Après l’invasion russe de l’Ukraine : la France et l’Italie doivent faire face à une rupture à l’est mais aussi au sud

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur, directeur général de la FMES

Les évolutions majeures qui bouleversent leur environnement stratégique imposent à l’Italie et à la France de dépasser leurs différents en terme de visibilité en Méditerranée, de relation vis-à-vis de la rive sud, de perception de la menace terroriste et d’analyse des risques géopolitiques. Forts de leurs expériences, de leur positionnement et de leur complémentarité, les deux pays peuvent aider l’Union Européenne à élaborer une stratégie qui lui permettra de survivre. Car l’Europe est mortelle et les menaces s’accumulent, à l’est mais aussi au sud.

La fin des faux-semblants

L’invasion russe de l’Ukraine marque une rupture. Nous quittons définitivement une période « d’apesanteur stratégique » qui pendant 30 ans a permis aux pays européens, et en particulier à la France et à l’Italie, de se comporter comme si les tensions, les rapports de force et la guerre avaient disparu de notre réalité. Depuis l’expansion débridée du libéralisme économique et de la globalisation au début des années 1980, et encore plus depuis la chute de l’Union soviétique dix ans plus tard, les Européens se considéraient comme « sortis de l’Histoire » et entrés dans un monde nouveau, régi par la norme et la loi du marché sensées rendre caduque l’emploi de la force. La Guerre était définitivement derrière nous et la consommation globale, pacificatrice et régulée par le droit international, était notre horizon.

Pourtant, pour tous ceux qui exerçaient des responsabilités militaires en lien avec la géopolitique, le retour de l’Histoire et des rapports de force étaient palpables dès la fin des années 1990. A partir de la guerre du Kosovo en 1999, nous avons été les témoins et les acteurs du regain de compétition entre des puissances, globales ou régionales, chacune défendant son modèle et sa zone d’influence : les Etats-Unis, la Chine et la Russie, mais également la France, l’Italie, la Turquie, l’Iran…  Nous avons assisté (et parfois participé) à la multiplication des contestations du droit international et de l’usage des rapports de forces désinhibés, que ce soit en Irak par les Américains, en Mer de Chine par les Chinois, en Géorgie et en Ukraine par les Russes, en Libye par les Français et les Britanniques, dans le Caucase par l’Azerbaïdjan ou en Méditerranée orientale par les Turcs. Cette montée des tensions s’est accompagnée d’une augmentation généralisée des dépenses d’armements qui prenait le contre-pied du désarmement massif des pays européens, obnubilés par leur vision irénique.

Confrontés à cette réalité qui ne correspondait pas à leurs attentes, les Européens préféraient masquer la guerre derrière des faux-semblant : les interventions militaires se revendiquaient d’un « maintien de l’ordre », avec ou sans légitimité onusienne d’ailleurs (Balkans, Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Sahel), ou à un soutien à un parti considéré comme légitime lors d’un conflit local (Syrie, Haut Karabakh, Libye) ou encore se faisaient discrètes, sous le seuil du conflit ouverts et donc acceptables (Géorgie, Crimée). Ces hypocrisies, hommages du vice de la puissance à la vertu du multilatéralisme, permettaient de s’autoriser à croire que le droit international restait un objectif au moins de principe.

La guerre déclenchée le 24 février 2022 ne s’embarrasse pas quant à elle de faux-nez : il s’agit explicitement pour la Russie d’assujettir par la force un Etat qu’elle considère comme illégitime. Par l’importance historique de l’évènement, par le poids géopolitique de la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, et par la proximité géographique du conflit, cette guerre est un révélateur qui oblige les Européens à se replonger dans le monde tel qu’il est et non pas tel qu’ils espéraient qu’il devienne. Pourtant le risque de déni existe : les Européens pourraient tenter de se raccrocher à leur vision irénique en ne se focalisant que sur « le problème Poutine ». Ce serait une erreur, car non seulement la guerre déclenchée par la Russie est une source d’instabilité en tant que telle à l’est de l’Europe, mais elle s’ajoute à une déstabilisation structurelle de notre environnement stratégique, notamment sur notre flanc sud que nous ne pouvons plus ignorer.

Au sud, la tension s’ajoute à la tension

Le premier effet de la guerre en Ukraine est en effet d’ajouter de la tension à une région qui est déjà structurellement sous tension. Zone frontière entre deux mondes qui s’éloignent, la Méditerranée est – pour prendre une comparaison de physicien –  une sorte de diélectrique entre deux plaques d’un condensateur aux potentiels divergents, bien loin des objectifs que les Européens avaient fixés il y a trente ans. Là-encore, nous avions parié sur le dépassement des rivalités entre les peuples par un développement économique et social qui entrainait mécaniquement une gouvernance vertueuse, une homogénéisation sociétale et à terme une démocratisation. Cette convergence par l’économie était considérée comme inéluctable. Son principe sous-tendait tous les accords signés à l’époque – partenariat euro-méditerranéen (PEM) de l’UE, Partenariat Méditerranéen pour la coopération (MPC) de l’OSCE, Dialogue méditerranéen (DM) de l’OTAN ou encore les accords israélo-palestiniens d’Oslo – et augurait la pacification quasi-automatique de cette région qui devait s’intégrer progressivement dans une forme de melting-pot européen.  Contrairement à ces attentes, le développement socio-économique, les évolutions culturelles et sociétales, les modes de gouvernance et la démographie ont suivi des routes différentes sur les deux rives ce qui a renforcé les incompréhensions, les rancœurs et un ressentiment de la rive sud vis-à-vis de l’Europe.

Cette déception génère des tensions de tous ordres : au sein des sociétés du Sud d’abord, frustrées par les espoirs déçus d’amélioration économique et sociale et fracturées par des influences contradictoires (occidentales, anti-occidentales, nationalistes ou islamistes). Entre les pays de la rive sud et l’Europe ensuite, celle-ci étant perçue à la fois comme un repoussoir et comme une forteresse indifférente au sort de ses voisins déshérités. Entre pays de la rive sud enfin qui n’ont jamais surmonté leurs rivalités et se positionnent le plus souvent en opposition. L’antagonisme entre le Maroc et l’Algérie en est l’illustration la plus manifeste. Anti-occidentalisme, nationalisme et islamisme forment à la fois le réceptacle et les supports idéologiques de ces tensions qui s’étendent.

Cette ambiance régionale qui se durcit de façon structurelle entraine trois conséquences principales.

La première est un raidissement politique qui vise à surmonter l’instabilité au sein des sociétés de la rive sud qui n’a pas cessé de croître depuis les révolutions arabes de 2011. La reprise en main d’Abdelmadjid Tebboune après le Hirak de 2019 en Algérie, la concentration des pouvoirs organisée par Kaïs Saïed en Tunisie et les dérives autoritaires du maréchal Sissi en Egypte et de Recep Tayyip Erdogan en Turquie ont toutes pour objectif de maintenir sous contrôle une population frustrée, sans perspective et travaillée par les forces de fragmentations, notamment islamistes, qui fragilisent les Etats nations. L’image de chaos renvoyée par les pays au pouvoir faible ou failli, comme au Liban, en Libye ou en Irak, ne fait que renforcer la détermination autocratique de ces chefs d’Etat.

Ceux-ci ont tendance également, et c’est la deuxième conséquence, à jouer des rapports de force avec les pays européens pour obtenir des avantages et fédérer leur population autour du sentiment anti-européen. Le Maroc défiant l’Espagne avec les migrants, l’Algérie excitant le spectre de la France « ennemie traditionnelle et éternelle » ou la Turquie menaçant l’Union européenne à propos du droit de la mer mais aussi de ses revendications sur Chypre en sont des illustrations.

Enfin, ces états renforcent leurs équipements militaires pour faire face aux risques croissants de conflit régional. Sans surprise les dépenses militaires augmentent donc, en particulier au sud. A titre d’illustration, l’augmentation entre 2008 et 2030 du tonnage des marines de guerre, l’outil privilégié du rapport de force étatique, devrait être de 52% pour le Maroc, de 120% pour l’Algérie et de 170% pour l’Egypte.

C’est sur ces braises déjà rougeoyantes que la guerre en Ukraine verse des combustibles de tous ordres dont le premier est économique. En générant une flambée des prix du blé et des hydrocarbures dans une région qui est un importateur important, la guerre va fragiliser des sociétés déjà ébranlées par la crise du Covid-19, la récession économique mondiale, la baisse du tourisme et une inflation forte. Ainsi la Syrie, le Liban, la Jordanie, les Territoires palestiniens, l’Egypte, la Tunisie ou le Maroc, pays émergents ou à revenu intermédiaire, sont pénalisés par la baisse du tourisme russe et ukrainien (qui représentait un quart des visites en Turquie et presque un tiers en Egypte), par leur dépendance aux importations de blés (la Turquie 25% et l’Egypte 23% sont avec la Chine les pays dont l’approvisionnement en céréales dépend le plus de la Russie et de l’Ukraine) et d’engrais, par l’augmentation du prix des hydrocarbures et des denrées alimentaires et par la baisse de confiance des investisseurs et de la demande mondiale. Cet impact négatif sera accompagné d’un renforcement de la disparité entre les pays, en fonction de leur dépendance à la Russie et aux matières premières, mais surtout en fonction du statut d’exportateurs de pétrole et de gaz. Ainsi l’Algérie et la Libye, producteurs de pétrole et de gaz, devraient tirer leur épingle du jeu car les hausses de revenus énergétiques devraient compenser ces difficultés. Ces différences dans les répercussions de la crise pourraient renforcer les tensions entre voisins.

La plupart des pays du sud vont donc connaitre des tensions sociales croissantes dans les mois à venir qui pourraient entrainer un durcissement politique des pouvoirs en place pour éviter un retour aux mouvements révolutionnaires. Le terrain sera favorable à l’identification des Occidentaux comme boucs émissaires, réflexe pavlovien alimenté par une propagande russe bien rôdée.

Le Sud : une nouvelle ligne de front russe ?

Dans le domaine de la guerre informationnelle au sud de la Méditerranée, l’action de la Russie est décisive car elle dispose d’un savoir-faire éprouvé et d’un poids géopolitique croissant. Profitant du désengagement américain initié par Barak Obama à partir de 2012 et du désintérêt européen pour cette région considérée comme insolvable, Vladimir Poutine s’est progressivement instauré depuis une dizaine d’années en acteur incontournable du bassin méditerranéen.

Cette implication de la Russie en Méditerranée n’a, sur le fond, rien d’anormal. La Méditerranée, par l’accès permanent aux mers chaudes qu’elle permet, représente en effet l’aire d’expansion naturelle de Moscou et l’obsession historique du pouvoir russe depuis qu’il souhaite peser dans les affaires du monde. Cet accès n’est d’ailleurs pas simple pour la Marine russe : il impose un contrôle de la mer Noire – qui explique la stratégie russe vis-à-vis de l’Ukraine, un accès facilité à travers les détroits turcs – qui éclaire la relation connivente entre les présidents Poutine et Erdogan – et des points d’appuis tout au long des zones de déploiement – qui a abouti à la pérennisation des bases de Tartous et de Hmeimim en Syrie. La stratégie russe en Méditerranée est donc dans son principe à la fois classique et logique. Elle ne pose des problèmes aux Européens que parce qu’elle s’inscrit dans une stratégie globale de revanche vis-à-vis de l’Occident, désormais explicitement caractérisé comme un ennemi, et de déstabilisation de l’Union européenne perçue pour sa part comme une proie. Le déploiement politique et militaire russe sur la rive sud qui pouvait être considéré il y a quelques années comme l’expression d’une stratégie d’influence classique, présente désormais les caractéristiques d’une menace pour les pays européens.

Le dispositif mis en place par Moscou dans la zone, soit par des moyens propres soit par des coopérations militaires, lui a permis de devenir un acteur clé sur le flanc sud. La Russie dispose d’une permanence militaire en Méditerranée orientale et centrale qui lui permet de soutenir ses opérations dans la région, lui donne la capacité de peser sur les recompositions gazières de la zone – secteur essentiel pour son économie – et d’épauler sa diplomatie régionale, mélange d’interventionnisme militaire, d’influence politique et de vente d’armements.  La Russie est ainsi devenue un allié fiable des régimes autoritaires (Syrie, Egypte, Algérie), le juge de paix en Syrie même si ce rôle est régulièrement contesté par l’Iran et la Turquie, l’arbitre des puissances régionales (Syrie, Iran, Turquie, Israël, Arménie, Azerbaïdjan) et un perturbateur efficace en mesure d’affaiblir l’Europe sur la rive sud (Libye, Mali). L’opposition désormais explicite entre l’Europe et la Russie permet à cette dernière de lâcher ses coups, en les limitant pour l’instant aux domaines médiatique et politique. Si l’engagement en Ukraine restreint le déploiement militaire de Moscou dans la zone, il ne devrait pas réduire son activisme car l’intérêt stratégique d’un engagement au sud de l’Europe s’accroit. Les tensions à l’œuvre à l‘Est de l’Europe se prolongent en effet en Méditerranée qui devient une ligne de front indirect à l’encontre des Européens.

L’Europe, et en particulier la France qui est en première ligne par son implication en Afrique et en Méditerranée orientale, devra être particulièrement vigilante pour contrer cet antagonisme croissant. Le fait que tous les Etat d’Afrique du nord, à l’exception du gouvernement libyen de Tripoli, ont refusé de voter la suspension de la Russie du conseil des droits de l’homme est un signal politique significatif. Cette politique d’influence anti-européenne se prolonge sur tout le continent africain et rentre en synergie avec l’activisme de la Turquie et la présence croissante de la Chine en Afrique. Ces trois pays révisionnistes ont lancé une guerre de communication de long terme promouvant une image très négative des pays européens qui se propage au sein des populations. Les conséquences pourraient être désastreuses compte-tenu des liens politiques, économiques et surtout démographiques croissants entre l’Europe et son Sud.

Une action militaire russe en Méditerranée ?

Mais la guerre que mène Moscou à l’égard de l’Europe pourrait ne pas rester dans le domaine de l’influence. A partir de ses bases de Tartous et de Hmeimim en Syrie et de ses déploiements en Libye et au Mali, la Russie pèse à nouveau militairement et créée un environnement beaucoup plus menaçant pour les forces européennes qui se déploient dans la zone, que ce soit au Sahel, en Libye ou en Méditerranée orientale. Environ 13 000 militaires, dont 40% de mercenaires, 40 chasseurs-bombardiers, une vingtaine d’hélicoptères, 4 frégates et 2 sous-marins sont déployés dans la zone. Ce dispositif, associé aux nombreux sites de missiles antiaériens (S400, S300), antinavires (Kalibr, Bastion et Zircon) et de frappe contre la terre (Kalibr, Iskander) déployés dans la région, vise à pouvoir dénier si nécessaire l’accès de cette zone aux forces occidentales.

Si les forces russes n’obtiennent pas suffisamment gain de cause en Ukraine, il n’est pas impossible que le Kremlin utilise ses capacités de nuisance tout autour du bassin méditerranéen pour faire diversion. Plusieurs scénarios sont envisageables : perturber des opérations de l’OTAN et de l’UE qui visent à restreindre les trafics d’armes et migratoire au large de la Libye, faciliter les mouvements migratoires en agissant sur les réseaux maliens et libyens en liaison avec le groupe Wagner ou encore favoriser les actions de déstabilisations au Sahel et en Afrique occidentale.  

La possibilité de faire peser une menace militaire directe sur des moyens militaires européens, à partir de la mer ou de pays amis, ne peut pas être exclue compte-tenu de l’escalade observée en Ukraine. Dans ce domaine, une attention particulière doit être portée aux navires de surface et aux sous-marins européens. La neutralisation du croiseur Moskva en mer Noire a montré qu’une telle attaque avait un impact politique fort tout en n’étant pas considérée comme une agression sur un territoire national. Le président Poutine pourrait être tenté d’utiliser ce même levier pour contraindre les pays européens dans une escalade maitrisée, sans risque de dommages collatéraux.

La France, particulièrement active dans cette région et entretenant des relations complexes avec ses anciennes colonies, est une cible prioritaire dans cette stratégie. Son éviction de la République Centrafricaine et du Mali démontre la capacité russe à agir efficacement dans les champs politique, militaire et informationnel pour atteindre ses fins. Les relations étroites de l’Algérie avec la Russie, en particulier dans le domaine de l’armement, ouvrent des possibilités préoccupantes dans ce domaine. L’Algérie dispose en effet de moyens d’attaque performants (sous-marins Kilo modernisés capables de tirer des missiles de croisière, missiles Kalibr et RBS 15, torpilles MU90) capables de faire peser une menace en Méditerranée occidentale et sur le littoral.

La France et l’Italie doivent relever le défi du déni de réalité

Enfin, le dernier impact concerne la posture stratégique de l’Europe. Celle-ci était jusqu’à présent doublement myope à l’égard des défis géopolitiques méditerranéens. D’une part, prisonnière d’une conception irénique de l’histoire qui avait évacué les rapports de force et la guerre, elle refusait de voir les menaces croissantes qui l’enveloppaient. D’autre part, elle réservait ses dernières velléités combattives à la menace russe sous l’impulsion de la Grande-Bretagne et des pays de l’est de l’Europe. L’UE était ainsi impuissante à comprendre et à répondre aux enjeux structurels de sécurité de son sud. La guerre en Ukraine sera-t-elle pour elle l’occasion d’une rupture de sa posture stratégique et d’un réveil ? Rien ne semble acquis.

L’UE pourrait en effet se conforter dans le déni et renforcer son rejet d’un monde décidemment très éloigné du modèle qui a façonné la génération d’hommes et de femmes aujourd’hui aux commandes, orientée vers la quête d’un bien-être individuel et d’une harmonie sociétale consumériste. Les pays européens pourraient alors chercher la protection des Etats-Unis pour juguler la menace russe et celle des barrières – juridique et maritime – pour limiter les interactions avec la rive sud. La sécurité par le retrait et l’isolement en quelque sorte. Cette option permettrait peut-être de gagner quelques années de tranquillité mais ne permettra pas de surmonter les défis structurels qui nous font face et auxquelles nous n’échapperons pas : d’un côté, la priorité des Américains est durablement en Asie et il est peu probable qu’ils prennent en compte les intérêts européens au-delà de ce qui est nécessaire pour défendre les leurs. Les intérêts des Européens, voisins de la Russie, diffèrent d’ailleurs de ceux de leurs alliés d’outre-Atlantique. De l’autre, le monde méditerranéen et africain restera à nos portes, avec ses déséquilibres démographiques, économiques et sociétaux majeurs, et seule une implication volontariste forte permettra de créer un nouvel équilibre, plus stable, rendant possible l’émergence d’une cohabitation harmonieuse indispensable à l’avenir de l’Europe. « La forteresse » ou « la passoire » ne sont pas des solutions viables car elles aboutissent toutes les deux à une submersion de l’Europe.

Cette guerre en Ukraine, par sa brutalité et sa proximité, offre la possibilité d’un « électrochoc de réalité » qui peut permettre aux Européens de comprendre que la survie de leur modèle n’est plus une évidence. Confrontée, sur son propre continent, à une tentative d’annexion militaire d’un pays qui s’identifie à elle et l’appelle à l’aide, l’Europe peut répondre comme elle a commencé à le faire avec intelligence et courage, indiquant ainsi au monde qu’elle a quitté la posture à la fois attentiste et moralisante qui la rendait spectatrice de sa propre histoire.

Il est certain que si les Européens, en premier lieu les Français, les Allemands et les Italiens, montrent au monde qu’ils sont déterminés à ne pas subir les décisions des autres mais au contraire à prendre l’ascendant sur les difficultés et les oppositions auxquelles ils sont confrontés, le regard que portent sur eux leurs voisins de l’est et du sud changera. Cette nouvelle posture implique d’assumer les rapports de forces, de consentir aux risques qui en découlent, d’accepter les efforts et même les souffrances inhérentes à l’action dans une histoire qui redevient tragique. Mais elle permettra aux Européens de reprendre l’initiative et de profiter du respect nouveau qu’elle pourra susciter pour proposer des nouveaux équilibres fondés sur la lucidité, le courage mais également sur la générosité car nul ne peut penser que le statu quo qui maintiendrait un déséquilibre abyssal de développement à nos portes puisse subsister.

Les pays européens doivent donc renforcer concrètement et avec vigueur leurs capacités militaires (2% du PIB est probablement insuffisant). Ils doivent avoir le courage de déterminer clairement leurs intérêts stratégiques et les efforts qu’ils sont prêts à consentir pour les défendre, conditions indispensables pour reconquérir le respect qu’ils ont perdu. Ils doivent identifier et nommer leurs adversaires et leurs alliés. Ils doivent contrer la guerre informationnelle qui est menée à leur encontre en Afrique et au Moyen-Orient, de même que sur leur propre territoire. Ils doivent mettre en place une réelle politique de développement et de coopération économique à l’égard des pays du sud qui  qui partagent les même intérêts  (les 300 milliards d’investissement public et privé prévus par l’UE d’ici 2027 sont eux aussi probablement insuffisants). Il s’agit pour nos sociétés de redéfinir un véritable projet de société, apte à fédérer et à répondre aux enjeux du 21ème siècle, loin de la posture de populations repues, oisives, peureuses et égoïstes véhiculée par nos adversaires.

La France et l’Italie, par leur poids européen et leur positionnement méditerranéen ont un rôle particulier à jouer dans cette volte-face. Il leur impose de quitter la compétition stérile qui marque trop souvent la diplomatie méditerranéenne des deux sœurs latines. D’un côté, Paris doit cesser de négliger l’expertise et les intérêts stratégiques de sa voisine, l’intervention en Libye en 2011 étant sur ce point un cas d’école aux conséquences particulièrement douloureuses. De l’autre, Rome doit accepter de prendre ses responsabilités et de sortir d’une politique d’ambiguïté qui, en tentant de ménager tout le monde, la rend impuissante et l’oblige à s’en remettre in fine à la décision de Washington. La politique italienne vis-à-vis de la politique turque en Méditerranée en est l’illustration. Si Rome et Paris arrivent à élaborer une stratégie commune pour répondre aux nouveaux défis du flanc sud, y compris en Méditerranée orientale, ils auront la crédibilité et le poids pour orienter leurs partenaires dans ce combat existentiel pour l’Union Européenne.

Car ne nous y trompons pas. La manière dont l’Europe répondra dans la durée à l’agression russe et aux déséquilibres Nord-Sud la positionnera dans la nouvelle aire de jeu géostratégique. Va-t-elle se cantonner à des postures moralisantes ? Va-t-elle rentrer dans la dialectique du rapport de force et assumer les risques qui vont avec ? Va-t-elle accepter des efforts inhérents à ce bras de fer ? Va-t-elle réussir à articuler une politique qui traite à la fois ses défis à l’est et au sud ? Va-t-elle arrêter de sacrifier son avenir à son bien être immédiat ? Le monde entier nous observe et nos voisins, qu’ils soient amis ou rivaux tireront leurs conclusions sur notre capacité à défendre nos intérêts, nos valeurs, nos alliés et notre destinée face à l’adversité. Notre capacité à organiser notre cohabitation de long terme avec notre environnement stratégique, à l’est comme au sud, dépendra donc de notre intelligence et de notre courage.

Article publié dans le numéro de juillet 2022 de la RDN.

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