La crise du Covid-19 : un “ensauvagement” du monde ? – par William Leday

Avec la crise systémique provoquée par la pandémie mondiale, l’ordre international est plus désordonné voire anarchique que jamais. La crise du Covid-19 signe-t-elle la fin du multilatéralisme, du libre-échange ou encore de l’Union Européenne ? Est-on à l’aube d’un nouvel ordre mondial ? William Leday, diplômé de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques de l’institut FMES et enseignant en relations internationales à Sciences Po, nous livre son analyse.

 

Alors que plus de la moitié de l’humanité se trouve confinée, les Etats poursuivent leur compétition stratégique sur une scène internationale tourmentée. Sur celle-ci, la liste des victimes est longue, on y recense : le multilatéralisme, son pendant institutionnel qu’est l’ONU, le libre-échange et l’Union européenne dont le projet pourrait faire naufrage. En ce sens, le Covid-19 est bien plus qu’une crise sanitaire, elle provoque à l’échelle internationale, comme sur le plan sociétal, une crise existentielle, et l’on assiste à une accélération aussi rapide que brusque des tendances lourdes travaillant en profondeur les relations internationales. Si on ne prend garde, le jour d’après se caratérisera à court terme, pour paraphraser Thérèse Delpech, par un ensauvagement des rapports entre les Etats qui ne sera pas sans rappeler les années 30. Ces dernières avaient vu non seulement l’échec de la Société des Nations, mais aussi la fin d’un monde – celui que Stefan Zweig a magnifiquement raconté dans son essai autobiographique posthume, Le monde d’hier. Dans le monde de demain, la scène internationale ressemblera plus que jamais à un champ de bataille où s’exacerbera un affrontement dont l’enjeu est, ni plus ni moins, la capacité à lire et dire le monde.

Une désagrégation du système international.

De simple crise sanitaire, le covid-19 s’est mué, sur la scène internationale, en crise existentielle qui accélère au grand jour les changements en cours. Pour le plus grand bonheur des néo-réalistes et des partisans du hard power, nombreux aux responsabilités, cette scène tend à devenir plus hobbesienne et c’est sur le cadavre embaumé du multilatéralisme que ce regain de réalisme (re)fait son lit.

Ainsi, comme de nombreux observateurs le commentent depuis un mois, la crise du multilatéralisme connait un degré de gravité inédit. Cette crise peut être illustrée tant par la faillite morale que connait l’OMS que l’incapacité de l’ONU à émettre la moindre résolution sur un domaine qui avait fait l’unanimité au moment de la crise des virus Ebola, du SRAS ou du H1N1. Cette faillite du multilatéralisme se double de celle de la diplomatie des conférences, puisque le G7 dont la présidence incombe à Donald Trump, lequel a proposé sa préparation au président Macron, ne se réunira pas avant cet été. Sur ce même plan, l’initiative du président français visant à organiser un sommet du P5 (le P5 désignant les cinq puissances de l’ONU) ne rencontre pas plus d’échos. Ce projet sommet de la dernière chance pour sauver la face d’un multilatéralisme aux abois suscitera la réprobation de tout ce que le monde compte de puissances candidates à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir l’Allemagne, le Japon, l’Inde, … Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Ces convulsions démontrent que la gouvernance mondiale héritée de la fin de Guerre froide a vécu.

En se jouant des cadres multilatéraux, là où la crise aurait dû les mettre en scène, les nations retournent à une forme d’état de nature où la prédation prend le pas sur le droit. En témoigne leur attitude sur le tarmac des aéroports chinois où s’est exercé très concrètement le primat des intérêts nationaux quand il s’est agit de se procurer des masques, parfois au mépris de contrats dument signés.

Comme l’analyse l’économiste Daniel Cohen, l’autre victime de cette crise pandémique est le libre-échange qui ne jouera plus de rôle moteur des relations internationales, et encore moins celui de vecteur de changements qu’il a été ces deux dernières décennies. On n’en mesure pas encore les conséquences si ce n’est qu’il favorise un retour de l’Etat, voire engendrerait un début de démondialisation.

Un monde plus géopolitique et un retour des idéologies ?

Parfois, les intérêts nationaux se conjuguent avec une idéologie et de cette union germent souvent mensonges et scandales : la Chine de Xi Xinping en est emblématique. La complicité de l’OMS avec Pékin sur cette crise démontre, si besoin était, l’investissement et l’activisme de la Chine dans les enceintes multilatérales et la nécessité de revisiter les modes de gouvernance internationales, mais c’est une autre histoire sur laquelle nous ne nous appesantirons pas.

Cette désagrégation de la dimension institutionnelle et économique à l’échelle internationale – ou comme diraient les marxistes, de l’infrastructure – est la traduction d’une intensification de l’affrontement idéologique que se livrent régimes autoritaires et démocraties libérales, entre la Chine et les Etats-Unis. Ce qui se joue chez les premiers est le leadership face à des sociétés démocratiques rongées par l’illibéralisme, phénomène de double affaiblissement de l’Etat de droit et des libertés publiques. Ce rapport de force se décline sur plusieurs plans. Il y a l’offensive de communication de Pékin sur le fondement d’un narratif en partie mensonger : sur l’origine du virus, sur la gestion de la crise au Wuhan, sur le nombre de morts, sur l’exemplarité des autorités chinoises …. Au-delà, et plus spécifiquement sur le plan idéologique, cette offensive chinoise vise à remettre en cause le modèle de société prédominant jusque-là, à savoir celui des démocraties libérales. Elle vise non seulement à ravir le leadership aux Etats-Unis qui a relevé le gant d’un point de vue géostratégique, mais également à une Europe affaiblie de l’intérieur par les divisions, l’absence de solidarité et de coordination entre Etats-membres et les régimes populistes.

Cet affrontement est également de nature géopolitique dans la mesure où il se décline à travers un rapport de force militaire (démonstration de force de part et d’autres à travers des manœuvres en Mer de Chine par exemple), politique avec le jeu des alliances (la Chine peut s’appuyer sur la Russie) et de l’ordre des représentations, puisqu’au-delà la compétition stratégique, on sent bien que la question du modèle de société est cœur.

Toute proportion gardée, cette phase n’est pas sans rappeler la rivalité qui avait prévalue, à la fin du Vème avant notre ère, dans la Grèce classique, entre les régimes oligarchiques (soutenus par Sparte et la ligue du Péloponnèse) et régimes démocratiques dont la cité d’Athènes était le modèle et où les démagogues avaient alors précédé les oligarques. Il s’ensuivit après une longue période de stagnation, un triomphe assez net et définitif des oligarques, puis la domination romaine… si l’histoire ne se répète pas, elle instruit, et la période actuelle est bien l’affrontement entre deux représentations du monde et du modèle de société qui doit présider à la destinée collective des humains.

L’illibéralisme qui travaille aujourd’hui les sociétés occidentales et dont la Chine, la Russie sont les plus puissants vecteurs, se déploie aujourd’hui sur le terrain du numérique et la question des applications visant à quadriller la population en est emblématique. Cette bataille est d’ores et déjà perdue pour les tenants des libertés publiques. L’individu face à un danger mortel ira là où la sécurité se trouve, dusse-il sacrifier ses libertés publiques, largement entamées avec l’intégration de l’état d’urgence dans le droit comme en France en 2018, ou comme le Patriot act aux Etats-Unis, consécutifs au terrorisme internationalisé qui a ensanglanté ces deux dernières décennies. Dès lors, le débat ne se situe plus dans le pour ou contre, mais sur le comment, comment disposer de garde-fous, et garantir ainsi la protection et l’anonymat des données ? Dans la lignée des RGPD, cette bataille peut et doit être menée à l’échelle du continent européen et au-delà, car cette question est liée au modèle de société que nous voulons faire prévaloir et la sauvegarder des libertés.

Le monde devient donc plus hobbesien, ce alors que cette crise nécessite au mieux une réponse intégrée ou coordonnée à l’échelle planétaire, au pire, une étroite coordination entre les Etats. Face à la crise sanitaire, la faiblesse est donc aujourd’hui double puisque l’inefficacité des Etats fait échos à l’absence de réponse internationale.

Bon nombre d’observateurs assument un parallèle avec la crise financière de 2008 qui n’a débouché que sur des changements mineurs. Les lendemains des deux guerres mondiales sont des points comparaison plus pertinents, car c’est l’échelle des valeurs et l’équilibre des puissances qui se trouvent aujourd’hui en jeu. Or si les lendemains de la Grande guerre ont été riches de désillusions, ceux de la Seconde guerre mondiale démontrent qu’il est possible de concrétiser et d’assumer un changement de paradigme, et de mettre en place des changements structurels. Au niveau des nations, cela c’était traduit par une généralisation de l’Etat providence, et au plan international, par la mise en place du système onusien et des institutions de Bretton Woods. La conjugaison de l’enjeu climatique qui est le nôtre, le séisme que représente cette crise pandémique, lourde de conséquences que nous ne mesurons ni ne maîtrisons encore, conjugué aux défis que nous imposent les inégalités sociales, un système économique qu’il faut réviser en profondeur peuvent faire office de catharsis à l’échelle de la planète.