Conseils de lecture octobre 2021

Le dessous des cartes. Le monde mis à nu. Emilie Aubry, Frank Tétard.


Sous la direction d’Emilie Aubry et de Frank Tétart, Le dessous des cartes : le monde mis à nu, Tallandier et Arte Editions, septembre 2021, 29,90€.

Ce nouvel atlas complète le travail de sensibilisation à la géopolitique entrepris par les auteurs du « Dessous des cartes ». Le plus grand défi de la journaliste Emilie Aubry, la rédactrice en chef de l’émission, et du docteur en géopolitique Franck Tétart, a été de faire prospérer l’héritage légué par l’ethnologue Jean-Christophe Victor, véritable incarnation du « Dessous des cartes ». Décryptant les bouleversements géopolitiques de ce début des années 2020, ses contributeurs ont fourni un effort considérable pour synthétiser et présenter 223 pages mêlant photographies, cartes et infographies. Ce format, que l’on pourrait qualifier d’hybride, est mis au service de la profondeur analytique de cet ouvrage dense et très précis.

L’atlas présente en premier lieu une introduction – du monde d’avant au monde d’après – qui place au centre du débat les enjeux sanitaire, économique, écologique et de mobilité. Il s’articule ensuite autour de cinq espaces géographiques eux-mêmes divisés en 28 « destinations » comme Causeway Bay à Hong Kong pour évoquer la loi de sécurité nationale ou Tombouctou dans le but d’analyser les défis au Sahel. Le choix de se focaliser sur des villes permet d’étudier les représentations concrètes des défis évoqués tout en veillant à élargir le spectre d’analyse aux niveaux national et international. Cet éventail de perspectives est mis en valeur par le travail remarquable du cartographe Thomas Ansart et est complété par une approche pluridisciplinaire mêlant les aspects économique, culturel, social et stratégique dans le but de fournir une vision complète des basculements géopolitiques de ce début de XXIème siècle. 

En conclusion, cet ouvrage s’inscrit dans la lignée des excellents atlas qui l’ont précédé et démontre que la transition entre les rédacteurs en chef de l’émission « Le Dessous des cartes » Jean-Christophe Victor et Emilie Aubry est un succès indéniable. 

M.G

Algérie 1914-1962. De la grande guerre à l’indépendance. Jacques Frémeaux.


Jacques Frémeaux, Algérie 1914-1962 : de la Grande guerre à l’indépendance, éditions du Rocher, août 2021, 20,90€

Jacques Frémeaux, qui avait commenté pour nous il y a quelques mois le rapport Stora, vient de publier le second tome de sa grande fresque sur l’histoire de l’Algérie. Son premier opus « Algérie 1830-1914 » (Desclée de Brouwer, 2019) s’est imposée comme un livre de référence, à l’instar de la quinzaine d’ouvrages dont il est l’auteur. Professeur émérite d’histoire à la Sorbonne et membre de l’Académie des Sciences d’outre-Mer, l’auteur reste l’un des meilleurs spécialistes français de l’Algérie française. En dix chapitres chronologiques, il brosse, sans idéologie ni parti pris – à part celui de l’objectivité propre aux vrais historiens –, le récit d’un pays et d’un peuple qui vont progressivement conquérir leur indépendance. Jacques Frémeaux n’élude aucun sujet et explique de manière claire et convaincante l’enchaînement des évènements, n’épargnant aucun des protagonistes. Il démontre comment l’ordre colonial fondamentalement inégalitaire, la croissance démographique, l’absence de croissance économique suffisante, les mutations sociales et la remise en cause de la légitimité française pendant la Deuxième Guerre mondiale et la guerre d’Indochine aboutissent à la montée en puissance du FLN. Ce dernier construit un ordre nouveau au nom de la nation et de l’Islam, cristallisant les attentes d’une population tiraillée entre modernité, religion, tradition et sentiment national exacerbé.

Bien que dense et ramassé, le style est agréable et témoigne d’une maîtrise sans faille du récit. L’appareil critique (bibliographie, sources et notes de bas de page, index), exhaustif, est impeccable tout en restant facilement utilisable. Tout juste pourra-t-on regretter l’absence de cartes qui auraient utilement illustrer un propos très riche. J’ai en tout cas beaucoup appris en lisant cette histoire qui se lit comme un roman. Le chapitre transverse consacré aux problèmes économiques, sociaux et politiques sur la période 1945-1954 explique bien les divergences de destin entre l’Algérie et la France. Contrairement à bien d’autres ouvrages qui laissent à penser qu’avec une autre politique, la France aurait pu conserver l’Algérie, Jacques Frémeaux démontre que les facteurs d’éloignement et le contexte international étaient tels qu’il est illusoire de croire en une fusion nationale, comme certains ont pu le croire à l’époque. Tous les épisodes de la guerre d’Algérie sont évoqués sans fard et de manière quasi-clinique. Les pages consacrées au bilan de la guerre d’Algérie (pp. 267-270), extrêmement précises et rigoureuses, remettent les éléments chiffrés dans leur contexte. Comme l’auteur l’affirme en conclusion « Au fond, la France échoue en Algérie devant un problème gigantesque : gouverner une population en augmentation exponentielle en lui fournissant un niveau de vie décent (…) alors que les structures sociales traditionnelles commencent à se transformer ou s’effacer et que sa légitimité politique est contestée ».

Bref, un ouvrage de fond qui fera date et qu’en cette période de tensions entre Paris et Alger nous recommandons sans réserve à tous ceux qui se sentent concernés par la question algérienne.

P.R.

Sommaire