Conseils de lecture – Novembre 2020

Moyen-Orient, des guerres sans fin
Questions internationales

Moyen-Orient, des guerres sans fin, Questions internationales n° 103-104, La Documentation Française, septembre-décembre 2020 – 13 euros

« Des guerres sans fin »… Quel constat d’une immense amertume ! Quelle défaite de l’homme dans cette région du monde, berceau de l’humanité, berceau de civilisations qui ont essaimé à travers le monde ! 

Et, pour reprendre les termes de Serge Sur, dans une introduction magistrale qui ouvre la série d’articles consacrés au Moyen-Orient dans cette remarquable revue qu’est Questions internationales, « aucune région dans le monde ne connaît une telle intensité et une telle accumulation conflictuelles, qui font du Moyen-Orient le carrefour des extrêmes et un espace polémique par excellence. »

Tout pourrait donc nous conduire, nous nations occidentales, à en détourner les yeux, à nous en désintéresser définitivement, tant les interventions qui ont été de notre fait se sont traduites par des échecs souvent cuisants, tout au long du siècle précédent et au début du siècle actuel, et « tant les passions » dans cette région « l’emportent souvent sur la raison ». Mais comme le dit également Serge Sur, c’est « une région d’intérêt mondial, tant pour des raisons stratégiques qu’économiques ».

Les différents articles de la revue nous incitent d’ailleurs à ne pas renoncer à étudier ce Moyen-Orient avec la plus grande attention. Ces articles sont pour la plupart d’excellente facture ; ils examinent avec minutie et justesse les situations des différentes nations qui le composent ou qui y interviennent. Et les thèmes transverses, bien choisis et traités dans les rubriques « Pour aller plus loin » sont particulièrement instructifs. 

L’on ne peut s’empêcher au passage de remercier les auteurs qui ont eu recours au temps long pour tenter d’expliquer des questions fort complexes et ceux qui pris soin d’établir des chronologies, outils fondamentaux faut-il le rappeler pour l’étude des questions de géopolitique. Par ailleurs, chacun des auteurs s’est attaché également à bien mettre en évidence, pour chaque pays ou thème étudié, les faits structurants et les faits porteurs d’avenir. 

Tout cela stimule grandement la réflexion et pourrait permettre de bâtir, au profit de chaque acteur intéressé, tant étatique que particulier, des stratégies adaptées prenant mieux en compte les leçons d’hier et d’aujourd’hui.

B.C.

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Des guérillas au reflux de l’Occident
Gérard Chaliand

Des guérillas au reflux de l’Occident, de Gérard Chaliand, Passés composés, 2020, 652 p. – 27 euros

Une somme magistrale et un témoignage de première main ! Gérard Chaliand, que l’Institut FMES a eu le plaisir et l’honneur d’accueillir le mois dernier, vient tout juste de publier aux éditions Passés composés ce qui s’apparente à un livre d’histoire, à des mémoires, à un essai incisif, mais surtout à une certaine forme de testament intellectuel. Homme de terrain, de plume et d’action, stratégiste et géopoliticien, l’auteur nous raconte ses combats, ses engagements auprès de mouvements de guérillas, dont certains ont remporté la victoire et se sont progressivement embourgeoisés, d’autres ont été vaincus et laminés, et d’autres encore sont parvenus péniblement à survivre en poursuivant à bas-bruit un combat qui n’intéresse plus grande monde. 

Bien plus que son célèbre « Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental » chroniqué dans notre précédente lettre d’information, cet ouvrage dense, passionnant et volumineux, véritable fresque impressionniste qui se lit comme un roman, revisite l’histoire de la conflictualité depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Gérard Chaliand jette un regard lucide et décapant sur les interventions militaires occidentales, pointant les raisons de leurs succès, puis de leurs échecs. Au détour d’une page ou d’un paragraphe, il livre des anecdotes vécues, sans fard ni concessions. On y apprend une foule de choses sur l’entraînement des combattants qu’il a côtoyé sur tous les continents. Les passages sur les feddayin palestiniens au tournant des années 1960-1970, et les peshmergas kurdes des années 1980 à nos jours, sont tout particulièrement intéressants pour ceux qui s’intéressent à la géopolitique du Moyen-Orient. Bien plus que dans ces ouvrages précédents, l’auteur détaille les combats et les stratégies des guérilleros africains qu’il a accompagné durant les années 1960 et 1970. Les pages sur l’Algérie (pp. 105-108) en agaceront plus d’un sur les deux rives de la Méditerranée, mais elles ont le mérite de la franchise et sont sans concessions pour les uns comme pour les autres. Les développements les plus fouillés portent sur les Kurdes qu’il n’a cessé de fréquenter et qui forment une sorte de fil rouge de son parcours, mais aussi sur la guerre du Vietnam et la stratégie du Vietminh auprès duquel Gérard Chaliand a vécu et qu’il a observé de très près. J’ai beaucoup appris en lisant les chapitres sur des guérillas moins médiatisées, mais tout aussi déterminées, que l’auteur regroupe dans ce qu’il appelle « ses expériences de maturité » : Erythrée, Angola, Philippines, Afghanistan, Birmanie, Sri Lanka et Haut-Karabagh qui prend un sens tout particulier pour lui qui est d’origine arménienne. 

On pourra regretter l’absence de cartes qui auraient permis au lecteur de suivre plus aisément les pérégrinations de l’auteur, mais il suffit d’avoir un atlas à portée de main ; ce n’est que de peu d’importance au regard de l’importance de ce livre qui fera date.

P.R.

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L’Arabie Saoudite en 100 questions
Fatiha Dazi-Héni

L’Arabie saoudite en 100 questions, de Fatiha Dazi-Héni, nouvelle édition actualisée, Tallandier, collection poche « Texto », 2020, 382 p. – 10,50 euros

En quinze ans, Fatiha Dazi-Héni, enseignante à Sciences Po Lille et chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), s’est imposée comme l’une des meilleures spécialistes françaises des monarchies de la péninsule Arabique, de leurs sociétés et de leurs élites. Après avoir publié sa thèse « Monarchies et sociétés d’Arabie – Le temps des confrontations » (Presses de Sciences Po, 2006), elle réactualise aujourd’hui son second ouvrage « L’Arabie saoudite en 100 questions » dont la version initiale était parue en 2017 et s’est depuis imposé comme un ouvrage de référence. C’était indispensable, car en trois ans, les « affaires » et coups d’éclat impliquant l’Arabie saoudite et son prince héritier Mohammed Bin Salman ont défrayé la chronique : guerre indiscriminée au Yémen, embargo du Qatar, assassinat de Jamal Khashoggi, « enlèvement » du Premier ministre libanais, octroi de certains droits aux femmes accompagné d’un tour de vis sécuritaire, création d’une ville de loisirs à Neom (près de la frontière égypto-jordanienne), rapprochement avec Israël, montée des tensions avec l’Iran et incapacité à protéger son industrie pétrolière face aux tirs de semonce iraniens, au point que l’on peut se demander jusqu’où ira le jeune prince héritier ? Tous ces sujets font l’objet de développements ciselés, documentés, toujours pertinents et sans concessions. Fatiha Dazi-Héni sait de quoi elle parle, car elle se rend fréquemment sur le terrain et dispose d’un réseau de contacts sans pareil parmi les élites du Golfe.  

L’originalité de cet ouvrage consiste à brosser un panorama complet du royaume « des deux saintes mosquées » en cent entrées de 3 à 5 pages qui sont autant de clés pour décrypter cette monarchie absolue éminemment opaque. Ces entrées sont réparties fort à propos à travers les thèmes transverses suivants : Histoire, Religion, Politique, Economie, Dimension régionale, International, Enjeux stratégiques transversaux, ainsi qu’une dernière partie consacrée à la relation bilatérale franco-saoudienne. A travers tous ces items, l’auteur nous explique ce qu’est le wahhabisme, pourquoi un affrontement direct entre Riyad et Téhéran est improbable, pourquoi la relation stratégique entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite a durablement changé, tout en semant les indices pour permettre au lecteur de répondre à cette ultime question : le prince héritier d’Arabie saoudite est-il un réformateur visionnaire ou un vulgaire despote ? Le glossaire, la bibliographie et les cartes seront précieux aux universitaires comme aux chercheurs. 

Au bilan, je ne peux que conseiller très vivement la lecture de cet ouvrage de poche à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire et à la géopolitique du Moyen-Orient et inviter tous les lecteurs de notre lettre d’information à s’inscrire à la visioconférence que Fatiha Dazi-Héni donnera à notre profit le jeudi 7 janvier 2021, lorsqu’elle décryptera l’activisme des monarchies du Golfe en Méditerranée tout en présentant son ouvrage (voir la rubrique « A vos agendas »).

P.R.

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