Israël-Azerbaïdjan : une alliance en quête de renouvellement

Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe, docteur en histoire membre de l’OS2MO

Résumé

La guerre de 2020 dans le Haut-Karabagh a mis en lumière une alliance qui ne dit pas son nom : celle qui lie Israël et l’Azerbaïdjan. À l’instar de la Turquie, Israël a contribué de manière déterminante à la victoire de Bakou dans ce conflit. Contrairement à Ankara, Tel-Aviv a fourni à son allié azerbaïdjanais un soutien silencieux mais non moins redoutablement efficace. Ce soutien s’inscrit dans la continuité directe d’une coopération militaro-technique fructueuse portant sur des matériels parmi les plus sophistiqués exportés par Israël, dont les drones et les missiles. Le revanchisme de Bakou concernant le plateau litigieux avec l’Arménie a largement structuré le partenariat israélo-azerbaïdjanais au cours des trente dernières années. Toutefois, après la victoire militaire de Bakou, Israël et l’Azerbaïdjan font aujourd’hui face à un défi majeur : celui de devoir réinventer leur alliance.

La guerre dans le Haut-Karabagh qui a éclaté à l’automne 2020 a mis en lumière le rôle de la Turquie comme principal soutien politico-militaire de Bakou dans son entreprise révisionniste de reconquête de ce plateau litigieux avec l’Arménie. Acteur discret mais non moins actif aux côtés de l’Azerbaïdjan, Israël a fourni une assistance matérielle aux forces azerbaïdjanaises qui s’est avérée déterminante dans le succès de leur offensive. Le soutien objectif et silencieux de l’État hébreu à Bakou a pu surprendre. La sympathie d’Israël aurait pu en effet plutôt s’exprimer en faveur des Arméniens – peuple ayant subi un génocide –, ou du moins, les Israéliens auraient-ils pu adopter une posture de neutralité bienveillante dans ce conflit. Il n’en a rien été et l’Arménie, qui avait tout juste ouvert une représentation diplomatique en Israël au mois de juin 2020, rappelle ainsi son ambassadeur dès le mois d’octobre suivant, sur fond d’affrontements dans le Karabagh et de livraisons d’armes israéliennes aux forces azerbaïdjanaises[1]. Le soutien déterminé d’Israël à l’Azerbaïdjan dans ce conflit traduit une lecture largement régionale des défis sécuritaires cristallisés par la question du Haut-Karabagh : l’Iran, bien sûr, mais aussi la Méditerranée orientale, ou l’image de l’État hébreu dans le monde musulman en relation avec le dossier palestinien. Cet article se propose de revenir sur les motivations qui ont poussé Israël à soutenir l’Azerbaïdjan : quels sont les intérêts israéliens dans cette crise ? Quels dividendes Tel-Aviv entend-il retirer de sa contribution à la victoire militaire de Bakou ? Comment les relations entre Israël et l’Azerbaïdjan pourraient-elles évoluer après la guerre du Haut-Karabagh ?

Les fondements stratégiques d’une relation multivectorielle


Si l’État hébreu et l’Azerbaïdjan ont établi des relations diplomatiques en avril 1992, il n’existe pas pour autant, jusqu’à aujourd’hui, de représentation diplomatique azerbaïdjanaise en Israël. Bien que les Israéliens aient ouvert une ambassade à Bakou dès 1993, les Azerbaïdjanais ont de leur côté repoussé à plusieurs reprises l’ouverture de la leur à Tel-Aviv, préférant s’en tenir au canal de communication intergouvernemental, pratique et informel, offert par le bureau de représentation de la compagnie aérienne nationale Azerbaijan Airlines sur place[2]. Ce rapprochement vient formaliser une entente qui prend forme dès la fin des années 1980, lors de la première guerre du Haut-Karabagh (1988-1994), lorsque les Israéliens fournissent aux forces azerbaïdjanaises des lance-missiles sol-air Stinger[3]. Le refus de Bakou d’officialiser ses liens diplomatiques avec Israël peut être interprété comme une forme de retenue à l’égard de son grand voisin iranien. Mais il permet aussi de maintenir l’ambiguïté caractéristique du partenariat israélo-azerbaïdjanais. Ainsi en 2009, le président Ilham Aliev, filant la métaphore de l’iceberg, décrivait la relation bilatérale avec l’État hébreu comme étant « immergée au neuf dixième[4]». En visite en 2012 à Bakou, Avigdor Lieberman, qui occupe alors le poste de ministre israélien des Affaires étrangères, qualifie la relation que son pays entretient avec l’Azerbaïdjan de « plus importante pour Israël que [celle existante] avec la France[5]».

Outre la présence en Azerbaïdjan d’une ancienne communauté juive (les Tats, ou Juifs des montagnes), Azerbaïdjanais et Israéliens ont construit leur relation autour de trois piliers : leur relation à l’Iran, l’économie – avec des coopérations stratégiques en matière énergétique et militaro-technique – et les bénéfices mutuels qu’ils estiment retirer de leurs liens en termes d’image. Dans le contexte de confrontation géopolitique régionale (voire globale[6]) entre Israël et l’Iran, sa relation avec l’Azerbaïdjan offre à l’État hébreu une profondeur stratégique qui s’insère dans sa stratégie politico-sécuritaire et militaro-sécuritaire des trois cercles[7]. Tête de pont israélienne dans le Caucase, sur le flanc septentrional de la République islamique, l’Azerbaïdjan a pu être envisagé dans certaines analyses comme une potentielle plateforme à partir de laquelle Israël pourrait, en cas de conflit, entreprendre des opérations contre l’Iran. Cette hypothèse paraît néanmoins exagérée[8] même si la réalisation d’opérations de renseignement n’est évidemment pas à exclure[9]. Pour Bakou, le partenariat israélien doit contribuer à tenir à distance le voisin iranien avec qui les Azerbaïdjanais entretiennent une relation de méfiance. Après la chute de l’URSS, l’élection à la présidence azerbaïdjanaise du très pan-turc Aboulfaz Eltchibeï a été dévastatrice pour la relation avec l’Iran : le nouveau président avait fait campagne sur l’idée d’un rapprochement de son pays avec la Turquie et Israël, et avait appelé les Azéris iraniens au soulèvement et à la lutte pour leur indépendance[10]. Il convient de rappeler qu’au plan ethnique, il y a plus d’Azéris en Iran (et certainement à Téhéran même) qu’en Azerbaïdjan : respectivement 15 millions dans la République islamique, contre 8 millions dans la petite République du Caucase du Sud[11]. « Minorité loyale » au pouvoir central à qui elle a d’ailleurs fourni de nombreux cadres jusqu’au plus haut niveau de l’État iranien, les Azéris iraniens ont pu être suspectés d’incarner potentiellement une « cinquième colonne », d’autant plus que le dossier du Haut-Karabagh a constitué jusqu’à aujourd’hui un défi pour la politique étrangère de l’Iran.

Bakou et Tel-Aviv ont noué un partenariat économique sous-tendu par des échanges réalisés dans deux domaines stratégiques : la coopération militaro-technique et l’énergie. Israël importe en effet près de 40 % de son pétrole d’Azerbaïdjan, via l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan[12]. Bien que le volume des échanges commerciaux s’essouffle depuis quelques années, son partenariat stratégique avec Israël offre à l’Azerbaïdjan un accès à un arsenal de systèmes de combat truffés de technologies de pointe. Depuis 1991, Bakou aurait ainsi absorbé pour près de 7 milliards de dollars de matériels militaires israéliens[13]. Si ce chiffre peut paraître modeste pour une si longue période, il doit cependant être mis en perspective : le volume du commerce bilatéral israélo-azerbaïdjanais s’est établi en 2020 à un peu plus de 200 millions de dollars[14], et l’État hébreu a exporté en tout en 2020 pour 8,3 milliards de dollars de matériels militaires, ce qui constitue la deuxième meilleure année après 2017 (9,2 milliards de dollars) pour les ventes d’armements israéliennes à l’étranger[15]. Aussi, le partenariat militaro-technique entre les deux pays doit d’abord être évalué selon une grille d’appréciation qualitative plus que quantitative. Le matériel acheté par l’Azerbaïdjan aux industriels israéliens de l’armement l’a été pour les raisons suivantes : diversifier et équilibrer les contrats d’armements avec ceux passés auprès de la Russie, acquérir et maintenir une supériorité qualitative sur les forces pro-arméniennes embastionnées dans le Haut-Karabagh grâce à des systèmes d’armes disposant de technologies de rupture, et être en mesure de défendre les installations énergétiques offshore en mer Caspienne contre de potentielles manœuvres d’intimidation de l’Iran, une menace comparable à celle qu’exerce l’Iran contre Israël en Méditerranée orientale[16].

Commandes de matériels militaires passées par l’Azerbaïdjan auprès d’Israël

MatérielQuantitéAnnée de commandeCommentaires
Lance-roquettes multiples autotractés Lynx62005 
Systèmes de roquettes guidées Extra502005Pour le système Lynx
Drones d’observation Aerostar42007 
Drones tactiques Hermes-450102008Livrés sur la période 2011-2013
Missiles antichars Spike-LR1002008Livrés sur la période 2009-2010
Mortiers autotractés de 120 mm CARDOM102008Livrés sur la période 2010-2011
Obusiers automoteur de 155 mm ATMOS52008Livrés en 2010
Drones d’observation Aerostar102010Livrés en 2011-2012. Inclut la production de composants en Azerbaïdjan
Système lance-missiles surface-air Barak MX12011Livré en 2016. Fait partie d’un contrat à $1,6 milliard
Intercepteurs Barak ER402011Livrés en 2016. Pour le système Barak MX. Fait partie d’un contrat à $1,6 milliard
Intercepteurs Barak LRAD402011Livrés en 2016. Pour le système Barak MX. Fait partie d’un contrat à $1,6 milliard
Drones tactiques Heron52011Livrés en 2013. Fait partie d’un contrat à $1,6 milliard
Drones d’observation Searcher52011Livrés en 2013. Fait partie d’un contrat à $1,6 milliard
Patrouilleurs hauturiers OPV-6262013Livrés en 2015-2019
Vedettes d’attaque rapides Shaldag62013Livrées en 2014-2015. Produites en Azerbaïdjan
Missiles anti-surface / surface-surface Spike NLOS2502013Livrés en 2014-2018. Pour les OPV et les vedettes.
Missiles antichars LAHAT1002013 
Munitions rôdeuses Harop1002014Livrés en 2014-2018
Véhicules blindés Sandcat1002015Livrés en 2016-2018
Système lance-missiles guidés antichars Spike LR102015Livrés en 2016. Pour les véhicules blindés Sandcat
Missiles guidés antichars Spike LR2502015Livrés en 2016. Pour les véhicules blindés Sandcat
Munitions rôdeuses Orbiter 1K1002016Livrés en 2016-2020. Inclut la production de composants et l’assemblage en Azerbaïdjan
Drones tactiques Orbiter-3102016Livrés en 2016-2017
Munitions rôdeuses SkyStriker2502016Livrés en 2018-2020
Drones tactiques Hermes-90022017Livrés en 2017-2018
Systèmes automoteur lance-missiles semi-balistiques de théâtre LORA42017Livrés en 2018
Missiles sol-sol LORA502017Livrés en 2018. Pour le système LORA
Mortiers embarqués SPEAR de 120 mm102017Livrés en 2018. Pour les Sandcat
Missiles anti-surface / surface-surface Spike NLOS1002019Livrés en 2020.
Source : base de données du SIPRI

Israël est ainsi à l’origine de la nouvelle flottille azerbaïdjanaise : outre le lot de 6  vedettes d’attaque rapides commandé en 2013, Bakou s’est procuré la même année 6 patrouilleurs hauturiers de type Shaldag, produits en Azerbaïdjan entre 2015 et 2019 dans un petit chantier naval construit à l’est de Bakou par les Israéliens[17]. Autre axe de la coopération militaro-technique bilatérale : la lutte antichar, étant donné le nombre de blindés alignés du côté des forces pro-arméniennes embastionnées dans le Karabagh. Bakou s’est procuré non seulement des systèmes de missiles antitanks guidés, mais aussi des drones. Car c’est bien le volet drones de la coopération militaro-technique entre les deux pays qui reste le plus frappant, compte tenu de l’emploi massif de ces systèmes lors du conflit de 2020. Depuis 2007, année où les Azerbaïdjanais ont passé leur premier contrat à l’israélien Aeronautics Defense Systems pour des drones d’observation Aerostar, les forces armées de la petite république du Caucase auront été presque intégralement équipées en drones de manufacture israélienne. À l’aube de la guerre dans le Karabagh, on estime que l’Azerbaïdjan aligne près de 120 drones tactiques et 500 drones kamikazes, très majoritairement israéliens[18]. Or, il a pourtant été bien plus question des 50 drones Bayraktar TB2 achetés auprès du turc Baykar Makina, que des appareils israéliens, notamment en raison du soutien affiché et assumé d’Ankara à l’offensive de Bakou. Israël a ainsi fourni aussi bien des drones d’observation (type Aerostar et Searcher, acquis en 2011[19]), que des drones tactiques (Heron 450 et 900[20]) ou bien encore des « munitions rôdeuses[21] » (le Harop d’IAI, le SkyStriker d’Elbit Systems et l’Orbiter-1K d’Aeronautics Defense Systems[22]). On retrouve ainsi presque toute la gamme de drones israéliens dans l’armée azerbaïdjanaise. Outre ce matériel, l’israélien Elta Systems a réalisé les relevés cartographiques digitaux de l’ensemble de la zone du Haut-Karabagh[23], ce qui a donné ensuite un avantage considérable aux forces azerbaïdjanaises dans la conduite des opérations. Grâce à la modélisation digitale de l’environnement de combat, les drones ont ainsi été responsables de près de 90 % des pertes arméniennes en chars, artillerie lourde et systèmes de défense antiaérienne[24]. Enfin, lors de la phase active du conflit, un pont aérien reliant l’État hébreu à l’Azerbaïdjan via les espaces aériens turc et géorgien a permis d’acheminer munitions et matériels à bord de près d’une centaine d’avions-cargos[25].

La coopération militaro-technique israélo-azerbaïdjanaise vise aussi, du point de vue de Tel-Aviv, à acquérir une marge de manœuvre à l’égard de l’accroissement de l’empreinte militaire russe en Syrie. Elle a également pour objectif d’équilibrer les transferts d’armements réalisés (ou que les Russes pourraient réaliser) vers la Syrie et, le cas échéant, vers l’Iran en fournissant en matériels de pointe l’Azerbaïdjan, l’adversaire d’un allié de la Russie, l’Arménie. Une approche relativement similaire avait été mise en application à la fin des années 2000 par Israël avec la Géorgie de Mikhaïl Saakashvili, qui s’était en son temps équipée en drones israéliens, avec les conséquences que l’on sait[26].

La Turquie, un vecteur pour les intérêts israéliens en Azerbaïdjan ?

Le conflit du Karabagh se trouve à la croisée des intérêts d’acteurs aux ambitions régionales pourtant concurrentes. Les convergences de vue de la Turquie et d’Israël sur le dossier du Karabagh s’expriment ainsi essentiellement contre ceux de l’Iran et la Russie, qui sont leurs compétiteurs géopolitiques à différents niveaux au Moyen-Orient. Si l’Iran est considéré par Israël comme sa première menace existentielle, l’arrivée de la Russie en Syrie tend à enserrer un peu plus la Turquie dans le dispositif militaire russe qui s’étend du Caucase au Levant, en passant par la mer Noire. La liberté d’action d’Israël est aussi entravée par l’irruption de la Russie dans son voisinage immédiat depuis septembre 2015. Les systèmes de défense antiaérienne et anti-missiles longue portée S-400 russes déployés en Syrie[27], et plus largement la présence militaire de la Russie sur place, compliquent la tâche des Israéliens pour leurs frappes contre des objectifs désignés comme iraniens ou pro-iraniens sur le territoire syrien[28].

Israéliens et Turcs se retrouvent pourtant bien dans des camps opposés dans le contexte de la Méditerranée orientale, sur fond de compétition pour la mise en valeur des ressources gazières offshore. Membre fondateur du Forum du gaz de la Méditerranée orientale lancé en janvier 2020[29], l’État hébreu se retrouve ainsi au cœur d’une organisation transrégionale dont les objectifs s’opposent frontalement aux ambitions d’Ankara d’exploiter le gaz levantin dans des zones à la souveraineté contestée au large de Chypre et de remodeler la carte maritime méditerranéenne à son avantage. De la péninsule Arabique aux Balkans, un front antiturc émerge, structuré par le refus de la politique révisionniste d’Ankara en Méditerranée et au Levant, et illustrée par les accords signés avec Tripoli en novembre 2019 et visant à établir les frontières maritimes – contestées – entre la Turquie et la Libye[30].


Dans ce contexte, la réactivation du conflit du Karabagh apparaît comme un produit de la politique étrangère expansionniste turque portée par le vecteur pan-turcique. La contribution d’Israël à la victoire azerbaïdjanaise, outre qu’elle fragilise les positions de Téhéran dans le Caucase du Sud en affaiblissant son partenaire arménien, érode aussi l’influence russe dans la mesure où l’État hébreu a accompagné le succès militaire conduisant à l’établissement d’une tête-de-pont militaire turque en Azerbaïdjan, sous le nez de la Russie. Car l’accord de cessez-le-feu, signé le 10 novembre sous les auspices de Moscou, entérine de facto l’implantation militaire turque dans la république caucasienne[31]. Vu de Tel-Aviv, il s’agit donc d’un pari qui s’est révélé gagnant et qui tend à canaliser, à défaut de les dériver, les ambitions turques qui s’expriment en Méditerranée orientale en direction des régions à populations turcophones du Caucase et d’Asie centrale. Autrement dit, il y avait aussi un objectif d’orienter l’appétit géopolitique d’Ankara vers des zones où les intérêts vitaux d’Israël sont moins en jeu en facilitant la victoire de Bakou. Cette implantation turque dans le Caucase, estime-t-on certainement en Israël, devrait ainsi contribuer à atténuer le complexe d’enclavement turc, dont la doctrine dite de la « Patrie bleue » est le produit[32]. Le dénouement victorieux de la campagne militaire de Bakou et l’établissement sur les rives de la mer Caspienne d’une plateforme pour la projection de l’influence politico-militaire turque appliquent une pression sur les marges russe et iranienne, et viennent ainsi mettre au défi leur influence établie au sein d’une zone pourtant enclavée ; jusqu’à cette guerre, l’Azerbaïdjan s’appuyait sur un accord avec l’Iran pour accéder à son enclave du Nakhitchevan via le territoire de la République islamique. Ce n’est désormais plus nécessaire dans la mesure où l’accord du 10 novembre 2020 crée un corridor entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan, à travers le Haut-Karabagh et la partie encore contrôlée par les Arméniens. L’Iran se voit donc privé d’un potentiel levier sur son voisin azerbaïdjanais. La Turquie joue donc dans cette crise un rôle de contrepoids pour Israël face aux influences russe et iranienne qui se sont accrues en Syrie au cours des années 2010.

La reconquête azerbaïdjanaise du Haut-Karabagh, et après ?

Le succès militaire de Bakou dans la campagne de 2020 dans le Haut-Karabagh pose un défi à la relation israélo-azerbaïdjanaise qui va devoir se réinventer. Car le plateau litigieux étant désormais quasi-intégralement passé sous contrôle azerbaïdjanais, un des piliers de la relation bilatérale se trouve fragilisé. En outre, comme nous l’avons indiqué, si l’Iran constitue une source de préoccupation permanente pour l’Azerbaïdjan, la convention d’Aktaou sur le statut de la mer Caspienne en a cependant diminué la dangerosité. L’affaissement du premier pilier risque de compromettre l’équilibre du deuxième : le partenariat économique. Le Karabagh reconquis, le besoin de Bakou en armes dernier cri va se faire moins pressant et les ventes d’armements risquent de s’essouffler sur le moyen terme. Bakou devrait cependant chercher à conserver sa supériorité qualitative sur l’adversaire arménien, surtout dans la perspective de l’échéance de l’accord du 10 novembre 2020 fixée à 5 ans. En la matière, tout dépendra de ce que Moscou voudra bien transférer comme matériels à l’Arménie afin d’en rééquiper les forces étrillées par le conflit de 2020. L’israélien IAI a, pour sa part, déclaré s’attendre à conclure des contrats d’un montant de 200 à 300 millions de dollars avec l’Azerbaïdjan à assez brève échéance[33]. Au demeurant, l’amenuisement des commandes de défense, s’il intervenait, compromettrait la bonne tenue des échanges commerciaux bilatéraux qui ne sont pas parvenus à prendre leur envol au cours de la décennie passée, comme le suggère le tableau ci-dessous.

Évolution des échanges commerciaux entre Israël et l’Azerbaïdjan, 2011-2020 (en millions de $US)

Année2011201220132014201520162017201820192020
Volume du commerce bilatéral125.8130106.6185.2132.1266.3204.3139.4115204.4
*Hors pétrole et avec les diamants. Source : base de données du Central Bureau of Statistics, Israël.

Anticipant une probable perte de vitesse de leur commerce bilatéral, Bakou envisage l’ouverture d’une représentation commerciale dans l’État hébreu en 2022[34]. Si ce bureau venait à ouvrir, il pourrait être considéré comme une étape intermédiaire avant l’ouverture d’une représentation diplomatique azerbaïdjanaise en Israël. Resterait alors à déterminer dans laquelle des deux villes – Tel-Aviv ou Jérusalem – Bakou ouvrirait son ambassade. Ce qui nous amène au troisième pilier : les enjeux liés à l’image des deux pays. L’établissement de relations fécondes avec l’Azerbaïdjan a été d’autant plus profitable à Israël qu’il s’agit d’un des rares pays musulmans avec qui le dossier israélo-palestinien ne domine pas l’agenda bilatéral. Autrement dit, la relation politico-économique israélo-azerbaïdjanaise restait hermétique à toutes les crises qui ont affecté ce dossier. Aux yeux de l’État hébreu, cet aspect constituait une vraie valeur ajoutée de sa relation avec l’Azerbaïdjan et lui permettait de prétendre entretenir des liens apaisés avec un pays musulman chiite non arabe. De son côté, Bakou entendait tirer parti de sa proximité avec Israël afin d’améliorer sa réputation à Washington et y atténuer l’influence du lobby arménien[35]. Avec la signature des accords d’Abraham et la normalisation en cours des relations entre l’État hébreu et les pétro-monarchies du Golfe[36], le paradigme des relations israélo-azerbaïdjanaises est amené à évoluer profondément. Le risque d’isolement de l’État hébreu sur la scène internationale diminue tandis que son image auprès des pays musulmans devrait être progressivement dédiabolisée à moyen terme. La normalisation politique des liens entre Israël et ses ennemis d’hier devrait aller de pair avec un épanouissement de leurs relations économiques et, pourquoi pas, se traduire par des livraisons de pétrole du Golfe à l’État hébreu. Autrement dit, Israël pourrait être à l’avenir moins dépendant du pétrole azerbaïdjanais qu’il ne l’a été durant les quinze dernières années.

La quête de désenclavement de l’Azerbaïdjan, situé à la confluence des trois empires perse, ottoman et russe, devrait néanmoins se poursuivre, et son partenariat avec Israël y conservera toute sa place. De son côté, Israël devrait bien continuer à inclure l’Azerbaïdjan dans sa stratégie de nouer des alliances périphériques contre l’Iran. Une asymétrie risque ainsi de s’installer dans la relation au détriment de l’Azerbaïdjan. Quels sont les recours pour Bakou ? L’ouverture de relations diplomatiques officielles en est un, mais aussi la nécessité de trouver de nouveaux relais pour favoriser le commerce bilatéral. Ce sera l’objectif de la future représentation commerciale azerbaïdjanaise en Israël, si elle ouvre. Bakou pourrait par ailleurs capitaliser sur les convergences de vue israélo-turques qui se sont exprimées autour du Karabagh et offrir ses services en vue de normaliser les relations entre Israël et la Turquie. Les plaies n’ont pas été totalement pansées entre Turcs et Israéliens depuis l’incident du Mavi Marmara en 2010[37] et la confiance qui existait entre eux dans les années 2000 s’est en tout cas évaporée. Partenaire privilégié de la Turquie et d’Israël, l’Azerbaïdjan pourrait essayer de réconcilier les deux pays qui s’ignorent froidement ou s’affrontent diplomatiquement dès qu’une crise surgit à Gaza. En toute hypothèse, la présidence azerbaïdjanaise s’est déjà déclarée prête, fin avril 2021, à abriter un sommet trilatéral si Ankara et Tel Aviv le souhaitaient[38].

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