Faut-il redessiner les frontières au Moyen-Orient?

Depuis de nombreuses années, l’accord Sykes-Picot de 1916 est fréquemment critiqué, notamment depuis 2007 lorsque la situation de guerre en Irak semblait se détériorer rapidement. Dans ce traité secret, la France et le Royaume-Uni ont découpé le Moyen-Orient et fixé les frontières que nous pouvons encore voir sur les cartes modernes. Les détracteurs de cet accord affirment que les négociateurs n’ont pas pris en compte les tribus, les minorités religieuses et / ou des groupes ethniques entiers, comme les Kurdes. Ainsi, les auteurs de Sykes-Picot seraient à l’origine de l’imbroglio qui a englouti le Moyen-Orient depuis un siècle.

Alors que le 100ème anniversaire de Sykes-Picot allait arriver, de nombreux spécialistes du Moyen-Orient ont publié des articles et des cartes d’un « nouveau Moyen-Orient ». La plupart de ces cartes découpe l’Irak en au moins trois États différents – un pour les Kurdes au nord, un pour les sunnites au centre et un pour les chiites au sud. En 2016, alors que la guerre menée par les Américains en Irak se détériorait et que le président Obama accélérait le retrait des troupes américaines de la région, il apparaissait certain que l’Irak de l’époque Sykes-Picot était voué à l’échec. 

La problématique de l’État islamique est venue s’ajouter par la suite. Alors que l’organisation terroriste prenait position au Levant à une vitesse vertigineuse, elle s’est avérée être la grâce salvatrice, du moins temporairement, pour un Irak au bord de la désintégration. Les atrocités répugnantes perpétrées par l’EI ont servi à unir les sunnites, les chiites et les Kurdes dans la bataille contre un ennemi commun qui se propage alors rapidement. En outre, et peut-être plus important encore, la prise d’otages, les meurtres et la campagne de terreur internationale de l’État islamique ont mis un terme au départ précipité des forces américaines de la région. Les États-Unis ont lancé des frappes aériennes contre l’EI en 2014. En 2016, un quartier général était pleinement opérationnel au Koweït et les États-Unis orchestraient une fois de plus une vaste guerre aérienne dans le ciel de l’Irak. Comme le dit le proverbe, « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Dans ce cas, l’EI a permis l’union des Kurdes, des chiites et des sunnites et les frontières Sykes-Picot ont survécu.

Cette cohésion provoquée par Daech est importante pour notre interrogation sur la nécessité de redessiner la carte du Moyen-Orient. Il démontre le fait que même au Moyen-Orient, les préoccupations de sécurité l’emportent sur les différences religieuses et ethniques. Lorsque l’EI a violé, pillé et assassiné des Irakiens par milliers, la scission séculaire entre chiites et sunnites a été mise de côté, au moins pour un moment. De plus, les Kurdes d’Irak, autrefois la cible du régime de Saddam Hussein, se sont coordonnés avec le gouvernement national irakien pour lutter contre l’EI. Ce que je veux dire, c’est que On peut de là supposer que s’il est à la tendance de discuter des nouvelles frontières en Irak et ailleurs au Moyen-Orient, la vraie question est de savoir si une nouvelle carte augmenterait (ou pas) la sécurité des citoyens qui doivent y vivre.

Par exemple, si une « nouvelle » nation était créée pour les Kurdes, appelée Kurdistan, les Kurdes vivant dans cette région seraient-ils plus en sûreté et plus prospères du fait que leur État soit  homogène ? Je crois que la réponse est non. Si nous regardons partout dans le monde, l’homogénéité de la citoyenneté d’un État-nation n’équivaut pas à des citoyens en sûreté et prospères. Au lieu de cela, ce que nous voyons, c’est que la primauté du droit et une défense nationale solide garantissent des nations prospères. Prenons l’exemple de Singapour. Si nous appliquons à cette nation la même logique que ceux qui plaident pour la division du Moyen-Orient selon les ethnies, nous devrions diviser Singapour en au moins trois États différents – un pour les Chinois, un pour les Malais et un pour les Indiens. Bien sûr, c’est absurde parce que Singapour est minuscule et a prospéré malgré, sinon grâce à sa diversité. Singapour et d’autres nations ethniquement diverses créent des gouvernements qui transcendent les rivalités ethniques. En outre, ils créent des armées qui comprennent tous les groupes ethniques et assurent la sécurité de la nation tout entière, et pas seulement d’un seul groupe ethnique.

Compte tenu des guerres et des combats qui ont fait rage sans arrêt au Moyen-Orient, certains pourraient soutenir que l’application du modèle de Singapour au Moyen-Orient est trop idéaliste. En fait, David Fromkin, l’auteur de A Peace to End all Peace, le récit de référence de la création du Moyen-Orient moderne, disait en 2007 à un spéculateur sur l’avenir de la région que « Le Moyen-Orient n’a pas d’avenir ». C’était en 2007, et il semble que malgré les difficultés de la région, l’espoir persiste et M. Fromkin a peut-être été trop pessimiste.

Par exemple, je doute que M. Fromkin n’ait jamais rêvé que les Émirats arabes unis et Bahreïn puissent normaliser leurs relations avec Israël en 2020. Encore plus surprenant, et peut-être encourageant, est le fait que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu se soit  secrètement envolé pour l’Arabie saoudite en novembre pour rencontrer le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Certes, ces ennemis de naguère sont certainement unis par la menace commune de l’Iran. Mais l’Iran a été une menace pour Israël pendant des décennies et nous n’avons pas assisté à une réunion comme celle-ci auparavant.

En quoi le dégel entre l’Arabie saoudite et Israël est-il pertinent pour la question de la redéfinition des frontières du Moyen-Orient ? Souvenons-nous que Sykes-Picot est également au fondement  du conflit israélo-palestinien. Dans ce conflit, l’Arabie saoudite a toujours défendu la cause palestinienne par le financement et la propagande. Cependant, les tendances géopolitiques actuelles pointent vers une Arabie saoudite qui reconnaît le statu quo et est disposée à travailler avec Israël en tant que partenaire. Par conséquent, les Palestiniens semblent de plus en plus isolés. À l’instar de la situation kurde, il semble que les approches réalistes de la sécurité et de la prospérité étouffent les cris des nationalistes palestiniens, comme ceux des Kurdes.

L’effet du temps est une autre dimension qu’il faut considérer. Malgré les innombrables guerres qui ont englouti le Moyen-Orient, le temps passe et il faut se demander si certaines erreurs commises lors du tracé des frontières Sykes-Picot valent la peine d’être corrigées aujourd’hui. Même les Arabes, très sensibles au temps long, ont eu 100 ans pour s’habituer à leurs frontières telles qu’elles sont. En plus de cela, les progrès de la technologie rendent les frontières physiques de moins en moins importantes. La société du Moyen-Orient semble évoluer vers un monde où les amis et les familles se rencontrent en ligne, s’envoient de l’argent par Internet ou prient ensemble via un haut-parleur d’iPhone. Maintenant, dans le monde de la Covid-19, cette transformation a progressé à la vitesse de la fibre optique – est et ouest, nord et sud, riches et pauvres. L’endroit où vous vous asseyez physiquement et le passeport que vous détenez diminue en importance. Par conséquent, avec le passage du temps et les progrès technologiques qui l’accompagnent, il est de moins en moins logique de retirer le pansement d’une vieille blessure en redessinant les frontières au Moyen-Orient.

Pour conclure, j’avoue que lorsque je vois de « nouvelles cartes » du Moyen-Orient, je trouve celles-ci séduisantes. Les problèmes épineux semblent transformés en défis nets, ordonnés, propres et faciles à résoudre. Cependant, il est essentiel d’analyser les conséquences sur le terrain au-delà des attraits visuels de ces nouvelles cartes. Nous devons nous demander si le fait de redessiner les frontières au Moyen-Orient semble simplement net et ordonné sur la couverture d’un magazine tel que Foreign Policy ou si cela fait réellement avancer la région vers la paix et la prospérité. Comme j’ai tenté de le démontrer, la création d’une nation homogène ne crée pas forcément la sécurité, la paix et la prospérité. Au lieu de cela, nous constatons à maintes reprises que les pays prospèrent lorsqu’ils sont bâtis sur des gouvernements inclusifs, un État de droit qui est appliqué de manière égale à toutes les ethnies et des armées efficaces qui intègrent des populations diverses.

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