La démission du chef d’état-major de la marine turque marque-t-elle une pause dans l’escalade des tensions entre Turcs et Occidentaux en Méditerranée orientale ? – décryptage de Jean Marcou

 

Le 15 mai 2020, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a signé un décret par lequel il a démis de ses fonctions de chef d’état-major de la marine, le contre-amiral Cihat Yaycı, en l’affectant à l’état-major général. Celui qui apparaissait notamment comme l’architecte de l’accord maritime turco-libyen de novembre dernier, a finalement démissionné, trois jours plus tard, après avoir expliqué qu’il percevait cette réaffectation comme une sanction.

Ce départ suscite bien sûr des interrogations. Spécialiste de la Turquie, Jean Marcou, professeur des universités et titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble, nous livre son analyse.

 

Cette démission a-t-elle une incidence sur la politique intérieure turque ?

Même si on l’a peu fait observer, cette rétrogradation du contre-amiral Cihat Yaycı est un indice qui concerne aussi la politique intérieure et le régime politique turc en lui-même. En effet, pour la première fois, le président de la République limoge en quelque sorte un militaire de haut rang. Certes, depuis 2010-2011, par sa forte prégnance désormais sur le Conseil militaire suprême – YAŞ – (qui pourvoit aux nominations et aux avancements, chaque année, lors d’une session qui se tient traditionnellement fin juillet-début août), Recep Tayyip Erdoğan avait déjà pris la main sur l’armée et réduit son influence politique. Toutefois, cette domination n’entamait pas un cursus honorum assez routinier au sommet du commandement, assurant la succession à l’état-major de militaires, formés avant que l’AKP ne vienne au pouvoir. Le 15 mai, il a rétrogradé un militaire de premier plan. Même s’il est dans la suite logique de l’épuration et des réformes ayant eu lieu après le coup de 2016, l’événement a une autre portée, car il témoigne d’une sorte de normalisation des interventions du pouvoir civil sur le commandement militaire. On peut ajouter que la mesure est assez habile, car elle frappe un militaire considéré comme proche de la présidence. Semblant ainsi ne pas devoir prêter le flanc à l’accusation de partialité, elle accroît en fin de compte un peu plus le contrôle du commandement militaire par l’exécutif.

 

Que nous dit cette affaire sur l’armée turque en elle-même ?

S’agissant de l’armée turque, cet événement montre qu’elle est désormais traversée par des divisions et des rivalités. Le contre-amiral Yaycı fait d’ailleurs allusion à des « calomnies » et même à un « complot », dans sa lettre de démission, présentée le 18 mai et rendue publique. Il faut rappeler que Cihat Yaycı est considéré comme l’un des chefs de fil d’une tendance, gagnée à des idées “eurasistes”, donc plutôt anti-occidentales, qui a eu le champ libre ces derniers mois, notamment lors de la campagne de prospections gazières turques au large de Chypre ou lors des accords maritimes et de défense avec la Libye, signés le 27 novembre 2019. Il est vu surtout comme étant à l’origine de la doctrine maritime de “patrie bleue” (Mavi Vatan), une thèse prétendant défendre les droits de la Turquie en Méditerranée orientale et en mer Noire que la présidence n’a pas hésité à faire sienne pour justifier les derniers développements de sa politique étrangère. Recep Tayyip Erdoğan a en outre publiquement rendu hommage au contre-amiral Yaycı pour son rôle en Libye, mais aussi pour sa lutte contre les gülenistes, considérés comme à l’origine du coup d’État de 2016.

Pour autant, cette personnalité militaire trop médiatique et trop politique exaspère passablement le bloc de militaires légitimistes qui dirigent actuellement l’armée turque et qui est composé principalement du général Hulusi Akar, chef d’état-major (2015-2018), devenu ministre de la défense en 2018, du général Yaşar Güler, chef d’état-major (depuis 2018) et du général Ümit Dündar, commandant de l’armée de terre. Recep Tayyip Erdoğan a conclu une alliance avec ces cadres militaires de la vieille école certes, mais qui ont accepté son régime et qui lui sont restés fidèles en 2016, lors de la tentative de putsch. Il a, à ce titre, encore besoin d’eux dans le contexte actuel (d’interventions militaires en Syrie et en Libye), notamment de Hulusi Akar. Ce dernier apparait comme la figure clef des nouvelles relations entre l’armée et le gouvernement. Après le coup de 2016, l’armée a été placée sous l’autorité du ministre de la défense, mais ce dernier n’est autre qu’un général qui était antérieurement le chef d’état-major de cette armée.

Ce n’est pas la première fois qu’Erdoğan sacrifie des militaires qui lui sont apparemment proches pour préserver sa relation avec la tendance dominante de l’armée. Déjà, le 31 décembre 2018 une rétrogradation déguisée avait mis à l’écart le général Metin Temel, commandant de la 2e armée qui avait dirigé l’opération militaire à Afrine, en janvier-mars 2018. Très populaire, très médiatique, ce dernier s’était permis de prendre publiquement des positions politiques pro-gouvernementales.

Il convient de noter tout de même que les généraux Güler et Dündar vont bientôt partir à la retraite… À cet égard, il sera intéressant d’observer ce que fera le prochain Conseil militaire suprême, de fin juillet-début août, et d’analyser ceux qui seront alors promus à l’état-major.

 

Quelle conséquence a l’événement sur le plan stratégique ?

Au-delà des raisons liées aux équilibres politiques intérieurs et aux relations du pouvoir politique avec l’armée, la mise à l’écart du contre-amiral Yaycı donne opportunément l’impression que la Turquie recherche une pause dans l’escalade des tensions observées, ces derniers mois, en Méditerranée orientale, notamment au large de Chypre. Ankara a mesuré, lors de la dernière crise d’Idlib en Syrie, en février 2020, à quel point son jeu de convergence avec la Russie pouvait être dangereux, s’il n’était pas contrebalancé par le maintien d’une relation crédible avec les Occidentaux. Malgré les actuelles patrouilles conjointes russo-turques et le cessez-le-feu établi, la situation y reste fragile. En Libye, bien sûr, la Turquie peut se targuer d’avoir sauvé le gouvernement de Tripoli, en damant le pion au système de défense russe Pantsir qui équipe les forces du général Haftar, mais cela a agacé les Russes et la situation demeure incertaine. La Russie a souvent fait payer très cher ce genre d’incartades à la Turquie. Recep Tayyip Erdoğan a eu plusieurs conversations téléphoniques avec Vladimir Poutine, ces dernières semaines, il cherche aussi à maintenir le dialogue avec la Russie.

Mais dans ce cadre, raviver les liens avec Occidentaux, prouver que l’on est un allié de l’OTAN toujours susceptible d’intercepter les avions russes en mer Noire – à l’instar du 21 mai dernier, en compagnie d’avions bulgares et roumains – reste également important. La rétrogradation du contre-amiral Cihat Yaycı, tenant de la théorie de la « patrie bleue », principalement dirigée contre la Grèce et Chypre, peut être aussi un signe en direction de l’Europe pour calmer les tensions provoquées par les campagnes turques de prospection gazières en Méditerranée orientale. Plusieurs fois, ces dernières semaines, le général Hulusi Akar ministre de la défense, a dit sa conviction que le différend avec la Grèce ne pouvait pas déboucher sur un conflit armé. Économiquement il ne faut pas oublier que les liens avec l’UE sont en outre capitaux pour Ankara. Et, dans le contexte de la sortie de crise post-Covid-19, le pays a intérêt à soigner ses fondamentaux avec Bruxelles et à poursuivre sa politique du grand écart, cultivant une convergence d’intérêts avec la Russie tout en préservant la sécurité que lui apporte son appartenance à l’Alliance atlantique. Un autre indice à observer, à cet égard, sera l’activation du système russe S-400 par la Turquie. Cette activation a été repoussée, en prenant prétexte de la crise épidémique. Que se passera-t-il ensuite ?