord du Mozambique, près des Comores et de Mayotte, menaçait ses intérêts économiques. Le Portugal, en tant qu’ex-puissance coloniale, a rapidement émis l’idée d’envoyer une force de plus de 1 400 hommes à des fins d’entraînement des forces mozambicaines, si possible sous mandat européen. Peu après l’attaque de Palma, le Portugal a annoncé sa volonté de déployer 60 militaires de ses forces spéciales au Mozambique pour une mission d’entraînement des forces régulières locales. Le 30 juin, l’Union européenne a finalement décidé de mettre en place une mission de formation de type EUTM [26] afin d’aider le Mozambique à combattre cette menace, la France, l’Espagne, l’Italie, le Luxembourg et le Portugal (qui devrait fournir la moitié du contingent) annonçant leur volonté d’y participer [27].

Cette nouvelle mission, d’un mandat initial de 2 ans, a été adoptée par le Conseil européen le 13 juillet 2021 et se focalisera sur le renforcement capacitaire d’unités régulières de l’armée mozambicaine devant constituer une force de réaction rapide. Sur le plan naval, une extension vers le sud de la zone d’opération d’Atalanta, pour l’instant dédiée à la Corne de l’Afrique, a été évoquée. Dans tous les cas, cette prise de conscience européenne des dangers posés par le djihadisme est-africain dans le canal du Mozambique, couplée à la faible implication des grands compétiteurs mondiaux (États-Unis, Chine, Russie et Inde) constitue une opportunité géopolitique pour l’Europe. Celle-ci pourrait ainsi se présenter comme une puissance d’équilibre, notamment auprès de l’Afrique du Sud, pivot d’une zone éloignée du Great Power Competition entre les États-Unis, la Russie et la Chine. Cette zone représente en outre de formidables intérêts pour l’Europe (économiques, linguistiques, militaires) où son action pourrait utilement compléter celle de la France. Le sursaut géopolitique des États de l’Afrique australe devrait alors être accompagné par l’Union européenne qui a l’occasion de se présenter ici comme un acteur de cet espace géographique stratégique, car proche d’une grande route maritime internationale. Mais pour cela, il faut qu’elle en prenne conscience et qu’elle soit sensibilisée à cet enjeu.

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