Édito lettre d’avril 2021

Le blocage ponctuel du canal de Suez fin mars 2021 a rappelé à chacun que la Méditerranée pouvait redevenir une mer fermée, handicapant le commerce maritime mondial et donnant des sueurs froides à un pouvoir égyptien manquant cruellement de devises, dix ans après la révolution de 2011. Depuis la réouverture de ce canal crucial en 1975, fermé au plus fort de la confrontation israélo-arabe, nous avions eu tendance à l’oublier. Qui dit mer fermée dit recomposition des paradigmes stratégiques.

C’est ce qui donne toute son importance à l’annonce avec emphase du président turc R.T. Erdogan, quelques jours plus tard, du lancement de son projet pharaonique de canal reliant la mer Noire à la mer de Marmara de manière à désengorger le détroit du Bosphore, interrogeant par là-même le sort du traité de Montreux de 1936, au risque de heurter la Russie. Cette posture turque plus agressive à l’égard de Moscou se retrouve dans son soutien marqué à l’Ukraine comme l’explique très bien Arnaud Peyronnet dans notre article du mois, et également dans sa stratégie en Libye remarquablement illustrée par l’article de Benoît de la Ruelle. De son côté le président Vladimir Poutine a décidé de faire monter les enchères en massant un impressionnant dispositif militaire à la frontière russo-ukrainienne et en mer Noire afin d’accroître la pression sur son homologue Volodymyr Zelensky pour lui faire comprendre qu’il s’exposerait à de gros soucis si l’armée ukrainienne poussait ses pions dans le Donbass (confer notre épisode de « La boussole stratégique »).  La raison de cette tension croissante en mer Noire est probablement en partie liée à la posture musclée que Joe Biden semble avoir décidé de promouvoir, tant vis-à-vis de la Chine, que de la Russie et de la Turquie. S’il a reporté l’envoi en mer Noire de deux destroyers américains, au risque que ce geste soit interprété comme un signe de faiblesse par la Russie, la Chine, l’Iran et la Turquie, c’est  peut-être qu’il cherchait à éviter d’accroître la tension avec Poutine alors qu’il opérait un rapprochement avec la Turquie – une mauvaise nouvelle pour le Kremlin – tout en négociant avec l’Iran et en reconnaissant le génocide arménien, une première pour un président américain. Dans notre conférence mensuelle, Maud Quessard livre quelques éléments de réponse en évoquant l’avenir des Etats-Unis.

L’arrivée de Joe Biden, moins effacé qu’anticipé, diffuse une tension contagieuse : regain de confrontation clandestine entre Israël et l’Iran ; pseudo-tentative de coup d’Etat en Jordanie dans laquelle certains de ses voisins pourraient avoir été impliqués ; attaques de drones houthis contre des objectifs saoudiens qui semblent avoir convaincu Riyad de renouer le dialogue avec Téhéran. Seul le golfe Persique semble sanctuarisé par les intérêts ponctuellement concordants des Etats-Unis, de la Chine et de l’Iran, déportant ainsi le champ de confrontation en mer Rouge.

Le président chinois Xi Jinping a dû comprendre que son accès à la Méditerranée pourrait être facilement bloqué. Peut-être en a-t-il conclu qu’il lui suffirait désormais de tenir le détroit de Bab el-Mandeb (via sa base de Djibouti), d’accroître sa présence dans le golfe d’Oman et de nouer des partenariats stratégiques comme celui qu’il vient de conclure avec l’Iran pour accroître son influence au Moyen-Orient et sécuriser ses approvisionnements énergétiques ? Il reporte en tout cas toute son attention sur Taïwan et la mer de Chine méridionale. En parallèle, il s’impose comme un partenaire incontournable en prenant des engagements dans le domaine environnemental, illustrant la justesse et l’intérêt du thème d’études de notre 31ème SMHES.

L’Union européenne est restée silencieuse pour sa part, malgré l’humiliation subie par ses représentants dépêchés en Russie et en Turquie. Elle dispose pourtant d’atouts bien réels et pourrait même s’imposer comme le bénéficiaire de cette nouvelle donne géopolitique si elle s’en donnait vraiment les moyens, comme ont pu s’en rendre compte les participants de notre atelier Serious Game mensuel.

Tous ces évènements montrent clairement que l’on ne peut plus dissocier la Méditerranée de la mer Noire, de la mer Rouge et du continuum golfe d’Aden-mer d’Arabie-golfe Persique. Il ne s’agit pas de privilégier une lecture « Marine » de la géopolitique, mais de reconnaître que le Moyen-Orient et les pays riverains de la mer Noire et de la mer Rouge ne peuvent rien – et donc ne valent plus grand-chose aux yeux de Washington et Pékin – sans accès aux routes maritimes. Alors que le concept d’Eurasie est de plus en plus utilisé à Moscou, Pékin ou Ankara, celui de Rimland, créé il y a presque cent ans par Nicholas Spykman, mérite d’être relu. Notre région de prédilection en est la partie la plus sensible, ce qui vaut à Gilles Kepel – dont nous recensons le dernier ouvrage – de la qualifier de « Région la plus explosive de la planète ».

L’équipe de direction de l’institut FMES

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