Elargissons la focale

Alors que tous ont les yeux rivés sur le détroit d’Ormuz, il est important de réaliser à quel point la rupture en cours se déroule partout et impacte la France et l’Europe bien au-delà des enjeux liés au cours du baril.

Au Moyen-Orient, la trêve survenue le 8 avril semble avoir appuyé sur la touche « Pause » dans le déroulement de la guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février dernier. Washington et Téhéran semblent depuis se livrer à une négociation qui ressemble davantage à une partie de poker-menteur dans laquelle chacun essaie d’imposer un narratif qui lui est favorable. Pendant ce temps, le détroit d’Ormuz est toujours soumis au double-blocage américano-iranien, laissant entrevoir une hausse durable du prix des hydrocarbures, chacun misant sur le facteur temps pour contraindre l’autre à desserrer la pression. Le rôle de premier plan joué dans cette négociation par le Pakistan, seule puissance nucléaire musulmane, donne un avant-goût de la redéfinition d’une architecture de sécurité au Moyen-Orient qui surviendra une fois cette guerre achevée. Force est de constater la montée en puissance d’un axe reliant le Pakistan, l’Arabie Saoudite, l’Egypte et la Turquie. La question de l’intégration de l’Iran à ce groupe est posée. Si les antagonismes liés à la brutalité de la réponse iranienne sur ses voisins étaient surmontés, un « cercle de puissance démographique moyen-oriental » pourrait être créé. La décision des Emirats Arabes Unis de sortir le 1er mai de l’OPEP se place dans le cadre de ces réflexions et marque une rupture stratégique dans la péninsule dont on n’a pas fini d’examiner les conséquences. Ces sujets feront l’objet de notre conférence du mois[1].

De son côté, l’armée israélienne frappe toujours le Hezbollah, malgré la trêve censée s’appliquer également au front libanais. La nouveauté, c’est qu’Israël et le Liban sont désormais engagés dans une négociation directe visant à normaliser leurs relations, une fois que le Hezbollah aura été durablement neutralisé, désarmé et réinséré dans la sphère politique libanaise classique. Ce n’est probablement pas pour demain, mais le simple fait que le processus existe indique une évolution positive, même si le régime iranien et ses affidés libanais tentent de le torpiller. De même, à l’approche d’élections législatives qui pourraient lui être défavorables, le Premier ministre israélien s’efforce de faire discrètement capoter la négociation américano-iranienne.

S’il a pris une importance qu’il n’avait pas anticipée en raison de la charge symbolique et de l’impact économique qu’a provoqué la résistance du régime iranien, le dossier du Moyen-Orient n’est pas prioritaire pour Donald Trump. La stratégie nationale de sécurité, éditée en début d’année, l’avait soulignée : sécurisation du territoire national et de « l’hémisphère occidental » et dissuasion de la Chine sont les priorités de Washington. En baisse dans les sondages, le président américain est à la recherche d’un succès symbolique à l’approche des élections de mi-mandat en novembre. S’il ne peut l’obtenir en Iran, ce sera peut-être à Cuba (un sujet lui-aussi hautement symbolique pour les Américains) ou en Arctique comme il l’avait laissé entendre en janvier.

En Europe également la reconfiguration suit son cours. Les déclarations américaines à l’encontre de l’OTAN et de certains alliés jugés déloyaux, tels que l’Espagne, l’Italie ou le Royaume-Uni, renforcent le sentiment d’un désintérêt de Washington à l’égard de l’Alliance atlantique à l’approche de son prochain sommet qui doit se dérouler à Ankara début juillet. S’il est peu probable que les Etats-Unis quittent l’OTAN, déversoir de ses équipements et relais de son influence, leur implication militaire en cas de conflit avec la Russie est clairement questionnée. La visite d’Etat du roi Charles III à Washington ne changera pas la donne.

Dans ce cadre, le conflit russo-ukrainien prend une importance croissante pour les Européens, à l’heure où les deux belligérants accroissent leurs frappes réciproques contre leurs infrastructures énergétiques et où le rouleau compresseur russe paraît grippé. Les pays européens s’adaptent bon an mal an, en augmentant leur budget de la défense (+50% depuis 2022) et en réorganisant leurs armées. La FMES est d’ailleurs fière de participer à la réflexion nationale dans ce domaine[2]. La prise de conscience par les opinions publiques de la solitude stratégique européenne prise en sandwich entre les Etats-Unis et la Russie semble se concrétiser et la défaite de Viktor Orban en Hongrie en est l’illustration. Elle constitue une très bonne nouvelle pour l’Union européenne et pour l’Ukraine, non seulement parce que le Kremlin vient de perdre l’un de ses chevaux de Troie en Europe, mais parce que Budapest vient de valider le prêt européen à l’Ukraine qui permet à celle-ci de poursuivre plus sereinement sa lutte pour sa survie face à la Russie. Moscou, de son côté, vient de rehausser son accord de partenariat stratégique avec la Corée du Nord pour s’assurer que Pyongyang continue de lui fournir des munitions et si possible des combattants.

Au sud de l’Europe, le Kremlin semble également dans une passe délicate. Au Mali, l’offensive coordonnée des Touaregs de l’Azawad et des djihadistes de la filiale sahélienne d’Al-Qaïda est sur le point de renverser la junte malienne soutenue à bout de bras par la Russie, démonétisant l’Alliance des Etats du Sahel (AES) soutenue par le pouvoir russe à travers ses mercenaires de l’Africa Corps. Ce revers de la junte malienne et de l’AES est une excellente nouvelle pour l’Algérie qui cherche à revenir dans le jeu international après deux années très compliquées durent lesquelles son régime isolé a dû avaler bien des couleuvres, que ce soit sur le dossier du Sahara occidental, des BRICS+, de son grand sud sahélien ou de sa relation bilatérale avec la Russie. La crise actuelle redonne à l’Algérie des marges de manœuvre, puisque les prix durablement hauts des hydrocarbures remplissent ses caisses, qu’elle semble avoir raffermi ses relations avec les Etats-Unis et l’Europe, qu’elle dispose à nouveau de leviers au Sahel et qu’elle joue de ses leviers en France contre les écrivains Kamel Daoud et Boualem Sansal.

En Chine, Xi-Jing Ping et ses maréchaux ont probablement tiré les premières leçons militaires des 40 jours d’affrontement entre les Etats-Unis et l’Iran. La visite officielle de Donald Trump à Pékin mi-mai, si elle est maintenue, sera l’occasion d’analyser les nouveaux rapports de forces entre les deux superpuissances. En Asie, la question est cruciale.  La cheffe de l’opposition taïwanaise, Cheng Li-Wun, s’est ainsi rendue à Pékin début avril pour discuter de l’avenir des relations entre les deux entités chinoises alors même que la garantie de sécurité des Etats-Unis est questionnée. C’est dans cette atmosphère que la première ministre japonaise Sanae Takaichi renforce la posture militaire et stratégique de Tokyo dans la région. Le blocus d’Ormuz, qui a un impact considérable pour l’économie du Japon, illustre l’importance de la maitrise des détroits et toute l’Asie pense aujourd’hui à Malacca.

Les rivalités entre puissances se multiplient également au fond des mers, comme en témoignent les travaux de notre nouvel observatoire des fonds marins[3]. Cette lutte discrète concerne également la France, ne serait-ce qu’à travers ses outre-mer qui lui offrent le second espace maritime mondial et qui constituent de véritables atouts stratégiques qu’il convient de développer[4]. A l’heure où les défis et les provocations se multiplient, les Françaises et les Français vont devoir opérer des choix cruciaux et douloureux. Nos Rencontres Stratégiques de la Méditerranée sont précisément là pour vous éclairer. N’hésitez pas à vous y inscrire avant qu’il ne soit trop tard[5].

L’équipe de direction de l’Institut


[1] Conférence : Entre guerre et reconstruction : un nouveau Moyen-Orient ? – Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques

[2] Synthèse : mobilisation face aux nouvelles menaces – Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques

Note de veille MFM : janvier – mars 2026 – Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques

[3] Note de veille MFM : janvier – mars 2026 – Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques

[4] Les outre-mer français, des territoires stratégiques – Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques

[5] RSMed 2026 – Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques

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