Édito avril 2022

Par l’équipe de direction de l’Institut

L’actualité stratégique est bien sûr d’abord marquée par le conflit en Ukraine. Comme nous l’indiquions dans notre dernier éditorial, l’invasion russe qui avait été conçue comme un Blitzkrieg a pris la forme d’une guerre d’usure. Le général Alexandre Dvornikov, nouveau chef des opérations en Ukraine, va pouvoir mettre en œuvre la tactique habituelle de l’armée russe qu’il avait supervisée lors des opérations en Syrie : la technique du rouleau compresseur, s’appuyant sur des sièges et des bombardements massifs destinés à briser les reins de la défense et à annihiler tout esprit de résistance. Cette technique est d’autant plus aisée que, si l’armée russe n’a pas réussi à prendre l’ascendant sur son opposant au sol, elle a progressivement acquis une supériorité aérienne suffisante pour être en mesure de bombarder impunément les villes de l’est et du sud ukrainien. Marioupol est la sinistre illustration de l’efficacité de cette tactique : des bombardements incessants qui affaiblissent progressivement les défenses et permettent de prendre le contrôle lentement mais sans risque du port ukrainien de la mer d’Azov transformé il est vrai en champ de ruine. Peu importe les destructions pour Vladimir Poutine, seule compte « la libération des territoires et des populations d’ethnie russe soumises à l’oppression d’un régime ukrainien fasciste » pour reprendre la terminologie de la propagande du Kremlin qui semble réussir à fédérer son opinion publique.

Le facteur temps devient crucial : combien de temps les Ukrainiens vont-ils tenir sous les bombardements et les sièges ? La motivation et le courage impressionnants des combattants et des populations permettent d’envisager une résistance longue, mais cela dépendra également de la capacité de renforcement et de ravitaillement assurés à partir de l’ouest, grâce aux soutiens des Européens et surtout des Américains. C’est l’enjeu des discussions en cours entre Alliés. L’absence de défense aérienne de zone qui rendrait plus difficile les opérations de bombardement russes rend pour l’instant cette tâche plus délicate. Si les principales villes de l’est tombent, une avancée russe vers le Dniepr avant l’hiver serait envisageable. Un cessez-le-feu pourrait alors figer le front jusqu’au prochain dégel.

En tout état de cause, il serait très optimiste d’espérer qu’un arrêt des combats apporte une paix durable : la population ukrainienne aura beaucoup de mal à accepter la spoliation de ses terres après de tels efforts et rien ne garantit que l’appétit de Poutine sera rassasié par des gains territoriaux partiels. Il est probable qu’une ligne de partage se dessine qu’il faudra renforcer militairement pour ôter toute tentation de reprendre l’offensive. Un nouveau rideau de fer tombera en Europe, protégeant les pays Baltes, la Pologne et la partie libre de l’Ukraine. Elle marquera l’entrée dans la nouvelle guerre froide qui pourrait être la nôtre pour les décennies à venir.

Le bassin Méditerranéen et le Moyen-Orient seront bien entendus concernés par le nouveau clivage qui apparait. Le concept de « non-alignement » refait surface, masquant comme il y a un demi-siècle un anti-occidentalisme croissant, attisé par la Chine qui pressent que cette guerre en Europe lui ouvre une opportunité pour poser ses pions aux marges de celle-ci, dans le Golfe et en Afrique notamment. En attendant, les négociations sur le nucléaire iranien font les frais de ce recentrage américain. Alors qu’il semblait prêt à un compromis à tout prix, Joe Biden semble avoir fait le deuil d’un accord avec Téhéran, estimant sans doute que sa posture martiale face à l’agression russe lui offrait la perspective inespérée d’une victoire aux élections de mi-mandat.

C’est cette situation qui sera celle du prochain quinquennat du Président Emmanuel Macron nettement réélu. L’implication de la France et de l’Europe pour aider l’Ukraine envahie, malgré les menaces, lui ont permis d’éviter la comparaison avec Edouard Daladier. Mais l’avenir chargé de menaces nécessitera courage, vision et leadership pour adapter le pays et ses armées à un monde plus âpre. Il s’agira notamment de dissuader Poutine et ses futurs émules de considérer que la France et l’Europe sont désormais mûres pour la curée. Ce sont ces qualités qui permettront la comparaison avec Charles de Gaulle.

L’équipe de direction de l’Institut

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