Entretien: “Soit Poutine accepte de solder les pertes, soit il renforce les opérations”

L’Amiral Pascal Ausseur, directeur général de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), basée à Toulon, livre son analyse du conflit russo-ukrainien et de ses possibles rebondissements à Sylvain Fournier pour La Marseille. Cet entretien est paru dans la Marseillaise le mercredi 2 mars.

L’amiral Pascal Ausseur, ancien chef de cabinet militaire du ministère de la Défense (2014-2015) et ancien préfet maritime, est à la tête, depuis trois ans, de ce think-tank de réflexion stratégique, spécialisé dans les conflits en Méditerranée et en Orient, Du début de l’invasion russe en Ukraine aux répercussions possibles en mer Noire et dans toute l’Europe, il nous donne ici son point de vue. Aussi prudent que lucide.

La Marseillaise : Avez-vous été surpris par le déclenchement de cette guerre ?

P.A.: Oui. C’est surprenant. Personne n’était dans la tête de Vladimir Poutine, qui a eu la volonté de déclencher une guerre à la fois pour sécuriser le Donbass, prendre Kiev et faire tomber le chef de l’État, voire récupérer l’intégralité du pays. On pensait à une séquence à la géorgienne [guerre de 2008 entre la Russie soutenant les séparatistes d’Ossétie du Sud contre l’État Géorgien Ndlr]. Et pas à une opération d’une aussi grosse envergure, très ambitieuse, et dont la réussite n’est pas assurée. Ce qui paraît étonnant pour un homme comme Poutine que l’on dit calculateur. En revanche, ce conflit illustre le fait que de plus en plus de puissances, mondiales ou moyennes, utilisent la force de manière complètement désinhibée, pour leur profit, sans s’embarrasser du droit ni de l’intérêt général. Des puissances qui considèrent l’Occident et en particulier l’Europe comme affaiblies, incapables de se défendre… Ça, ça ne me surprend pas. Cela fait plusieurs années que, progressivement, l’image de l’Occident et de l’Europe est dégradée, perçue comme dysfonctionnant – entre ses valeurs et ses actes
– ne remplissant pas ses objectifs. La plupart des pays qui nous entourent en viennent non seulement à ne pas nous aimer mais aussi à nous mépriser… Je pense que ce conflit peut être un électrochoc pour l’Europe. L’Europe n’est ni faible, ni décadente, mais pour défendre ses valeurs, faut-il encore en avoir envie.

Face à cette offensive de grande ampleur, la résistance Ukrainienne est aussi très surprenante…

P.A. : Oui. Il y a deux facteurs extrêmement importants à ça. Le premier c’est le facteur moral. Ils impressionnent tout le monde. « Le fighting spirit », la volonté de se battre face à l’adversité, à commencer par le chef de l’État, cet esprit de défense est exceptionnel. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. La deuxième condition ce sont les équipements. Se battre avec des kalachnikovs contre des missiles et des hélicoptères, c’est compliqué… Ils n’en ont pas beaucoup, mais quelques-uns.

Les renforts en matériels militaires peuvent-ils changer la donne ?

P.A. : Il y a là une lutte, un combat contre la montre qui se joue entre les Ukrainiens et les Russes. Les Russes vont vouloir finir le travail le plus vite possible, briser les reins de la résistance, avant qu’elle ne soit renforcée en équipement et éventuellement en hommes. Avec un chef de l’État qui est évidemment une cible, et qui a intérêt à se protéger, physiquement, car s’il est tué, cela aurait un fort impact psychologique. Il a visiblement joué un rôle personnel assez important pour fédérer les énergies et donner du courage à son peuple. Les jours qui viennent seront probablement des jours extrêmement importants.

En mer Noire, la réaction d’Erdogan, le président Turc a été virulente vis-à-vis de la Russie…

P.A. : C’est une option qui n’était pas évidente contre la Russie. Il faisait jusque là la politique du grand écart entre l’Otan et la Russie, pour mieux défendre ses intérêts nationalistes. C’est une illustration de ces puissances qui s’émancipent, et qui se rendent compte que la perte de poids de l’Europe laisse des espaces, en Afrique, en Méditerranée, au Proche-Orient, en Syrie… Cette politique du grand écart était une marque de fabrique. L’heure de vérité a sonné, et il a refusé de suivre Poutine dans cette aventure. Après il y a historiquement une méfiance entre les deux pays, il y a une concurrence forte entre eux, en mer Noire, justement. Là, Erdogan a senti qu’on changeait de registre, que le pari de Poutine était énorme… Il a fait preuve d’intelligence.

Le risque d’une escalade est réel…

P.A. : Quand on déclenche une guerre de cette ampleur, on ne la maîtrise jamais complètement. Clausewitz, un des grands penseurs de la guerre au XIXe, l’a fort bien écrit : «La guerre a en quelque sorte sa vie propre. » Une fois que l’on déclenche un processus aussi violent, la violence appelle la violence, et on ne peut garantir la maîtrise totale des événements. Ce qui peut se passer ? On n’en sait rien. Tout ce qu’on sait c’est que les pays non prorusses de la région ne veulent pas l’emballement. C’est déjà ça. Après, cela dépend quel type de guerre envisage Poutine…

Pour l’heure, la Russie n’a pas pratiqué le « tapis de bombes ».

P.A. : Non, chose qu’ils connaissent et savent très bien faire, comme à Alep ou Grosny. Mais que se passera-t-il, si la résistance tient bon et que les assauts russes piétinent? Deux options : soit Poutine accepte de solder les pertes, en prestige, auprès de sa population, il admettra avoir échoué… Est-ce possible ? Soit au contraire, il veut sortir par le haut et renforce les opérations avec des bombardements intensifs, et là on tombe dans un scénario comme « Alep».
Et que va-t-il se passer quand il y aura des images de quartiers complètement détruits, de gens dans des caves ensevelis sous les bombes, des femmes, des enfants Tout ce qu’on a déjà vu en Syrie, mais là en Europe. Avec une proximité culturelle forte entre l’Ukraine et les pays occidentaux. Et donc une perception, une sensibilité, une émotion beaucoup plus forte des populations, et à ce moment-là, la guerre peut s’emballer et échapper au contrôle de ceux qui l’ont initiée. Trois semaines de guerre très meurtrières avec des scènes et des images insoutenables, qu’est-ce qui va se passer ?

Entretien réalisé par Sylvain Fournier

 

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