Ambitions turques en Méditerranée : vers une accélération des frictions navales avec l’Europe ? – par Arnaud Peyronnet

 

Le navire marchand turc Cirkin, un habitué des transits entre la Turquie et la Libye pour des livraisons de matériels militaires sous couvert d’ « acheminements humanitaires », est depuis le mois de mai escorté par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre. Or le 10 juin, peu après un premier face à face tendu entre cette escorte turque et un bâtiment grec appartenant à l’opération européenne Irini, un navire de combat turc a mené des « actions inamicales » (illumination à 3 reprises avec un radar de conduite de tir) à l’encontre d’une frégate française, pourtant intégrée dans une opération de l’OTAN, au large de la Libye. Cet incident inhabituel, qui représente clairement une nouvelle escalade dans les tensions déjà recensées dans cette zone, s’inscrit dans une logique plus profonde d’augmentation des crispations entre l’UE (et en premier lieu la France) et la Turquie. Ces frictions sont notamment causées par la problématique de la présence navale turque dans la ZEE chypriote et par les difficultés liées au contrôle de l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis 2011[1].

Le raidissement naval turc est quant à lui essentiellement dicté par la refondation profonde des perceptions géopolitiques turques depuis l’arrivée au pouvoir du Président Erdogan, ce dernier favorisant un vaste mouvement d’expansionnisme naval turc en Méditerranée. Ce mouvement semble en outre accéléré par la perception locale d’un possible retrait occidental du Moyen-Orient, doublé dans le même temps d’une irruption régionale de la puissance russe. Or ces deux changements sont des opportunités stratégiques d’importance pour Ankara qui se doit alors de les instrumentaliser pour conforter ses intérêts géopolitiques.

Dans ce contexte, quelles sont ces perceptions géopolitiques turques en Méditerranée ? Par quels moyens Ankara cherche-t-elle à les matérialiser ? L’affaiblissement de l’Europe est-il également un objectif turc ?

 

Des perceptions géopolitiques turques plutôt « expansionnistes » en Méditerranée

Les ambitions régionales turques sont d’abord apparues au cours d’un discours du Président Erdogan en 2011 et dans lequel il a proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ». Cette politique turque, centrée sur le renouveau de son influence au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, Irak, corne de l’Afrique), pourrait alors être qualifiée de « pan-ottomane » tout en ayant pour caractéristique essentielle de mettre particulièrement en avant le fait naval, notamment en Méditerranée. En effet, Ankara appelle de ses vœux une extension de la présence géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan), développée par l’amiral Cihat Yayci[2]. L’objectif de cette doctrine est d’ailleurs d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse. La recherche d’accords de délimitations maritimes avec les pays voulant bien « s’accommoder » des intérêts turcs est ainsi particulièrement mise en avant, cette démarche étant soutenue en amont par des déploiements de force permanents facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques. La nouvelle empreinte turque en Libye est intégralement liée à de telles ambitions, transformant dès lors toute une zone méditerranéenne en un « continuum exclusivement turc » qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre du continent européen…

Pour à la fois mettre en œuvre cette vision géopolitique et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie a alors développé progressivement une stratégie de déni d’accès, que ce soit au large de Chypre ou désormais aussi le long des côtes libyennes. Cette stratégie s’observe notamment par le déploiement de forces navales conséquentes (groupes de plusieurs bâtiments) dans ses zones d’intérêt (protection des activités de forages turcs en ZEE chypriote, appui aux opérations terrestres en Libye) et la réservation récurrente de zones d’exercice en haute mer, l’ensemble rendant les activités des autres marines évidemment plus compliquées dans ces mêmes régions. En complément, la marine turque n’hésite également plus à s’engager délibérément dans une logique de frictions avec les marines concurrentes, faisant le pari que celles-ci éviteront toute escalade armée avec leur allié de l’OTAN…

Des frictions militaires accrues, symptômes d’un nouvel « unilatéralisme turc »

La Turquie a en effet mis en place depuis plusieurs années une logique de frictions avec ses adversaires, estimant de longue date que ceux-ci n’assumeront jamais pleinement le rapport de forces qui est imposé, et permettant dès lors l’imposition de « faits accomplis » turcs difficilement réversibles. Les frictions impliquant des unités turques avec des bâtiments européens se sont ainsi multipliées, tant en mer Egée, qu’au large de Chypre et maintenant le long des côtes libyennes. En parallèle, la marine turque multiplie les démonstrations de force au travers d’exercices d’ampleur de plus en plus réguliers.

En mer Égée, les épisodes de tensions sont certes sporadiques mais aussi bien réels, avec surtout des incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques. Au début du mois de mai 2020, l’aviation de chasse turque a tout de même effectué une démonstration de force (un acte « provocateur » selon la Grèce) au-dessus de l’île grecque d’Inousses lors d’une visite sur place du ministre de la Défense et du chef d’état-major des armées grecques. Cette affaire avait un précédent puisqu’en mars 2019, une visite du 1er ministre grec avait déjà été perturbée par des chasseurs turcs près de l’île d’Agathonissi, située au sud-est de la mer Egée… Les revendications territoriales d’Ankara en mer Égée, notamment celles portant sur l’archipel du Dodécanèse, expliquent évidemment ces incidents fréquents et parfois très sérieux[3].  Au large de Chypre, la Turquie exerce des pressions, voire des interférences, sur les entreprises internationales effectuant des forages[4]. Elle effectue également, sous protection navale, ses propres actions de recherche dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère en partie comme sienne. La militarisation turque de Chypre-Nord (déploiement de drones de surveillance et future construction d’une base navale) pourrait exacerber cette tendance, ces nouveaux outils permettant alors d’appuyer davantage les moyens navals déployés tout autour de l’île. En Libye, les forces navales turques ont d’abord commencé par mener, au printemps 2019, une opération « précurseur » au large des côtes libyennes et tunisiennes. Puis, en novembre 2019, la Turquie a conclu un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations[5]. Cet accord s’est logiquement doublé d’un volet « coopération militaire » qui s’est concrétisée par la présence permanente d’unités navales turques au large de la Libye depuis le début de l’année 2020. Ces déploiements inédits et conséquents marquent le soutien direct de la Turquie au Gouvernement d’Accord National libyen, en complément de l’envoi de miliciens syriens pro-turcs et de la protection de ses livraisons de matériel militaire (drones, munitions) par voie maritime. En effet, les navires marchands habitués des transits entre la Turquie et la Libye sont dorénavant escortés par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre, notamment par les bâtiments français et grec…comme nous avons pu le constater le 10 juin.  Enfin, la création d’une base navale turque à Misrata, en Libye, serait envisagée à terme, tout comme l’envoi d’appareils de combat turcs, éventuellement sur la base d’al-Watiya. L’investissement turc en Libye deviendrait ainsi conséquent.

Outre cette logique de frictions, la marine turque conduit de plus en plus régulièrement des démonstrations de force en Méditerranée. En mars 2019, les forces navales turques ont organisé en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice Mavi Vatan 2019, leur plus importante séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique. Cet exercice a mobilisé une centaine d’unités dont la quasitotalité des bâtiments turcs de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Plus récemment, en juin 2020, la Turquie a effectué une nouvelle « démonstration de force » avec  l’exercice baptisé « Haute-mer » qui a vu la participation de 8 bâtiments et de 17 avions de combat en Méditerranée (raid de 2000 km depuis la Turquie).

Une instrumentalisation résolue de l’OTAN afin d’affaiblir l’Europe ?

Fort d’un certain désengagement des Etats-Unis de la scène moyenorientale (au profit de leurs « alliés locaux » à qui la puissance américaine semble vouloir sous-traiter la gestion des crises régionales), la Turquie verrait finalement ses ambitions « confortées » par Washington qui ne réfléchit plus qu’en termes « d’affrontement de puissance » avec la Chine et la Russie. De fait, la Turquie semble profiter depuis 2015 de l’émergence de la « menace russe » en Méditerranée pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et apparaître comme un allié fiable et indispensable au sein de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le camp libyen pro-turc tout en déplorant « l’escalade » représenté par la présence russe en Libye. Dans ce contexte, les forces navales turques ont tout intérêt à protéger leurs agissements en Libye au travers de l’OTAN : utilisation de codes et indicatifs de l’alliance y compris lors des missions d’escorte entre la Turquie et la Libye, refus de toute coopération entre l’opération Sea Guardian de l’OTAN et l’opération européenne Irini, opposition à toute implication de l’OTAN dans les opérations de contrôle de l’embargo au large de la Libye…

Fort de ce soutien a minima passif des Etats-Unis et de l’OTAN vis-à-vis de la Turquie, les forces européennes se retrouvent alors rapidement isolées et même parfois divisées quant à la stratégie à adopter….confortant une nouvelle fois la politique turque du fait accompli. L’opération Irini se résume ainsi bien souvent au seul couple franco-grec, en cohérence toutefois avec la montée en puissance du partenariat stratégique entre les deux pays. Or, la sécurité de l’Europe pourrait aussi se jouer en Libye vu la possibilité de réalisation d’un continuum géographique pro-turc inédit[6] en Méditerranée, qui faciliterait tant l’isolement de Chypre du continent européen que le chantage migratoire turc vis-à-vis de l’UE (la Turquie contrôlant alors à terme deux des trois points de passage principaux de migrants vers l’Europe)…

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Les frictions navales imposées par la Turquie en Méditerranée semblent ainsi dictées par une ambition géopolitique « néo-ottomane » qui chercherait à faire de l’Est de la Méditerranée un « lac pro-turc ». Fort du soutien passif des Etats-Unis et de la frilosité européenne à accepter pleinement le rapport de force, la Turquie pourrait alors chercher à poursuivre la mise en place de cette vision « expansionniste », en Libye et à Chypre, avant de se tourner ensuite plus résolument sur le Dodécanèse. Sauf changement politique majeur en Turquie (voire aux Etats-Unis) dans les prochaines années, il apparaît donc très probable qu’un rapport de force pérenne, consubstantiel d’ailleurs de la conception des relations internationales au Moyen-Orient, va s’instituer entre Ankara et les nations européennes. Ce contexte dégradé pourrait cependant offrir une belle opportunité pour l’Europe si celle-ci voulait briser la « logique » turque en relevant justement ce défi de la « force », défaisant alors une fois pour toutes le nœud gordien de la faiblesse militaire européenne.

[1] Cet embargo a d’ailleurs été prolongé pour une année supplémentaire le 5 juin 2020 par un vote à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations unies. Il autorise les inspections de navires en haute mer.

[2] Ex-chef d’état-major de la marine turque (d’ailleurs démis de ses fonctions le 18 mai 2020, apparemment pour de simples raisons de politique intérieure). Il est considéré comme le fondateur de cette doctrine et l’organisateur de l’engagement turc en Libye.

[3] Certains d’entre eux en 1987 et 1996 ont d’ailleurs provoqué des crises graves entre les deux pays.

[4] En mars 2018, des bâtiments turcs ont forcé un navire de la société ENI à interrompre ses forages dans l’Est de Chypre.

[5] Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entendre pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui torpillerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

[6] La dernière présence « turque » en Libye s’était achevée en 1911…peu avant l’effondrement de l’Empire ottoman