“Il faut réguler les armes de destruction massive”, plaide l’ambassadeur Yann Hwang

Retrouvez l’article de Pierre Louis Pagès paru le 24 mars 2022 dans Var Matin.

Découvrez un entretien exclusif de l’ambassadeur Yann Hwang, représentant permanent de la France auprès de la Conférence du Désarmement, pour Pierre-Louis Pagès de Var Matin.

L’ambassadeur Yann Hwang. (Photo DR). L’ambassadeur Yann Hwang. (Photo DR).

Invité par la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, l’ambassadeur Yann Hwang, en poste depuis septembre 2018 à la Conférence du Désarmement à Genève, sera à Toulon ce jeudi pour donner une conférence sur le thème “De l’art de négocier”.

Mais dans le contexte international actuel, où la guerre fait un retour fracassant sur le sol européen, où la menace nucléaire est à nouveau brandie, son regard est forcément intéressant.

Le 1er mars dernier, plusieurs diplomates ont quitté la salle de réunion avant l’intervention de Sergueï Lavrov. Le boycott fait partie de la négociation?

Le mot “boycott” est inapproprié. Mais effectivement, que ce soit au Conseil des droits de l’Homme ou à la Conférence du Désarmement, un certain nombre de délégations ont choisi de quitter la salle. Non pas avant l’intervention enregistrée de Sergueï Lavrov, mais pendant. Ce mode opératoire n’est pas nouveau dans la diplomatie multilatérale et n’est pas synonyme de rupture des négociations ou des canaux diplomatiques. C’est juste une façon de protester contre l’invasion militaire russe en Ukraine, qui constitue une violation de la charte des Nations unies et du droit international. Et dans le même temps de témoigner de notre solidarité envers les Ukrainiens.

Cela ressemble un peu à la politique de la “chaise vide” si chère à l’ex-Union soviétique?

La politique de la “chaise vide” remonte à la Guerre froide et s’inscrivait dans le long terme. Là, il s’agit d’une action ponctuelle. Un moment, peut-être historique, pour signifier aux Russes qu’on n’était pas d’accord avec leur intervention militaire en Ukraine. Nous, nous croyons au droit international et au multilatéralisme. Et puis, Sergueï Lavrov s’apprêtait à faire une déclaration sur la situation de désarmement actuelle, comme si de rien n’était. Il était hors de question qu’on lui offre une tribune en restant l’écouter.

Mais peut-on actuellement négocier avec la Russie?

Je vous renvoie aux déclarations de Jean-Yves Le Drian[1]. D’un point de vue plus général, on peut toujours négocier. C’est d’ailleurs ce que fait le président de la République qui continue de parler régulièrement avec Vladimir Poutine.

Revenons à l’art de négocier, thème de la conférence que vous donnerez ce jeudi à Toulon. Le Président ukrainien a déclaré que tout compromis avec les Russes serait soumis à un référendum. Est-ce compatible avec un règlement rapide du conflit?

Les négociations de paix ne font pas partie de mes attributions. Je ne suis donc pas en position de répondre à cette question. La Fondation méditerranéenne d’études stratégiques m’a sollicité sur le désarmement et les négociations dans un contexte multilatéral et dans le respect du droit international.

Quelle a été la plus difficile négociation que vous ayez eue à mener?

Clairement en décembre dernier, lorsque j’ai présidé la Conférence d’examen de la Convention sur Certaines Armes Classiques (CCAC). L’enjeu était de savoir si les 125 pays membres de la CCAC allaient pouvoir se mettre d’accord, poser les premières bases d’une régulation internationale de technologies émergentes dans le domaine des armements conventionnels, notamment s’agissant des systèmes d’armes létaux autonomes. C’est une question très compliquée parce que les techniques liées à l’autonomie sont très variées. On en trouve par exemple dans les systèmes de défense aérienne où l’autonomie offre une vitesse de réaction plus élevée.

Depuis quelques années, la Conférence du Désarmement est malmenée, y compris par les États-Unis qui ont quitté le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) en 2019. Assiste-t-on à un retour de la course à l’armement?

Dans l’histoire, il y a toujours eu des phases d’accélération et de ralentissement de la course à l’armement. Elles accompagnent généralement les développements technologiques, qu’ils soient civils ou militaires. Des développements qui peuvent introduire une certaine instabilité stratégique. La question est de faire en sorte que cette course à l’armement soit compatible avec la stabilité mondiale et respecte le droit international humanitaire. C’est le rôle de la Conférence du Désarmement qui a permis la signature de traités internationaux sur la non-prolifération des armes nucléaires, sur l’interdiction des armes biologiques ou chimiques, sur la fin des essais nucléaires. Ce sont des sujets compliqués car les grandes puissances militaires n’y voient pas toujours leurs intérêts. Mais globalement tout le monde s’accorde à dire qu’il faut réguler les armes de destruction massive.

Les autres traités sur les armes nucléaires sont-ils menacés?

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, on assiste à une période de reflux des instruments de contrôle des armements sous l’impulsion des États-Unis qui considèrent qu’ils ne sont pas dans leur intérêt sécuritaire car, disent-ils, les traités n’ont pas été respectés. Sous Donald Trump, période pendant laquelle les USA se sont retirés du traité INF, on a encore atteint un pic dans la défiance vis-à-vis des instances de régulation des armements. Or ces instances ne peuvent jouer leur rôle dans la réduction des tensions et la stabilité du monde qu’à condition que tout le monde – y compris les Russes, sinon ça n’a pas de sens – s’y engage de bonne foi.

Les mises en garde des États-Unis sur l’imminente utilisation d’armes chimiques et/ou biologiques, vous y croyez?

Je n’ai pas les informations nécessaires pour me prononcer. Bien sûr, je lis avec intérêt ce qui s’écrit sur ces questions. Tout ce que je peux dire c’est que les déclarations russes sur les capacités ukrainiennes à développer des armes chimiques sont mensongères. Elles servent juste leur propagande sur laquelle ils s’appuient pour justifier leur opération militaire en Ukraine.

Depuis le début de l’invasion russe, on entend parler de nouvelles armes: missiles hypersoniques, missile nucléaire Satan 2. Doivent-elles faire l’objet de négociations?

Pour l’instant, ce ne sont pas des sujets abordés par la Conférence du Désarmement. Les 65 pays membres de ce “club” ont un agenda bien précis (le même depuis 20 ans) qui ne se penche que sur les armes nucléaires et l’espace extra-atmosphérique. Et encore, la question de la militarisation de l’espace n’est pas clairement définie. La Conférence du désarmement plaide pour une régulation des comportements dans l’espace, mais le sujet est complexe et cela prendra des années avant qu’on arrive à un traité.

On dit que la Biélorussie serait prête à accueillir des missiles nucléaires russes sur son sol. Votre réaction?

On est attentif. On espère qu’aucun missile nucléaire ne sera déployé sur le sol biélorusse.

 

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